- Bonjour madame… 28 ans ! - Quoi ? J’indiquai à Xav d’entrer dans la chambre, je refermai la porte et lui lançai à nouveau : - De quoi tu parles ? - L’âge de Daniel... tu te souviens, tu me l’avais demandé... Et bien je te le donne : il a eu 28 ans en septembre. Le trente précisément. Satisfaite ? - Ouais... merci... j’en étais sure : il pouvait quand même pas être plus jeune que ça ! - Plus sérieusement, il m’a parlé du tournage du prochain film de Riveaudo, il m’a proposé de m’emmener... Si tu veux venir, ça sera sympa ! - C’est quoi, ce film ? - Un truc qui s’appelle « la dernière escale ». C’est plus ou moins de la science fiction, un extraterrestre exilé sur Terre par les siens... mais bon, peu importe : c’est une occasion qu’on n’a pas tous les jours ! - Oui, mais attends, moi je ne suis pas invitée... - Mais si ! En fait j’ai déjà demandé à Daniel... et à propos, je suppose que tu peux cesser de l’appeler monsieur, maintenant que tu es fixée sur son âge... - Arrête ! Il reste d’abord mon prof !
J’ai vite oublié le prof durant la journée de notre visite du tournage. Daniel et Riveaudo s’entendaient comme larrons en foire, et personnellement je ne me serais pas risquée à penser la moitié des vannes que sortait Daniel au cinéaste. Henri Riveaudo est un personnage à la fois intimidant et admirable. C’est bien simple : il a du génie, et c’est ainsi que je le considère encore aujourd’hui, malgré son physique d’intello de gauche (ce qu’il n’est pas loin d’être). Daniel l’a toujours vu comme un brave type, mais un peu coincé... et s’est donc fixé comme tache dès l’origine de leur amitié de le détendre un peu. Je dois dire qu’il a obtenu un certain résultat.
Nous nous sommes retrouvés, Xav et moi, à chahuter avec Daniel comme si nous le connaissions depuis toujours. - Bien ! Messieurs Dames, il est 19 heures et la lumière ne convient plus, même à coup de projecteurs. Je vous propose le resto, et puisque demain nous sommes dimanche, pourquoi pas la boite après ? - D’accord, mais la boite africaine alors. Xavier se redresse de toute sa taille, qui est grande, et surplombe le cinéaste. - Je vais vous apprendre à danser le vrai Zouk, Monsieur. - Acceptez vous cette danse ? Minaude Daniel sous les glapissements du reste de la bande. - Mais… je vais le faire, hein ! - La boite africaine, je veux bien essayer. On a quoi ici, le Village d’Ebène, c’est ça ? Mais je vous préviens, le restaurant, c’est moi qui le choisi. - Et ce sera ? - Ah, ah ? - Il y a un breton à deux pas du Village, la Cornemuse. C’est ça ou rien… - J’aime pas les galettes. - On ne dis pas j’aime pas Sandra, et puis, tu n’auras qu’à noyer ça dans ta bolée de cidre…
Ambiance, taquineries ; aucun ange ne s’invite. Le cidre coule, chacun met la main à la poche, la facture trouve toute seule de quoi être payée. Daniel perd 5 ans d’âge, Xavier règne sur la tablée, je suis un peu grisée par la choppe qui suit les bolées. Nous sommes une huitaine à nous retrouver devant le Village d’Ebène. Quelques palmiers, sauvagement gardés par des statuettes dignes d’Hergé, nous accueillent. Les murs sont lambrissés de bambous. Une sculpture épousant la forme du Continent Noir surplombe la caisse. On paye, on entre. Xavier se met à ricaner. - Pourquoi, ça ressemble à quoi les boites dans ton pays ? - En tout cas y’a pas des palmiers en plastique ni des masques fabriqués en Chine, je paries… - Et la musique ? - Un peu de tout, camerounaise, pas mal ivoirienne, et bien sur, américaine, française un peu… sinon, techno, rock… comme ici quoi. - Bah ! Ça manque de charme… - Les affres de la mondialisation !
Je ne me rappelais plus que je n’aimais pas le whisky. Même assaisonné de coca. Il parait que ce sont les Beatles qui ont popularisé ce breuvage, grand bien leur fasse. Et puis la boite, c’est typiquement le genre d’endroit ou je m’embête. Il est vrai que je m’y enchose maintenant. Ce soir là, c’était un peu nouveau pour moi, et j’étais éblouie par les feus et les invitations. Quand Riveaudo m’a entraînée sur la piste, mince ! Ce grand cinéaste, là ? Bon, d’accord, le bikutsi c’est pas sa tasse de thé, n’empêche qu’on en a bien rit par la suite. Et puis, Daniel m’embarque à son tour. Je me sens propulsée vers des hauteurs insoupçonnées. Mais j’attends la proposition qui ne vient pas. Que fait Xav, après tout si quelqu’un doit m’apprendre les danses africaines c’est bien lui ! Non, Monsieur se satisfait à lui tout seul, perdu sur la piste. J’ai du plaisir à le regarder danser. Un plaisir qui sera sans cesse renouvelé. Il bouge seul, perdu sur la piste comme dans l’univers, seul avec la musique, les yeux fermés dans une expression extatique. Voilà que s’envolent ses problèmes innombrables, ses chagrins inexpliqués, ses angoisses déraisonnées. Voilà qu’il disparaît dans la musique, enfin en accord avec lui-même et le monde qui l’entoure. Mais où est il ? Dans quel univers accessible à son esprit seul s’est-il réfugié ? Car déjà il n’est plus parmi nous, déjà il rejoint un au-delà qui nous dépasse, une dimension que peut atteindre son âme seule, abandonnant le corps aux questions qu’il peut susciter à ceux qui le regardent danser. Où est-il ? Dans son refuge secret, là où il est bien enfin, là où résident la paix et la sécurité… Et surtout, l’immuabilité de toutes choses dans un présent éternel et lumineux, qui dégage cette douce chaleur maternelle. Là où il sera protégé des menaces de ce monde auxquelles il ne peut faire face. Là où il n’aura plus à supporter cet incommensurable poids de la vie, cette souffrance insurmontable du futur qu’il faut toujours anticiper. Mais c’est trop fort. Seuls les très jeunes enfants peuvent vivre avec ce sentiment de sécurité totale, seuls les privilégiés dans le sein de leur mère peuvent supporter la charge de tant de bonheur. Bientôt, il va s’écrouler au sol, et en pleurant de joie il prendra sa tête, sa lourde tête entre ses mains, sentant son cœur exploser et libérer du même coup dans ses veines un venin de bien être. Et c’est ce qui arrive ; le voilà effondré, les larmes coulent et il gémit dans un sanglot : « Sandra, Daniel, je vous aime tous ! Je vous aime trop ! » Non, ce n’est pas le whisky coca, j’en suis persuadée ; je commence à le connaître suffisamment bien pour savoir qu’il ne saoule pas. Jamais. En bon alcoolique…
La nuit se fait vieille, la lune doit passer à l’Ouest. Mais dans ce monde intemporel qu’est la boite, il est simplement l’heure des musiques calmes, d’ambiance, et d’ambiance chaude. - Xav ! Tu avais dit que tu inviterais Henri pour un zouk hot ! - Exact, exact… Monsieur, si vous voulez bien accepter mon invitation… Ricanements, sifflements, huées. Henri titube un peu, Xavier le sert de très près, le cinéaste tente de se dérober à une prise plus sévère que celle d’un ivrogne sur une prostituée. Au bout de quelques minutes, l’africain le laisse s’échapper sous les rires. - Vous remarquerez que nous formions quand même un beau couple mixte… - Non mais dis, tu as carrément des tendances toi ! Ca, c’est moi qui provoque, me composant une mine faussement surprise. - Des tendances ? Viens là toi, tu vas voir c’est quoi mes tendances ! (Et, à l’intention du public, m’entraînant déjà dans ce qui restera gravé dans ma mémoire comme mon premier zouk, et il faut dire que pour le garçon j’aurais pu plus mal tomber, il lâche :) Mouf ! C’est elle qui l’aura cherché !
Je suis allée à la Messe du soir, le lendemain (si l’on peut appeler ça un lendemain). J’avais passé mon dimanche à dormir. A ma surprise, j’y retrouvais mon prof, pardon Daniel je voulais dire. - Tiens tu es catholique ? - Tiens tu as fini par émerger ? - Hin hin… - J’ai essayé de t’appeler aujourd’hui, ça ne passait pas. - J’avais éteint pour dormir tranquille. Pourquoi tu m’appelais ? - Pour te proposer un resto ce soir après la messe… Si tu es remise du whisky coca. - Comment ça, remise ? - Oui, je ne sais pas si tu te rappelles, mais ce matin c’est Xavier et moi qui t’avons raccompagnée au lit… faut pas boire autant quand on ne tient pas l’alcool tu sais. Oh, bonjour monsieur l’Abbé !
Plus tard, devant un steak frites du Buffalo, nous revivions la soirée de la veille. Ma première vraie boite quand même ! - Aaaaah ! Mais ça se fête alors ! Tavernier ! A boire ! Un whisky coca pour la petite fille, moi je vais prendre un jus de grenadine… Je maugrée. Il ricane. On a dans la tête la même chanson, celle sur laquelle Xav s’est effondré. Ca nous martèle le crâne. - Il est fêlé ce type, j’ai l’impression que les émotions le traverse vachement violemment. Limite autiste, quoi, ça fait flipper ! - Se laisser traverser aussi violemment par les émotions, c’est aussi un moyen de ne pas les retenir, de façon à ce qu’elles ne se transforment pas en sentiment durable… - Ouais, on est d’accord. C’est un mec adorable et on se ferait tuer pour lui, mais il est complètement immature, carrément violent et sûrement instable. - Ou peut-être que c’est juste un gars qui a beaucoup souffert. L’un n’excluant pas l’autre…
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