Une partie d'elle même aurait voulu lui dire "oui". "Oui, je vous déteste. D'ailleurs, je vous ai toujours détesté. Je vous déteste chaque fois que Ferrand gémit de douleur dans son sommeil. Je vous déteste chaque fois que Köni me parle du procès qu'il aura à arbitrer. Je vous déteste chaque fois que Garin pleure dans mes bras, alors qu'il devrait se trouver dans ceux de sa mère. Je vous déteste..." Une partie d'elle-même l'aurait voulu Et pourtant... Elle s'approcha, s'assit sur le lit, eut un geste de tendresse pour le bébé endormit, et laissa sa main glisser sur celles du père. - Non, je ne vous déteste pas. Je vous en veux, mais je ne vous déteste pas. Mais vous-même ? Il détourna la tête. Elle n'eut pas besoin de l'entendre pour comprendre. - Arrêtez. Elle avait cru ne pas pouvoir être aimable avec lui,mais c'était faux. Là, elle se trouvait désarmée face au chagrin du prince, chagrin qui la renvoyait aux souvenirs d'un autre homme, malade, blessé, et engoncé dans un sentiment de culpabilité que rien ne semblait pouvoir vaincre. Un homme qu'elle avait traîté avec méchanceté. Et bêtise. Malgré les sentiments profonds que sa présence faisait naître en elle. Elle en avait honte, à présent. - Arrêtez. Culpabiliser ne sert à rien. Ce n'est pas vous le responsable de cet attentat, pas plus que Königar n'était coupable du massacre des villageois qu'il s'est tant reproché. Vous avez commis une erreur, une erreur tragique. Mais le crime a été perpétré par d'autres, que je connaissais bien. D'autres qui vous haïssaient, qui vous haïssent encore, là où ils se trouvent. Je le sais d'autant mieux que j'aurais pu être parmi eux, du moins s'ils avaient accepté le concours d'une gamine dans mon genre. Elle se remémora l'état d'esprit qui avait été le sien, moins d'un an plus tôt. La haine et le fanatisme qui l'habitaient en dépit de son jeune âge. La fragilité, la souffrance de Guilhelm l'auraient remplie de joie. - Vous vous faites du mal, Guilhelm, et ce mal amplifie celui qu'il vous ont infligé. Vous jouez leur jeu, en vous tourmentant. Vos larmes leur font plaisir, même s'ils ne les voient pas. Réagissez, je vous en prie. Cajolez votre fils, aimez le de tout votre coeur. Et guérissez, autant que faire se peut. Guérir ? Il n'y avait pas songé. Pas encore. Il savait, sans vraiment comprendre comment ni pourquoi, qu'il était invalide, qu'il le resterait. Il était prince royal. Il règnerait un jour, si les Puissances lui prêtaient vie. Que vaudrait sur un trône un Roi sans jambes ? - Est-ce avec ses jambes que votre père gouverne ? Qu'il édicte des lois ? Qu'il rend la justice ? Qu'il nomme les administrateurs des deu x royaumes ? Il attira Garin contre sa joue. L'enfant s'agita, geignit. Que valait un père incapable de se mouvoir sans aide ? - Vous lui raconterez des histoires. Vous lui apprendrez à lire. Vous l'éduquerez dans le respect du bien. Je vous en prie. N'abandonnez pas avant d'avoir commencé. Il faillit crier. Lui dire qu'elle ne comprenait pas, qu'elle n'imaginait pas ce qu'il endurait, qu'elle ne pouvait concevoir la perspective de ne plus jamais marcher, danser, monter à cheval. Peut-être même faire l'amour à sa femme. Elle était en bonne santé. Elle ne pouvait pas savoir. En bonne santé ? Son regard croisa les yeux trop bleus de la jeune fille. |
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