Ce jour là, il avait neigé. Nous étions descendus dans la ville calme, si calme. Il ne devait pas être sept heures du matin… Nous avons marché sans parler, nous sommes repassés par le pont. Les rails s’enfuyaient au loin, vers un lieu que je ne connais pas. Mais le dernier train était passé il y a bien longtemps. Nous avons gravi ensemble les marches qui menaient au cimetière Bételgeuse, et nos pas s’imprimaient dans la neige fraîche. Une phrase, surgie du fond de ma mémoire, s’imposait à moi : « la première neige, mimosa des morts ». Nous sommes arrivés en haut, au dernier niveau du cimetière. Nous regardions la ville s’éveiller sous son manteau, tes mains noires formaient des boules blanches avec la neige du parapet, boules que tu envoyais dans le fleuve calme en bas, serpent sombre sur une terre pâle. - Je m’en vais. Je n’ai rien dit, qu’aurais je pu dire ? Je n’arrivais pas à pleurer en face de toi, et comme toujours, je gardais mes distances. J’avais trop de respect pour te prendre le bras, et tous ces mois passés ensemble, j’avais trop craint de m’attacher à quelqu’un qui devait partir… J’avais toujours tenu mes distances, ou presque… - Chaque fois que nous étions ensemble, sais tu à quoi je pensais ? - Non… - Je me disais Sandra, retiens bien ce moment, et grave le dans ta mémoire, car plus jamais tu ne le revivras. - Il faut que je te dise… Tu as beaucoup compté pour moi. Peut-être que tu ne comprend pas encore, mais il fallait qu’on se rencontre. Je devais tout réparer. - Réparer quoi ? Quelle faute as-tu commise là bas que tu devais expier ici ? - Ce n’est pas ton problème. Tu sais j’ai beaucoup admiré Michel. Ce n’est pas facile de vivre avec la maladie. Ce l’est d’autant moins quand on sait que, directement ou non, cette maladie a causé la mort de quelqu’un d’autre, quelqu’un qu’on aimait. Il a réussit à vivre avec ça. …Il ne savait pas… Il y a des gens qui ne peuvent pas vivre avec ce poids, et qui préfère abandonner. Abandonner revient simplement à partir un peu plus tôt, quand on est malade. Mais il m’a persuadé du contraire. Il m’a persuadé qu’on pouvait vivre avec ça, ne serait-ce que pour les gens qui nous aiment. Et avec vous j’ai appris qu’on n’est pas seul. Et surtout, qu’on n’est pas responsable que de soi… Mais j’avais besoin de te dire quelque chose. Je voulais te le faire comprendre, je ne sais pas si j’ai réussi. Tu crois que je t’ai trouvé pour une raison, pour que tu m’aides, mais ce n’est pas vrai. Tu n’as pas à aider toujours les gens. Tu n’as pas non plus besoin de payer n’importe quel prix pour te faire aimer. Tu es digne d’être aimée, Sandra. Tu n’as pas besoin de faire des choses extraordinaire, de donner sans cesse pour t’attacher les gens. Il suffit de donner de ta présence, de te donner toi. Parce que tu mérites d’être aimée, et tu le seras. J’ai de la peine de te quitter. Non, c’est même pire ; j’ai de la peine de te donner de la peine en te quittant… (Il pleurait doucement maintenant, mais ce n’était plus ces larmes silencieuses qu’il voulait incomprises. Le flot de parole continuait de couler de ses lèvres) Je te demande pardon de m’être fait aimer… Je ne savais pas que ça faisait si mal d’aimer. Je ne savais pas que ça faisait si mal d’être aimé… - De toute façon, ou que tu ailles on se reverra un jour, non ? Je saurais bien te chercher, moi… - Ne me cherche pas. - Alors, on se sépare ? On ne se reverra plus ? … Bon… c’est comme ça je suppose. C’est la vie… et puis, je le savais déjà. Tu n’as rien dit. Mais ne savais-tu pas tout ce que je n’avais jamais pu exprimer ? - Pourquoi tu t’es tu pendant tout ce temps ? - Et toi ? - Vigny, la Mort du Loup. « Seul le silence est grand… » - Essaie d’avoir une pensée pour moi… de temps en temps… si tu veux.
Le matin se levait sur la ville. Le soleil lentement allait monter à l’horizon, derrière nous. Je sentais déjà la chaleur sur ma peau ; la neige ne tiendrait pas. Je me retournais pour le regarder monter, et ce faisant m’approchais d’une tombe sans croix ni fleurs, simple dalle blanche sous son linceul. Je grattais machinalement la neige, et les inscriptions dans la pierre m’indiquèrent qu’il y a quelques années de ça, des parents avaient enterré leur fille qui n’avait pas encore 22 ans. Le soleil m’ébloui. Je clignais des yeux. Quand je me suis retournée vers toi, tu étais déjà parti. Déjà, le soleil effaçait la trace de tes pas…
Depuis j’ai bien grandi, tu sais, tu serais fier de moi. La petite fille de la résidence universitaire est morte depuis ! Daniel et moi nous avons trois enfants : Alex, Michel et… Xavier, naturellement. Nos projets n’ont pas tous fonctionné, mais on s’en sort comme on peut. On s’est toujours débrouillé, tu sais bien. Je ne t’ai jamais revu. Mais je ne t’en veux pas. Parfois je pense à toi, tu sais… Un détail, quelque chose qui me rappelle… Un peu comme l’aviateur repensait au petit prince en regardant les étoiles ou les champs de blés. Je me réveille la nuit en sursaut, persuadée d’avoir entendu ta voix dans mon sommeil, ta voix timide, apaisante et un peu enrouée qui avait si bien su m’ensorceler au premier jour de notre rencontre. Nous avons acheté une maison dans l’Ouest de ton pays, dans les montagnes. Un très beau village, encore préservé du reste du monde. Ce village, tu sais, c’est là que tu aurais du vivre. Il te correspond, je ne saurais dire pourquoi. Il parait que les gens y sont un peu sorciers, mais nous n’avons eu de problème avec personne. On dit que je ne sais quel esprit de la forêt veille sur nous… Nous avons aussi un appartement à Meribel, et du balcon, la vue est superbe. Je pense à toi quand je vois ces paysages… Et je regrette infiniment que tu ne sois pas à mes côtés pour en profiter aussi. Et puis me voilà, aujourd’hui, à feuilleter ce livre noir, caressant doucement le dragon rouge qui orne sa couverture. Je voulais t’offrir ce livre, mais tu n’as jamais pu le lire : « There and back again »… tu avais souri. Il n’y a pas de retour possible… Et je me demande où tu es. Ce que tu fais. Si tu te souviens de moi. Si tu as trouvé le bonheur. Je pense souvent à toi. Aussi, c’est toi qui me l’as demandé, n’est ce pas ? Tous les jours je prie pour toi. Et bien que tu ne me l’aies jamais demandé, je prie pour qu’on se revoie un jour. Mais je ne me demande pas si tu es mort ou vivant. Non. Cela je ne me le demande pas.
Car après tout, n’est ce pas qu’une simple question de point de vue ?
Elisabeth Laneyrie Yaoundé, 11 juillet 2007
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