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Chroniques d'un au revoir

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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1. Dédicace et avertissement
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/08/07 00:08)


A mon frère J.N., en testament, puisque je vais mourir bientôt.

« Je voulais simplement te dire
Tout ce que j’ai pu écrire
Je l’ai puisé à l’encre de tes yeux… »


Avertissement.



Toute ressemblance avec des personnes, des lieus ou des événements ayant existé est pure coïncidence. En particulier, le personnage de Xavier est sorti tout droit de mon imagination. Le concept d’allégorie ne peut correspondre à cette histoire, et en toute modestie l’auteur se revendiquera plutôt du concept d’ « applicabilité ». Si des émotions, des rencontres, des évènements ont pu inspirer certains traits de caractères des personnages ou certains rebondissements de l’histoire, ce n’est que dans le souci de lui apporter un réalisme plus poignant. Quant au fond de l’histoire, quant à la trame même, tout cela ne peut être qu’inventé. Cette histoire est sans morale, sans leçon, sans accroche sur le réel. Elle ne se déroule même pas dans un pays existant, mais dans ce pays de Nulle Part Ailleurs que seuls ceux qui veulent rêver peuvent atteindre.

Je suis actuellement devant mon ordinateur, en train de taper ces mots. J’écoute une radio camerounaise, un reportage sur le paludisme. Mais je ne l’écoute qu’à moitié. Ce n’est pas mon présentateur préféré qui passe à l’antenne. La chaîne qui déchaîne va me faire entendre l’Amérique maintenant… Vaste foutaise. Qu’est ce que l’Amérique ? Qu’est ce que l’Europe ? Qu’est ce que l’Afrique même, si ce n’est le continent où je me trouve actuellement et que je m’apprête à quitter ?
Quitter… Partir. Partir c’est mourir un peu. Mais n’est ce pas ceux qui restent qui meurent pour nous ? Nous mourrons tous les uns aux autres à chaque séparation : ce n’est qu’une question de point de vue.

Pourquoi cette histoire alors ? Pourquoi cette histoire, si elle ne s’accroche pas au réel, si au contraire c’est le réel qui s’accroche à elle comme un coquillage à son rocher ? A quoi sert elle ? Mais… à rien, chers amis, à rien du tout…
Mais peut-être rappellera t-elle à chacun d’entre vous un au revoir oublié dans un coin de votre cœur… Un au revoir douloureux à force de refuser de se considérer comme ce qu’il est vraiment :

Un adieu.


2. Geist
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/08/07 00:27)


Première partie : « …qu’il nous appartient de déchiffrer. »


Je feuillette à nouveau le petit livre noir. Mon doigt passe sur le dragon rouge qui orne la couverture. The Hobbit. Je voulais lui offrir. Il n'a jamais pu lire ce livre. Sans doute parce qu'il savait déjà qu'il n'y a pas de retour possible... « There and back again » : quelle douce utopie ! Pas de retour possible, ni pour celui qui part, ni pour ceux qui restent. Il n'y a qu'un éternel adieu à un monde sans cesse changeant. Il n'empêche que je me demande toujours pourquoi je l'ai croisé, quelle quête était la sienne... Nombreuses elles sont, les âmes en peine qui errent... attendant quelle rédemption ?
Je me demande souvent ou il est.
Ce qu’il fait.
S’il pense encore à moi.
S’il a trouvé le bonheur.
Je pense souvent à lui. Aussi, c’est lui qui me l’a demandé, n’est ce pas ?
Tous les jours je prie pour lui. Et bien qu’il ne me l’ait jamais demandé, je prie pour qu’on se revoie un jour.
Mais je ne me demande pas s’il est mort ou vivant.
Non. Cela je ne me le demande pas.



Il est apparu dans ma vie de la manière la plus étrange qu’il soit. J’avais vingt ans, et après une prépa en France j’avais intégré une école de journalisme dans mon pays d’origine. Par hasard pourrait-on dire : j’avais reçu une bourse, passé des concours, réussi l’Ecole de Journalisme à Pairs. Deux ans plus tôt, ce qui me restait de famille avait disparu dans un accident d’avion. A Pairs, je ne connaissais plus personne. Même mes études ne m’intéressaient pas. Jamais je n’aurais osé le dire, tellement de gens enviaient ma place à l’EJP. Mais faire des études quand on est seul, quand on a l’impression qu’on le sera toujours et quand on ne sait pas comment cela pourrait changer, ce n’est pas chose facile. Surtout quand on manque cruellement de confiance en soi… J’étais fatiguée de vivre, fatiguée de continuer et je m’apprêtais à abandonner deux mois après mon retour dans cette ville qui était encore mienne deux ans plus tôt. J’étais logée à cette époque dans une résidence universitaire un peu sale, un peu vieille, une suite de cubes gris plantés au milieu de pelouses jonchées de canettes, journaux, sac plastiques.
La soirée était très belle, le crépuscule n’en finissait pas. Mais quand le moral ne suit pas, les belles soirées aggravent les choses...Je m’étais promenée sans but tout l’après midi, je rentrais, et pour se faire je traversais le pont qui survolait les voies ferrées de la gare marchandise toute proche. Je me suis accoudée à la barrière. En dessous, deux wagons détachés couverts de tags attendaient qu’une locomotive d’un autre âge les emmène dans un autre monde. Les rails courraient loin vers l’Ouest...Et je sentie qu’il m’aurait été facile de me laisser glisser, au passage du prochain train...mais je ne m’en sentais pas le courage.
Ce soir je n’étais pas la seule.
Je ne l’avais pas vu au départ. Il était assis contre la barrière, recroquevillé, la tête sur ses genoux. Un clochard, peut-être. La nuit avait fini de venir. Je me détournai du spectacle des rails et je continuai ma route.
- Aidez moi, s’il vous plait. La voix avait surgi de l’ombre. J’avais presque oublié sa présence.
- Aidez moi...
Une bonne âme aurait sorti son porte monnaie. Un autre aurait pressé le pas. Personne n’aurait fait précisément ce que je fis : je m’arrêtai.
- ...s’il vous plait.
- Quelque chose ne va pas ?
- Je sais pas ou dormir. Je ne peux pas rentrer chez moi. J’ai pas de toit… vous comprenez ? Je suis à la rue…
- Vous pouvez aller chez vos parents… Ils n’habitent pas par ici ?
- Non…je suis seul ici… je les ai tous laissé…vous ne comprenez pas ? Ils ne savent même pas que je suis là…
- Non, je ne comprend pas...Vous êtes majeur ?
- J’ai vingt six ans...
- Vous êtes étudiant ?
- Non... J’ai passé ma maîtrise voilà trois ans là bas, mais j’ai rien fait depuis...Vous, vous êtes étudiante ?
- Ben...oui...
- Vous pouvez m’aider ?

Je ne me souviens pas de la suite, encore aujourd’hui. J’ai beau fouiller ma mémoire, il ne me reste qu’un grand trou noir... La lueur d’un lampadaire... des trottoirs scintillants... quelqu’un qui marchait à côté de moi... je me rappelle vaguement l’escalier de mon immeuble. Ce n’est que lorsque j’eus refermé la porte que je me rendis compte que j’avais ramené ce jeune mendiant chez moi. Je me suis retournée vers la chambre et avec un choc j’ai vu assis, là, sur la chaise du bureau, ce jeune homme africain bien mis de sa personne.
Il devait être en effet un peu plus âgé que moi. Et il ne ressemblait pas du tout à ces jeunes racailles vivant de petits trafics minables comme on en voit tant aujourd’hui dans les rues de Pairs. Ses vêtements étaient ceux d’un jeune homme éduqué, peut-être étudiant envoyé au pays par une famille aisée, ou bien jeune diplômé venu en Europe suite à une embauche : cheveux coupés courts, chemise sombre au quadrillage clair, jean bleu très foncé retombant avec élégance sur ses mocassins. Rien de bien original à l’époque : c’était tout à fait à la mode chez certains jeunes de ce pays, ceux qui volaient de rallyes en bar fashion et étudiaient à la Catho ou dans quelques grands lycées privés. Il avait cette sorte de classe dans son maintien qui dénotait une grande éducation ou quelque noblesse naturelle. L’ombre du papa ministre ou ambassadeur s’effaça au profit de l’image d’une grande famille aristocratique ayant survécu aux aléas de l’histoire. Mais ce qui me surpris, ce qui m’effraya, ce fut son regard. Ce n’était pas la dernière fois que j’en ferais l’expérience : il ne regardait jamais que droit devant lui. Ses yeux étaient tellement fixes que je crus pendant un instant qu’il était aveugle. Nous sommes restés plusieurs minutes l’un en face de l’autre, moi trop surprise pour émettre un son, et lui ne portant aucune expression sur son visage sombre. Le silence devenait pesant.
- Comment tu t’appelles ?
Il redressa la tête pour diriger son regard sur moi, toujours sans expression.
- Xavier Geister.
Le nom ne sonnait pas africain pour deux sous, ce qui longtemps m’incita à ne pas gober un traître mot de son histoire.
- Et tu…tu as de la famille, des amis ? Des gens qui peuvent t’aider ? Qu’on peut appeler ?
- Personne. Je vous l’ai dit, mes parents ne sont pas là. Ils ne m’aideront pas. Je suis majeur.
Son regard s’était à nouveau porté sur le lino.
- Ce n’est pas une raison, murmurais-je entre mes dents.
Mais chose curieuse, il ne me vint pas à l’idée de mettre en doute sa parole.

Daniel était le plus jeune prof d’université à Pairs. Les rumeurs sur son âge étaient plus que saugrenues : certains prétendaient même qu’il avait à peine vingt ans. Pour ma part, je lui en donnait vingt cinq. Tous s’accordaient pour dire qu’il n’en avait pas plus de trente. Journaliste dans la presse écrite, il enseignait seulement depuis deux mois : il avait pour cela démissionné de Fenêtre, LE grand journal de droite du pays. Je vous donne un bref aperçu de sa carrière pour ne plus avoir à revenir dessus : son bac en poche à seize ans et demi, il s’était présenté à l’oral d’entrée d’une grande école en France, science po ou quelque chose comme ça, et en était sorti vivant trois ans plus tard. Il n’avait pas encore vingt ans quand il avait pris son premier poste. Il habitait à deux pas de chez moi et nous nous retrouvions souvent à attendre le même métro à la station. Ce qui arriva précisément le lendemain de cette aventure, et je ne me gênais pas pour lui demander conseil.
- Mais vous êtes barjot, Sandra ! Il est ou ce mec maintenant ?
- Et bien... toujours chez moi...
- Enfin, ça ne tourne pas rond chez vous ? Vous auriez pu tomber sur un pervers ! On n’invite pas n’importe qui comme ça, chez soi !
- Mais... il avait faim... il savait pas ou dormir, ses parents ont quitté la ville...
- Si vous commencez à héberger tous les SDF de la ville, vous n’êtes pas sorties de l’auberge ! Enfin c’est peut-être ce que vous voulez : tenir une auberge gratuite pour sans papiers et adolescents fugueurs. Les flics repasseront. Et vous roulez probablement sur l’or pour le distribuer si largement ?
- N’exagérons rien...
- Enfin... vous avez réfléchi ?
- Non, mais ce qui est fait est fait. Selon vous, maintenant, je dois le remettre à la rue ou au commissariat ?
- Ca ! Vous m’en demandez des choses ! Il vous a donné une adresse, ce garçon ? Un numéro de téléphone ?
- Non, rien. Son nom, c’est tout.
- Son nom ! C’est déjà quelque chose ! On peut lancer une recherche... Je vais contacter des amis dans la police... C’est quoi, son nom ?
- Geister. Xavier Geister.
- C’est un début. Maintenant, il ne peut pas rester chez vous. Il a des amis qui peuvent le loger ?
- S’il avait des amis, il n’aurait pas été à la rue hier soir, non ?
- Et vous lui avez demandé s’il avait ses papiers ?
Daniel me regarda d’un air mi curieux mi inquiet, qui eut le don de m’énerver plus encore contre lui. Tout le monde savait qu’il était de droite, mais sa réaction me semblait exagérément égoïste.
- Quand finissez vous les cours, ce soir ?
- Quinze heures.
- Vous avez mon adresse ? Non, je suppose... Ne cherchez pas, je vais vous noter ça. Je vous attend avec lui dans l’après midi.
Le métro s’est arrêté et nous en sommes descendus à ce stade de la conversation.
Je l’appelle Daniel depuis le début, mais je dois dire qu’à l’époque il ne s’appelait Daniel que par plaisanterie de notre part. Sur les papiers officiels, et pour les étudiants soucieux de l’autorité morale que représentait un prof aussi jeune soit-il, c’était monsieur Bristois. Je rajoute le monsieur par principe, naturellement. La première fois que je suis entrée chez lui, donc cet après midi là, j’ai eu un choc dès l’ouverture de la porte. Le sol de son appartement était jonché de papiers. Je suis bien en peine encore aujourd’hui de décrire la nature du sol : plancher, moquette, lino...Il paraissait s’être soucié de notre venue comme de la production laitière en l’an de grâce 1976. Sinon, il aurait pu mettre un peu d’ordre, pensais-je. Ou peut-être l’avait-il fait. Il nous fit accéder tant bien que mal à un divan dans son séjour, ou l’on devinait un tapis immergé sous un fatras de magazines. La conversation qu’il eut alors avec Xavier Geister fut plus sérieuse que les quelques phrases échangées hier soir, mais au final il ne parvint pas à lui soutirer beaucoup plus de renseignements que moi. Je louchai vers une revue de cinéma mais songeais qu’il fallait faire bonne impression face au prof tout puissant. Les rumeurs qui couraient sur Daniel incitaient de fait presque au fayotage. C’était à l’époque un type brillant, jeune prodige de la presse écrite, bien introduit dans des milieux aussi variés que la politique, le cinéma (c’était un proche ami du réalisateur Henri Riveaudo, et le frère de Jean Luc Bristois, un acteur disparu il y a quelques années dans un accident de voiture), ou encore le sport (il avait commencé sa carrière par une suite de reportage pour « l’heure rallye », dont plusieurs exemplaires reposaient à nos pieds). Bref, c’était le type qui avait le vent en poupe.

J’en étais là de mes réflexions quand j’entendis le prof s’énerver :
- Mais enfin, qu’est ce que ça peut te faire, si on appelle les services sociaux ? Tu peux au moins avoir droit au MAV ! (Minimum d’allocation vie). Tu as déjà exercé un emploi ? Si c’est le cas on peut même te fournir une alloc - chômage ! Dis, tu réponds ?
- J’ai pas de papiers… Et puis, mes parents avaient du fric...
- Eh ben retourne chez eux !
- J’peux pas ...
- Alors t’es majeur ! Va voir ces putains d’associations d’aides aux immigrés sans papiers, cherche un boulot, inscris-toi à la Fac, on te décrochera une bourse, un logement universitaire... Regarde Sandra, comment elle fait ? Elle a plus de parents, plus de famille, elle est arrivée il y a deux mois elle ne connaissait personne ici ...eh bien elle s’en sort !
- Mais je peux pas...
Daniel émit un bruit qui tenait à la fois du soupir et du rugissement, ce qui était en soi fort intéressant, mais qui sembla traumatiser au plus au point le jeune Xavier, lequel se mit à trembler de tous ses membres. On le sentait sur le point de pleurer, et c’était la meilleure façon de radoucir le professeur. Il demanda d’un ton plus calme.
- Arrêtes de regarder mes genoux comme ça. Je sais que mon jean et de la dernière mode, mais ce n’est pas une raison.
Xavier redressa lentement la tête, et son regard immobile vint se planter dans les yeux du prof.
- Bien. Je prends les choses en main. Vous pouvez disposer, mademoiselle...
Je me levai automatiquement. Le prof fit signe au pauvre Xavier de ne pas bouger et m’accompagna vers la sortie. J’enjambai à nouveau les paperasses, atteignais la porte, et fis quelques pas plus aisés sur le panier ou Bristois me rattrapa.
- Vous avez réussi à avoir des renseignements sur lui ?
- J’ai cherché dans les archives d’un quotidien pour lequel j’écris de temps à autre et qui possède illicitement d’ailleurs (il se permit un léger sourire que je n’élucidai pas) les listes d’inscriptions électorales. J’ai bien trouvé un Xavier Geister, résidant au 112 rue des Pertes, né en 1955...
- Ca ne peut pas être lui.
- D’autant qu’il est mort en 1974, et qu’il était français.
- Pas de famille ?
- Si, des parents, rayés également des listes électorales. Pas de frères ni de soeurs, d’oncles, de tantes, de cousins éloignés...
- Bref, un simple homonyme.
- En résumé, oui. Enfin, ce ne sont pas des renseignements très complets. Je chercherai encore. D’autant qu’il ne m’a peut-être pas tout dit...
- Peut-être ! Vous plaisantez ?
- Disons sûrement. On se voit après-demain, je tacherai d’en savoir plus, et je vous donnerai des nouvelles quoi qu’il en soit.
- Merci... A jeudi donc.
- A jeudi... et... ne vous reprochez pas trop de me l’avoir amené... j’aboies souvent mais je ne mors jamais !
Je ne pus cependant m’empêcher de plaindre Xavier Geister quand la porte se referma. « A nous deux » , devait penser Bristois au même instant.

Je suis fatiguée d’avance à l’idée de rapporter l’histoire que Xavier finit par nous faire avaler. Un truc incroyable incluant une amie française, un chagrin d’amour, un visa de tourisme faute d’argent pour obtenir le visa d’étude, une crise d’adolescence difficile et une fugue irréversible. Sans doute y avait-il du vrai dans son baratin incroyable. Ainsi il semblait bien avoir laissé toute sa famille dans son Cameroun natal, et dans tous les cas il se retrouvait seul, sans logis, sans amis.
Daniel avait pris très à coeur cette affaire, au moins autant que moi. Après avoir contacté nombre d’assistants sociaux, psychologues et tutti quanti, il s’était refusé à laisser Xavier vivre sa vie comme il l’entendait, sous le prétexte que son cas était louche et qu’il était fragile psychologiquement. En fait, lui aussi était fasciné par le garçon.

Je ne vous l’ai toujours pas décrit, pardonnez cet oubli. Xavier était donc un africain de belle taille, costaud, le corps bien balancé comme souvent chez cette race dotée par la nature. N’aurait été l’immobilité de ses yeux, son visage était extrêmement changeant. D’un noir d’ébène, il s’éclairait au moindre sourire, sourire dévoilant un écartement des dents digne du franco-camerounais Yannick Noah ; son visage prenait alors une forme étrangement triangulaire, ses pommettes saillaient et ses joues se creusaient plus encore et la chaleur d’Afrique tombait sur nos cœurs. Quand il se plongeait dans ses pensées au contraire, il devenait si noir qu’il semblait disparaître à nos yeux, comme s’enterrant dans une dimension d’où la lumière, les couleurs et la vie étaient absentes. Il avait alors l’air d’être l’homme le plus malheureux du monde. Et quand il réfléchissait, levant les sourcils et serrant les lèvres, les rides de son front lui donnaient à la fois dix ans de plus et un air comique du plus bel effet. Moi qui n’avais jamais été attirée par les Noirs, je ne pouvais m’empêcher de le trouver irrésistible !

On avait logé Xavier dans la même résidence universitaire que moi, et il devait préparer un doctorat en communication, rejoignant ainsi nombre d’étudiants qui étaient passés par la même école que moi. Arrivé avec un mois de retard sur le semestre, il lui avait fallu s’y mettre d’arrache pied, et j’avais souvent croisé Daniel dans mon immeuble, alors qu’il allait porter ses conseils à son protégé, en quête de la thèse qui marquerait l’histoire intersidérale. Je n’ai pas bien suivi cette période. En fait, pendant quelques semaines je voyais de loin Xavier sans me décider à prendre vraiment de ses nouvelles.

J’avais d’autres soucis à l’esprit.


3. Krankheit
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/08/07 02:18)


J’ai reçu une lettre vers la mi novembre qui était signée Michel Saintnom.
Michel vit avec le cancer depuis l’âge de treize ans. On lui a décelé une tumeur très mal placée, et il n’a jamais été opérable. Mais son état s’étant très rapidement stabilisé, il avait continué sa vie aussi normalement que faire se peut. Tout en sachant qu’un jour il lui faudrait affronter la maladie.

Cela faisait deux ans que je n’avais pas de ses nouvelles. Quand nous nous étions quittés, le bac en poche, il allait bien. Ses parents pouvaient être fier de lui : d’origine modeste, ils avaient su déceler chez cet enfant un appétit hors du commun pour la lecture, et pour lui assurer les meilleurs conditions d’études, ils l’avaient placé dans le même lycée privé que moi. Michel ne m’avait avoué sa maladie qu’il y a un peu plus de trois ans. Mais j’étais partie étudier en France, puis mes parents s’en étaient allés rejoindre mon frère là haut, et comme toujours les amis de lycée avaient disparu dans les méandres du souvenir. Bien sur, j’avais souvent repensé à Michel, à ses terribles aveux, mais...
Et puis cette lettre est arrivée, et j’aurais préféré ne jamais avoir à la lire.

Elle commençait de façon bien banale : chère Sandra, comment vas-tu, que deviens-tu, ça fait bien longtemps etc.
« Pour ma part j’ai entamé un double cursus lettres philo à la fac, et ça ne marchait pas trop mal, mais je n’ai pas pu reprendre les cours cette année... »

A la lecture de ces mots maudits tout le passé est revenu. Le passé avec lui. Le camp Saint George. Les chansons que nous écoutions avec sa soeur... La politique... Les révoltes de la troisième. Et cette lettre, cette lettre que j’avais trouvée dans ma poche en sortant du cimetière Bételgeuse... cette lettre ou il avait écrit ce qu’il n’osait dire de vive voix de peur d’appeler le destin sur lui...
Je savais qu’il me fallait lui rendre visite. Je me suis décidée assez rapidement, et j’ai cherché sur le plan l’hôpital ou il vivait maintenant. Si on peut parler de vie... Je sortais juste, j’étais sous le porche de la résidence en train de taper le code pour ouvrir la grille quand Xav m’a abordé. Il m’a gratifié d’un « salut, c’est comment ?», puis m’a demandé ou j’allais... Et parce que j’avais si peur de ce que j’allais voir, je lui ai demandé de m’accompagner.
- Si tu n’as rien d’autre à faire bien entendu...
- Rien d’autre à faire ! Après tout, tu m’as sorti du trou, ce n’est que justice que je te rende service.
- Oui, au fait, tu t’en sors ?
- Très bien. Daniel est un prof formidable. Je déborde d’idée.
- Daniel ? Tu l’appelles par son petit nom maintenant ?
- Oh, arrête, il n’est pas beaucoup plus vieux que moi...
- Tu sais quel âge il a ?
- Pas précisément, mais il ne doit pas avoir beaucoup plus de 27 ou 28 ans, non ? Pourquoi ?
- Rien... c’est un de nos sujets de discussion favori, à l’EJP.
- Passionnant...
- Oh, ça va !
- Je lui demanderais son âge, si ça peut te faire plaisir.

Plus pâle, affaibli par le traitement, Michel n’avait pourtant pas beaucoup changé depuis le bac, mis à part qu’il portait à présent des lunettes. Nous le dérangions dans son occupation favorite : il lisait avec un intérêt stupéfiant un volume de taille considérable que je ne reconnue pas au premier abord. Nous sommes restés quelques instants près de son lit à l’observer (je vous épargne la description) tandis qu’il se rongeait lentement un ongle de la main droite. Les murs blancs de l’hôpital m’avaient impressionnée mais c’est surtout l’odeur d’éther qui m’insupportait. J’avais en fait failli m’enfuir en courant, et je l’aurais probablement fait si Xav n’avait pas été là. Mais en voyant mon ancien camarade de classe dans sa posture préférée, dont le comportement m’était si familier, j’ai esquissé un sourire. Nous aurions aussi bien pu ne pas être là.
- Je vois que tu n’as pas changé.
- Heinkoi ?
Il redressa le regard et en me voyant, prit une expression coupable.
- Tiens, salut Sandra. J’aurais du m’y attendre... Comment ça va ?
- Bien... Qu’est ce que tu lis de beau ?
Son air contrit s’accentua. Il referma le bouquin et je distinguai stupéfaite le dernier volume d’Harry Potter.
- Au moins t’as pas perdu ton temps en fac de lettre... Tiens, je me suis permise de venir avec un copain. Xav Geister est dans la même résidence universitaire que moi, et il prépare sa thèse de doctorat.
- Condoléance. Tu t’appelles Geister...
- Oui, pourquoi ?
- Rien...
Ils se saisirent mutuellement la main, mais je distinguai l’espace d’un instant une expression étrange sur le visage de Michel. Une expression que je l’avais déjà vue porter auparavant : c’était celle de la peur, mêlée à une fascination étonnée. Mais il se redressa un peu dans son lit et un sourire effaça le mirage. J’approchais un siège, et après une légère hésitation Xav s’assit de même. Michel retira ses lunettes et les posa près du livre.
- Toi, qu’est ce que tu deviens ? Toujours fan de Daniel Anger ?
J’entendis à côté de moi Xav retenir un fou rire, et Michel prit un air infiniment satisfait de lui.


4. Freund
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/08/07 02:32)


- Bonjour madame… 28 ans !
- Quoi ?
J’indiquai à Xav d’entrer dans la chambre, je refermai la porte et lui lançai à nouveau :
- De quoi tu parles ?
- L’âge de Daniel... tu te souviens, tu me l’avais demandé... Et bien je te le donne : il a eu 28 ans en septembre. Le trente précisément. Satisfaite ?
- Ouais... merci... j’en étais sure : il pouvait quand même pas être plus jeune que ça !
- Plus sérieusement, il m’a parlé du tournage du prochain film de Riveaudo, il m’a proposé de m’emmener... Si tu veux venir, ça sera sympa !
- C’est quoi, ce film ?
- Un truc qui s’appelle « la dernière escale ». C’est plus ou moins de la science fiction, un extraterrestre exilé sur Terre par les siens... mais bon, peu importe : c’est une occasion qu’on n’a pas tous les jours !
- Oui, mais attends, moi je ne suis pas invitée...
- Mais si ! En fait j’ai déjà demandé à Daniel... et à propos, je suppose que tu peux cesser de l’appeler monsieur, maintenant que tu es fixée sur son âge...
- Arrête ! Il reste d’abord mon prof !

J’ai vite oublié le prof durant la journée de notre visite du tournage. Daniel et Riveaudo s’entendaient comme larrons en foire, et personnellement je ne me serais pas risquée à penser la moitié des vannes que sortait Daniel au cinéaste. Henri Riveaudo est un personnage à la fois intimidant et admirable. C’est bien simple : il a du génie, et c’est ainsi que je le considère encore aujourd’hui, malgré son physique d’intello de gauche (ce qu’il n’est pas loin d’être). Daniel l’a toujours vu comme un brave type, mais un peu coincé... et s’est donc fixé comme tache dès l’origine de leur amitié de le détendre un peu. Je dois dire qu’il a obtenu un certain résultat.

Nous nous sommes retrouvés, Xav et moi, à chahuter avec Daniel comme si nous le connaissions depuis toujours.
- Bien ! Messieurs Dames, il est 19 heures et la lumière ne convient plus, même à coup de projecteurs. Je vous propose le resto, et puisque demain nous sommes dimanche, pourquoi pas la boite après ?
- D’accord, mais la boite africaine alors.
Xavier se redresse de toute sa taille, qui est grande, et surplombe le cinéaste.
- Je vais vous apprendre à danser le vrai Zouk, Monsieur.
- Acceptez vous cette danse ? Minaude Daniel sous les glapissements du reste de la bande.
- Mais… je vais le faire, hein !
- La boite africaine, je veux bien essayer. On a quoi ici, le Village d’Ebène, c’est ça ? Mais je vous préviens, le restaurant, c’est moi qui le choisi.
- Et ce sera ?
- Ah, ah ?
- Il y a un breton à deux pas du Village, la Cornemuse. C’est ça ou rien…
- J’aime pas les galettes.
- On ne dis pas j’aime pas Sandra, et puis, tu n’auras qu’à noyer ça dans ta bolée de cidre…

Ambiance, taquineries ; aucun ange ne s’invite. Le cidre coule, chacun met la main à la poche, la facture trouve toute seule de quoi être payée. Daniel perd 5 ans d’âge, Xavier règne sur la tablée, je suis un peu grisée par la choppe qui suit les bolées. Nous sommes une huitaine à nous retrouver devant le Village d’Ebène. Quelques palmiers, sauvagement gardés par des statuettes dignes d’Hergé, nous accueillent. Les murs sont lambrissés de bambous. Une sculpture épousant la forme du Continent Noir surplombe la caisse. On paye, on entre. Xavier se met à ricaner.
- Pourquoi, ça ressemble à quoi les boites dans ton pays ?
- En tout cas y’a pas des palmiers en plastique ni des masques fabriqués en Chine, je paries…
- Et la musique ?
- Un peu de tout, camerounaise, pas mal ivoirienne, et bien sur, américaine, française un peu… sinon, techno, rock… comme ici quoi.
- Bah ! Ça manque de charme…
- Les affres de la mondialisation !

Je ne me rappelais plus que je n’aimais pas le whisky. Même assaisonné de coca. Il parait que ce sont les Beatles qui ont popularisé ce breuvage, grand bien leur fasse. Et puis la boite, c’est typiquement le genre d’endroit ou je m’embête. Il est vrai que je m’y enchose maintenant. Ce soir là, c’était un peu nouveau pour moi, et j’étais éblouie par les feus et les invitations. Quand Riveaudo m’a entraînée sur la piste, mince ! Ce grand cinéaste, là ? Bon, d’accord, le bikutsi c’est pas sa tasse de thé, n’empêche qu’on en a bien rit par la suite. Et puis, Daniel m’embarque à son tour. Je me sens propulsée vers des hauteurs insoupçonnées. Mais j’attends la proposition qui ne vient pas. Que fait Xav, après tout si quelqu’un doit m’apprendre les danses africaines c’est bien lui ! Non, Monsieur se satisfait à lui tout seul, perdu sur la piste. J’ai du plaisir à le regarder danser. Un plaisir qui sera sans cesse renouvelé. Il bouge seul, perdu sur la piste comme dans l’univers, seul avec la musique, les yeux fermés dans une expression extatique. Voilà que s’envolent ses problèmes innombrables, ses chagrins inexpliqués, ses angoisses déraisonnées. Voilà qu’il disparaît dans la musique, enfin en accord avec lui-même et le monde qui l’entoure. Mais où est il ? Dans quel univers accessible à son esprit seul s’est-il réfugié ? Car déjà il n’est plus parmi nous, déjà il rejoint un au-delà qui nous dépasse, une dimension que peut atteindre son âme seule, abandonnant le corps aux questions qu’il peut susciter à ceux qui le regardent danser. Où est-il ? Dans son refuge secret, là où il est bien enfin, là où résident la paix et la sécurité… Et surtout, l’immuabilité de toutes choses dans un présent éternel et lumineux, qui dégage cette douce chaleur maternelle. Là où il sera protégé des menaces de ce monde auxquelles il ne peut faire face. Là où il n’aura plus à supporter cet incommensurable poids de la vie, cette souffrance insurmontable du futur qu’il faut toujours anticiper. Mais c’est trop fort. Seuls les très jeunes enfants peuvent vivre avec ce sentiment de sécurité totale, seuls les privilégiés dans le sein de leur mère peuvent supporter la charge de tant de bonheur. Bientôt, il va s’écrouler au sol, et en pleurant de joie il prendra sa tête, sa lourde tête entre ses mains, sentant son cœur exploser et libérer du même coup dans ses veines un venin de bien être. Et c’est ce qui arrive ; le voilà effondré, les larmes coulent et il gémit dans un sanglot : « Sandra, Daniel, je vous aime tous ! Je vous aime trop ! »
Non, ce n’est pas le whisky coca, j’en suis persuadée ; je commence à le connaître suffisamment bien pour savoir qu’il ne saoule pas. Jamais. En bon alcoolique…

La nuit se fait vieille, la lune doit passer à l’Ouest. Mais dans ce monde intemporel qu’est la boite, il est simplement l’heure des musiques calmes, d’ambiance, et d’ambiance chaude.
- Xav ! Tu avais dit que tu inviterais Henri pour un zouk hot !
- Exact, exact… Monsieur, si vous voulez bien accepter mon invitation…
Ricanements, sifflements, huées. Henri titube un peu, Xavier le sert de très près, le cinéaste tente de se dérober à une prise plus sévère que celle d’un ivrogne sur une prostituée. Au bout de quelques minutes, l’africain le laisse s’échapper sous les rires.
- Vous remarquerez que nous formions quand même un beau couple mixte…
- Non mais dis, tu as carrément des tendances toi !
Ca, c’est moi qui provoque, me composant une mine faussement surprise.
- Des tendances ? Viens là toi, tu vas voir c’est quoi mes tendances !
(Et, à l’intention du public, m’entraînant déjà dans ce qui restera gravé dans ma mémoire comme mon premier zouk, et il faut dire que pour le garçon j’aurais pu plus mal tomber, il lâche :) Mouf ! C’est elle qui l’aura cherché !

Je suis allée à la Messe du soir, le lendemain (si l’on peut appeler ça un lendemain). J’avais passé mon dimanche à dormir. A ma surprise, j’y retrouvais mon prof, pardon Daniel je voulais dire.
- Tiens tu es catholique ?
- Tiens tu as fini par émerger ?
- Hin hin…
- J’ai essayé de t’appeler aujourd’hui, ça ne passait pas.
- J’avais éteint pour dormir tranquille. Pourquoi tu m’appelais ?
- Pour te proposer un resto ce soir après la messe… Si tu es remise du whisky coca.
- Comment ça, remise ?
- Oui, je ne sais pas si tu te rappelles, mais ce matin c’est Xavier et moi qui t’avons raccompagnée au lit… faut pas boire autant quand on ne tient pas l’alcool tu sais. Oh, bonjour monsieur l’Abbé !

Plus tard, devant un steak frites du Buffalo, nous revivions la soirée de la veille. Ma première vraie boite quand même !
- Aaaaah ! Mais ça se fête alors ! Tavernier ! A boire ! Un whisky coca pour la petite fille, moi je vais prendre un jus de grenadine…
Je maugrée. Il ricane. On a dans la tête la même chanson, celle sur laquelle Xav s’est effondré. Ca nous martèle le crâne.
- Il est fêlé ce type, j’ai l’impression que les émotions le traverse vachement violemment. Limite autiste, quoi, ça fait flipper !
- Se laisser traverser aussi violemment par les émotions, c’est aussi un moyen de ne pas les retenir, de façon à ce qu’elles ne se transforment pas en sentiment durable…
- Ouais, on est d’accord. C’est un mec adorable et on se ferait tuer pour lui, mais il est complètement immature, carrément violent et sûrement instable.
- Ou peut-être que c’est juste un gars qui a beaucoup souffert. L’un n’excluant pas l’autre…


5. Zweifel
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/08/07 02:34)


- Tu le connais depuis combien de temps, Xav Gei-ster ?
- Depuis octobre, je crois... pourquoi son nom t’amuse autant ?
- Mmmm pour rien... comment tu l’as rencontré ?
- Je rentrais chez moi, je l’ai croisé dans la rue et il m’a dit qu’il était sans logis... sans papier… enfin tu vois le topo quoi.
- Rien que ça ! Il est de quelle origine ?
- Camerounaise.
- Et après ?
- Quoi, après ? Il a dormi chez moi et le lendemain je l’ai présenté à...
Michel laissa retomber sa tête contre l’oreiller et poussa un petit sifflement.
- Et ben ! On peut dire que tu n’as pas peur, toi ! Tu croise un mec dans la rue, un inconnu, et tu le ramène dormir chez toi....
- Ouais, et bien... c’est vrai que c’était assez surréaliste. Et imprudent... Mais après tout qu’est ce que ça peut te faire ? On dirait que tu ne l’aimes pas beaucoup...
- Je l’aime bien... mais il est bizarre, tu ne trouves pas ? D’abord on ne sait pas trop d’ou il vient, et puis, il a cette façon curieuse de regarder les gens... On dirait que se yeux ne bougent jamais... et on dirait aussi qu’il ne voit pas vraiment ce qu’il regarde. Et puis, il n’a pas l’air très marrant.
- Oh si, il peut l’être... (Je repensais à la visite du tournage une semaine plus tôt). Tiens, tu sais où j’étais dimanche dernier avec lui ?
Nous sommes au coeur d’une discussion animée quand sa mère rentre. Je me lève pour la saluer, et je m’apprête à partir...
- Sandra... ne t’attache pas trop à ce garçon...
- Pourquoi ? T’es jaloux ?
- Bien sur que non, ça ne risque pas...mais fais gaffe, c’est tout.

Je n’avais pas compris à l’époque.
Mais y a t-il vraiment quelque chose à comprendre ?

Et comment ne pas s’attacher à quelqu’un qui est sans cesse fourré dans vos pattes ?


6. Unfall
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/08/07 23:41)


Deuxième partie : "...quand les dieux sont au repos..."

Nous étions tout le temps ensemble. Nous mangions ensemble au restaurant universitaire, nous révisions ensemble pour les premiers partiels, nous parlions ensemble jusqu’à des heures impossibles… Je ne pensais pas pouvoir discuter autant avec quelqu’un de si différent ; pour moi, le lointain Cameroun s’apparentait à la planète Mars… et surtout ces temps ci, nous nous baladions en chœurs autour de chez Daniel en attendant les vacances de Noël, curieux de savoir ce qu’il faisait quand il n’avait pas de cours. On s’asseyait sur un banc dans un jardin pour les enfants juste en face de chez lui. Quelques buissons nous cachaient à sa vue s’il sortait, mais nous pouvions voir la porte s’ouvrir. Quand il sortait, nous le prenions en filature jusqu’à ce qu’il s’avère qu’il allait simplement faire des courses...
Par une matinée de novembre nous l’avions suivis comme ça, puis perdu de vue très vite. Nous étions en train de regarder à droite, à gauche, nous demandant s’il n’avait pas pris le métro, auquel cas il nous aurait une fois de plus filé entre les pattes, quand nous avons entendu quelqu’un nous interpeller. La voix provenait de sous un porche.
- Alors, on profite de la matinée ?
Nous nous sommes retourné dans la direction du porche, devant lequel une voiture était garée. Daniel se faufila entre la carrosserie et le mur et vint se planter devant nous.
- Je peux savoir où vous alliez ?
Que répondre à cela ? Il me vint une idée stupide, et je ne pris pas le temps de réfléchir plus longtemps.
- On allait prendre le métro... Pour rendre visite à un copain, à l’hôpital...
- C’est bizarre, j’avais plutôt l’impression que vous me suiviez...
Nous nous sommes répandus en protestations qu’il accepta avec le sourire.
- Pourquoi est-il à l’hosto, votre copain ?
- Il suit un traitement pour un cancer.
- Ah ! Et... si je puis me permettre... ça marche ?
Je ne lui avais jamais demandé de ses nouvelles. En général, mes visites commençaient par un « salut, comment ça va ? » suivit invariablement d’un « ça pourrait être pire, et toi ? » Et moi, ça allait toujours bien.
Mais ce n’est pas de Michel que je voulais parler ici. Si j’écris ces lignes, c’est d’abord pour rendre témoignage objectivement d’une des rencontres les plus étranges que j’ai faite au cours de ma vie. Et je dois donc raconter une de ces choses bizarres qui arrivaient parfois à Xav.
Nous sommes partis pour l’hôpital accompagnés de Daniel, qui n’avait pas l’air convaincu de notre histoire. Je lui parlais de Michel et des aventures qui nous étaient arrivées en classe de troisième. Très vite, nous avons commencé à rire des anecdotes que chacun avait à raconter, et nous ne faisions plus très attention à la circulation. Le feu était rouge pour les piétons ; néanmoins aucune voiture n’arrivait à première vue. Sauf qu’une moto tournait dans notre direction au croisement, et nous ne l’avions pas vue. Daniel l’a aperçue au dernier moment et m’a attrapée par la manche pour me faire reculer tandis que le motard freinait. Mais Xav était déjà engagé, et l’engin lui rentra dedans avant d’avoir eu le temps de vraiment ralentir. Sauf qu’il ne l’atteint jamais. Le motard arrêta son engin quelques mètres plus loin, et se retourna étonné vers Xav qui se tenait encore debout, trop surpris pour faire un geste, à l’endroit ou la moto avait failli le renverser.
- Mince ! Y’a pas de mal j’espère ?
- Ca va... Je n’ai rien.
- Vous avez du bol, j’aurais juré que j’allais vous rentrer dedans !
- Non, ça va... vous m’avez juste frôlé.

Ce jour là je me retrouvai seule avec Michel aux alentours de midi. Nous lui avions bien sur raconté l’épisode de la moto, et la conversation dériva sur Xav Geister et ses bizarreries (sans quoi je ne la rapporterais pas).
- On se disait avec Daniel que s’il était étrange parfois, c’est parce qu’il était un peu troublé, psychologiquement... Je veux dire par là que sachant qu’il a quitté ses parents, son pays, tout…
- Tu crois vraiment à cette histoire ?
- Oui. Il suffit de l’entendre en parler...
- Je sais, j’en ai discuté avec lui.
- Et alors, tu ne le crois pas ?
- Je ne sais pas... D’un côté l’histoire est banale : le jeune ambitieux qui croit en l’eldorado européen… Prêt à partir à n’importe quel prix… De l’autre… il y a des choses qui ne collent pas.
- Comme ?
- Regarde comment il est habillé, la façon dont il parle, son nom de famille… et surtout, cette absence de débrouillardise… D’habitude, les immigrés vont chercher les leurs, qui les aident un peu à s’installer… Tu l’as déjà vu avec un autre africain toi depuis que tu le connais ? Et puis, un garçon intelligent comme ça… Tu ne penses pas qu’il avait les moyens de réussir chez lui ? Ou alors, c’est qu’il a fuit quelque chose dans son pays… Ou bien, c’est qu’il est venu chercher quelque chose de bien particulier ici. Ou sinon…
- Sinon ?
- Sinon il nous raconte des carabistouilles, comme disait ma grand-mère, et il n’a jamais été immigré. Il a jeté ses papiers pour une raison qu’on ignore, il se fait passer pour…
- Non, arrête… Il n’a pas la mentalité occidentale… Et avec ce foutut accent, il ne tromperait personne !
Un court silence suivit.
- Ceci dit je suis d’accord qu’il a l’air troublé psychologiquement. Après tout c’est lui qui a quitté sa famille, au départ...
- Oui, au fait, il ne t’a pas dit pourquoi ?
- Que dalle.
- Quand l’as-tu vu seul ? Il est venu te voir ?
- Oui... et pas qu’une fois ! Il est venu quasiment tous les jours, vers neuf heures... prendre de mes nouvelles...
- Alors il vient plus souvent que moi ?
- Mmmh mmh.
- Il aurait pu au moins m’en parler.
- Je lui poserai la question.
- Euh... j’aimerais savoir aussi... est-ce que le traitement que tu suis a un effet ?
Je regrettai la question sitôt posée. Michel ne se rembrunit pas particulièrement, pourtant. Il se mordit la lèvre inférieure et me répliqua :
- Qu’est ce que ça peut te faire ?
- Je ne sais pas, il me semblait que...
- Que c’est le genre de question qu’on pose dans un hôpital ?
- C’est le genre de question que te pose Xav ?
- Oui, et bien, je ne préfère pas en parler avec toi.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas... Ce serait tellement simple qu’on continue à faire comme avant, sans que rien ne change. Tu vois, j’aimerai que personne ne me regarde jamais comme si j’étais déjà à moitié enterré.
- Tu veux dire par là...
- Je veux dire par là que je veux que tu me fiche la paix avec ma santé. C’est tout. On n’en parle pas, d’accord ? Si je peux en discuter avec Xav, c’est moi que ça regarde. Tu ne vas pas être jalouse ? Tu sais, ce n’est pas vraiment un privilège...
- Tu t’imagine que je te regarderai comme déjà à moitié enterré si on parle de ta santé ?
- Non... c’est juste que j’aimerai bien parler d’autres choses avec toi. Si ça ne te gène pas, bien sûr...
Je baissais les yeux, un peu honteuse de m’être emportée face à lui qui restait toujours si calme, et tentai de reprendre un discussion plus tranquille.


7. Meinung
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/09/07 02:11)


Durant le mois de novembre, Xav et moi avions entendu parler d’un groupe d’étudiants qui s’était donné pour président Daniel Bristois. Deux garçons qui appartenaient à mon groupe de sport à l’université en faisaient partie et restaient bien silencieux sur les occupations de cette association. « Un groupe de travail », nous avaient-ils dit. Je m’étais décidée à interroger directement Daniel, mais je ne le fis pourtant jamais.
Un soir, je révisais des notes en anglais quand il frappa à ma porte. Depuis pas mal de temps je n’étais plus troublée de ses passages dans notre immeuble.
- Je ne te dérange pas ?
- Non... ça va.
- J’ai entendu raconter que Xav et toi posiez des questions à deux garçons de mon groupe...
- Euh... oui... en fait nous aurions voulu savoir...
- Mmh-mmh. Tu sais, ça n’a à vrai dire rien de bien secret, à terme nous aimerions d’ailleurs faire connaître le résultat de nos expériences… Néanmoins à l’heure actuelle, je pense qu’il vaut mieux rester discret… On ne sait jamais, si quelqu’un nous piquait nos idées…
- C’est une expérience ? Et… vous expérimentez quoi précisément ?
Il prenait de grands airs mystérieux qui me déplaisaient fort. Je sentais qu’on me faisait marcher, ou que ça n’allait pas tarder !
Et je n’avais pas tort.
- Te souviens tu de ce que j’avais dit la semaine dernière au sujet de la prise de conscience par certains hommes politiques des phénomènes socioculturels analysés auparavant comme purement sociaux ?
- Oui. Enfin, à peu près.
- Je vois. J’avais donné un exemple à ce sujet.
- Oui, les problèmes des cités.
- Mmh-mmh. J’avais expliqué comment la plupart des partis politiques avaient, pendant des années, refusés de voir en face la réalité de ce problème par crainte de faire le jeu des partis d’extrême droite. Lesquels partis, je pense en particulier au Parti des Défenseurs de la Nation, ont récupéré ce sujet, qui, comme pressenti, allait devenir un problème de société dans les années à venir. Sans pour autant proposer de solutions vraiment efficace.
- Ca va, je crois bien avoir suivi ce cours ci.
- Je crois sentir une réticence ?
- Il me semble que dire que le PDN, puisque c’est de lui qu’on parle, ne propose aucune solution, c’est exagéré. Ca témoigne d’un rejet total du parti, et donc d’une ignorance de son programme, non ?
- Ecoute, Sandra. Je sais de quoi je parle. Le PDN, j’en ai été assez proche fut un temps, quand j’avais ton âge. Et je ne suis pas de ceux qui tiennent à diaboliser Tim Porten à tout prix. Seulement j’en suis bien revenu. Lis le, le programme en question. Et demande-toi ce qui a été fait concrètement pour le réaliser.
- Rien, mais c’est normal ! Pour qu’il soit réalisé, il faudrait que le PDN ait une majorité au niveau national, non ? Bon, je sais que je me fais l’avocat du diable...
- Oui, je vois ça ! Mais réfléchis un peu : si Porten était élu à 80% aux prochaines élections, et s’il remportait haut la main les législatives, qu’est ce qu’il ferait ? Il fermerait toutes les frontières ? Il renverrait tous les issus de l’immigration dans leur pays d’origine ? Crois-tu vraiment que ce soit un plan réalisable ? Je ne te parles pas de notre ami, tu aurais plus de peine que moi (sa bouche s’étirait en un sourire gouailleur) et je ne parle même pas du plan moral, ni des réactions internationales ! Imagine après le Porten défendant sa politique à l’ONU ! Non, ce qui va probablement se passer, c’est qu’une fois élu, c’est à dire si son pire cauchemar devient réalité, Porten se contentera de fustiger la minorité de l’opinion publique et les institutions internationales qui l’empêchent de mettre son programme en oeuvre, et ne fera rien du tout à côté. Mais de toute façon, cette question ne se posera jamais, il est bien trop malin pour se faire élire. Quant à ton assertion selon laquelle on ne peut agir qu’au plan national, je dois te détromper tout de suite : au plan régional, je sais que la Comté mène une action en partenariat avec un pays africain pour fixer à la campagne des populations vivants dans les bidonvilles, et par ce fait s’attaque directement à l’émigration, ce qui me semble bien plus intelligent à faire, et pas beaucoup plus coûteux, que de renvoyer un clandestin chez lui !
- D’accord. Mais si le débat a été confisqué, c’est normal que quasiment personne n’y ait pensé, non ?
- Je ne sais pas. Une chose est certaine : ce n’est pas sur le plan politique que les choses peuvent s’arranger. D’un point de vue humain, et pour de bêtes questions d’efficacité, une petite association motivée peut faire plus de bien que des idées fantaisistes, populistes où idéalistes et totalement irréalistes défendues par un parti qui n’a de toute façon aucune chance. Pour en revenir à ce groupe, nous avons pensé, avec quelques amis, que si nous ne pouvions pas partir en Afrique alphabétiser les gamins, nous pouvions sur place essayer, à notre niveau, de réduire certains des problèmes socioculturels actuels.
- C’est à dire ?
- C’est là qu’on en vient à notre groupe. Seulement, tu comprends bien que pour l’instant ce que nous faisons reste une action marginale, absolument non médiatisée… Comme je te l’indiquais, c’est une expérience… Et je n’embarque dans cette aventure que des gens motivés… et sûr.
- Attends, je suis quand même quelqu’un de confiance, non ?
Je me retrouvais soudain prise sous le feu d’un élan de curiosité que Daniel avait savamment su attiser. Il savait ma fascination pour la politique. Il connaissait mon intérêt pour les questions sociologiques touchant à l’insertion des populations immigrées. De fait, son projet y touchait de près… Mais mon imagination excitée se figurait qu’il avait fondé quelque société secrète hautement pernicieuse, à laquelle j’adhérerais, que j’infiltrerais peut-être, dans un but plus ou moins avouable… Ses allusions au PDN, le parti sulfureux dont les affiches s’étalaient sous tous les ponts de Pairs et dans le reste du pays, me remettait en mémoire les rumeurs sinistres qui avaient couru sur son frère Jean-Luc, mort il y a quelques années. Jean-Luc était un acteur célèbre, dont le grand tort avait été de flirter avec l’extrême droite. On le disait proche ami de certains membres influents du PDN, mais sa mort précoce avait éludé ce que quelques journalistes fouineurs avaient étalé au grand jour. Qui sait ce que Daniel pensait à l’époque ? Aujourd’hui il affichait une façade d’homme de droite tranquille et tolérant, mais cette façade n’était-elle pas là pour dissimuler une vérité gênante ? Et cette association ne pouvait elle pas être exactement la face émergée de l’iceberg, et le fil d’Ariane menant à la face cachée du journaliste surdoué ?
Avec le recul, je me rends compte d’une part que Daniel avait agencé son discours exactement de façon à ce que j’en vienne à ces réflexions, d’autre part qu’il devait fichtrement bien me connaître à cette époque déjà.
- Bien, tu es peut-être quelqu’un de confiance, mais qu’est ce que j’en sais, moi ?
- Je n’en sais rien… Le seul moyen de le savoir vraiment, c’est de me faire confiance…
- Ah oui… Bien malin !
Il prit quelques instants pour réfléchir :
- Au fait, si tu acceptais de me rendre un petit service… Je pourrais peut-être t’en dire plus.
- Vas y ?
- Oh, trois fois rien… Un simple coup de main…
- A quel sujet ?
- Xavier.
- ??
- Et bien… tu sais que j’ai fait quelques recherches à l’état civil… On retrouve son homonyme, qui est en fait, après vérifications, né en 1965, mort en 1993. Et bien ce Xavier est camerounais, figure toi.
- Comme « notre » Xavier ?
- Oui. Enfin, était, je devrais plutôt dire… Le pauvre est décédé en 1993, accident où suicide, on n’a jamais su. Je l’ai appris en allant fouiner du côté du commissariat qui fut en charge de l’affaire, et son corps a été rapatrié.
- Tu penses qu’il s’agit de quelqu’un de la famille de Xavier ?
- C’est très possible, non ? Et j’ai retourné ça dans ma tête plusieurs fois tu sais… S’il a été rapatrié, c’est qu’il avait de la famille là bas. Et s’il avait de la famille là bas en 1993, et que cette famille est la même que celle de « notre » Xavier, aucun doute n’est possible…
- On pourrait donc retrouver la famille de Xav au Cameroun !
- Oui.
- Et après ? Tu comptes faire quoi ?
- Au moins les prévenir ! Je sais bien que ce n’est plus un gosse, et que toute cette histoire est très… Curieuse… Mais justement, ça nous aiderait à y voir plus clair ! Tu ne penses pas ?
- Si. Et en quoi puis-je t’aider ?
- Euh ! Et bien, tu vois, je pars au Cameroun justement dans un mois.
- Un heureux hasard !
- Pas du tout. Je ne crois pas au hasard. Le fait est qu’une enquête générale sur la formation des journalistes dans les pays d’Afrique a été lancé voilà presque un an par l’UNESCO et que le Cameroun, comme deux où trois autres pays, n’a pas renvoyé les questionnaires. Donc, l’EJP, qui participe à l’enquête, a décidé d’envoyer quelqu’un sur place, et j’étais volontaire. Et crois moi que ce n’était pas par hasard…
- Cool ! Et tu veux que je t’accompagne ?
- L’UNESCO ne paie que pour un billet. En revanche, j’aurais besoin de quelques renseignements… sur la famille Geister. Va donc roder du côté du consulat…
- Tu peux pas faire ça toi-même ?
- Non, je ne peux pas. J’ai eu des ennuis avec l’actuel Consul, voilà un an, pour avoir dénoncé l’insalubrité des locaux. Si tu veux tout savoir, ils ont fait appel au service d’ordre pour me vider des lieux. Ils ont eu la bonté de ne pas faire trop de publicité autour, donc… Je ne voudrais pas abuser de ladite bonté.
J’étais partagée entre le rire et l’agacement ; je m’attendais déjà à ce qu’on me demande de préparer un attentat, et il s’agissait simplement d’aller interroger un diplomate… En même temps, la vision de Daniel vidé de force d’un consulat me paraissait hautement comique et tout à fait réaliste, en plus. J’acceptais cette petite mission.

L’argent de la coopération ne passait visiblement pas en crédits diplomatiques. Le consulat ne payait effectivement pas de mine. Les bâtiments étaient grisâtres, la cour n’était pas nettoyée. A l’entrée, quelques gardiens étaient assis sur les marches et discutaient calmement. Une file s’étendait jusque dans la rue, composée essentiellement de Noirs, sans doute d’origine camerounaise, souhaitant un visa pour rendre visite à leur famille. Les cravates voisinaient avec les minijupes. L’un des costard cravates, rasé de près, regardait frénétiquement sa montre. Devant lui, un Blanc en pantalons de treillis discutait avec un Noir rigolard qui tenait un bébé dans les bras. Plusieurs femmes d’un certain âge se plaignaient d’être debout. A part les mamas et l’homme à la montre, tout le monde semblait plutôt de bonne humeur. Un Blanc, petit, gros, suant et à chemise à fleur discutait avec la dame guichet d’une voix forte ; il insistait pour avoir son visa dans l’heure. Une porte à la gauche des guichets laissa passage à un homme bien mis.
- On fait passer les femmes enceintes d’abord !
- Moi, je suis enceinte ! plaisanta un Noir, petit de taille, qui avait desserré sa cravate. Autour de lui, on s’esclaffa bruyamment. Je m’étais faufilée jusqu’au monsieur qui avait fait l’annonce.
- Excusez moi monsieur, je cherche des renseignements…
- A quel sujet ? me répondait le diplomate, que la plaisanterie de l’instant avait déridé.
- Il s’agi d’un jeune homme qui est mort ici et qui a été rapatrié en 93…
- J’étais pas là à l’époque. Qu’est ce que vous voulez savoir ?
- Simplement où il a finalement été enterré…
- C’est une information privée, ça mademoiselle… Qu’est ce qui vous intéresse précisément ?
- C’est pour un… euh… mon copain. Vous comprenez, il est camerounais, mais il a perdu tout contact avec sa famille parce qu’il est arrivé ici tout jeune, et maintenant il aimerait quand même leur donner de ses nouvelles, mais il ne sait absolument pas…
- Le rapport avec le macchabée ?
- Ils ont le même nom, monsieur… Et ce n’est pas un nom très courant au Cameroun, alors vous comprenez, il espère, enfin on espère…
- Et pourquoi il n’est pas venu lui-même ?
- Parce qu’il travaille tout le temps, pour payer ses études et tout… Et puis… il n’est pas très en règle avec ses papiers et tout, et il a un peu peur de se faire coincer…
J’espérais que mes pieux mensonges serviraient à quelque chose. Le coup du copain qui veut donner des nouvelles à une mère, sans doute éplorée, qui n’a plus entendu parler de son enfant depuis quoi… des dizaines d’années peut-être… C’était si charmant. Je me prenais soudain à imaginer cette mère imaginaire, assise sur sa terrasse, pensant à son enfant envoyé il y a si longtemps en Europe, porté disparu… Qui sait s’il n’était pas tombé dans un réseau de pédophilie ? Ou s’il ne se livrait pas à quelque coupable trafic dans une cité sordide ? Ou s’il n’était pas déjà en prison, où mort peut-être… Victime des policiers russe où du trafic de dons d’organes… Et à cette pensée, la pauvre mère sentait une larme couler sur sa joue ridée… Je me faisais pleurer moi-même avec cette histoire, et j’espérais que le diplomate était aussi ému que moi. Comment ne pas sauter de joie en imaginant celle de la maman, qui, alors qu’elle est assise sur sa terrasse, voit arriver le porteur d’une mystérieuse lettre, messager du réconfort ? Comment ne pas s’attendrir sur les larmes de bonheur et de soulagement de la mère, quand elle lit que son enfant est en sécurité, qu’il a réussi sa vie, et qu’il lui enverra de l’argent dès que possible ? Ces billets tant attendus, grâce auxquels elle pourrait enfin se soigner, car bien sûr, elle devait être très malade, cette pauvre femme. Xavier se transformait peu à peu dans mon récit en cow boy défenseur de la veuve et de l’orphelin. Car il fallait qu’elle fût veuve, cette pauvre vieille… Veuve et encombrée de toute une nichée de gamins plus jeunes, qu’elle n’avait naturellement pas de quoi nourrir… Et sans doute se privait-elle de son pain quotidien pour permettre aux enfants…
J’arrêtais là mon imagination qui commençait à déraper.
- Et il s’appelle comment, votre gars ?
- Geister.
- Geister… C’est pas un nom bien courant, en effet. Je vais me renseigner… Revenez vers midi.
Il était dix heure trente, et j’avais emporté un livre avec moi. Je préférais prendre place sur un banc et attendre là… malgré la chaleur étouffante.
J’étais finalement si bien plongée dans mon bouquin que je ne l’entendis pas s’asseoir à mes côtés.
- Mademoiselle ?
- Pardon, je ne vous avais pas entendu venir !
La salle s’était vidée.
- J’ai votre renseignement.
- Ah ?
- Pour Xavier Geister, je ne sais pas. En tout cas, il y a eu un Geister Consul ici, entre 1965 et 1967. Il avait un fils nommé Xavier. Je n’en sais vraiment pas plus… Il parait qu’on le surnommait le métis, parce que son grand père avait été allemand. J’ai ici une photo, si vous voulez…
Il me tendit un bout de papier, sur lequel on distinguait un trentenaire un peu bedonnant qui ne semblait pas avoir une once de visage pâle parmi ses ancêtres : son visage était d’un noir d’ébène.

J’ai rapporté le renseignement à Daniel, exigeant en retour mes informations sur son association terroriste. Il se montra déçu du peu de scoop que je lui apportais ; je ne lui pardonnais pas, quant à moi, de m’avoir autant induit en erreur au sujet de sa coupable entreprise. En effet, voici ce que l’olibrius me raconta :

- Au départ, il s’agissait simplement de soutien scolaire donné à des enfants et des adolescents issus de l’immigration. On s’est vite rendus compte que parfois, il fallait tout faire nous même, leur apprendre à lire, à écrire ! Et puis on a décidé qu’il n’était pas impossible d’en sortir un certain nombre de la cité, des trafics etc. ... Tu vois ce que je veux dire ? L’été dernier on en a emmené une vingtaine en camping, on leur a fait faire un trajet itinérant, ils ont fait une centaine de kilomètres en une semaine, ils ont découvert des choses qu’ils n’auraient jamais eu l’occasion de voir seul... Tu comprends, ce qu’il faut avec ces jeunes, c’est leur proposer autre chose. D’autre mode de vie que leur trafic, leur apprendre que laver une voiture rapporte plus que de la brûler, qu’il vaut mieux bosser plus en classe pour gagner beaucoup dans dix ans plutôt qu’un peu maintenant... Seulement on est nombreux pour faire ce boulot. On est une vingtaine de jeune pour s’occuper de quoi, une soixantaine d’enfants et d’adolescents ! On leur fait faire du sport, de l’escalade...Et à travers ces activités on essaie surtout de leur faire comprendre qu’il y a d’autres valeurs, que ça vaut la peine de se battre dans la vie... Qu’ils ont une chance, tu comprends ? Parce que c’est surtout ça le drame : ils pensent vraiment que les dés sont pipés dès le départ. Tu sais on a vraiment de bons résultats. Quand les jeunes décident d’eux même de monter un club de sport, de s’entraider au point de vue scolaire...Et tout simplement quand on se rend compte qu’on en a de moins en moins à aller chercher au commissariat le samedi soir !
Daniel prit conscience qu’il s’était un peu échauffé en me présentant son projet, et un court silence suivit sa tirade. J’en profitais pour réfléchir : je comprenais qu’en me déballant son histoire, il me faisait une proposition. Une proposition qui me tentait diablement. Une expérience intéressante, ou bien un point de plus à mettre sur mes CV ? Travailler avec Daniel aurait ça de bon que mes premières armes seraient officiellement estampillées du label de l’Ecole. Après tout, c’était un prof.
Dans la soirée, après le départ d’un Daniel qui avait un peu tardé à se retirer, Xav vint me rejoindre.
- Tu en pense quoi toi, de cette idée ?
J’avais expliqué la présence de Daniel par ses explications sur son espèce de groupe de soutien scolaire, bien que la discussion en sa présence concernait un tout autre sujet, c'est-à-dire son prochain voyage en Afrique.
- Ca peut être une bonne occasion de voir du monde, non ? Si tu y vas, j’y vais aussi.
- Tu sais, vraiment, je crois que ça peut marcher… hein ?
Il me regardait sérieusement tandis que sa phrase montait dans les aigues, avec cet accent si caractéristique, proposition jetée en l’air qui restait suspendue, et n’attendait pas de réponse orale de ma part.


8. Ferien
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/09/07 02:16)


Deux mois plus tard, j’ai reçu ce courriel ;

Chère Sandra,
Mes hommages chère amie. Je n’ai plus qu’une semaine de vacances, hélas, mais je suis convaincu que vous savez vous débrouiller sans moi à l’EJP. Je t’envoies tout de même un petit compte rendu de mes actions ici…
Le Cameroun est, pour tout dire, et pour reprendre l’expression de son cher président, un grand pays. C'est-à-dire que j’aurais du mal à tout décrire en un courriel… J’attendrais d’être de retour dans cette bonne vieille Europe, qui finalement, n’est pas si nulle que ça.
Ma mission s’est plutôt bien arrangée ; je n’avais pas de contact au départ, mis à part un rédacteur en chef du principal quotidien du pays, Mutations. Je me suis rapproché de notre ambassade, mais je ne peux que déplorer leur absence de coopération. Finalement, je me suis retrouvé à travailler avec les gens de l’ambassade de France, puisque je suis tombé, tout a fait fortuitement, sur une de ces stagiaires de science po qui se tournent les pouces dans les services de presse. De mon temps, on n’était pas obligé de faire un an à l’étranger, et je t’assure que si j’avais du m’enchoser neuf mois au bout du monde, je serais resté chez moi. Enfin de toute façon, étant étranger dès le départ, je serais peut-être passé entre les mailles du filet.
Bref, toujours est il que j’ai croisé une stagiaire de l’ambassade de France chez mon ami, le consul d’Allemagne (ah oui, c’est un vieil ami de mes parents, j’avais oublié de mentionner ce contact), et elle m’a fourni une liste précieuse d’amis journalistes. Le genre de journalistes qui me donneront les infos moins formelles que je cherche. Des types très sympas, d’ailleurs, on s’est payé des soirées monstrueuses. Finalement, le statu de stagiaire science po m’a paru moins rasoir quand j’ai compris qu’il s’agissait essentiellement de se faire de bons potes journalistes en boite, et de les faire boire ce qu’il faut pour qu’ils bavardent… J’exagère, bien sûr. J’ai pu en tout cas me rendre compte sur place que la formation journalistique est merdique, ce qui n’a aucune importance puisque un bon journaliste est toujours formé sur le terrain. Comme je ne cesse de vous le répéter, et une fois de plus ne te fera pas de mal. Trêve de plaisanteries douteuses ; venons en aux choses intelligentes.
J’ai été faire un petit tour aux archives, qui sont juste à côté de l’hôtel où je suis descendu (le Central Hôtel, quelque chose comme ça). Désillusion : c’est un vrai foutoir, une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Des documents historiques signés Leclerc pourrissent lentement dans l’humidité et l’indifférence la plus totale.
En fouinant bien cependant, entre deux consulats et les archives, j’ai pu retrouver trace d’un certain Charles Geister, un métis qui aurait travaillé dans l’administration française dans les années cinquante. En fait, j’ai surtout mis la main sur un document mentionnant son changement de nom : le gaillard s’appelait Adolf… avant de décider de faire carrière dans l’administration française. Il a réalisé en 1945 que Charles sonnait mieux ! Ah, ces carriéristes, jusqu’ou vont-ils… Malheureusement, c’est la seule trace que j’ai pu trouver des Geister. De notre consul, pas le plus petit signe de vie. On semble l’avoir oublié…
Une chose est sure : si un jour j’ai besoin de m’évaporer dans la nature, je choisirais le Cameroun… Tout s’y perd, l’argent du contribuable, la prospérité, et même l’identité des gens !
La piste allemande me semble pourtant intéressante, et j’en ai touché un mot au consul allemand, qui m’a promis qu’il me contacterait s’il a des informations. Je compte assez sur lui…
Je rentre la semaine prochaine, donc je te dis à très bientôt la miss ! Et j’espère que tu as bien gardé l’œil sur notre Xav… Sur ce je t’embrasse,
Daniel

Désespérant : des Geister, on en trouvait à la pelle ; mais pas moyen de les raccorder entre eux, et pas moyen bien sûr, de savoir s’ils avaient un rapport avec notre Xavier. Geister, Geister ; ce nom m’obsédait à la fin ! Et je me demandais bien pourquoi ; car après tout, n’était-il pas plus simple de prendre Xavier comme il venait, sans se poser de question ? Puisque se poser des questions revenait à devenir fou…



9. Bier
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/09/07 02:18)


Nous dînions un soir chez Daniel. Cela arrivait de plus en plus fréquemment, depuis que Xav et moi avions décidé d’apporter notre aide à « Pays » (le Programme d’Aide à l’Intégration Identitaire et Sociale). Je défendais pour ma part ardemment la mise en place d’un groupe Internet avec la création d’un blog, d’un forum sur lequel chacun pourrait présenter un article de son choix, Daniel me soutenait plutôt, mais d’autres dans le groupe prétendaient qu’après la musique, il faudrait s’intéresser au cinéma, et pourquoi pas, au sport... Nous étions huit chez Daniel ce soir là et la discussion allait bon train.
- On se retrouvera bientôt à commenter la modification du parcours du Dakar ! Se désolait Claire. En quoi ça les aidera à s’intégrer ?
- Et pourquoi pas ? Daniel fit semblant d’étouffer un bâillement sensé révéler son désaccord avec cette opinion. Après tout, c’est bien par là que j’ai commencé, moi.
- C’est comme ça qu’a commencé Xavier Baron, aussi, se risqua Xav pour faire de la lèche, probablement (Xavier Baron était journaliste jusqu’à sa mort sur le terrain, suite à un accident).
- Xavier Baron n’a pas couvert le Dakar. Il l’a couru, rectifiais-je.
- Et il n’avait pas vingt ans.
Xav et moi échangeâmes un sourire. Daniel ne perdait jamais une occasion de mettre en valeurs le génie de son héros.
Nous commencions à prendre congé, Claire, Alexandre et Xav se dirigeaient déjà vers les ascenseurs mais Daniel m’avait retenu par le bras.
- On peut parler un instant ?
Je fis un signe pour qu’on ne m’attende pas. L’ascenseur arriva et je restais seule avec Daniel, qui referma la porte.
- Qu’est ce qui ne va pas ?
- Tout va bien. C’est juste... au sujet de Xav.
- Xav ?
- Oui... je ne sais pas si tu as remarqué, mais ça n’a pas l’air d’aller fort en ce moment. Et tu sais pourquoi ?
- Il ne m’a rien dit...
- C’est bientôt Noël. Et comme il n’a pas de famille cette année...
- Et bien, moi non plus !
- Justement... J’avais pensé...
- Oui ?
- Henri Riveaudo possède un appartement dans une station de ski française assez réputée. Il se propose de me le laisser pour Noël, avec les amis de mon choix... J’ai pensé que ça serait sympa si vous veniez...
- Quoi... tu nous inviterais ?
La figure du professeur tout puissant en un instant s’était évanouie en poussière.
- Oui... et bien... si tu es prise ailleurs...
Je me mordais la lèvre inférieure pour ne pas exploser.
- Il peut contenir combien de personne, cet appart ?
- Il y a deux chambres, un séjour, en tout six lits - mais on peut se tasser.
- Mais... Tu ne pensais pas inviter plutôt d’autres personnes ? Je ne sais pas, des amis, de la famille...
- En fait, si. J’ai déjà proposé à deux autres amis de se joindre à nous. Un type qui s’appelle Nicolas, très cool et excellent skieur, et une fille, Emmanuelle.
- Une fille ?
- Justement, je pensais t’inviter pour qu’elle ne se sente pas seule...
Je conservais un petit sourire qui le fit soupirer.
- Arrête ! On se connaît depuis assez longtemps pour que tu saches que je suis absolument célibataire !
- Aaah ! Alors, ce n’est pas encore la fille de tes rêves...
- C’est ma cousine, merci. Alors, tu en penses quoi ?
- Moi, je suis partante. Je ne peux pas parler au nom de Xav, bien sur.
- Tu pourras lui en toucher un mot ?
- Pourquoi moi ?
- Je ne sais pas... Je me sens toujours un peu mal à l’aise quand je dois lui parler sérieusement. J’ai toujours tendance à être, tu sais... Un peu sévère.

Daniel avait offert de me raccompagner, mais je préférais rentrer à pied, seule. Seule, je ne le restais pas bien longtemps. J’empruntais le pont qui traverse les voix de chemin de fer quand je distinguai une ombre sur le trottoir, en face de moi. M’approchant, je vis qu’il s’agissait de Xav Geister, le visage tourné vers l’ouest où se perdaient les rails, plus immobile que jamais. J’hésitais à le toucher, comme on hésite à toucher une poupée de cire pour vérifier qu’elle est bien inanimée. Mais je n’osais parler. Finalement, je lui saisis le bras. Il ne se tourna pas vers moi pour autant, mais baissa la tête, les mains appuyées sur la barrière.
- Xav ?
Ses genoux se plièrent sous le poids de son corps et il tomba sur le trottoir, les doigts agrippés aux barreaux de fer. Il y a quelques années j’aurai pris la fuite, ne sachant que faire d’autre. Je n’avais pas compris alors que tout ce que je pouvais dire importait peu. Je me suis accroupie près de lui, une main sur son épaule, attendant qu’il parle de lui même.
- J’en ai vraiment marre, tellement marre !
- Je voudrais disparaître d’un seul coup...
- Pour aller ou ?
- Nulle part. Juste... nulle part ailleurs. Je voudrais cesser d’exister. C’est tout.
- J’en peux plus d’être seul. Même quand je suis sensé être avec des amis, je n’y arrive pas. C’est plus fort que moi.
- Tu n’arrives pas à quoi ?
- Je ne sais pas... à me sentir bien avec les autres... à ne plus être seul dans ma tête.
- …
- J’aimerai bien savoir ce que c’est, l’amitié.
- C’est peut-être de se faire inviter aux sports d’hiver par un type qu’on ne connaissait seulement pas il y a quatre mois ?
Je me relevai et le forçai à faire de même.
- Viens, j’ai piraté le dernier Harry Potter sur Internet, on va se le regarder en buvant de la bière, ça te dit ?
Je ne sais pas si « ça lui disait », mais il me suivit néanmoins.
Le voir dans cet état m’avait flanqué le moral à zéro. Après une deuxième bière nous nous sentions pourtant un peu plus joyeux. Suite aux aventures du gentil binoclard à cicatrice, je mettais un disque en marche et taxait une cigarette à Xav, ce qui m’arrive rarement (pour dire que cela aurait pu aller mieux). J’évite de montrer que je n’ai jamais fait que crapoter, devant un professionnel ça la fiche toujours mal. Nous enchaînons sur cette invitation aux sports d’hiver.
- C’est quoi, le nom de la station ?
- Meribel.
- Connais pas.
- J’en ai entendu parler, pendant ma prépa en France.
- Tu sais skier, toi ?
- Je passe partout. Et toi ?
- Mais comment veux-tu que je sache ?
Il affichait cet air préoccupé qui le vieillissait de dix ans ; monter sur des skis prenait autant d’ampleur que sauter en parachute… et son orgueil risquait d’en prendre un coup ! Ce grand sportif Noir (dont le sport préféré se pratiquait principalement en boite de nuit, ceci dit en aparté) pressentait un vautrage qui resterait dans les annales. Enfin, on verrait bien.
- Qu’est ce qui passe à la télé ?
- Rien, je crois. Le programme est derrière toi.
Xav attrapa le journal au papier glacé et aux couleurs aguichantes et tourna les pages.
- Voyons voir… Ah-aaah ! Un film sur un couple qui divorce, une rediffusion de friends, et c’est bientôt l’heure de loftmania.
- Rien, quoi.
- Enfin Sandra, on ne va pas louper Loftmania, tout de même !
- Si tu commences à regarder la téléréal, tu peux foutre le camp. De fait, il est quelle heure ?
- Deux heures moins.
- Génial. Tout va bien, demain c’est samedi. Tu veux bien changer le disque ?
- Je mets quoi ?
- Ce que tu veux.
- Depuis quand tu aimes Daniel Anger ?
- Sa musique, tu veux dire ?

Il n’est pas encore cinq heures. Impossible de dormir. D’abord, je n’ai pas sommeil. Ensuite, Xav, ne pouvant se résoudre à parcourir les vingt mètres et un étage qui le séparent de sa chambre, s’est endormi les chaussures sur mon oreiller, il y a un quart d’heure à peine. Je bouquine un roman en anglais très quelconque. Les bouteilles de bière roulent sous le lit. J’ignorais que Xav pouvait s’en enfiler autant sans pour autant perdre son calme. A la réflexion, je ne suis plus tout à fait sure qu’il aurait su retrouver son chemin pour rentrer chez lui. Vous savez ce que c’est quand vous lisez tard dans la nuit. Vous n’êtes jamais assez bien installés, et plus vous cherchez un peu de confort, plus vous avez de chances de vous endormir sur votre bouquin. L’idéal est de lire sur un tabouret. Mais bon, je n’en avais pas. Et puis, si ce bouquin insipide avait le don de m’endormir, je n’allais pas m’en plaindre. Après avoir récupéré mon oreiller, je m’installai sur un coussin stratégiquement placé près du radiateur. Et pourtant, je n’étais pas fatiguée : je ne m’explique pas mon réveil brutal quand quelqu’un frappa à la porte.
Xav n’avait pas bougé d’un pouce en apparence ; il avait juste réussi à retirer la majeure partie de ses habits dans son sommeil, chaussures comprises. Je fus tenté un instant de vérifier s’il respirait bien toujours, mais la personne derrière la porte s’impatientait. Un coup d’oeil à ma montre : il était plus de onze heure. Daniel piaffait en m’attendant.
- Ben qu’est ce que tu fiches ? T’es pas réveillée ?
- Non. J’ai fait quasiment nuit blanche, si tu veux savoir.
- Je peux rentrer ?
Il n’attendit pas ma réponse pour s’exécuter. Ses yeux s’écarquillèrent progressivement en faisant le tour des mégots, des disques éparpillés par terre (c’est leur place habituelle chez moi, il faut dire, tout comme la place des livres et revues chez Daniel est sur le tapis), des bouteilles vides (ils n’en restaient pas beaucoup de pleines, à mon grand désarroi), et de Xav étendu à plat ventre sur mon lit, en calbute à présent (comme si la nuit avait été torride, lol), que je n’avais pas osé réveiller.
- Depuis quand tu invites les mecs pour les faire boire et fumer ?
- Tu avais raison, le moral n’était pas à son apogée hier soir.
- C’est sensé expliquer...
Il parlait quasiment à voix basse.
- Tu fais ce que tu veux avec tes amis, seulement tu devrais quand même faire gaffe...
- Enfin quoi ! C’est plus comme au début de l’année ! D’accord, en septembre je ne le connaissais pas, mais maintenant !
- Ce type est instable. Alors fais gaffe, c’est tout.
- Instable ! Ce n’est pas moi qui l’ai invité à Meribel !
- Au fait, je venais pour savoir si tu lui en avais parlé. Vous avez eu toute la nuit pour ça, après tout...
- Mais qu’est ce que c’est que ces sous entendus ? Oui, on en a parlé.
- Et ?
- Et il est autant enchanté que surpris. C’est la réaction à laquelle tu t’attendais ?
- Ne le prends pas comme ça.
- Je voudrais bien savoir ce que tu me reproches, après tout. Il vaut mieux se bourrer la gueule à deux que tout seul, tu crois pas ?
- Alors, comme t’es une brave âme tu l’a accompagné dans sa décrépitude.
- Il n’avait pas de bière chez lui. Alors, il n’allait pas boire tout seul MA bière ?
Ma remarque lui arracha un sourire.
Xav murmura quelques mots sans signification. Daniel se tourna un instant vers lui et amorça un mouvement vers la sortie.
- Quelque chose ne va pas, aujourd’hui ?
- Non... c’est juste que... Je vais sans doute reprendre un emploi à Fenêtre, et ça ne m’enchante guère.
- Pourquoi ?
- Principalement parce que je ne peux pas y écrire ce que je veux.
- Oui, mais pourquoi reprendre un poste là bas ?
- Raison financière. J’ai quelques projets, et ce que je gagne en temps que prof de TP ne me permet pas grand chose.
- Et pour quelle raison as tu laissé tombé Fenêtre ?
- J’avais besoin de vacances pour écrire une thèse.
- Une thèse de quoi ?
- Sociologie. Sur une comparaison entre la réaction de différents groupes de fans lors de l’introduction d’un élément à objectif de vulgarisation.
- J’ai rien compris mais c’est pas grave.
Xav se retourna.
- Bon, je te laisse, salut.
Je restais quelques instants immobile après que la porte se fut refermée, puis, saisie d’une frénésie d’agir, je secouai Xav qui mit plusieurs secondes à réagir.
- C’est bon, c’est bon, je suis réveillé !
Avant de retomber endormi.


10. Bergen
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/09/07 02:24)


Avec rage je poussais sur mes bâtons. Xav montait rapidement, à défaut de le faire élégamment, se retournant toutes les trente secondes pour mesurer l’écart grandissant entre nous deux, comme si je n’étais pas déjà assez vexée. Il y avait plus de neige qu’à notre arrivée hier, Dieu merci. Il avait du tomber une quinzaine de centimètres depuis hier soir six heures. Daniel prenait son temps et admirait le paysage. Emmanuelle et Nicolas nous attendaient déjà à l’endroit ou la piste amorçait une nouvelle descente. Je finissais en canard sous le regard ironique de l’autre idiot, mais Emmanuelle et Nicolas ne regardaient pas dans ma direction. Eux aussi, ils admiraient le paysage en silence. C’est vrai qu’il y avait de quoi. Les sapins disparaissaient dans la brume qui était descendue des sommets pendant que nous étions dans le télésiège. Pris dans le même rêve qu’eux, Daniel arriva lentement à notre hauteur. Il n’y avait personne d’autre que nous. Dans l’appartement, puis dans le télésiège, ces trois là nous avaient gavés de leurs aventures de chaque année en ces lieux. Mais maintenant, leur bonheur d’être là à nouveau l’emportait sur toute autre chose.
- C’est curieux...j’ai l’impression d’avoir toujours été là, pendant tous ces mois que j’ai passé loin d’ici. Comme si je m’étais dédoublé, et que, pendant qu’une moitié de moi travaillait dans la plaine, l’autre attendait ici son retour...
- Chaque année tu dis la même chose, Daniel, souffla doucement Emmanuelle.
- C’est que chaque année j’éprouve la même sensation.
J’étais la benjamine du groupe. Nicolas était de la même année que Daniel, et ensemble ils avaient parcouru une bonne partie de leur scolarité. Emmanuelle était mon aînée de trois ans. Ils discutaient maintenant pour savoir si l’on pousserait dès aujourd’hui jusqu’à Courchevel.
Le soir même, j’étais si rétamée que je n’arrivais plus à retirer seule mes chaussures. Dan m’attrapa par les épaules pendant que Xav et Nic tiraient chacun sur un pied, et je me débattis si bien qu’ils finirent par me laisser tomber, au sens propre, j’ai le regret de vous le préciser. Nous avons passé le reste de la soirée à jouer au tarot devant quelques bières. J’avais beau être épuisée, je n’arrivais pas à m’endormir une fois que tout le monde eut éteint sa lumière. Je dormais avec Emmanuelle dans le séjour, qui se décomposait en une partie salon / chambre et une autre salle à manger / cuisine. Une grande baie vitrée éclairait cette seconde partie de la pièce, qui donnait sur les monts. Je distinguai un certain nombre de lumières jaunâtres allant et venant sur la paroi des montagnes.
- Les dameuses. Mais je ne sais pas si c’est bien utile de damer maintenant. Il va probablement neiger encore cette nuit.
Daniel était entré derrière moi sans que je l’entende. Je sentis sa main sur mon épaule pendant qu’il dirigeait son regard au dessus des sommets.
- Il n’y a pas d’étoile ce soir.
Tu ferais mieux de dormir, demain on a prévu de se lever tôt, rappelle toi.
Mais j’allais me coucher bien après son départ, et une fois sous les draps, j’étais restée si longtemps les pieds nus sur le parquet que je n’arrivais plus à les réchauffer. Je croyais entendre quelqu’un sangloter, mais quand je dressai l’oreille il n’y avait rien d’autre que le son d’une chanson de D. Anger qui passait dans l’appartement au dessus de nos têtes. Enfin je sombrai dans l’oubli.
Nous avions déjeuné en dehors des pistes, dans les sapins, de ce que nous avions dans nos sacs, et maintenant Daniel et Emmanuelle avaient entrepris de faire la sieste. Il faisait assez beau, en cette avant veille de Noël, et nous étions protégés du vent glacial qui nous avait débarrassé quelques heures plus tôt des nuages. Xav et moi avions entrepris de construire un igloo, histoire de passer le temps. Mais très vite, ce qui s’apparentait à un simple passe temps prit un tour bien plus dramatique. Pour Xav, et j’avoues que je n’eus guère de mal à le suivre dans son raisonnement, nous avions été pris au piège dans une avalanche, et, condamnés à passer la nuit ici dans l’attente des secours, nous étions déterminés à mettre toutes nos forces au service de notre survie, d’abord en construisant un abri. Nicolas faisait semblant de ne pas prêter attention à notre délire imaginatif, puis après quelques minutes il vint nous prêter main forte. Je voyais Daniel sourire en somnolant.
- Bon, allez, on s’arrache ! s’exclama t-il en se redressant soudainement une fois que notre habitation eut pris un visage tout à fait confortable.
- A moins que vous ne préfériez passer la nuit ici ?
Nous avons alors examiné dubitatifs notre refuge. Passer la nuit ici ? Oui, je suppose qu’on se serait tenu chaud. L’appartement paraissait quand même préférable.
- Adieu donc, Ô demeure inhabitée, soupira Xav d’un air grandiloquent, tournant la tête pour admirer une dernière fois notre oeuvre.
Nous avons passé l’après midi à suivre un excellent skieur, qui nous emmena même dans de périlleux hors pistes. Ce skieur, qui portait une combinaison orange, était devenu dans notre esprit un dangereux terroriste que nous devions filer en tant qu’agents secrets. Daniel fut pris d’une crise de fou rire inextinguible sur le télésiège, alors qu’il se trouvait pris entre Xav et notre « terroriste » (le pauvre, s’il avait su !). Naturellement, Xav jouait le jeu à fond, sachant qu’il en était l’instigateur. Nous le suivions tous plus ou moins. Une fois rentré, alors que nous rangions les skis dans le placard qui leur était destiné, Nicolas lui conseilla de se faire chef pour boys scouts.
- Peut-être qu’ils y mettraient moins de mauvaise volonté que vous !
- Peut-être que les scouts n’ont pas le même âge que nous, aussi.
- Ne te vieillis pas trop, tu finiras par t’enterrer.
- Nous n’avons plus vingt ans, nous.
- Bon, et qu’est ce qui change entre vingt ans et vingt et un ? Dis moi vite, parce que dans quelques mois je vais y passer !
Daniel pris son temps pour réfléchir avant de nous déclarer qu’il n’en savait rien du tout.
Messe de minuit à Courchevel 1750. Un curé impressionnant qui pouvait se passer de micro, et qui haranguait la foule venue l’écouter comme si elle y pouvait quelque chose.
Cette nuit là, je me suis réveillée en entendant parler à côté. Je compris par la suite qu’il s’agissait de Daniel et Xav. Quelqu’un souleva le rideau puis j’entendis dire :
- Je crois qu’elles dorment.
- Tu es content d’être là ?
- Oui, vraiment ! C’est cool de ta part ! Très cool même !
- Mmmh... Je ne l’ai pas fait par charité. En fait, je te rappelle que ce n’est pas moi qui paye.
- Non, je sais ça... Je voulais dire que c’est sympa de t’être encombré de nous.
- Ne dis pas de bêtises. Vous êtes des amis, même si on ne se connaît pas depuis longtemps.
- Oui, et bien... je n’ai pas l’habitude.
Quelqu’un, l’un des deux je ne sais pas, faisait les cent pas de l’autre coté du rideau. La voix douce de Xav demandait :
- Quelque chose ne va pas, Daniel ?
- Non... C’est juste que... je voulais savoir...Qu’est ce qu’il y a exactement entre toi et Sandra ?
A ce stade de la conversation je dus faire un effort pour ne pas me redresser sur mon oreiller.
- Comment, qu’est ce qu’il y a ?
- Mmmhoui... vous êtes juste amis ou alors...
- Tu as l’impression du contraire ?
- Tu peux te contenter de répondre par une affirmative, au lieu de répondre à mes questions par d’autres questions.
- On est juste de très bons amis… (il appuyait sur le « très ») Je lui dois beaucoup. Elle m’a sorti du fossé, tu vois. Comme toi, d’ailleurs. Mais ce n’est pas la même chose quand même. Tu vois, on est tout le temps ensemble, mais je ne sais pas… Tu crois qu’elle est amoureuse ?
- Tu penses, toi ?
- Je ne sais pas. J’ai du mal à imaginer… (Oh, mais comment vous faire entendre son accent ?)
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas... peut-être qu’elle est trop indépendante. Pas assez... féminine. Tu as remarqué, tous ses amis sont des garçons.
Un bruit de tabouret qui racle le parquet. Je me retourne le plus doucement possible et m’appuie sur les coudes.
- On t’a déjà dit que tu avais un drôle de regard ?
- Non. Mais voilà qui est fait.
- tu sais à qui tu me fais penser ?
-...?
- Eugène Victor Tooms.
-...??
- C’est dans X-files.
-...???
- Une sorte de mutant aux yeux couleur bile qui possède la faculté d’étirer ses membres pour passer par des trous minuscules.
- Et alors ?
- Et alors, rien. Sauf qu’il se nourrit de foies.
- Ah ah.
- Et il a le même regard que toi.
- Couleur... bile ?
- Non. Il tourne très lentement la tête sans bouger les yeux pour regarder les choses bien en face. C’est effrayant.
- Désolé.
- Non ! Je ne disais pas ça pour toi ! Je trouve ça juste curieux, c’est tout.
J’entendis bouger.
- Tu vas te coucher ?
- Ouais.
- Bonne nuit. Et... Xav ?
- Mmh ?
- Pour le foie, demain... C’est Henri qui l’amène.
Quelques minutes plus tard, la lumière s’éteint dans le séjour et je retombai la tête sur l’oreiller. Je fermai les yeux une seconde à peine, et quand je les ai rouverts, le jour commençait à poindre et j’étais la dernière au lit. Un lourd poids m’écrasait à moitié l’estomac. Ouvrant les yeux, je réalisais qu’il s’agissait du derrière de Xav : une bonne partie de ses 82 kilos s’était installée sur le lit, au dépend de la dormeuse qui l’habitait.
- Bonjour madame… c’est comment ?
Je trouvai déplacé son sourire alors qu’il m’écrasait.
- Dégage, mince…
- On est aimable ce matin… le cinéaste vient d’arriver, il va te trouver au lit ? Dis moi Sandra… Pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu ne serais pas un peu amoureuse ?
- Je crois que c’est mon problème, non ? Tu sais que tu m’écrases là ?
- Pas encore, pas encore…
- Quoi ?
- Rien, une grossièreté. Je me lève, pas la peine de me regarder comme si tu voulais ma mort… Est-ce que tu peux vouloir ça d’ailleurs ?


11. Feigheit
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/09/07 02:26)


L’amphi crépitait. Des étudiants de droite protestaient derrière moi. L’intervenant actuel défendait le blocage de l’université dont dépend l’école de journalisme de Pairs. Le gouvernement actuel s’en prenait plein la figure. J’ai déjà oublié les raisons du désordre, une réforme quelconque du système, mauvaise comme toujours, pas pire qu’une autre mais pas meilleure que la situation actuelle. Je n’avais pas de raison particulière de prendre sa défense. Je n’avais pas non plus de raisons de m’y opposer, si vous voyez ce que je veux dire. En fait, mon éducation m’encourageait même plutôt à prendre position contre les habituels instigateurs du désordre. J’apercevais Xav qui tentait de trouver un passage, et je lui fis signe. Il me rejoint, coupant la foule comme jadis Moïse avait séparé les eaux.
- Ils n’ont pas encore votés la grève ?
- C’est même pas sur qu’elle soit votée.
- Ca t’arrangerait bien, hein ?
- Tu parles. (J’avais un exposé sur l’américanisation et la mondialisation à finir pour le surlendemain).
- Enfin c’est pas une raison pour voter le blocage.
- Non. C’est juste que ça m’arrangerait. Toi, qu’est ce que tu en penses ?
- Moi ? Je vais voter pour le blocage, je crois...
- Ouais.

Je ressortais de l’Assemblée générale avec le moral au trente sixième dessous, consciente de ma lâcheté comme jamais je ne l’avais été. J’avais voté pour le blocage. Comme Xav. Comme l’immense majorité des étudiants présents. Et soudain, dans un couloir, j’avais croisé Daniel.
- Alors, cette A.G. ? Pas de cours demain, j’imagine ?
- Non.
- Une majorité contre ?
- Mouais.
- Vote à main levée, comme il se doit ?
- Oui... pourquoi ? Un vote à main levé permet au moins à chacun de mesurer ses responsabilités ? Avait demandé Xav.
- C’est ça ! Avait lâché Daniel. Mesurer ses responsabilités, ou bien y renoncer ! Un vote non anonyme encourage surtout à la lâcheté politique, tu savais ça ? Tu savais par exemple que l’Anschluss en Autriche a été ratifié à une immense majorité sans isoloir ? Est ce que cette majorité aurait été si importante si les votes avaient été tenus secret ?
- On risque quand même moins ici !
- Le risque n’est pas de se faire buter, Xav. Je parle là du poids de la communauté sur chaque électeur. Le poids du regard. La peur de s’exclure d’une société. La pression sociale.
Mon sentiment de lâcheté s’intensifia encore.
- Tu es d’accord avec moi, Sandra ?
J’approuvais faiblement de la tête.
J’ignorais si j’avais voté le blocage de l’université pour éviter de faire mon exposé ou par simple lâcheté politique. Les deux, sans doute. Je finis par me convaincre que mon sentiment de remords n’était du qu’à une éducation de droite. Dans mon enfance, j’avais entendu dire et répéter tant par mon frère que par mon père que ces grèves étudiantes étaient toujours manipulées par les mêmes spécialistes de la contestation, gauchistes, éternels étudiants, fumeurs de cannabis, trotskoïdes dégénérés aux ordres de syndicats dont la seule raison d’être était le désordre perpétuel, j’en passe et des meilleurs. A l’époque je rigolais en sourdine : spécialistes de la contestation ! Et pour qui votaient-ils, ces rescapés de l’antiparlementarisme, pour me donner des leçons ? C’est vrai, quoi, pensais-je maintenant. Quand est-ce qu’on m’a appris à respecter celle que mon père dénommait la pseudo droite ? Alors, pourquoi aurais-je du remord ? Ainsi, même psycho sociologiquement, ce remords n’avait pas lieu d’être. Et puis qu’est ce que c’était que ces conneries, à résonner en terme de psycho sociologie je ne sais quoi ? Les cours me montaient à la tête ! J’avais voté la grève, et bien ! Un peu de désordre n’a jamais fait de mal au monde estudiantin, bien au contraire ! Rentrée chez moi, j’allumais la radio pour entendre une chanteuse française dont je ne me rappelais plus le nom me débiter d’une voix insupportable un tissu d’ânerie sur un pauvre imbécile sensé aimer toujours la même personne malgré quelque trahison qui l’emplissait d’une honte dont je me foutais comme de ma première couche culotte. Tout ça pour vous dire que le silence revint rapidement dans ma chambre, pour être brisé soudainement par un frappement à ma porte.
- ‘trez !
La poignée tourna, et je m’attendais à voir apparaître Xav, ou Daniel, Ou encore Alexandre ou Claire qui habitaient le même immeuble que nous et bossaient sur le projet de Daniel. Mais la porte s’ouvrit et ce fut Michel qui se faufila timidement comme à son habitude le long du mur, en jean et pull à col roulé, avec son bonnet rouge sur la tête et sans ses lunettes.
- Je ne te dérange pas ?
Il me fallu quelques minutes pour me remettre.
- Eh ben ? Tu as quitté l’hosto ?
- Hier.
- Pourquoi ne nous as tu pas mis au courant il y a trois jours quand nous sommes passés ?
- J’attendais encore des résultats pour partir.
- Des résultats... bons ?
- Je peux m’asseoir ?
- Sur ! Alors ?
Il prit son temps pour me répondre.
- Je suis sorti parce que j’ai perdu mon temps dans cet hôpital.
- Comment ça, perdu ton temps ? Je sais que tu n’aimes pas que je te pose des questions, mais quand même...
- Les traitements n’ont pas eu vraiment d’effets. Et il y a peu de chances pour qu’ils en aient, maintenant.
Il remua un peu sur sa chaise, l’air franchement mal à l’aise, avant de continuer.
- Donc, je suis sorti et je compte reprendre une vie aussi normale que faire se peut.
Je digérais la nouvelle en silence, en évitant de le regarder.
- Tu vas reprendre tes études ?
- Maintenant j’aurais un peu de mal. J’ai écouté la radio, il y a eu une A.G. cet après midi et il parait que le blocage commence demain.
- Je sais, j’y étais.
- Tu as voté contre, je suppose ?
- Non.
- Je croyais que tu étais de droite ?
- Mmm.
- En fait, tu as fait preuve une fois de plus de ton incroyable lâcheté.
- Tu es sorti de l’hosto pour me dire ça ?
- Calmes-toi, et dis-moi si j’ai tort.
- Non, comme d’habitude. Mais j’aimerais t’y voir ! Les deux tiers de l’assemblée étaient de gauche ...
- Et aucun étudiant de droite n’a pris la parole ?
Il m’observa un instant serrer des dents. C’est vrai, des étudiants de droite avaient opposé une résistance courageuse.
- Et Xav, il était là ? Il a voté pour, j’imagine ?
Je fis signe que oui.
- J’allais pas voter non à côté de lui ?
- Lâche. Comme si tu devais te soucier de l’opinion de Xav ! Tu ferais mieux de te soucier de celle de Daniel.
- Je peux savoir pourquoi ?
- Tu ne t’en doutes pas ?
Je ne voyais pas vraiment où il voulait en venir. Il me regarda, incrédule, avant de prononcer cette phrase que je n’ai pas compris immédiatement, mais qui me laisse penser à présent que Michel, peut-être depuis toujours, avait deviné la vérité au sujet de Xav.
- Tu as plus d’avenir chez les vivants, Sandra.
Réfléchis bien avant de t’engager de cette façon. Parce que ton engagement politique te déterminera à rencontrer les gens que tu vas rencontrer, et te détournera d’autres personnes, que tu ne remarques pas, mais peut-être est-ce parce que tu ne regardes pas. Daniel aurait été déçu de savoir que tu t’es engagée aux côtés de ceux qu’il désapprouve. Et Xav ne te respectera pas plus si tu es d’accord avec lui. C’est un contestataire, un révolutionnaire, un maquisard, mais il ne voit pas d’opposition dans la différence.
- Et toi ? Je te croyais de gauche ?
- Tu te prépares à être journaliste, alors je vais te dire : je préfère cent fois un journaliste de droite qui se présente comme tel à un journaliste de gauche qui se ment à lui même et donc qui ment à ses lecteurs. Essaie d’être honnête avec toi-même ! Cette grève est idiote, avoue le ! Et elle fait le jeu de gens avec lesquels tu n’es pas en phase, et tu n’as jamais été en phase avec eux. Moi non plus d’ailleurs. Je t’ai déjà fais savoir que je n’aimais pas l’agitation.
- Non, je sais. Tu te dis de gauche uniquement parce que tu crois que la gauche possède le monopole de la générosité, de la solidarité et de la défense des droits de l’homme.
- Et bien vas-y, dis moi clairement ce que tu penses ! Dis moi en quoi selon toi la droite vaut mieux !
- La droite ne vaut pas mieux que la gauche. Seulement les hommes de droite sont moins hypocrites.
- On ne peut pas être de gauche sans être hypocrite ?
- On peut voter à gauche, se dire de gauche, avoir une opinion de gauche honnêtement... mais on ne pourra jamais faire de la politique à un niveau plus avancé que l’isoloir... ou la rue.
Il perdit enfin de son sérieux et se permit de rire.
- Voilà ! Je ne suis pas fait pour la politique ! Contrairement à toi, d’ailleurs. Tu ferais une excellente socialiste, selon tes propres critères !
- Cette discussion n’a ni queue ni tête… Au fond tu sais bien pourquoi j’ai voté la grève, pas la peine d’essayer de me justifier par des grandes idées, des aveux de lâcheté et des changements de caps.
- Oui… Tu sais bien que je disais ça pour t’embêter.
Il avait l’air malicieux en diable, sous son bonnet rouge.
- Tu as voté la grève…
- Parce que j’aime ça, tout à fait.
Et, après un soupir.
- Pardon, mais tu sais… On ne se refait pas.

Et tout au fond de moi, une petite voix ricanait ; l’habitus ne peut rien face à la nature profonde…


12. Verschwinden
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 02/09/07 02:28)


Les mots très durs de Michel m’ont trotté dans la tête pendant toute la durée de ces premiers troubles, et je ne suis guère sortie de chez moi. Je me suis pas mal demandée ou trouver le courage de défendre ses idées politiques, et j’en ai d’ailleurs discuté avec Daniel. Je me souviens qu’il avait rigolé.
- Avant de défendre tes idées, il faudrait que tu en aies ! Tu n’es engagée nulle part, j’imagine ?
J’étais consciente de ce défaut. Xav, lui, n’avait pas autant d’état d’âme. Il semblait ravi que Michel ait quitté l’hôpital, même si cela signifiait l’échec des traitements, et donc, pour moi en tout cas, sa condamnation à mort. Il passait beaucoup de temps chez les Saintnoms, et je ne les voyais pas souvent, ni l’un ni l’autre. C’est ainsi que je ne me suis pas rendue compte que mon camerounais déprimait une fois de plus. Je déprimais moi aussi, la vérité, c’est que les longues discussions de nos nuits blanches me manquaient…
Un jour de fin mars, je crois, Michel et Dan ont frappé chez moi. En voyant leur mine sombre je m’étais tout de suite inquiétée. Xav s’était disputé avec Michel voila deux jours, et avait depuis lors disparu de la circulation. Michel avait été consulter Dan, qui n’avait pas de nouvelles. Ils étaient montés plusieurs fois chez Xav, il n’y avait jamais personne. Ils avaient donc espéré le trouver chez moi. Mais je ne l’avais pas croisé depuis presque une semaine. Il était injoignable. La voiture de Dan, ainsi que son conducteur légitime, fut mise à notre disposition. Nous avons tout d’abord investit l’université. La bibliothèque ne recelait que des livres et leurs lecteurs. Michel était suffisamment inquiet pour ne pas s’y attarder. Le resto U était désert, il était à peine onze heures. Les salles informatiques furent fouillées une à une. Il n’y était pas. Nous avons alors exploré les alentours de l’université. Il aurait pu se cacher dans n’importe lequel de ces parcs, dans le jardin des plantes à côté. Chaque allée ne nous dévoilait que des mères poussant leur landau, des enfants accroupis bâtissant des routes, des ponts, des villes peuplées de fantômes, des châteaux au sable dormant et des remparts contre des ennemis imaginaires, des commères à la discussion vide de sens, des lecteurs assis sur les bancs, l’air absent le livre entre les mains, des adolescents se préparant à pique-niquer et dont nous n’entendions pas les rires. Tous les quarts d’heure, nous essayions de joindre Xav sur son portable, sans espoir car il devait l’avoir éteint. Nos montres indiquaient trois heure quand, nous avouant vaincus, nous nous sommes effondrés dans la voiture de Dan. C’étai comme rechercher un fantôme…
- Bon, on ne panique pas. Sandra, on va réfléchir chez toi, si cela ne t’ennuie pas. Comme ça nous serons en mesure de voir s’il arrive.
Nous avons suivi le conseil de Dan et nous sommes retourné chez moi.
- Nous devons avoir un moyen de savoir ou il est allé. Michel, peux-tu nous répéter exactement les termes de votre dispute ?
- C’était trois fois rien. Il voulait emprunter un disque à ma soeur, je lui ai dit que je ne pensais pas que ma mère serait d’accord.
- A priori, il aurait pu demander à ta soeur ? demanda Dan.
Michel prit l’expression d’un pâtissier à qui l’on viendrait juste de suggérer un régime.
- Tu veux dire... un des disques d’Eliane ?
Il approuva.
- Mais...
J’y perdais mon latin, visiblement Dan n’avait pas l’air de comprendre l’origine du silence qui s’ensuivit mais n’osa pas le briser.
- Maman n’a pas touché à sa chambre, les affaires ont été laissée telle quelle depuis...
...enfin, je crois bien que même le lit n’a pas été fait. J’y vais parfois, quand maman n’est pas là, pour lire un de ses livres ou écouter de la musique, mais je ne pense pas qu’elle serait ravie si quelqu’un touchait à ses affaires. Tu comprends, n’est ce pas ? C’est déjà assez dur pour elle de savoir que je ne suis pas en excellente santé, si en plus on ressort ce genre de souvenirs en ce moment... Tu dois imaginer comme c’est terrible pour elle.
Daniel restait silencieux, assis près du radiateur. Michel semblait avoir oublié sa présence.
- Est ce qu’il savait qu’Eliane s’est suicidée ?
J’entendis Daniel bouger à côté de moi mais ne lui jetais pas un regard.
- C’est ce que je lui ai dit. Il doit l’avoir mal pris, pour une raison que j’ignore, parce qu’il s’est barré à ce moment.
- Il n’a rien dit de plus ?
- Non. Mais il n’avait pas l’air de très bonne humeur ce jour là.
Nous avons attendu toute la soirée que Xav daigne se montrer mais visiblement il ne voulait pas rentrer dormir. Daniel était rentré chez lui, nous demandant de le contacter si nous avions du nouveau. Michel s’était attardé.
- Il y a quelque chose que je voulais rajouter au sujet de Xav. Mais je ne pouvais pas trop aborder ce point tant que Dan était là. Je ne pense pas qu’il ait compris véritablement qui était Xav.
- Je ne l’ai pas vraiment compris non plus, visiblement.
- Je ne crois pas que ce soit à cause de notre dispute qu’il a disparu. Je lui en ai dit plus sur la mort d’Eliane que ce que j’ai laissé entendre tout à l’heure.
- Que lui as tu dit ?
- La vérité. Ce que je t’avais raconté, tu sais ? Dans ma lettre...
Nous n’avions jamais encore évoqué ensemble cette lettre dans laquelle il m’avait révélé sa maladie, il y a plusieurs années de ça.
- Tu lui as dit que c’était de ta faute ?
Il haussa les épaules : est ce que ce n’était pas l’exacte vérité ?
- Et après ça, il est parti ?
- Il m’a regardé d’une façon encore plus étrange que d’habitude, et puis oui, il est parti.
- Tu ne lui as pas expliqué ?
- Non... mais je penses qu’il m’en veut.
- ... ?
- Sandra... Je l’imagine très bien tenter de mettre fin à sa vie.
- Ne parle pas de malheur ! J’ignore ce qu’il s’est passé mais nous allons le retrouver avant qu’il ait fait une bêtise !
- Ce n’est pas de cela que je voulais parler. Tu ne crois pas... qu’il a déjà essayé ? Après tout quand tu l’as trouvé, il n’allait pas très bien, n’est ce pas ? Qu’est ce qu’il faisait d’ailleurs sur ce pont ? Je vois très bien de quoi tu veux parler, je connais ce pont, quand j’étais gamin il y avait un jardin public avec toboggan, tourniquet et balançoire, et nous habitions à côté. Maman nous y emmenait, j’ai traversé les voies de chemin de fer je ne sais combien de fois sur ce pont ! Et j’ai entendu raconter qu’il y a longtemps, un type s’était jeté de ce pont au passage d’un train. Aussi, quand tu m’as parlé de cet endroit, ou vous vous étiez croisé, je me suis demandé ce qu’il faisait là. Et je me suis demandé pourquoi tu étais là, comme par hasard.
- Qu’est ce que tu racontes ? Je me baladais, et c’était le chemin le plus court pour rentrer chez moi ! Quant à Xav, s’il avait tenu à se foutre sous un train, il ne m’aurait pas appelé, il m’aurait laissé passer en cherchant à ne pas se faire remarquer, tu ne penses pas ?
- Pour être franc, non. Peut-être étais-tu sa dernière chance ?

Je réfléchis un instant. Des horizons nouveaux s’ouvraient. Pourquoi Michel ne m’avait-il pas parlé de cela plus tôt ? Une intuition me traversa.
- Peut-être qu’il y est retourné ?
- Ou ça, sur le pont ?
- Ca ne coûte rien d’aller voir.

Nous avons marché dans ma rue, puis nous avons pressé le pas. En vue du pont je me mis à courir et Michel m’emboîta le pas. Mais le pont était désert et rien ne prouvait que Xav fût passé par là.
- Il devrait être ici ! M’écriais-je devant l’emplacement ou il m’était apparu pour la première fois. Découragée, je me laissais tomber là, m’accroupissant à même le trottoir. Michel s’accroupit près de moi, en se mordant la lèvre inférieure de déception. Nous restâmes là, prostrés, reprenant lentement notre souffle, pendant de longues minutes. Puis subitement un changement vint. Un nuage peut-être passait devant le soleil. Mais Michel leva les yeux et laissa surgir un cri de surprise. Xav avait surgi aussi soudainement que s’il venait juste de se matérialiser dans les airs.
- Qu’attendez vous là ?
- Qui veux-tu qu’on attende ? Le passage du prochain train ? Répondis-je reprenant rapidement mes esprits, en désignant les rails qui somnolaient en bas, couverts de la rouille des années. Xav, sans répondre, sourit mélancoliquement.
- On te cherche depuis hier, Mik.
- Fallait pas. Je n’étais pas perdu...
- Non mais t’es gonflé ! Tu disparais, il pourrait t’être arrivé n’importe quoi… tu pourrais avoir été arrêté, je sais pas, ou être mort, ou à l’hôpital… tu répondais même pas à nos appels, ça sonnait dans le vide ! T’as même fini par éteindre ton portable !
- Gronde pas, gronde pas…
Il ressemblait à un gamin pris en faute. J’étais hors de moi.
- Mais ta gueule, on dirait un gosse de six ans ! Et puis, j’ai bien le droit de m’énerver…
Il se dirigea sans faire plus attention à nous vers l’extrémité du pont d’ou nous étions venus. Après avoir échangé un regard, nous lui emboîtâmes le pas. Pas une seule fois il ne s’arrêta, ne se retourna pour nous observer, ni ne nous adressa la parole avant d’être arrivé à un petit square. Il s’arrête, s’assoie sur un banc. Je me pose à côté. Michel reste silencieux, et me regarde avec anxiété.
- Ecoute, Xav, excuse moi. Mais on a eu si peur qu’il te soit arrivé quelque chose… Comment tu peux disparaître comme ça ? Pourquoi tu nous fais ça ? Est-ce que tu ne sais pas qu’on t’aime ? Ou bien, tu te fous de nous…
- Qui m’aime, ici ?
- Moi, je t’aime…
Ma respiration était presque aussi calme que la sienne. Enervée, je m’étais penchée vers lui, et je le regardais maintenant par en dessous. Il avait son visage des jours malheureux.
- Vous m’aimez comment, madame ?
- Mais je sais pas, moi…
- Peut-être que je t’aime aussi ?
- Où est passé Michel ?
Mais le regard de Xav ne se détachait pas de moi. Pourtant, Michel s’était à son tour évanoui dans la nature.
- Peut-être qu’il voulait nous laisser seuls ?
Je gardais le silence, m’abîmant dans la contemplation des graviers à mes pieds. Je ne résistai pas quand il m’attira à lui.
- Tu ne dis rien à Daniel, hein ? Et même Michel, il n’a pas besoin de savoir comment ça se finit…
- Ecoute… Tu crois pas que les choses sont un peu compliquées ?
Je retrouvais un peu de mes esprits.
- Compliquées pourquoi ?
- Et bien, tu sais…
Mais nous étions sur un banc public dans un square, et je n’avais aucune raison de m’inquiéter du futur. Les dieux étaient au repos…




13. Zwischenspiel
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 03/09/07 21:44)


Troisième Partie
« La première neige, mimosa des morts. »



- Je te préviens Boub’, si tu n’y mets pas du tien je vais me fâcher. Tu ne joueras pas au match samedi.
- Et qui va jouer pour moi ?
- Damien.
- Damien est nul.
- Pas du tout, il est très bon. En plus, lui a fini ses devoirs.
- C’est pas parce qu’il est fort en maths qu’il va faire gagner les léopards tenaces.
Xavier resta songeur un instant, examinant le bon sens du gamin.
- Bien, alors puisque tu es si intelligent, tu vas nous dire pourquoi selon toi X=1 ?
- Est-ce que je sais ? C’est faux ?
- Non, c’est juste, mais je veux savoir comment tu as trouvé la solution.
- Mais le principal c’est le résultat, non ?
- C’est le raisonnement, le principal ! lançais-je de l’autre bout de la table, avant de me pencher sur Yasmina.
- Bon alors, cette poésie ?
La petite leva les yeux du cahier.
- Je vais pouvoir voir le match samedi ? Mon grand frère joue…
- Oui, tu vas pouvoir le voir.
Quelques minutes passèrent en silence pendant que la dizaine de gamins assis à la table et que nous surveillions grignotaient leur stylos. Xav jetait un coup d’œil à l’horloge. 18 heures. Plus qu’une demi heure. On passe les pirates des caraïbes au cinéma. Un regard. A l’autre bout de la table, un adolescent se lève.
- Tu me relis ? J’ai fini…
- C’est ton devoir d’anglais ? Montre plutôt ça à Xavier. Moi et l’anglais…


- Oooooohh il m’a saoulé le Boub’ ! Sérieux, comment ce gosse est capable de trouver la solution d’une équation sans pouvoir expliquer comment il l’a trouvée ?
- Oui, moi aussi je faisais ça étant petite.
- De toute façon il a raison non ? L’important c’est le résultat !
- Bon, le problème c’est qu’il faut être capable de refaire le même raisonnement plus tard…
- Et alors ? Qu’est ce qu’on en a à faire après tout, les maths, ça ne sert pas à grand-chose…
- Tu me saoules déjà. On y va alors ?


On arrivait aux vacances, débarrassés des partiels. Les enfants du groupe de soutien scolaire que Xav et moi avions accepté d’animer étaient intenables. Nous leur avions promis une coupe de football entre plusieurs écoles, groupes de sport et autres partenaires du projet ; au final, 15 équipes étaient en jeu depuis un mois, ce qui ne faisait que rajouter à l’excitation générale. Nous devions faire le bilan des groupes de soutiens scolaires le lendemain soir, et nous comptions en profiter pour finaliser la préparation du camp auquel 50 de nos protégés s’étaient inscrits.
- C’est pas notre groupe qui va poser problème. Franchement, je crois qu’ils vont passer sans problème en classe supérieure… Même Momo a fait de sacrés progrès ! J’ai été parler à sa prof principale hier, elle m’a assuré qu’au vu de sa progression on allait tenter de le faire passer en quatrième…
- Moi je suis un peu déçu. Je m’attendais à quelque chose de plus grand.
- En même temps il faut qu’on fasse nos preuves pour trouver d’autres partenaires.
Xav faisait rouler la capsule sur la nappe.
- Mouais… On s’en reprend une ?
- Ca fera la quatrième !
- On a encore un quart d’heure avant le film !
- Mais tu sais que j’ai tendance à déconner quand j’ai un peu bu.
Il fait disparaître la capsule dans sa main, m’envoie un sourire triangulaire et se balance sur sa chaise.
- C’est moi qui paye ce coup ci.
- Aha… alors ça se fête !


J’ai déjà pas mal bu quand on entre dans la salle, pour suivre les tribulations de ce cher Jack Sparrow. Un vrai pirate, cet homme. On quitte le cinéma pour retrouver un cabaret, et on boit encore, bien sûr.
Je me demande encore ce matin là comment il s’avère que je me suis réveillée dans mon lit. Je ne garde pas le souvenir d’avoir gravi les escaliers, ni d’avoir ouvert la porte. La dernière image gravée dans ma mémoire ? La dernière rame de métro qui semblait foncer beaucoup plus vite que d’habitude dans un tourbillon de lumière flash pendant que Xav me tenait la main, un peu trop gentiment, sans doute pour m’empêcher de tomber dans un coma éthylique bien mérité. Pardonnez moi cet écart littéraire, mais ça me démange le clavier : lol.
J’ai honte.


14. Tot
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 05/09/07 21:21)


Le Mont Mazemme était voilé à l’horizon. Les gamins piaillaient dans la grange. J’étais sortie un instant, pour respirer l’air du soir. Plus que deux jours, deux toutes petites journées, et le camp s’achèverait. Quelque part devant moi, Emmanuel s’affairait avec Xavier à la préparation d’un barbecue improvisé. Daniel avait disparu, occupé à de basses taches logistiques. Je regardais les sapins immobiles sur ma gauche. Pas un souffle de vent, et pourtant il ne faisait pas chaud. Je souriais en moi-même de voir notre camerounais emmitouflé d’une grosse polaire… Et je me mis à regretter de ne pas avoir emporté dans mon sac le gros pull blanc à col roulé que je ne quittais pas de l’hiver.
La Chaîne du Centre ! Daniel n’aurait pu choisir meilleur endroit pour son camp volant. Au moins, ces gosses de la cité sauront à quoi ressemble la campagne. Et quand je pense que Claire voulait nous entasser sur des plages bondées !
De la ferme, le propriétaire surgit soudain, l’air affairé. Mais rien ne peut détruire le calme de cette soirée. Je ne vois pas Daniel le rejoindre, entrer dans le corps de bâtiment, ressortir d’un air soucieux. Je regarde toujours les garçons préparer leur barbecue : le feu a pris, il faut attendre maintenant les braises. Xavier se relève, la sueur couvre son beau visage d’ébène. Il aperçoit Daniel derrière moi, qui s’est arrêté devant cette scène des derniers bonheurs du jour.
- Qu’est ce qu’il y a ? Il s’est passé quelque chose ?
Je me retourne. Daniel nous observe, interdit, une expression de détresse teintée de mélancolie dans le regard. Il nous observe l’un après l’autre, regarde le Mont Mazemme se draper dans la brume comme dans son linceul. Ses yeux s’attardent sur les flammes. Comme s’il observait un dernier tableau heureux avant d’en arriver à la galerie où s’exposent les œuvres de souffrances du peintre.
- C’est quoi ? demande Xavier, dont le front se plisse maintenant. Il essuie la sueur d’un revers de manche. Mais dis nous ?
- C’était la mère de Michel… au téléphone. Son cas s’est aggravé subitement et…
- Elle est toujours en ligne ?
- Oui… elle veut te parler, Sandra.


Dispensés de fin de camp, Xavier et moi sommes maintenant à l’hôpital avec notre ami. Il y a sa mère aussi, et deux de ses frères. Il ne parle plus, n’ouvre plus les yeux, n’est plus lui-même, sous assistance cardiaque et respiratoire. Jusqu’à ce que le cerveau se taise. Ce cerveau si bien fait, ce cerveau le détruit lentement. Il n’en a plus que pour quelques jours, et nous restons là, impuissants. Je réalise que nous le perdons, comme il était écrit au commencement. Je ricane en entendant ces mots monter à ma mémoire fatiguée.
Une heure, deux heures passent, puis trois, puis quatre, puis finalement un jour entier. On guette le souffle, on écoute le battement du cœur. Les minutes s’égrènent comme les grains d’un chapelet. Prier ! Je ne puis pas. L’atmosphère de la chambre m’étouffe. Ma présence n’y est pas nécessaire. Je sors.
Le couloir blanc, un banc. Pendant quelques secondes je respire plus librement. Mais une ombre se penche au dessus de moi. Xavier.
- C’est comment, tu ne te sens pas bien ?
- Non. On n’a pas besoin d’être là…
- Rappelle toi, c’est sa mère qui nous a demandé de venir.
- Pourquoi, elle ne fait pas attention à nous !
- Mais nous sommes présents. Elle n’est pas seule. Allons, reviens.


Nous nous endormons dans les fauteuils. On nous propose de rentrer, de dormir quelques heures, non : nous voulons être là quand…
Et puis vinrent les mots qui devaient tout libérer.
« C’est fini. »

Madame Saintnom s’effondre. Xavier la voit, il se lève, ses traits tirés tendus par la douleur, et pose une main sur l’épaule de la mère. De lui émane une douceur que je n’aurais pas cru possible.

- Non, ce n’est pas fini, madame. Il n’a pas vécu pour rien, et il n’est pas mort sans laisser quelque chose, un héritage que rien ne peut vous enlever. Regardez le madame ! C’est votre fils. Savez vous quel fardeau il a porté des années durant, cachant la vérité à ses frères et sœurs, à ses camarades, et vous dissimulant son chagrin ? Il se tenait debout seul, en adulte, faisant montre de toute la force du monde. Ses angoisses, il les portait, et votre chagrin il voulait le prendre sur son dos également. Et il a porté plus encore à la mort de sa sœur. Car il s’en est senti responsable, il avait failli une fois, une fois il avait voulu faire porter par un autre sa détresse, et cet autre n’a pas pu. C’était sa blessure, son remord. Avait-il raison ? Je ne le pense pas. Il n’est jamais raisonnable de s’imputer des morts dont on ignore la cause. Mais c’était son fardeau. (Il s’agenouilla et lui parla d’une voix très douce, presque un murmure).
Voyez madame, la force de votre fils ! Voyez, c’est votre fils ! Et cette force incroyable qu’il avait en lui, elle doit rejaillir sur vous maintenant, elle doit rejaillir sur nous tous. Comment, nous aurions rencontré cette personne si hors du commun, et nous en ressortirions inchangés ? Car nous l’avons rencontré ! Mesurez notre chance ! Nous ne pouvons plus être comme avant, non, non. Parce qu’il nous a transmis, par cette force qu’il avait en lui, par sa mémoire même, nous ne pouvons pas faire porter par un autre notre faiblesse. Pleurez ! Pleurez seuls et ensemble, car nous perdons quelqu’un, mais ne sortez pas brisés de cette chambre. Ce serait lui faire insulte, à lui qui sortait toujours grandit des épreuves, souriant même lorsque tout allait mal pour nous assurer que ça n’allait pas si mal.
Voyez, c’est votre fils qui nous le dit. Les choses ne vont pas si mal, puisque nous avons encore tant à faire ! Il nous reste tant de combats à mener. Il aurait aimé être à nos côtés. Mais battons nous pour deux alors ! Vivons pour deux, respirons pour deux, buvons pour deux aussi ! Car ainsi, il sera à nos côtés, vivant pour toujours par ce qu’il nous a donné. Un trésor incommensurable : la croyance que la vie vaut la peine d’être aimée.
J’ai pleuré, ce jour là. Tout le monde a pleuré, mais en même temps, je sentais la paix emplir mon esprit. Etait-ce le fait du discours de Xavier ? Quel discours, je lui fis remarquer par la suite qu’il devait l’avoir composé avant…
- Non, du tout… C’était de l’impro, et pour tout t’avouer, elle ne traduisait pas le fond de ma pensée.
- Qui est ?
- Tu sais… J’ai pas mal changé d’avis, mais pendant longtemps, c’est par crainte de perdre les gens que j’aime que j’ai tout fait pour n’aimer plus personne.
- Impossible. On fini toujours par s’attacher aux gens, même si on ne retient rien de ce qu’on éprouve pour eux.
- Cela, j’ai eu à l’apprendre…


15. Glaswand
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 05/09/07 21:31)


Comment en suis-je venue à lui faire suffisamment confiance pour croire toute son histoire ? Et surtout, pourquoi est-ce à moi qu’il s’est adressé, à moi la gamine inconsciente et naïve, la fille qui avait toujours craint de s’attacher trop aux gens… Je ne sais pas.
Toujours est-il qu’une nuit, nous avions fini seuls dans la boite, assis devant une bouteille de whisky à demi bue. Pour une fois, il donnait l’impression d’en avoir abusée ; son regard fixe se teintait de rouge, et la fatigue tirait son visage.
- Tu sais, je n’ai jamais pu supporter les aéroports.
- Ah ?
- Non. C’est des endroits glauques, c’est là que les gens se séparent.
- Tu as pris l’avion pour venir ici ?
- Ne détourne pas la conversation, s’il te plait…
- Il me plait.
- Tu es là, derrière la vitre, tu pleures, tu crois que tout va se briser, mais tu pleures juste et rien ne vient…
Je ne disais rien, le laissant parler. Où voulait-il en venir ?
- Et c’est comme si la personne qui partait était en train de mourir.
- Partir, c’est mourir un peu…
- Oui.
- Mais aujourd’hui, le monde est petit… Regarde toi-même comment tu as voyagé !
- Non, ce n’est pas la distance le problème… c’est le moment. L’instant, tu comprends ? L’instant où on se sépare, et c’est comme si on mourait l’un à l’autre. Moi je n’accompagne personne à l’aéroport. Jamais.
- Tu as peur de la mort ?
- Pas si c’est moi qui meurs…
- Tu disais, mourir l’un à l’autre. Alors, dans ce cas, celui qui reste meurt autant que celui qui part ?
- Qui part ? Ce n’est qu’une question de point de vue.
- Pourquoi tu me racontes ça ?
- Pour te dire. Parce qu’il faut que tu saches comme ça fait mal…
- Mes parents sont morts dans un accident d’avion.
- Je ne savais pas.
- Pourquoi veux tu me faire mal ?
- Il faut que tu saches, que c’est toujours plus dur pour ceux qui restent.
- Mais je le sais déjà.
- Non, tu ne sais pas. Tu n’as jamais vraiment aimé quelqu’un qui est parti. Tu n’as jamais perdu quelqu’un que tu aimes…
Je restais silencieuse sans comprendre. Il reprit, comme pour lui-même :
- Quand je l’ai perdu… C’est comme si j’avais tout perdu. J’ai cru, et nous avons cru tout les deux, que ça pourrait continuer, malgré la distance… Mais ça ne marche pas comme ça. J’ai été fidèle, tu sais… Pendant un temps. Et puis… Ca ne nous suffisait pas, de savoir que nous étions sur la même planète. Tu ne crois pas, toi, que les gens que nous ne voyons pas cessent d’exister ?
- Non, je ne le crois pas.
- Mais toi, tu crois en Dieu.
- Oui…
- Tu pris parfois, pour ceux qui sont partis ?
- Oui.

Et toi, ça t’arrive de prier ?
- Non. Je n’ai jamais eu la foi. Pour moi, il n’y a que ce qu’on voit et ce qu’on sait qui existe.
- Tu n’as jamais vu la Terre tourner, pourtant !
- Je ne sais même pas pourquoi je t’ai accompagné à la Messe, l’autre dimanche !
Je haussais les épaules. Pour me faire plaisir, sans doute… Où pour se faire passer pour quelqu’un de bien à mes yeux, quoi que ça ne lui ressemblait pas.
- Je suis qui, pour toi ?
- Une petite fille… une petite fille qui ne connaît encore rien de la vie, ni de l’amour… Et qui ne sait pas ce qu’elle veut faire de sa vie !
- Moi, je sais ce que je veux faire de ma vie… c’est la vie qui ne sait pas ce qu’elle veut faire de moi…
- Toi, là !

Je ne connaissais rien de la vie ? Tu t’es chargé de mon apprentissage, mon frère. Quand je t’ai quitté je n’étais plus du tout la même.


16. Du
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 06/09/07 20:51)


Nous buvions comme des trous en boite. Nous ne pouvions pas nous séparer l’un de l’autre… Souviens toi des dimanches midi chez Claire, rappelle toi comme chaque soir tu frappais à ma porte, avec toujours le même sourire quand je l’ouvrais. Simplement parce qu’on aimait être ensemble… Et puis, tu t’es écarté de moi. Tu as changé… Et moi, j’aurais voulu passer chaque jour de ma vie avec toi, à te parler. Sais tu seulement pourquoi ?
Parce que ta pensée était si étrangement humaine. Avec personne d’autre je n’aurais pu parler autant, et je t’ai dit des choses que je n’ai répétées à personne d’autre sur cette planète. Et il en est d’autres que je t’ai cachées. Parmi lesquelles ce que j’écris actuellement… Tu m’as souvent reproché de ne pas parler, de ne pas « dire les choses ». Mais je ne pouvais pas, Xav, je ne pouvais pas. Que dire ? Que je voulais rester avec toi chaque jour de ma vie ? Mais j’avais déjà compris, que ce n’était pas possible… Je savais déjà que tu étais différent, et cette différence, si je l’aimais, si c’était ce que j’aimais le plus en toi, elle était aussi celle qui allait nous séparer, qui avait fait en sorte que jamais nous ne puissions être vraiment ensemble.
Quelle chance elle a eu, celle qui a eu le courage de te prendre à l’époque ! Et quelle sottise que de partir, alors que toi, tu restais. Tu étais, je n’en doute pas, l’homme de sa vie. Lequel d’entre vous deux est mort le premier ? Et pourquoi es-tu venu ici, entrer dans ma vie ? Qu’es-tu venu chercher là ? Une rédemption pour je ne sais quelle faute, l’amour que tu n’avais pas trouvé ailleurs, ta place, tout simplement, sur cette planète ?
Ta place sur cette planète ! Mais où est-elle, ta place ? Je t’imagine, toi et ton intelligence, ta sensibilité à fleur de peau, ton impulsivité toute africaine, mais aussi ton charme indéniable, ta classe, et ta quête d’absolu, je t’imagine dans ta ville natale… J’ai visité Yaoundé depuis, j’ai été là ou tu m’avais dit travailler, j’ai vu. Mais où était ta place ? Qu’es-tu venu chercher en Europe, pourquoi es-tu venu là plutôt qu’ailleurs ? Pourquoi dans mon pays, dans ma ville ? Tu n’étais pas d’ici… Et à la vérité, tu es de nulle part…
Avec toi on ne pouvait se disputer sur des choses sérieuses. Tu écoutais tous les avis, tu ne voyais pas de problème à la différence. Personne ne pouvait te faire changer d’opinion, aussi. Tête de mule ! Mais en face de toi, nous nous sentions plus humains. Comme si dévoiler tes peines et tes faiblesses, tes joies et ta tristesse, comme si ne rien cacher de tes propres blessures nous permettait de supporter les nôtres. Je comprends à présent pourquoi c’est à toi que Michel s’est adressé, dans les dernières semaines de sa vie. Je comprends aussi pourquoi c’est toi qui nous consolais tous, le soir ou il est parti… Mais ais-je eu autant de peine ce soir là ? Mourir, c’est partir beaucoup. Et toi, chaque jour tu partais un peu plus. Chacun de tes au- revoir sonnait comme un adieu. Et maintenant, je sais ce que c’est que de perdre quelqu’un. Si partir, c’est mourir, rester ce n’est pas mieux… Mais il fallait que je le comprenne grâce à quelqu’un que j’aime par-dessus tout, quelqu’un qui a su se faire aimer.
Ne me demande plus comment je t’aimais. Comme un ami, un frère, un homme ? Ces classifications sont-elles bien utiles ? Je t’aimais comme un être humain, pour autant qu’un être humain puisse en aimer un autre. Et par-delà toutes les gares et tous les aéroports du monde, je t’aime encore, même si jamais je n’ai bien compris qui tu étais et ce que tu étais venu faire ici. Tes fautes, tes bêtises, tes coups bas… Je les ai calculés, tous, j’ai mesuré… Mais tu connais la phrase de Saint Ex, mon frère. Et la direction vers laquelle tu marchais, ce n’était pas la mienne. Je l’avais toujours su, même si j’avais refusé de regarder en face le désespoir.
J’ai refusé ; mais je n’étais pas seule. Daniel, sans rien dire, avait continué ses recherches sur l’étrange garçon au regard immobile. Il avait retracé l’existence d’un Hans Geister, arrivé au Cameroun alors que les casques à pointe s’entassaient dans les tranchées au même moment chez lui. Marié avec une camerounaise. Vivant à Bangwa, dans l’Ouest, mort quelques années plus tard, descendance inconnue.
Quand Daniel me relata le fruit de ses investigations, je n’éprouvais étrangement aucune curiosité. Geister ! Un allemand arrivé il y a près d’un siècle, marié à une autochtone ! C’était pourtant là la piste ! Mais quelle piste ? Quel animal chassions nous pour le suivre ainsi à la trace ? Et pourtant, quand Daniel se proposa de se rendre sur place pour approfondir les recherches, et qui sait, retrouver la famille de notre protégé, je fus tentée de le suivre. Vague tentation qui ne résista pas à une crainte indéfinie de la vérité… Daniel est donc parti seul.


17. Grabstätte
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 06/09/07 20:53)


Ses déboires au Cameroun durant les mois d’août et septembre vaudraient la peine d’être racontés en détail, et pour cela il serait mieux placé que moi ! Je vais néanmoins faire de mon mieux.
Il est parti là bas dans le cadre d’une mission financée par l’ONU, sur la liberté de la presse ou quelque prétexte comme ça. Un mois était largement suffisant pour mettre à bien ses deux taches : démontrer que la liberté de la presse au Cameroun était une vaste fumisterie, et découvrir si le sieur Hans Geister avait un quelconque rapport avec notre Xavier. Son premier voyage fut pour le village de Bangwa. Sur la route de Dschang, on ne pouvait pas le manquer. Daniel décida donc au bout d’une semaine qu’il lui fallait trois jours de repos, et s’acheta une place dans le bus d’une compagnie.
Qui n’a pas voyagé en taxi brousse déjà ne peut savoir ce qu’on endure lors de certains voyages. Le journaliste avait envisagé qu’il pourrait se trouver coincé entre deux grosses mamas, une fesse incommodément posée entre deux sièges, puisque cinq voyageurs s’entassaient là où le concepteur du véhicule avait prévu quatre places. Et quatre places pour derrières normaux, pensait le suffoquant Daniel. Il avait prévu la chaleur également, et avait anticipé le retard, le bus ne s’ébranlant qu’une fois plein. En revanche, il n’avait pas songé un instant que les femmes rentrant au village transporteraient avec elles un certain nombre de denrées alimentaires. Et, entre autre, des bâtons de manioc dont le délicat fumé le poursuivit jusque dans son lit le soir même.
Il échappa à son martyre en fin d’après midi : déjà, le soleil sombrait derrière les montagnes dans un flamboiement de draperies ocres. On lui avait indiqué une auberge non loin, et il avait eu le bon sens de retenir une place : il n’y avait que quatre chambres. Son premier mouvement fut de sortir la moustiquaire de son sac ; les fenêtres n’étaient pas pourvues de vitres, et il n’avait pas l’intention de perdre son temps en soignant un palu malencontreux.
La journée du lendemain le vit occupé à interroger les gens du village et excursionner un peu dans les montagnes, suivant un prétendu guide qui ne lui cachait pas sa curiosité de voir l’européen s’user les pieds pour rien. Le village le changeait radicalement de Yaoundé. S’il était dévisagé, personne ne l’avait encore interpellé, comme on le faisait en ville. Ici, les gens se montraient curieux mais courtois, accueillants et inquiets à la fois. On était loin de l’agressivité des rues sales qu’il quittait la veille – avec plaisir. C’est seulement le lendemain, après un entretien avec le Chef du village qui était aussi maire et le renvoya vers un notaire qui tenait les registres de la commune depuis des dizaines d’années qu’il put avancer un peu dans sa quête. Bien sûr, l’histoire du Blanc qui s’était installé dans le village était bien connue. L’histoire remontait il y a presque un siècle, et l’allemand avait eu le temps d’être apparenté à la quasi-totalité du village, à en entendre ses habitants ! En revanche, personne n’était en mesure de dire ce que l’homme avait été faire ici.
D’après le notaire néanmoins, la famille de l’européen était beaucoup moins étendue qu’il n’y paraissait à entendre ses prétendus descendants.
Hans Geister s’était installé en 1913 ici ; il voulait planter, raconte t-on, planter quoi, tout le monde l’a oublié. Ce qu’on a retenu en revanche, c’est que ses plantations ne prirent jamais. Il se reconvertit dans des affaires d’exportations, dans les années vingt, mais rien de ce qu’il entreprit ne pouvait fonctionner dans le climat d’hostilité où il évoluait, après la défaite de l’Allemagne et le partage du Cameroun entre la France et l’Angleterre qui s’en était suivi. Le vieil Hans, malgré son âge lors de son arrivée, pris néanmoins femme au village. Une unique femme, disait-on en hochant la tête, car le Blanc était comme tout les Blancs, bien que celui-ci rendit assez peu fréquemment visite aux missionnaires. Normal : les missionnaires étaient français.
Quand il mourut, en 1927, il laissait sa femme avec quatre filles et deux garçons. Deux des filles trouvèrent à se marier au village ; les deux autres s’en allèrent ensemble un beau jour à la ville, sans même en parler à leur mère et l’on entendit plus parler d’elles. Les enfants avaient reçu une éducation suivie. Les deux frères restants décidèrent eux aussi d’aller chercher fortune. Mais l’aîné, Heinrich, ne quitta jamais la région, puisqu’il ne dépassa pas Dschang et s’employa au métier de scribe. Le cadet, Adolf, était plus ambitieux. Il quitta jeune le village, pour étudier dans un lycée tenu par des pères blancs. A l’époque, il voulait partir en France. Les dernières nouvelles que sa mère reçut dataient de 1940 : il était au mieux avec l’administration, travaillait dur, et possédait une grande maison à Yaoundé. La femme était simple d’esprit : elle ignorait les enjeux de l’histoire, et son mari avait été allemand. Elle ne supporta pas que son fils travaille pour les ennemis de son père, alors que la France venait à nouveau de déclarer la guerre à l’Allemagne. Elle mourut cinq ans plus tard sans avoir revu son fils.
Daniel quitta le village avec la certitude qu’un certain Adolf Geister, un métis, s’était installé à Yaoundé dans les années trente, et avait travaillé avec l’administration coloniale. Il revint donc à Yaoundé.
Pendant une semaine, il se concentra sur ses taches officielles. Mais le nom Geister devait le rattraper par hasard. Il avait tissé quelques liens de sympathie avec un éditorialiste du Messager, qui l’avait convié à déjeuner chez lui un dimanche midi. Une belle maison de Bastos, belle mais simple, dont les installations sanitaires encore vétustes témoignait de l’honnêteté de son propriétaire. Dans un séjour bas de plafond et aux murs encombrés de photographies, tableaux et autres bibelots posés sur les étagères, ils s’assirent pour boire une bière avant de déjeuner. La mère avait mis la table sur la terrasse. Daniel discourait avec son collègue quand il remarqua un petit cadre suspendu juste à côté de sa tête. Un jeune homme à la peau très sombre se drapait dans ce qui semblait être le drapeau du Cameroun. En bas à droite il lut : « Mik Geister ». Daniel ne put s’empêcher de sursauter.
- Pardon cher ami ?
- Cette photographie… qui représente t-elle ?
- Ah ! Il s’agit de Michel Geister, un héros de l’indépendance.
- De l’indépendance ?
- Oui… un jeune homme très courageux, au point que son père a échappé à un jugement trop sévère. Figurez toi que Mik, à quinze ans, s’engagea dans l’UPC alors que son père Charles avait de hautes fonctions dans l’administration coloniale. Il a eu une belle carrière par la suite, sous le régime d’Ahidjo, et il ne m’étonne pas que son visage te dise quelque chose ! Il a fini vice consul dans ton pays, très cher… Voyons, en quelle année : 1965 il me semble… Il ne l’est pas resté longtemps remarque, le pauvre : on le savait déjà malade, mais personne ne pensait que ça l’emporterait si vite ! Sa femme est rentrée à Yaoundé avec ces cinq enfants, on raconte qu’elle a fini sa vie dans le dénuement le plus total.
- Charles ? Son père s’appelait Charles ?
Vous avez sans doute deviné qu’il s’agit de cet Adolf dont Daniel avait trouvé trace lors de son précédent séjour au Cameroun.
- Et les six enfants, que sont-ils devenus ?
- Tu devrais demander ça à mon père, il a bien connu la famille…
Deux jours plus tard, Daniel avait le nom des cinq enfants, et la destinée de quatre d’entre eux :
Marthe Essomo Momba s’était mariée, elle portait le nom de son mari et était toujours en vie. Ces enfants aussi, encore de jeunes gens, dont aucun n’avait quitté la ville. Agnès s’était faite religieuse : sœur Agnès-Emanuelle. Edouard avait pris deux femmes, mais la première était morte en couche, et il avait en tout neuf enfants dont aucun n’avait disparu de la circulation, à sa connaissance. Le dernier, Xavier, qui était né en Europe, avait trouvé la mort encore jeune dans un accident ferroviaire : à vrai dire, on n’avait jamais pu démontrer qu’il s’agissait d’un accident, mais personne n’aurait pu dire si on l’avait poussé, bien qu’il avait de nombreux ennemis dans le monde politique comme au bar. Quant à son frère aîné, François, il restait un mystère pour tous puisqu’il avait disparu corps et biens.
Les tombes étaient dans la propriété de famille d’Edouard, qui avait fait carrière dans le bois.
Daniel alla jusque là, et observa ainsi la tombe de Cécile Geister, la femme du rebelle Mik, celle de sa belle fille morte en mettant au monde son deuxième, et la sépulture de son fils, homonyme de notre Xav, né en 1965 à Pairs, et décédé en 1993 à Yaoundé.
Simples dalles blanches dans un jardin. Etaient-ils en lien avec notre Xav ? Etait-ce là sa famille, qu’il avait quittée ? Et ce mystérieux François, ne se pouvait-il pas que ce fut son père ?
Un éclair lumineux transperça le crâne de Daniel : Xavier Geister, né à Pairs en 1965, il avait vu ce nom ! Lors de ses premières fouilles, il avait retrouvé un Geister déjà ! Il était douteux que notre ami possède deux homonymes, tous deux d’origine camerounaise, nés à Pairs la même année. Il ne pouvait s’agir que d’une seule et même personne. Lentement mais sûrement, les pièces du puzzle s’assemblaient. Il ne manquait que la pièce maîtresse… Celle que jamais Daniel ne découvrit.

Tout ce voyage et toutes ces peines pour revenir au point de départ… c’était râlant.


18. Trennung
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 09/09/07 00:43)


Ce jour là, il avait neigé. Nous étions descendus dans la ville calme, si calme. Il ne devait pas être sept heures du matin… Nous avons marché sans parler, nous sommes repassés par le pont. Les rails s’enfuyaient au loin, vers un lieu que je ne connais pas. Mais le dernier train était passé il y a bien longtemps. Nous avons gravi ensemble les marches qui menaient au cimetière Bételgeuse, et nos pas s’imprimaient dans la neige fraîche. Une phrase, surgie du fond de ma mémoire, s’imposait à moi : « la première neige, mimosa des morts ».
Nous sommes arrivés en haut, au dernier niveau du cimetière. Nous regardions la ville s’éveiller sous son manteau, tes mains noires formaient des boules blanches avec la neige du parapet, boules que tu envoyais dans le fleuve calme en bas, serpent sombre sur une terre pâle.
- Je m’en vais.
Je n’ai rien dit, qu’aurais je pu dire ? Je n’arrivais pas à pleurer en face de toi, et comme toujours, je gardais mes distances. J’avais trop de respect pour te prendre le bras, et tous ces mois passés ensemble, j’avais trop craint de m’attacher à quelqu’un qui devait partir… J’avais toujours tenu mes distances, ou presque…
- Chaque fois que nous étions ensemble, sais tu à quoi je pensais ?
- Non…
- Je me disais Sandra, retiens bien ce moment, et grave le dans ta mémoire, car plus jamais tu ne le revivras.
- Il faut que je te dise… Tu as beaucoup compté pour moi. Peut-être que tu ne comprend pas encore, mais il fallait qu’on se rencontre. Je devais tout réparer.
- Réparer quoi ? Quelle faute as-tu commise là bas que tu devais expier ici ?
- Ce n’est pas ton problème. Tu sais j’ai beaucoup admiré Michel. Ce n’est pas facile de vivre avec la maladie. Ce l’est d’autant moins quand on sait que, directement ou non, cette maladie a causé la mort de quelqu’un d’autre, quelqu’un qu’on aimait. Il a réussit à vivre avec ça.
…Il ne savait pas… Il y a des gens qui ne peuvent pas vivre avec ce poids, et qui préfère abandonner. Abandonner revient simplement à partir un peu plus tôt, quand on est malade. Mais il m’a persuadé du contraire. Il m’a persuadé qu’on pouvait vivre avec ça, ne serait-ce que pour les gens qui nous aiment. Et avec vous j’ai appris qu’on n’est pas seul. Et surtout, qu’on n’est pas responsable que de soi… Mais j’avais besoin de te dire quelque chose. Je voulais te le faire comprendre, je ne sais pas si j’ai réussi. Tu crois que je t’ai trouvé pour une raison, pour que tu m’aides, mais ce n’est pas vrai. Tu n’as pas à aider toujours les gens. Tu n’as pas non plus besoin de payer n’importe quel prix pour te faire aimer. Tu es digne d’être aimée, Sandra. Tu n’as pas besoin de faire des choses extraordinaire, de donner sans cesse pour t’attacher les gens. Il suffit de donner de ta présence, de te donner toi. Parce que tu mérites d’être aimée, et tu le seras.
J’ai de la peine de te quitter. Non, c’est même pire ; j’ai de la peine de te donner de la peine en te quittant… (Il pleurait doucement maintenant, mais ce n’était plus ces larmes silencieuses qu’il voulait incomprises. Le flot de parole continuait de couler de ses lèvres) Je te demande pardon de m’être fait aimer… Je ne savais pas que ça faisait si mal d’aimer. Je ne savais pas que ça faisait si mal d’être aimé…
- De toute façon, ou que tu ailles on se reverra un jour, non ? Je saurais bien te chercher, moi…
- Ne me cherche pas.
- Alors, on se sépare ? On ne se reverra plus ?
… Bon… c’est comme ça je suppose. C’est la vie… et puis, je le savais déjà.
Tu n’as rien dit. Mais ne savais-tu pas tout ce que je n’avais jamais pu exprimer ?
- Pourquoi tu t’es tu pendant tout ce temps ?
- Et toi ?
- Vigny, la Mort du Loup. « Seul le silence est grand… »
- Essaie d’avoir une pensée pour moi… de temps en temps… si tu veux.

Le matin se levait sur la ville. Le soleil lentement allait monter à l’horizon, derrière nous. Je sentais déjà la chaleur sur ma peau ; la neige ne tiendrait pas. Je me retournais pour le regarder monter, et ce faisant m’approchais d’une tombe sans croix ni fleurs, simple dalle blanche sous son linceul. Je grattais machinalement la neige, et les inscriptions dans la pierre m’indiquèrent qu’il y a quelques années de ça, des parents avaient enterré leur fille qui n’avait pas encore 22 ans. Le soleil m’ébloui. Je clignais des yeux.
Quand je me suis retournée vers toi, tu étais déjà parti. Déjà, le soleil effaçait la trace de tes pas…

Depuis j’ai bien grandi, tu sais, tu serais fier de moi. La petite fille de la résidence universitaire est morte depuis ! Daniel et moi nous avons trois enfants : Alex, Michel et… Xavier, naturellement. Nos projets n’ont pas tous fonctionné, mais on s’en sort comme on peut. On s’est toujours débrouillé, tu sais bien.
Je ne t’ai jamais revu. Mais je ne t’en veux pas. Parfois je pense à toi, tu sais… Un détail, quelque chose qui me rappelle… Un peu comme l’aviateur repensait au petit prince en regardant les étoiles ou les champs de blés. Je me réveille la nuit en sursaut, persuadée d’avoir entendu ta voix dans mon sommeil, ta voix timide, apaisante et un peu enrouée qui avait si bien su m’ensorceler au premier jour de notre rencontre. Nous avons acheté une maison dans l’Ouest de ton pays, dans les montagnes. Un très beau village, encore préservé du reste du monde. Ce village, tu sais, c’est là que tu aurais du vivre. Il te correspond, je ne saurais dire pourquoi. Il parait que les gens y sont un peu sorciers, mais nous n’avons eu de problème avec personne. On dit que je ne sais quel esprit de la forêt veille sur nous… Nous avons aussi un appartement à Meribel, et du balcon, la vue est superbe. Je pense à toi quand je vois ces paysages… Et je regrette infiniment que tu ne sois pas à mes côtés pour en profiter aussi.
Et puis me voilà, aujourd’hui, à feuilleter ce livre noir, caressant doucement le dragon rouge qui orne sa couverture. Je voulais t’offrir ce livre, mais tu n’as jamais pu le lire : « There and back again »… tu avais souri. Il n’y a pas de retour possible…
Et je me demande où tu es.
Ce que tu fais.
Si tu te souviens de moi.
Si tu as trouvé le bonheur.
Je pense souvent à toi. Aussi, c’est toi qui me l’as demandé, n’est ce pas ?
Tous les jours je prie pour toi. Et bien que tu ne me l’aies jamais demandé, je prie pour qu’on se revoie un jour.
Mais je ne me demande pas si tu es mort ou vivant.
Non. Cela je ne me le demande pas.

Car après tout, n’est ce pas qu’une simple question de point de vue ?




Elisabeth Laneyrie
Yaoundé, 11 juillet 2007




19. Notes
(par Elisabeth Laneyrie, ajouté le 09/09/07 00:45)


J’aime tout particulièrement faire mourir des personnages lentement créés. C’est l’achèvement, le point final de son histoire. Il est mort, et ne pourra plus jamais évoluer ; il est fini et m’appartient définitivement.
Pourquoi alors n’ai je pas fait mourir Xavier ?
Peut-être parce que Xavier ne m’appartient pas. Il ressemble à ce garçon que j’ai rencontré ici, et que j’aurais pu suivre jusqu’en enfer… Un garçon que j’aurais cherché en prison, pour lequel j’aurais passé mes nuits sans dormir, pour qui j’aurais joué des pieds et des mains de façon à lui obtenir un bon poste, une opportunité professionnelle, ou tout simplement, un verre de 33 dans un bar de la ville. Un jour son amie m’a demandé :
- Pourquoi tu ne t’es pas battue plus que ça pour le garder ?
Mais on ne garde que ce qu’on possède ! Pauvre petite idiote, ais-je pensé, qui pense qu’une telle personne peut appartenir à quelqu’un. D’ailleurs, personne n’appartient à personne, même les faibles qui ne parviennent à détromper ceux qui veulent les tenir enchaînés. Quant à J.N., je le respectais trop pour imaginer même qu’il puisse se plier à ma volonté. J’aurais tant voulu qu’il lise ce livre, j’étais prête à lui offrir, et il n’a jamais pu dépasser la centième page…
J’ai voulu faire de Xavier quelqu’un qui m’échappe. Un personnage qui échappe à son créateur, n’est ce pas l’atteinte de la perfection dans la création ?
Alors voilà, je considère que je n’ai pas droit de vie et de mort sur Xav. J’ai lu un jour un roman pour adolescents pour lequel l’auteur avait rédigé deux fins. Le personnage principal devait-il mourir ou pas ? Incapable de se décider, Serge Dalens a laissé le choix aux lecteurs. Que ceux qui veulent connaître l’autre destin de Jean-Luc tournent la page.
Je ne laisse aucune page à tourner. Vous non plus, vous n’avez pas le droit de décider pour lui. C’est à lui, et à lui seul, que revient le droit de choisir son destin. En fonction de la façon dont son image s’imprimera dans votre mémoire, il apparaîtra à vos yeux et sera pour vous, un être de papier, un garçon vivant disparu vers quelque horizon lointain, un fantôme ayant hanté quelques jours une vie qui ne lui appartenait plus, ou un esprit sorcier des montagnes de là-bas égaré quelques temps dans une froide Europe pour y chercher... quoi ? Je l’ignore encore.
« Nous méritons toutes nos rencontres », écrivait François Mauriac, et j’y crois fermement. Un jour, je le sais, je serais en mesure de déchiffrer celle-ci.





Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.