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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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1. Les Hautes Fagnes
(par lambertine, ajouté le 13/05/09 22:12)


Ma fille s'en va. Ma fille me laisse, dans cette chambre inconnue. Dans cet hôpital inconnu. Avec des inconnues. Normales. En apparence. Comme moi. Une blonde. Une brune. Je suis brune, moi aussi. Ou je l'étais, du temps de ma jeunesse enfuie. Du temps de ma richesse enfuie. Autrefois. Avant l'alcool. Avant la drogue. Lorsque je croyais au bonheur, à la vie, à l'humanité des hommes. Avant...
J'ouvre mon sac de voyage. Le referme. Je n'ai pas le droit d'y toucher. Pas avant la fouille.
La fouille... Suis-je prisonnière? En quelque sorte. De moi, de ma vie, de mes vices. Et d'eux. Volontairement. Nul ne m'a forcé à entrer dans cette chambre. Nul ne m'a forcé à laisser ma liberté entre leurs mains. C'est mon choix. Le choix de l'espoir. Du dernier espoir.
J'ôte mes chaussures, m'assieds sur le lit. Me relève. Me sers un café. Quelqu'un m'appelle. Une infirmière. Le repas est servi, mais pas en chambre. Le plateau se trouve sur le chariot, dans le couloir. Pas de service en chambre pour les toxicos. Les alcoolos. Les débauchés. Une femme rechigne. La saucisse-compote ne lui plait pas. Elle veut autre chose. Aller au restaurant. Elle se fait remettre à sa place. Pas de resto. Pas de sortie. Elle a signé.
Elle pleure.
Pas moi.
Je suis ici parce que je l'ai choisi. Je ne sais pas à quoi je me suis engagée. Sinon à ne plus boire. A ne plus déchoir. A renoncer aux paradis artificiels, aux fumées des joints et aux vapeurs d'éther. Comment? Je l'ignore. Pourquoi? Pour mes enfants. Pour mon petit-fils nouveau-né. Pour moi.
Pour moi...
Je mange en silence. Rapporte mon plateau.
Je me couche. Prends un livre. Les mots défilent. Je suis ailleurs. Je n'ai jamais eu besoin de boire pour ça. Je n'ai jamais eu besoin de boire pour rêver, pour rire, pour aimer. Seulement pour oublier. Seulement pour ne pas pleurer.
Qu'en est-il des autres, des femmes qui partagent ma chambre? Quelle vie les a amenées dans cet hôpital, dans cette antichambre de la psychiatrie? Elles ont l'air d'avoir mon âge, ou à peu près. La cinquantaine. Elles ont l'air aussi perdues, aussi désemparées que je le suis moi-même. Au moins, j'ai l'avantage de rarement m'ennuyer, et de n'avoir aucune aversion pour la saucisse-compote. Devrais-je aller vers elles? Sans doute. Nous allons partager le même quotidien durant près d'un an. Mais je n'ose pas. Je suis timide. Je l'ai toujours été.
J'ai la gorge serrée et les mains moites.
Je me replonge dans mon livre, rejoins la foule des réfugiés de l'exode 1940, ai peur avec eux, ai mal pour eux. Je suis plus proche de ces personnages fictifs que des mes compagnes d'infortune. De ces étrangères qui n'ont avec moi de commun que l'alcool et la volonté d'arrêter. Elles parlent entre elles. Leurs mots forment un vague brouhaha dans le lointain, au milieu de ceux de l'auteur.
Interrompu par la voix fraiche d'une jeune fille.
Je lève les yeux, retombe sur terre. Elle est très jeune, presque une enfant. Je pourrais être sa mère. Elle est l'autorité.
Elle s'appelle Julie. Nous demande de la tutoyer. Nous appelle par notre prénom. Désormais il sera notre seule identité. Juliette, Dominique. Diane. Je ne m'appelle plus que Diane.
Julie enfile des gants de chirurgien, commence la fouille. Je ricane sous cape. Je n'ai emporté qu'un sac de voyage et quelques livres. Dominique et Juliette semble s'être embarquées pour un tour du monde de plusieurs années en terrain inhospitalier. Valises et sacs. Vêtements divers, d'hiver pour la plupart. Effets de toilette, de maquillage. Produits d'entretien. Julie confisque des ciseaux de brodeuse, du dissolvant, de l'eau de Cologne. Pose un regard complaisant sur une montagne de sucreries, beaucoup moins sur un téléphone portable dissimulé dans la doublure d'un sac. Pleurs et palabres. L'appareil, dument étiqueté, sera rendu à la fin de la cure.
Elle s'attaque à mes bagages, s'étonne de leur quantité réduite. J'ai toujours voyagé léger. Elle m'interroge sur mes maigres moyens, me propose l'aide de la Croix-Rouge. Je refuse. Je manque d'argent, certes. Pas de vêtements. Je ne les ai pas emmenés, c'est tout. Je suis ici pour une cure de désintoxication, pas pour un défilé de mode. Elle me présente ses excuses. Je fais de même. J'ai réagi trop brutalement. Je réagis toujours trop brutalement. Et j'ai horreur qu'on me rappelle une pauvreté qui me répugne. Une pauvreté qui n'est pas de mon fait. Une pauvreté qui ne peut être la mienne, et qui pourtant l'est.
Une pauvreté qui me fait honte.
Elle me donne l'autorisation de ranger mes affaires, et l'ordre de me mettre en chemise de nuit. Je ne peux qu'obéir. Je le fais en silence. Pourquoi rechigner? Pourquoi dire que je ne suis pas malade? Je glisse les pieds dans mes pantoufles. Elles sont douillettes et chaudes. Dehors il neige.
Je n'ai pas froid, sauf en mon coeur. Comme d'habitude, depuis trop longtemps.

Les jours succèdent aux jours, les livres aux livres. Le valium m'abrutit et je ne m'en plains pas. Je dors. Je bavarde un peu. Je fais des efforts pour ne pas vider le frigo, que nos prédécesseurs ont laissé rempli de bonnes choses.


2. Les Hautes Fagnes 2.
(par lambertine, ajouté le 06/06/09 22:14)


Quitte à arrêter de boire, autant arrêter de manger en même temps. Retrouver ma taille de jeune fille. Je ne suis plus une jeune fille. Je l'ai été, autrefois. Belle. Désirable. Désirée. Rien ne sert de regarder en arrière. Je dois aller de l'avant. Me dire que ma vie n'est pas finie. Que tout peut recommencer. Un jour. Pour toujours. Pour toujours, peut-être... En ai-je l'espoir? Ou l'espérance?

Juliette a disposé les photos des siens sur la table de chevet. Elle les regarde, à longueur de journée. Ses fils. Sa petite fille qu'elle n'a jamais vue. Son compagnon, ou présenté comme tel, dont elle rêve, dont elle parle, sur lequel elle fantasme. Sur lequel elle pleure.
Trop. Trop que pour ce se soit sincère.
Cette intimité forcée me gêne. Je n'éprouve aucun plaisir à ces confidences. Elles me font l'effet d'un répulsif, me donne envie de tout sauf de parler à mon tour. Plutôt de quitter cette chambre, ces inconnues, trop proches. Je voudrais dire à Juliette que ses enfants sont égoïstes, que son amant est un goujat, qu'elle n'est qu'une pleurnicheuse. Je me tais. Je laisse Dominique babiller, évoquer sa mère disparue, sa dyslexie, sa sœur envahissante sans plus réagir. Elles sont malheureuses, ces femmes, et alors? Moi aussi. Est-ce pour autant que je leur dévoile mes secrets intimes? Je préfère les garder. Jalousement. Ils sont tout ce qui me reste.


3. Chapitre 1
(par lambertine, ajouté le 06/06/09 22:43)


Une semaine. Une semaine de sevrage physique dans cette chambre banale et nue. Morne. Je suis saturée des pépiements de Dominique, des larmes de Juliette. Du mépris des infirmières. De la nourriture insipide. De rester en pyjama à longueur de journée. Je suis venue ici travailler sur moi-même, pas me tourner les pouces dans un lit.
Je suis nerveuse. Anxieuse. Cette chambre, malgré tout, est un havre, un refuge. Sans dangers. Sans tentations. Sans personne d'autre à affronter que ces femmes affreusement banales à mes yeux. Cette chambre, nous la quittons aujourd'hui pour le Centre. Ce Centre qui va engloutir six mois de nos vies.
Nous nous y rendons à pied, trainant nos valises vaille que vaille. Je bénis ma propension à voyager léger. Un seul trajet me suffira. Mais mes livres sont lourds et je suis fatiguée. Qui penserait qu'une semaine à ne rien faire serait à ce point épuisante? J'ai mal aux bras. "Ils" auraient pu prévoir un transport pour les bagages. "Ils", l'équipe soignante, les hommes, les femmes, qui vont nous prendre en charge durant notre long séjour. Je râle. Intérieurement. J'ai les pieds trempés par la neige fondante. La gadoue. J'aurais du mettre mes bottes.

J'ai faim. Et la première chose qui m'assaille dès la porte du Centre franchie est une odeur de chou rouge. Agréable. Accueillante. Plus que l'ordre de poser mes bagages dans le couloir. Plus que les multiples visages inconnus qui m'agressent de leur curiosité. Plus que les multiples prénoms qui brouillent mon cerveau. Plus que les multiples formalités qui m'attendent dès le repas terminé.

Café. Est-ce du déca? Non, parait-il.
Fumoir. A l'extérieur. Je ne tire qu'occasionnellement sur une cigarette, mais j'apprécie la compagnie des fumeurs.
Je m'assieds sur un banc de bois.
- Diane, c'est ça?
Je lève les yeux sur un jeune homme brun, souriant. Avenant.
- Fabien?
Tant de prénoms...
- Damien. Fabien, c'est lui.
Il me montre un grand gaillard au crâne rasé.
- Pardon. Je...
- J'ai l'habitude.
Il m'offre une cigarette. Je refuse. Il s'étonne. Les non-fumeurs sont rares dans cette assemblée de toxicomanes.
- Je ne suis pas non-fumeuse. Je ne fume pas, c'est tout.
Mes explications embrouillées le font rire, et ce rire me réconforte. Me réchauffe dans le froid polaire de février.
Peut-être pourrais-je me plaire ici au milieu de ces gens?
Au milieu de ces gens, et malgré les contraintes. Dont celle d'une nouvelle fouille. Dans ma chambre que je partage avec une jeune et très jolie fille. Delphine. Boudeuse. Qui visiblement aurait préféré la compagnie de quelqu'un de son âge.
- Encore? Ose-je lui demander.
- Certains réussissent à introduire du produit malgré la fouille de la clinique. A propos, je suis ta coordinatrice.
Coordinatrice? Fait-elle partie du personnel?
- Non. Je dirige l'équipe des Bleues, c'est tout.
Les Bleues?
Je ne peux échapper à la fouille, encore plus minutieuse que la précédente. Mes chaussettes sont retournées, ma trousse de toilette renversée, mes chaussures examinées à la loupe. Rien.
L'éducatrice me donne des draps, me demande de ranger mes affaires, et me donne rendez-vous aux "prélims".
Les Prélims?
La Cure semble disposer de son propre vocabulaire.
En soupirant, j'obéis. Tant bien que mal, je fais mon lit. J'ai horreur de ça depuis ma plus tendre enfance. Je cuisine très bien, ne repasse pas trop mal, accepte sans rechigner de laver la vaisselle, mais une sainte horreur de deux choses : changer la literie et laver les carreaux. Ici, je devrai m'habituer aux deux.
Corvée accomplie, je cherche Delphine. Disparue. J'apostrophe une femme d'âge mûr, élégante. Elle m'indique le chemin des "prélims", la salle où s'est déroulé notre entretien d'admission, et me répète - sans doute - son prénom. Marie-Line.
Marie-Line. Je le classe dans un coin de ma tête. Marie-Line. Tous ces prénoms. Comment ne pas m'y perdre?


4. Chapitre1.2
(par lambertine, ajouté le 16/06/09 21:45)


Un escalier, un couloir. J’ouvre une porte. Celle d’un bureau. J’en ouvre une autre. Je passe la tête. C’est là, visiblement, que se tient la réunion. Mes compagnes d’hôpital s’y trouvent, assises en cercle en compagnie d’autres personnes. Deux hommes d’age moyen, quatre garçons. L’un d’eux me semble vaguement familier. Il est le premier à prendre la parole après l’arrivée et les consignes de l’animatrice.
- Je m’appelle Aurélien.
Aurélien, comme le plus jeune de mes fils.
-… j’ai trente ans.
Sous ses longs cheveux bouclés, il en paraît dix de moins.
- Je suis architecte. Je suis ici pour un problème de drogue.
On lui donnerait le bon Dieu sans confession, ou sa fille en mariage, sans crainte aucune. Il ne ressemble en rien à une caricature de toxicomane. Il n’est pas une caricature, mais un être humain. Toxicomane.
- Je suis au Centre depuis une semaine. Ma phrase d’intégration est …
Phrase d’intégration ?
- « Je suis ouvert au partage des expériences, mais accordez-moi un peu de patience. »
Je le regarde. Il baisse les yeux et sourit. Mélancolique.

- Je m’appelle Sébastien.
La parole est à un blondinet maigrichon, nerveux, triste. Lui aussi, en deuxième semaine de cure. Puis à un Maghrébin costaud, Mohammed. Puis à Raoul, le facteur à l’air revêche.
Ces prénoms, tous ces prénoms…
Ces gens…

A notre tour. A nous, les « nouveaux ». Nous nous regardons en chiens de faïence. Je me décide à parler la première.
- Je m’appelle Diane. Je suis ici pour un problème d’alcool et de médicaments…
Les substances illicites ne m’ont jamais posé de problème.
-… et je n’ai pas de phrase d’intégration.
L’animatrice ne rit pas. Elle me reproche ma démission vis-à-vis des méthodes du Centre, puis nous explique ce qu’est cette fameuse phrase, notre sésame d’entrée dans la communauté. Quelques mots pour nous définir, nous et nos craintes. Quelques mots que nous sommes censés trouver au cours de cette réunion.
Je garde la tête haute, commence à réfléchir. Je repasse dans mon esprit les phrases des plus anciens. « Laissez moi le temps d’observer et respectez mes moments d’isolement. » « Je me sens perdu. Aidez-moi à m’y retrouver. » « Je n’ai pas le droit à l’erreur. Aidez-moi à tenir le coup. » Quelle sera la mienne ?
- Je suis ici pour dépression…
Je reprends contact avec mes semblables. J’ai visiblement manqué la présentation de Dominique. Et là, Juliette raconte n’importe quoi ou presque. Dépression ? Sans doute, tous les patients présents dans cette pièce dèpriment-ils. Mais Juliette boit de la vodka et s’assomme au Valium. C’est pour cette raison là qu’elle se trouve au Centre, pas pour soigner son mal de vivre. Ce que lui fait remarquer l’animatrice. Elle se met à pleurer.
- Il m’arrive de trop boire, finit-elle par avouer entre deux sanglots.

Il lui arrive ! Je soupire intérieurement. Nous sommes tous là pour raison d’addiction. Il est inutile, et passablement stupide, d’avoir honte de nous les uns devant les autres. Nous sommes dans le même bateau. Pourtant, seule une minorité d’entre nous atteindra le point d’arrivée.

Il ne reste maintenant que deux gamins à devoir se présenter. Le premier le fait de bonne grâce. Il se prénomme Stéphane, est âgé de 23 ans, est ouvrier métallurgiste et cocaïnomane. L’autre regarde obstinément ses pieds. Il n’a cessé de regarder ses pieds depuis le début de la réunion.
- A toi ! l’interpelle l’animatrice.
Il se redresse, relève la tête. Fermé malgré tout. « Je dois ? » murmure t-il, comme pour lui-même.
- Ça vaudrait mieux. Il me semble que tu es ici pour ça.
Il se braque, la défie un instant du regard. Se soumet.
- Je m’appelle Célestin. Je suis poly-toxicomane.
Pas d’âge, pas de profession. Rien.
- Et ?
- Et rien d’autre. Mon âge n’a pas d’intérêt.
Je l’observe. Il porte un polo noir dont l’inscription vulgaire me rebute.
- Pour nous, il en a. Ta profession aussi.
- Je n’en ai pas.
De profession, ou d’âge ? Il a le visage d’un enfant, le regard d’un vieillard. Une beauté sombre d’ange déchu.
Elle abandonne, passe à une explication complexe des travaux à remettre dans une semaine. Le roman de notre vie. Notre courbe de consommation.
Courbe de consommation !
Je me vois revenue à l’école. Au pensionnat. Ne manquent que les religieuses.

Nous sommes ensuite conviés à réfléchir à notre phrase dite d’intégration. Je me triture la cervelle, tente de trouver une piste. Qu’est-ce qui m’empêche d’avoir de bons contacts avec les autres ? Comment aimerais-je être accueillie ? Pourquoi ne m’aime t-on pas ? J’ai toujours eu la réputation d’être prétentieuse, hautaine. Méprisante. Je n’ai jamais méprisé personne. Je ne méprise pas la pleurnicheuse Juliette. Je ne méprise même pas ce foutu gamin qui s’est remis à contempler ses lacets.
Et qui, chose curieuse, lève la main.
- Je suis prêt.
- Déjà ?
L’animatrice, l’éducatrice plutôt, puisque tel est son métier, ou son statut, s’étonne et insiste sur le sérieux de la démarche.
- Je suis sérieux, et je suis prêt.
- Bien, vas-y alors.
Il hésite. Sa récente confiance en lui n’est qu’apparente.
- Ce n’est pas grand chose. C’est peut-être mauvais. Mais… enfin…
Il prend une profonde respiration. Se lance.
- « Je n’arrive pas à engager la conversation. Voulez vous bien venir vers moi ? »
Il a sorti sa phrase d’un trait, replonge ensuite en lui-même. N’entends pas les retours, les remarques de l’éducatrice.
- Pas mal. Bien, même. Mais « je n’arrive pas » est trop négatif. Mets plutôt « j’ai du mal ». Et « venez vers moi » plutôt que « voulez-vous bien venir »… Pourrais-tu répéter ta phrase, s’il te plait ?
Pas de réaction.
- Célestin, s’il te plait !
- « Voulez-vous bien venir » est plus poli.
Aurélien éclate de rire, suivi par Sébastien. Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire, même si l’éducatrice apprécie peu la répartie du gamin.
- Ce n’est pas drôle ! souligne t-elle. Répète ta phrase et cesse de faire le malin. Ta situation est suffisamment dramatique comme ça.
Il était pale. Il devient livide. La lueur d’espièglerie qui avait fait briller ses yeux disparaît. Il bafouille sa phrase modifiée, se recroqueville, se replonge dans la contemplation de ses chaussures.
Dominique prend sa place. Elle décrit avec complaisance des difficultés d’élocution que je n’ai jamais remarquées, un complexe d’infériorité réel, des problèmes face à la lecture. D’après elle, elle serait incapable de faire quoi que ce soit correctement.
- J’ai besoin d’aide.
- Bon début, acquiesce l’éducatrice, au grand étonnement de notre corésidente. Pour quoi faire ?
- Pour lire, pour écrire. Je ne sais pas écrire.
Encore ! Elle l’a déjà dit dix fois.
- D’aide concrète, alors ?
Dominique grimace. « Si vous voulez ».
Le résultat finit par sortir de leur dialogue. « J’ai besoin d’aide concrète et de beaucoup d’explication pour m’y retrouver. » Nous aussi. Surtout cette pauvre Juliette qui me semble plus mal à l’aise que jamais. Qui s’emberlificote dans les mots et manque d’abandonner l’exercice à plusieurs reprises.
- « Je suis perdue »…
Je n’écoute pas la suite. Pas non plus les tâtonnements de Stefano. J’ai chaud. Je dénoue mon foulard, le pends au dossier de ma chaise. J’ai du mal à ne pas tripoter mon collier.
- A toi !
Je reviens au monde. A ma phrase d’intégration.
- « J’ai l’air de regarder les autres de haut, mais je suis très timide et j’ai peur d’être rejetée. N’hésitez pas à venir avec moi. »
J’ai fini.



5. Chapitre 1.2
(par lambertine, ajouté le 28/06/09 23:55)


J’étais la dernière. Heureusement, car l’heure du dîner – du souper, pardon – approche. Nous nous levons, nous précipitons hors de la pièce, comme le feraient des écoliers. Je suis le petit troupeau à travers les couloirs. Je vais pénétrer dans le réfectoire lorsque mon prénom retentit derrière moi. Je me retourne vivement. Célestin me tend le foulard oublié dans la salle des prélims.
- Merci, dis-je sincèrement en reprenant mon bien. Je suis très distraite.
- Je sais, répond-il d’une voix lasse. Distraite et timide. Verveuse aussi. Mais pas prétentieuse. Et tu ne m’aimes pas.
Comment peut-il le savoir ? Nous n’avons échangé aucune parole. Je tente de faire diversion.
- Je n’aime pas ton polo.
- Non. Tu ne m’aimes pas, moi. Mais tu ne me méprises pas. Et tu as pitié de moi.
Pitié, oui. Je m’en rends compte à présent.
- Je ne veux pas de ta pitié.
Je reste coite, la bouche entr’ouverte, jusqu’à ce que Damien m’invite à prendre place à sa table. Je l’accompagne, tel un automate, et me déride assez vite. Je suis entourée de personnes à problèmes. A gros problèmes. Mais cette tablée est sympathique, les convives charmants. Marie-Line m’invite à participer aux séances d’impro, Frédéric, un jeune homme blond d’une trentaine d’années, partage sa passion pour les arbres et l’altitude. Un homme d’âge mur agrémente son assiette de charcuterie d’une énorme portion de mayonnaise. Un gamin trop sérieux mange sans rien dire. Je me sens mieux, je me sens bien. Ces gens sont mes semblables, plus proches de moi que des amis très chers.
Une vois s’élève, grave et féminine, demande le silence.
- Je m’en vais ce soir. Je tenais à vous prévenir. Je vous remercie tous.
Stupéfaction. Murmures. Tristesse autour de moi. Cette résidente s’en va. Abandonne la Cure avant la fin, avant la réussite. Ce n’est pas la première, ce ne sera pas la dernière. Les échecs sont nombreux. Très, trop nombreux. « Pas moi » me dis-je. « Pas moi » se dit chacun de mes voisins de table. Je n’ai, nous n’avons, plus faim. Nous nous levons de table. Je suis mes nouveaux amis au fumoir. Delphine et Lambert, le jeune garçon taiseux, se dirigent eux vers une pièce vitrée.
- L’aquarium, m’explique Damien. La réunion de Transgression.
Réunion de Transgression ?
- Les coordinateurs des différents groupes et l’éducateur de service se réunissent, pour examiner les différentes transgressions au règlement commises pendant la journée et décider de la sanction à appliquer à leurs auteurs.
Que répondre à ça ? Que j’étais prévenue… et pas. J’avais connaissance de l’intransigeance de l’Equipe, gage de réussite de nos cures. J’ignorais que des patients participaient aux décisions.
- Tu as encore bien des choses à apprendre, Diane !
Bien des choses. Trop de choses, peut-être, trop vite. J’ai envie d’une cigarette. Je me traite d’imbécile. Je ne peux pas commencer à fumer.
- Mais j’ai rien fait !
La voix de Célestin, aigue, retentit derrière moi. Je me retourne. Le gamin paraît furieux. Furieux et incrédule. Aurélien tente vainement de le calmer.
- Ce n’est pas si terrible de sortir les poubelles. Je t’aiderai. Je suis puni, moi aussi. Et ça soulagera les filles.
- Ce n’est pas ça. Je m’en fiche, de sortir les poubelles, même à six heures du matin.
- Pas moi, avance Aurélien. Enfin, je préfèrerais rester dans mon lit, à six heures du matin.
Célestin s’énerve, donne un coup de pied dans la neige molle. Un petit garçon en colère.
- Fais pas semblant de ne pas comprendre. J’ai RIEN fait. C’est pas JUSTE ! J’ai pas été insolent, j’ai composé leur fameuse phrase, comme l’éduc l’a demandé. C’est tout. C’est elle qui…
- Elle est l’éduc, elle a raison. Point barre. Même si je pense que ce n’est pas juste. Tu veux un coca ?
- Fanta orange. Ça me rend nerveux, le coca.
Ils s’en vont vers le fond du jardin. Leurs voix se perdent dans le soir d’hiver. Ils sont jeunes, beaux, intelligents. Pourquoi se sont-ils perdus ? Peut-on sauver les enfants perdus ? Mon âme perdue ?
Je suis fatiguée. J’attends avec impatience 21 h 30 et l’autorisation de me coucher.
Je suis au pensionnat.


6. Le roman de Damien
(par lambertine, ajouté le 28/06/09 23:59)


1. Gentille cigogne

Pourquoi gentille ? Je crois qu’elle a, en ce qui me concerne, bien fait les choses. Elle a été généreuse…
Je suis né au printemps, dans une famille qui comptait déjà deux petites filles, et je reste nostalgique de cette heureuse époque de l’enfance. Nous menions une vie plutôt aisée. Mon père était professeur, ma mère femme au foyer. Nous n’avons jamais manqué de rien.
Je dois signaler que mon père était alcoolique, mais je n’en garde aucun souvenir. Il s’est fait soigner lorsque j’avais quatre ans.
Ma vie se déroula comme un long fleuve tranquille jusqu’à mes 12 ans. J’avais en main toutes les cartes. Je disposais de toutes les chances. Mais mon père avait un caractère très fort, et était plus instruit que ma mère. C’était lui, le chef. C’était lui qui distribuait les fessées, et nous imposait d’avoir de bons résultats scolaires. Mais ce n’était jamais assez bien pour lui. Rien n’était jamais assez bien pour lui…


7. Chapitre 2.1
(par lambertine, ajouté le 07/07/09 01:32)


6 h 45. Le réveil de Delphine émet un son strident. Je ne l’ai pas attendu pour me réveiller. Mon corps a ses habitudes. 5 h 25, heure à laquelle le premier tram s’arrête devant ma porte. Je me lève, me lave, enfile un jogging. Je suis courbaturée. J’ai perdu l’habitude des lits à une place, même si je dors seule depuis longtemps. Je descends, avale un café en vitesse, et suis Marie-Line au sous-sol. Les tapis de gym sont déjà étalés, et ma nouvelle amie prend place. Elle est, cette semaine, animatrice. Si l’on peut dire. Cette gymnastique n’en est pas vraiment une. Le seul muscle que nous faisons fonctionner, c’est notre langue. Agréable, mais pas très physique. Je me pose d’ailleurs la question de l’absence de Delphine.
- Elle est au body.
- Au body ?
- A la muscu, quoi !
La muscu ! Je suppose que là, on souffre et on sue. Je me sens bien incapable de m’y inscrire. Car il faut s’y inscrire !
- Ce n’est pas obligatoire d’y aller. Rares sont les filles qui aiment ça.
Aimerai-je ça ?
Douche. Petit-déjeuner. Pain et beurre. Pain maison, préparé par les Rouges, précise Frédéric. Lui-même est un Rouge, comme Damien.
Taches. Les Bleues, les filles, sont « annexes » cette semaine. Je suis de corvée toilettes. Il est interdit de dire « corvée » mais c’en est une. Je me retrouve donc, brosse en main, à récurer les cabinets surnommés, au grand dam de l’Equipe, les « trois petits cochons ». Ils puent. Ils puent même, paraît-il, quand ils sont propres. Je ricane. Déchue. Je suis déchue au point d’être de corvée toilettes. Et je déteste ça. Et être déchue, et être de corvée toilettes.

Pause. Fumoir. Aurélien s’assied face à moi, grimace. Cherche un paquet de cigarettes. Renonce.
- J’ai décidé d’arrêter.
Je m’étonne.
- Ici ? En même temps que tout le reste ?
- Autant tout arrêter d’un coup, non ?
Tout arrêter ! Ce garçon ne manque pas d’ambition. J’espère que sa volonté suivra.
9 h 30. Réunion. Au Grand Grenier. Au dernier étage de l’aile des hommes. Deux résidents présentent leur Courbe à la Communauté. Cette courbe de consommation que je dois préparer pour mardi prochain, 20 heures.
Je fais la connaissance, par l’intermédiaire de leur travail, d’un bibliothécaire à lunettes, Jean-Marc, et d’une inspectrice des impôts, Béatrice. Ils sont de ma génération. Est-ce pour ça que leur dépendance éveille en moi moins de compassion que celle des gamins ? Ils sont comme moi. Ils me ressemblent, même si nos vies diffèrent. Et ce qu’ils posent, là, devant nous, est un acte d’une confiance inouïe. Ils exposent leur vie, leur faiblesse, leur chute. Aurai-je leur courage ? Aurai-je leur sincérité ? Car je les crois sincères. On n’avoue pas de telles choses, on n’avoue pas la préférence de son mari pour un homme plus jeune, si l’on n’est pas sincère.
Si l’on ne se met pas à nu.

J’hésite à intervenir. Je lève la main. Les autres se rendent-ils compte de mon malaise ? Se posent-ils la même question que moi ?
- La relation entre ton mari et ce Roberto est-elle de nature homosexuelle ?
Béatrice ne se démonte pas. Elle nie, avec le plus grand calme, ce qui m’apparait comme une évidence.
- Non. C’est une relation père-fils. Nous n’avons eu que des filles. Il avait besoin d’un garçon. Et Roberto d’un père.
Je ne sais quelle est la réaction des autres, mais je la crois sincère. Et, bizarrement, je sens qu’elle a raison. Qu’elle ne se leurre pas. Que la relation qui lui fait tant de mal n’est pas une liaison amoureuse.
- Combien de temps crois-tu devoir travailler avec nous ? demande un psychologue.
J’ignorais que nous décidions nous-mêmes du temps à passer ici.
Béatrice hésite.
- D… deux périodes.
- Ils nous demandent notre avis ; me murmure Frédéric à l’oreille, mais c’est l’équipe qui prend la décision. Et vu l’âge de Béatrice, et l’ancienneté de son addiction, ça m’étonnerait qu’elle échappe à trois périodes. Trois périodes de six semaines. Elle aura sa réponse à la Staff.
- La Staff ?
Un éducateur nous intime de nous taire avant qu’il puisse me répondre. Je reste seule avec mes questions et une certaine gêne vis-à-vis de Béatrice. Une gêne dont je lui fais part au déjeuner – pardon, au dîner.
- Tu as dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas, me répond-elle, résignée. Résignée à vois son époux aimer plus un étranger que sa propre famille ? Ou à subir le regard et les insinuations d’autrui à longueur de temps ? Les jugements font souvent plus mal que les faits eux-mêmes. Maudit soit le regard des autres, même s’il est le mien.


8. Chapitre 2.2
(par lambertine, ajouté le 07/07/09 01:33)


Regard des autres que je redoute. Car au diner succède le sport. D’abord la marche dans la gadoue, jusqu’à la salle omnisports. Ensuite, le badminton. Ou le mini-foot. Mais si je n’ais pas le sens du ridicule très développé, il l’est assez pour m’éviter de tenter de shooter dans un ballon en public. Au badminton, si je suis loin d’être un foudre de guerre, je me débrouille, plus ou moins. Ou du moins, je croyais me débrouiller. Car la vue des jeunes gens se défoulant sur le volant avec une force qui me parait herculéenne a vite fait de me faire ravaler mon peu d’assurance. A tort. Il y a plus maladroit que moi. La malheureuse Dominique se révèle incapable de toucher une seule fois ce malheureux volant. Dépitée, elle abandonne.

Elle abandonne, et Damien m’apostrophe.
- Viens jouer avec nous !
Ce garçon est fou. Ou masochiste. Ou il se moque de moi. Je ne sais pas jouer.
- Allez, viens ! Delphine est fatiguée. Prends sa place !
Je me tâte. J’hésite.
Lambert insiste à son tour. Tout comme son partenaire, le mangeur de mayonnaise. Honoré, de son prénom. A contrecœur, j’obtempère. J’obtempère, et je m’étonne moi-même. Je suis loin d’être ridicule. Je suis même plutôt bonne. Enfin, bonne pour une joueuse cinquantenaire, portant 30 kilos de trop et n’ayant plus joué depuis 20 ans. A croire que ma force augmente proportionnellement à celle de mes adversaires. Car Honoré se révèle un excellent joueur, et Lambert un spécialiste de l’amortie vicieuse. Je me sens heureuse, fière de moi. Jeune.
Enfantine. Je ris. Je tente de rattraper un smash d’Honoré. Je glisse et m’étale. Je m’esclaffe. Damien me tend la main, me relève. Il resplendit de santé, de jeunesse. Qui verrait en lui un toxicomane ? Mes préjugés commencent à s’effriter. J’ai soif. D’eau, pas de vin. J’ai couru et sué deux heures durant. Je suis trempée, fatiguée. Mon dos et mes pieds me font mal. Je me sens bien. Je bois avec volupté une bouteille d’eau plate, bon marché, au vague gout de plastique. Meilleure que du Champagne !

- Mais j’ai rien fait de mal ! Célestin. Encore ! Ce n’est que notre deuxième jour de cure, et j’en viens déjà à penser « Qu’est-ce qu’il a encore fait ? » Avec exaspération. Et compassion, aussi.
- C’est interdit, c’est tout.
- Mais c’est un sac de sable. C’est fait pour boxer dedans, un sac de sable. Je le sais bien. J’ai fait de la boxe, avant…
- Il n’a pas tort, le môme. Il est rebelle, indiscipliné, mais il n’a pas tort.
- D’autres peuvent boxer dedans. Pas vous. Et tu n’es pas censé utiliser le matériel sans autorisation de ma part. Va t’habiller.
Il quitte la salle en trainant les pieds. Honoré le fixe d’un air désolé.
- Il ne tiendra pas longtemps, ce gamin !
J’ignore pourquoi, j’ai envie qu’il se trompe. Visiblement, Damien aussi, qui plaide pour son jeune et nouveau cocuriste.
- Il ne pouvait pas savoir…
- Il n’avait qu’à garder ses poings chez lui. Et à ne pas défier Richard. Règle n°1, respecter le règlement. Règle n°2, obéir aux éducs.
Sous ses airs de gros nounours, l’ancien fonctionnaire énonce la « loi » de manière implacable.

Puis se radoucit.
- J’irai lui parler, au petit. Je n’ai pas l’impression qu’il est méchant garçon. Mais il est en train de se mettre l’Equipe à dos. S’il ne se soumet pas, ils le briseront. Ce ne sera pas le premier.
- Ils le… briseront ?
Nous sommes là pour être guéris, pas pour être brisés !
- S’ils doivent en passer par là, oui. Ici, ça passe ou ça casse. Il a une sacrée paire de couilles, ce petit. Sans doute plus de courage que nous tous réunis. Mais il est fragile. Trop fragile. Il se brisera.
Tant d’amertume dans la voix. Tant de chagrin. Et comment a-t-il pu analyser Célestin aussi vite ? Il ne sait rien de lui.
- Il n’a pas toujours été gratte-papier.
Damien, lui aussi, semble triste. Triste, parce qu’il fait confiance au jugement d’Honoré.
- Il n’a pas toujours été alcoolique. Il était éducateur spécialisé. En IPPJ ou IPH. Les jeunes à problèmes, il les connait. Et il les aime. Peut-être un peu trop, hélas.
Je ne peux masquer mon étonnement. Ne vaut-il mieux pas que les enfants perdus soient pris en charge par des gens qui les aiment ?
- Parce que c’est pour ça qu’il s’est mis à boire, tiens ! Que crois-tu ? Il s’est trop souvent attaché à ces « graines d’orties ». Il en a trop vu terminer dans le caniveau. Ou pire.
Je ne lui demande pas ce qu’il veut dire. Je m’en doute. Trop bien.
Il y a de ça très longtemps, j’ai travaillé pour un avocat. Je me souviens des procès perdus. De l’un d’entre eux. De…
Je ne veux pas me souvenir.
Je veux penser à mes enfants. A leur sourire. A leurs amours. A leurs études, plus ou moins brillantes.
Je veux penser à des jeunes qui vont bien. Aurélien ne va pas bien. Si tel était le cas, il ne serait pas ici. Il fait pourtant un compagnon de marche agréable et sympathique.
Intellectuel, ce qui ne gâche rien. Idéaliste, ce qui ne m’étonne guère. Il me parle de Saint-Jacques de Compostelle, d’architecture contemporaine, de littérature française. Pas de lui. Il évite le sujet. Je ne lui pose pas de questions. J’évoque mon travail passé, mes souvenirs de voyage. Il s’intéresse, m’interroge. Le temps passe vite, le Centre me parait proche de la salle de sport. Presque trop proche. J’éprouve une sympathie instinctive pour ce jeune homme. Une sympathie doublée d’inquiétude. Même si j’ignore pourquoi.


9. Chapitre 3.1
(par lambertine, ajouté le 21/07/09 12:59)


Il paraît que je ronfle. Ça ne m'étonne pas outre mesure, mais ma compagne de chambre en est irritée. Elle traîne sa mauvaise humeur depuis le lever du jour. Elle répète à l'envie que je l'empêche de dormir, qu'elle en a la migraine. Je ronfle, d'accord. À ce point ? Peut-être. Comment modérer ses ronflements quand on dort ? Je n'en ai aucune idée, mais telle n'est pas l'opinion de Delphine. Un Richard compatissant finit par prêter une oreille attentive à ses plaintes et me demande si je suis opposée à dormir seule. Je manque de lui rire au nez. Opposée ! Que du contraire ! Je suis ravie de retrouver une part d'intimité. Et je cesserai de me sentir obligée de me rapprocher d'une personne qui ne m'attire guère, et qui ne m'aime pas. Qui paraît d'ailleurs ne pas aimer grand monde, sauf un gamin à casquette. Grand bien lui fasse ! Je suis vexée d'être rejetée dans ma tanière, mais ma tanière me plaît, même si une odeur persistante de tabac y règne. Je croyais qu'il était interdit de fumer dans les chambres. Visiblement la précédente locataire a fait quelques entorses au règlement, en déjouant le détecteur de fumée. J'ouvre grand la fenêtre, et le froid entre, piquant, en même temps que les voix assourdies me parvenant du jardin. Du fumoir. Neige blanche, neige grise. J'observe la vue. Les pierres de taille du bâtiment des hommes. L'arbre central. L'abri barbecue. Le jardin inférieur, vierge de trace de pas. Les gens. Normaux. Cigarette au bec. Café à la main. Je ne peux m'attarder. Il est interdit de flâner dans sa chambre, sauf en "temps libre". Nous ne sommes pas ici pour vivre en solitaires. Je prends un livre Paul Auster "La Trilogie New Yorkaise". Je descends au salon. Peu de fauteuils sont occupés. J'hésite à m'isoler pour lire. Je finis par choisir la compagnie des hommes. Pas de Juliette, qui montre, les larmes aux yeux, ses photos de famille à un Sébastien tout aussi tristounet. Pas de Célestin qui "joue" au solitaire adossé au radiateur. Pas de Dominique plongée dans un livre de Mots fléchés. Je m'installe dans un fauteuil rouge et mou, au milieu d'un groupe d'hommes, jeunes et moins jeunes. Mohammed me parle de ses filles. Raoul de son épouse. Un gros et grand garçon aux cheveux coupés en brosse de ses problèmes de poids. J'écoute comme Aurélien. Je m'intéresse. Quelqu'un m'offre un café. Fort. Je le déguste à petites gorgées. Et j'entre dans la conversation. Je questionne, et je parle de moi. D'encres, d'imprimerie, de papier-monnaie. Les questions fusent. J'ai travaillé pendant vingt ans dans un domaine peu commun. L'enthousiasme me prend, et je m'emballe. Je repars en arrière. Dans le temps. Autrefois, j'étais mariée. Nous avions notre propre entreprise. Mon époux concoctait ses formules secrètes dans son laboratoire... Autrefois, j'étais une Dame...


10. Chapitre 3.2
(par lambertine, ajouté le 22/07/09 20:15)


Autrefois j’étais une Dame…

Je ne suis plus que Diane. Je suis entourée d’hommes déchus dont certains ont connu la prison. D’hommes au demeurant bien sympathiques. Malgré leurs addictions. Malgré leurs nombreux problèmes. Qui sont aussi les miens.

Temps salon signifie aussi « temps travail ». Écrire mon « roman », voilà ma première tâche. Mon premier devoir écrit. Je traverse le restaurant pour me rendre dans l’aquarium. J’y tombe, quasi aus sens propre du terme, sur Damien agenouillé sur son travail du jour étalé par terre. Comme une concierge indiscrète, je lis par-dessus son épaule. C’est sa vie qui est là, répondue sur ses immenses feuilles quadrillés qui servent ici à presque toutes les présentations. Je lis, et je tique : « Ouverture d’un Aldi en face de chez moi ». Quel peut-être l’importance de ce magasin dans l’histoire d’un futur enseignant ?

- Aucune. Dans celle d’un alcoolique, par contre …

- Je ne comprend pas.

Il ricane. Amèrement.

- C’est simple, pourtant. Les bières fortes y sont deux fois moins chères qu’au Carrefour. Je pouvais donc en acheter, et en boire, deux fois plus.

Je me tais, et l’écoute. Des canettes de bière, il passe vite à Aurore, son amour perdu, à son père intransigeant, à ses études. Il parle, s’anime, s’ouvre, se dévoile. Je le vois, petit garçon sportif, puis dégoûté du sport, musicien, grand lecteur, tourné vers l’imaginaire. L’alcool, la drogue, la chute d’un enfant qui se croit gâté interviennent devant moi. Je ne le plains pas plus que je ne le juge. Il est ici pour se battre, et il se bat. Et le temps passe. Trop vite. Ce n’est pas aujourd’hui que j’écrirai mon « roman » car la Staff se profile à l’horizon.

La Staff. Le Tribunal hebdomadaire du Centre. Tous sont présent au Grand Grenier, Équipe comme résidents. Y compris les Chefs, que chacun ici appelle par leur prénom, ce que j’ai du mal à comprendre. Ce sont les règles de la maison. Thomas, le Patron, préside. Et interpelle. Dans le plus grand silence. D ‘abord un employé des Chemins de Fer à lunettes, Jean-Jacques. Je ne sais rien de lui. Je ne comprends donc pas grand-chose à ce qui lui est reproché, sinon son gauchisme idéaliste. Ensuite Damien. Qui se lève, très surpris. Il ne lui semble pas avoir commis de faute. Ni même d’erreur. Ce qui est ni l’avis de Thomas, ni celui de l’Équipe, ni même celui des coordinateurs, parmi lesquels ce même Jean-Jacques, qui vient d’être mis sur la sellette. Ils décrivent un Damien timide, égoïste, replié sur lui-même. A cent mille lieues de garçon ouvert et charmant qui m’a révélé son passé alors qu’il me connaît à peine.

- Putain ! Qu’est-ce qu’il se prend dans la gueule ! Fait une voix juvénile à côté de moi.

Célestin s’exprime de façon peu gracieuse mais décrit bien la situation. A écouter le psychologue, mon ami n’est rien de plus qu’un bon à rien, dont l’avenir se résume à la bouteille et à la fumette. Je me sens déplacée. Je n’ai pas à écouter, à entendre ces jugements. Si l’Équipe veut admonester Damien, que ne le fait-elle pas en privé ? Et qui sont les coordinateurs, sinon de simple patient plus anciens ? Je perds pied un instant. Moins que Damien qui reste immobile sur sa chaise, tête baissée.


11. Chapitre 3.3
(par lambertine, ajouté le 22/07/09 20:19)


- Ce n’est pas tout ! Reprend le patron. Quelle est ta relation avec Frédéric ?

Damien hésite. Pourquoi ? Il n’y a rien d’ambiguë entre lui et le jeune forestier.

- Nous sommes copains, c’est tout.

- C’est-à-dire ?

- Rien. Frédéric et moi sommes copains. Nous avons les mêmes goûts, à peu près le même âge. Nous sommes entrés au Centre le même jour.

- Vous êtes toujours ensemble. Tout le temps. Vous participez au mêmes ateliers. Vous mangez à la même table. Vous sortez ensemble. Vous discutez pendant des heures. En claire, vous êtes en R.P.

R.P. Relation privilégiée.

Les Relations Privilégiées, comme les rechutes, la violence ou les propos racistes, peuvent être cause d’exclusion. Je regarde Frédéric. Il est livide.

- Interdiction de vous fréquenter. Vous connaissez le règlement. Si vous contrevenez à cet ultimatum, c’est la porte. Tu peux rejoindre ta place. Frédéric ?

Le jeune homme remplace son ami sur la chaise des accusés. Vainement, il tente de plaider sa cause. Les mots, l’un après l’autre, l’enfoncent.

Affaire suivante.

R.P. Encore. Delphine et Pierrot, son amoureux à casquette. Elle nie. Lui pas. Lui affirme l’aimer.

Nouvel Ultimatum.

Serait-il interdit d’aimer au Centre ?

- Eh bien ! Ça va être gai ! marmonne Célestin en se levant.

- Tu n’est pas ici pour t’amuser ! Lui fait remarquer une jeune et jolie fille blonde. Julie, l’éducatrice « fouilleuse ».

-Mais …

- Tu n’est pas ici pour t’amuser. Surtout toi. Et tu es prié de te taire pendant la Staff. Ne nie pas avoir parlé. Je t’ai vu.

Il vaut mieux pour lui qu’elle ne l’ai pas entendu, me dis-je en moi-même en quittant au plus vite le Grand Grenier, et en m’engouffrant dans l’escalier à la suite des autres résidents. Je tente de m’engouffrer, plutôt, car on me retient par la manche.

- Le fric australien est vraiment en plastique ? Me demande-t-on à brûle pourpoint.

La question me laisse un instant sans voix. Ainsi donc, terré dans son coin, Célestin suivait ma conversation du matin. Pourquoi ne s’est-il pas joint à nous ? Je préfère ne pas l’interroger. Juste répondre.

- Oui, Les billets de banque australiens sont en matière plastique. Les thaïlandais, et ceux du Bangladesh commencent à l’être aussi. Ça t’intéresse ?

- Comme ça. Sans plus.

Il se détourne, et descend quelques marches. Cette fois, c’est moi qui le retiens.

- Je te préfère habillé comme tu l’es aujourd’hui.

Il porte un sweet-shirt bleu à capuche, qui accentue son air enfantin. Qui l’adoucit. Il s’éclaire et sourit.

- Tu n’aimes vraiment pas mon polo noir, hein ?

- Il te fait ressembler à un gamin de meurde.

Plus aucune lumière sur son visage, soudain.
- Sans aucun doute parce que j’en suis un.

Il se détourne brusquement, dévale l’escalier quatre à quatre, s’attirant au passage quelques gros mots bien sentis. Je ne doute pas de l’avoir blessé. J’aimerais lui présenter mes excuses, mais il ne me laisse pas l’occasion, l’esprit recroquevillé sur son jeu de Solitaire.


12. Chapitre 4.1
(par lambertine, ajouté le 23/07/09 23:31)


La préparation du Carnaval bat son plein. Des masques ornent les murs du réfectoire que nous devons nommer « restaurant ». Des serpentins déroulent leurs boucles sur les appuis de fenêtre. Des confettis piquent de couleurs vives mon propres papier à lettre. Juliette raconte sa triste histoire banale à Sébastien qui boit ses paroles. Peut-il y avoir « R.P. » entre une femme mûre et un tout jeune homme ? N’est-ce pas ridicule, ou scabreux, d’imaginer une telle chose ? Il n’empêche que la relation qui prend vie là, sous mes yeux, est belle et bien « particulière », à l’image de l’affection d’une mère pour un fils que la femme abandonnée retrouve en Sébastien. Elle l’avoue sans honte : elle aime ce gamin paumé. Énormément. Peut-on lui reprocher d’éprouver ce sentiment ? En quoi cette affection met-elle sa cure en danger ? Il n’existe pour moi aucune réponse à cette question. Pourtant, je continue à me les poser en montant au « poulailler » participer à une nouvelle « réunion phase 1 » en compagnie des autres « nouveaux » qui n’ont, comme moi, présenté ni leur roman, ni leur courbe. Nous nous installons en cercle dans une petite pièce sombre et vieillotte. Les autres posent leurs farde sur leurs genoux. Je n’ai pas pensé à prendre la mienne, ce qui me vaut une remarque acide de l’éducatrice. Je maudis la désinvolture qui me vaudra sans doute de passer dans l’aquarium ce soir.

Silencieusement, Célestin me tend un bloc de feuille et un bic. Je le remercie d’un sourire. Il sourit à son tour. Il ressemble à cet instant au petit garçon sage qu’il n’a peut-être jamais été.

L’éducatrice, une femme mûre aux abondantes boucles noires et à l’accent germanique prononcé, nous donne un quart d’heures pour répondre à trois questions : qu’est-ce qui nous fait le plus peur ? Combien dépensions nous par mois pour assouvir notre addiction ? Quelle sera notre priorité à notre sortie du Centre ? Je n’ai pas à réfléchir pour répondre à la première. J’ai peur, une peur cruciale de perdre ceux que j’aime. Non pas de perdre leur affection. De les perdre, eux. J’ai peur de la mort des autres , bien plus que la mienne. Elle me semble à l’affût, prête à frapper, comme elle à frappée il y à vingt ans. Vingt ans déjà…

Il n’y a pas vingt ans que je dépense cent vingt Euros par mois pour m’abrutir de bière et d’alcool. Cent vingt, plus les extras. Médicaments et cannabis. Allons, mettons cent cinquante. Tout ça ? Quelle horreur.

Je me fais horreur.

Je veux avant tout retrouver un logement et du travail. Il me faut travailler pour payer le loyer d’un appartement décent. Travailler, donc. Voilà ma réponse à la troisième question.

Je dépose mon bic, je veux remettre ma feuille. Refusée. Je dois moi-même exposer mon travail. Même si je n’ai jamais eu peur de parler en public, je n’en ai pas envie. J’attends. J’entends Dominique raconter sa peur du regard des autres et Juliette celle de la solitude, Aurélien celle de se tromper de voie, Raoul de la trahison de sa femme. Je me lance. Et évite la vérité.

- J’ai peur de la misère.

La misère. Pas la pauvreté, qui peut être réconfortante. La misère. Noire. Sordide. Celle où l’on vit à quatre dans dix mètres carrés, sans chauffage ni lumière.

- Moi aussi, fait écho Célestin. J’ai peur de la misère.

Je croise son regard brun, triste. Il ne détache pas ses yeux des miens.

- J’ai peur de la misère, reprend-il. De la vie dans la rue. L’été quand personne ne vous voit. Qu’il fait chaud. Qu’on a soif, et rien à boire. L’été est plus dur que l’hiver. J’ai peur de l’été dans la rue.

Il se mort la lèvre et se tait. Passe la parole à Mohammed. « J’ai peur de perdre mes enfants ». À Sébastien « J’ai peur de l’indifférence de ma mère ». À Stefano « j’ai peur d’être incompris » .


13. Chapitre 4.2
(par lambertine, ajouté le 23/07/09 23:33)


- Nous sommes tous incompris.

Célestin, tais-toi !

Deuxième question. Indiscrète. Est-il indiscret de parler d’argent quand nous dévoilons nos craintes ? Dominique hésite. Gênée. Elle transpire de honte. N’assume pas sa bouteille de Porto quotidienne. Ses 200 Euros mensuels perdus dans la boisson. Moins que les 600 d’Aurélien perdus en fumée, que les 1500 de Mohammed injectés dans ses veines, que les…

- … 5000.

- Pardon ? Je dois avoir mal compris.

Célestin se redresse, fixe l’éducatrice d’un air de défi.

- J’ai dit 5000.

- Arrêtes de mentir !

- Je ne mens pas. Environ 5000 Euros par mois. La coke et l’héro ce n’est pas donné. Et j’en avais besoin. De beaucoup d’héro surtout.

Mon regard rencontre à nouveau le sien, s’y accroche. Je reste pantoise. Horrifiée. Pas parce qu’il ment. Pas parce que je sais qu’il dit la vérité.

- Où le trouvais tu, ce fric ? Demande Sébastien, incrédule.

- L’an dernier, je faisais la manche, prés des Guillemins.

Plus de 5000 € par mois, en mendiant ? Invraisemblable, et pourtant, là aussi, je le crois.

- 200 par jour, c’est facile. Pas en tentant la main. En abordant les passants. En leur expliquant qu’il nous manque 2€ pour prendre le train. Ça marche à tout les coups.

- Et tu parles de misère ! S’offusque Juliette.

- C’est l’argent de la came. Il va à la came. À rien d’autre. Rien.

L’huître se referme. Le contact se rompt.

Troisième question.

- Revoir mes enfants.

Juliette fixe intensément Sébastien.

- L’amour de ma mère.

C’est deux là se complètent bien.

- Un travail. Un vrai travail.

- Tu en es sûr, Célestin ? Un travail à 5000€, c’est rare .;.

Il ne répond pas. Indifférent. Je prends la parole avant qu’intervienne l’éducatrice.

- Un travail. Un vrai travail

- J’entends l’écho.

- Je veux recommencer ma vie. Pour cela, j’ai besoin d’un travail. Rien à voir avec le gamin. Sauf qu’il veut sans doute repartir à zéro, lui aussi.

- Ce n’est pas un problème.

L’éducatrice, courroucée me tance vertement. Je suis ici pour moi, pas pour m’occuper des autres. Je ne crois pas m’être occupée de quiconque. J’ai énoncé une évidence. Que le petit semble avoir entendue. Je ne l’aime pas, pourtant, j’en suis heureuse.


14. Chapitre 4.3
(par lambertine, ajouté le 23/07/09 23:34)


Fin des cours. Cet endroit ressemble de plus en plus à un pensionnat de bonnes sœurs. Je vais quitter le poulailler lorsque l’éducatrice me rappelle à l’ordre.

- Nous n’apprécions pas que nos résidents en appellent d’autres autrement que par leur prénom. Célestin est Célestin. Pas « Le petit ». C’est bon pour une fois.

Il n’empêche qu’il pourrait largement être mon fils. Et que sa feuille de travail traîne sur une chaise. Je la prends, espérant éviter que l’éducatrice ne la remarque. Qu’une nouvelle sanction ne soit infligée au gamin. Pour lui, ici, ce n’est jamais « bon pour une fois ».

Je le rejoins dans le salon. Penché sur son éternel Solitaire, il a dressé ses murailles. Stefano a cessé de lui parler. Je dois m’y prendre à plusieurs reprises pour qu’il daigne lever la tête.

- Je n’ai pas besoin de cette feuille. Jette- la. Ou lis-la, si tu en as envie.

- Si toi, tu en as envie.

- Je m’en fiche.

- Tu en es sûr ?

Moi je suis sûre du contraire. Il me suffit d’approcher la poubelle, la feuille à la main, et de sentir la tension du gamin pour ne plus avoir de doute. Je m’en veux de jouer ainsi avec ses nerfs. Je m’assieds à ses côtés, et me mets à lire. À tenter de lire les mots barrés, raturés, qui n’ont rien à voir avec ce qu’il a dit au cours de la réunion.

« De quoi ai-je peur ? De la pourriture du monde. De la vie. De moi. De moi qui suis faible. Source de malheur pour ceux que j’aime. Qui voudrais tant les rendre heureux, et qui n’y arrive pas. Qui voudrais tant les protéger, et qui leur cause bien des soucis. »

« Quelle sera ma priorité ? Être quelqu’un de bien. Faire le bien autour de moi. Aider les autres. Que Dieu permette que, lorsque je paraîtrai devant lui, je puisse lui affirmer qu’à partie de ce jour, j’ai mené la vie d’un homme de bien. »

Il a posé le jeu sur la table basse, s’est renversé dans le fauteuil rouge. A fermé les yeux. Fait semblant de dormir. Je sais qu’il attend.

- Pourquoi n’as-tu pas dit à la réunion ce que tu as écrit ?

Il garde les yeux clos.

- Pourquoi l’as-tu pas fait, toi ?

Je n’ai pas envie de parler de la mort de Jean. Pas encore.

- C’est trop intime.

- Et ce que j’ai écrit est idiot. Un type comme moi ne peut pas devenir quelqu’un de bien. Ils le savent.

- Ils ? Qui ça, « ils » ?

- L’Équipe. Tout le monde. Toi.

Moi ? J’ai dit qu’il ressemblait à un gamin de meurde avec son polo noir, pas qu’il en était un. J’ai regretté mes paroles, mais ne lui ai pas demandé pardon.

- Tu n’as pas à le faire. Je suis un gamin de meurde. Un gamin de rue. Un repris de justice. Un tox pourri jusqu’à l’os. Un …

- Arrête !

Il est interdit de toucher les autres résidents, mais peu importe. Je le prend par l’épaule, le secoue brutalement. Je me retiens difficilement de le gifler. Il sursaute, me lance un regard d’animal apeuré.

- Arrête, Célestin ! Tu as vingt ans, et ta vie à construire. Cesse de dire des bêtises

- Ce ne sont pas des bêtises C’est la vérité.

Sa voix se brise, triste à mourir.

- La vérité. Regarde !

Il remonte sa manche gauche, offre à ma vue un bras abîmé par les traces d’injections de drogue.

- Regarde. Je suis marqué. Marqué à jamais. Dans ma chaire et dans ma vie. Quels parents voudront me donner leur fille ? Quel employeur me fera confiance ? Quel femme voudra de moi pour père de ses enfants ! Qui Diane ? Toi ?

Non. Honnêtement, non. Lui confier un travail, pourquoi pas ? Il est intelligent et visiblement courageux. Mais lui donner ma fille !

- Tu vois …

- Attends. J’ai mis trois jours à ne plus te détester.

- Mais tu ne me fais pas confiance. Et tu as pitié de moi. Je ne veux pas qu’on ait pitié de moi. Personne


15. Le Roman de Damien.2.
(par lambertine, ajouté le 25/07/09 13:58)


"J'ai le cul dans le beurre, mais le beurre est dur"

Mon père a toujours voulu le meilleur pour nous, mais il était très sévère. Lorsqu'il a cessé de boire, il s'est mis à la course à pieds et nous a imposé ce sport. Presque chaque jour, nous allions courir avec lui. Nous nous rendions à des compétitions presque tous les week-end. J'en ai rapidement été dégoûté. Trop, c'est trop. Mais je n'avais pas le choix. J'étais bon mais, comme pour tout le reste, jamais assez.

Il était rare que je puisse aller jouer chez des copains. Pourtant, lors d'une de ces visites, j'ai fait une bêtise : j'ai volé des autocollants Panini, que mes parents me refusaient. Mon père s'en est aperçu et m'a rossé. J'ai eu le visage et le corps couverts d'hématomes, et j'ai été enfermé dans la cave pendant une semaine, nourri au pain sec et à l'eau. Je n'ai pas compris la démesure de la punition. Je n'oublierai jamais cette semaine.

J'avais de plus en plus de mal à accepter l'autorité paternelle, malgré la présence tampon de ma mère.Je voulais me rebeller, et le craignait aussi. Mon père étant devenu abstinent, l'alcool était tabou à la maison.
J'ai donc acheté mes premières bouteilles, que je buvais en cachette dans ma chambre. J'avais l'impression d'être Che Guevara. Ce goût de l'interdit m'a ensuite conduit à fumer mes premiers joints. Toutefois, mes résultats scolaires restaient excellents.

Je n'étais encore jamais sorti avec une fille.


16. Chapitre 5.1.
(par lambertine, ajouté le 25/07/09 14:31)


Nous entrons ici dans le but d'en sortir. Par la grande porte, de préférence. Joe s'en va aujourd'hui. Cure terminée. Sept mois de combat pour un apéro. Sept mois de combat pour une vie meilleure. Il est heureux, et nous le sommes aussi, que nous le connaissions bien, ou peu, ou pas, ce qui est mon cas. J'ai préparé l'apéritif. Plutôt, j'ai participé à sa préparation. Marie-Line et Damien se sont chargés d'acheter des cadeaux, une couverture douillette et une toile vierge, sur laquelle nous avons tous apposé nos signatures. Frédéric s'est fendu d'un discours drôlatique et rempli d'allusions cochonnes commençant par "Salut, grande folle". Joe est un artiste talentueux et un homosexuel militant. Je lui souhaite de rester un cocaïnomane abstinent, quelles que soient les embûches. D'autres lui parlent de succès, d'amour, d'argent. L'émotion rend palpable l'air du salon. Joe pleure. Gervaise, une grande brune sèche, se transforme en fontaine. Honoré rit, un verre à la main. Aurélien regarde tout ce beau monde d'un air dubitatif. Incertain des chances de Joe dans le "vrai monde" ? Oui, avoue-t-il. Mais plus encore des siennes mêmes, et dans le vrai monde, et au Centre. Doutant de sa place. Doutant de sa vie. Doutant de sa volonté de se soigner, de sa volonté de guérir. La joie des autres ne lui est d'aucun réconfort, pas plus que mes paroles d'encouragement. Il finit par quitter la pièce, par s'installer devant un échiquier, face à un garçon d'une vingtaine d'années dont jamais je n'ai entendu le son de la voix. Dont jamais je n'ai remarqué la présence absente. Ils se mettent à jouer, ignorants des conversations joyeuses et des verres qui s'entrechoquent. Sans leur demander leur avis, Célestin s'assied auprès d'eux et observe la partie en silence. Je me détourne, impuissante.
Je ne peux pas aider les enfants perdus. Je suis perdue moi-même.

Mais je peux rire. Je peux chanter. Je peux descendre, après le souper, à la salle récréative, où l'heureux partant organise un karaoké d'adieu. Je peux frapper dans les mains quand Marie-Line et Mohammed entonnent "Les petits pains au chocolat". Je peux m'emparer du micro pour lancer aux participants "C'est bon pour le moral". Béatrice entraîne Damien, qui possède un fort joli brin de voix, dans "Une maison bleue accrochée à la colline" avant que, à l'autre bout de la pièce, R.P. oblige, Frédéric n' "Imagine". Je veux reprendre le micro quand Delphine pousse littéralement notre "hôte" d'un soir à montrer son talent. Il se fait prier, minaude. Tout le monde rentre de bon coeur dans son jeu. Tout le monde, sauf Célestin qui jusque là s'est fait discret. Très, trop discret. Nerveusement, presque brutalement, il montre à un Joe plus qu'étonné d'être interrompu dans un exercice bien rôdé un titre sur la liste des musiques disponibles.
- Si tu n'oses pa chanter, moi si!


17. Chapitre 5.2
(par lambertine, ajouté le 29/07/09 14:51)


Etonnée, je le suis moi aussi. Non par la voix du garçon, qui mériterait d’être mieux travaillée, ni par la force qui malgré cela se dégage de son interprétation, mais par le choix de la chanson.
« Comme un soleil, comme une éclaircie
Comme une fleur que l’on cueille entre les orties ...»
Fugain, les années 70, ma propre enfance, là où j’aurais parié sur un rap rebelle ou un rock endiablé.
« Demandez-moi de ne plus croire en rien
Pourvu que je la voie
Au bout de mon chemin... »
Crois-tu en quelque chose, enfant paumé ? En Dieu, d’après tes gribouillis...
« Mais dites-moi où la trouver »

Les autres applaudissent, y vont de leurs commentaires, souvent appréciateurs. Je me tais, et j’attends la suite.
- Pas mal ! reconnaît Joe. Tu as du potentiel. Tu devrais prendre des cours.
- M’intéresse pas, bougonne Célestin.
Il lui lance le micro, et un « A Toi » qui ne laisse place à aucune alternative. Joe toussote, règle l’appareil, se lève. Ne regarde pas l’écran sur lequel défilent les paroles. Chante.
« Dans le port d’Amsterdam... »
Belle voix. Posée. Professionnelle.
« Les rêves qui les hantent... »
Et qui nous prennent aux tripes. Nous ne nous attendions pas, ou si peu, à pareille prestation. Troublante. Troublée. Trouble. Il pleure sur les femmes infidèles, lui qui n’aime que les hommes, devant des femmes qui l’ont été. Devant des femmes qui le seront.
« Dans le port d’Amsterdam »
Standing ovation de vingt personnes. Marie-Line l’embrasse. J’ai le coeur léger. Personne ne prend le micro qu’il nous tend . Nous n’osons pas. Pas après ça.
Nous n’osons pas, sauf Célestin. Il avance une main tremblante, qui se fait ferme sur le manche de l’appareil. Se concentre. Rentre en lui-même.
- Vas-y, mon grand ! l’encourage Joe, en lançant la musique.
Le jeune garçon prend une profonde respiration.
« Petit
N’écoute pas les grands parler
Vas-t’en jouer dans le jardin... »
Encore une chanson de ma jeunesse. Une chanson qui a toujours eu l’art de me mettre les larmes aux yeux. Qui l’a encore plus depuis qu’elle peut coller à ma vie.
« Il te dira pourquoi j’ai fait pleurer ta mère
Tant pis si tu ne comprends pas très bien... »
Ils le comprenaient, mes enfants, ce qui me faisait pleurer. Trop bien.
« Petit
N’écoute pas ton père partir
Même si jamais il ne revient ...»
Leur père est parti. Il nous a laissés. Sans le sou. Sans protection. Sans amour. Qu’a fait celui de Célestin ? Pourquoi son fils a-t-il le visage baigné de larmes en cjhantant à la perfection une mélodie ayant le double de son âge ?
Il rend le micro à Joe, se rassied. Je lui tends un paquet de Kleenex. Il s’essuye les yeux, gêné.
- Elle est idiote, cette chanson. Un enfant écoute toujours son père partir. Tu devrais le savoir.
Oh, que oui, je le sais ! Et je n’ai plus envie de chanter.
« J’ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et je vois désormais le monde à ta façon... »
Les vers d’Aragon sublimés par le talent de Joe réveillent en mon coeur une nostalgie insurmontable.
« J’ai tout appris de toi en ce qui me concerne... »
Ce fut le cas autrefois, du moins je le imaginais. J’avais cru la chenille devenue papillon par la grâce de l’Amour. Mais elle s’est brûlée les ailes aux rayons d’un soleil trop fort, et a fait enfler son corps d’alcool et de désespoir. Elle parle de bonheur, pourtant, en gardant les yeux tristes.
Célestin, s’il garde les yeux tristes, ne parle pas de bonheur, mais d’amour perdu.
« Dis-lui
Quitte à mentir dis-lui
Que je réalise
Qu’elle avait raison »



18. Chapitre 5.3
(par lambertine, ajouté le 29/07/09 14:53)


Ne connaît-il que des chansons désespérées ? Que des chansons de mon adolescence ?
« Dis lui tout ce que tu voudras
Mais il faut qu’elle te croie... »
Tout va bien, ne t’en fais pas, quoi ! Mais tout ne va pas bien. Ni pour lui, ni pour moi. Ni pour aucun des autres patients. Si nous allions bien, nous serions ailleurs. Nous serions dehors. Nous pourrions vivre normalement. Aller normalement. Aimer normalement.
Je n’aimerai plus jamais normalement.
Je n’aimerai plus jamais.
Je n’aimerai plus d’Amour.
Marie-Line chante, à présent. Je n’entends pas. Je n’entends plus. J’étouffe. Je me lève, remonte, sors. Je glisse une pièce dans la fente du distributeur, prends un Coca, m’installe au fumoir.
- Tu ne devrais pas boire ça. C’est mauvais pour ce que tu as.
Célestin fume nonchalament, adossé à l’un des piliers de l’auvent.
- Pardon ?
Mais de quoi donc se même ce gamin ?
- Le Coca, c’est plein de sucre, et ça rend nerveux. Toi, tu es une pile électrique, et tu fais régime. Donc, c’est mauvais pour toi. CQFD.
Il s’assied sur l’accoudoir du banc. Etend les jambes. Secoue ses cheveux noirs. Se frotte les yeux. Frissonne.
- Tu devrais mettre un manteau. D’ailleurs, comment sais-tu que je suis au régime ?
- Je n’ai pas froid...
Il ment et il crâne. Comme feraient mes fils à sa place. Un homme, un vrai, n’a jamais froid !
- ... et je t’ai vue. Tu ne manges pas de gougouilles, alors que tout le monde s’empiffre.
- Toi non plus.
- Je n’aime pas les sucreries. Toi, si.
Perspicace. Trop à mon goût. Il m’agace. Il le remarque et veut s’en aller.
- Attends !
- Tu avais raison. J’ai froid, et je suis fatigué.
Il cesse de crâner, soudain.Change du tout au tout. Enfantin. Vulnérable. Et sincère. Pourquoi avec moi ?
- Je suis tout retourné, à l’intérieur, d’avoir chanté. Je chante souvent, pourtant, dans les karaoké. Mais pas les chansons de ma Maman.
Les chansons de sa Maman...
- Elles m’ont retournée aussi, tes chansons. Et Joe a raison. Tu devrais travailler ta voix.
Il ne relève pas ma suggestion. Se contente d’un « bonne nuit » avant de disparaître.

Rejoindre les autres dans la salle récréative me paraît la meilleure solution. Chansons gaies. Chansons tendres. Chansons faciles, pour la plupart. « L’Amérique » ou « Santiano ». Jusqu’à ce que sonne l’heure du coucher. De rejoindre ma chambre.
Il neige sur le jardin, tant et tant que l’arbre est invisible dans la nuit. Je regarde machinalement tourbillonner de gros flocons. Tourbillonnent mes pensées. Mes enfants me manquent. Que font-ils à cette heure trop peu tardive pour dormir ?


19. Chapitre 6.1
(par lambertine, ajouté le 01/08/09 21:21)


Dimanche. Premier dimanche. Premières visites. Dans six heures, ou à peu près. Je stresse, un peu, beaucoup. La musique envahi les rues. Les fêtards du Carnaval sont déjà, ou encore, à l’oeuvre. Je crains qu’ils interceptent un de mes enfants, l’obligent à boire, comme le veut la coutume. Les visiteurs du Centre doivent impérativement être sobres. Totalement sobres. Pourvu qu’ils ne se laissent pas tenter ! J’ai tant, tant besoin de les voir. Pour tromper mon ennui et ma nervosité, j’écris mon « roman de vie ». Rien de difficile. J’ai bonne mémoire, hélas ! Et j’écris facilement. Ma vie défile sous mon stylo à bille. Cinq ans . Vingt ans. Trente ans. La vie. L’amour. La mort. .es études. La trahison. Les voyages. Un verre. Un joint. Un verre. Un... je ne sais quoi... Ecrire sur moi. Parler de moi. Parler des autres. Ceux que j’ai aimés. Ceux que j’aime. Ceux que je hais.
Je ne hais personne. Sauf moi, parfois. Sauf moi, souvent.
Aurélien s’installe face à moi, dans l’Aquarium. Il trace, au moyen de feutres multicolores, sa « courbe de consommation » sur une feuille quadrillée. Alcool en rouge. Stupéfiants en vert. Médicaments psychotropes en bleu. Il se concentre, réfléchit, dessine sa vie avec clarté. Rigueur professionnelle pour existence peu rigoureuse. Il soupire, rectifie une ligne, une date. Ses cheveux bouclés masquent ses yeux noisette. Il sent que je l’observe, continue son travail, attend patiemment que je l’interroge. Je n’y manque pas, bien entendu ! Sur sa courbe, pour commencer. L’Herbe y monte à une vitesse vertigineuse. La bière y est stable. Les champignons hallucinogènes y tiennent une place non négligeable. L’histoire d’un fils de famille racontée par les drogues. Le roman d’un jeune homme pas rangé. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Aurélien ne l’était pas plus dix ans plus tard. Ni heureux, d’ailleurs, bridé par les conventions d’une famille trop rigoriste, de parents trop âgés, de frères trop conventionnels. La défonce entre le Messe et les rallyes, entre l’Université et La Libre Belgique.
-Tes parents viennent te rendre visite, cet après-midi ?
Comment pourrait-il en être autrement ?
- Ils ne savent pas que je suis ici.
Impossible. Je lui fait répéter sa réponse.
- Ils ne savent pas que je suis ici. Ils ne savent pas que je me suis drogué.
Ne savent pas ? Ou ne veulent pas savoir ? Je me saoulais, seule, dans ma chambre, à l’êge de quatorze ans. Mes parents, eux non plus, n’ont jamais rien remarqué. Est-ce donc si facile de cacher sa déchéance ? De cacher son désespoir ?
- Je ne vivais plus chez eux. Et même quand j’y étais... ils ne connaissaient pas les effets des produits.
- Ils auraient dû voir que tu n’allais pas bien !
Il les défend, bec et ongles. Je ne leur trouve aucune excuse. J’ai tort et je le sais. Les parents font ce qu’ils peuvent pour leurs enfants. Les parents font ce qu’ils peuvent de leurs enfants. Aurélien a tracé sa vie comme il l’entendait, rebelle, et pourtant pétri de leurs valeurs. Celles qui étaient miennes, autrefois.
- Ils sont comme ils sont, mais je suis seul responsable de ce qui m’est arrivé. J’ai beau être en froid avec eux, je ne peux pas leur faire porter le chapeau de mes fautes.
Ces valeurs qui font peser sur ses épaules un incroyable poids de culpabilité.
- Je ne leur reproche pas ton addiction. Je leur reproche leur aveuglement.
Fasse le Ciel que je sois moins fermée, moins bornée, moins aveugle, devant mes propres enfants ! Qu’ils osent me parler autant que me chérir ! Malgré mes erreurs, j’ai eu jusqu’ici bien de la chance. Qu’elle continue, mon Dieu ! Qu’elle continue !

Juliette, elle, paraît plus heureuse que jamais ce qui, entre parenthèses, n’est pas très difficile. Son fils, qui l’avait reniée, a repris contact avec elle.L’espoir renaît. Elle sifflote comme un petit oiseau. Elle aide Sébastien à dresser les tables, bien que ce ne soit pas sa tâche du jour. Elle discute avec lui de futilitésqui ne lui sont pas coutumières. Au dehors, les fanfares entament des airs populaires. Des personnages costumés arpentent les rues de la petite ville. Petit à petit, la foule se fait plus dense, plus gaie. Certains d’entre nous envisagent de rejoindre les fêtards, en toute sobriété, bien entendu, dès qu’auront commencé les « temps libres ». Pas moi. Nonseulement, je n’ai encore aucun « point de liberté », mais je ne tiens pas non plus à me mêler à la bande avinée du Carnaval. Je n’aime pas, je n’ai jamais aimé la foule. Elle me fait peur depuis toujours. J’imagine que ma petite taille, ma taille de Hobbitte, n’y est pas pour rien.


20. Chapitre 6.2
(par lambertine, ajouté le 01/08/09 21:24)


Et puis, et surtout, mes enfants seront là, seront auprès de moi, dès le début des temps libres. Je guête leur arrivée à travers la fenêtre.Je cherche leurs silhouettes parmi les déguisements bigarrés. Ma fille. Mes fils. Mon petit-enfant. Je déborde d’amour, d’inquiétude, d’impatience. Je ne vois plus mes cocuristes. Ni Aurélien, qui s’est remis aux Echecs en compagnie de son ami muet, ni Célestin déplaçant comme d’habitude les billes du Solitaire, ni Marie-Line, plantée devant la porte pour accueillir les visiteurs. Ni Damien. Ni les autres.
Je serre à l’étouffer mon bébé sur mon coeur. Ma Florentine déballe avec précautions une tarte au sucre brun trop appétissante. Frédéric rit en décrivant les nombreux soiffards qui séparaient la voiture du Centre. Aurélien observe d’un air dubitatif les autres pensionnaires. Mon Frédéric et mon Aurélien, pas leurs homonymes toxicomanes. Je leur raconte ma nouvelle vie et surtout j’écoute. Je les écoute mieux, sans doute, que je les ai jamais écoutés. Je suis heureuse de les voir heureux. Et sains.
Autour de nous, les fauteuils du salon se sont emplis, puis vidés. Ne restent au Centre que les pensionnaires sans visite, et les nouveaux sans points, tels que moi. Juliette, qui verse du café à son amant tout en le dévorant des yeux. Célestin, transfiguré par la présence d’une petite femme aussi brune que lui. Raoul, pour une fois volubile face à tois garçons très grands, très forts ; ses fils, qui ne lui ressemblent guère. Dominique, elle, erre comme une âme en peine. Seule, sans mari, sans enfants, sans amour.
- Elle est si petite, elle a l’air tellement perdue, fait remarquer mon benjamin, touché par la femme esseulée. Elle doit être bien courageuse pour entreprendre cette cure sans soutien.
Je n’avais jamais vu Dominique sous cet angle. Courageuse ? Il n’a pas tort, mon gamin. Courageuse, et sans doute bien plus forte, et bien moins bête qu’elle le croit. Ou qu’on lui a fait croire depuis sa naissance. Mon fils s’approche d’elle, engage la conversation. Elle rougit, bafouille. Se détend. Il plaisante, elle pouffe, puis s’en va, intimidée. Il revient, content de lui.
- Elle est gentille.
- La plupart des résidents sont gentils.
- Les gens gentils sont souvent blessés. Parce qu’ils sont souvent victimes des autres. Le monde est pourri. Seules les crapules tirent leur épingle du jeu.
Frédéric regarde Célestin en fronçant les sourcils, courroucé par l’intrusion de cet inconnu dans le cercle familial. Le jeune homme, lui, a déjà rejoint sa mère.
- Qui est-ce ?
- Je ne sais pas. Pas vraiment. Un gamin, qui est arrivé le même jour que moi. Un drôle de gamin.
Mon fils se braque. Un gamin ? Célestin doit avoir à peu près son âge.
-Mais tu es mon gamin, mon chéri ! lui dis-je en l’embrassant sur la joue. Tu seras toujours mon gamin.
Le petit Noé se met à pleurer. Il a faim. Sa mère, ma fille, part à la recherche d’un endroit discret, où allaiter. Je l’accompagne dans un coin sombre du restaurant. Tout en donnant le sein à son fils, elle fixe Aurélien, toujours pris par sa partie d’Echecs.
- Je connais ce garçon.
Je ne suis en rien étonnée. Même génération, même milieu social d’origine, l’étonnant serait qu’ils ne se soient jamais rencontrés.
- Je ne me souviens plus de son nom. C’est un cousin d’Astrid.
Astrid, aristocrate, richissime. Témoin de Florentine, lors de son mariage.
- Qu’est-ce qu’il fait ici ?
- La même chose que moi.
Le soir tombe. Florentine rajuste son soutien-gorge, s’en va échanger quelques mots avec le jeune joueur d’Echecs.
- Ne le dis à personne, entends-je de loin. Pas encore...
La honte.
Moi aussi, j’ai honte d’être ici.
- Je suis fier de toi.
Mon Aurélien m’enlace et m’embrasse. Me réconforte.
Je suis heureuse, mais pas fière de moi.
Quand retentit un cri de désespoir.




21. Chapitre 6.3
(par lambertine, ajouté le 07/08/09 17:43)


Juliette pleure. Juliette hurle. Juliette tente de retenir son amant, son amour. L’homme ne se retourne pas. Il s’en va. Il la laisse. A genoux, vivante image du désespoir, elle s’accroche à lui. Elle le supplie, sans résultat. Elle reste, hébétée, devant la porte close. Se met ensuite à courir vers l’escalier qui mène à nos chambres.
- Je m’en vais. J’arrête.
- -Non.
Sébastien a tout entendu. Il attrappe son amie par le bras. Il lui parle doucement, argumente. Elle le repousse.Elle n’entend plus. Elle est perdue dans son chagrin. Elle monte dans sa chambre. Je la rejoins.
- Que vas-tu faire ?
- Partir
Ca, je l’avais compris. Mais partir où ?
- Chez moi. Auprès de lui. Il m’a donné le choix. Lui ou la Cure. Lui ou mes fils. Et je l’aime. Je l’aime tant !
- Il n’en vaut pas la peine.
Elle referme la fermeture éclair de son sac d’un coup sec, et me plante là. J’ai froid. Je n’aime pas particulièrement Juliette. Elle n’est ni intelligente, ni courageuse. Mais elle est un être humain. Un être humain fragile.
Un être humain qui souffre.
Un être humain qui a besoin d’aide.
Un éducateur vient vers elle. J’imagine, naïve, qu’il va la retenir. Il fait noir. Elle n’a pas d’argent.Les bus ne roulent plus. Mais elle n’en démord pas. Elle veut s’en aller. L’homme ne fait aucun effort pour la retenir.
Célestin s’est planté devant la porte. Il dévisage Juliette de ses yeux sombres et tristes.
- Tu le veux vraiment ?
- Laisse-moi.
- Tu le veux vraiment ? Tu vas faire une belle connerie.
- Oui. Je le veux vraiment. Laisse-moi, j’ai dit.
Il lui tend la main. Elle finit par la prendre, tremblante. Elle sursaute.
- Pour une chambre, et un billet de train. Ce soir, l’argent de la came n’ira pas à la came.
Il s’en retourne vers sa mère. Juliette, elle, s’enfonce dans le tourbillon du Carnaval et disparaît dans la pénombre.
Je suis abasourdie. Pas par le départ de la couturière, auquel chacun s’attendait peu ou prou, mais par les conditions dans lesquelles il s’est déroulé. Elle s’en est allée seule, dans la fête, dans la nuit, sans autre argent que l’aumône d’un petit drogué, dans l’indifférence générale. Dans l’indifférence de l’Equipe, surtout.. Qui me dérange. Qui me choque.Non-assistance à personne en danger.
Je retrouve mes enfants, qui ne comprennent pas ce qui s’est passé. Je tente de le leur expliquer. Ce serait plus facile si je le comprenais moi-même. Nous parlons encore. Nous nous embrassons.
Ils me quittent pour le monde réel.
Je me retrouve seule parmi mes semblables qui reviennent, groupe après groupe, de la fête populaire. Qui époussettent les confetti qui recouvrent leurs vêtements, et ramènent avec eux l’émotion du dehors et des flocons de neige.
Je n’ai pas faim. Je traîne les pieds jusqu’au restaurant qui n’est qu’un réfectoire. J’avise une chaise vide, et je m’assieds. Je suis la seule femme à la table. La seule « plus de trente-cinq ans ». Vieille, quoi, au milieu de ces jeunes hommes, à côté de Célestin qui se sert un verre d’eau, et rien d’autre, avant de me servir à mon tour, et d’attendre.
- Tu ne manges rien ?
Il hausse les épaules en repoussant son assiette vide.
- Je n’aime pas manger froid.
La charcuterie est pourtant appétissante.
- C’est froid, c’est tout. Je...
Il ne va pas plus loin. Je ne le force pas.
- Combien ?
J’ai un peu honte de le lui demander, mais ne peux m’empêcher d’éprouver cette curiosité malsaine.
- Ce qu’il faut pour une nuit d’hôtel, et un billet de train. Tu aurais voulu qu’elle couche dehors ?
Il sait ce que c’est, lui, de coucher dehors, sous la neige.
- Tu as de l’argent ?
De l’argent qui ne s’est pas évaporé en cauchemars futiles...
- Pas de l’argent de la came, même si j’ai dit le contraire. J’avais un compte-épargne. Heureusement, je l’ignorais quand... enfin, quand tu sais quoi. Je l’ai vidé avant d’entrer ici. Je n’ai pas envie que cet argent soit saisi pour payer mes amendes.
Il me montre une liasse de billets de 50.
- L’Etat n’a pas besoin de mes sous. Juliette, si.
- C’est gentil de ta part.
Je suis sincère. Le gamin a bon coeur, et je le lui dis. Il ne le prend pas très bien.
- Non. Ce n’est pas gentil. C’est normal. Et je n’ai pas donné grand chose. D’ailleurs, je n’ai pas grand chose. A peine pour deux semaines d’Héro.
Je soupire. Quel gaspillage. Quel gâchis financier. Et surtout, quel gâchis humain !
- Je pourrais faire vivre ma famille pendant trois mois, avec ton « pas grand chose ».
Il détourne son regard du mien. J’ai l’impression qu’il va se mettre en colère. Mais non. Il me répond d’une toute petite voix, triste et posée.
- Je sais Moi aussi. J’aurais pu acheter une maison à Maman, avec ce que j’ai dépensé pour la came. Mais s’il n’y avait pas eu la came, je ne l’aurais pas gagné non plus, ce fric.
Gagné ? Mendié, volé, ou... ?
Je ne demande pas. Je ne demande rien. Il reprend :
- L’argent que j’ai dans ma poche, Maman a mis vingt ans à l’économiser pour moi. Je ne veux pas le perdre à cause de mes conneries. Et jamais, jamais, tu entends, je n’en dépenserai un cent pour mes crasses.
Il s’excite, tout à coup. S’agite sur sa chaise. Je pose la main sur son bras. C’est interdit, et je m’en fiche.
- Calme-toi. J’ai compris. Jamais pour tes crasses, mais bien pour aider une femme en détresse.
Il opine du chef. Je lui sers un verre de lait.
- Bois au moins ça. Que tu aies quelque chose dans le ventre.
Il s’exécute, mais ne daigne pas toucher à la moindre tranche de pain, ni de jambon.


22. Chapitre 7
(par lambertine, ajouté le 07/08/09 17:47)


Je suis assise dans un autocar à côté de Delphine.Elle ne pipe mot, ce qui m’arrange. Elle écoute, comme tous les passagers de sa génération, et quelques autres de la mienne, de la musique sur son lecteur MP3. Cette invention est une bénédiction pour les introvertis de notre espèce, leur épargnant la lourde tâche de tenir une conversation. Moi, je contemple le paysage qui défile. Indéniablement beau.Très beau. Boisé. Les viaducs jetés par-dessus les précipices ne l’abîment pas, mais lui ajoutent une touche bienvenue de modernisme incongru. Le temps passe vite. La route n’est pas longue, vers notre destination. Le groupe « loisirs » nous a préparé, comme activité du week-end, ou plutôt du Mardi Gras, la visite guidée d’une ancienne mine de charbon. Intéressant, en perspective.
Première étape : enfiler une veste de mineur par dessus notre manteau d’hiver. J’en trouve une, miracle, assez large pour moi . Je n’ai aucun mal non plus à me procurer un casque adapté à ma queue de cheval. Deuxième étape : nous entasser dans l’ascenseur qu’empruntaient autrefois les travailleurs du charbon. Troisième étape : écouter attentivement les explications nostalgiques d’un mineur retraité au savoureux accent flamand. Nous le suivons à travers les sombres boyaux, projetés dans la vie rude et périlleuse des ouvriers. Stefano, bouleversé, se met à sanglotter, appuyé à un wagonnet. Celestin vient lui parler, doucement, lui entoure les épaules de son bras. Je m’éloigne. Les larmes du garçon ne me regardent pas. Julie, si. Elle est éducatrice, responsable de notre tenue et de notre respect du règlement. Elle interpelle les jeunes gens d’un ton sec. Transgression. Il est interdit de consoler un ami affligé autrement que par des mots. « Bullshit » marmonne Célestin, fusillant du regard la jolie Julie. « Rien à cirer d’un règlement pareil ». Honoré fronce les sourcils. Moi, je ris sous cape, tout en me demandant ce qui a pu toucher à ce point le jeune métallo.
Je l’apprends au retour. Les deux gamins, assis derrière moi, discutent sans pudeur, évoquant leurs grand-pères respectifs dont les familles, 70 ans plus tôt, avaient fui, laquelle l’Italie, laquelle l’Espagne, le fascisme et la dictature. De leurs grand-pères qui s’étaient retrouvés ouvriers mineurs sous la terre du Nord et d’une liberté trop précaire. La guerre, la Résistance, le communisme et la Victoire. Un monde petit-bourgeois. Le mariage. Le militantisme. Les enfants. Qui la fortune. Qui la misère. Qui la ruine. Et eux, au bout du voyage, gamins des rues à l’orgueil intact, n’ayant pour aventure que les paradis artificiels.
- Je m’en vais demain.
Stefano a pris sa décision. Une décision mûrie, réfléchie. Aucun mot de son copain ne peut le convaincre de rester.
- Je ne veux plus du shit, ni de la coke, ni d’aucune de ces salopperies. Mais je ne resterai pas un jour de plus dans ce Centre. J’irai ailleurs. J’arrêterai autrement. Je ne sais pas comment, mais j’y arriverai. Viens avec moi.
- Je ne peux pas.
- Si, tu peux ! Au Centre, ils te briseront. Pire, ils te changeront. Ils feront de toi un petit-bourgeois égoïste et conformiste. Abstinent peut-être, mais sans âme.
- J’ai besoin d’arrêter, Stefano. Pour Maman. Pour la petite. Pour moi. Je suis fatigué. Trop fatigué pour continuer à vivre dans la marge...
J’ai besoin d’arrêter. Pour mes enfants. Pour Noé. Pour moi. Je suis fatiguée, moi aussi.
- ... Trop fatigué pour continuer à vivre tout court, je crois. Mais je le dois. Pour Maman. Pour la petite. Surtout pour la petite. Alors je dois rester. Je n’ai plus la force d’aller ailleurs.
- Arrête ! Je ne te forcerai pas. Mais tu dois vivre. Tu dois vivre, tu entends, et pas seulement pour la petite. Pour toi. Parce que tu en vaux sacrément la peine. Mais ne change pas, Célestin. Ne deviens pas un de ces bourges à la con. Garde ton âme. Reste toi.
Oui, gamin, reste toi !

Stefano s’en va dès le lendemain. Au petit matin, sans esclandre. Discret, comme son court séjour au Centre. A mon grand étonnement, il vient m’embrasser.
- Tu es une chic fille, Diane. Une meuf qui en a. Reste toi.
Reste toi, moi aussi ! Je promets. Que puis-je faire d’autre ?
- Prends garde à toi, Stefano.
- T’inquiète. Ca ira. Bien. Mieux qu’ici.
Il hésite. Comme s’il voulait me demander un service. Une faveur. Il se lance.
- Veille sur mon pote, si tu veux bien. Il a besoin qu’on l’aide. Il tiendra pas tout seul.
- Je sais. J’essaierai, mon garçon. J’essaierai. Je te le promets.
Il prend sa valise, rejoint sa mère derrière la porte. S’en va. Pour toujours. Sébastien le regarde avec avidité, envie. Lui aussi voudrait. S’en aller. Fuir cet endroit. Rejoindre la vraie vie.
Célestin a retrouvé son Solitaire.
La neige fond. Le temps se réchauffe. La pelouse devient marécage.
- J’aimerais que les arbres aient des feuilles, fait Damien derrière moi. Je n’aime pas les arbres sans feuilles.
Nous nous appuyons à la balustrade, et contemplons le jardin inférieur, celui où personne ne va jamais.


23. Chapitre 8.1
(par lambertine, ajouté le 09/08/09 06:35)


Sous-groupe des Bleues. Des femmes. Nous parlons de nous. De nos problèmes de femmes. Ou de toxicomanes. « Nous », mais pas moi. Je n’ai rien à dire. Rien encore. J’écoute. Delphine se trémousse sur sa chaise. Est-ezlle boudeuse, ou mal à l’aise ? Que ressent-elle pour Pierrot, et leur relation va-t-elle être évoquée ici ? Analysée, plutôt. En couple, chacun de leur côté. Elle a une petite fille, qui vit chez sa grand-mère. Lui a eu le choix : le Centre, ou la prison. Héroïne, cocaïne, ils sont accros. Accros à la drogue, à la vie nocturne. L’un à l’autre, depuis peu. L’éducatrice, sèche, dure, réprimande la jeune femme. Elle n’a rien à promettre, qu’une vie de déchéance. Elle rejoue un scénario déjà joué deux ans plus tôt, en compagnie de son précédent partenaire, rencontré ici même. Elle n’a pas changé. Elle n’est pas fiable. Pas contractuelle. Son abstinence est en danger. Sa liaison la rend improbable. Impossible. Elle ne comprend pas pourquoi et, je l’avoue, moi non plus. Si la vie commune de deux toxicomanes profonds me semble propice aux rechutes, un soutien mutuel à l’intérieur du Centre ne serait-il pas bénéfique à la réussite de leur cure ?Ou l’Equipe se place-t-elle sur le plan de la morale, et condamne-t-elle les relations extraconjugales ? Je suis dubitative. Le sexe est ici omniprésent, même si la conclusion charnelle est rare, vu les risques encourrus. Les revues de charme circulent entre les lits des garçons, ainsi que des hommes faits, d’ailleurs. Les femmes comparent les atouts respectifs des jeunes étalons en puissance. Les plaisanteries les plus courantes tournent autour de la gaudriole. Nombre de conversations dévient dans un sens que la morale chrétienne réprouve. Plus sérieusement, les résidents, privés de tout contact physique durant de longues semaines, ressentent un manque qui n’est ni d’alcool , ni de drogue. Particulièrement les jeunes gens en pleine vigueur. Et l’Equipe n’a visiblement trouvé aucun paliatif à cette situation visiblement malsaine. D’où la multiplicité de relations privilégiées amoureuses entre filles et garçons, comme delphine et Pierrot.
Si nous n’avons pas la liberté d’agir, il nous reste celle de parler. De parler en groupe de thérapie. Les tabous n’y ont pas cours. Que du contraire ! Nous n’entrons plus seulement dans la vie de Béatrice et Marie-Line, mais dans leur lit conjugal. Evocation de l’amour, où le désir fait place à la maladie, à l’impuissance, au désintérêt. Au chagrin. La jeunesse est loin, tout comme la passion a depuis longtemps fait place à l’habitude, aux soucis d’argent, aux ennuis professionnels. Parfois, l’amour physique n’est pas plus présent dans la vie extérieure qu’au centre. Le Vide représente mieux que tout la vie intime de mes compagnes. Et la mienne, pour d’autres raisons. Quoique je connaisse trop bien, moi aussi, la concurrence de cette implacable maîtresse que peut être le travail. Les larmes ne sont pas absentes de ces témoignages sans équivoque, qui nous renvoient les unes aux autres. L’éducatrice a l’art d’à la fois inspirer confiance, et d’appuyer là où ça fait mal. Comme tous ses collègues, j’imagine.

Comme ses collègues qui, le lendemain, analysent la courbe de consommation de Raoul.
Le postier ne s’expose qu’avec grande réticence. Les questions, de l’Equipe comme des résidents, le blessent visiblement.Rétif, il se braque, tergiverse, n’évoque qu’avec parcimonie ses dettes et son épouse trop secrète.Les éducateurs ne cachent pas leur mécontentement. Lui pense terminer l’épreuve par un « No comment » cinglant. Fin de l’épisode. Ou pas. Sa cure ne fait que commencer, et Thomas a la mémoire longue selon Honoré, notre vétéran.

Et si présenter sa courbe ne ressemble guère à une partie de plaisir, lire son roman de vie peur donner lieu à plus de difficultés encore. Dominique en fait l’expérience amère. Dominique, éternelle victime consentante prenant sans cesse la défense de sa bourelle. Non son aînée, comme elle l’affirme haut et fort, mais cette mère étouffante, infantilisante, méprisante aussi. « Il faut te protéger, ma fille, car sule, tu ne vaux rien », voilà l’idée qui lui dictait sa conduite, transformant aux yeux de sa fille une banale dyslexie en infirmité insurmontable. Elle me rappelle ma tante. J’essaie de le lui dire, mais me fais rabrouer. Tout le monde abonde dans son sens. Suis-je un monstre, de vouloir casser cette image maternelle idéalisée ?
- C’est sa Maman, chuchotte Célestin dans mon dos.
Oui, c’est sa Maman. Et alors ? Dominique n’a plus vingt et un ans, mais quarante-huit ! Il serait temps pour elle de prendre son envol. De comprendre que ses parents étaient loin d’être parfaits. Que personne ne l’est.
Même pas moi. Surtout pas moi qui, pour le coup, ai royalement manqué de la psychologie la plus basique en prenant ma cocuriste à rebrousse-poils sur ce sujet plus que sensible. Elle m’en veut, Dominique, plus qu’un peu, d’avoir voulu casser son icône.
- Personne, me lance-t-elle, mauvaise, ne dira du mal de ma Maman. On n’en a qu’une, de Maman !
Elle a raison, et tort, et moi aussi. Et tant pis. Je me retrouve encore une fois prise en défaut d’humanité, d’empathie. A certains moments, je me fais horreur. A certains moments, je déteste avoir raison.


24. Chapitre 8.2
(par lambertine, ajouté le 09/08/09 06:38)


Pas question de me morfondre pour autant. Cela ferait sourire n’importe quel habitant de l’extérieur, mais j’ai du travail. Je me sers un café.
- Ca non plus, ce n’est pas bon pour ce que tu as.
Cette fois, il m’irrite, le gamin !
- De quoi je me mêle ? Tu n’es pas mon ange gardien !
Surpris par ma réaction brutale, il ouvre la bouche, mais aucun mot n’en sort. Il tourne les talons, s’enfuit à pas rapides vers le salon et son sempiternel Solitaire. Je me traite d’imbécile. Je m’en veux, mais tant pis.
J’ai du travail.
Je croyais qu’il me serait difficile de tracer ma courbe, de me souvenir de mes consommations quotidiennes d’alcool, de sédatifs, de solvants et autre cannabis au fil de ma vie. C’est le contraire. Simple. Facile. Tout me revient. Mes guindailles d’étudiante. Ma biture à Moscou.Mes joints dans les toilettes de l’Université. Mes fêtes au champagne. Mes soirées en solitaire devant un mini-bar d’hôtel 5 étoiles. Je jongle avec les bics, et la courbe tricolore prend forme.

- Qu’est-ce qu’on mange ?
- Pizza-salade, répond Damien, qui est « cuisine 1 » ce soir-là.
Je relève la tête pur voir les yeux bruns de Célestin s’éclairer. Enfin, un repas du soir appréciable !
- Ne t’emballe pas trop vite, le prévient le cuistot d’une journée. Elles ne sont pas très grandes, les pizzas. Et il n’y en a qu’une par personne.
Peu importe, c’est chaud, et il adore ça. Quant à moi, j’ai trouvé le moyen de me faire pardonner ma mauvaise humeur. Une demi pizza, ce n’est rien, et pourtant, c’est beaucoup parfois. Celle que je glisse devant le jeune garçon me vaut le plus beau des sourires.
- Et toi ? s’inquiète-t-il malgré tout.
- Une demi me suffit largement. Comme tu me l’as déjà fait remarquer, je suis au régime. Toi, tu aimes ça et, pour une fois, tu souperas à ta faim.
Il mord à belles dents dans la pâte croustillante. Son appétit fait plaisir à voir. Lui aussi, pour une fois drôle, volubile. Sympathique.
- Tu dois me prendre pour un enfant gâté. Tu sais, j’aimais bien les tartines, avant. Mais depuis que je suis à l’hôpital, ce n’est pas que je ne veux plus en manger...
- ... c’est que tu n’y arrives plus. J’ai compris. Ce n’est pas un caprice de ta part.
Pour toute réponse, il m’embrasse rapidement, impulsivement sur la joue, et ne dit plus rien. C’est un vieil Allemand distingué qui monopolise la parole, et tente de nous convaincre d’assister à son atelier « golf au grand grenier » Remplacer les greens empelousés par du balatum ? Drôle d’idée, à première vue, qui pique ma curiosité. J’avoue que c’est celle-ci qui me pousse à monter les quarante-quatre marches et à essayer, vaille que vaille, pendant près d’une heure, d’envoyer la petite balle blanche dans un trou électronique, qui émet un drôle de bruit en la renvoyant au joueur. J’essaie, je réussis, je rate. Je m’amuse au début, puis trouve le temps long. J’observe les autres joueurs, tous jeunes, mis à part Hermann, le moniteur improvisé, qui porte beau ses soixante-sept printemps. Il corrige, sérieux comme un pape, la position des mains de Frédéric sur le club. Il apprécie la précision de Delphine, visiblement habituée aux greens. Il explique à Aurélien la différence entre les balles de « practice » et les balles de jeu.
- Ce sont des balles d’occasion, constate Célestin, en frappant l’une d’elle, et en réussissant son coup.
- Oui, reconnaît l’Allemand. Comment le sais-tu ?
- Facile. Un seul sac, et des balles de différentes marques, et pas neuves. Je me suis acheté un équipement complet, quand j’étais gamin, en revendant des balles perdues que je récupérais un peu partout.
Frédéric se moque gentiment : « Quant tu étais gamin ? Parce que tu ne l’es plus, peut-être ? »
Hermann, lui, ne rit pas. Il traverse le grand grenier en diagonale, dépose son engin diabolique, revient et appelle le garçon.
- Observe ma trajectoire. Ensuite, à toi.
Il rate l’objectif, comme il s’y attendait. Le sol du grand grenier est loin d’être lisse et plat.
- Hole in one ! jubile Célestin, qui, lui, réussit sans difficulté apparente.
Piquée au vif, Delphine essaie à son tour. Echoue. Recommence. Réussit au troisième essai. Rien de tel qu’un zeste de compétition pour réchauffer l’ambiance. Frédéric s’y met. Puis Aurélien. Ils s’amusent. Ils disposent sur le balatum qui un pull, qui une farde, qui une chaise pour créer des parcours de plus en plus personnalisés. Chacun joue sa balle. Celles-ci se mélangent. Un joyeux capharnaüm déride tout ce petit monde, même le sérieux Hermann qui en perd son latin. Bon an, mal an, la soirée semble tout sauf ratée.
Mais elle n’est pas terminée ! De retour au restaurant, Aurélien se fait intercepter par Julie, mécontente.


25. Chapitre 8.3
(par lambertine, ajouté le 09/08/09 07:04)


- Tu es « Loisir 1 » ?
- Non. « Loisir 2 ». « Loisir 1 », c’est Célestin. Je suis beaucoup trop bordélique pour...
- Peu importe. Où est-il ? Je vous cherche partout depuis une heure !
Ce n’était pourtant pas bien difficile de savoir où nous étions, la liste des participants à l’atelier « golf » étant, comme le veut le règlement, affichée aux valves.
- Je n’en sais rien. Il devrait arriver. Nous étions ensemble au Grand Grenier.
- Il y a intérêt. Et toi, reste ! Tu es coresponsable de ce travail bâclé.
Le jeune homme ne comprend pas. Célestin et lui ont remis, comme convenu, le programme de l’activité du samedi à l’éducateur de service.
- Mais où reste donc ce petit bon à rien ?
Il descend quatre à quatre l’escalier, rayonnant.
Pas pour longtemps.
- Les autres sont en bas depuis dix minutes. Où traînais-tu encore ?
- J’aidais Hermann à tout remettre en ordre, se défend le garçon.
Ajoutant malencontreusement : « Pourquoi ? Je ne pouvais pas ? »
Julie se fâche, à présent. L’insolence de Célestin lui vaudra l’Aquarium le lendemain. Puis, elle étale sur une table les papiers concernant le bowling du samedi.
- Vous ne remarquez rien ?
Les jeunes gens se regardent, haussent les sourcils, grimacent d’incompréhension. Tout est là, signé par Camille.
- Nous avons même obtenu une réduction de 10 € sur le tarif de groupe, argumente Aurélien. Enfin, Célestin a obtenu. Camille était super content.
- Et les équipes ?
Ils se regardent à nouveau. Quelles équipes ?
- Cinq pistes. Cinq équipes. Vous formez les équipes. Et vous serez transgressés demain pour avoir remis votre travail en retard.
Célestin serre les dents pour ne pas répondre. Son compagnon me jette un regard désabusé en haussant les épaules. Personne ne les avait avertis de ces « équipes » à former. Ils s’imaginaient, pauvres naïfs, que chacun pourrait jouer avec les partenaires de son choix.
Ils vont travailler jusqu’à ce que Julie accepte enfin leur proposition, c’est à dire jusqu’à l’extinction des feux.


26. Chapitre 9.1
(par lambertine, ajouté le 12/08/09 20:38)


Sébastien va mal. Il s’ennuie, se morfond, ne pense qu’à deux choses : boire, et s’en aller. Je le soupçonne, et je ne suis pas seule dans le cas, d’avoir demandé à sa mère de le ramener chez elle. Chez elle, où il s’envoyait de l’héroïne dans les veines sans éveiller le moindre soupçon. Pensez donc ! Elle était si heureuse d’avoir un fils gentil, calme, qui préférait les livres et les maquettes aux beuveries entre copains. Aveuglement, encore et toujours. Ici, depuis le départ de Juliette, le garçon s’éteint un peu plus chaque jour. Sa volonté de guérir s’étiole comme neige au soleil. Oublier. S’évader. Chope, ou vodka, peut-être ? Mohammed, l’ancien taulard, le père désenfanté par la justice lui fait la morale. Les « crasses » ne lui apporteront que du malheur. A 23 ans, sa vie ne fait que commencer. Son casier judiciaire est vierge. Son corps encore en bon état de fonctionnement. Il présente sa propre vie en exemple négatif : prison, divorce, maladie. Perte, surtout, de la garde de ses jeunes enfants. Sébastien a la possibilité d’éviter tout ça. En s’accrochant. En arrêtant.
- Et le bowling, ça défoule, non ? Tu es doué ?
Le jeune homme reconnaît que, oui, il est doué. Très doué, même. Qu’il compte bien gagner, d’ailleurs.
- Dommage, soupire-t-il, que nous ne soyons pas dans la même équipe, toi et moi.
- Dommage que nous ne puissions pas choisir nos partenaires, tu veux dire ! Enfin, l’essentiel est de s’amuser, non ?
Ce n’est pas l’avis de Marc, l’éducateur de service, qui tombe sans prévenir sur un Aurélien somnolant dans un des fauteuils mous du salon.
- Tu changes d’équipe avec moi.
- Hein ? bâille mon jeune ami en se frottant les yeux.
- On ne dort pas dans le salon. Transgression. Et tu changes d’équipe avec moi. Je tiens à garder ton copain à l’œil.
Je me crispe, me retiens d’intervenir. Ces remarques désobligeantes à l’égard de Célestin, la manière insistante qu’a l’Equipe de lui faire sentir qu’il est indiscipliné, dangereux, même quand il dépense toute son énergie à accomplir un travail impeccable et à se comporter en garçon modèle commence à m’irriter. A m’irriter grandement.
Aurélien se contente de soupirer un « C’est pas juste » qui agace l’éducateur.
- Juste, pas juste, ça m’est égal. Je n’ai aucune confiance en ce petit voyou. Il me semble qu’en plus il déteint sur toi. Fais attention. Tu es ici pour devenir abstinent. Pas pour tomber dans la délinquance.
Le jeune homme baisse la tête. Lorsqu’il annonce la nouvelle à son camarade, celui-ci, résigné en apparence, la prend mieux que lui. Que moi aussi, de plus en plus furieuse. Ils n’arriveront à rien avec ce gamin s’ils ne gagnent pas sa confiance. Et ils ne s’y prennent pas de la meilleure façon qui soit, bien au contraire !
A l’appel de mon nom, j’apprends que je jouerai en compagnie de Marie-Line, de Jean-Marc et de Fabien. La seule chose que j’espère, c’est de ne pas trop me ridiculiser. Pari perdu ! Je soupèse les différentes boules, je choisis une « N° 10 ». J’introduis mes doigts dans les trous prévus à cet effet. Je regarde les quilles. Je vise, je cours et je… glisse. Je lâche la boule. Je m’étale sur le dos. Une fois mon souffle récupéré, je m’esclaffe. Moyen de faire autrement ! Mes compagnons, rassurés, se moquent de moi à leur tour. Sauf l’éducateur, qui me passe un savon. Ma boule, elle, a piteusement atterri dans la rigole. J’ai bel et bien été ridicule. Il ne me reste qu’à abandonner, ou à persévérer. Ce que je m’apprête à faire quand Célestin m’ôte la boule des mains, m’en donne une « 12 » plus lourde, et me prévient :
- La piste est cirée. Si tu cours dessus, tu glisses. Et tu tombes. Ne cours pas. Reste statique, vise les quilles, et lance.
Je suis docilement ses conseils. Et envoie à nouveau la boule dans la rigole. En toute franchise, je ne suis pas douée. Fabien non plus. Par contre, Jean-Marc et Marie-Line m’étonnent. La bourgeoise classieuse et le bibliothécaire à lunettes se révèlent dignes concurrents des jeunots de la piste d’à-côté. Piste où Marc rivalise d’adresse avec Célestin et Sébastien. Plus loin, Aurélien et Mohammed m’enlèvent une part de mes complexes, Honoré ne se débrouille pas trop mal, Delphine se bat pour pulvériser les records des garçons. Nous oublions nos craintes, nos tensions, même quand le serveur nous apporte nos consommations sans alcool. Après tout, le Coca light lemon n’est pas une boisson désagréable. Et j’ai réussi à renverser quelques quilles. Oh, très peu ! Juste assez pour ne pas rentrer « capot » tout en restant bonne dernière. Cette place de lanterne rouge étant peut-être due à mon manque d’attention. Car le manège qui se déroule sur la piste voisine attire obstinément celle-ci.
Marc a été distancé par Célestin, Sébastien, et le gros Martin, dont les scores, très proches, surpassent largement ceux ces autres résidents. Mais si ses deux compagnons continuent à accumuler les « strike » et autres « spare », mon jeune ami, lui, ne renverse plus à chaque lancer qu’une ou deux quilles. Je commence à me poser des questions, à me demander à quel jeu il joue. Ce n’est pourtant pas bien compliqué à deviner. Ce devient même limpide lorsqu’il proclame les résultats de la « compétition amicale ». Premier : Martin. Deuxième : Sébastien. Troisième, au grand étonnement de tous : Marie-Line. Dernière, à l’étonnement de personne : moi.


27. Chapitre 9.2
(par lambertine, ajouté le 12/08/09 21:57)


- Pas terrible ! se moque Célestin sur le chemin du retour. Si tu écoutais les conseils…
Je lui rétorque que s’il n’avait pas triché, il aurait terminé premier.
- Comment veux-tu tricher au bowling ? fait-il avec un sourire complice.
- En faisant de mauvais scores exprès, pour laisser gagner quelqu’un qui va mal.
Il hausse les épaules. Il n’a rien fait, ou pas grand-chose. D’ailleurs, personne n’a rien remarqué, et c’est très bien comme ça.
- Moi, j’ai vu. Tu es quelqu’un de bien, Célestin. Et tu es doué, comme pour le golf et la chanson. Et pour des tas d’autres choses, je crois.
- Laisse tomber.
Je suppose qu’il va s’enfuir, mettre fin à la conversation. Je suppose mal.
- J’aime la musique. Quant au golf ou au bowling, pour moi, c’est facile. Je sais viser. C’est naturel. Je pourrais devenir un bon sniper. Sauf que je n’ai aucune envie d’être un sniper.
- Naturel ? Explique…
Il réfléchit. Hésite un peu. Ce qui semble naturel est toujours difficile à expliquer.
- C’est comme ça. Je regarde, je me projette, et je deviens la cible. Je ne sais pas, moi… je fusionne avec elle. Même pas dans ma tête. Dans mon corps. Si tu me donne un arc, un javelot, ou une boule de pétanque, c’est pareil : je tire, et je touche.
- Tu es un peu sorcier, alors ?
Il se braque. Pourquoi ?
- Tu n’es pas drôle. Je suis comme tout le monde. Juste comme tout le monde.
Pour un peu, il se mettrait à pleurer. J’ai gaffé. Encore. La réflexion était pourtant bien anodine. Je voudrais réparer mon erreur, dire au garçon qu’il n’y a aucune honte à surpasser les autres, à être différent. Je le voudrais, mais je ne le peux pas. J’ai trop souffert moi-même, dans ma jeunesse, d’être différente, d’être trop brillante, trop intelligente, trop douée en tout, pour pouvoir le convaincre. Et ça ne m’a pas empêché d’échouer sur toute la ligne. Je ne dis plus un mot. Lui non plus.
Aurélien vient me retrouver, plus tard, au salon.
- Ne t’inquiète pas. Célestin est parfois bizarre, mais il ne t’en veut pas, bien au contraire. Il est crevé, et à cran, à force.
Je le rassure. Je n’ai aucun problème avec son compagnon de chambre. Je l’aime bien, maintenant. Mais j’ai quelquefois l’impression de le blesser sans savoir pourquoi.
- Et qu’entends-tu par « à force » ?
- A force de se faire transgresser à tout bout de champ. Pour tout et pour rien. Genre les équipes de bowling, alors que personne ne nous a averti de ce que nous devions faire.. Ou la fermeture de ce soir, pour une minute de retard à la gym. Par ma faute, en plus. Tu n’as rien remarqué ?
Bien sûr que si, j’ai remarqué. J’en ai été exaspérée. J’ai dû plusieurs fois me retenir d’intervenir.
- On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Parti comme c’est, il ne leur parlera pas, Diane, pas du tout. Et Dieu sait qu’il en a besoin !
J’ai envie de dire « pauvre gosse », mais Célestin n’aimerait pas ça. Je le comprends. Vraiment.
Assise dans un des fauteuils mous, j’essaie vainement de lire. J’arrive à peine à me concentrer. Je suis ici, je dois rester, je veux rester et réussir. Mais je ressens un malaise persistant, dû certainement au fait qu’au Centre, le moindre détail prend une importance plus que considérable. Parfois vitale, au sens propre du terme.
La conversation de Mohammed et Sébastien finit par me tirer d’un livre dans lequel je n’ai jamais pu entrer. Le gamin jubile. Il a été deuxième au bowling, et il s’en va demain. Son ami essaie à nouveau, sans succès, de le convaincre de rester. Martin, le héros du jour, les rejoint, les invite à sortir avec lui et un jeune homme du nom de Joffrey, qui entame sa dernière semaine de cure, en point « 7.2. ». Pour faire bon ménage, il m’invite aussi. Sortir. Aller prendre un verre. Vivre normalement pendant deux heures. Je suis tentée. J’en ai envie. J’en ai très, très envie. Je manque d’accepter, puis je refuse.
- Je suis fatiguée, et je n’ai pas d’argent.
Je viens d’apprendre que la Mutuelle n’a toujours pas reçu mon certificat d’incapacité de travail. J’ignore quand je toucherai mes indemnités. Je ne veux pas dépenser inconsidérément le peu qui me reste.
- On te paiera tes verres, insiste Mohammed.
Mes verres de Schweppes tonic ou de Coca light lemon…
Je tiens bon. Je suis vraiment fatiguée, et mon dos me fait mal. Conséquence stupide d’une chute stupide. Comme s’il existait des chutes intelligentes ! Et comme je suis plus têtue que le truand marocain, fort agréable au demeurant, il renonce. Lambert, venu me demander si j’étais intéressée par une nouvelle partie de bowling, suivie d’un Quick, ou plutôt d’un Quick précédé pour la forme d’une partie de bowling, renonce lui aussi. Tout comme Jacob, le joueur d’Echecs quasi muet, renonce à entraîner Célestin dans leur orgie de hamburgers.



28. Chapitre 9.3
(par lambertine, ajouté le 13/08/09 00:16)


Nous restons donc peu nombreux au Centre. Gervaise peint sur verre des personnages d bandes dessinées. Jean-Marc lit un traité philosophique. Béatrice résout un problème de mots croisés. Aurélien propose à Célestin une partie d’Echecs.
- Tu nous observes souvent, Jacob et moi. Tu joues ?
- Une partie, si tu veux.
Ils installent l’échiquier sur la table du fond, près de l’aquarium, d’où je les observe à travers la porte vitrée. Tous deux paraissent épuisés.
- Je suis désolé pour hier. C’est moi qu’ils auraient dû punir.
- Tais-toi, s’il te plaît ! C’est toi qu’ils auraient dû, et c’est moi qu’ils ont, point final. Tu es Aurélien de Rocourt, fils de baron, fils d’ingénieur, architecte, universitaire et toxicomane par accident. Je suis Célestin Perez, ouvrier intérimaire et dealer, j’accumules les échecs scolaires depuis dix ans, mon père est un joueur et un ivrogne et moi, aux yeux du monde, un héroïnomane par vocation.
- Pas à mes yeux. Et, si tu veux mon avis, ça ne veut rien dire, tout ça. Tu n’es pas plus ton père que je ne suis le mien.
- Ca veut tout dire, au contraire. Ne sois pas naïf. Pour l’Equipe, tu as toutes tes chances. Pas moi. Moi, je leur fais perdre leur temps. Je suis destiné à finir en prison, ou à la morgue avec vingt grammes de brune dans le sang. Au mieux, dans un asile de nuit.
L’éducateur de service referme la porte vitrée, et je n’entends pas la suite de la conversation. Je m’applique une heure durant à tracer ma courbe en grand, pestant plus souvent qu’il ne conviendrait contre la piètre qualité des feutres, et la fragilité du rouleau de tipp-ex. Je m’apprête à aller me coucher quand Célestin, que je n’ai pas entendu entrer, se permet de commenter mes bêtises d’adolescente.
- Jamais je n’aurais cru qu’une personne aussi comme-il-faut sniffait des solvants quand elle était gamine.
Je lui rétorque qu’il n’a pas de leçons à me donner, et, curieusement, il me s’en offusque pas.
- Je ne suis pas une personne comme-il-faut, moi !
- Tu peux le devenir.
- M’intéresse pas.
Il va chercher sa farde dans l’armoire, trouve une feuille quadrillée, s’assied et la regarde en suçotant son crayon.
- Je ne sais pas par quel bout m’y prendre. Tu n’aurais pas des crayons de couleurs ?
- Pour quoi faire ? La consigne est…
- … en trois couleurs. Seulement, je ne suis pas une personne comme-il-faut, mais un gibier de potence. En trois couleurs, personne ne comprendra rien. Tu verras, quand j’aurai terminé.
Il regarde à nouveau la feuille vierge, pousse un profond soupir. La fatigue se lit sur ses traits tirés.
- Tu serais mieux ans ton lit.
- Je suis de fermeture.
- Je sais. Par la faute d’Aurélien. Tu ne l’as pas dit ?
- Je ne suis pas une balance, même pour des bêtises pareilles. D’ailleurs, Aurélien l’a dit. Et tu ne devrais pas écouter aux portes.
- Aurélien l’a dit ? Et ?
- Ils s’en fichent.
Il voit sur mon visage que cette explication ne me suffit pas.
- Aurélien a du mal à se lever, alors je le tire du lit. Je veux dire, insiste-t-il, que je le tire vraiment du lit. Sinon, il y serait encore à midi. Il leur a dit, et je me suis fait engueuler, comme d’hab’.
Je fronce les sourcils, me demandant où il veut en venir. Où les membres de l’Equipe veulent le mener, plutôt.
- Pour lui, la punition c’est « mettre les tapis de gym ». Pour moi, la fermeture. Parce que je ne suis pas seulement arrivé en retard. Je me suis aussi mêlé de ce qui ne me regardait pas.
Il repousse son travail et s’excite.
- Si devenir quelqu’un de comme-il-faut, c’est ne pas aider un copain, je préfère rester un voyou. Quitte à prendre toutes les baffes.
« Ils te changeront » lui avait dit Stefano. Et à moi : « Veille sur mon pote ».
- Reste l’homme que tu es.
Je lui effleure la joue. Je le trouve fiévreux, fragile.
- Ils ne m’auront pas, Diane. Je tiendrai le coup. Je dois réussir. Je n’ai pas le choix.
Je bâille. La cure me fatigue plus qu’il me semble naturel. Je ne suis pas seule dans le cas.
- Vas dormir, me conseille mon compagnon. Toi aussi, tu es crevée.Ca ne sert à rien, que tu restes. Et ça me donne mauvaise conscience, que tu fasses ça pour moi. Vas dormir.
Je lui serre l’épaule. Il s’accroche à moi, durant quelques secondes, puis me répète : « Vas dormir ».
Lâchement, je le laisse et j’obéis.



29. Chapitre 10
(par lambertine, ajouté le 13/08/09 08:55)


Il ne neige plus. Il pleut. Il est 6 heures 30 et j’attends avec impatience l’heure du lever. 7 heures 15, le Dimanche. Car si trop tard égale transgression, trop tôt égale transgression aussi. Interdiction d’allumer la lumière, interdiction de prendre un bain. Interdiction de lire, d’écrire. Pas de penser. Je me tourne, et je me retourne. J’imagine des histoires de princes malheureux et de dragons fidèles. Les lecteurs aimeront-ils mes dragons ? Et mes princes ? Ils ont à présent les traits d’Aurélien, de Célestin, de Lambert, de Damien, de Frédéric. Ils se battent contre des monstres de poudre et de fumée. Ils fantasment toujours sur des princesses qu’ils croient inaccessibles, qui ne le son pourtant que dans leurs cauchemars. Ils ont le regard triste, la plaisanterie facile. Ils aiment la musique, la fête et le danger. J’ai appris à les aimer, et je voudrais les faire comprendre au Monde. Aux gens comme-il-faut, qui ne voient en eux, qui ne voient en nous, que des déchets. Qui refusent de remettre en question leurs certitudes et leurs préjugés.
Je m’habille avec élégance. C’est Dimanche, après tout. Je descends, me sers un café, et vais m’installer sous l’auvent du fumoir. Perdue dans mon monde intérieur, je mets un certain temps à remarquer la mine d’enterrement des curistes présents.
- Joffrey est viré, m’annonce finalement Philippe, un juriste racé d’une cinquantaine d’années.
Je suppose avoir mal entendu. Viré ? Mais il devait partir quelques jours plus tard. Sa cagnotte était ouverte, et Frédéric avait commencé à écrire son discours de fin de cure.
- Martin, Mohammed et Sébastien aussi. Ils ont rechuté.
- Ils sont rentrés bourrés, sont ressortis par l’escalier de secours…
- … sauf Mohammed…
- …le gamin a dû porter Sébastien dans son lit…
- … ils ont fait du grabuge en ville…
- … ils se sont bagarrés…
- … ils ont brisé une vitre pour ressortir…
- … ils ont frappé un éduc…
- … ils ont fini au poste de police…
Les informations fusent, invraisemblables, parfois contradictoires. Elles ne s’accordent que sur un point : les quatre hommes sont renvoyés pour « rechute non signalée ». Je suis estomaquée, sonnée. Malgré moi, j’accepte une cigarette, que je fume nerveusement. Quelqu’un me la prend des mains par-dessus mon épaule. Je me fâche. Ce sale gosse ne pourrait-il pas pour une fois se tenir tranquille !
- Célestin, arrête. Rends-moi ça.
Il laisse tomber la cigarette et l’écrase, sans un mot. Il est si défait, si pâle, si triste, que ma colère tombe d’un seul coup.
- Ca ne va pas ?
Il fait « non » de la tête, et s’en va. Je le suis, jusqu’à la cave, où il s’empare d’une manne de linge sec et se met à le repasser. Je m’adosse au mur, et j’attends.
- Laisse-moi.
- Non.


30. Chapitre 10.2
(par lambertine, ajouté le 13/08/09 21:14)




Il pose le fer, me regarde, explose.
- J’ai dit laisse-moi. Vas t’en. J’ai pas envie de parler. Alors, lâche-moi la grappe.
- Non. Si tu ne veux rien dire, tais-toi, mais je ne te laisserai pas seul dans cet état.
- Diane, vas t’en. S’il te plaît !
Il se laisse tomber sur le sol glacé, se prend la tête entre les mains.
- J’ai rien fait, Diane. J’ai rien fait, je te jure !
Je m’assieds à côté de lui, écarte doucement ses mains,dévoilant ses grands yeux pleins de larmes.
- J’ai rien fait, Diane. C’est pas ma faute.
Qu’est-ce qu’il raconte ? Personne ne le prétend coupable de quoi que ce soit.
- Jules m’attendait. Il me reproche de n’avoir rien dit. Il prétend que je savais depuis le début. Depuis le bowling. Mais c’est pas vrai ! Pas vrai !
- Je sais.
Je l’embrasse sur la joue.
- Je sais. Je devais les accompagner. Et même si ce n’avait pas été le cas… Tu n’as rien à voir avec ça. S’ils ont rechuté, ce n‘est pas de ta faute.. Quoi qu’on te dise, fourre-toi bien ça dans ta sale caboche de gamin borné.
Je me relève, lui ébouriffe les cheveux, lui arrache enfin un sourire. Je débranche le fer.
- Et tu n’as pas à repasser le linge de Frédéric, même si tu as le cafard.
Nous apprenons ce jour-là ce qu’est véritablement une « réunion communautaire ». Appelé par Jules, et mis au fait des évènements de la nuit, Camille, le chef éducateur, préside. Il énonce les faits : les quatre résidents ont bu de l’alcool dans un café du centre-ville. Ils sont rentrés avant minuit, comme l’exige le règlement. Ils sont montés dans leurs chambres après avoir parlé à Jules, l’éducateur de garde. Ils sont repartis, sauf Mohammed, par l’escalier de secours. A trois heures du matin, Joffrey est allé réveiller Claude pour lui emprunter de l’argent. Claude a averti Jules. Les transgresseurs ont été exclus sur le champ, sauf Mohammed dont nous avons attendu le réveil. Des questions ?
Personne ne pipe mot. Je pense à Mohammed qui, la veille encore, tentait de raisonner Sébastien. Je pense à ses enfants, dont il a perdu la garde pour une Vodka Red Bull.
- Célestin !
Mon jeune ami fait mine de se lever. Le chef éducateur lui intime l’ordre de rester assis.
- Célestin, nous nous posons des questions à ton sujet. Explique-nous ce qui s’est passé, et ce que tu sais de cette histoire.
Le garçon est livide, mais ne se démonte pas, et répond d’une voix claire.
- Rien. J’étais de fermeture, suite à une transgression. On a sonné aux environs de minuit. Jules a ouvert la porte, et il a parlé à Joffrey. Les autres m’ont rejoint au fumoir. Ils ont fumé avec moi. J’ai vidé les cendriers. Quand je suis monté, ils bavardaient tous avec Jules. C’est tout.
- Tu as senti qu’ils avaient bu ?
- Ils puaient la Vodka à dix mètres.
- Et tu n’as pas averti l’éducateur ?
- Ils parlaient avec lui. J’ai pensé…
- Tu n’avais pas à penser, mais à avertir Jules. Tu as voulu les couvrir. Tu es leur complice.
Son visage se ferme. Il halète, avale sa salive.
- Non, mais vous êtes dingues !
- Tais-toi !
Camille hausse le ton, implacable et glacé. Célestin me regarde, puis Aurélien, Béatrice, qui marmonne entre ses dents, Jacob. Ses yeux sombres reviennent aux miens, s’y accrochent. J’y lis la même incompréhension abasourdie qu’au tribunal, il y a vingt-cinq ans, dans ceux de mon client.
- Je … , tente-t-il.
Honoré lui serre le bras, à lui faire mal.
- Tais-toi, petit, chuchote-t-il. Baisse la tête, et laisse passer l’orage. Profil bas. Tout ira bien. Je te crois. Tout ira bien.
Très lentement, Célestin obéit au vieil ivrogne. Ses épaules s’affaissent, son visage disparaît derrière ses mèches noires.
- Trois des exclus, reprend Camille, étaient cet après-midi dans la même équipe de bowling. Celle de Célestin. Il est évident qu’il y a eu préméditation. Que tout a été préparé là-bas. Que ce garçon est complice. La preuve en est qu’il n’a rien rapporté à Jules.
Je bous. J’enrage. Je n’en peux plus d’entendre cet homme, que je dois respecter, à qui je dois faire confiance, s’acharner sur ce gamin qui est-ce qu’il est, mais qui est innocent. Je ne peux pas ne pas réagir. Je…


31. Chapitre 10.3.
(par lambertine, ajouté le 13/08/09 22:35)


Raoul me précède. Il se lève, fixe l'impressionnant Camille, et s'exprime d'une voix forte.
- Ainsi, si je comprends bien, si on ne rakispote pas, on est complice ? Belle mentalité ! Ça pue les années 40...
C’est au tour de l’éducateur de pâlir, puis de se reprendre. De nous expliquer que la loi qui règne ici n’est plus celle de la rue, mais celle de l’honnêteté, de la franchise. Que nous sommes là pour nous soutenir dans l’abstinence. Que la rechute de l’un d’entre nous met tout le groupe en danger. Qu’il est de notre devoir de dénoncer le moindre manquement au règlement. Que si Raoul n’est pas d’accord, la porte est là, et que c’est valable aussi pour Célestin, sur qui Honoré n’a toujours pas desserré son étreinte.
- Enfin ! Réplique le facteur, ironique. D’après le gosse…
- Ce n’est plus un gosse, interrompt Camille. C’est un adulte, majeur, et qui a un prénom.
- Je sais. Célestin. Ila, quoi ? Vingt ans ? Vingt et un ? Ce n’est qu’un gosse. Qui pourrait être le mien. Ou le tien, Camille. Un gosse malade, au bout du rouleau, que vous tirez vers le fond. Et à qui vous apprenez à devenir une balance.
- Ça suffit, Raoul. Personne ne vous retient, ni toi, ni Célestin, si vous ne nous faites pas confiance. Ne pas dénoncer, c’est ne pas nous faire confiance.
J’interromps. Je me lève et j’interromps. Peu m’importent les conséquences. Je ne peux plus laisser Raoul défendre seul un garçon que je sens de plus en plus abattu sous la poigne d’Honoré.
- C’est absurde. Ne pas dénoncer les coupables qui, vous ne le nierez pas, ont parlé à l’éducateur de garde, c’est précisément vous faire confiance. Comment pourrions-nous imaginer, nous qui venons d’entamer cette cure, que vous êtes incapables de repérer un homme ivre, qui sent l’alcool à dix mètres ? Comment un jeune garçon sans expérience pourrait-il se croire supérieur à un professionnel de deux fois son âge ? C’est du n’importe quoi. Célestin a cru, et il avait certainement raison, que Jules connaissait son métier.
Je n’écoute pas la réponse de Camille.Je n’écoute pas les retours des autres résidents, qui vont pour la plupart dans le sens de l’éducateur. Je me sens seule et j’ai peur. Peur des réactions de l’Equipe. J’ai affronté ouvertement l’un de ses membres les plus éminents. J’étais incapable de faire autrement, mais je redoute la suite. Et je ne regrette rien.
Il n’y a pas d’autre réunion. Nous sommes Dimanche. J’attends avec impatience la visite de mon fils aîné. Je me retire dans l’aquarium en compagnie de mes feutres, de mon tipp-ex, et de ma courbe de consommation. Je n’en sors que pour accueillir les Rouges de retour de week-end. La fraîcheur de Damien me réconforte, et la joie de Frédéric est communicative. Il a passé un merveilleux Samedi, a gagné en travaillant dans son domaine, l’élagage, une très rondelette somme d’argent. Son employeur d’un jour lui a fait miroiter la possibilité d’un emploi futur. Il est heureux.
J’aime voir des jeunes gens heureux.
J’aime voir des jeunes gens qui vont bien.
Je suis heureuse de voir mon fils, de discuter avec lui de ses études, de ses fiançailles prochaines, de son envahissante grand-mère. Je lui propose une promenade en ville. Il accepte avec d’autant plus d’empressement qu’il n’a pas dîné, et qu’il meurt de faim.Nous sommes sur le point de partir lorsque je sens qu’on me tire par la main.
- Diane! Viens voir !
J’emboîte le pas à Célestin. Que faire d’autre ?
- Regarde ! Maman m’a apporté ça !
Il me montre des vêtements. Elégants. De grandes marques. De bonne qualité. Très chers.
- Ils démarquaient à 50%, à l’Inno. Ça te plaît ?
Je n’ai aucun mal à affirmer « beaucoup ».
- Je n’aurai plus l’air d’un gamin de merrde ?
- Non. A un jeune homme de bonne famille, bien comme il faut. Au petit frère d’Aurélien, par exemple.
Il rit. Les chagrins du matin semblent s’être envolés. L’insouciance revenue. En apparence, du moins.
- Vas ranger ça ! lui demande sa mère.
Il disparaît dans le couloir qui mène aux chambres des hommes.
- Vous avez fait des folies.
Je n’ai pas cru un instant aux « démarques de l’Innovation ».Elle a un sourire triste.
- Je lui dois bien ça.
Elle baisse la tête. Cache son regard si semblable à celui de son fils.
- On lui a fait tant de mal. Et je n’ai rien vu. Rien.
Je me tais. Je n’ai rien à dire. Mon Frédéric nous observe en sirotant un café.
- Il vous aime bien. Ne le jugez pas seulement sur sa déchéance, je vous en prie.
- Je n’en ai pas le droit. Je suis déchue, moi aussi. Et je n’en ai jamais eu l’idée, bien au contraire. Je considère Célestin comme un gentil garçon. Un gentil garçon qui promet beaucoup.
- Il a l’air si fatigué ! J’ai peur qu’il me cache la vérité. Est-ce qu’il s’adapte, ici ?
Je n’ai pas envie de mentir. Je ne veux pas non plus raconter à la mère de Célestin ce qu’il ne veut pas lui dire.
- C’est difficile. Très difficile. Mais il s’accroche. Il a beaucoup de courage.
- Merci, Diane. Merci d’être là.
Être là ? Oh, si peu…
- Tu as l’air de t’être fait un ami ! constate mon fils, une fois franchie la porte du Centre. Je ne cherche pas à m’en défendre.
- Tu es jaloux ?
Il me bouscule gentiment Il n’est pas jaloux de Flora, ni de Gilles. Mes jeunes amis sont devenus les siens. Alors, pourquoi le serait-il de Célestin ?
- Il aime Tolkien ?
- Hein ?
Je n’ai pas eu l’idée de le lui demander.


32. Chapitre 11.1
(par lambertine, ajouté le 14/08/09 21:56)


Ai-je l’âge de commencer le body-building ? Ma première réponse fut « non » mais je me suis laissée convaincre par mes jeunes amis, et me voici dans la salle de musculation. Je jette un coup d’œil angoissé à tous ces appareils de torture bizarres, et me décide finalement à enfourcher le vélo d’appartement. Bien entendu, la selle est beaucoup trop haute pour moi. J’essaie de la régler, et me retrouve avec un gros bouton de plastique entre les mains. Belle réussite : me voici déjà en train de casser le matériel. Et de me sentir ridicule, heureusement en petit comité. Honoré ne quitte pas sa « machine à plaques », continuant en riant à faire le « papillon ». Célestin fait semblant de ne pas me voir, et ajoute deux disques de 1 Kg aux haltères qui servent au développé couché. Jacob, heureusement, vient aimablement à mon secours.. Sans dire un seul mot, il répare en quelques gestes l’appareil défaillant, avant de s’en retourner à ses exercices abdominaux. Je le remercie. Pas de réaction de sa part. Drôle de gamin, lui aussi. Beau comme un dieu grec, athlétique, serviable, et muet comme une tombe. Qu’est-ce qui l’a amené ici, dans ce Centre pour éclopés de la vie ?
Question sans réponse immédiate. Alors, comme mes compagnons, masculins, je me mets au travail. Autrement dit, je pédale. Je trouve ça facile. Très facile. Trop facile. Célestin, ses trois « séries de 10 » terminées, assis sur un banc, me regarde, un sourire moqueur sur le visage. Je l’ai mauvaise. Je ne comprends pas en quoi je suis ridicule. Après une ou deux minutes, n’y tenant plus, mon jeune ami se lève, se poste à côté de moi, et pousse plusieurs fois sur une touche. Aussitôt, j’ai l’impression de grimper le Mont Ventoux. Je fais semblant de me fâcher.
- Tu te fiches de moi !
- Ben oui, reconnaît-il en riant. Pourquoi ? Tu pédalais dans le vide, et pédaler dans le vide, ça ne mange pas de calories.
Je voudrais lui envoyer un verre d’eau au visage. A défaut, je me contente d’un « sale gamin », ce qui le fait rire encore plus.
- Je t’explique : touche du haut, tu augmentes la force. Touche du bas, tu la diminues. Touche du centre, tu remets tout à zéro. Prête ? Partez !
Il retourne à ses haltères. Je sortirai d’ici un peu moins bête.
Je termine la séance claquée, en sueur, mais contente de moi. Prête à affronter les coups de trique de cette nouvelle semaine de cure.
Semaine qui commence par une nouvelle « communautaire ». Leçon de morale, discours sur les bienfaits de la délation, tout y passe. Une question me vient à l’esprit. Je lève la main.
- Je devais sortir avec Mohammed et les autres. Qu’aurais-je dû faire quand ils ont commencé à boire ?
Camille me regarde, étonné.
- Tu devais sortir et boire avec eux ?
Il reste persuadé que la rechute collective était préméditée. Je ne me laisse pas démonter.
- Sortir. Pas boire. Rien n’était prévu. Mais qu’aurais-je dû faire ?
- Téléphoner à l’Équipe. Et rentrer. Seule.
J’ai ma réponse. Je n’écoute pas la suite. Les responsabilités croisées des points 7 et des points 2 me passent par-dessus la tête. La condamnation générale des exclus également. Ils étaient des nôtres. Nous sommes comme eux. Nous sommes faibles et malades. Nous aussi, nous pouvons à chaque instant retomber dans nos travers. Quels qu’ils soient.
Est-ce ce que nous devons dire aux « nouveaux » ? Car nous en accueillons, des nouveaux. Trois hommes, une femme. Un Italien édenté, un moustachu renfrogné, un gamin piercé et une très jolie rouquine. Ils sont assis dans le salon, aussi tendus, coincés, que nous l’étions deux semaines plus tôt. Nous les regardons comme des bêtes curieuses. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils ici ? Je me présente. Diane. J’attends. Le gamin semble chercher du réconfort auprès de son compagnon sans dents puis se lève, se frotte nerveusement les mains, s’en va vers le jardin. Le moustachu me jette un « Patrick » méprisant, sort de sa poche un livre ésotérique, et se met à lire à notre nez et à notre barbe. L’Italien répond en italien. Je crois déceler « Marcello » dans son galimatias. La jeune femme, elle, répond sans fard. Elle s’appelle Agnès, elle est alcoolique, mère de deux petits garçons, et impatiente de découvrir les secrets du Centre. Elle aime la mode et le dessin, ne connaît pas la région, déteste la viande trop cuite et le crachin qui nous gâche la journée. Elle m’est d’emblée sympathique. Plus vraiment une gamine, loin d’être une femme mûre. Elle raconte comme une aventure son séjour à l’hôpital, décrit ses compagnons en un récit agrémenté d’anecdotes cocasses. Patrick se rebiffe. Il n’apprécie pas d’être dépeint comme un macho ronchon et borné. Persuadé d’être dans son droit, il coupe sèchement la parole à mon interlocutrice, lui intime de se taire. Elle hausse les épaules et continue, mais ne s’attarde pas sur le moustachu. Plutôt sur Benoît, dit Ben, le gamin piercé et nerveux. Gentil, sensible, et très mal en point. Elle s’est visiblement attachée à lui. Les liens se créent vite dans les hôpitaux. Trop vite, peut-être…


33. Chapitre 11.2
(par lambertine, ajouté le 19/08/09 14:33)


Trop vite, certainement, pour l’Équipe. Je préviens Agnès des conséquences possibles d’une relation privilégiée. Elle n’en croit pas ses oreilles, se défend d’ailleurs de toute liaison entre elle et Ben.
- Il pourrait être mon petit frère !
Son petit frère, fragile et perdu, comme bien d’autres résidents.
Comme Célestin qui veut absolument me montrer sa Courbe. Autrement dit, un embrouillamini de lignes multicolores entremêlées auquel je ne comprends rien du tout.
- Les éducs non plus, me dit-il piteusement. Et non seulement je dois la recommencer, mais je dois la recommencer en trois couleurs. Alors que c’est déjà bordélique comme ça.
Je soupire.
- C’est le moins que l’on puisse dire !
Je prends la feuille, la tourne et la retourne. Aller dans l’aquarium recommencer le travail me semble une bonne idée, mais les coordinateurs y tiennent leur réunion de transgression.
- Pas dans le réfectoire, s’il te plaît.
- On dit « restaurant » rectifie Camille en passant derrière lui.
- C’est pas un restaurant, grommelle le garçon entre ses dents, c’est un réfectoire, bor…
Je l’interromps. Lui donne raison. Lui demande de modérer son langage avant de ranger son travail dans ma farde. Non loin de nous, Aurélien a pris place auprès de Dominique. Il tente désespérément de lui tirer les vers du nez afin de transposer sa consommation en graphique.
- Une demi-bouteille ? Tu es sûre ?
- Oui. Certaine.
- Tu sortais, parfois ?
- Non, jamais. Enfin…
- Enfin, quoi, Dominique ? Tu es alcoolique !
Le mot lui fait mal. Elle pince ses lèvres pâles. Ses yeux se mouillent et elle rougit.
- Non. Je bois trop, c’est tout. Parce que…
- Parce que tu es alcoolique, comme je suis toxicomane. Tu n’avanceras jamais dans ton travail si tu caches la vérité. Si tu te la caches à toi-même, surtout.
J’admire son calme et sa patience. Il ne s’énerve pas, ne hausse pas la voix, semble comprendre les atermoiements de notre cocuriste.
- J’ai honte, Aurélien. Je n’oserai jamais avouer devant tout le monde qu’il m’arrivait de boire toute une bouteille de Porto. Ou du Whisky quand je sortais.
Le jeune homme s’esclaffe. Honte ? D’une bouteille de Porto ? Mais certains résidents en étaient à deux bouteilles de Vodka, 10 grammes de Blanche et 5 de Brune…
Certains résidents, parfois très jeunes.
- Tu es une petite fille modèle en comparaison, tiens, de Célestin. Ou de moi.
- Mais non. Toi…
- Moi, je passais mes journées à fumer de la beuh et je m’éclatais aux extase Alors, pardon, mais tes craintes sont totalement injustifiées.
Ils reprennent laborieusement le travail. Célestin, lui, cache ses yeux sous ses mèches noires. Aurait-il honte, lui aussi ?
- Honte ? Non. Pas vraiment. Je n’en suis pas fier non plus. C’est autre chose.
Il me reprend sa Courbe, la pose sur la table.
- Regarde. Tu as toute ma vie devant toi. Toute ma vie. Un bördel de mélange de cames. Je suis con, hein ?
- Non.
Son visage se crispe en un rictus d’amertume.
- Si. Regarde mieux. De l’herbe, de la gnôle, de la blanche, de la bière, des champis et le reste. Et l’héro, par-dessus tout. L’héro. J’aurais fait, j’ai fait, tout et n’importe quoi pour une dose d’héro.
Chagrin, désabusement, dégoût de lui-même. Et aussi un étrange orgueil d’avoir été aussi loin dans l’autodestruction. Comme si c’était la seule chose qu’il possédait. Comme si ça le résumait tout entier.
- Mais qu’y a-t-il là-dessous, Célestin ? Derrière ce fouillis ? Derrière cette…
J’hésite. J’ose.
- … fuite ?
- Rien du tout.
Il se ferme. Comme une huître. Je n’obtiendrai plus rien de lui ce soir. D’autant que s’ouvre la porte de l’aquarium, et que Jean-Jacques l’y appelle. Il s’y rend en traînant les pieds, semblant porter sur ses épaules tous les péchés du monde.
- Qu’est-ce qui se passe ? me demande Agnès, peu au fait des us et coutumes du Centre.
- Rien, lui répond Damien, venu s’installer confortablement à mes côtés. Célestin se fait sanctionner, comme d’habitude.
- Qu’est-ce qu’il a fait ?
- Sans doute rien, comme d’habitude.
Elle renonce à demander des explications. J’en suis soulagée. Je ne désire aucunement lui en donner. Je n’en ai pas moi-même. Ou si peu. Et qui me mettent hors de moi.


34. Chapitre 11.3
(par lambertine, ajouté le 19/08/09 15:34)


- Alors ? interroge Damien quand le jeune garçon se laisse lourdement tomber dans un des fauteuils mous du salon.
- Fermeture ce soir. Poubelles demain matin. Une paille, quoi. Paraît que je n’ai pas débarrassé après dîner.
- Mais, tu…
- Laisse tomber, Diane !
Je sais très bien, et lui aussi, qu’il n’a pas négligé de débarrasser la table. Que c’est sans doute quelque un d’autre. Mais je ne dirai rien. Pas ce soir, puisqu’il ne le veut pas.
- Ça vous dirait, un atelier chant ? propose Damien, passant du coq à l’âne. Marie-Line et Béatrice sont intéressées. Dominique n’a pas dit non. Et Honoré serait très honoré d’y participer. Et vous ?
Agnès frappe dans les mains comme une petite fille. J’accepte de bon cœur.
- J’aire enfin l’occasion de jouer de la guitare. Si vous avez des partitions, je suis preneur. Et toi, Célestin, ça t’intéresse ?
Le garçon ne répond pas. Il s’est endormi, un journal sur les genoux, dans le fauteuil rouge.
- Il va encore se faire saquer, commente Damien.
- Mais il ne fait rien de mal ! s’insurge Agnès. Je ne comprends pas.
- Il dort, dans le salon, pendant le temps salon. Il ne peut pas. Personne ne peut. Règlement, règlement ! Bon, je l’inscris quand même. Il chante bien et il aime ça.
Il ne faut pas dix minutes à Richard pour accomplir la prédiction de Damien. Réveillé sans ménagement par l’éducateur, Célestin se frotte péniblement les yeux et le suit dans le cabinet médical. Agnès grimace.
- Analyse, explique notre compagnon. Dormir en dehors des heures peut être un signe de rechute. Donc, particulièrement quand on est un type insolent et indiscipliné - ne dis pas le contraire, Diane - et qu’on se trouve dans le collimateur des éducs, on pïsse dans le pot.
Je ne peux m’empêcher de maugréer un « Ils exagèrent » que Damien ne conteste pas.
- Non seulement ils exagèrent mais ils se trompent. Il n’a rien pris, et a été sanctionné à tort. Donc, je vais tout fermer au grenier. Dis-le à ton chouchou. Ah, et tant que tu y es, dis-lui que je suis jaloux qu’il soit ton chouchou.
Il tourne les talons et s’encourt. Gentil garçon, trop rarement pris au sérieux par les autres résidents. Évidemment, quand il sort des âneries comme cette histoire de chouchous… Je n’en ai pas, de chouchou. J’aime bien Célestin, comme Aurélien, comme lui. Simplement, le plus jeune d’entre eux est aussi le plus rétif et le plus vulnérable. D’où ma sollicitude particulière à son égard.
Sollicitude qui me pousse à ramasser les verres sales et à faire tourner le lave-vaisselle en compagnie de la nouvelle « bleue ». Qui se révèle un vrai moulin à paroles. Tout y passe. Son métier de haute technologie. Sa vie à la campagne. Son amour de la ferme, des chevaux et des vaches. Surtout des vaches. Son amie esthéticienne. Ses deux gamins.
- Qui s’occupe d’eux, depuis que tu es hospitalisée ?
- Le papa du deuxième.
De la douleur dans cette réponse anodine. Où se trouve le papa de l’aîné ?
Elle partage avec moi l’amour de l’Art, des belles choses. Aime dessiner, écrire, même si elle trouve son orthographe déplorable, fabriquer des bijoux, faire du shopping. Rire, chanter, faire la fête. Elle se plaint de ses parents envahissants.
Elle est nettement plus douée que moi pour la vaisselle.
Quelqu’un me prend par la taille, me fait tournoyer et m’embrasse sur la joue. Je le sermonne, même s’il me fait plaisir.
- Tu vas encore te faire sanctionner.
Il hausse les épaules. Il dit qu’il s’en fiche.
- Une fois de plus, une fois de moins… J’ai l’habitude, maintenant. Ça ne me fait plus rien. Mais merci à toutes les deux.
Je lui explique que l’initiative vient de Damien. Il s’éclaire d’un sourire enfantin. Il s’attendait à tout, sauf à ça. Il s’attend rarement à la gentillesse d’autrui. Je lui suggère de dire à l’Équipe à quel point il est épuisé. Ses yeux se durcissent. Il prend dix ans en dix secondes.
- Jamais. Je ne leur ferai pas ce plaisir. Et leur dire que je suis fatigué de ne rien faire ? Ils seraient trop contents. Pas question !
- De ne rien faire ? s’étonne Agnès. On ne fait rien, ici ?
- JE ne fais rien, nuance ! D’après l’Équipe, du moins.
Il se sert un verre de lait, repart vers le salon, et commence une part de solitaire.
Comme d’habitude.
- Il me fait penser à Ben, ce garçon. Un vrai chat sauvage, sur le qui-vive. Et c’est vrai que vous avez l’air très complices. Ne me mettais-tu pas en garde contre les relations privilégiées, tout à l’heure ?
Je ne relève pas ces mots. Ils me touchent, pourtant, après le « chouchou » de Damien. Relation privilégiée ? Je m’en défends.
- Sa RP, c’est le Solitaire du salon.
- En toute franchise, je ne vois pas en quoi une amitié peut empêcher la réussite d’une cure. Quant à moi, je ne recherche pas d’amourette. Surtout avec un gamin à problèmes. J’ai déjà assez d’ennuis comme ça, dehors.
Ses parents, ses beaux-parents, son compagnon. Elle est jeune, pourtant. Elle est belle. Très belle. Visiblement intelligente. Visiblement meurtrie.
Visiblement orgueilleuse, aussi.


35. Chapitre 12.1
(par lambertine, ajouté le 20/08/09 09:50)


Frédéric n'a rien d'un garçon introverti, mais il ne pipe mot depuis hier matin. Inutile de lui adresser la parole. A fleur de peau, il rugit ou s'éloigne. Rien à voir avec le jeune homme rayonnant de dimanche.Ni le sport, ni la musique ne parviennent à le dérider.Il accepte pourtant une sortie en point "7.2"sous la responsabilité du tout jeune Lambert, à laquelle je suis également conviée.Courses en ville. Librairie. Cigarettes. Une tonne de chocolat, chips et bonbons divers : compensation ! Shampooing, dentifrice et parfum. Un café devant un feu de bois, alors qu'il pleut dehors. Une démarche de Lambert à l'Hôtel de Ville. Je suis seule avec Frédéric, toujours silencieux. Frédéric qui s'assied sur les marches de marbre et se met à pleurer comme un enfant.
- J'ai peur, répond-il à la question de Lambert, quelques minutes plus tard. J'ai peur de me faire virer.
Virer ? Pourquoi ? Il n'a pas bu, pas consommé de drogue, a autant que possible évité son ami Damien. Il s'est appliqué dans ses travaux et ses tâches tout en restant un agréable compagnon. Alors, pourquoi ?
- J'ai travaillé pendant mon week-end.
Ca, je le sais. Nous le savons tous. Il en était si fier, trois jours auparavant.
- Je n'en avais pas le droit. Je suis en arrêt-maladie. De plus, les animatrices du groupe social s'imaginent que je me suis moqué d'elles. Elles s'occupent de mon dossier et j'ai fait cavalier seul.
- De là à te virer...
- J'en suis menacé. Mon renvoi ne tient qu'à un fil. Camille me l'a clairement dit. Je connaîtrai la réponse Jeudi à la Staff.
La Staff. Tribunal sans avocat.
Notre compagnon cherche à le réconforter.
- S'ils voulaient t'expulser, ils l'auraient déjà fait.
Mais il n'est pas très convaincant. Et pour cause. Il sait que c'est faux. Il sait qu'il arrive régulièrement à l'Equipe de renvoyer un résident pour une faute commise plusieurs jours plus tôt.
- C'est stupide. Et cruel. Inutilement cruel.
Nous ne sommes pas des jouets pour psychologues sadiques, mais des patients. Des patients qui avons besoin d'aide. Et qui payons notre cure.
- Ils ont leurs raisons, Diane !Ils ont leurs méthodes. Elles fonctionnent. Ma mère est passée ici avant moi. Elle a cessé de boire. Tout comme mon beau-père. Il faut y croire, Diane.


36. Chapitre 12.2
(par lambertine, ajouté le 30/08/09 15:13)


Y croire ! Je ne demande pas mieux que d'y croire ! De toutes mes forces. Parce que j'en ai besoin. Parce que c'est ma dernière chance. Parce que c'est aussi la dernière chance de Frédéric.
- J'ai déjà fait une cure ici, Lambert. Je m'en suis déjà fait virer, il y a trois ans. Pour R.P. Depuis, j'enchaîne les accidents, les overdoses, les condamnations. J'en ai marre. Je n'en puis plus. Je veux vivre comme tout le monde. Je veux rester !
Je veux rester ! Son cri résonne sous les voûtes séculaires, comme il résonne en moi. Rester. Arrêter. Se débarrasser du vice, du poison.
- Nous le voulons tous, continue Frédéric. Mais regarde. Combien sont sortis par la grande porte depuis ton arrivée, Diane ? Un seul : Joë. Et combien ont échoué ? Juliette, Sébastien, Mohammed, Joffrey, Martin, Stefano. Beaucoup d'appelés pour peu d'élus. Et je n'ai plus le choix. Je dois faire partie des élus, cette fois.
- Tu en feras partie. J'en suis sûr, Frédéric, Garde confiance. Ils ne sont pas des monstres, mais des soignants qui agissent pour notre bien.
Pour notre bien... Je l'espère tellement ! Mais, souvent, j'en doute.
De retour au Centre, tandis que les garçons distribuent les commandes de sucreries, de tabac, de produits de toilette aux Résidents, je prends place au salon armée de mon tricot, à côté d'une Béatrice passablement renfrognée. En face d'elle, à l'autre bout de la pièce, la maman de Célestin tient tendrement dans la sienne la main de son fils endormi. M'apercevant, elle m'appelle d'un signe. Me demande comment je vais. Me pose quelques questions sur la vie au Centre en surveillant la pièce d'un air circonspect.
- Vous comprenez, il ne me raconte pas grand chose. Il craint de m'inquiéter, je crois. Il a toujours voulu me protéger.
La protéger, comme mes enfants m'ont protégée plus souvent qu'à leur tour. Mais mes enfants, eux, n'ont pas sombré.


37. Chapitre 12.3
(par lambertine, ajouté le 03/09/09 08:04)


- Je vous l'ai dit Dimanche.C'est difficile. Très difficile.Et fatigant. Surtout les groupes de parole. Nous ne sommes pas ici en vacances, même si, à l'extérieur, beaucoup de gens le croient. Célestin fait tout son possible. Mais il est jeune, et révolté.
Elle se met sur la défensive. Le petit a de qui tenir.
- C'est normal. Tout le monde le serait, à sa place !
Je ne la contredis pas. Il est évident que la rébellion et la toxicomanie du garçon ont des causes profondes, même si j'ignore quel est ce "tant de mal" qu'il a subi.
- Il ne sait pas plier, me dit-elle encore, et ça me fait peur.
Je n'ai pas le temps de répondre. Une éducatrice entre dans la pièce.
- Partez, Diane, fait très vite mon interlocutrice. Je ne veux pas que vous ayez des ennuis.
Me demandant ce qu'elle veut dire, et quels ennuis je pourrais avoir, j'obtempère néanmoins. Je m'installe auprès de Béatrice, toujours furieuse.
- Qu'est-ce qui se passe ?
Ma question déclenche une avalanche de paroles, pour certaines très crues, mettant en cause l'éducatrice, l'Equipe, le Centre, la Cure. Paroles incongrues, attitude inattendue, de la part d'une Dame aussi convenable que l'inspectrice du fisc.
- Cette vieille pie m'a inscrite au cahier des transgressions parce que j'ai parlé à Murielle.
Je comprends que Murielle est la maman de Célestin. D'où l'air contrarié et la réaction bizarre de cette dernière.
- On ne doit pas parler aux visites des autres, paraît-il. J'ai toujours parlé aux visites des autres, même à tes enfants.
Je me souviens, en effet, de Béatrice en grande conversation avec mon Frédéric, qui l'avait trouvée très gentille.
- Et là, Murielle n'avait personne à qui parler, puisque le petit dormait - pour une fois qu'on lui fiche la paix, pauvre chou ! On ne parlait même pas de lui, mais de la petite. De grand-mère à grand-mère. Et l'autre côonne vient prétendre que je me mêle de ce qui ne me regarde pas ! Je vais poser la question à Camille ! Je vais relire le règlement ! Je veux savoir où est écrit ce foutu truc ! Je parle à qui je veux, comme je veux, quand je veux ! Si j'ai obéi, ce n'est que pour éviter que ça ne retombe encore sur le gamin.
















38. Chapitre 12.4
(par lambertine, ajouté le 03/09/09 08:51)


Je tente de la calmer, mais sans conviction aucune. J'ai plutôt envie de renchérir. Nous ne sommes pas des enfants de maternelle, mais des adultes dont certains ont assumé de lourdes responsabilités. Nous acceptons sans sourciller des règles strictes et parfois absurdes. Nous obéissons de notre mieux à des éducateurs qui peuvent avoir la moitié de notre âge. Mais, visiblement, ni Béatrice, ni moi, ne nous résignons à nous comporter comme des robots lobotomisés. Nous restons des êtres humains, avec des réactions humaines. Telles que partager des expériences de grand-mères ou réconforter une maman dans la peine. Maman qui vient nous embrasser avant de quitter le Centre et son enfant.
- Merci, Béatrice, lui dit doucement celui-ci après le départ de sa mère, de t'être occupée de Maman pendant que je dormais. J'en ai un peu honte, tu sais.
- Honte ? s'étonne-t-elle. Mais pourquoi ?
- Maman fait deux heures de bus pour venir me voir, et deux heures pour rentrer chez elle. Et moi, je dors comme un abruti. Pauvre Maman !
- Les mamans adorent contempler leurs enfants endormis, mon petit chou. Je peux t'assurer que la tienne ne fait pas exception à la règle. Il y avait tant d'amour sur son visage !
Tant d'amour, et tant de chagrin...
- Je ne comprends pas, fait-il d'une voix lointaine, comment elle peut encore m'aimer...
Puis, plus fermement, en se tournant vers moi :
- Je dois présenter me courbe demain. Je n'ai pas fini. Et, en plus, nous devons terminer le programme de Samedi, Aurélien et moi. Tu veux bien... ?
Il ne termine pas sa phrase mais me regarde d'un air implorant. Bien sûr, que j'accepte de l'aider ! Mais je ne peux m'empêcher de le morigéner un peu.
- Tu devais la présenter hier, ta courbe. Et tu aurais pu le faire si tu ne t'étais pas enfui en plein travail. Alors, d'accord, on passe un marché : je t'aide, si tu n'éludes pas mes questions. OK ?
Il se braque, prêt à me jeter à la figure qu'il se débrouillera tout seul.
- Tu as une heure pour réfléchir. Rendez-vous dans l'Aquarium après le Night Meeting.
Je le plante là, un peu mal à l'aise malgré tout. Je vais rejoindre Marie-Line à la table du souper. Je la trouve volubile, excitée par la visite de son Joseph de mari. Par une longue promenade dans la forêt environnante. Par une crêpe au chocolat et un Cappuccino à la cannelle. Par un compliment concernant sa nouvelle robe - fort élégante, ma foi ! Elle me fait penser à une gamine revenant de son premier rendez-vous, elle qui, il y a peu, se plaignait du manque d'attention, de l'égoïsme de son époux, et envisageait la séparation.
- Tu te rends compte ! il m'a tenu la main ! Il n'avait plus fait ça depuis... depuis...
Elle ne sait plus, mais elle est heureuse, et là est l'essentiel.


39. Chapitre 12.5
(par lambertine, ajouté le 03/09/09 21:48)


- S'il pouvait toujours rester tel qu'il a été aujourd'hui, la vie serait si belle !
- Et pourquoi serait-il différent ? demande Frédéric, qui s'efforce de penser à autre chose qu'à la Staff de demain.
- parce qu'il est différent, au naturel. Il ne pense qu'à ses terres, à ses arbres, à ses fruits. Il vit une histoire d'amour passionnelle avec ses propriétés. Pas avec moi.
Elle redevient mélancolique. Le jeune homme plaisante pour lui rendre sa bonne humeur. Lui propose un point 7.2 au cinéma.
- Ça ne te tente pas, Honoré ?
- Tu as besoin d'un point 7 pour vous sortir, hein ? D'accord, gamin, mais je choisis le film. Tu accompagnes, Diane ?
Je refuse poliment. J'ai plus ou moins promis à Célestin de l'aider, et je ne lui ferai pas faux bond.
- Je n'ai pas de sous, et j'ai du travail.
- Faut t'occuper de toi, pas des autre, me gourmande l'ancien éducateur.
- Je m'occupe de qui je veux.
- Et ne t'excite pas comme ça, voyons ! Je ne t'ai pas fait de reproche. J'ai anticipé ceux de l'Equipe. Je serais plutôt pour, moi, que tu t'occupes du gamin, mais fais gaffe.
- De un, je ne m' "occupe" pas de lui. Je l'aime bien, c'est tout. De deux, fais gaffe à quoi ? Il est gentil comme tout, ce garçon.
Honoré acquiesce.
- Il est gentil, oui. Mais il a fait des conneries. Une masse d'énormes conneries. Et il a eu une vie de merrde, je t'en fiche mon billet. Ce qu'il va te déballer, s'il parle, va te faire un mal de chien. Alors, fais gaffe. Protège-toi.
Me protéger Me protéger comme lui-même n'a pas su le faire. Ne pas prendre sur moi la souffrance d'autrui, la souffrance d'un enfant perdu, comme lui-même l'a fait trop souvent. Au point de frôler la folie. Au point de ne plus supporter la vie qu'à travers les lunettes de l'ivresse. Parce que la vie peut être triste. Parce que la vie peut être moche. Moche à un point que je n'imagine pas.
Je proteste.
- J'ai été avocat.
- Et tu as arrêté.
- Mais ça n'a rien à voir ! J'étais mariée. J'allais avoir un enfant.
- Des avocats mères de famille, j'en connais des tonnes. Toi aussi. Ce n'est pas pour tes enfants que tu as arrêté. Tu le sais très bien.
Lui n'est pas censé le savoir. Lui n'a pas vu les yeux bruns se raccrocher aux siens dans l'enceinte du tribunal.
- J'ai raison. Alors, fais gaffe.
Peu importe. Je n'irai pas au cinéma.


40. Chapitre 12.6
(par lambertine, ajouté le 04/09/09 10:02)


Je prends place dans le cercle du Night Meeting. Chacun peut prendre la parole, mais je n'ai rien à dire.Pour l'instant, du moins. J'écoute le silence. Une minute. Deux minutes. Cinq minutes.
- Alors, personne n'a rien à dire ?
Claude se décide : il rappelle, comme chaque fois, que nous devons débarrasser les tables après le repas. Gervaise fait part de son malaise face à son prochain week-end de sortie. Jean-Jacques a remarqué une odeur de tabac dans les toilettes des Verts.
- J'ai rien fait ! grommelle très bas Célestin entre ses dents.
- Personne ne t'accuse.
- On parie ?
Si je l'avais fait, j'aurais perdu. Il ne faut pas dix secondes à l'éducateur pour interpeller mon jeune ami.
- De un, tu jettes ton chewing-gum. De deux, tu répètes tout haut ce que tu viens de dire tout bas.
Il obéit, mais pas sagement.
- J'ai dit "on parie". Parce que je suis sûr que l'on va m'accuser. Et je n'ai rien fait. Je n'ai pas fumé dans les ch... dans les toilettes des Verts.
- De un, tu es transgressé pour insolence. De deux, prouve-nous que ce n'est pas toi.
Il se redresse, jeune coq sur ses ergots.
- Je n'ai rien à prouver. Ce n'est pas moi, c'est tout. C'est à vous de prouver que je suis coupable.
- Je vois que tu as l'habitude des tribunaux.
Sa respiration s'accélère. Il serre les poings. Puis, dans un effort, baisse la tête, ferme les yeux, et murmure, la voix cassée : "J'ai rien fait. Croyez ce que vous voulez."
Je n'ai plus envie de les écouter, ni lui, ni les autres. Je suis dégoûtée, en tant que mère, et en tant qu'avocat. Je me force à me taire. A être attentive aux angoisses justifiées de Frédéric. Aux questionnements d'Aurélien sur sa cure et sa vie. A l'impatience d'Hermann quant aux loisirs préparés par ses jeunes compagnons Verts. Aux bouillonnements furieux de Patrick. Au babil léger et extravagant d'Agnès.
Je me force à être bien dans ma cure.
Je n'y suis pas bien. Je n'y suis pas du tout.
Je suis ailleurs. J'ai 23 ans, et je défends un garçon dans un tribunal. Un jeune homme farouche, aux grands yeux tristes, sans fonds. Je le défends sans espoir de victoire. Je le défends et je perds. Et il me regarde.
Il me regarde...
- Je suis désolé. Je te demande pardon.
- C'est à moi de te demander pardon.
- Hein ? fait Célestin à mes côtés.
Je retombe sur Terre. Les yeux bruns qui s'accrochent aux miens sont plus inquiets que désespérés.
- Tu vas bien ? Hé, Diane ? Tu es là ?
- Oui... Non... Je pensais. Ce n'est pas grave. Tu disais ?
Son expression me dit qu'il ne me croit pas. Ses mots également.
- Tu racontes des connneries. C'était grave. Mais tu parles si tu veux. Moi aussi. Je ne pourrai pas répondre à tes questions. Je... je te demande pardon.
Il est vraiment navré. Triste. Seul.
- Tu n'as pas à me demander pardon. C'est moi qui suis une imbécile. Tu as raison. Tu parles si tu veux. Seulement si tu veux. Je n'ai pas à te poser de questions. Sauf une.
Il se met sur la défensive.
- Je n'ai rien fait. Je n'ai pas fumé dans les chiottes.
Je lui prends la main. C'est interdit mais je m'en moque.
- Je le sais aussi bien que toi, que tu n'as rien fait. Tu n'as aucune raison de me mentir, à moi. Et tu es assez malin pour aller, le cas échéant, fumer ailleurs que dans les toilettes de ton groupe.
- Alors, quoi ?
Toujours anxieux, toujours méfiant.
- Quelle punition t'ont-ils donné pour n'avoir pas remis ta Courbe à temps ?
Il soupire.
- Une disserte à remettre à Thomas. "En quoi la rigueur m'aidera-t-elle dans mon abstinence". Déjà faite. Déjà remise. Déjà acceptée.
- Je peux la lire ?
- Si tu veux. J'ai la copie dans ma chambre. Mais je te préviens : c'est bâclé. Sinon, j'ai droit à une semaine de plus ici, et à quelques séances de psy.
- Pas con, comme sanctions. Pour une fois.
- Tu l'as dit. Maintenant, excuses ! J'ai du travail.


41. Chapitre 12.7
(par lambertine, ajouté le 04/09/09 19:46)


Il va s'enfermer dans l'Aquarium, étale sur les tables une grande feuille de papier quadrillé, sort des marqueurs d'un tiroir et s'assied. Je discute quelques minutes avec Marie-Line, puis entre dans la pièce à mon tour. J'ouvre ma boîte de perles, et me mets à improviser un collier mauve en surveillant le garçon du coin de l'œil. Il trace les abscisse et ordonnée de son graphique, se prépare à les graduer.
- Prends cinq cases par année.
Il ne répond pas, mais suit mon conseil.
- Ma présence ne te dérange pas ?
Il fait "non" de la tête.
- Mais ferme la porte. Et, s'il te plaît, ne me demande pas...
- ... ce que tu ne veux pas me dire. Je ne te demanderai rien.
- Ce n'est pas que je ne veux pas. Je voudrais bien, au contraire. De tout mon cœur.
- J'ai compris. C'est comme pour les tartines.
Il acquiesce, cette fois. En silence. Je laisse là mon ouvrage et m'installe auprès de lui. Je sens un baiser rapide sur ma joue, entends un "merci" murmuré d'une voix enfantine. J'observe, et je m'étonne.
- Rien avant dix ans !
- Pourquoi ? Il n'y en a pas assez après, pour toi ?
- Ton papa était cafetier.
- Je n'étais pas souvent chez mon papa. Rien d'important avant onze ans. Mon premier joint.
A onze ans ! Alors que les enfants de son âge jouaient aux billes et regardaient le Club Dorothée !
- Ils fumaient presque tous. Les garçons de ma classe.
- A onze ans ? Tu te fiches de moi ?
Il rougit, embarrassé.
- J'avais deux ans d'avance. J'étais premier de classe, à l'époque. J'ai bien changé, ensuite.
- Pourquoi ?
- Pourquoi j'ai commencé ? Pour avoir des copains.
La ligne verte monte. Monte. Se stabilise. 13 ans, deal. 15 ans, rencontre Clothilde.
- Elle n'aimait pas que je consomme. Que je deale non plus.
- Mais tu continuais.
- Je voulais garder mes copains. M'amuser. Payer mon herbe. Alors, j'en ai vendu. Des pilules, aussi. J'ai gagné de l'argent. Beaucoup. J'étais doué. D'autres ont commencer à bosser pour moi. Jusqu'à ce que je me fasse pincer. Le jour de mes 18 ans.
- Tu consommais autre chose que de l'herbe et des pilules, à 18 ans !
Les lignes vertes s'entrelacent, mais clairement à présent. Chaque drogue représentée a droit à un petit symbole qui se répète. Qui m'effraie. Cocaïne. Speed. Extasy. LSD. Solvants. Champignons. Mescaline. J'arrive à peine à y croire.
- Je te dégoûte, n'est-ce pas ?
Il me défie, sûr de ma réponse. Qui n'est pas celle qu'il attendait.
- Non. Tu me donnes envie de pleurer.
Et de lui demander pourquoi. Mais je sais qu'il ne me répondrait pas.
- Clothilde m'a donné le choix. Le deal, ou elle. Je l'ai choisie, elle. Et j'ai perdu mes copains.
Je me fâche. Gentiment, quand même.
- Ce n'était pas des copains, ça ! C'était des clients !
Il baisse le regard sur la feuille. 19 ans. Les courbes remontent à une vitesse fulgurante. Deal à nouveau. Rupture Clothilde. Dépression. Fugue.
- On m'a proposé de vendre de la coke. J'ai dit oui. J'ai récupéré mes copains, mais j'ai perdu Clothilde. Et j'ai sombré. Sombré. Sombré. Plus de deal. Plus d'amis. Plus que la came, jusqu'à la mort.
Il pleure, à présent. Silencieusement. Je ne peux pas le juger. Je ne veux pas le juger. Je pose la main sur son épaule.
- Tu as fini ton travail. Alors, viens. Viens dans le jardin. Apaise-toi.
Il tente de sourire à travers ses larmes. De me rassurer, tout en sachant que c'est inutile. De crâner, encore.
- J'ai fini ma courbe, pas mon travail. Je dois...
- Aurélien comprendra. Viens.





42. Chapitre 12.8
(par lambertine, ajouté le 04/09/09 22:05)


Je le prends par la main comme un petit garçon, le petit garçon qu'une part de lui est encore, et je l'entraîne vers le fond du jardin, vers l'auvent qui abrite le "banc des psys", isolé, loin du fumoir et des autres résidents. Je le force à s'asseoir, vais nous chercher deux tasses de camomille bien chaudes, lui en mets une entre les mains.
- Bois. Çà va te faire du bien.
Il obtempère. S'inquiète ensuite pour sa tâche.
- Si ton copain a besoin de toi, il viendra te chercher. Mais il doit être capable d'écrire le programme de Samedi tout seul, non ?
- Tu as raison, mais je me fais l'effet d'être un lâcheur. C'est moi, "loisir 1".
Il se tait. Le silence s'installe dans la nuit glacée. Je bois lentement ma tisane en fixant le sol détrempé. J'ai froid. Mon compagnon aussi, sans doute. Mais mieux vaut pour l'instant le froid que les autres.
- Diane ?
- Oui, Célestin...
- Qu'est-ce que tu penses de moi, Diane ?
Je ressens chez lui une crainte réelle, profonde, de ma réponse.
- Ce que je pense de toi ?
Je marche sur des œufs. Le mot le plus anodin peut le blesser, le faire fuir. Je parle d'expérience.
- Ce que je pense vraiment de toi ?
Il fait un véritable effort sur lui-même pour me répondre : "Oui, vraiment".
Je réfléchis. Longuement.
- Je pense...
Je me lance.
- Je pense que tu es un gentil garçon. Un très gentil garçon. Très attentif aux autres. Rempli d'amour à donner, et très vulnérable. Je pense que l'on t'a blessé dans le passé. Souvent. Et gravement. Que tu veux le cacher. Que tu en as le droit. Mais qu'il vaudrait peut-être mieux...
- Non ! Je...
- Attends ! Ne t'emballe pas. Il vaudrait mieux que tu t'ouvres, que tu te libères, mais c'est à toi de décider. Je pense aussi que tu as grandi trop vite. Que tu as dû te battre pour survivre. Que tu as choisi un mauvais, un très mauvais chemin. Que tu as fait de grosses bêtises, et que tu as craqué. Que tu es tombé très bas. Mais que tu as beaucoup d'orgueil. Tu as aussi beaucoup de courage, et de talents. Trop de talents, peut-être. Tu es intelligent. Tu as la bosse du commerce, et tu sais négocier. Tu es beau comme un ange. Tu chantes comme un oiseau. Tu es sportif, et habile de tes mains. Je pense que tu as mal utilisé tes qualités, mais que tu es très jeune. Tu peux rebondir. Mais, pour ça, tu dois d'abord guérir.
Il pousse un soupir de soulagement. A quoi s'attendait-il ?
- Tu ne me considères pas comme un salaud, alors ? Comme un marchand de mort ?
- Tu n'as jamais forcé personne à t'acheter quoi que ce soit. Et tu étais le premier à prendre tes crasses. Et d'autres, bien pires, jusqu'à te détruire. Alors, non. Je te considères comme un enfant malade. Parce que tu es un enfant malade. Et malheureux, depuis trop longtemps. Mais tu peux guérir. Tu vas guérir, petit prince.
- Je ne suis pas un petit prince.
- Si, mais démuni, comme le dit la chanson à la mode.
- Sauf que je n'ai pas d'amis.
- Tu as ta maman. Elle t'aime, tu sais. Elle t'aime tant. Et, pour le peu que ça compte, tu m'as, moi.
- Ça compte beaucoup.
Il me prend furieusement dans ses bras. Me serre à m'étouffer.
- Tu es comme ma maman, ici, me dit-il à l'oreille. D'ailleurs, tu ressembles à ma maman.
Il s'écarte de moi aussi vite. J'effleure sa joue glacée par le crachin d'hiver. Mes enfants me manquent, il a leur âge, et besoin d'affection.
- Et toi, tu es un peu mon petit garçon.
Il me manque un petit garçon...
- Diane... Demain... J'ai peur de craquer devant tout le monde. Je ne veux pas qu'ils me voient fragile.
Mais tu es fragile, gamin...
- Fais comme moi.
La veille, j'ai présenté ma courbe, ma vie. Je m'en souviens à peine.
- Parle comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre. De quelqu'un qui t'indiffère. Et si ça ne va pas, regarde-moi dans les yeux. Et ne t'adresse qu'à moi. Maintenant, vas dormir. Tu en as bien besoin.
Il m'embrasse, comme un enfant sa mère.
Mes enfants me manquent.



43. Chapitre 13.1
(par lambertine, ajouté le 08/09/09 23:45)


Je n'aime pas la Staff. Ce tribunal sans avocat a le don de me faire sortir de mes gonds. Celui d'aujourd'hui ne transige pas à la règle. Thomas préside, comme à l'ordinaire. Les psychologues, les assistants sociaux, et certains éducateurs l'entourent, assistés par les coordinateurs. Le Patron dans toute la splendeur de son autorité et, il me faut l'avouer, la beauté de sa maturité. Il assure. Il en impose. Je reconnais qu'il m'impressionne plus qu'un président de Cour d'Assises. Et que c'est l'effet recherché par ce cérémonial. Pas un résident ne bronche. Le rituel commence.
- Les coordinateurs ont-ils quelqu'un à interpeler ?
- Non, répond Jean-Jacques.
- L'Equipe interpelle Frédéric.
Le jeune homme se lève. Va s'asseoir sur la chaise destinée aux accusés.
- Frédéric, tu es un Résident exécrable. Dehors, je ne te donne pas trois jours avant de retomber dans l'héroïne. Tu n'as aucune discipline de vie. Tu transgresses allègrement les lois. Je ne sais pas si tu te rends compte de ce que tu as fait.
- J'ai travaillé. Pour mon futur patron, peut-être, plaide mon ami. Je croyais que vous en seriez heureux pour moi.
- Heureux ? Petit imbécile ! Tu as exécuté ub travail à risques, à hauts risques même, alors que tu étais en arrêt maladie. Pour ce travail, tu as été payé au noir. Tu es un tricheur. Si tu triches avec le fisc et la sécurité sociale, tu tricheras avec les stupéfiants. Tu as un comportement de toxicomane.
- Mais non ! J'ai voulu préparer mon avenir ! J'ai...
- Tais-toi, jeune arrogant ! Tu nous fatigues ! Nous nous démenons depuis des semaines pour te trouver un stage digne de ce nom, et tu te permets de faire cavalier seul, sans en avertir les responsables du groupe professionnel.
- Je n'en ai pas eu le temps. On m'a appelé Vendredi, et...
- Tais-toi, j'ai dit ! Pourrais-tu obéir, pour une fois ? Tu nous attaques. Tu es malpoli. Hautain. Irrespectueux. Tu méprises ceux qui se battent pour toi. Tu es un raté. Un raté qui se croit sorti de la cuisse de Jupiter. Tu es recentré. Pour deux semaines. Au minimum.
Le soulagement se lit sur le visage de Frédéric. Il redoutait l'exclusion. Le recentrage est une punition sévère, mais l'autorise à rester.
- Tu es privé de tous tes points jusqu'à nouvel ordre. Tu es interdit de sortie. Tu ne peux participer à aucune activité hors de la présence d'un membre de l'Equipe.
- Je...
- Silence ! A la moindre incartade, c'est la porte. Tu écriras une lettre d'excuses à l'attention du groupe professionnel. Tu déposeras l'argent gagné au cours du week-end au secrétariat, ainsi que ta carte bancaire, et qu'un plan de dépenses minimum. Tu me prépareras un travail sur le rapport entre l'abstinence et la discipline. Terminé. Retourne à ta place. En silence.
Je bous. Je voudrais intervenir, mais je ne peux pas. Je ne comprends pas. Ces psychologues de formation, ces professionnels, sont-ils incapables de voir que l'attitude de Frédéric est le fruit de l'angoisse, et non de l'arrogance ? C'est pourtant évident ! Ce l'est d'autant plus pour moi que ma réaction, dans des circonstances similaires, aurait été identique à celle du jeune homme. Je me rassure en me disant que, désormais, je sais comment ne pas réagir. Belle consolation ! Enfin, Frédéric n'est pas renvoyé. Voilà l'essentiel.

La Staff terminée, nous ne rangeons pas les chaises. Nous les disposons en un grand cercle, pour assister à la présentation des courbes de Dominique et Célestin. La petite femme paraît si terrifiée que le garçon décide spontanément de passer le premier. Avec l'aide d'Aurélien, il déroule sa courbe, l'épingle au tableau.
- Merrde ! siffle mon voisin, incrédule. Il déconne, ou quoi ?
- Non, répond Damien. Il a déconné. C'est pas pareil.


44. Chapitre 13.2
(par lambertine, ajouté le 10/09/09 23:32)


- C'est dingue ! Il devrait être mort dix fois !
Et il s'y connaît, le bougre ! Petit, mince, nerveux, il a les yeux cernés de celui qui n'a pas dormi depuis des jours. Ou des semaines.Le sevrage de méthadone est difficile. Le manque induit des insomnies à répétition, et Ben est proche de l'épuisement total.
- J'arrive pas à y croire. Une conso pareille, c'est la limite de l'overdose tous les jours. Et je sais ce que ça veut dire.
Il se tait. Il écoute Célestin raconter sa toxicomanie sans passion, posément, aussi calmement que s'il exposait un théorème mathématique. Répondre aux questions qui fusent ensuite. Questions concernant ses parents, sa sœur, sa vie. Pas plus que les autres auditeurs, il ne remarque la façon dont le jeune homme esquive ce qui le touche de près. Ni les yeux bruns rivés aux miens.
- Puttain ! fait-il à plusieurs reprises. Puttain ! Pourquoi tout-çà ?
Seul Célestin pourrait répondre. Et il ne le fera pas aujourd'hui. S'il le fait un jour...
Je sens Ben de plus en plus loin de la Cure. Les paroles de mon jeune ami l'emportent ailleurs, dans un tourbillon de fêtes, de folie et de déchéance. Sa respiration s'accélère. Il tremble.
- J'ai envie de vomir, murmure-t-il.
Je me tourne vers lui, rompant le lien avec Célestin. Célestin qui, à l'instant même, se rend compte du malaise de Ben.
- Et ton papa, interroge une voix non-identifiée, il...
- Pardon, interrompt-il, mais je crois que Ben est malade.
Sans se préoccuper des autres, de l'Equipe, de son travail, il s'approche du garçon. S'agenouille devant lui. Se met à lui parler gentiment.
- C'est toi, répond Ben faiblement. C'est ce que tu racontes. Ça m'envahit. La came coule dans mes veines. Elle m'étouffe. Elle m'emporte. Elle...
Il s'effondre dans les bras de Célestin, conscient, mais grelottant de faiblesse et de froid.
- Bon sang ! crie maintenant mon ami. Il va vraiment très mal. Il lui faut un docteur. Tout de suite !
Camille, enfin, arrive auprès de nous, soulève le garçon comme une plume et l'emporte hors de la pièce. Célestin, blanc comme un cadavre, se relève avec difficulté. Je lui offre un bras sur lequel il s'appuie lourdement. Il tente néanmoins de me rassurer.
- T'inquiète pas. Ça va aller. Pour moi, en tout cas. Pour Ben, par contre...
Il n'a pas le temps d'achever. Marc, qui remplace Camille comme animateur de la réunion, lui demande avec une gentillesse inhabituelle de reprendre sa place et de continuer. Le brouhaha qui avait suivi le malaise de Ben s'arrête. Mais plus personne ne pose de question à Célestin. Sauf l'éducateur qui, rituellement, combien de périodes il croit nécessaire à sa cure.
- J'aimerais vos dire deux, répond-il. Mais je sais trop bien que ce n'est pas vrai. J'espère de tout cœur que trois suffiront.
Sa réponse ressemble comme deux gouttes deux à la mienne, deux jours plus tôt. "Je voudrais deux, mais je sais que ce sera trois". Marc en prend acte en souriant.
- Tu peux aller t'asseoir.
Un silence. Célestin prend la chaise de Ben.
- Je dois reconnaître que tu as bien réagi. Très bien, mon garçon. Et je voudrais signaler aux incrédules que j'ai eu entre les mains ton dossier médical, et qu'il n'est pas question de mettre en doute ce que tu viens de nous exposer. A toi, maintenant, Dominique.
La petite femme blonde s'avance, très intimidée. Elle affiche, avec l'aide d'Aurélien, elle aussi, sa courbe au tableau. Et attend.
- Nous allons à présent, reprend l'éducateur, découvrir une courbe très différente de la précédente. Une courbe et une vie très différentes des précédentes. Vas-y, Dominique.


45. Chapitre 13.3
(par lambertine, ajouté le 12/09/09 12:08)


Une courbe toute simple pour une vie toute simple. Morne. Triste. Une banlieue ouvrière. L'école et l'usine. Pas d'amant ni d'amour durable. Le travail, monotone. La même boîte depuis vingt-sept ans. Le temps qui passe. Un peu de vin. Beaucoup, lors de fêtes de famille. Beaucoup pour elle. Du porto contre la solitude. Un chien pour toute compagnie. Un chien et une bouteille. Un désir d'enfants. Un rêve d'enfants. Un chagrin noyé dans un verre. Ou deux. Ou trois. Ou...
- J'ai raté ma vie. Je n'ai pas eu de vie.
Tout le monde a une vie. Certaines trop excessives. D'autres grises et plates.
Elle demande trois périodes. N'a pas tort.
L'heure du dîner sonne. Chacun se dirige vers la sortie. Célestin reste assis, abattu.
- Çà va, gamin ?
Je m'attends à le voir crâner, mais il secoue la tête négativement.
- Ma courbe et surtout... voir Ben comme ça... Ça m'a fichu un coup. J'en ai la nausée. Physiquement.
L'éducateur lui presse l'épaule. Rassurant. Pour une fois.
- Vas t'allonger. Tu as une mine de déterré.
- Çà ne va pas du tout, reconnaît-il humblement. Je... j'ai l'impression que je vais tomber dans les pommes.
- Ne te lève pas trop vite. Prends ton temps. Je reste avec toi. Diane, vas dire qu'on lui garde son repas. Et préviens qu'il est dispensé des tâches de cet après-midi.
J'aimerais rester, mais j'obéis. A contrecœur. Dans mon dos, j'entends murmurer un "Merci" reconnaissant.
- Tu sais, gamin, répond l'éducateur, nous ne sommes pas des monstres.
Je ne peux m'empêcher d'être tracassée pendant tout le repas, et les "grandes tâches" de l'après-midi. Je connais peu Ben, qui passe le plus clair de son temps en compagnie de ce Marcello qui ne m'inspire aucune confiance. Mais sa souffrance et sa détresse m'ont profondément touchée. Quant à Célestin, sa réaction et son propre malaise m'inquiètent. Sans doute plus qu'il n'est raisonnable. Après tout, ce garçon ne m'est rien. J'ai trois enfants à moi, pour qui je dois me battre, et aucune raison de m'attacher à un petit voyou toxicomane.
Un petit voyou à qui j'ai dit qu'il m'avait,moi. Qu'il était comme mon petit garçon.

Béatrice lave à l'eau javellisée le frigo des résidents. Elle semble en bonne forme, et plutôt contente que je ne la traite pas comme une infirme. Je ne vois pas pourquoi je le ferais. Elle est convalescente, sans doute, mais parfaitement capable d'accomplir cette tâche ménagère que je lui laisse de bon cœur. Elle fredonne à mi-voix "Laisse mes mains sur tes hanches" en frottant les grilles au moyen d'une éponge jaune et vert. S'arrête. Évoque les grandes qualités de chanteur de son Marcel de mari. Parle de leur rencontre, des mensonges qu'il avait cru devoir sortir pour la séduire. De leur mariage provincial. De leurs filles. Je la laisse s'épancher. Elle ne raconte pas une vie de malheurs, mais une jolie histoire d'amour. Une maison de rêve au cœur d'un grand jardin. Une profonde tendresse. Je ne la pousse pas à parler de Roberto. Elle le fait spontanément. Comme d'un membre de sa famille. Un garçon qui a commencé par l'irriter. Sur lequel elle s'est posé bien des questions. Dont elle a été profondément jalouse. Mais auquel elle a fini par s'habituer. Qu'elle a fini par... oui, par aimer.
- Mais pas comme un fils ! se défend-elle. Alors que pour Marcel il en est vraiment un. Et pas un jeune amant, comme tout le monde le pense.
Comme je l'ai moi-même pensé...
- Comme je l'ai moi-même pensé, au début, reprend-elle. J'ai l'esprit aussi mal tourné que n'importe qui. Peut-être même plus. Et l'homosexualité est tellement mise en exergue, de nos jours ! Je l'ai pensé, et j'en ai souffert, plus qu'on peut l'imaginer. Avoir un gamin pour rival ! C'était le monde à l'envers. Mon monde qui s'écroulait. J'étais honteuse autant que blessée. J'ai failli quitter Marcel. Et puis, il est tombé gravement malade. Roberto l'a soigné comme un fils. Pas comme un amant. J'ai fini par comprendre. Par rester. Par accepter. Je sais que peu de gens l'admettent. Même toi...
- Je l'admets aujourd'hui. J'aurais toujours dû le faire. J'ai moi-même trois enfants de mon sang, mais deux autres dans mon cœur. Le lien entre nous est né spontanément, et je les aime très fort.
- Tes enfants ne sont pas jaloux ?
- Non. Du moins je ne le crois pas. Flora et Gilles comptent même parmi les meilleurs amis de Frédéric. Pourquoi ? L'affection de Marcel pour Roberto pose-t-elle un problème à tes filles ?
Elle pousse un profond soupir. Oui ! Bien sûr ! Mille fois oui ! Ses filles sont infiniment meurtries par cet amour antisocial. Elles se sentent mises à l'écart. Parce qu'elles sont des filles. Parce qu'elles ont le tort de ne pas être ce fils tant désiré par le père. Ce fils qu'il s'est trouvé en la personne d'un jeune Italien marginal.
- Marcel les aime. A la folie. Tout autant qu'avant avoir pris Roberto sous son aile. Plus, même. Mais elles ne le voient pas de cet œil-là. Pour elles, Roberto n'est qu'un petit voyou qui profite de la faiblesse de leur père. Et leur père un pigeon.
L'amour s'accepte difficilement lorsqu'il sort des conventions. Lorsqu'il implique des marginaux, des toxicomanes, des délinquants. Des étrangers. Lorsqu'il fait sauter les barrières de la société. J'éprouve un amour infini pour Florentine. Pour Frédéric. Pour Aurélien. Pour Noé. Tout comme j'aime profondément Flora et Gilles.
Tout comme je m'inquiète pour Célestin.


46. Chapitre 13.4
(par lambertine, ajouté le 12/09/09 23:44)


Célestin qui entre dans le local vaisselle, et nous prend toutes les deux dans ses bras, nous serre un bref instant, nous embrasse.
- Tu ne devrais pas être dans ton lit ? le gronde maternellement Béatrice.
- Je me sens mieux, répond-il en souriant. Le docteur m'a fait une piqûre, et ensuite j'ai dormi. Ça m'a fait du bien. Et ce petit malaise a eu au moins un avantage.
Une lueur d'espièglerie fait pétiller ses eux sombres.
- Il paraît que je dois me reposer. Donc, pendant une dizaine de jours, "ils" ne pourront plus me donner la fermeture comme transgression. Sacrée épine hors du pied ! Et... Dites, toutes les deux...
Il redevient sérieux, tout à coup. Tracassé.
- J'ai un service à vous demander.
- D'accord, lui dis-je. Mais tu vas d'abord t'asseoir. Tu es encore bien pâlot.
Il acquiesce et obéit, docile. Nous le suivons dans le salon heureusement désert, où il s'affale dans un fauteuil mou. Il hésite un instant avant de reprendre la parole.
- Je sais bien que Maman vous questionne sur ma vie ici, vous demande comment je vais. S'il vous plaît, ne lui dites pas que je me suis senti mal ce matin. Je la connais trop bien. Elle va encore s'inquiéter pour rien.
- Pour rien ?
J'ai envie de le taquiner un peu. De faire renaître son sourire. Mais son humeur ne s'y prête pas et je renonce.
- Si elle me ressemble, elle s'inquiète de toutes façons pour toi. Et tu en es un peu responsable, non ? Tu lui a donné bien du fil à retordre, et tu t'es souvent mis en grand danger.
- Je sais. J'ai été un mauvais fils, hein ?
Ni Béatrice ni moi ne cherchons à nier l'évidence. Mais ma compagne lui caresse tendrement ses cheveux de nuit.
- C'est le passé. Et elle s'en veut, à elle, plus qu'elle ne t'en veut, à toi. Je ne sais pas pourquoi.
- Peu importe pourquoi. Le passé est ce qu'il est. Impossible de revenir en arrière. Mais je ne veux pas qu'elle souffre encore. Si elle sait que je n'étais pas bien tout à l'heure, elle va en faire toute une montagne, alors que c'est fini. S'il vous plaît, ne le lui dites pas.
Je promets. Béatrice promet aussi. Le moyen de faire autrement ? Même si, en tant que mère, je me fais l'effet de trahir l'une des miennes.
- Et Ben ? fais-je, autant pour changer de sujet que pour avoir des nouvelles du garçon.
Célestin se rembrunit. Il ne sait pas grand chose, sinon que Ben a été hospitalisé d'urgence et...
- Communautaire !


47. Chapitre 13.5
(par lambertine, ajouté le 13/09/09 11:39)


Nous nous regardons, ébahis. Communautaire extraordinaire égale renvoi.
- Nous avons le regret d'avoir dû interrompre la cure de Delphine pour cause de relation privilégiée. Vu sa situation sociale particulière, nous acceptons de garder Pierre sous réserve qu'il cesse immédiatement toute relation avec elle.
Brouhaha. Questions. Nous apprenons que les tourtereaux ont été surpris par une éducatrice en pleins ébats. Et ce, horreur, dans un des trois petits cochons. Célestin, malgré le tragique de la situation, maîtrise mal son hilarité. Hermann pleure comme une madeleine. Ses soupçons seraient à l'origine du flagrant délit. Plusieurs résidents lui jettent la pierre. L'Equipe le présente comme un héros. Je reste dubitative. Jamais je n'aurais pu dénoncer les jeunes gens. D'autant que cette règle n'a pour moi aucun sens. Il n'empêche que le vieil homme n'a fait que se soumettre à la loi du Centre, en accord avec son éducation rigide et rigoriste et son statut de haut fonctionnaire. Je ne puis le condamner. Je ne puis adhérer à l'un des clans qui se forment dans le Grand Grenier. Visiblement, Célestin non plus.
- Je t'expliquerai ce soir, dit-il devant ma moue interrogatrice.
- Ce soir ? Tu ne devrais pas...
Il m'interrompt. Gentiment, mais fermement.
- Je vais bien, Diane. Là, je retourne dans ma chambre me reposer un peu, mais ce soir je participe à la leçon de golf d'Hermann. J'ai promis. Et, s'il te plaît, ne joue pas les mères poules. Je devrais finir par te cacher des choses. Comme à Maman.
J'admets. Que faire d'autre ? Je ne suis pas sa mère et ne tiens pas à l'étouffer. Je me pose des questions sur ce qu'il a pu comprendre. Je descends, mais ne rejoins pas les autres. J'ai rendez-vous pour mon premier entretien psychothérapeutique avec Danielle, une psychologue brune à lunettes.Je cherche son bureau pendant un bon moment. Le Centre est un labyrinthe qui parfois me paraît inextricable. Il me faudrait un GPS pour m'y retrouver.Finalement, je frappe à une porte bleue qui cache un petit bureau, où m'attend une femme pour qui j'éprouve immédiatement une antipathie instinctive.Je m'assieds. Patiente. Elle me fixe. M'observe. Me demande de parler de ma vie au Centre. J'obtempère. Groupes de parole. Tâches communautaires. Sport. Tout y passe. Elle prend des notes. M'interroge sur les "fonctions du toxique" dans ma vie. Sur mes frustrations. Sur ma pauvreté. Sur ma vie de femme. Rapidement.
Elle revient sur un point anodin.
- Tu joues au badminton contre des jeunes gens comme Damien ou Lambert ?
Ce n'est pas un secret. J'aime jouer avec ou contre eux. Même s'ils sont nettement plus forts que moi.
- J'évite quand même les champions du genre Aurélien. Je n'aime pas vraiment me ridiculiser.
- Tu aimes la difficulté ?
Je me suis toujours fait l'effet d'une adepte du moindre effort. Néanmoins, c'est ce que prétend Aurélien.
- Peut-être, reconnais-je à demi-mots.
- Tu devrais t'attaquer plutôt à des adversaires de ta force. Des femmes de ton âge, comme Gervaise ou Marie-Line. Tu en tirerais plus de satisfactions.
Où veut-elle en venir ?
- Gagner ? Je m'en fiche. Ce que je veux, c'est m'amuser.
- Gagner contre eux, c'est un peu une cause perdue, non ?
Une cause perdue...
Une cause perdue... un gamin dans un tribunal... des yeux bruns rivés aux miens...
- Tu aimes défendre les causes perdues, non ?
- Non. je ne défends plus les causes perdues depuis vingt-six ans.
... des yeux bruns dans un tribunal ...
- Ce n'est pas notre avis.
"Notre ?"
- Il nous semble que tu passes une bonne partie de ton temps, ici au Centre, à t'occuper d'une cause perdue plutôt que de toi-même.


48. Chapitre 13.6
(par lambertine, ajouté le 14/09/09 00:29)


- Une cause perdue ?
Elle n’a pas besoin de me préciser sa pensée. Les mots de Célestin résonnent dans ma tête, aussi clairement que s’il parlait à côté de moi : « Pour l’Equipe, tu as toutes tes chances. Pas moi. Moi, je leur fais perdre leur temps ».
- Un être humain n’est pas une cause perdue.
- Certains le sont. Tu le sais trop bien.
- Pas celui-là. Pas Célestin. Il veut s’en sortir. Il est tout jeune. Il est intelligent, et il a un cœur d’or.
- Il est délinquant et drogué jusqu’à la moelle. Dès qu’il sortira d’ici, il replongera.
J’ai envie de la gifler. Elle continue.
- Ne gaspille pas ton énergie pour lui. Garde-la. Garde-la pour toi. Pas pour une cause perdue, aussi attachante soit-elle.
Je me lève. Je la fixe dans les yeux à travers ses lunettes.
- Aucune cause n’est perdue, tant qu’il reste quelque un pour se battre pour elle.
- Je veux t’aider, Diane.
Pas de cette façon-là. Cette aide-là, je n’en veux pas.
Je hurle intérieurement : « Vous ne comprenez pas. Vous ne comprenez rien. Ce n’est pas parce que je me suis battue pour les autres que j’ai commencé à boire. C’est parce que j’ai cessé de me battre ! »
Malgré tout, je me rassois. Je réponds machinalement à des questions que j’entends à peine. Je suis remplie de colère et de haine, telle une chatte dont on aurait menacé les chatons.
Même si Célestin n’est pas mon chaton.
Je prends soin de m’installer le plus loin possible de lui pour souper. Ce gamin est beaucoup trop perspicace pour ne pas deviner ma colère, même masquée, et je n’ai aucun désir de lui faire part des raisons de celle-ci. Je préfère me calmer devant un bon repas, même partagé avec des résidents excités contre Hermann et sa « fureur délatrice ».
- Et tout cas, gronde Frédéric, qu’il ne compte plus sur moi pour participer à son atelier, ni ce soir, ni jamais.
- C’est honteux ! Il envoie directement Pierrot en prison.
- Personne ne lui a demandé de suivre Delphine.
- Que pouvait-il faire d’autre ?
- Rester et ne plus la voir.
- Pendant la durée de sa cure, seulement.
Un évènement chasse l’autre, et ici le temps passe plus vite qu’ailleurs. Personne pour s’inquiéter de l’état de santé de Ben. Le renvoi de Delphine monopolise la conversation. Je m’abstiens d’y participer. « Je t’expliquerai ce soir » m’a dit Célestin, piquant ma curiosité.
Je le retrouve une demi-heure plus tard au Grand Grenier. Seul.
- Aurélien préfère jouer aux Échecs avec Jacob, Frédéric en veut à Hermann et Hermann est parti chercher le matos. Il tarde. Il est très triste, tu sais. Il ne devrait pas.
Je suis de plus en plus intriguée, mais je ne demande rien. Je scrute le visage d’ange perdu de mon compagnon, croise ses grands yeux bruns emplis de compassion. Je lui souris.
Cause perdue !
Je réprime difficilement une furieuse envie de le serrer dans mes bras.
Il me manque un petit garçon. Et je ne veux pas voir celui-là sombrer à nouveau. Personne ne m’empêchera de l’aider à se battre.
Il n’a rien d’une cause perdue.
Il débarrasse Hermann de son fardeau. Dépose les deux trous électroniques aux extrémités de la pièce. Choisit un club d’une main experte. Sort deux balles du filet. Se concentre. Vise. Frappe.
Au but.
Il rabat ses mèches noires vers l’arrière, prend le vieil homme affligé par les épaules et l’oblige à s’asseoir.
- Tu n’as pas à être triste.


49. Chapitre 13.7
(par lambertine, ajouté le 14/09/09 22:11)


- Mais si, s'insurge Hermann. J'ai fait mon devoir, je le sais. Mais les jeunes ont été exclus.
Célestin s'assied face à nous. Les coudes sur les genoux, il se mordille la lèvre inférieure. Hésite. Parle enfin.
-Hermann, je n'apprécie pas trop le fait de balancer. Surtout une RP. C'est contraire au règlement, mais ça ne fait pas de mal.
Le vieil homme ne comprend plus.
- Attends ! Tu n'a plus à être triste, non parce que tu as respecté le règlement, mais parce que Delphine et Pierrot ont eu ce qu'ils voulaient.
Pour le coup, c'est moi qui suis larguée. Que Delphine veuille se faire exclure de la Cure pour une raison aux apparences honorables, je peux l'admettre. Mais pour son amant, c'est la prison assurée.
- Pierrot n'est pas de ton monde, Diane. Il vient de la rue. La tôle, c'est hard. Mais pour certains, plus supportable que la vie au Centre. Pour certains, comme Pierrot. Crois-moi, il a ce qu'il voulait. Et elle aussi.
Hermann se demande s'il doit se réjouir de ne pas avoir gâché la vie des jeunes gens, ou être furieux d'avoir été manipulé. Je reste sceptique. Célestin fait souvent preuve d'une capacité d'analyse humaine hors du commun, mais il connaît à peine Pierrot, et pas du tout Delphine.
- Tu irais baiser dans les Cochons, toi ?
Moi ? Certainement pas ! J'ai une sainte horreur de l'odeur des toilettes. Mais il m'est souvent arrivé d'entendre de telles histoires entre amoureux en manque.
- Je répète : tu irais faire l'amour dans les Cochons, un après-midi de Grandes Tâches, alors que le Centre compte de nombreux endroits discrets et confortables, ainsi que d'heures où personne ne nous cherche ? Moi pas. Sauf dans un but : celui de me faire pincer. Ce qui n'a pas manqué d'arriver. Crois-moi, Hermann. Tu n'es pour rien dans cette histoire.
Il raisonne de façon implacable. Logique. Mais il peut se tromper.
- Croyez-moi. J'ai raison. Delphine n'est pas très intelligente, mais Pierrot, si. Et je peux même te dire qu'il a la même façon de penser que moi. A la différence que lui n'a pas encore la motivation suffisante pour arrêter la came.
- Et toi ?
Il bâille à s'en décrocher la mâchoire, presse son front sur ses poings serrés.
- Cesse de t'en faire, Hermann. Donne sa leçon à Diane. Je vous regarde. J'ai trop mal à la tête pour me concentrer.
Je m'apprête à l'envoyer se coucher, comme s'il était mon fils. Il m'appelle le premier.
- Diane ?
- Oui, Célestin ?
- Moi, je n'ai plus envie de mourir.
Célestin n'est pas une cause perdue.



50. Chapitre 14.1
(par lambertine, ajouté le 21/09/09 13:49)


Samedi matin. Pas envie de body. Pas envie de jeux de société. Pas envie de ballade. Envie de glander. Envie de tricot-layette. J'aime la douceur de la laine. J'aime chipoter avec mes mains. Et je me moque des remarques ironiques de mes cocuristes. Occupation de grand-mère ! Soit. Je suis une grand-mère. Je suis fière d'être grand-mère, et fière de mon petit-fils. Et je ne vois pas en quoi le tricot ne serait pas une activité honorable. Un rang à l'endroit, un rang à l'envers. Six rangs bleus, deux rangs blancs. Des conversations étouffées. Des odeurs de café. Des rires. Des pièces sur un échiquier.
Un bruit sec. Bois sur bois. Des billes sur le sol. Et la voix de Richard, exaspérée.
- Trois semaines ! Tu es ici depuis trois semaines. Et depuis trois semaines, chaque fois que je te vois, tu joues avec ce foutu solitaire. Çà suffit !
- Mais... tente de plaider Célestin.
- Il n'y a pas de "mais" qui tienne. J'ai dit "ça suffit". Ça veut dire "ça suffit". Point. Si je te reprends à jouer avec ce foutu truc, je te fais interpeler à la Staff. Tu n'est pas ici pour ça.
Il se radoucit un peu.
- Aller vers les autres. Tu dois apprendre à aller vers les autres. A t'ouvrir. Alors, fais-le, bon sang ! Cesse de te recroqueviller sur toi-même. Tu ne guériras jamais, sinon.
Il quitte la pièce, laissant le jeune homme, à genoux, ramasser les billes dispersées.
- Laisse, me dit-il lorsque je veux l'aider. C'est à moi de faire ça.
- Il n'a pas tort, tu sais.
Il soupire.
- Je sais. Mais je ne suis pas très doué pour me faire des copains.
- Ça, ça m'étonnerait.
Je lui désigne Jacob qui attend, debout à côté de nous, l'échiquier sous le bras. Jacob qui met bien deux minutes avant de demander "tu joues ?" à mon jeune compagnon qui, à ma grande joie, accepte.
- Il sait jouer ? demande Agnès, observant minutieusement sa french manucure, les mains tendues devant elle.
- Je crois. Je l'ai déjà vu faire une partie avec Aurélien.
Elle passe ses doigts fins dans ses cheveux de feu. Son regard voyage ensuite de ses ongles aux garçons qui disposent minutieusement les pièces sur l'échiquier.
- Mignons, apprécie-t-elle. Surtout Célestin.
Je ne sais pas ce qui me prend. Je sens mes poils se hérisser. Des poils de mère louve.
- Fais gaffe, Agnès ! Ne joue pas avec lui. Je te jure...
Je deviens folle, ou quoi ?
- ... que celui qui lui fera du mal aura affaire à moi.
Je m'attends à une réaction vive, voire brutale. Au contraire, la jeune femme semble tomber des nues. Naïve.
- Lui faire du mal ? Moi ? En le draguant pour m'amuser ? Enfin... J'ai dix ans de plus que lui. J'ai un compagnon. Deux enfants. Je suis ici pour me soigner. Pas pour avoir des aventures. Surtout avec des gamins. N'empêche que celui-là est très, très mignon. A propos...
Elle change de sujet comme de chemise. Ce qui, dans son cas, n'est pas qu'une expression. Agnès change vraiment de tenue quatre fois par jour. Au moins.
- ... tu as des nouvelles de Ben ?
Des nouvelles, oui. Plutôt rassurantes. Il avait quitté les soins intensifs et pouvait recevoir de brèves visites. Il avait demandé à voir Célestin.
- Il ira cet après-midi, pendant que nous rentrerons du musée à pieds.
- J'aime bien Ben.
Là, plus aucune ambigüité. De l'amitié, et de l'inquiétude. Beaucoup d'inquiétude.
- Il va s'en tirer, Agnès. Il a été très mal, mais il va s'en tirer.
S'en tirer, mais pour combien de temps ? On pourrait d'ailleurs dire la même chose de chacun d'entre nous. Même de ceux,comme Joe, qui ont réussi à terminer leur cure. Lorsque nous sortons d'ici, sommes-nous guéris ? Le serons-nous jamais ?


51. Chapitre 14.2
(par lambertine, ajouté le 24/09/09 21:50)


- Échec et mat !
- Chapeau bas, Jacob. Et merci.
- Tu veux ta revanche ?
- D'abord fumer une clope. Tu viens ?
Jacob fait "oui" de la tête. Se tâte à la recherche de son paquet de cigarettes. En vain. Célestin lui tend le sien. La voix de Richard retentit.
- Transgression !
Mon jeune ami hausse les épaules. Jette un regard désolé à son camarade. Il est interdit de donner où de prêter quoi que ce soit. Même une simple cigarette.
- J'aurais dû être plus discret, marmonne Célestin qui se moque royalement de ce point du règlement.
- Désolé pour toi. Va fumer. je mets les pièces en place.
- Sympa ! dis-je à Jacob, une fois Célestin parti.
- Pas vraiment, répond-il, plutôt joyeux. J'aime ça, et il joue bien.
Il a une jolie voix, à la fois grave et juvénile. Dommage qu'on l'entende aussi peu.
- Tu pourrais m'apprendre ?
- Pourquoi pas ? Commence par nous regarder.
Puis, plus sérieusement :
- J'espère que Célestin ne va pas encore s'en prendre plein la gueule parce que j'ai oublié mes clopes dans ma chambre !
Je ne peux que lui affirmer que si. Célestin s'en prendra plein la gueule. Que :
- De toutes façons, quoi qu'il fasse, il s'en prend toujours plein la gueule. ne culpabilise pas. Tes cigarettes valent bien un autre prétexte.
Je passe le reste de la matinée à les regarder jouer, tandis qu'Agnès manucure consciencieusement les ongles de Gervaise, et les enduit ensuite, avec une extrême précision, d'un vernis transparent aux inclusions multicolores en forme de cœurs. Effet bluffant !
- Je devrais essayer...
Ma suggestion ne semble pas avoir l'approbation de mes compagnons. Et Célestin, après avoir pris le Fou survivant de son adversaire au moyen de son Cavalier, se lève, plaisante avec Agnès, prend la main de Gervaise pour la baiser cérémonieusement, et revient en faisant la moue.
- Non, me dit-il en secouant énergiquement la tête.
- Non, quoi, sale gamin ?
- Non. Tu es trop vieille pour mettre ce truc-là sur tes ongles. Gervaise aussi, d'ailleurs.
Je fais mine de vouloir l'étrangler avec mon écharpe. Il éclate d'un rire enfantin.
- Tu n'es plus une gamine, Diane ! C'est bon pour les petites filles de se mettre des cœurs sur les ongles. Toi, tu as trop de classe pour faire ça, à ton âge.
- Et toi, tu t'es fait manger ta Reine.
Il regarde l'échiquier, et ne peut que constater la catastrophe. Réfléchit un long moment. Déplace une Tour en une manœuvre audacieuse. la partie reprend, acharnée. Pour se terminer par une nouvelle victoire de Jacob.
- Plus le temps de disputer la Belle. On mange dans dix minutes. Je range tout. Merci, Célestin.
Il sourit furtivement. Remercie à son tour.
- Çà m'a fait plaisir. On recommence quand tu veux.
Je rejoins les femmes Elles admirent leurs nouvelles mains. Parlent chiffons.
-


52. Chapitre 14.3
(par lambertine, ajouté le 27/09/09 08:51)


Marie-Line a repéré un a-do-ra-ble ensemble de printemps à 349 € - une paille ! Et Gervaise est tracassée. Elle marie sa fille dans un mois, et n'a toujours aucune idée quant à sa tenue de cérémonie. Robe vaporeuse ou tailleur pantalon ? Noir classique et chic ou couleurs vives et gaies ? Escarpins élégants ou ballerines confortables ? Chapeau ou pas chapeau ? Marie-Line propose une sortie en point 4. Agnès préférerait une 7.2 pour pouvoir donner son avis. Aucune femme n'a le point 7.
- Hermann pourrait nous accompagner...
- Non. Pas Hermannn...
- Hermann est une balance...
- Pourquoi pas Honoré ? Il est sympa, lui...
- Et pourquoi un 7.2 ? Agnès n'a pas son point 7...
- Je l'aurai jeudi prochain...
- Mais on pourrait y aller mercredi...
- Et moi...
Aucune de mas cocuristes ne m'a proposé de les accompagner. Je n'en suis nullement étonnée, Gervaise et moi n'ayant aucun atome crochu. Une sortie, cependant, ne me déplairait pas. Une sortie lèche-vitrine encore moins. Je ne demande rien. A quoi bon vouloir m'imposer ? Qu'elles s'amusent entre elles ! Qu'elles discutent chiffons et fanfreluches ! Qu'elles se disputent avec Richard au sujet d'un point de sortie ! Peu m'importe. J'ai mieux à faire.
Non. Ce n'est pas vrai. Je n'ai pas "mieux à faire". Ne pas avoir été priée me fait mal. Je n'aime pas que l'on ne m'aime pas. Et j'en ai souvent l'impression. Que personne ne m'aime. Que personne ne m'a jamais aimée. Que personne ne m'aimera jamais. J'en ai l'impression depuis ma jeunesse. J'en ai l'impression depuis mon enfance. J'en ai l'impression depuis ma naissance, sans doute...
Est-ce pour ça que je bois ?
Est-ce pour ça que je suis si sensible à toute manifestation d'amour ? A tout désintérêt, même passager ?
Est-ce pour ça que je tombe des nues chaque fois que quelqu'un s'intéresse à moi ? Me trouve gentille ou sympathique ?
Je ne suis pas sympathique.

Patrick l'est encore moins que moi.
Tout en dévorant ses petits pains au jambon, il a pris Aurélien à parti. Aurélien qui ne voulait que lui remonter le moral. Trouver des solutions à sa situation de père en manque. Mieux aurait valu qu'il se taise ! Il se fait traiter de tous les noms. Complice des prêtres pédophiles. Manipulateur. Vieux bourge confit dans ses certitudes. Enfant gâté qui ne connaît rien à la vraie vie.
Affreux militariste, pour avoir organisé l'activité de l'après-midi.
La visite du musée militaire dégoûte Patrick. L'existence des musées militaires est scandaleuse. les musées militaires devraient être interdits.Comme tous les mémoriaux. Les monuments aux morts. Les cimetières d'anciens combattants. Ils incitent à la guerre. A la violence. Ils sont des instruments de mort.
- Tu ne crois pas que tu exagères ?


53. Chapitre 14.4
(par lambertine, ajouté le 28/09/09 22:35)


- Non. J'ai raison. J'ai toujours raison. Pour tout.
Pour tout. En tout. Sur tout. Il est persuadé d'être infaillible. D'être le meilleur. Il a failli, pourtant. Il ne serait pas ici, sinon. Et malgré tout, il considère le reste de l'humanité comme une bande d'imbéciles incapables. Aujourd'hui il s'en prend à Aurélien. Demain ce sera Philippe. Ou Béatrice.
Ou moi.
- Tu n'as pas le droit de me forcer à aller là-bas. C'est contraire à mes opinions philosophiques.
- Peu m'importe que tu y ailles ou pas. Débrouille-toi avec l'Equipe. La guerre fait partie de l'Histoire, le Musée n'est pas loin, la plupart des résidents sont intéressés. Si ce n'est pas ton cas, tant pis pour toi.
Il attaque avec gourmandise un nouveau petit pain au jambon, tournant ostensiblement le dos à son interlocuteur sidéré et furieux. Patrick n'a pas l'habitude d'être envoyé sur les roses. Pas plus qu'Aurélien n'a celle de s'énerver. C'est d'autant plus étonnant de sa part que la visite du Musée n'était pas on idée mais celle d'Hermann. Il n'avait cessé de les harceler à ce sujet, Célestin et lui, depuis plusieurs jours. Hermann à qui, de guerre lasse, ils avaient fini par céder. A qui ils avaient également concédé la préparation du goûter. Des "kartoffelkuchen" à la compote de pomme. Le goûter de son enfance qu'il cherchait à faire partager aux autres résidents depuis plusieurs mois.
A l'arrêt de bus, Patrick, qui, loin d'être dispensé de visite, s'est vu tancer copieusement par l'éducateur, râle. Pendant le trajet, Patrick râle. Tout au long du retour, une longue promenade à travers bois de près de trois heures, Patrick râle.
Marie-Line, par contre, est aux anges. Elle s'est mis en tête de décorer le Centre en prévision de Pâques. Elle recueille consciencieusement ici de la mousse, des branchages, là des écorces ou de la paille. Elle emplit un grand sac à provisions de ses multiples trésors. Je lui tiens compagnie pendant les deux premières heures, puis la laisse vagabonder à son rythme, nettement plus rapide que le mien. Je suis loin d'avoir retrouvé une condition physique digne de ce nom. Je cesse donc d'errer dans la forêt et rejoins le peloton de mes cocuristes. Je marche seule au milieu des autres, perdue dans mes pensées. Puis, petit à petit, une conversation accroche mon oreille. Bien malgré moi, je rentre dans l'intimité que Frédéric partage avec Aurélien. L'intimité de sa première Cure. D'une RP devenue ménage éphémère après renvoi. D'une rechute rapide et très grave. D'une rupture amère et violente. D'un bébé aux origines douteuses. D'un accident aux conséquences incertaines. D'un procès à venir. J'en ai honte, mais j'écoute malgré tout. J'écoute, et je découvre un Frédéric inattendu. Un Frédéric empli de doutes et de culpabilité, aux antipodes du jeune homme extraverti auquel nous sommes accoutumés. Plus profond. Plus fragile aussi. Plus riche d'humanité. Un jeune homme rempli de doutes sur lui-même et son avenir. Comme nous tous, sans doute. Peut-être plus que la majorité d'entre nous.
Puis, mon pied me fait mal. Je ralentis encore l'allure. Laisse les deux garçons me dépasser. S'éloigner. S'éloigner encore. J'arrive au Centre bonne dernière, accueillie par une curieuse odeur de patates rissolées, de compote de pommes et de chocolat chaud mêlés. Une odeur qui me réconforte autant qu'elle en dégoûte certains. Nombreux. En fait, une majorité de curistes.


54. Chapitre 14.4
(par lambertine, ajouté le 29/09/09 16:38)


- ... ça pue...
- ... c'est dégueulasse...
- ... les Allemands ne savent pas cuisiner, c'est bien connu...
Les galettes trônent sur la table de service, derrière laquelle se tient Célestin, sourire aux lèvres, vêtu d'un immense tablier noir, et les cheveux couverts d'une drôle de casquette de gaze blanche.
- Une kartoffelkuch ? Un peu de cacao ? propose-t-il à chacun, pas rebuté pour un sou par les grimaces et les moues dégoûtées.
- ... berk...
- ... non alors...
- ... pas de cette bouffe allemande...
- ... un peu de chocolat...
- ... beaucoup de chocolat...
- ... de la compote, mais sans ce truc...
- ... manges-en toi-même, d'abord...
- J'en ai déjà mangé. Avant votre retour. Et je ne manquerai pas d'en reprendre.
- Donne m'en ! fait Aurélien en tendant son assiette.
Il goûte et visiblement apprécie. En fait part aux autres. Peu convaincus.
- Tu peux m'en mettre aussi, dis-je à mon tour.
Il me sert généreusement. M'assure que c'est excellent.
- Sans rire ?
- Sans rire. Goûte, et tu m'en diras des nouvelles !
Je goûte... et je lui en dis des nouvelles. Nous nous retrouvons finalement à six ou sept, attablés devant la spécialité d'Hermann, lourde et grasse mais, ma foi, délicieuse.
- Tu avais raison, reconnaît Damien. Ma foi, c'est rudement bon, ce truc ! Y en a encore ?
Célestin s'attable en déposant devant lui une énorme assiette qu'il attaque avec appétit, et répond la bouche pleine.
- Y en a plein la cuisine, mais sers-toi tout seul. J'ai faim.
- Tu as aidé Hermann à les faire ?
- Hon... hon... A les cuire et à préparer le chocolat. Il n'est pas très doué pour la cuisine, Hermann. Et fallait bien que je m'occupe après avoir été voir Ben.
- A propos, comment il va, Ben ?
- Mieux. Il espère pouvoir revenir bientôt. Il trouve la bouffe de la clinique plus infecte encore que la première fois.
Il plaisante, mais je lis l'inquiétude sur son visage. L'inquiétude et l'affection. Il s'est vraisemblablement attaché au petit cuisinier malade.


55. Chapitre 14.6
(par lambertine, ajouté le 03/10/09 15:51)


- Nous nous ressemblons sur bien des points, Ben et moi. Qui sait ? Peut-être pourrions-nous devenir copains…
Copains. Pourquoi pas ? Mis à part que…
- Fais attention.
- Attention ? Pourquoi ?
- Parce que vous vous ressemblez. Que vous pourriez vous entraîner l’un l’autre à faire des bêtises.
Il hoche négativement la tête. Il ne veut pas. Il ne veut plus. Il ne peut plus faire de bêtises.
Moi non plus.
Nous débarrassons la table en silence. Je laisse la corvée vaisselle aux responsables de l’équipe Loisirs et m’en vais rejoindre Marie-Line dans l’Aquarium. Marie-Line, l’actuelle Coordinatrice des Bleues, qui pour l’instant tresse des branchages en couronne.
- Tu m’aides ?
- Pourquoi pas ?
Je ne suis pas experte en art floral, mais c’est une occupation comme une autre. Et le Centre paraît bien tristounet, depuis la disparition des décorations de Carnaval. Je suis donc les instruction de ma cocuriste, et de jolis nids de Pâques prennent forme sous nos doigts. Nids que nous trouvons bien vides.
- Il nous faudrait des petits poussins en peluche.
- Et des œufs en chocolat.
- J’irai en acheter demain. Avec Joseph.
Joseph. Encore et toujours Joseph. Marie-Line est amoureuse. Et Joseph ?
- Nous partons nous promener en point 5 élargi. Il m’emmène dîner au restaurant.
- C’est bien, lui dis-je. Tu as de la chance.
Elle a de la chance et je suis jalouse. Oh, juste un peu. Jalouse quand même. Personne ne m’invite plus au restaurant. Personne ne me tient plus par la main lorsque je me promène dans la forêt. Personne ne me dis plus que je suis belle.
Je ne suis plus belle.
Je ne suis plus rien.
- Nous passons « Loisirs » lundi.
- Oui… oui… fais-je distraitement.
- Çà te dirait, d’être Loisir 1 ?
Loisir 1 ? Responsable des activités récréatives et des sports ? Oui. Bien sûr. Certainement.
Je ne suis plus rien, mais sans doute encore bonne à çà.
- Que devrai-je faire ?
- Demande au gamin. Il ne s’est pas trop mal débrouillé, ces quinze derniers jours. Et, si tu pouvais…
Si je pouvais quoi ? Quel est son désir ?
- J’ai très très envie de visiter la Cristallerie. Nous n’avions pas assez d’argent dans la caisse des Bleues, la dernière fois que nous avons été « Loisirs ». Cette fois-ci, sans doute…
Bon. Je suis « Loisir 1 » mais Marie-Line choisit l’activité du week-end. Ça commence bien !
- Gervaise et Béatrice aimeraient bien aussi…
- D’accord. Si vous le voulez…
Après tout, ça ou autre chose …
- … pas de problème. La Cristallerie et un jeu. Enfin, plutôt un jeu et dans deux semaines, la Cristallerie. Je ne serai pas là, dans deux semaines. Ce sera mon premier week-end de sortie.
Mon premier week-end. Enfin !
- Et je demanderai à Célestin plus de détails sur la tâche de Loisir 1. Pas plus tard que tout de suite, d’ailleurs.
Le jeune garçon vient d’entrer dans la pièce. Je lui fait part de ma requête. Il accepte de bon cœur, sort de la bibliothèque la farde consacrée aux loisirs, et de l’armoire des verts la sienne propre. Qui me tire un cri de surprise.
- Tu connais l’elfique ?
Il rougit. Il est aussi étonné que moi.
- Un peu. Toi aussi ?
J’avoue que non.
- Je reconnais l’elfique, c’est tout. Je suis incapable de le lire, ou de le comprendre. C’est bizarre…
- Quoi ?
- Frédéric… mon fils Frédéric me demandait l’autre jour si tu aimais Tolkien.
- J’adore. Depuis que j’ai dix ans.
- Et qu’as-tu écrit sur ta farde ?
- Mon nom en sindarin.
- Célestin ?
- Meneladan. L’homme du ciel. Célestin, oui.


56. Le Roman de Damien. 3. Vive la liberté !
(par lambertine, ajouté le 04/10/09 11:26)


Après mes humanités, je suis entré à l'Ecole Normale dans le but de devenir enseignant. Mon père m'avait placé à l'internat dans l'espoir que je sois surveillé de près. Ce ne fut pas du tout le cas. Vous devinerez aisément que cette liberté nouvelle fut synonyme de guindaille, et j'échouai avec brio. Je recommençai l'année suivante, mais mes consommations d'alcool et de drogues ne faisaient qu'augmenter. Mon professeur de français s'en étant aperçu m'imposa de suivre une cure, sous peine de renvoi de l'école. Ce que je fis.
Après un mois de cure, je sortis, et rencontrai Aurore. J'étais très amoureux d'elle. Il ne me fut pas difficile de rester abstinent, puisqu'elle était "anti-drogues" et "anti-alcool". Je réussis donc mon année, et suivis les cours de troisième dans de bonnes conditions. Nous partagions alors le même studio ( j'aurais dû être à l'internat, mais comme je l'ai dit, il n'y avait aucune surveillance).
Un jour, je rentrai plus tôt que prévu. Je trouvai ma fiancée en pleine action avec deux types.
Moi qui la considérais comme une fille droite et très fidèle, je sentis mon cœur exploser en même temps que ma conception même de l'existence et de l'amour.
Je suis resté célibataire depuis.


57. Chapitre 15.1
(par lambertine, ajouté le 07/10/09 23:14)


Une grande maison à la campagne. Un père politicien. Une mère au foyer. Ni frère. Ni sœur. Une jument baie. Aymeric. Tel est le résumé de l’enfance d’Agnès. Une scolarité moyenne. Une jument baie. Aymeric. Tel est le résumé de l’adolescence d’Agnès. Des études artistiques. Un enfant à naître. Une jument baie. Aymeric. Tel est le résumé de la jeunesse d’Agnès.
Le suicide d’Aymeric. Telle est l’origine de la déchéance d’Agnès.
Elle ne parle. Dans le noir. Assise sur le muret du jardin.
Ses enfants sont venus lui rendre visite, aujourd‘hui. Ses enfants. Ses parents.
Son second mari. Christophe. Son ami d’enfance.
Celui dont elle parle comme d’un ami d’enfance. Pas comme d’un amour. Pas comme d’un mari.
Celui qui l’a choisie après la mort d’Aymeric. Après la naissance de Stanislas. Veuve. Éplorée. Alcoolique.
Mère.
Celui qui l’a prise avec son enfant. Qui lui a fait un autre enfant.
Celui qui n’est pas Aymeric. Qui ne sera jamais Aymeric.
Aymeric qui a choisi. Choisi de partir pour ailleurs. Choisi de partir pour toujours.
Pour toujours…
Aymeric qui n’est plus.
Aymeric. Tel est le résumé de la vie d’Agnès.
- Ben lui ressemble un peu. Physiquement du moins. Moralement, j’espère que non.
Moralement…
Aymeric s’est suicidé. Ben se suicide à petit feu. Se suicidait. Peut-on le dire au passé ?
- Christophe n’est pas un mauvais mari. Il n’est pas un mauvais père. Il ne fait pas de différence entre Stanislas et Romain. Du moins, il essaie. Mais…
Elle soupire. « Mais ». Il y a un « mais ».
- Je sais que c’est l’homme qu’il me faut. Il est courageux. Il ne boit pas. Il ne fume pas. Mais…
Encore « mais ».
- Mais tu ne l’aimes pas.
- Mais si ! se rebelle-t-elle. Je l’aime. Il a supporté mes frasques pendant trois ans. Il est gentil. Bon, je ne supporte pas mes beaux-parents. Je l’avoue. Mais Christophe n’est pas comme eux. Il m’accepte telle que je suis. Mais…
Toujours « mais ».
- Mais il n’est pas Aymeric.
Non, il n’est pas Aymeric.
- Tu l’aimes toujours. Aymeric.
Ce n’est pas une question.
- Je l’aime. Je le déteste. Je ne sais pas. Il nous a abandonnés. Il m’a abandonnée. Je ne sais même pas pourquoi. Parfois, je me dis qu’il aurait mieux valu pour moi qu’il m’abandonne… autrement.
Qu’il l’abandonne autrement.
J’ai été abandonnée autrement.
J’ai été abandonnée tout court.
Elle est veuve. Je suis juste seule.
Abandonnée.
- S’il m’avait simplement abandonnée, je pourrais le haïr sans honte. Le haïr sans l’aimer. Là, il est mort. Et je suis embrouillée dans ma tête. Peut-être ici arriverai-je à y voir plus clair. Vis-à-vis d’Aymeric. Et de Christophe.
Je l’espère sincèrement. Pour elle, comme pour nous tous.
Comme pour Dominique, dont je surprends pal heureusement la conversation avec l’éducateur de garde. Plutôt des bribes de cette conversation. Dominique, furieuse contre sa sœur. Pour une question d’électricité.
Comme pour Célestin, que je rejoins au salon. Où il a posé devant lui un tas de certificats médicaux.

- Voilà ! m’explique-t-il, une feuille des sports à la main. Tu demandes à chacun s’il veut faire du badminton ou du mini-foot
- Il n’y a plus que Philippe qui s’inscrit au mini-foot. Et toi. Et toi, tu es dispensé de sport, cette semaine.
- Ah non ! S’insurge-t-il. Je suis dispensé de sport à 6 H 30 du matin. C’est pas pareil. Pour celui de l’après-midi, le docteur a dit « à ton rythme ». Et « à mon rythme », ça ne signifie pas « pas du tout ». Et j’aime le mini-foot.
- Mouais…
Je grogne un peu. Pour la forme.
- Le mini-foot à deux…
Il secoue la tête. Lève les yeux au ciel.
- Tout le monde se dit que ça ne vaut pas la peine de s’inscrire. Donc on n’est jamais que deux. Mais si tous ceux qui ont envie de jouer s’inscrivaient, on serait assez nombreux pour faire un match. Enfin, un simili-match.
- CQFD ?
- CQFD. Donc, je m’inscris. Célestin : mini-foot. Et Diane ?
J’éclate de rire.
- Je n’ai aucune envie d’être complètement ridicule devant vous tous. Donc : Diane : badminton.
Il s’empare de la pile de certificats.
- Dommage. Diane : mini-foot, ça aurait pu être sympa.
- Arrête de dire des bêtises. Explique-moi plutôt ce que je dois faire avec ces certificats.


58. Chapitre 5.2
(par lambertine, ajouté le 11/10/09 16:24)


Nous nous mettons au travail. Épluchant les divers certificats médicaux que je trouve quelquefois abscons.
- Petites marches interdites et grandes marches autorisées... Il avait fumé, le docteur, quand il a écrit ça ?
- "Ca", c'est Didier et Didier ne va jamais à la salle. Ni à la gym, d'ailleurs. Tu mets "CM" et c'est bon ainsi.
Je connais peu ce Didier mais, c'est vrai, je ne l'ai jamais vu fréquenter le centre sportif.
- Tiens, Dominique. Elle est dispensée de sport, Domi ?
- Elle a les chevilles enflées.
- Ah... au fond, tant mieux. Ça fait mal au coeur, de la voir aussi ridicule avec une raquette.
Ridicule avec une raquette, et reniflante au télé phone du secrétariat depuis près d’une heure. Lorsqu’elle a enfin terminé, j’ai le malheur de lui demander :
- Alors, ça s’arrange, ton problème d’électricité ?
Elle monte sur ses grands chevaux. Elle hurle. Que je ressemble à sa sœur. Que je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Que je suis un monstre de parler devant tout le monde de ses problèmes d’argent.
Ah bon ? Elle a des problèmes d’argent ?
Que c’est de la faute de sa sœur et de son voisin si son fournisseur lui a coupé l’électricité.
On lui a coupé l’électricité ?
Que je la prends de haut parce qu’elle est ouvrière.
Et moi, je suis sans emploi.
Que je la méprise parce qu’elle ne sait pas écrire.
Mais peu importe ! Je ne demande pas à mes cocuristes d’être des Victor Hugo !
Que je suis comme tout le monde. Que tout le monde la déteste. Que tout le monde la considère comme une bonne à rien. Comme une moins que rien. Une imbécile. Une attardée. Moi la première.
Je ne sais que répondre.
Je me tais.
Aurélien la prend par les épaules. L’entraîne dans le restaurant. La force à s’asseoir. Il lui parle, calmement. Elle continue à pleurer.
Frédéric les rejoint. Fait la morale à Dominique. Elle se calme. Un peu.
Je me tourne vers Célestin. Il me sourit.
- Ce n’est pas ta faute.
J’essaie de me justifier.
- Je voulais être gentille. M’intéresser à ses problèmes.
- Je le sais bien.
Je ne suis qu’une idiote. Maladroite. Prétentieuse. Je ne sais pas m’y prendre avec les autres.
- Tu t’y prends bien, avec moi.
Je n’ai pas d’amis. Je n’en aurai jamais. Avec le caractère que j’ai…
- Tu racontes des bêtises. Tu as Flora et Gilles. Et, pour le peu que ça compte, tu m’as, moi.
Il me tend un paquet de kleenex. Je m’essuie les yeux. Renifle.
- Ça compte beaucoup. Et tu es gentil.
- Et toi, tu déprimes. Qu’est-ce qui se passe ?
Je n’en sais rien.
Je ne m’aime pas. Je ne comprends pas que l’on puisse m’aimer. J’ai honte de ma vie. De ma déchéance. Alors je triche. Je ne mens pas. Mais je cache. Je cache ma misère. Je cache mon malheur. Je ne veux pas qu’on me plaigne. Je ne veux pas qu’on ait pitié de moi.
- Je n’ai pas pitié de toi.



59. Chapitre 15.3
(par lambertine, ajouté le 15/10/09 23:54)


Bien sûr que non. De quel droit aurait-il pitié de moi ? Si je suis déchue, il est déchu au carré . Et il n'a pas la moitié de mon âge...
- Viens.
Il plonge son regard dans le mien. Ce regard insondable. Sombre et triste. Ce regard d'enfant perdu. Blessé. Fragile.
Ce regard rempli d'amour.
Et de force.
Il a parfaitement le droit d'avoir pitié de moi.
Je me lève, et le suis. Indifférente aux autres. A Dominique en larmes. A Damien déchiffrant une partition. A Marcello observant Agnès avec gourmandise. A Marie-Line remplissant la feuille des tâches des Bleues. Je le suis dans la cave. Une cave labyrinthique. Buanderie. Chaufferie. Atelier de l'homme à tout faire. Salle des archives. Garage à vélos. Célestin en connaît, Dieu sait comment, tous les recoins. Jusqu'à ce réduit sombre, sans fenêtre. Ce réduit dont il ferme la porte. Derrière nous. Où il prend ma main dans les siennes. Dans l'obscurité totale.
Je devrais me sentir mal à l'aise. D'ailleurs, je me sens mal à l'aise.
- Tu as peur de moi.
Je le devine plus que je ne le vois. Il reprend :
- C'est l'endroit idéal pour faire des bêtises. Ou pour faire l'amour.
Je me crispe. Il serre ma main plus fort. Beaucoup plus fort. A me faire mal.
- Je n'ai pas envie de faire des bêtises.
Alors...
- Ni de te faire l'amour.
Puis, comme pour s'excuser :
- Tu es jolie.
Allons bon ! Si moi, je suis jolie, c'est que lui est aveugle. Je suis grosse, moche, vieille.
- Non. Tu pourrais être ma mère. Et tu es ronde. On peut être ronde et jolie. Tu es jolie, pour une femme de ton âge. Et sexy, d'après la plupart des hommes d'ici. D'après Philippe, surtout.
Philippe ? Ce juriste pince-sans-rire et si bien élevé ?
- Mais je ne pourrais jamais te faire l'amour.
Pourquoi me dit-il ça ? Pourquoi insiste-t-il ? Que dois-je lui répondre ? Que, moi non plus, je ne le désire pas ? Que je serais incapable, psychiquement, physiquement incapable, de me donner à lui ? De le prendre ? Que j'aurais l'impression... oui... C’est sans doute absurde, mais…
Que j'aurais l'impression de commettre un viol.
Il frissonne. S’adosse au mur. S’assied sur le sol rugueux. Moi aussi.
- C’est aussi l’endroit idéal pour parler. Sans être écoutés par cinquante personnes.
Il éclate de rire. De ce rire étrange qui ressemble à un sanglot.
- J’ai toujours la sensation d’être écouté. D’être observé. Ici, dans ce cachot…
Il n’a pas tort. Le réduit pourrait être un cachot.
- … je me sens plus libre. Et protégé. C’est bizarre, hein ?
Oui et non. Je ne me suis moi-même jamais sentie plus en sécurité que dans une chambre dépourvue de fenêtres.
- Pourquoi me montres-tu cet endroit ? Et puis, comment l’as-tu découvert ?
- Je te l’ai dit. C’est l’endroit idéal pour parler. Surtout quand on a peur. Et tu as peur, Diane. Des autres. Même de moi. Tu es comme Dominique. Tu veux sauver la face.
- J’ai confiance en toi.
Bon sang ! Diane ! Qu’est-ce qui te prend de dire une chose pareille ?
Qu’est-ce qui te prend, même si c’est vrai ?
- Merci.
La voix de Célestin n’est plus qu’un souffle.
- Tu as confiance, mais tu n’es pas prête. Un peu comme moi. Mais si un jour tu voulais parler, te confier, à qui tu veux, je crois que ce serait plus facile ici. Enfin, je veux dire, moins difficile.
Je ne peux m’empêcher de l’embrasser. Ce soir, c’est lui qui me protège. Comme mes enfants l’ont fait. Trop souvent.
Il répond à mon autre question sans que je doive la répéter.
- Depuis que j’ai 10 ans, chaque fois que j’arrive quelque part, je recherche ce genre d’endroits. La première fois, c’était à l’hôpital.
- Tu étais malade ?
- Maman l’était.
Il m’a reprit la main. Les siennes sont brûlantes.
Nous nous taisons, l’un comme l’autre.
Nous ne sommes pas prêts.
Pas encore.


60. Le Roman de Damien.4. La spirale de l'échec
(par lambertine, ajouté le 17/10/09 16:44)


Malheureusement classique, et à ne pas reproduire en cas de coups durs à venir :
J'ai reconsommé.
Je n'avais plus envie de rien.
Je n'ai pas terminé ma dernière année.
Je me suis enfonce. Enfoncé de plus en plus.
J'ai commencé deux ou trois boulots. Puis une formation. Mais mes addictions m'ont mené à l'échec. A la perte totale de confiance en moi.

Il n'y a plus grand chose à raconter.
Je ne faisais plus rien d'autre que consommer. Pour ne pas affronter la réalité de ma situation. Je n'ouvrais plus mon courrier. Je négligeais ma personne. J'étais devenu une autruche.
Je n'avais plus aucun contact avec mon père, même s'il continuait à payer mon loyer.
Il connaissait ma vie, et ne voulait pas que je me retrouve à la rue.
J'ai de la chance.
Il doit m'aimer.
Même s'il ne le montre pas.


61. Chapitre 16.1
(par lambertine, ajouté le 18/10/09 23:38)


Voilà l'avis de l'Equipe. Ils me voient "trop bien" en "Loisirs 1". Parce que, selon eux, je 'ai rien à en apprendre. Et, objectivement, ils ont raison. Organiser les sports et les loisirs de la Communauté pendant deux semaines ne m'apprendra rien. Me sera même facile. Trop facile, sans doute. Alors que, pour Dominique...
Dominique ne s'en sent pas capable. Pas encore. Elle n'en sera jamais capable. Elle n'est qu'une ouvrière.
Que pour Gervaise...
Gervaise a reçu la tâche de secrétaire.
Que pour Béatrice...
Béatrice est malade. Elle tousse à s'en arracher les poumons. "Loisirs 2" sera moins fatigant pour elle.
Que pour Agnès...
Agnès vient d'arriver.
Que pour Marie-Line elle-même...
Elle est déjà coordinatrice.
Les éducatrices se concertent.
- Dominique est ouvrière, mais ça ne signifie pas qu'elle serait une mauvaise organisatrice.
La petite femme secoue négativement la tête avec l'énergie du désespoir. Elle ne veut pas. Elle ne peut pas. Elle est trop bête.
Elle m'agace. Elle n'est pas plus bête qu'une autre, bon sang ! Comment lui extraire cette idée du cerveau ?
Mais, de guerre lasse, les éducatrices obtempèrent. Dominique n'en est qu'au début de sa Cure. Peut-être, dans quelques semaines, aura-t-elle assez confiance en elle pour accepter ce poste ?
- Agnès n'est ici que depuis une semaine. Mais Célestin venait d'arriver, lui aussi. Il ne s'est pas si mal débrouillé que ça.
- Pas si mal débrouillé ? Tu veux rire ? Tu oublies la rechute collective !
- Il n’y était pour rien !
J’ai réagi spontanément. Sans réfléchir. Gervaise soupire d’agacement. Julie me tance. Vertement.
Je n’ai dit que la vérité. Il n’y était pour rien, et je maintiens mes paroles.
- Peu importe, tranche Marie-Line. Il ne connaissait ni la maison, ni ses pratiques, ni les résidents. Agnès est dans le même cas. Trop nouvelle pour être « Loisirs 1 ». Toi, Diane, tu fais parfaitement l’affaire. Je confirmes mon choix. Avec Béatrice en « Loisirs 2 ».
Julie grimace. Elle et sa collègue se concertent.
- D’accord, puisqu’on n’a pas le choix. Mais pour une durée d’une semaine, seulement. Ensuite, vous permutez les rôles.
J’accepte. Que faire d’autre ? Je ne tiens pas particulièrement à cette tâche. Même si je m’y suis déjà investie. Et même si je bouillonne d’idées pour l’activité de samedi prochain. Que les éducatrices me prient d’exposer.
- Je propose un jeu de piste, à travers le Centre.
- Un jeu de piste à travers le Centre ?
- Tu comptes occuper un après-midi entier avec ça ?
- Qui fera les questions ? Où les cacherez-vous ? Y aura-t-il des épreuves physiques.
Je ne me démonte pas. Je sais parfaitement ce que je veux faire. Où je veux en venir.
- N’oublie pas d’impliquer tout le groupe dans la préparation du jeu.
- Et de soumettre les questions à l’Équipe avant mercredi soir.
De soumettre les questions, et de former les équipes de participants. Je sais. Je n’ai pas oublié le psychodrame d’il y a quinze jours.
- De former correctement les équipes, insiste lourdement Julie.
Je serre les poings. Réfrène ma colère. Mal.
- Je sais. Et…
Elle m’interrompt. Brutalement.
- Et rien du tout. Il y a quinze jours, cette partie de l’organisation a été bâclée. On a pu en constater les conséquences. N’essaie pas de jouer les avocats de la défense. Ce n’est pas ton rôle.
Ce n’est pas mon rôle, mais c’était mon métier.
Autrefois… dans une autre vie…
C’était…
Je baisse les yeux.
Sujet suivant de la réunion des Bleues . Le mariage de la fille de Gervaise.

Ils sont quatre. Quatre nouveaux. Un gamin égaré. Un petit bonhomme effacé. Un artiste homosexuel. Un jeune Noir aux bras atrophiés. Quatre hommes. Pas de femme. Pas de nouvelle « bleue ».
- Je m’appelle Gabriel.
- Minifoot ou badminton ?
Célestin, s’il te plaît ! Tu pourrais le laisser poser ses bagages ! Et d’ailleurs, tu fais mon travail !
Il me lance un clin d’œil complice.
- Je passe la main à 14 heures. C’est le règlement. Alors, Gabriel, mini-foot ?


62. Chapitre 16.2
(par lambertine, ajouté le 24/10/09 00:41)


Pris par surprise, l'artiste-peintre accepte, sans comprendre vraiment. Mini-foot ? Où ? Quand ? Comment ? Quel travail ? Passer quelle main ? Il est perdu, le pauvre, comme nous l'étions nous-mêmes le jour de notre arrivée. Il y a trois semaines. Hier. Il y a si longtemps. Le temps s'écoule bizarrement dans cet antre du diable. Trois semaines déjà. Trois semaines seulement...
- J’y arriverai. Tu verras. J’y arriverai !
Célestin rit comme un enfant, et j’en suis heureuse.
- Tu arriveras à quoi ?
- A jouer au mini-foot demain, tiens ! Regarde !
Il me tend la feuille des sports . Je fronce les sourcils.
- Mouais… Vous êtes sept sur cette liste. Dont trois nouveaux à qui tu as forcé la main.
- Forcé la main ? Tu exagères. J’ai juste un peu insisté.
Il n’est plus sérieux, ni fragile, ni renfermé. Juste un gamin espiègle, apparemment heureux de vivre. Grâce à la perspective d’un match de foot.
Bénis soient les matches de foot !
- Et en ce qui concerne Agnès et Gervaise ? Tu as « juste un peu insisté » aussi ?
- Tu es sexiste ?
Non. Bien sûr que non. Quoique… Agnès ressemble à une poupée de porcelaine. Et Gervaise a beau avoir l’allure d’une garçonne, elle a mon âge…
- Et alors ? Tu pourrais aussi…
- Non, Célestin . Pas question.
Il fait mine d’être dépité. Puis ses yeux se remettent à briller.
- Ça ne fait rien. Il ne me manque qu’une personne, et j’aurai deux équipes de quatre joueurs. Je demanderai à Hermann…
Bon Dieu ! Hermann a 67 ans ! Pourquoi pas à Béatrice tant qu’il y est.
- …ou, mieux : je demanderai à Agnès de demander à Damien. Il adore Agnès, Damien.
Damien ? Adorer Agnès ? Qu’est-ce que cette histoire ?
Où Célestin a-t-il encore été chercher çà ?

- Lequel d’entre vous peut-il expliquer aux nouveaux ce qu’est un contrat relationnel ?
Avec Dominique et Célestin, je fais partie des « nouveaux ». Nous entamons la deuxième phase de notre Cure. Notre intégration est terminée.
- Aurélien ?
Le jeune architecte semble pris de court.
- Euh… moi ?
- Tu as reçu ton contrat la semaine passée. Tu devrais donc pouvoir expliquer à tes compagnons de quoi il s’agit. J’attends.
Il fouille quelques instants dans une farde où « une chatte ne retrouverait pas ses jeunes », comme on dit. Cherche du regard une aide que personne ne lui offre. Ébouriffe des boucles déjà désordonnées.
- Un contrat relationnel…
Il soupire.
- Un contrat relationnel, c’est un contrat. Un engagement. Que nous prenons vis-à-vis de l’Équipe et de la communauté. Un engagement de changer nos comportements. Pour ne plus consommer. Un engagement positif. Par exemple, le mien, c’est « Je parle de mes difficultés, passées et présentes, j’écoute les conseils, et je dis que je les ai entendus ». J’ai trop tendance à garder mes difficultés pour moi, alors j’accumule. Et je fume.
L’éducatrice n’a pas l’air mécontente de l’explication.


63. Chapitre 16.3
(par lambertine, ajouté le 26/10/09 00:23)


Elle se tourne vers nous. Les « nouveaux ». Moi, Célestin, Dominique. Célestin. Dominique. Moi. Pour la phrase d’intégration, nous étions cinq. Nous restons à trois. Célestin. Moi.
- Dominique ?
Elle d’abord. Pas moi. Ouf ! Je me sens comme une écolière qui vient d’échapper à la question de l’instituteur. Je ne serai pas la première, aujourd’hui, à expliquer quelles sont les « fonctions du toxique » pour ma petite personne.
- Dominique ?
Oublier. Oublier qu’elle est bête. Qu’elle a raté sa vie. S’abrutir. S’endormir. Devant des séries télé neuneu. Imaginer un autre destin. Un mari. Des enfants. Des enfants à elle…
- Oser affronter ta sœur.
La petite femme blonde fusille Aurélien du regard. Le jeune architecte a visé juste. Elle tente pourtant de nier.
- Ma sœur n’a rien à voir…
- Bien sûr que si !
Bien sûr que si, et pas qu’un peu ! Sa sœur. Celle qui a réussi. Qui a un mari. Des enfants. Un petit-fils.
- Celle qui a vécu à tes crochets pendant des années ?
Elle se tourne brutalement vers Célestin. Ses yeux lancent des flammes. De colère. De rage. De honte, aussi.
- Ce n’est pas vrai. Maman voulait qu’elle s’occupe de moi. Qu’elle me protège. Tu n’es pas handicapé. Tu ne peux pas comprendre.
Le garçon ne se démonte pas. Continue, sous l’œil intrigué de l’éducatrice.
- Tu n’es pas handicapée. Tu es fâchée avec l’orthographe, c’est tout. Ça ne t’a pas empêché de travailler. D’acheter ta maison. Ça n’a pas empêché ta sœur et sa famille de squatter chez toi . Dans ta maison à toi. Sans payer de loyer. Parce qu’on t’avait persuadée que tu étais une incapable dont on devait s‘occuper. Elle t’avait persuadée. Comme ta marraine. Comme toute ta famille. Tu n’es pas une incapable, Domi. Tu le crois, seulement. Alors tu bois. Tu bois chaque fois que tu dois affronter les autres.
Alors que Célestin parle, les épaules de la petite femme s’affaissent. Ses yeux se remplissent de larmes. Celles-ci coulent sur son visage. Elle renifle. Elle tente de se défendre.
- Je ne t’attaque pas, Domi. Je veux juste t’aider. Te dire que tu peux y arriver. A avoir confiance en toi.
- Parce que tu y arrives, toi ? renifle-t-elle de plus belle.
- Là n’est pas la question, intervient l’éducatrice. Du moins, pas encore. Mais la piste me paraît bonne. Du moins, si les autres Résidents sont d’accord.
Que pouvons nous ajouter ? Le gamin a raison. Il a mis le doigt sur l’essentiel. La fracture de Dominique. Son mépris d’elle-même. Son mépris d’elle-même induit par les siens. Son mépris d’elle-même qui l’empêche de s’opposer. De faire part de ses problèmes.
- Je n’en vaux pas la peine. Mes problèmes n’ont aucun intérêt.
- Ça, c’est un sabotage ! intervient Aurélien.
Un sabotage. Un comportement spontané qui nous entraîne du côté obscur. Un comportement contre lequel nous devons lutter.
- « Je me dénigre« . C’est un sacré sabotage, approuve Célestin. Et, si je peux me permettre, c’est chiant.
C’est platement dit, mais il a raison. C’est énervant. Plus qu’énervant.





64. Chapitre 16.4
(par lambertine, ajouté le 29/10/09 00:18)


Dominique serre les dents et continue à camper sur ses positions.
- Ce n’est pas vrai. Je ne me dénigre pas. Vous ne me connaissez pas. Ni ma sœur. D’ailleurs, je vous embête avec mes problème.
- Non. C’est quand tu gardes tout pour toi, et que tu parles de toi comme d’une moins que rien que tu nous embêtes. Enfin, que tu m’embêtes, moi.
Elle est malheureuse. Elle est sincère, aussi. Elle a vraiment l’impression de ne pas valoir grand-chose. Et qui suis-je, pour lui faire ainsi la morale ?
Quelqu’un qui ressemble à sa sœur ?
- Tu ne comprends rien. Je n’aime pas déranger les autres avec mes histoires.
Sabotage Numéro 2 : « J’ai peur de déranger »
Dominique s’énerve. Se fâche. Aurélien tente de la calmer. Elle pleure. Elle en a assez. Elle n’en peut plus. Et d’ailleurs, elle n’a aucun désir de se confier à nous. A quoi bon ? A quoi bon encore, et encore, et encore, nous exposer ses faiblesses ?
- Parce que c’est ce que tu dois faire, si tu veux guérir.
C’est ce que nous devons faire, si nous voulons guérir.
« Je parle de mes difficultés, et je demande de l’aide ». Voilà à quoi nous sommes arrivés. Voilà le « contrat relationnel » de Dominique. Elle ne l’apprécie pas. Elle est fâchée. Et triste. Et déçue. De nous, pas d’elle-même. Comment pourrait-elle encore être déçue d’elle-même ?

- A toi, Célestin.
Le jeune homme serre les jambes, redresse la tête. Provoque du regard. Attend.
- Pourquoi consommes-tu ?
Pas de réponse. Rien. Rien que des yeux fixes, qui ne regardent nulle part.
Les avis des résidents fusent.
- … pour faire la fête…
- … pour s’amuser…
- … pour avoir des copains…
- Pourquoi as-tu besoin de came pour avoir des copains ?
- Parce que c’est comme ça. Je n’ai pas de réponse. Tout le monde se droguait, là où j’étais. Pas de came, pas de copains.
- Ce n’est comme ça nulle part, voyons !
- Ah non ? Viens voir, Jean-Jacques. Viens voir dans l’école où j’allais. Rien n’a changé. Aurélien a raison : je fumais, je sniffais, je prenais tout ce qui me tombait sous la main pour avoir des copains. Et j’en avais. Plus j’allais loin, plus j’en avais. Parce qu’ils m’admiraient, pour ça. Et que j’étais plus cool.
Plus cool qu’ici, c’est certain.
- Parce que tu oubliais d’être vulnérable ?
Il se lève. Se plante devant moi. Serre les lèvres. Serre les poings.
- Tais-toi, Diane, fait-il très bas, entre ses dents. Pour l’amour de Dieu, tais-toi ! S’il te plaît !
Il me regarde, me supplie.
- S’il te plaît !
- Célestin, assieds-toi !
Il se transforme en une seconde. L’enfant perdu se mue en gamin arrogant. Il toise l’éducatrice, puis nos cocuristes.
- Je n’étais pas vulnérable. J’allais plus loin que les autres, j’étais plus fort que les autres et ils m’admiraient pour ça.
- Tu te rends compte de ce que tu dis ?
Marie-Line s’est levée, elle aussi. Horrifiée par les paroles du garçon. Horrifiée et furieuse.
- Non, mais tu te rends compte de ce que tu dis ?
- Oui !
Il s’emballe. Tremble . Revendique.
- Oui. Oui, je m’en rends compte. Je me droguais, encore, et encore, et encore. Je repoussais mes limites. Encore, et encore, et encore. Jour après jour. Jusqu’au bout de moi-même.
Il est livide. Elle est encore plus pâle que lui, imaginant son propre enfant à la place du jeune toxicomane. Son propre enfant, qu’elle se retient difficilement de gifler.
- Bon sang, Célestin ! Bon sang ! Tu imagines l’angoisse de ta mère ? Qu’est-ce qui te prenais, de jouer ainsi avec la mort ?
- Mais je ne jouais pas !
Son cri résonne dans le Poulailler, atteint Marie-Line en plein cœur.
- Je ne jouais pas, répète-t-il, d’une voix à présent inaudible.
Il laisse errer sur l’auditoire un regard égaré. Se rassied lentement. Cherche en grelottant une main secourable. Se ravise. Il croise les bras sur sa poitrine.
- Je ne jouais pas.
Il baisse la tête, cache son visage sous ses mèches noire. Pas assez bien pour m’empêcher de voir ruisseler ses larmes.
Les autres se regardent. Ne comprennent pas.
- Qu’est-ce qu’il a ? demande Agnès. Il avait l’air d’aller bien.
- Fichez-lui la paix. Il devrait parler, et il n’y arrive pas.
Aurélien pose la main sur l’épaule de son compagnon de chambre.
- « Je parle de ma souffrance ». Ce serait un beau contrat pour Célestin. Un contrat difficile à respecter, mais un beau contrat.



65. Chapitre 16.5
(par lambertine, ajouté le 31/10/09 00:27)


- Retire ta main de là.
- Pardon ?
- Tu as raison. C’est un beau début de contrat. Mais retire sa main de son épaule. Tu connais le règlement, Aurélien !
- C’est mon ami, et il a besoin de moi.
- Il a besoin de s’ouvrir aux autres. Et nous ne lui ficherons pas la paix. Il n’est pas ici pour qu’on lui fiche la paix. Bien au contraire.
- Mais…
- Laisse tomber, Aurélien.
Le jeune garçon regarde tristement son camarade, redresse la tête, fixe intensément l’éducatrice.
- Je risque d’être contagieux, non ? Mais quelle importance ? Vous avez raison. Je ne suis pas ici pour qu’on me fiche la paix. Alors, je vais essayer. De… de parler de ma souffrance.
- Et d’être plus rigoureux ?
- Quoi ?
- D’être plus rigoureux. De respecter le règlement à la lettre. De rendre tes travaux dans les délais. D’accomplir tes charges à la perfection.
- Je…
Il soupire. Ne polémique pas. Abandonne.
- « Je suis plus rigoureux, et je parle de ma souffrance ». Si vous le voulez, je suis d’accord.
- Sabotages ?
Quelques minutes de discussion suffisent.
»Je m’isole ». Même au milieu du monde.
« J’ironise ». Oui. Pourquoi ? Quelle importance…
« Je me montre sous mon meilleur jour ». A quoi bon se plaindre ?

A mon tour.
Je n’y échapperai pas.
J’ironise, moi aussi. Je ris de mes difficultés. J’ai dans une autre vie offensé les dieux de l’administration et du bonheur conjugal. Mieux vaut présenter ainsi mes problèmes que pleurer sur mon sort. Et raconter mes aventures au bout du monde que mes taudis sordides dans une ville de province. Et rester dans mon coin quand, vraiment, je suis au bout du rouleau. Les sabotages de Célestin sont les miens autant que les siens.
- Tu n’arrives pas dire ton chagrin. A dire ta misère. Tu étais une Dame dans une autre vie. Tu en es toujours une, Diane. Une Dame sans argent, sans statut, sans amour. Mais une Dame quand même. Tu es déchue, mais tu tiens à sauver la face. Parce que ton orgueil est tout ce qui te reste.
Quelques instant plus tôt , ce gamin était abattu de tristesse, au bord du malaise. A présent, il me décrit comme nul ne l’a jamais fait. Il lit en moi comme dans un livre ouvert.
- En ça, on se ressemble. Tu devrais prendre mon contrat. Il t’irait comme un gant. Tu pourrais y ajouter « je demande de l’aide ». Tu ne le fais jamais. Ou alors, pour des bêtises. Des détails matériels que tu pourrais régler toute seule sans problème. J’ai l’impression que tu es incapable d’appeler « au secours ». Sans doute, parce que cela implique de faire confiance aux autres. Les blessures de ton passé sont si profondes qu’elles t’empêchent de le faire. Au point même de ne pouvoir saisir la main qui se tend vers toi pour t’éviter de sombrer.
Il a raison. Sur tout. Et je n’en suis pas fière.
- Morwen de Dor Lomin, ajoute-t-il. En moins inhumaine.
Les autres ne comprennent pas à qui il fait allusion. Moi, si. Trop bien. Morwen de Dor Lomin, hélas.
Mon alter ego littéraire. Que je déteste, et à qui je ressemble.
Que je déteste parce que je lui ressemble.



66. Chapitre 16.6
(par lambertine, ajouté le 01/11/09 22:45)


« J’ose demander de l’aide quand j’éprouve des difficultés, matérielles ou affectives. »
Morwen aurait eu bien du mal à ma place, et je sais que j’en aurai aussi. Les contrats relationnels ne sont pas faits pour être faciles à respecter. Mais on ne lui aurait pas mis comme sabotage « j’ai peur de déranger ». D’ailleurs je n’ai pas peur. Je n’aime pas, c’est différent. Je n’aime ni déranger, ni m’humilier.
- Tu trouves humiliant de demander de l’aide ?
Si je trouve humiliant ? Bien entendu ! Et d’en recevoir, plus encore. Sauf de certaines personnes. De trop rares personnes. De mes enfants. De Flora et Gilles. De Constance qui m’a hébergée quand j’étais à la rue. C’est tout.
- Quelles difficultés ? Je n’en ai pas, voyons ! J’ai mené une vie de rêve !
J’ironise, moi aussi. Je plaisante. « Je plaisante sur mes difficultés ». Et ensuite, « J’accumule ».
Contrat assuré. Mis en boîte.
Réunion terminée.

Je suis assise à la table ronde. Avec d’autres femmes. Béatrice. Agnès. Dominique. Préparer un jeu de piste n’est pas une sinécure. D’autant que je me sens seule. Mal à l’aise. Béatrice m’en veut et j’ignore pourquoi. Enfin, je n’ignore pas vraiment. Elle m’en veut, entre deux quintes de toux, de « vouloir tout faire toute seule ». De la laisser de côté. D’avoir établi la liste des sports du Mardi à sa place. C’est Célestin qui l’a fait, mais je préfère ne rien dire. Béatrice l’aime bien, et je pressens qu’elle pourrait lui en vouloir plutôt qu’à moi, d’avoir empiété sur ses plates-bandes.
- Tu n’étais pas bien, Béa, et j’ai cru…
- C’était mon travail. Ma tâche. Tu me croyais incapable de l’accomplir ? J’ai beau ne pas être en pleine forme, je ne suis pas une imbécile pour autant.
- Mais, je…
- TU as décidé d’organiser un jeu de piste. TU n’as pas jugé bon de demander notre avis.
Il fallait bien choisir une activité. Une activité gratuite. Pour réserver l’argent de la caisse des bleues à payer la visite de la Cristallerie, le Samedi suivant. Visite que j’ai accepté d’organiser à la demande des autres femmes.
- JE l’organiserai, se fâche Béatrice. JE serai « Loisir 1 » la semaine prochaine.
- Si ça t’amuse…
Si ça lui plaît tant de donner des coups de téléphone, d’envoyer des fax et d’établir des listes, libre à elle. J’ai fait cela pendant des années. Je ne trouve pas ça particulièrement passionnant.
Je préfère organiser des jeux de pistes. Mon côté infantile, je présume.
Mais j’ai du chagrin. Dominique hier, Béatrice aujourd’hui, je dois être une personne particulièrement déplaisante. Prétentieuse. Imbue de sa personne.
Morwen de Dor Lomin.
- En plus humaine, Diane.
Je souris aux yeux bruns de Célestin.
Jamais Morwen n’aurait accepté l’aide d’un enfant perdu.


67. Le Roman de Damien. 5. Marche ou Crève
(par lambertine, ajouté le 02/11/09 12:36)


Ce dernier chapitre porte bien son nom.
Je n'en puis plus de cette vie.
Je vois le mur ultime se rapprocher à grande vitesse.
Pourtant, je sais que j'ai encore des choses à vivre. Après cinq ans de célibat, je me sens guéri, et je crois à nouveau à l'amour.
Je veux une femme, un travail et, à terme, une famille.
En bref, je veux que cette nouvelle année soit la première du reste de ma vie.

Une dernière chose encore.
En dépit de ce que ce récit peut laisser paraître, j'ai pris conscience de la grande part de responsabilité que j'ai eue dans les dépendances qui ont entravé mon chemin.
Mon père semble, lui aussi, s'être remis en question. Nous nous reparlons depuis que j'ai pris la décision de venir ici.
Il me téléphone régulièrement et, çà, c'est déjà quelque chose.


68. Chapitre 17.1
(par lambertine, ajouté le 04/11/09 22:57)


- Aurélien, tu es un incapable.
Le groupe s’appelle « Image de soi ». J’y participe pour la première fois. Participer est un bien grand mot. J’assiste, plutôt, en tant qu’observatrice, à une sorte de jeu de rôle. L’exercice consiste, pour les autres participants, à négocier une chambre dans un appartement collectif. Damien mène la discussion, selon moi de main, ou de langue, de maître. Béatrice fait preuve d’un humour sarcastique et Philippe lui donne la réplique, pince-sans-rire comme à l’ordinaire. Gervaise tente d’obtenir une vue-sur-le-parc-plein-sud et Marie-Line la proximité des sanitaires. Jean-Marc souhaite le voisinage de son « collègue ». Frédéric, par grand-chose. Aurélien, visiblement, se désintéresse totalement de l’exercice. Ce qui agace la psychologue animatrice.
- Tu es un incapable. Tu n’arriveras jamais à rien dans la vie. Et sûrement pas à arrêter la fumette.
- Vous m’avez donné à interpréter le rôle d’un alcoolique. Vous croyez vraiment qu’un alcoolique, ou un tox, va accorder la moindre importance à une vue sur le parc ou une exposition plein sud ?
- Là n’est pas la question. Tu dois négocier. Quand tu seras sorti…
- Quand je serai sorti, je serai content d’avoir une chambre tout court. Peu m’importe le paysage.
- Comment veux-tu que nous travaillions avec toi ? Tu n’y mets pas du tien. Tu me prends pour une imbécile.
- Je joue le rôle que vous m’avez demandé d’interpréter. Celui d’un alcoolo à qui les autres sont bien contents de pouvoir refiler la petite chambre sans lumière, au bout du couloir, avec vue sur la rue. Manque de bol, ou, plutôt, chance inouïe : j’adore le bruit de la rue, j’aime m’isoler quand je suis pété, et rien ne vaut la lumière artificielle pour dessiner des plans : on évite les ombres. J’obtiens ce que je veux sans avoir à parler. Ca vous va, conne réponse ?
La psychologue entre dans une colère noire. Non, la réponse du garçon ne lui convient pas. D’ailleurs, son attitude tout entière ne lui convient pas. Depuis des jours, il se laisse aller. Ne réagit à rien. Ne se confie pas. Passif. Mollasson. Feignant. Au point de se lever en retard un jour sur deux.
- Je fais ce que je peux, tente-t-il de se défendre.
- Tu n’as pas à « faire ce que tu peux ». Tu as à te lever à l’heure. Achète-toi un réveil qui fonctionne, au lieu de te fier à un compagnon de chambre qui sort du ruisseau.
Il s’insurge :
- Célestin ne…
- Il sort du ruisseau, l’interrompt-elle. Et tais-toi quand je parle. La seule chose que tu sembles avoir apprise ici, c’est la rébellion, au contact de ce bon à rien. Alors, tu vas t’y mettre. Tout de suite. Tu vas entrer dans l’exercice. Et négocier.
Aurélien baisse la tête, se tait. La discussion reprend, animée. Je prends des note. Mal à l’aise. Furieuse. Cette bonne femme ne comprend rien à rien. Le garçon n’a pas attendu de partager la chambre d’un gamin des rues pour se rebeller. Contre son milieu. Contre sa fratrie. Contre la société toute entière. Du moins, contre la société dans laquelle il croit avoir grandi.
- Je voudrais la chambre N°7. Celle qui donne sur le carrefour.
- Aurélien !
- Vous…
- TU. Le vouvoiement est contraire au règlement.
- Mais conforme à l’éducation que j’ai reçue. En te disant vous, je rentre dans le rang.
- Aurélien, cesse d’être insolent.
- Je ne suis pas insolent. Je fais part de mon ressenti. C’est pour ça que je suis ici, non.
- Aurélien, tais-toi. S’il te plaît. Ca n’avance à rien, ton petit jeu. Tu vas te faire saquer. Ils ont leurs raisons.
Frédéric est sorti de son mutisme jean-foutre. Dans le sens contraire à celui que j’attendais. Lui, le recentré, le puni, fait humblement son méa culpa, et prend ouvertement la défense de la psy, de l’Equipe, du règlement dans son entièreté. De l’anonymat des résidents. Du tutoiement obligatoire. Egalitaire.
- Il n’y a pas d’égalité. Je suis un curiste toxico. Tu es un curiste toxico. Là, nous sommes égaux. Mais elle est psy. Nous lui devons obéissance. Elle est notre supérieure. Donc je lui dis vous. Et là, je suis insolent. Donc, je vais lui obéir. Lui dire « tu », donc, dans mon schéma, lui manquer de respect. Tu me suis ?


69. Chapitre 17.2
(par lambertine, ajouté le 06/11/09 14:45)


Moi-même, je le suis très bien. Je raisonne comme lui. Je fonctionne comme lui. J’ai reçu, à quelques détails près, la même éducation que lui. Tutoyer mes cocuristes ne m’est pas très difficile. Béni soit Internet qui m’a habituée à dire « tu » à mes interlocuteurs. A mes interlocuteurs, pas à mes responsables. Pas à mes supérieurs. J’ai toujours dit « vous » à mes grands-parents. J’ai toujours dit « vous » à mes beaux-parents. J’ai, seule parmi les employés, vouvoyé mon patron. J’ai du mal à dire « tu » aux éducs, aux psys, aux assistants sociaux. Ne parlons même pas de Camille ou Thomas…
- Ton avis, Diane ?
Pas facile de prendre la parole quand on n’en a pas, d’avis, sur la majorité des « joueurs ». D’autant moins que le thème du jeu ne m’inspire pas du tout. Je n’ai jamais compris l’obsession de mes compatriotes pour l’orientation « plein sud ». Mais comme là n’est pas la question, je tente de trouver le positif et le négatif dans l’attitude des uns et des autres. Je n’ai pas droit à l’indifférence. Donc, je triche et j’invente, tentant de deviner ce que désire la psychologue, et de ne pas blesser les patients. Chèvrechoutiste . Sur le fil du rasoir.
- Béatrice fait preuve d’un humour décapant, mais je doute que ça puisse l’aider à obtenir ce qu’elle veut. Et je dois féliciter Damien. Il a mené le débat de main de maître. Enfin, de langue de maître. D’école.
Mauvais jeu de mots, je l’avoue. Qui a le mérite de faire sourire l’intéressé. Pas la psychologue.
- Tu n’es pas ici pour faire rire les autres. Parle-moi plutôt d’Aurélien.
Aurélien… Je le comprends, Aurélien. Et je trouve, je ne sais pourquoi, qu’il file un mauvais coton. Mal à l’aise. Fragile. Amer, surtout.
- Il se désintéressait totalement de l’exercice. Je ne vois pas quoi dire de plus.
- Peut-être… pourquoi ?
Pourquoi ? Je n’en sais rien, pourquoi ! Je ne suis ni psy, ni assez proche de lui. Et l’image qu’il me donne, à cet instant précis, est seulement celle d’un jeune homme mal dans ses bottes. Ce qui est logique pour un résident du Centre. Un Résident qui risque de se retrouver bientôt dans le bureau de Camille.

Les règles du Centre veulent que nous changions régulièrement de place à table. Que nous ne nous retrouvions pas à chaque repas en compagnie des mêmes personnes. C’est à la fois logique et pas si simple que ça. Logique, parce que nous sommes censés faire partie d’une communauté, et éviter les relations privilégiées. Pas si simple, parce qu’il n’y a que quatre tables, parfois cinq, et que nous nous installons spontanément auprès des résidents qui nous sont le plus sympathiques. Nous ne sommes que des êtres humains.
Comme l’est Jean-Claude, l’un des nouveaux. Un petit bonhomme discret, moustachu et baba-cool. Qui entame la conversation sur le thème de la littérature de l’imaginaire. Un bon point pour lui, selon les critères de Diane. Défilent Tolkien, Eddings et Glenn Cook. La Dame fait fantasmer Damien. Célestin développe le point de vue de Gollum sur l’Anneau. Je tente une comparaison entre Sam Gamegie et Belgarion, que Jean-Claude, lui, rapporte à Aragorn. Les autres convives nous regardent d’un œil plus noir que la Compagnie du même nom. Quel intérêt de discuter de personnes qui n’existent pas et de mondes imaginaires ?
- Aucun, peut-être. Mais ces personnages nous renvoient à nous-mêmes, comme ces mondes sont les reflets du nôtre. Sans compter que la fiction nous aide à vivre. A tenir le coup.
Il raconte par le menu son séjour à l’hôpital, ses nuits sans sommeil par manque de méthadone. Il parle de ses amis de papier comme de personnes réelles, plus présentes que bien des hommes de chair et de sang dans sa vie marginale d’idéaliste. Il parle de lui. Et pourrait être moi. Moi qui doit la vie, et bien plus que la vie, mes amis, mes idées, le peu de confiance en moi qui me reste, aux fantasmes et aux rêves d’un professeur anglais amoureux de sa femme autant que des langues mortes ou vivantes.


70. Chapitre 17.3
(par lambertine, ajouté le 08/11/09 00:23)


- Sans la lecture, j’aurais quitté l’hôpital. Je me serais enfui de cet endroit insupportable de malaise et d’ennui. Si j’ai tenu jusqu’ici, c’est grâce à un bouquin. Un seul. La Horde du Contrevent.
J’en ai entendu parler. En bien. Mais je ne l’ai pas lu. Il me propose de me le prêter, en échange de la Trilogie new-yorkaise. Promis. Ce soir ou demain. Après le sport, en tout cas. Nous continuons notre discussion littéraire sur le chemin du centre sportif. Où l’éducatrice fait tomber certains de mes compagnons de haut.
- Pas question de jouer au mini foot.
La mine déconfite de Célestin me fait mal au cœur. Celle de Philippe m’amuse et m’étonne. Un homme de son âge et de sa condition, manifester une telle déception pour un jeu de ballon ! C’est ridicule. Quoi qu’il en soit, je suis « Loisir 1 », et c’est à moi de négocier. Ou de tenter de négocier. En vain.
- Le football est un jeu de brutes que je ne cautionne pas. Le badminton permet à chacun de se défouler sainement, sans risque d’accident.
Je fais valoir que la liste des sports a été signée par Camille. Qu’il a accepté le minifoot. Qu’un contrat a donc été passé entre l’Equipe et les Résidents. Que tout contrat doit être respecté par les deux parties. Que c’est là une des règles du Centre.
En vain.
- Tu n’as qu’à te plaindre à Camille. Je refuse de prendre la responsabilité d’une bande de gamins…
Gamins ? Philippe a 56 ans. Je subodore qu’il ne paraît pas son âge.
- … qui vont courir comme des sauvages derrière une boule de cuir. JE commande, ici. Vous êtes sous MON autorité. Le débat est clos.
Je me sens confuse. Incapable. Je n’ai pas accompli ma mission correctement. Je dois être plus déçue encore, moi qui ai horreur du football et qui ai refusé de m’y inscrire, que tous les amateurs de jeux de ballon. Célestin compris.
- Pas grave, me dit-il en me tendant une raquette. C’est pas ta faute.
Si . C’est ma faute. Mon échec.
- Arrête, je te dis. C’est pas grave. C’est juste comme d’hab’.
Sans doute, mais d’habitude, ce n’est pas moi, « Loisirs 1 ». Je prends la raquette, un volant, cherche un partenaire pour me défouler. Honoré joue avec Jean-Marc. Damien avec Agnès.
- Qu’est-ce que je t’avais dit !
- Ca ne veut rien dire, Célestin ! Il a souvent joué avec moi aussi. Tu ne vas pas me faire croire qu’il était amoureux de moi, quand-même ?
- Bien sûr que non ! Toi, il t’aime bien, c’est pas pareil. Mais Agnès, il l’aime tout court.
- Tu es bien le seul à l’avoir vu.
- Non.
Je remarque à cet instant qu’il ne plaisante pas. Qu’il ne s’agit pas de sa part de remarques potaches. Il est sérieux. Très, trop sérieux. Serait-il amoureux, lui aussi ?
- Elle est la seule fille ici à être trop jeune pour être notre mère. On fantasme un peu, tous. Lambert, Frédéric, Aurélien, moi. Ben aussi. Et Jacob. On fantasme juste comme ça. Elle est très belle, tu sais. Et nous, ben… on est un peu en manque.
Oui. Je sais. J’ai remarqué. Je ne suis pas aveugle. Et je conçois fort bien que des jeunes gens comme eux aient des besoins physiques. De là à tomber amoureux…
- Damien, c’est différent. Il l’aime, et si personne de l’Equipe ne l’a encore remarqué, moi, si. Et quelqu’un d’autre aussi.
- Et qui donc ?
- Christophe.
- Son mari ?
Il opine du chef d’un air consterné. Oui, Christophe, le père du petit Romain.
- Tu l’a à peine entrevu, Dimanche ! Et tu ne lui a même pas parlé.
- Je vois les gens, Diane. Je m’en passerais bien, mais je les vois. Tels qu’ils sont.
- Diane ! Célestin !
L’éducatrice est mécontente. Et il ne faut pas jouir d’un don particulier pour s’en apercevoir.
- Vous n’êtes pas ici pour bavarder, mais pour faire du sport.
- Il n’y a plus de terrain de libre.
Célestin, tais-toi, et obéis, bon sang !
- Alors, jouez à quatre.


71. Chapitre 17.4
(par lambertine, ajouté le 10/11/09 00:40)


A quatre, mais avec qui ? Lambert nous fait signe.
- Non ! Diane, joue contre Philippe. Honoré, rejoins les garçons !
Philippe joue plutôt bien, mais j'aurais préféré les gamins comme partenaires. Je râle. L'éducatrice me fait la morale. Comme s'il était amoral pour une femme de mon âge de jouer au badminton avec des jeunes gens de l'âge de mes enfants. Au badminton, pas à autre chose. Pourquoi les membres de l'Equipe ont-ils l'esprit à ce point mal tourné ? Je n'ai pas envie de polémiquer. Je préfère me défouler sur un volant innocent auquel je donne les traits de la blonde éducatrice. De ma psychologue référente. Du Patron. De mon mari. De tous les fonctionnaires que j'ai pu trouver en travers de mon chemin. Je frappe, frappe, frappe encore. Je balade mon adversaire d'un côté àautre du terrain. Lui, Dieu sait pourquoi, fait preuve d'une galanterie dont je ne lui sais pas gré. Jusqu'à ce que son le cri de sa douleur emplisse le hall des sports.
Je n'ai pas voulu lui faire mal. Juste tenter une amortie à la Lambert. Au demeurant, bien réussie.
Trop près du piquet, que le pied de Philippe a trouvé sur sa route. Que le pied de Philippe a rencontré. Et qui a, visiblement, cassé le pied de Philippe. Ou,pour le moins, un de ses orteils.
Je suis confuse. Honteuse. Je n'ai pas voulu faire de mal. Bien au contraire.
Mon adversaire ne peut plus marcher. Il part en ambulance pour la clinique. Nous le plaignons tous. Aucun d'entre nous ne garde un bon souvenir de cet établissement.
- Et dire, fait remarquer Gabriel, qu'on nous a interdit de jouer au foot sous prétexte que c'était trop dangereux.
Nous approuvons. Grognons. L'éducatrice n'y prête pas attention. Nous sommes ici pour faire du sport, pas pour revendiquer. Et nous cessons de revendiquer pour faire du sport. Tous, sauf Patrick. Patrick qui s'assied sur un banc, et commence à se curer les ongles. Provocation indéniable.
- Je suis fatigué, donne-t-il comme argument.
L'éducatrice n'apprécie pas.
- Je suis fatigué, et je n'ai pas d'ordre à recevoir d'une femme.
- J'en prends bonne note.
- Il va se faire virer ! prédit Damien.
- Virer ?
- Propos sexistes. Renvoi immédiat.
Mais curieusement, Patrick, s'il est bien convoqué dans le bureau de Camille à notre retour au Centre, est autorisé à continuer sa cure.

- Tu as mal ?
Philippe n'arbore pas de plâtre, mais un énorme bandage enveloppé d'une chaussette noire.
Oui, il a mal. Bien sûr, qu'il a mal. Il a le gros orteil fracturé, et ça fait mal. Mais ce n'est pas ma faute. C'est la faute à pas de chance, et à cette ennemie des jeux de ballons.



72. Chapitre 17.5
(par lambertine, ajouté le 13/11/09 21:30)


Je suis "bar à jus". Je sers à mes cocuristes les consommations "exceptionnelles" : jus de pamplemousse ou thé au jasmin, jus pomme-cerise ou sirop de gingembre. Je joue les barwoman, et j'aime ça. Je trouve ça sympathique. Je commence à connaître les goûts de mes cocuristes. Jus de tomate pour Béatrice - qui en fait une consommation indécente. Jus tropical pour Aurélien et Célestin. Rooïbos au miel pour Agnès. Oxo pour Jacob. Un peu de tout pour moi. Je ne suis pas difficile. J'aime tout. Hélas pour ma ligne, et pour mon "compte-jus".
- Gabriel !
J'apostrophe le "nouveau". Il s'approche, intimidé par l' "ancienne" que je suis déjà à ses yeux. Moi qui ai l'impression d'être arrivée hier !
- Veux-tu bien porter ça à Philippe de ma part. Pour me faire pardonner.
Il m'obéit comme un petit garçon. Tend au juriste meurtri un mug fumant de thé aux épices.
- De la part de la Dame...
Je salue de la tête en arborant mon plus beau sourire. J’ai l’impression de draguer dans un grand hôtel. Alors que je ne suis pas du tout à l’hôtel. Et que je ne drague pas du tout.
Gabriel s’assied à côté de ma victime. Ils se mettent à parler. Jean-Marc les rejoint, livre à la main. La soirée avance. Les heures s’écoulent, monotones. Entre deux consommations à servir, je continue à préparer les questions du jeu de piste de samedi. Qui me stresse. J’aimerais plus d’aide de mes compagnes. Qui ne m’en donnent pas. Trop préoccupées sans doute par leurs propres problèmes.
- Où se trouve le châ…
- Mais… Tricheur !
Je cache tant bien que mal la feuille avec mes mains. Trop tard.
- Où se trouve le château de Versailles ? Elles sont toutes comme ça, les questions ?
Bien sûr que non. Mais une idiotie de temps en temps ne fait pas de mal.
- Je vais dormir. Dis, Diane ?
- Oui ?
- Tu devrais aller voir Aurélien, quand tu auras rangé ton bar. Il est loin d’être en pleine forme. Ca s’est mal passé, en Image de soi ?
Mal passé, c’est le moins que l’on puisse dire… Mais pourquoi le Célestin me demande-t-il à moi de m’occuper de son compagnon de chambre ? D’accord, je l’aime bien. Mais je ne suis qu’une résidente comme les autres.
- Tu es une femme. Et tu es plus vieille que nous. Un peu comme une maman, quoi. Tu le sais bien, en plus.
Oui, quelque part, je le sais bien. Même si toutes les autres résidentes, sauf Agnès, sont dans mon cas.
- Peut-être. Mais toi, c’est pas la même chose. Peut-être qu’à toi, il dira ce qui ne va pas. Tu veux bien aller le voir ?
Bien sûr que je veux bien. Quelle question ! Quand à pouvoir faire quelque chose, j’en doute. Aurélien est peu disert quand il s’agit de lui-même.
- Il se confie encore moins que toi. Ce qui n’est pas peu dire. Mais j’essaierai de l’aider. Je te le promets.
Il disparaît dans la cuisine. J’entends un bruit de verres qui s’entrechoquent. Celui du lave-vaisselle qui démarre. La vaisselle du bar à jus. Mon travail.

- Aurélien ?
Il fait nuit noire, malgré les étoiles. Chaud pour la saison. Le jeune homme est assis sur le banc des psys. Il fait semblant de lire, et de ne pas me voir.
- Aurélien ?



73. Chapitre 17.6
(par lambertine, ajouté le 14/11/09 20:48)


- La Terre s’arrêtera de tourner le 21 Décembre 2012. Ce sera la fin du monde. De notre monde en tous les cas. Pas une grande perte pour l’Univers…
- Ce sont des histoires pareilles que tu fais semblant de lire dans le noir ? Pas étonnant que tu n’aies pas le moral.
- Çà te fait peur, à toi, la fin du monde ? Pas à moi. Un peu de pourriture en moins. Et qui t’as dit que je n’avais pas le moral ? Célestin ?
J’acquiesce.
- Hum… Hum… Oui, Célestin. Entre nous, il n’en avait pas besoin du tout. Tu as vraiment l’air dépité depuis ce matin. Hagard. Mais tu n’as pas besoin de me dire pourquoi, tu sais. On peut discuter du calendrier maya, si tu préfères.
J’ai l’air de me moquer de lui, mais il sait bien que ce n’est pas le cas. Qu’il m’inquiète depuis plusieurs jours. A vrai dire, non. Depuis le jour de mon arrivée au Centre.
- Tu ne trouve pas inutile ce que nous faisons ici ? Essayer de changer ? Nous priver de nos plaisirs et de nos vices, alors que nous serons tous morts dans trois ans ? Il vaudrait mieux faire la fête, non ? Faire la fête jusqu’au dernier souffle du monde.
- Pourquoi ne pas parier sur une erreur des Mayas ? Sur l’espoir que la vie continue ? Celle du monde, et la tienne ?
- La mienne ?
Il éclate de rire. De rire pour ne pas pleurer. En vain.
- Elle est foutue, la mienne. Ratée. Perdue. Regarde-moi, Diane.
Je le regarde. Je vois un jeune homme brun, beau et triste. Esseulé. Vulnérable.
- Mes frères, mes sœurs ont réussi dans la vie. Enfin, mis à part ma grande sœur, bien sûr. Mes amis d’enfance sont mariés. Ils ont terminé leurs études. Ils travaillent. Et moi…
- Et toi, tu es ici. Il te reste tout à construire, et tu as tout le temps de le faire. D’ailleurs, tu les as terminées, tes études.
- Pas mes stages.
- Tu les feras après ta cure.
- Si un patron veut de moi.
- Pourquoi aucun patron ne voudrait-il de toi ? Tu sembles doué, intelligent. Il te reste à apprendre à mordre sur ta chique quant tu n’es pas d’accord avec la politique du bureau. Jusqu’au jour où tu auras l’agrément pour ouvrir un bureau toi-même. Pour construire des maisons écolo à 100.000 €. C’est ce que tu veux, non ?
- Bien sûr, mais…
- Il n’y a pas de « mais » qui tienne. C’est ce que tu veux. Alors, bas-toi pour ça. Enfin, Aurélien, si tu es entré ici, c’est bien parce que tu y crois encore. Ne serait-ce qu’un peu.
- Je suis entré ici…
Il hésite. Bafouille. Trébuche sur des mots trop durs à prononcer.
- Parce que… je… parce que je suis un salaud… lâche… parce que je l’ai laissée. Que j’ai une dette.
- Que tu as… une dette ?
- Elle… elle… m’aimait. Elle m’a soutenu. Relevé. Porté à bout de bras. Je l’aimais aussi. Domitille. J’ai… j’ai cru… j’ai prié pour qu’elle vive. Je voulais l’épouser. Elle … Ils ne voulaient pas d’elle. Elle n’était pas… pas assez… Elle est infirme, Diane ! Ils ne voulaient pas d’elle pour ça. Pour cette seule raison. Et je l’aimais. Et j’ai cédé. Et je ne suis qu’un lâche. Qu’un abruti. Qu’un salaud juste bon à lui faire du mal. A l’abandonner. Et demain, ils…
- Tes parents ?
- Ils seront là demain. Et j’ai peur. Je me dégoûte. Et j’ai peur.


74. Le roman de Lambert.1. Souvenirs d'Afrique
(par lambertine, ajouté le 15/11/09 20:34)


Je m'appelle Lambert. J'ai 23 ans. Je suis ébéniste de formation.
Je suis né au Zaïre, en 1985, de parents commerçants.
J'ai vécu une enfance de fils d'expatriés. Une enfance privilégiée, au milieu des animaux. Enfin, des animaux... de certains animaux. De ceux qui dégoûtent autant qu'ils fascinent. Qui font peur. Lézards. Araignées. Serpents aussi. Serpents surtout. Venimeux ou pas. Venimeux surtout. Animaux capturés dans la forêt pluviale. Animaux destinés au commerce. A la captivité. Animaux d'Afrique, destinés à l'Europe. Comme moi.
J'ai grandi en Afrique, destiné à l'Europe. Blanc parmi les Noirs là-bas. Blanc parmi les Blancs ici, mais d'ailleurs. Étranger partout. Étranger parmi les hommes. Pas parmi mes semblables. Araignées et serpents.
J'ai grandi au soleil. J'ai grandi sous la pluie chaude de l'Équateur. Libre. Heureux.
Et la politique s'en mêla.


75. Chapitre 18.1
(par lambertine, ajouté le 17/11/09 14:26)


- Patrick !
- Quoi ?
- Ta planche à tartiner et ta tasse. Tu oublies de débarrasser.
- Hein ?
- Débarrasse ton couvert. C'est tout. Ce n'est pas à l'équipe vaisselle de le faire.
- Et ce n'est pas à toi de me faire des remarques. Tu n'es pas membre de l'Equipe. Tu n'es qu'une alcoolo.
S'il croit me vexer, il se trompe.
- Je sais. Je te fais la remarque quand même. Je préfère ça à cafter aux éducs.
- Tu n'as pas à t'en mêler. C'est tout.
- Je n'ai pas envie que quelqu'un d'autre se fasse punir à ta place.
- Ce n'est pas ton problème non plus. Ici, c'est chacun pour soi. Comme dans le vrai monde.
- Chacun pour soi ? Parle pour toi. Je ne veux pas de ce monde là. Ni ici, ni dehors.
Je ne veux plus de ce monde. Ni ici, ni dehors.
Je l'ai accepté trop longtemps.

Gervaise parle depuis le début de la réunion. Du mariage de sa fille. De son ex-mari. De sa peur. Peur de retrouver son ex-mari au mariage de sa fille. Peur de se disputer avec son ex-mari au mariage de sa fille. Peur que sa mère se dispute avec son ex-mari au mariage de sa fille.
J'écoute en soupirant intérieurement. Je m'ennuie. Pourtant, je comprends bien les angoisses de Gervaise. J'ai vécu les mêmes, exactement les mêmes, l'année dernière. J'avais peur. Peur de retrouver mon pas encore ex-mari. Peur de me disputer avec lui. Peur que ma mère se dispute avec lui. Peur que sa mère se dispute avec lui. Peur que ma mère se dispute avec sa mère. Peur de me disputer avec sa mère. Peur de gâcher la fête, le jour de Florentine et d'Aurélien.
Le mari de ma fille se nomme Aurélien, comme mon fils. Bizarre, non ?
J'avais peur, à tort. Mon mari n'a pas gâché la fête. Les disputes n'ont pas eu lieu. Je demande la parole. Je parle de mon expérience. Je propose à ma cocuriste de discuter avec elle de son problème. Pour la troisième fois. Jusqu'ici, elle a ignoré ma proposition. Elle continuera sans doute. Mais nous participons au groupe des femmes. Et je me sens obligée de partager cette tranche de vie avec Gervaise. Et donc, avec les autres femmes.
Je n'aime pas parler de moi. Je n'aime pas parler de ça. Même si ce jour fut heureux. Même si ce jour fut l'un des plus beaux de ma vie. Je n'aime pas en parler, parce que j'ai honte. Honte ce cette angoisse qui m'avait submergée. Honte de la faillite de mon couple. Honte des querelles religieuse qui divisent ma famille depuis la conversion de mon mari à l'Islam.
- A l'Islam ?
- Quel horreur !
- Il voulait que tu porte le voile ?
Et c'est parti ! Parti pour une heure de préjugés et de caricatures. Je ne reproche pas sa conversion au père de mes enfants. Je ne la comprends pas, c'est différent. Comment un catholique ultrapratiquant, membre du conseil paroissial et de la fabrique d'église, décide-t-il du jour au lendemain de changer de religion ?
- C'était pour une femme, je suppose !
- Parce qu'il paraît que...
Nouveau tour de bêtises. Non. Ca n'avait rien à voir, et je n'ai pas envie d'argumenter. Je n'ai pas envie de reproduire ici ces discussions que j'ai eues cent fois dans le vrai monde, dans la vraie vie. Celles que je redoutais tant le jour du mariage de Florentine, et qui ont été évitées de justesse. Grâce à mon amie Constance, et à sa passion pour l'homme de Néanderthal.
- En tout cas, ça n'a rien à voir avec moi ! décide Gervaise. Le père de Chiara est peut-être un sa*aud et un imbécile, mais il est resté civilisé.
Comme si les musulmans n'étaient pas civilisés !



76. Chapitre 18.2
(par lambertine, ajouté le 18/11/09 21:23)


Ou comme si nous l'étions nous-mêmes.
Est-ce civilisé de se saouler à mort et de prendre le volant ? Est-ce civilisé de se piquer à s'assommer au fond d'une cave ? A vendre le corps de femmes en pleine misère ? A acheter le corps de garçons en manque ? A laisser nos enfants aux soins d'inconnus pour mieux nous abrutir ?
Est-ce civilisé de laisser sa famille crever de misère ? De ne pas témoigner en faveur d'un innocent ? De ne pas se rendre compte que son enfant s'enfonce dans la déchéance ?
Est-ce civilisé de juger sans savoir ?
Et d'ailleurs, est-ce si important d'être civilisé ?
Je peux reprocher des milliers de choses au père de mes enfants. De m'avoir trompée sans vergogne. D'avoir gaspillé sa fortune en châteaux en Espagne. D'avoir abandonné ses enfants. De ne pas avoir pourvu à leur éducation. Je peux lui reprocher des milliers de choses. Mais sa Foi est sa Foi. Et elle vaut bien la mienne.
Mais si Gervaise le prends ainsi, elle me débarrasse de la corvée de l'aider à préparer à ce mariage. A se préparer à ce mariage. Tant pis pour elle. Tant mieux pour moi.
Je me tais. Je rentre en moi-même et me désintéresse des discussions en cours. De Gervaise, de sa fille, de sa robe, de son ex-mari, de sa mère et du reste. Des autres femmes présentes. Je rentre en moi-même, et je m'évade. C'est si facile de s'en aller. Ailleurs. Même sans boire.

Fin de la réunion. Je suis contente. Enfin ! Je suis fatiguée. De m’être exposée. D’avoir partagé malgré moi un peu de la vie d’une femme qui m’est indifférente, et qui, j’en suis certaine, ne m’aime pas. Nous ne pouvons pas choisir devant qui nous nous mettons à nu. Nous ne pouvons pas choisir nos confidents. Nous ne pouvons pas avoir de vrais confidents. Un vrai confident, un confident choisi, serait une relation privilégiée. Interdite. Sous peine d’exclusion. C’est le paradoxe du Centre. Parler de ses difficultés, sans se confier à personne. Plus difficile pour moi que d’escalader l’Everest.
Pas seulement pour moi.
Aurélien est assis dans un fauteuil rouge. Dans un des fauteuils mous du salon. Seul. Silencieux. Pâle comme la mort sous ses cheveux frisés. Je l’observe de loin. Je sais qu’il a peur, et pourquoi il a peur. Et de qui. Je ne devrais pas. Sauf s’il s’est confié à d’autres. Et il ne s’est pas confié à d’autres. Pas même à son compagnon de chambre.
Il a ressorti son bouquin. Son bouquin sur la fin du monde. Il fait semblant de lire. Mal. Il ne tourne pas les pages. C’est tout juste s’il ne tient pas le livre à l’envers. Les autres résidents le remarquent-il ? Je n’en sais rien. Ils font peut-être la même chose que moi. Laisser Aurélien tranquille. Seul avec lui-même. Seul avec ses problèmes. Avec ses angoisses. Avec ses soucis. Seul…
Chacun pour soi, m’a dit Patrick, ce matin même. Peut-être a-t-il raison ? Aurélien ne m’est rien. Et même… Me serait-il plus proche, en quoi pourrais-je l’aider ? Mais il m’inquiète. Il m’inquiète depuis le premier jour de mon séjour ici. Je n’arrive pas à m’empêcher de m’inquiéter pour lui. Pour lui, entre autres.
Il se lève. Se dirige vers la fenêtre. Contemple un bon moment la rue. Retourne s’asseoir. Reprend son livre.
Je ne peux rien pour lui. C’est à lui d’affronter son passé. D’affronter ses démons. D’affronter ses parents.

Il dépose, sans un mot, le plat de pâtes devant moi. Je me sers. Lui pas, toujours stressé. Célestin prend l’initiative de remplir l’assiette de son camarade.
- Je les ai préparées à ma façon, ces pâtes. J’ai dû frotter la manche à Maria pendant deux jours pour pouvoir le faire. Alors, mange. Je n’ai pas envie d’avoir bossé pour rien.
Pour rien ? Nous sommes trente-six résidents…




77. Chapitre 18.3
(par lambertine, ajouté le 19/11/09 17:31)


- Je n’ai pas faim.
- Mange quand même. C’est important, d’avoir quelque chose dans le corps pour affronter les dragons.
- Je t’ai dit que je n’avais pas faim. Et mes parents ne sont pas des dragons.
Non. En effet. Les dragons, eux, veillent sur leurs petits.
Il se met malgré tout à manger, du bout des lèvres, plus pour faire plaisir à son camarade que par faim réelle. Je goûte moi aussi. Je sursaute. Le plat est délicieux. Digne d’un grand restaurant. La dernière chose à laquelle on s’attendrait dans un Centre qui oscille entre la prison et le pensionnat.
- C’est mauvais ? s’inquiète le cuistot du jour.
- Non. Ce n’est pas mauvais. C’est même très bon.
J’ai envie d’ajouter « ce sont les meilleures pâtes que j’ai mangé de ma vie ». Je ne le dis pas, même si c’est vrai. Peur de donner l’impression d’en rajouter pour lui faire plaisir.
- Qu’est-ce qui ne va pas, alors ?
- Rien. Je ne me doutais pas que tu cuisinais aussi bien, c’est tout.
Tout ? Non. Certainement pas. Mais je ne peux pas dire ce que je ressens. Je ne peux pas dire mon impression d’avoir devant moi un enfant sur le berceau duquel se sont penchées toutes les fées de la création.
Toutes les fées.
Même Carabosse, hélas.
Je ne peux pas dire à Célestin l’impression de gâchis qui m’envahit quand je le regarde.
- Je m’inquiète pour Aurélien.
Rien de plus vrai, après tout.
- Il ne faut pas. Je…
- Ne dis pas encore que tu n’en vaux pas la peine. Ce n’est pas vrai et ça m’énerve. Même si je préférerais que Diane s’intéresse plus à mes pâtes qu’à toi.
- Pense ce que tu veux, Célestin. Je sais bien ce que je suis, et mes parents aussi. Et je sais ce qu’ils sont, eux : tout sauf des monstres. Des gens bien, à qui je vais faire du mal aujourd’hui. Beaucoup de mal.
- Ils vont culpabiliser, ça, c’est sûr. S’en vouloir à eux.
Comme sa maman à lui s’en veut plus que tout.
- Mais c’est ma faute si j’en suis là. Pas la leur.
- Ils n’ont rien vu, Aurélien. Ils auraient dû. Mais c’est sans doute de ta faute. Tu as tout fait pour leur cacher ce qui t’arrivait. Je sais ce que c’est. Trop bien, je crois. Mais on ne peut rien y changer.
- Et je dois les affronter cet après-midi.

Jean- Claude, confus, prend le livre que je lui tends.
- Merci. Je suis désolé. J’ai oublié la Horde dans ma chambre.
- Ce n’est pas grave, lui dis-je amicalement. Tu me le donneras ce soir. De toute façon, je n’aurai pas le temps de le lire avant. Célestin m’a demandé d’aller voir Ben avec lui, et, ensuite, mon fils vient me rendre visite.
- Ton fils ? Celui qui aime la Fantasy ?
- Non. Le plus jeune. Le philosophe.
- Tu sais, la Fantasy, c’est bourré de philosophie. Rien de tel que des mondes imaginaires pour mettre en scène des utopies et dénoncer les erreurs humaines. Rien de tel pour se pencher sur les grandes questions qui tracassent l’Homme depuis l’aube des temps.
- Je sais. N’empêchent que chez certains auteurs, il s’agit de philosophie de comptoir.
- Pas chez tous. Par exemple…
Il interrompt sa phrase. Un couple âgé, très distingué, vient de pénétrer dans le salon. Aurélien s’approche d’eux, et les embrasse.
- Ce sont ses grands-parents ?
- Non. Ses parents.
Jean-Claude écarquille les yeux d’étonnement, tandis que le jeune homme et les siens suivent un psychologue à travers le restaurant, et disparaissent dans le couloir des psys.
- Aurélien est le « petit dernier » de six enfants, explique Célestin en me tendant un document vierge que je regarde en me renfrognant. Sa sœur à l’âge d’être sa maman, et son neveu a son âge à lui. Tu veux bien remplir la feuille de démarches, Diane ? Enfin, si tu es toujours d’accord de m’accompagner à l’hosto, bien sûr.



78. Chapitre 18.4
(par lambertine, ajouté le 21/11/09 12:15)


Evidemment, que je suis toujours d’accord. Bien que je me demande ce que je vais aller faire là. Je connais à peine Ben, après tout. Et que dois-je faire de cette feuille de papier ?
- La compléter, tiens. Et la faire signer par un éduc. Enfin, j’irai la faire signer avec la mienne, si tu veux.
Je lis en fronçant les sourcils. Heure de départ, heure de retour, motif de la démarche, moyen de transport, difficultés que je pourrais rencontrer pendant me démarche, ressources…
Jean-Claude me salue d’un signe de tête et rejoint Agnès au bar à jus.
- Qu’est-ce que tu veux que je mette sur ce papier, Célestin ? Quelles difficultés veux-tu que je rencontre entre ici et l’hôpital ? Il n’est pas à 100 mètres…
- Entre ici et l’hôpital, il y a trois cafés, un supermarché et un arrêt de bus. Ce sont des difficultés. Pour moi, en tout cas.
Je n’y avais pas songé. Je n’avais même pas remarqué ces débits de boissons, et cet arrêt de bus. Ils ne me font pas plus peur maintenant que je connais leur existence. Suis-je trop sûre de moi ? Peut-être. Dois-je mentir, évoquer des craintes que je n’éprouve aucunement, pour ne pas passer pour une inconsciente ?
- Ca vaudrait mieux, je crois. Ils s’attendent à ce que tu sois morte de trouille à l’idée de sortir seule.
Je m’insurge.
- Je ne serai pas seule, puisque tu seras là.
- Je ne suis pas une ressource, Diane ! Pas pour « eux », en tout cas.
Je voudrais lui dire que, si, il l’est. Bien plus qu’il ne l’imagine. Mais je m’incline, docile pour une fois, et je m’invente des craintes imaginaires et des ressources qui n’en sont pas. Me faire interdire de sortie ne me tente pas. Bien m’en prend. Célestin revient quelques minutes plus tard, démarche signée.
- C’est fait. Tu viens ?
Signer le cahier des sorties. Demander à la responsable de l’accueil de nous ouvrir la porte. Nous voici dehors. Dehors et seuls. Seuls, mais pas libres. Retenus au centre par un élastique mental qui ne peut se tendre que jusqu’à l’hôpital. Je frissonne. Je suis déjà sortie en 7.2. Ici, c’est différent.



79. Chapitre 18.4
(par lambertine, ajouté le 22/11/09 14:43)


Sortir en point, c’est un droit, inscrit dans le règlement. Sortir en démarche, un privilège.
- Ou une prise de risque. De leur part, bien sûr. Là, ils nous testent.
- Tu ne crois pas que tu exagères ?
- Non. C’est comme ça. Et nous ne pouvons rien y faire. Que de leur donner tort.
- Pourquoi tort ? Pourquoi pas raison de nous faire confiance ?
- A toi, ils font confiance. Enfin, je le crois. Pas à moi. Moi, ils attendent que je chute.
Il hausse les épaules en poussant la porte vitrée de l’hôpital. Fataliste.
- C’est comme ça.
Je voudrais lui dire non. Lui dire qu’il se trompe. Que ce n’est pas vrai. Mais je ne le fais pas. Parce que ce serait un mensonge, et que je ne veux pas lui mentir. Je ne peux que l’encourager.
- Alors, montre leur, Célestin. Montre leur qu’ils se trompent. Que tu ne tomberas pas.
- J’essaie, Diane. J’essaie, je te jure. Mais s’ils ont raison ? Si j’échoue ? Si je tombe ?
- Alors, tu te relèveras. Tu recommenceras.

Ben va beaucoup mieux, et le voir se rétablir nous a fait du bien. Il s’est montré ouvert, drôle, aux antipodes ce l’image qu’il donnait au Centre. Peut-être parce qu’il était enfin reposé ? Peut-être parce qu’il…
- Communautaire !
Que se passe-t-il encore ? Nous venons à peine de franchir la porte du Centre. Damien me tire par la manche avant que j’aie eu le temps d’ôter mon manteau.
- Jean-Claude s’est fait virer.
- Quoi ?
- Il s’est fait renvoyer. Je… j’étais avec lui, dans la chambre. Il cherchait ton bouquin.
- La Horde du Contrevent ?
- La… Oui, c’est ça. La Horde du Contrevent. Il a… C’est ma faute, Diane ! J’aurais dû lui dire !
Sa faute ? Je ne comprends rien. Je m’empare d’une chaise, vais m’installer dans le cercle. Le jeune homme prend place à mon côté.
- C’est ma faute. J’aurais dû lui dire de les jeter, ces satanées pilules. Il les a retrouvées dans son sac, en cherchant ton livre.
- Il les a prises ?
- Bien sûr que non ! Il…
La voix de Camille s’élève par-dessus l’auditoire.
- J’ai le regret de vous annoncer que nous avons dû mettre fin à la cure de Jean-Claude. Pour introduction de produit.
Jean-Claude, idiot naïf et trop confiant ! Il avait retrouvé de la méthadone dans son sac. Deux comprimés de méthadone. Confiant, et trop honnête, il les avait rapportés à l’accueil. L’Equipe avait été, comme il se doit, prévenue. Et notre compagnon, exclu.
- C’est dégueulasse !
Raoul force Célestin à se rasseoir. Prend la parole à sa place.
- Je ne comprends pas. Jean-Claude a retrouvé ces comprimés, mais ne les a pas pris. Il a eu l’honnêteté de vous les donner. C’est sa confiance en vous qui lui vaut l’exclusion. Qu’aurait-il donc dû faire ?
- Il n’aurait pas dû introduire cette drogue dans le Centre.
- Elle lui a échappé. Elle a échappé à la fouille aussi, d’ailleurs.
- Peu importe. Il l’a introduite. Le règlement exige qu’il soit exclu.
- Et l’humanité exige qu’il ne le soit pas.
Le facteur n’a pas la langue dans sa poche. Cette fois encore, il défie l’autorité, et l’absurdité, non des règles, mais de leur application aveugle. Camille, lui, ne semble pas très à l’aise. Essaie de se justifier. N’y parvient pas. Comme s’il ne croyait pas lui-même à la mesure qu’il vient de prendre.
- Il pourra demander à revenir. Je…
- Demander à revenir ? Ici ? Après un coup pareil ? C’est la dernière chose que je ferais, à sa place !
C’est la dernière chose que je ferais, moi aussi. D’ailleurs je n’ai qu’une envie : faire mes bagages, et rentrer chez moi.
Sauf que je n’ai pas de chez moi.
Et qu’il y a mes enfants. Que je leur ai promis. Promis de rester jusqu’au bout. Il y a mes enfants, dont Aurélien qui doit m’attendre au salon.
Il y a mes enfants. Et les gamins d’ici. Dont Damien qui culpabilise. Dont Célestin qui tremble de colère et de dégoût. Et de découragement.
- A quoi bon rester, Diane ? A quoi bon ? Comment encore avoir confiance, après ça ? Et comment travailler encore avec eux, si je n’ai plus confiance ?
Je ne sais quoi répondre. Il n’y a rien à répondre.
Mon fils m’attend, assis dans un fauteuil mous. Je le serre dans mes bras. Je l’embrasse. Il n’a pas dîné. Il a faim. Nous quittons le salon. J’entends Célestin dire à sa mère « Ne me laisse pas ici, Maman. Emmène-moi. Emmène-moi avec toi. »



80. Chapitre 18.6
(par lambertine, ajouté le 23/11/09 19:34)


Je me retrouve, avec mon fils, dans une taverne. Etablissement qui, bien que servant de la bière et du vin, fait une bonne partie de son chiffre d’affaires grâce aux patients du Centre. Aurélien commande des pâtes aux scampis. Je me contente d’un Schweppes tonic.
- Tu n’es pas faim ? s’inquiète mon gamin.
- J’ai bien mangé. Très bien, même. Des pâtes excellentes, sans doute meilleures que les tiennes. Et puis… je n’ai pas trop le moral, à vrai dire.
Il me demande. Je le lui explique, tant bien que mal. Je n’ai pas envie de le tracasser, de lui faire craindre un échec de ma part. Je minimise les faits, ou du moins leur impact sur mon état d’esprit. Je lui parle de ma vie quotidienne, l’interroge sur la sienne. Sur ses études. Sur ses amours.
- Je vais à une réunion d’anciens, vendredi, m’annonce-t-il.
- D’anciens de Saint-Augustin ?
- Oui. Je suis curieux de les revoir. Ça fait si longtemps…
Si longtemps… Trois ans à peine !
- Trois ans, c’est beaucoup, à mon âge !
D’accord. J’admets. Il commande une glace et je me laisse tenter.
- Tant pis pour mon régime !
- Il me semble que tu as maigri.
Maigri ? Oui. Un peu. Pas assez à mon goût.
- Tu es sûre que tout va bien ?
- Oui. Oui, mon chéri. Certaine.
Nous ne rentrons pas tout de suite au Centre. Nous errons dans les rues de la ville jusqu’à l’heure limite. Puis, il le faut bien, je note mon heure de rentrée dans le cahier, et je dis au-revoir. Triste. Nostalgique. Mélancolique. Je passe la porte de salon, et je croise Murielle. Seule. Elle m’embrasse.
- Il a décidé de rester ?
- Ce n’était qu’un passage à vide, affirme-t-elle. Il est reparti aux cuisines. Il veut vous préparer quelque chose de bon.
- Il est doué.
- Oui. Oui, je sais…
Mon compliment n’a pas l’air de lui faire plaisir. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Elle disparaît, elle aussi, dans le monde extérieur. Moi, je retrouve mes compagnons. Aurélien et Jacob ont entamé une partie d’Echecs. Béatrice discute avec Frédéric. Je vais m’asseoir auprès de Damien.
- Tu viens chanter, ce soir ?
- Si tu veux bien de moi. On sera nombreux ?
- Une dizaine. Trois garçons, et toutes les filles. Plus une éduc. Claire.
- Celle que vous trouvez si jolie ?
- Elle est très jolie !
C’est l’avis de la plupart des garçons. Personnellement, je la trouve plutôt quelconque.
- Et le moral ?
- Je serai content de chanter, et de jouer de la guitare. Ca fait du bien là où ça fait mal.
- Dans la tête et dans le cœur.
- C’est ça.

You may say that I'm a dreamer
But I'm not the only one
I hope someday you'll join us
And the world will be as one

Agnès et moi pénétrons dans le grand grenier, où les garçons se sont mis à chanter. Les garçons, c'est-à-dire Honoré et Célestin, accompagnés par Damien à la guitare. C’est beau. C’est triste. C’est rempli d’espoir. Nous nous asseyons, et nous nous taisons, jusqu’à la fin de la chanson. Prenons les textes posés sur les chaises. Lisons. Choisissons.
- Les petits pains au chocolat…
- Place des grands hommes…
- L’Aigle Noir…
- Non. C’est trop difficile…
- Pas tant que ça…
- Parle pour toi, Célestin !
- Les sucettes à l’anis, alors…
- Pas question ! tranche l’éducatrice. C’est interdit ici !



81. Chapitre 18.7
(par lambertine, ajouté le 24/11/09 13:10)


- Interdit ? Pourquoi ?
Célestin pouffe. Moi, je m’étonne ne la naïveté d’Agnès. Qui en rajoute une couche.
- La chanson parle de sucettes et d’anis. Pas de drogue ni d’alcool.
J’ai du mal à masquer mon hilarité. Les sous-entendus gainsbouresques sont pourtant de notoriété publique.
- Euh… commence Honoré. Les sucettes… ce ne sont pas de vraies sucettes… Enfin, des bonbons… Ce sont…
- Ca suffit, Honoré ! se fâche Claire dont la patience diminue à vue d’œil. Cette chanson n’est pas convenable. Elle ne convient pas à un Centre tel que celui-ci. Alors, vous choisissez ?
Des accords naissent sous les doigts de Damien. Célestin se met à chanter. J’essaie de joindre ma voix à la sienne mais...

Mais je suis seul dans l'univers
J'ai peur du ciel et de l'hiver
J'ai peur des fous et de la guerre
J'ai peur du temps qui passe, dis

… je n’y arrive pas. Il chante trop haut pour ma voix. Ou trop bas.

Comment peut on vivre aujourd'hui
Dans la fureur et dans le bruit
Je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdu

Honoré s’est joint à lui. Il chante bien, le vieil ivrogne. Puis Marie-Line, Béatrice. Puis les autres, pour le refrain.

Fais comme l'oiseau
Ça vit d'air pur et d'eau fraîche, un oiseau
D'un peu de chasse et de pêche, un oiseau
Mais jamais rien ne l'empêche, l'oiseau, d'aller plus haut

Elle ne chante pas si mal, la chorale du Centre.



82. Le Roman de Lambert.2.Je n’avais encore jamais vu la ne
(par lambertine, ajouté le 25/11/09 21:47)


La situation politique s’aggravait au Zaïre. Mon père décida de notre retour en Europe. Une petite ville de province. J’aimais y traîner sur les berges du fleuve. Si l’on pouvait appeler cette rivière moyenne un fleuve. Mais à défaut d’autre chose… A défaut d’une maison qui ressemble à une maison, et non à un cube de béton au cœur d’un cube de béton. A défaut d’une école qui ressemble à une école, et non à une caserne pour enfants décervelés. A défaut d’une famille qui ressemble à une famille…
Mon père recherchait désespérément un nouveau mode de vie, entre les jeunes filles à louer et les jeux de hasard. Ma mère l’avait trouvé au fond d’une bouteille. Moi, j’errais, le long du fleuve. Sans amis. Sans but. Sans espoir. J’errais, dans un froid de plus en plus intense, le corps engoncé dans un manteau trop lourd, les pieds emprisonnés dans des chaussures trop serrées. L’école ? A quoi bon ? Je savais lire, je savais compter. Cela ne suffisait-il pas ? Le reste, ce qui ferait de moi un homme, je l’apprendrais sur le tas.
Je n’étais pas paresseux, mais j’appris à glander. Je n’étais pas malhonnête, mais j’ai appris à voler. Je n’étais pas fourbe, mais j’appris à mentir.
Et, un matin d’hiver, alors que mon père bai*sait on ne sait où avec on ne sait qui, alors que ma mère cuvait au sein d’un divan trop moelleux, je sortis sur la terrasse, une bouteille de whisky à moitié pleine à la main.
Quand je me réveillai, transi de froid, je remarquai qu’elle était vide. Et que la ville était blanche au lieu de grise.
Je n’avais encore jamais vu la neige.
J’avais onze ans.


83. Chapitre 19.1
(par lambertine, ajouté le 28/11/09 22:27)


J'ai peur.
Je ne devrais pas, sans doute. Ce qui m'attend n'est qu'un entretien familial. Un entretien avec ma mère et ma soeur Jeanne. Un entretien dont je ne voulais pas. Dont ma mère ne voulait pas non plus. Mais qui nous a été imposé par l'Equipe.
- Ca se passera bien.
Aurélien tente de me rassurer. Ses paroles ne me font aucun effet. Pourquoi cela se passerait-il bien pour moi, alors que ça s'est mal passé pour lui ?
- Parce que toi, tu n'es pas une fille indigne !
Bien sûr que si ! Bien sûr que si, je le suis ! Une fille indigne dont l'époux a éparpillé l'héritage à tous les vents. Une fille indigne qui a gaspillé ses talents. Une fille indigne qui s'est réfugiée au fond d'une canette de bière.
- Au moins, ta mère le sait. Elle ne risque pas l'infarctus en l'apprenant, comme mes parents.
- Ils sont vivants, tes parents ! Ils n'ont pas fait d'infarctus en apprenant pourquoi tu te trouves au Centre.
- Ils sont vivants, mais dans quel état ! Ils doivent être en train de se morfondre et de se demander ce qu'ils ont fait au Bon Dieu pour avoir mis au monde un fils tel que moi.
- Ils feraient mieux de se demander ce qu'ils t'ont fait à toi. Et, n'exagérons rien. Il y a plus grave comme cas que le tien, ici.
- Tu crois ? Je n'ai peut-être jamais été un clochard héroïnomane, mais je suis un drogué quand même. Et moi, je n'ai aucune excuse à l'être devenu.
- moi non plus.
- Si. Et tu le sais très bien. Et c'est pour ça que tu a peur. Peur que de vieilles histoires reviennent à la surface.
- Les vieilles histoires ne sont que ce qu’elles sont. De vieilles histoires. Du passé. Ce ne sont pas elles qui m’ont menée à la boisson.
- Peut-être. Mais ce sont elles qui ont fait de toi ce que tu es devenue. Du moins en partie. Elles ont contribué à te rendre fragile. A saper ta confiance en toi.
Ah non ! Pas lui ! Pas ça, et pas lui ! Aurélien est le dernier à pouvoir me reprocher mon « manque de confiance en moi ». D’ailleurs, je n’ai jamais eu confiance en moi. Même avant ces vieilles histoires que je redoute tant de voir évoquées. Que je redoute de devoir évoquer devant ma mère qui refuse, qui refusera, de tout son être, de tout son cœur, de tout son corps, de les entendre. Parce qu’elle a peur de ce qu’elles signifient. Parce qu’elle a peur d’être coupable.
Coupable de quoi ? De n’avoir pas été parfaite ? Ce n’est pas pour ça que je bois, et je n’ai pas envie de faire du mal à ma mère en faisant revivre un passé mort depuis bien longtemps.
- Alors tu stresses. Et tu oublies de te réveiller.
Décidément, Aurélien est déterminé à me reprocher tous ses propres travers. Mais il a raison sur un point : la nervosité, bizarrement, m’a empêché de me réveiller à temps pour ma séance de sport matinale. Et m’a donc valu d’être inscrite au cahier des transgressions. Je serai sanctionnée lundi !
- Je m’en remettrai.
- Je sais. On n’en meurt pas. Pas plus que d’un entretien familial. Ou d’un week-end refusé.
A quoi fait-il allusion ? Ils n’auraient quand même pas osé… ?
- Ils ont refusé de signer ma feuille de sortie. Il paraît que je suis encore trop fragile. Que je risque de rechuter.
- Alors, tu dois passer le week-end ici ?
Il acquiesce silencieusement. Résigné. A sa place, je grimperais aux rideaux. Je ferais un scandale. J’aurais tort. Certainement. Je suis moins raisonnable qu’Aurélien.
Peut-être parce qu’une part, une part infime de moi-même, croit encore en l’avenir.

- Vous êtes éducatrice ?
- Non. Je suis une patiente. Comme votre fille.
Ma mère écarquille les yeux. Incrédule.
Il est incompatible avec sa vision du monde qu’une femme aussi élégante, aussi distinguée, aussi comme-il-faut que Marie-Line ait sa place dans Centre tel que celui-ci. Qu’une femme comme Marie-Line soit alcoolique.
- Et pourtant, elle l’est, dis-je, en les guidant, elle et ma sœur, à travers le restaurant, jusqu’au bureau de thérapeute familial.
Elle ne parvient pas à l’admettre. Pour elle, une femme alcoolique se doit d’être moche et négligée.
- Comme moi ?
Je suis maquillée, coiffée. Je porte une tenue de grande marque – achetée en solde, mais là n’est pas la question, un foulard assorti, des escarpins élégants.
- Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.
Mais c’est ce que, malgré elle, elle a dit. Sans doute parce que c’est ce que, malgré moi, j’étais. Moche et négligée. Et qu’elle me voit toujours telle.


84. Chapitre 19.2
(par lambertine, ajouté le 30/11/09 23:33)


Mon cœur reste serré pendant toute la réunion. Je parle peu. J’écoute, vaguement. Ma vie, ou ce qu’elles en pensent. Un échec total. A cause de l’alcool. A cause de ce qui m’a conduite à l’alcool. Mon mari, et le reste. Le reste dont mon mari est la cause. Faillite et ruine. Et adultère. Je les laisse dire. A qui bon les contrarier. Pour partie, elles ont raison. Pour partie, seulement. Ma vie n’a pas été que chagrins. Mon mariage n’a pas été que chagrins. Même s’il a capoté. Même s’il s’est étiolé au fil des catastrophes financières. Je ne peux pas nier les échecs de ma vie. Je ne peux pas nier les bons moments non plus. J’ai été heureuse, parfois plus que de raison. Il m’en reste le meilleur. Mes trois enfants. Et ma mère peut dire ce qu’elle veut, sans ce mari que ma mère voue aux gémonies, ils n’auraient pas vu le jour. Je soupire. Je n’interviens pas. Par lâcheté, sans doute. Par souci d’éviter une dispute que je ne désire pas. Et parce que ce qu’elle dit est aussi la vérité. La vie n’est pas simple.
Le thérapeute nous donne un nouveau rendez-vous. Nous quittons la salle de réunion. J’accompagne les miens jusqu’à la sortie. Je leur dis au-revoir, soulagée. L’explosion n’a pas eu lieu. La crise cardiaque non plus. Je rejoins mes compagnons de galère. Ils ne sont pas ma famille, mais ils me sont plus proches que mes proches, à présent. Ils ne le resteront peut-être pas une fois sortis d’ici. Qu’est donc devenu Joe ? Mais ils le sont. Même si certains m’agacent. Comme Marcello, qui lâche une nouvelle plaisanterie, mi graveleuse, mi incompréhensible.
- Ce type est insupportable ! se plaint Agnès. Un jour ou l’autre, il violera l’une d’entre nous dans un coin.
Je trouve qu’elle exagère. Gervaise pas. Le pizzaïolo n’a pas la sympathie de mes compagnes. Elles le trouvent vulgaire, malsain. Je dois reconnaître qu’il a un comportement de dragueur patenté. Patenté, mais inefficace. Aucune femme d’ici ne succombe à son charme édenté. Ce qui a pour conséquences, parfois, de le mettre en rage. Et de le rendre jaloux. Comme aujourd ‘hui. Il repart dans la cuisine dont il a la charge, en maugréant. Mes compagnes l’imitent en riant. Cruelles, comme des gamines.
- …non, mais ! Vous l’avez vu …
- …c’est un obsédé sexuel…
- …il n’est jamais content…
- …et il est moche, en plus…
- …comme si nous n’avions que lui pour alimenter nos fantasmes…
- …Dracula…
Là encore, je laisse dire. Par lâcheté. Par antipathie aussi. Je n’aime pas cet homme. C’est physique, même s’il ne m’a rien fait. Même s’il est un bon cuisinier. Même s’il n’a pas toujours tort d’être de mauvaise humeur. Ou jaloux. Damien s’installe à table à côté d’Agnès.
Je les rejoins. Ainsi que Marie-Line. Elle est toute excitée à l’idée de rentrer chez elle pour le week-end. A l’idée de rejoindre Joseph. Chez elle. Dans sa maison. Dans sa maison qui n’est qu’à vingt minutes en voiture. Tout près. Si loin. Eloignée de deux heures encore. D’un repas et d’une réunion communautaire. D’une éternité. Marie-Line a cinquante-six ans, mais elle n’est qu’une enfant lorsqu’il s’agit de Joseph. Une petite fille qui vit son premier amour. Qui rêve. Qui espère. Qui est certaine du bonheur à venir. Du bonheur d’après.
- Et que vas-tu faire, ce week-end, interroge Camille qui anime la réunion.
- Prendre du temps pour nous… euh… je veux dire pour moi. Retrouver mon chez-moi. Jardiner. Préparer mes décorations de Pâques. Faire la cuisine.
Faire l’amour, aussi. Du moins si Joseph le veut bien. Mais çà, elle ne le dit pas. Pas en public. Pas devant tous ces regards tournés vers elle.
- Et toi, Gervaise ?
La grande brune hésite. Elle semble mal à l’aise. Elle ne désirait pas sortir, rentrer chez elle. Préparer le mariage de sa fille ? Oui, bien sûr ! Mais ce mariage la tracasse. L’agace, aussi.
- Parler à mes enfants.
Elle le dit d’un ton morne. Et moi, je l’envie. Mes enfants me manquent. Ils me manquent à chaque instant. Encore une semaine. Une semaine !
- Raoul ?
- Aller à la pêche, bien sûr ! C’est l’ouverture, demain matin ! je ne manquerais ça pour rien au monde ! Et demain soir, le foot, avec les garçons.
- Et ta femme ? Tu comptes t’occuper d’elle ?
- No comment.
Le facteur se renfrogne. Il ne désire pas plus parler de sa femme que Gervaise du mariage de sa fille.


85. Chapitre 19.3
(par lambertine, ajouté le 02/12/09 00:10)


Je les envie. Ils sont ici depuis plus longtemps que moi, mais j’aimerais être à leur place. Dehors. Avec les miens. Le vrai monde ne me fait pas peur. Ou plutôt, sortir dans le vrai monde. Y vivre, c’est différent. Je n’y ai plus, ou pas encore, ma place. Je dois d’abord me retrouver. Guérir. Réapprendre à être moi-même. A accepter ce moi-même. Ce ne sera pas facile. Ce n’est pas facile. Il y a en moi trop de rage, trop de colère. Je les sens bouillir dans mes veines, dans ma tête, dans mon cœur. Je les sens prête à faire exploser mon âme. Je ne sais pas comment les canaliser. Pas encore. Peut-être bientôt, j’espère, y arriverais-je ? Je n’en sais rien. Je me suis tue trop longtemps.
Beaucoup trop longtemps.

- Non.
- Pardon, Diane ?
- Je dis que Claude se trompe. Je dis « non ».
- Pourrais-tu développer ta pensée ?
- Ce n’est pas difficile. Non. Le travail n’est pas synonyme d’ennui. Et c’est scandaleux de dire le contraire à un gosse de vingt ans.
L’éducatrice n’a pas l’air très contente.
- Tu préfères lui mentir ?
- Je préfère dire la vérité.
- Qu’on ne s’ennuie pas, à rester huit heures par jour dans un bureau ? Tu appelles ça la vérité ?
Elle est idiote, ou elle fait semblant ?
- J’ai parlé de travail, pas de bureau. Tu ne restes pas huit heures par jour dans un bureau, me semble-t-il.
Silence de plomb.
- Claude non plus, d’ailleurs.
Il était restaurateur. Peut-être s’ennuyait-il devant ses fourneaux, mais là n’est pas la question.
- Ni moi, même si j’y passais de longs moments. Et je peux t’assurer que, dans mon travail, je ne me suis jamais ennuyée.
- Tu veux inciter Célestin à trafiquer avec les pays du Golfe ?
- Non. Je ne suis pas un exemple à suivre. Mais bosser dans le commerce international ne veut pas dire « trafiquer ». Travailler dans l’humanitaire, encore moins. Pourquoi ne le ferait-il pas ? Je ne crois pas que ça l’ennuierait.
- Tu diriges le groupe professionnel, maintenant ?
- Non. Mais tu m’as demandé mon avis…
J’exagère, d’accord. Mais à peine.
- … et je ne pouvais pas laisser Claude raconter ces bêtises. Surtout devant une assemblée comme la nôtre. Non, le travail honnête n’est pas toujours ch*iant. Même s’il peut l’être. Surtout quand on le choisit mal.
- Tout le monde n’a pas l’occasion de choisir.
- Certains peuvent s’en donner les moyens. Et il me semble que c’est votre travail, enfin, le travail de l’Equipe, de les aider à trouver leur voie.
- Et de t’aider à trouver la tienne ?
- Pourquoi pas ?


86. Chapitre 19.4
(par lambertine, ajouté le 04/12/09 23:55)


Oui. Pourquoi pas ? Pourquoi ne m’aideraient-ils pas à trouver ma vocation ? Ou à la retrouver ? je ne sais pas vraiment ce que je veux faire du reste de ma vie. A part écrire, peut-être. Mais écrire ne nourrit pas sa femme.
- Tu ne t’ennuies pas, ici ?
Quel rapport avec groupe professionnel ? Et avec l’ennui au travail ?
- Non.
Je m’ennuie rarement. Ou plutôt, je ne m’ennuie jamais. Mais je n’ai aucune envie de le dire. Je n’ai aucune envie de déforcer mon argumentation. Parce que je ne parlais pas pour l’éducatrice. Je me moque de l’éducatrice. Je parlais pour Célestin, Jacob, Lambert, et ces autres gamins que je connais à peine. Renaud. Et Hervé, même si le pauvre petit est déficient mental.
- Il y a des tas de choses à faire, ici, qui m’empêchent de m’ennuyer. Les tâches, le sport, les réunions.
- Et pendant les temps salon ?
- Je lis. Je tricote. Je parle avec les autres.
- Tu es certain de ne pas t’ennuyer ?
- Oui. Certaine. Pourquoi vous mentirais-je ?
- Je ne sais pas. Pour t’opposer à nous, peut-être ?
- En prétendant ne pas m’ennuyer ? Pourquoi ? En quoi cela vous dérange-t-il, que je parvienne à m’occuper ?
- Ca me dérange… ça nous dérange. L’ennui fait partie de la cure. Tu continues à prétendre ne jamais t’ennuyer ici ?
- Je continue à vous dire la vérité.
- Alors nous t’apprendrons. A t’ennuyer.
- Si ça vous amuse…
- Ca ne nous amuse pas. Ca fait partie de notre travail.
A leur aise. Je prends le pari. Je sais que je le gagnerai.
- En quoi sont…
Je retourne brusquement la feuille de papier coloré.
- Tu n’en as pas marre de tricher ?
- Non.
Il s’assied, les coudes sur la table.
- Pas besoin. Je connais la réponse. En coton. Tu ne sors pas, ce soir ?
- Je dois terminer mon jeu de piste. Et toi ?
- Pas envie. Diane ?
Il tripote nerveusement mes petits papiers, et je le laisse faire.
- Tu le pensais vraiment ? Ce que tu as dit au night meeting ?
- Qu’il y a des boulots où l’on ne s’ennuie pas ?
- Ne te moque pas de moi, Diane ! S’il te plaît. Tu sais très bien de quoi je veux parler.
Il me supplie presque. Et je ne veux pas me moquer de lui. Ni même plaisanter.
- Oui. Je le pense vraiment. Je te vois mal travailler dans un bureau. Par contre, tu es intelligent. Et, oui, je crois que tu pourrais travailler dans le commerce international. Ou dans l’humanitaire. Tu as la bosse des affaires. Tu l’as prouvé dans un mauvais domaine, alors pourquoi pas dans un bon ?
- Je n’ai pas de formation. Je n’ai même pas terminé l’école.
- Alors, termine-la, Célestin.
- J’ai un problème avec les profs.
- Passe ton bac en élève libre.
- Tu crois…
- J’en suis certaine.
- J’aurais pu… j’ai tout foiré.
- Recommence. Tu peux y arriver. Tu n’es pas tout seul, Célestin.
Il relève la tête, et sourit. Des lèvres et du regard.
- Toi aussi…
- Moi aussi quoi ?
- Tu peux recommencer.


87. Le Roman de Lambert.3. Ménage à trois
(par lambertine, ajouté le 06/12/09 00:12)


Mon père repartit pour l'Afrique lorsque j'avais 12 ans. Il ne l'avait jamais quittée dans sa tête. Moi, je restai ici. Avec ma mère.
Nous faisions, comme on dit, ménage à trois. Elle, moi, et la bouteille. Nous ne nous parlions pas beaucoup. C'est sans doute de cette époque que je tiens mon comportement silencieux. Je l'étais avec elle, comme avec mes condisciples. Je ne fréquentais pas beaucoup l'école, mais il me fallait bien y faire acte de présence. A l'occasion. De temps en temps. Entre deux verres. Je n'étais pas un élève dérangeant. Je me taisais, c'est tout. Je rêvais de l'Afrique. D'un soleil qui ressemble au soleil. D'une pluie qui ressemble à la pluie. D'un fleuve qui ressemble à un fleuve.
Même ma misère ne ressemblait pas à la misère.
Je me taisais, mais ça ne suffisait pas à mes professeurs pour m'accepter en classe. Alors, de renvoi en renvoi, je finis par me retrouver au fond du panier. A l'école professionnelle. Moi qui, selon mes parents, aurait pu prétendre à l'Université. Je n'en fus pas malheureux. Bien au contraire. J'appris à me servir de mes mains. Pour travailler le bois, et pour rouler des joints. La menuiserie et le cannabis, en plus de l'alcool. Pourquoi pas ? Le monde n'aurait pas été si mal fait, si les disputes avec ma mère ne m'avaient pas gâché mes journées. Et si l'Afrique ne m'avait pas autant manqué.
Alors, quand mon père, qui s'était remarié entretemps, me proposa de venir le retrouver, là-bas, je ne fis ni une ni deux : une fois mon visa dans ma poche, je partis par le premier avion.


88. Chapitre 20.1
(par lambertine, ajouté le 07/12/09 23:01)


En cercle dans le grand grenier. Comme d’habitude, lors des Communautaires. J’écoute. Je n’ai pas grand-chose à dire. L’exercice, qui consiste pour les coordos à placer les résidents dans le Centre ne m’intéresse pas plus que ça. Et cela n’intéresse pas trop les coordos de me placer non plus. Je suis, selon eux, un électron libre qui « papillonne »entre les groupes Célestin-Jacob et Aurélien-Philippe-Jean-Marc dits « du salon », et Dominique-Gervaise-Agnès-Frédéric-Marie-Line-Damien dit « de l’aquarium ». Autrement dit, selon les conclusions qu’en tirent l’Equipe, je n’ai ma place nulle part. Est-ce ce que je ressens ? Oui et non. Je ne crois pas faire partie d’un groupe. Je crois être proche de quelques résidents, qui ne sont pas vraiment amis les uns des autres. Suis-je intégrée au Centre ? Peut-être pas. Peut-être suis-je trop critique vis-à-vis du règlement, vis-à-vis de l’Equipe, vis-à-vis des réactions des autres résidents pour vraiment m’intégrer. Peut-être suis-je trop imbue de ma personne pour me retrouver dans ce qu’ils disent de moi ? Je les trouve « à côté de la plaque ». Je ne me vois pas comme une colporteuse de ragots, à l’affût de la moindre rumeur. Je ne suis pas assez altruiste, assez compatissante pour ça. A la vérité, la vie privée de mes cocuristes, comme celle de mes voisins ou des grands de se monde m’indiffère. Sauf s’ils me la dévoilent eux-mêmes. Sauf s’ils comptent pour moi et que je compte un peu pour eux. Mon cœur n’est pas assez grand pour y inclure le monde entier et ceux qui n’y ont pas leur place, qu’ils vivent comme ils le désirent. Je n’ai pas à les juger, ni à les regarder vivre.
Gabriel, lui, prend très mal les commentaires de l’Equipe et des coordinateurs. Je peux le comprendre. Il est ici depuis une semaine à peine, et on lui reproche sa non-intégration. Comme s’il était possible de s’intégrer en quelques jours ! Il a le malheur d’évoquer un manque d’ouverture de la part des « anciens » en général, et des « habitués de l’aquarium » en particulier. Tollé général ! En quelques minutes, il devient impossible de suivre la moindre bribe de conversation. RP, tolérance, repli sur soi, homosexualité, tout y passe. J’ai l’impression de me retrouver dans une cour de maternelle. Je soupire. Pas seulement intérieurement mais, heureusement, aucun éducateur ne me voit. J’aime bien la plupart des occupants de l’Aquarium. Je ne me suis jamais sentie exclue quand je me retrouvais parmi eux. D’un autre côté, je dois bien reconnaître qu’ils font peur aux « nouveaux ». Qu’ils donnent l’impression d’un cercle fermé. Qu’ils en sont peut-être un. Pitié ! Que cette réunion finisse. Et vite ! Nous sommes censés être des adultes, que diable ! Dépendants, intoxiqués, fragiles, voire cinglés peut-être, mais des adultes. Et nous nous comportons comme des petits enfants. Et on nous traite comme des petits enfants !
Je n’écoute plus. Plus du tout. Je pense à mon week-end, et aux sanctions qui ne vont pas manquer de me tomber dessus. Je me suis levée en retard. Trois fois de suite. Je serai donc punie. Trois fois. Comme une petite fille désobéissante. C’est normal. C’est normal et c’est stupide. Je ne suis pas une petite fille, et qu’importent deux minutes de retard au petit-déjeuner du dimanche matin. Mais c’est le règlement. Et le règlement s’applique à tout le monde. Au haut fonctionnaire de l’Union européenne comme au petit voyou de banlieue.
Devrait s’appliquer, du moins. Je sais, nous savons tous que ce n’est pas le cas. Et je me demande quelle sera ma sanction.

Nous sortons, en masse, comme des écoliers après la classe. De l’air, enfin ! Pour la plupart d’entre nous, une cigarette. Ou deux. En compagnie des nouveaux. Peu nombreux. Un politicien socialiste. Un chauffeur routier souriant. Et Ben, enfin de retour. Ben que je prends dans mes bras, que j’embrasse maternellement malgré les interdits. Ben dont célestin entoure les épaules. Ils éclatent de rire.
- De retour parmi les vivants !
- Ah bon ? On est vivant ici ?
- Je n’en suis pas si sûr. Mais au moins on mange bien. Enfin, parfois…


89. Chapitre 20.2
(par lambertine, ajouté le 10/12/09 19:27)


Ils descendent dans le jardin inférieur. Hervé, le jeune innocent, les rejoint, un ballon à la main. Il se mettent à jouer comme les enfants qu'ils sont encore, et je suis heureuse.

- Tu fais quoi ?
- Je prépare l'apéro des nouveaux.
Il chipe un toast à la salade de crabe et l'enfourne dans sa bouche en riant.
- C'est bon, mais tu vas te faire attrapper. On ne peut pas.
- On ne peut pas quoi ?
- Utiliser les restes pour l'apéro des nouveaux.
- C'est ridicule. D'ailleurs, on a déjà eu des restes pour l'apéro des nouveaux.
- Je sais.
Il me vole un deuxième toast, et quelques chips.
- J'ai même été puni pour ça. Note que, une fois de plus, une fois de moins... Mais moi, personne ne m'avait prévenu.
- Et moi, je prends le risque. Mais, dis donc, tu arrives à manger froid, maintenant ?
- Ca va mieux. Mais je préfère manger chaud quand même. Je crois que ce sera comme ça toute ma vie.
Je le laisse à ses fournaux, et continue ma tâche. La préparation de l'apéritif échoit au groupe loisirs. Donc, ce lundi, à moi. Chips, Tucs et cacahuètes. Pas très diététique. Mais accueillant. Encore plus accueillant avec des toasts au crabe et au poulet curry. Les restes du dîner de samedi. Je trouve absurde de jeter cette nourriture, et, comme je l'ai dit à Célestin, je prends le risque d'être punie pour ça. D'abord, je serai de toute façon punie ce soir, pour mes levers tardifs. Et ensuite, parce que respecter un point de règlement qui implique un gaspillage de nourriture, ça m'énerve et ça m'écoeure. Nous sommes ici pour réapprendre à vivre normalement, pas pour devenir des consommateurs compulsifs, ni des moutons. Du moins, c'est ce que je pense. Je presse mes oranges, et ajoute le jus au thé d'églantier sucré. Je pèle des bananes, et les ajoute à ma mixture.
- Célestin ? J'ai besoin de toi ! Tu sais où est le bazooka ?
Le bazooka... Drôle de nom pour un mixeur plus grand que moi... ou presque !
- Laisse-moi faire. Tu n'as pas la taille pour.
Devrais-je être vexée ? Il y a bien longtemps que j'ai pris mon parti de ma taille de hobbitte. Un peu moins de mon tour de taille de hobbitte... Il passe le mélange, et goûte. Grimace.
- Trop sucré. Tu devrais mettre du jus de citron.
- Y a plus de citrons. Du pamplemousse ?
- Ah non ! C'est trop amer. Je n'aime pas l'amer. Attends !
Il prends des clés dans un tiroir, disparaît. Revient un peu plus tard, une brique de jus de fruits à la main.
- Orange-citron. Y a mieux, mais c'est plus cher.
- Et ça, c'est réservé au bar à jus.
Il hausse les épaules.
- S'ils l'apprennent, tu ne seras pas la seule à être punie.


90. Chapitre 20.3
(par lambertine, ajouté le 11/12/09 21:13)


- Tu trouves que tu ne l’es pas assez souvent comme ça ?
- Au moins, cette fois, je saurai pourquoi.

Je verse le cocktail de jus de fruits dans les verres qu’Agnès a givrés au sucre-grenadine. L’effet est très joli. Le goût n’est pas mauvais. Il semble plaire aux éducateurs, ainsi qu’aux « nouveaux ». Nouveaux, qui nous ont été présentés par des « moins nouveaux ». Baptiste, le politicien, par Gabriel et Pascal, le chauffeur routier, par Renaud. Hervé, lui, n’est pas content. Réprimandé par Julie, il frappe du pied, et s’en va vers les chambres des hommes, en grommelant « Je veux partir. Je veux rentrer à la maison. Vous êtes méchants. Vous êtes tous méchants. » Célestin pose son verre, et le suit.
- Qu’est-ce qu’il a ?
- Hervé ? me répond Ben. Rien. Enfin, pas grand-chose. Il voulait présenter quelqu’un. Comme ceux qui sont entrés le même jour que lui. En fait, il voulait me présenter, moi.
- Pourquoi ne l’a-t-on pas laissé faire ?
- Parce que je ne suis pas vraiment « nouveau ». Tout le monde, ou presque, me connaît déjà. Mais ça lui aurait fait plaisir, ça, c’est sûr.
Nous ne sommes pas ici pour que l’Equipe nous fasse plaisir. Ça, c’est encore plus sûr ! Mais moi, je doute que montrer à Hervé qu’il n’est pas comme les autres, même si c’est vrai, puisse le faire décrocher de la boisson.
- Ça veut dire quoi, être comme les autres, ici, Diane ? Nous sommes tous des cas sociaux, non ? Enfin, presque tous, je veux dire. Peut-être pas Marie-Line. Ou toi…
Il paraît gêné de ce qu’il vient de dire, craint de m’avoir blessée. A tort. Je suis un cas social. Peut-être plus que lui qui, avant d’entrer ici, avait un travail, un logement, une fiancée, même s’il était héroïnomane.
- J’ai quand même fait de grosses bêtises, tu sais. Je ne suis pas vraiment quelqu’un de fréquentable.
Moi non plus. Du moins, telle est l’opinion de tous ceux qui me fréquentaient « avant ». De tous, ou presque. Mais peut-être pas de Julie qui s’approche de moi, un toast à la main.
- C’est toi qui as préparé l’apéritif ? me demande-t-elle d’une voix mielleuse.
J’acquiesce, méfiante.
- Toute seule ? insiste-t-elle.
- Célestin m’a aidée à passer le jus au bazooka. L’engin est un peu lourd pour ma petite personne.
- Il n’a fait que ça ? Tu en es certaine ?
Non, mais c’était ma tâche de préparer l’apéro. Ma responsabilité. Alors, j’assume.
- Certaine. J’ai préparé le jus. Et les zakouskis.
- Avec les restes ? C’est interdit.
- Il en restait trop peu pour les présenter au souper. Ils auraient fini à la poubelle. Gâchés. Alors, autant les présenter à l’apéritif.
Elle part dans un discours moralisateur. Nous vivons en communauté. Il n’y a pas de différences entre nous. Nous devons tous être traités de la même façon. Donc accueillis de la même façon. Sans « extra » à l’apéritif.
Je n’écoute pas. Je regarde Célestin ramener Hervé dans le salon, plaisanter avec lui, demander quelque chose à Jacob qui visiblement accepte.

Il n’y a pas de différences entre nous…

- Il ne faut plus prendre ce genre d’initiatives, Diane. Tu n’es pas ici pour prendre des initiatives. C’est bon pour une fois.
- Je ne suis pas punie ?
- J’ai dit « c’est bon pour une fois ».

Il y a quinze jours, Célestin a été de corvée poubelles pour avoir pris la même initiative.

Il n’y a pas de différences entre nous…


91. Chapitre 20.4
(par lambertine, ajouté le 12/12/09 16:47)


Gervaise est debout dans l’aquarium, et je l’observe à travers la vitre. Voûtée. C’est normal, après une rechute. Tout le monde s’attend au pire. Au renvoi. Mais je la vois se redresser. Sortir. Pas vraiment souriante. Soulagée ? Je le suppose. Elle reste. Elle passera à la Staff jeudi.

- C’est tout ?
- C’est tout. Mais je n’avais bu que deux bières, après tout. Je ne m’étais pas enivrée.
- Deux bières ou plus, c’est une rechute. Pourquoi as-tu fait ça ?
- Je n’en sais rien, Frédéric !
- Mais enfin, tu aurais pu te faire virer !
- J’ai annoncé que j’avais bu. Ils ne pouvaient donc pas me virer. Maintenant, fiche moi la paix.
- Mais…

Je n’entends pas la suite. Je pénètre à mon tour dans l’antre des coordos. Ou Jean-Jacques me sourit, ironique.
- Tu t’es levée en retard.
Je peux difficilement le nier.
- Tu t’es levée en retard. Tu t’es levée trois fois en retard. Trois jours de suite.
Je sais. Et je me prépare à numéroter mes abattis. Je m’attends à une punition exemplaire. A devoir assurer la fermeture toute la semaine, par exemple. Ou à être de corvée-Cochons. Ou…
- Nous te donnons un avertissement.
- Quoi ?
Je m’attendais à devoir sortir les poubelles demain matin, à être privée de body, à …
- Nous te donnons un avertissement. Tu as intérêt à ne pas recommencer.
- C’est tout ?
- C’est tout. Pourquoi ? Tu n’es pas contente ?
Contente ? Non. Irritée. Mal à l’aise. J’ai transgressé le règlement. Je mérite une punition.
- Nous considérons que tu étais nerveuse, tendue. Que tu n’étais pas dans ton état normal. Tu avais des circonstances atténuantes.
Des circonstances atténuantes ? Parce que je stressais à propos d’un jeu de piste ? Il se moque de moi, ma parole ! Il se moque de moi, mais je ne dis rien. J’accepte le verdict. Et je pense aux punitions multiples qui ont frappé certains de mes jeunes cocuristes pour un seul lever tardif.

Il n’y a pas de différences entre nous.



92. Le Roman de Lambert..4. Ni d'ici ni d'ailleurs
(par lambertine, ajouté le 13/12/09 16:52)


Lorsque l’ai pris l’avion pour Kin’, je croyais repartir vers le paradis.

Je ne me suis pas retrouvé en enfer, non. Simplement, l’Afrique que je regagnais, où j’allais rejoindre mon père, n’était plus celle que j’avais connue. Ou était-ce moi qui avais changé ? La violence, la pauvreté, étaient plus proches de moi, plus perceptibles. Le monde des expatriés, plus brutal et plus superficiel. Tout comme en Europe, j’y cherchais ma place, sans vraiment la trouver. Ni dans la société, ni dans ma famille. Mon père s’était remarié. Sa femme était noire, et bien trop jeune pour être ma mère. Ca ne me dérangeait pas. Mieux valait une belle-mère permanente que des maîtresses de passage. Mais ça dérangeait mon père. Pas qu’elle soit ma belle-mère, mais que moi, je sois le beau-fils de cette femme. Que moi, j’aie seize ans. Parce qu’avoir un fils de mon âge, c’était devoir admettre qu’il avait le sien. Et ce n’était pas facile pour lui. Pas du tout. Je voulais pourtant me rapprocher de lui. Pour cela, je travaillais sous ses ordres. Je ne crois pas que c’était une bonne chose. Il finissait par me considérer comme un employé, plus que comme son propre fils. Un employé sans plus de droits que les autres. Mais surtout, du moins le ressentais-je comme ça, un employé sans plus d’amour que les autres. Cela me faisait mal. Alors, bien souvent, je reprenais mon ivresse errante. J’évitais le monde des expatriés. Je me plongeais dans l’Afrique profonde. L’Afrique des pauvres. L’Afrique des rues, loin des jardins avec piscine des villas post-coloniales. Celle des enfants paumés et des tas d’immondices. Celle de la sorcellerie, aussi, et de ceux qui y croient. « Suis-je possédé ? » me suis-je souvent demandé. Il faut l’être sans doute pour chercher le paradis au fond d’une bouteille. Et j’avais peur. Peur de mourir autant que peur de vivre. Je n’étais pas d’ici. Je n’étais pas d’ailleurs. J’étais de nulle part et n’avais pas ma place auprès de ma famille.


93. Chapitre 21.1
(par lambertine, ajouté le 13/12/09 19:48)


- Mais pourquoi as-tu été acheter ces bières ?
Silence. Gervaise ne donne pas d’explication à sa rechute. Elle a bu. C’est tout. Point final. Elle a acheté ces cannettes de Gordon par pur réflexe.
- Tu les as prises dans le rayon.
- Oui.
- Tu les as mises dans ton charriot.
- Oui
- Tu les as posées sur le tapis roulant.
- Oui, mais…
- Tu les as payées, mises dans ton sac, et ouvertes, avant de les boire. Je n’appelle pas vraiment ça un acte « réflexe ».
Moi non plus, mais je comprends Gervaise. Acte réflexe, non. Acte d’habitude, oui. D’autant que, pour Gervaise, rechuter en cure est aussi une habitude.
- Rechuter en cure n’est pas grave. L’essentiel est de comprendre pourquoi. Que recherchais-tu, en rechutant ?
Gervaise hésite, chipote. Emet une hypothèse. Elle ne voulait pas parler du mariage avec sa fille. Ce que sa rechute lui a permis d’éviter. Je reste dubitative. Ce mariage commence à avoir bon dos. Néanmoins, chacun y va de son commentaire, de sa solution.
- Tu devrais téléphoner à Chiara.
- Ou à son père. Mettre les choses au point avant le jour J.
- Parler à ta mère. Lui dire que tu as peur.
- Te préparer. Tu n’as toujours de tenue.
Chacune parle du mariage. La rechute est passée au second plan. Peut-être à raison. Enfin, l’éducatrice semble de cet avis.
- Tu appelleras ton ex-mari ce soir.
Gervaise regimbe, s’énerve. Finit par accepter.
- Engage-toi à appeler ton ex-mari ce soir.
Elle a un geste d’agacement. Soupire.
- Engage –toi à appeler ton ex-mari. Ce soir. J’attends.
De mauvaise grâce, elle s’exécute. Satisfaite, l’éducatrice la félicite. La rassure. Et minimise l’importance de sa rechute. Celle-ci fait, paraît-il, partie intégrante d’une cure réussie. Elle doit savoir ce qu’elle dit. Malgré tout, j’ai difficile à comprendre. Béatrice, elle, a passé toute la réunion à tousser à s’arracher les poumons.

Vendredi, je rentre chez moi. Ou plutôt, je vais chez ma fille. Ce sera mon premier week-end, non pas de liberté, mais de sortie. Je remplis donc consciencieusement un formulaire, sur lequel je détaille consciencieusement mon probable emploi du temps. Je n’ai jamais été très organisée. Je ne comprends pas bien l’intérêt de savoir à l’avance ce que je vais faire, heure par heure. Ce que je veux, c’est voir mes enfants et mon petit-fils. C’est parler avec eux. Manger avec eux. Vivre avec eux.
C’est sortir d’ici. Voir des jeunes qui vont bien.
- Comment comptes-tu voyager ?
En bus et train, bien entendu. Je n’ai pas d’autre solution.
- Quelles difficultés crains-tu de rencontrer ?
Quelles difficultés ? Mais je n’en sais rien ! Je vais prendre le bus pour la première fois, prendre le train pour la première fois, passer deux nuits dehors pour la première fois depuis mon arrivée au Centre. Je ne peux pas répondre ça, pourtant ! Alors, j’invente.


94. Chapitre 21.2
(par lambertine, ajouté le 16/12/09 00:26)


- Les transports en commun. J’ai souvent envie de boire dans les transports en commun. Sans doute parce qu’ils me conduisent souvent vers l’administration.
- Et quelles sont tes ressources ?
- Mes enfants.
- Comment comptes-tu lutter contre l’envie de boire dans le train ?
- Je prendrai de l’eau pétillante avec moi.
- Bien. Je signerai ta feuille plus tard. Tu n’as pas indiqué à quelle heure tu comptais prendre le train.
A quelle heure ? Mais je n’en sais rien… Je prendrai le premier train. Je ne compte pas passer ma journée à la gare. D’ailleurs, je n’aime pas les gares. J’ai horreur des gares. Mais je n’ai pas le choix. Et comme je n’aurai pas accès au Net avant demain après-midi, ma feuille ne sera pas signée avant demain après-midi non plus.
- La mienne est signée ! me nargue Célestin en m’agitant un papier sous le nez.
- Ca va… ça va…
Je ronchonne. Pour la forme. Quoique…
- Fais quand même attention.
- A quoi ?
- A rien. Je ne sais pas.
Je prends un autre papier, et me remets à écrire.
- Tu fais quoi ?
Il se saisit de la feuille, se met à lire. Fronce les sourcils.
- C’est un fax de réservation ? C’est à Béatrice de faire ça cette semaine. C’est elle, « loisirs 1 ».
- Elle est malade.
- Mais c’est sa tâche. Vous allez vous faire saquer.
Peut-être. Selon la Loi du Centre, nous le devrions. Mais je ne crois pas que ce sera le cas. Je ne le crois pas du tout.
- Je n’ai pas été punie, hier soir.
- Je sais. Moi, je le serai tout à l’heure. Deux minutes de retard, c’est deux minutes de retard.

- Et si le Centre fermait ? Et si vous deviez demander l’aide d’un ami pour tenir le coup ? Imaginez… imaginez qui serait votre ressource. Imaginez comment vous négocieriez cette aide avec lui.
Je ne dois pas réfléchir longtemps. Flora. Je demanderai de l’aide à Flora. J’aurais peut-être pu choisir Constance mais… non. Flora. C’est ça. Je bâtis mon scénario. J’imagine ses questions. Mes réponses. Je dois proposer des activités. Me plaindre. Me montrer fragile…
Et je me retrouve face à Frédéric. Qui ne réagit pas du tout comme l’aurait fait Flora. Je le sais bien. Je le sais d’autant mieux que j’ai déjà demandé de l’aide à Flora. Et que ses réactions ont été aux antipodes de la comédie du jeune homme. Je suis déstabilisée. Perdue. J’essaie de retomber sur mes pattes, de retrouver mon rôle. Impossible. Je m’enfonce. Je m’embourbe. Je ne comprends plus rien et je m’énerve. Sur Frédéric d’abord. Puis, l’exercice terminé, sur Danielle, la psychologue.
- C’était absurde !
- Je te demande pardon ?
- Cet exercice n’avait pas de sens.
- Tu dis cela parce que tu as échoué à demander de l’aide. Dans la vraie vie, tu te serais retrouvée une bouteille à la main.
- Dans la vraie vie, Flora ne m’aurait pas envoyée sur les roses de cette façon.
- A sa place, je l’aurais fait, moi.
Suit une diatribe qui ne m’atteint même pas, tant elle me semble loin de ce que je suis.
- C’est l’image que tu donnes, Diane. C’est l’image qui fait que tu te retrouves seule, sans personne. Tu resteras toujours seule. Personne ne voudra jamais de toi comme amie. Tu es trop hautaine, trop prétentieuse, trop imbue de toi-même pour inspirer de la sympathie à quiconque.
Hautaine. Prétentieuse. Ca recommence. Elle est psychologue, bon sang ! Elle est censée voir derrière la carapace. Alors, pourquoi… pourquoi ? Suis-je à ce point hermétique, pour qu’elle ne comprenne pas que je crève de trouille face à elle ? Tête basse, voilà ce qu’on attend de moi. C’est bizarre. Plus on me le fait comprendre, plus j’ai envie de la redresser, ma tête.




95. Chapitre 21.3
(par lambertine, ajouté le 16/12/09 22:00)


- Honoré, voudrais-tu expliquer aux nouveaux ce qu’est un Night Meeting ?
L’ancien éducateur toussote, ravale sa salive, ému. C’est son dernier Night Meeting. Il a terminé son séjour au Centre. Demain, il aura droit à sa fête de sortie. Après neuf mois… neuf mois qui ont refait un homme d’un déchet d’humanité.
- Le Night Meeting…
Qu’est-ce qui l’attend dehors ? Il va retrouver un poste de fonctionnaire, mais loin des enfants perdus qu’il aime tant. Loin des enfants perdus dont la détresse l’a mené vers l’ivresse à répétitions.
- … est une réunion qui appartient aux Résidents. Chacun peut y déverser ce qu’il a sur le cœur. Mais sans attaque personnelle contre un autre résident. C’est aussi la seule réunion durant laquelle nous pouvons boire un café, ou un verre d’eau.
Il attend. Julie sourit, le remercie. Le vieux fonctionnaire a réussi à se faire aimer, ici. A raison. Il est d’ailleurs le premier à prendre la parole lorsque le débat est ouvert.
- Je suis très ému, dit-il sans forfanterie. Et anxieux, je l’avoue, à l’idée de quitter le Centre. Vous allez me manquer. Tous. Comme me manquent déjà tous ceux que j’ai connus ici, et qui s’en sont allés. J’espère vous revoir au Groupe des Anciens. Une partie de mon cœur restera ici à jamais.
Nous l’applaudissons. Frédéric le félicite, puis Béatrice, toussant toujours. D’autres y vont de leur petit laïus nostalgique. Il n’y a rien de ridicule dans cette démonstration émotionnelle. La réussite d’un résident est précieuse pour ceux qui restent. Elle prouve que, oui, c’est possible, même pour quelqu’un qui a connu la pire des misères.
Philippe n’a jamais, lui, connu la misère. Juriste, haut fonctionnaire, l’alcool ne l’a jamais conduit dans le ruisseau. Mais il est mal à l’aise de prendre la parole. Parce qu’il se sent ridicule. Stupide. Et il le dit, s’attendant à ce que des éclats de rire saluent ses paroles. Ce qui est le cas, bien sûr. Non contente de s’être blessé au pied, il s’est assis sur ses lunettes qui n’ont pas résisté. Et pour couronner le tout, son lit a cédé sous lui la nuit dernière. Drôle de série noire.
Je lève la main à mon tour. Calme. La règle veut que nous fassions part de notre ressenti. Et c’est ce que je vais faire.
- J’ai difficile à accepter qu’une même transgression soit sanctionnée de façon très différente selon la personne qui la commet.
- Tu as une plainte à formuler ? interroge Julie. Tu as été sanctionnée trop sévèrement ?
- Non. C’est l’inverse. Je n’ai pas été sanctionnée. Alors que d’autres se sont vus condamnés à récurer les Trois Petits Cochons…
L’éducatrice est mécontente. Il est interdit d’appeler les toilettes de cette façon. Même si tout le monde le fait.
- … ou à animer la gym des hommes pendant une semaine. C’est injuste, et je n’aime pas ça.
- Tu mets en cause le travail des coordinateurs ? s’insurge Jean-Jacques, qui se sent visé.
- Je donne mon avis. Cette réunion est faite pour ça. Je trouve cela injuste, et je le dis.
- Tu ne crois pas que nous avons raison de punir plus sévèrement quelqu’un qui a l’habitude de se lever en retard que toi, qui ne l’a fait que par accident ?
- Je trouve que vous avez tort de punir plus sévèrement des garçons qui se sont levés une seule fois en retard que moi, qui l’ai fait trois fois pour se suivre.
- Leur vie n’est pas la tienne. Il leur faut des sanctions plus dures, afin de leur faire entrer dans la tête le respect du règlement.
- Ces sanctions ne sont que des broutilles, par rapport à ce qu’ils ont connu à l’extérieur. Par rapport à ce que j’ai connu aussi, d’ailleurs. Mais peu importe. Ici, tout prend des proportions énormes. Y compris l’injustice. Tout ce que cette inégalité de traitement risque d’apprendre à ces garçons, c’est qu’ils sont différents des autres. Qu’ils sont moins que moi. Et ce n’est pas vrai. Tu devrais comprendre ça, Jean-Jacques. C’est toi le gauchiste, non ?
Silence. J’espère de tout cœur que Jean-Jacques ne va pas prendre mes mots pour une insulte. Ce n’en est pas une. Je respecte son engagement politique. Mais à cause de cela même, je ne comprends pas pourquoi il entre dans ce jeu. Je ne sais pas s’il le comprend lui-même. Julie, elle, n’admet pas que je remette en cause cette manière de fonctionner. Elle se fâche. Me demande où je veux en venir.
- Je l’ai dit. Je ne supporte pas l’injustice.
Je la supporte de moins en moins. Elle me révulse. Je dois devenir plus gauchiste que Jean-Jacques.
- Et tu nous trouve injustes ?
- Je ne le dirais pas, sinon.
- Tu nous trouve injuste vis-à-vis de qui ?
- Vis-à-vis de moi.
Julie fusille Célestin du regard. Elle ne lui a pas donné la parole. Il continue, pourtant. Elle le laisse faire.
- Vis-à-vis de moi, et de Jacob.
- Tu lui donne raison ?
Il hausse les épaules. Je prie pour qu’il se taise. Mais il la fixe, arrogant. Ou en donnant l’impression. Comme moi, quelques heures plus tôt.
- Je sais ce que je suis, ce que je vaux. Et je sais pourquoi je suis ici. J’essaie. Croyez-moi ou pas, j’essaie. Jacob aussi. Pensez ce que vous voulez.

- Diane !
Je me retourne. Julie. Que me veut-elle encore ?


96. Chapitre 21.4
(par lambertine, ajouté le 18/12/09 23:02)


- Ta feuille de week-end.
Elle me la tend. Signée. Ouf ! J’avais peur d’être consignée au Centre.
- Mais tu n’as pas terminé ta tâche.
- Pardon ?
J’ai organisé toutes les activités de samedi à la place de Béatrice, souffrante. J’en ai remis le programme à Camille lui-même.
- Mai tu n’as pas remis les listes d’inscriptions aux diverses activités sur les feuilles officielles.
Je ne l’ai pas fait, non. Malgré sa toux persistante, Béatrice a dit qu’elle s‘en chargerait, et je n’avais aucune envie de la vexer une nouvelle fois en lui coupant l’herbe sous le pied, fût-ce pour l’aider.
- Je ne les ai pas reçues. C’était à toi de vérifier si le travail avait été fait.
Je sens la moutarde me monter au nez. Je ne suis pas « loisir 1 ». Je ne le suis pas parce qu’elle-même a exigé que cette charge revienne cette semaine à quelqu’un d’autre. Et voilà qu’elle me reproche de ne pas en assumer le rôle.
- Je ne veux rien entendre. J’ai besoin de ces feuilles pour ce soir avant 21 Heures.
Béatrice est au lit. Je n’ai donc pas le choix. Je dois m’exécuter. Je suis furieuse. J’ai promis à Damien de participer à son « atelier chant ».
- Les tâches passent avant le reste.
Mais ce n’est pas ma tâche, bon sang !
Tout ici prend des proportions gigantesques. Je ressens les exigences de Julie comme une injustice. A mon égard, cette fois.
Je vais finir par prendre cette fille en grippe, ma parole !


97. Le Roman de Lambert. 4. Rester. Repartir. Et ensuite ?
(par lambertine, ajouté le 19/12/09 14:30)


Nouvelle errance. Nouveau départ. Vers l’enfer pour de bon. Mon père avait sa femme. Ma mère a eu son homme. Rencontré en désintoxication. Parce qu’elle en avait assez, ma mère, de vivre au rythme des bouteilles qui se vident. Parce qu’elle en avait assez, ma mère, de vivre seule. Elle était venue au Centre pendant que je me perdais dans le dédale de Kin’. Elle y avait appris, plus ou moins, à se passer de pseudo-bonheur liquide. Elle y avait trouvé quelque chose qui ressemblait plus ou moins à l’amour. Une stabilité. Un mari. Un beau-père pour moi, qui désirait me connaître, et que j’allais décevoir. Comme je décevais tout le monde. Mes professeurs. Mes maîtres d’apprentissage.
Mon métier ? A quoi bon en avoir un ? Etais-je doué, d’ailleurs ? Serais-je un jour capable de transformer une bille de bois en chef d’œuvre ? Et pourquoi vouloir créer de mes mains ? Pourquoi ne pas fuir, fuir encore, ce monde auquel je n’appartenais pas ? Ce monde qui me rejetait autant que je le rejetais ? M’enfermer dans une cabane, au cœur de la forêt, avec une scie, une tarière, un marteau. Une bouteille. Seul. Je n’étais pas comme ma mère. Je ne voulais pas trouver l’amour. Bâtir une vie. Je n’avais rien à offrir. Je n’étais plus capable de recevoir. Seulement de m’enfoncer. Seulement de m’abrutir. Seulement…
Rien.
Noir.
La mort ne veut pas toujours de nous.
Alors survivre.
Ici ?
Mon père m’a retrouvé. Ma belle-mère a mis au monde une petite fille. C’est ma sœur. C’est une sorcière selon les superstitions congolaises. Trisomique. Sorcière. Un bébé. Ma sœur.
Ma petite sœur.
Elle vient de naître.
Et moi, pourrais-je renaître ? Naître tout court ?
Qui sait…



98. Chapitre 22.1
(par lambertine, ajouté le 21/12/09 00:29)


- Fainéant !
- Mais non ! Ce n’est pas moi qui ai décidé d’aller chez le médecin aujourd’hui. C’est lui qui m’a donné rendez-vous. Regarde.
Célestin fouille dans ses poches, trouve un papier qu’il tend à Agnès. Elle le déplie, lit et fronce les sourcils.
- Mouais… Les excuses sont faites pour s’en servir. Tu évites les grandes tâches. Ce n’est pas juste. N’est-ce pas, Diane ?
J’approuve. Ce n’est pas juste. Aller poireauter dans une salle d’attente et passer une visite médicale, plutôt que de récurer le four à pain, c’est un peu faire l’école buissonnière.
- Sans compter qu’il va sans doute en profiter pour faire un tour en ville.
- Faire un tour, non. Je ne suis pas fou. Imagine que je tombe sur un éduc’ au coin d’une rue… Je serais bon pour faire mes bagages. Par contre, m’acheter un sachet de frites en rentrant, ça, certainement .
Agnès, qui picore dans son assiette, semble horrifiée.
- Des frites ? Après tout ce que tu viens d’avaler ? Tu n’as pas honte ?
Bien sûr que non ! Il rit en secouant la tête. Rassemble la vaisselle, et va la déposer sur le charriot de service. Disparaît dans la cuisine.
- Ce garçon est complètement fou. Des frites ! En plein après-midi !
- Il ne mangera rien ce soir. Les tartines de charcuteries, c’est loin d’être ce qu’il préfère. Alors que toi, tu feras la chasse aux croûtes de pain.
Matin et soir, elle fait le tour des tables afin de récupérer les croûtes qu’elle est la seule à apprécier. Avec Hermann. Mais Hermann est bien trop digne pour se prêter à ce petit jeu.
- Encore !
Crème à la vanille. Pour la troisième fois en cinq jours. Marie-Line n’apprécie guère.
- Je ne la digère pas, s’excuse-t-elle un peu confuse. Et on en sert tout le temps.
- Attends !
Célestin repart. Revient. Il pose devant elle un bol de salade de fruits.
- Elle est d’hier, mais elle est encore bonne.
- Merci. Quelqu’un veut ma crème ?
Quatre mains se tendent vers elle. Jacob a la chance d’être choisi par la Dame. Dame qui a quelques scrupules à entamer son dessert.
- Tu ne vas pas avoir d’ennuis ?
- Non, pourquoi ? Je dirai que c’est Diane qui en a eu l’idée, si jamais Julie veut me punir.
- Sale gamin !
Je ris, moi aussi. Jaune. Pas parce je crains qu’il me fasse punir à sa place. Je sais bien que ce n’est qu’une plaisanterie. Je ris jaune parce qu’il aurait raison de le faire. Parce que l’attitude et les décisions de l’Equipe pourraient être à l’origine de telles réactions. De dissensions, de jalousies entre les résidents. De rivalités. Peut-être est-ce voulu ? Je n’en sais rien, mais je n’aime pas ça.
- Tu ne m’en veux pas ? C’était pour rire, tu sais.
- Bien sûr que je sais ! Pourquoi est-ce que tu penses que j’ai pris ta « menace » au sérieux.
- Tu avais l’air bizarre. Mal à l’aise.
Les autres l’ont-ils remarqué ? Apparemment non. Ils ont déjà rejoint le fumoir, un verre de café à la main. Tant mieux. Je n’ai pas envie de leur parler de mes états d’âme.
- Tu n’y es pour rien. C’est juste que j’ai parfois l’impression d’être une marionnette ici. Ou un sujet d’expériences.
- Ne pense pas trop, Diane. Tu vas déprimer, et faire des bêtises.
Il n’a pas tort. Je ris, je plaisante, mais je suis tendue comme un arc. Prête à exploser. Et je détourne la conversation.
- Toi, fais attention à ne pas faire de bêtises cet après-midi. Promis ?
Il promet. M’assure que je n’ai aucune raison de m’inquiéter pour lui.
- Je vais chez le médecin, et je mange un morceau en rentrant. C’est tout. Je ne veux pas d’ennuis. Et je tiens à être là pour préparer la fête d’Honoré. Tu me fais confiance ?
- Bien sûr. Je te fais confiance. Tu n’as pas à en douter.
Il n’a pas non plus à me remercier pour ça, mais il le fait quand même. Il s’en va parler à Julie, signe le cahier des sorties, et franchit la porte que lui ouvre la secrétaire.


99. Chapitre 12.2
(par lambertine, ajouté le 21/12/09 13:47)


Nettoyer la salle récréative n’est pas une grande tâche, même si elle est qualifiée de telle. Nous avons trois heures pour le faire, alors qu’une heure suffit amplement. Même à quelqu’un comme moi qui suis tout sauf douée pour faire le ménage. Alors, à deux ! Je laisse Agnès laver les vitres, et je déplace les sièges pour balayer, puis passer le sol à l’eau. J’arrose les plantes vertes, qui doivent mourir de soif depuis des jours, en espérant ne pas les tuer. Je suis encore moins douée pour le jardinage, même en pot, que pour les tâches ménagères. Ensuite, nous dépoussiérons pour la troisième fois cette télévision que je ne regarde jamais. Nous rangeons les raquettes de ping-pong. Nous frottons les mini-joueurs du kicker. Agnès soupire.
- Et ensuite ? Qu’est-ce qu’on fait ?
- On reste ici et on attend.
J’aurais pu dire « on remonte, et on demande une nouvelle tâche à Maria ». Mais je n’en ai pas envie. Du tout.
- Tu ne crois pas… ?
- Non. Ce matin, Marc m’a critiquée parce que j’ai aidé à dresser les tables. Je dois me contenter de faire ma tâche, paraît-il. Hier soir, Julie me disait le contraire. Alors, cet après-midi, je me contente de faire ma tâche.
Je m’assieds dans un fauteuil, éloigné des fenêtres. Je me cache ? Oui, je l’avoue. Et ma compagne me rejoint. Toujours soupirante.
- On ne risque rien ?
- Je ne fais qu’appliquer les consignes. Ils n’ont qu’à savoir ce qu’ils veulent. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Parce que, visiblement, quelque chose ne va pas. La tracasse.
- Rien.
Elle chipote. Contemple ses ongles peints. Je ne peux pas l’obliger à parler si elle n’en a pas envie. Mais, visiblement, elle en a envie. Elle ne sait pas comment commencer, c’est tout. Après plusieurs minutes de silence, elle se décide.
- Frédéric m’a dit de faire attention.
Nouveau silence. Attention à quoi ?
- Tu trouves que je suis trop proche de Damien ?
Moi, non. A vrai dire, je n’en sais rien. Je n’ai pas remarqué de relation particulière entre eux. D’autres, si. Célestin. Frédéric, apparemment. Et Christophe.
- Il est jaloux. Je ne comprends pas pourquoi. Il trouve que ce garçon me regarde bizarrement. Il trouve que ce garçon le regarde bizarrement. Il trouve que je regarde bizarrement ce garçon.
- Et ?
- C’est un copain, c’est tout. Je l’aime bien, c’est vrai. Mais sans plus. Je me demande pourquoi Christophe s’imagine autre chose.
Pas seulement Christophe. Frédéric aussi. Et Célestin.
Et l’Equipe ?
- Il n’aime pas que je vive ici, loin de lui. Avec tous ces garçons autour de moi. Il croit que, quand des hommes vivent quotidiennement avec des femmes, ils finissent par… enfin, tu comprends, quoi.
- Par coucher avec ?
- Par… oui, par coucher avec elles. Avec moi. Il n’a pas confiance en moi. Il croit que je ne l’aime pas.
Il n’a pas vraiment tort, selon moi. Même si son rival a quitté ce monde depuis plusieurs années.
- Il est l’homme qu’il me faut. Il ne boit pas, il ne fume pas, il accepte Stanislas. Pourquoi irais-je voir ailleurs ? Et pourquoi Damien ?
- Il en pense quoi, Damien ?
Elle ne sait que répondre. Elle suppose que Damien est comme elle. Ou comme elle prétend être. Qu’il ne songerait jamais à « plus » que de la camaraderie.
- Il vaudrait mieux, lui dis-je en insistant. Qu’il ne se fasse pas de fausses idées sur toi. Et que l’Equipe ne s’en fasse pas non plus sur vous deux. Faites gaffe.
Elle s’énerve. Sa voix monte de plusieurs tons.
- Mais on ne fait rien, Diane ! Rien du tout ! Tu nous trouves ambigus, toi ?
- Moi, non. Mais outre que je ne suis pas très observatrice, mes impressions n’ont aucune importance. Seules comptent celles de Christophe. Et de l’Equipe.
Elle réfléchit, genoux sur les coudes.
- D’accord. Je ferai attention. Pauvre Damien, il va penser que je lui fais la tête.
Mieux vaut cela pour lui, que de se faire des illusions sur un amour sans espoir. Il en a déjà trop bavé, de ce point de vue-là.


100. Chapitre 22.3
(par lambertine, ajouté le 22/12/09 14:25)


- Tu te rends compte ! Non, mais tu te rends compte ! S’il t’était arrivé quelque chose, ou si tu avais provoqué un accident ! Les assurances auraient refusé d’intervenir. Mais de ça, évidemment, tu t’en moques !
Les yeux dans le vide, hagard, Célestin ne réagit pas. Thomas, planté devant lui, continue sa diatribe.
- Il n’y a rien à espérer de toi. Tu es un voyou, tu le resteras. Incapable de respecter les règles. Même une règle aussi simple que celle-là !
Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qu’il a encore fait ? Il m’avait promis, pourtant. D’être sage. De ne pas faire de bêtises. Et je lui faisais confiance !
- Donne-moi ton téléphone. Tout de suite ! Tu es neutralisé. Nous statuerons sur ton sort plus tard. Prépare-toi à faire tes bagages.
Le patron tourne le dos et s’en va, accompagné de Julie et de Catherine, une des assistantes sociales du Centre. Le gamin reste là, immobile, inerte même. Il n’a pas cherché à se défendre. Il n’a pas dit un mot. J’ose à peine m’approcher de lui. Je n’ose pas lui demander ce qui s’est passé. Juste si « çà va ». Question complètement stupide. Il me répond d’une toute petite voix, brisée, perdue, entrecoupée de sanglots.
- Je ne comprends pas, Diane. J’ai rien fait. Je te jure que j’ai rien fait. Que ce qu’on m’a dit. J’ai même pas… j’ai même pas été chercher des frites. Je voulais être à temps pour préparer l’apéro d’Honoré. Et il y avait du monde chez le docteur. Je suis revenu tout de suite. J’ai rien pris. J’ai rien fait. Je te jure.
- Viens.
Il secoue la tête. Il grelotte sous son sweat bleu, dont il remonte la capuche.
- Non. Laisse-moi. Je ne veux pas voir les autres. Je ne veux voir personne. Thomas dit que je suis parti sans prévenir. C’est pas vrai. Je te jure que c’est pas vrai. Je ne me suis pas sauvé.
Tu me crois, dis ?
Et comment que je le crois ! Je n’y ai aucun mérite. Je l’ai vu de mes yeux avertir Julie et la secrétaire.
- Il doit s’agir d’un malentendu, Célestin. Tu verras.
- Non. C’est pas un malentendu. Catherine savait pour mon rendez-vous. C’est elle qui a reçu la lettre. Julie savait. Marie-Anne…
- Marie-Anne ?
- La secrétaire. Elle m’a ouvert la porte. Elle savait aussi. Et Jean-Jacques. Il a pesté quand il a fait la feuille des tâches, parce que j’étais indisponible cet après-midi. Tout le monde savait. C’est pas un malentendu, Diane, et je ne comprends pas. Ou je comprends trop bien.
- Je t’en prie, Célestin. Ne dis pas de bêtises.
- C’est pas des bêtises. Et j’ai peur. J’ai peur de me faire virer. Qu’est-ce que Maman va penser ? Je ne veux pas la décevoir encore. Je ne veux pas !
- Je te promets que tu ne te feras pas virer.
Qu’est-ce que je fais, là ? Qu’est-ce que je dis, là ? Je ne peux rien faire. Rien du tout. Et il le sait.
Il le sait, mais il me remercie quand même.
- C’est pas ta faute, Diane. Maintenant, j’ai besoin d’être tout seul. Tu veux bien le dire aux autres, dis ? Et m’excuser, pour l’apéro ?
Le moyen de faire autrement ?

- C’est injuste.
- Tu n’as que ce mot-là à la bouche, Diane.
- N’empêche qu’elle a raison. C’est injuste.
- On ne connaît pas toute l’histoire.
- Il faut toujours remplir une feuille de démarche, pour sortir autrement qu’en point.
- Pas quand on a rendez-vous chez le médecin.
- Je l’ai toujours fait, moi.
- Passe-moi les oranges. Et le miel. Quelqu’un lui a dit, pour la feuille de démarche ?
- Non, mais c’est la règle.
- Ah ? Je n’en savais rien, moi.
- Moins de ketchup dans la sauce cocktail. Rajoute de la mayonnaise.
- Je suis allée plusieurs fois à la clinique. Je n’ai jamais rempli de feuilles pour ça. Il suffit que Catherine ou Marie-Pierre soit au courant.
- Catherine était au courant.
- Qu’est-ce que tu en sais ? Il peut très bien te raconter des cracks. Il peut même avoir inventé ce rendez-vous.
- Il n’a rien inventé du tout. Je le crois, moi, Diane. Et si vous le permettez, je vais le rejoindre.
- Mais Honoré, il veut…
- … rester seul. Mais il vaut mieux pas. Les gosses comme lui, je les connais. Trop bien. C’est pour ça que je le crois. Et que je ne veux pas le laisser seul.


101. Chapitre 22.4
(par lambertine, ajouté le 23/12/09 01:24)


- Honoré !
Frédéric se racle la gorge. Sa sanction a été levée ce matin. Il a repris son poste de coordinateurs des Rouges, et c’est donc à lui que revient l’honneur de faire le discours de sortie de l’ancien éducateur. Et ancien ivrogne.
- Honoré, je suis très honoré…
Rires. Même si le jeu de mot est téléphoné, et qu’Honoré doit l’avoir entendu au moins cent mille fois depuis sa naissance.
- … d’avoir à t’honorer…
Re-rires.
- … aujourd’hui. Je n’étais pas là lors de ton arrivée. Mais tu étais là lors de la mienne…
Les discours de sortie sont à la fois émouvants et drôles, et celui-ci ne manque pas à la règle. Anecdotes, traits d’esprit, tout y est. Chacun y va de sa petite larme. Moi-même, je suis émue lorsque Ben remet son cadeau au vieil homme, et que celui-ci le serre paternellement dans ses bras. Moi-même, je ris, lorsque Fabien offre au héros du jour un énorme pot de mayonnaise. Moi-même, j’espère être un jour à sa place, prête à sortir d’ici par la grande porte, heureuse et guérie, prête à recroquer la vie. Nous l’espérons tous, même si peu y arrivent. Trop peu. Beaucoup trop peu…
- Le bar est ouvert !
Les verres sont servis. Les zakouskis trônent sur les tables du salon. Je quitte mon poste d’organisatrice en sous-chef pour me mêler à l’assemblée. Le cocktail de jus de fruits est bon, selon Damien. Pas trop mauvais, selon moi.
Honoré me serre contre lui et m’embrasse sur les deux joues.
- Ton jour viendra, ma belle !
Je ne suis pas belle, et n’en suis pas si sûre.
- Et pourquoi ? Tu as toutes tes chances. Tu sais, je n’étais qu’une cause perdue en arrivant ici. Pas toi.
- Il n’y a pas de causes perdues.
- Je l’ai cru, longtemps. Et puis… et puis la vie m’a prouvé le contraire. Du moins, c’est ce que je pensais. Mais maintenant… aujourd’hui, j’ai à nouveau la foi, ma belle. Tu as raison. Il n’y a pas de causes perdues. Du moins tant que l’on se bat pour elles.
- Tu as recommencé. Aujourd’hui.
- Je n’ai rien fait, aujourd’hui. Qu’emmener un gamin se défouler en soulevant de la fonte. C'est-à-dire, pas grand-chose.
- C'est-à-dire beaucoup. Tu le sais bien.
- Non. Beaucoup, ce serait convaincre Thomas et les autres qu’ils ont tort. Que c’est toi qui as raison. Il n’y a pas de causes perdues. Et le petit n’a rien fait de mal.
- Tu l’avais dit le premier jour, Honoré. Qu’ils le briseraient.
- Ce n’est pas encore arrivé. Il tient encore le coup, même s’il a du chagrin.
Il est, pour l’instant, assis dans un coin du salon. Dans un de ces fauteuils mous qu’il affectionne autant que moi. Il parle à voix basse avec Aurélien. Lorsque je m’approche, il lève vers moi un visage de cire, aux grands yeux éteints.
- Tu parts en week-end, demain, Diane ?
Je ne peux que dire « oui ».
- Alors, personne ne parlera pour moi, au Night Meeting.

Je dors mal. Je tourne et je me retourne dans ce lit trop petit. Je me sens mal. Triste. Furieuse. Inquiète. Inquiète pour ce foutu gamin auquel je me suis attachée contre ma volonté. Parce qu’il n’est pas prêt à retourner dans le monde réel. Parce qu’il est encore moins prêt à retourner dans le monde réel en ayant été victime d’une injustice. Parce que ce serait criminel de le renvoyer là-bas. Autant lui envoyer directement une dose d’héroïne dans les veines. Et aussi, je dois l’avouer, je suis inquiète pour moi. Parce qu’il m’aide à tenir le coup, ce gosse. Par son rire. Par sa gentillesse. Par ce reflet de moi que je vois en lui sans bien savoir pourquoi. Je déteste Thomas. J’en veux à l’Equipe. Je me sens impuissante et je m’en veux à moi-même. Comme dans ce tribunal, il y a vingt-six ans, face à cet autre gamin. Ce gamin pour qui je n’avais rien pu faire. Ce gamin vis-à-vis de qui, dans mon âme, je me sens toujours avoir une dette. Je déteste cette impuissance. Je la hais. Si, au moins, je pouvais parler au Night Meeting !
« Personne ne parlera pour moi ». J’avais envie de dire à Célestin qu’il se trompait, qu’il se trouverait un autre résident pour prendre sa défense en public, comme certains l’avaient fait en privé. Mais c’aurait été un mensonge. Il le savait, et je le savais. Parler en ce sens en réunion, c’est affronter l’Equipe, et affronter l’Equipe, c’est se mettre en danger. En danger d’être sanctionné. Et, plus encore, en danger intime de perdre confiance. Seul Raoul, quelquefois, a ce courage, ou cette inconscience. Et moi. Sans doute parce que je n’ai pas réellement confiance, même si je le voudrais. Sans doute aussi parce que ma révolte est plus forte que ma peur. Je ne suis pas plus courageuse qu’une autre. Je me trouve bien souvent très stupide et très lâche. Mais je suis en colère.



102. Chapitre 22.5
(par lambertine, ajouté le 23/12/09 22:36)


La porte du bureau de Camille ressemble à celle des Enfers. J’ai peur. Je crève de trouille. Je ne sais pas si je fais bien d’être là. De vouloir parler à l’éducateur en chef. Je ne suis pas un avocat de la défense, mais une Résidente comme les autres. Une Résidente qui devrait sans doute rester à sa place. Mais à qui le destin, pu la Providence, ou Julie, peu importe, vient de donner un bon prétexte pour se plaindre au vice-patron. Pour « exprimer son ressenti » selon les termes du Centre. Mon ressenti, c’est que je suis furieuse. Et que je suis en droit de l’être, puisque Julie a oublié de m’inscrire au registre des sorties. Je l’ai appris par hasard. Je l’ai appris parce que Josyane, une des vétérantes parmi les éducatrices, a accordé une démarche à Béatrice, et a ouvert le registre devant elle. Je l’ai appris parce que Béatrice a remarqué que mon nom était absent de la liste des week-ends prévus. J’ai présenté la photocopie de ma feuille de week-end, signée. Erreur corrigée. Il n’empêche…
Je frappe à la porte. J’entre. Camille m’invite à m’asseoir. Me demande les raisons de ma présence. Rares sont les résidents qui entrent dans ce bureau de leur plein gré. Encore plus rares sont ceux qui en ressortent le sourire aux lèvres. Le bureau de Camille, c’est l’antichambre de l’expulsion.
- Je suis ici pour faire part de mon ressenti, de mes émotions. Comme vos subordonnés me le demandent.
- Je n’ai pas de subordonnés. Nous formons une équipe. L’Equipe. Et nous parlons d’une seule voix, Diane.
- Alors, quand l’un d’entre vous se trompe, les autres le soutiennent ?
- Officiellement, oui.
- Donc, si je vous dis que Julie a commis une erreur en oubliant de m’inscrire au registre des sorties, vous la soutiendrez.
- L’erreur a été corrigée.
- Il y a eu d’autres erreurs.
- Vis-à-vis de toi ? Il ne me semble pas, non.
- Pas vis-à-vis de moi. Mais la neutralisation de Célestin est injuste et non fondée.
- Célestin aurait pu être renvoyé immédiatement pour ce qu’il a fait.
- Il n’a rien fait du tout. Que ce conformer à ce qu’on lui a dit. Et vous le savez, Camille.
J’ai peut-être été trop loin sur ce coup. Je m’attends à une réprimande, ou pire. Mais l’éducateur en chef reste très calme.
- C’est lui qui te l’a dit ? Et tu lui fais confiance ?
- Il n’a aucune raison de me mentir. Et de plus… J’ai vu la lettre de rendez-vous adressée à Catherine. J’ai vu Célestin parler à Julie, et j’ai vérifié le cahier des sorties.
- Il n’a pas rempli de feuilles de démarche.
- Comme la plupart de ceux qui se rendent à un rendez-vous médical. Comme Marie-Line, ou Gervaise, quand elles se sont rendues à la clinique.
- Marie-Line ou Gervaise d’un côté, Célestin de l’autre… ne me dis pas que tu ne vois pas la différence !
Je manque lui dire « Oui, je la vois. Gervaise a rechuté, elle. ». Mais je m’abstiens. Je crois que c’est préférable.
- Je vois la différence de traitement. Je vois l’injustice.
Camille soupire. Mais il ne se fâche toujours pas.
- Crois-tu que dehors ce sera différent ? Crois-tu qu’une grande bourgeoise à l’alcoolisme mondain et un petit dealer héroïnomane seront traités de la même façon ?
- Ex-dealer, et ex-héroïnomane. Non, je ne me fais aucune illusion. Ni lui non plus. Mais nous ne sommes pas dehors. Nous sommes ici, et ici, c’est vous, l’autorité.
- Pourquoi me vouvoies-tu, Diane ? C’est contraire au règlement.
- Parce que vous êtes l’autorité. Et que j’ai quelque chose à vous demander. Deux choses, en fait. La première, c’est que ce que je suis en train de faire ne se retourne pas contre le gamin. Il ne m’a rien demandé, et ne sait pas que je suis venue vous voir.
- Et la deuxième ?
- La justice.
- Le monde est injuste, Diane.
- Et vous ?
J’ai le cœur qui bat la chamade. Une sueur froide me coule le long du dos. Camille sourit.
- Moi, je crois que tu fais une sacrée déléguée syndicale. Et que Célestin a sa place parmi nous. Mais je ne suis pas seul à décider. L’Equipe décide. Lundi.

- Je voulais vous préparer quelque chose de bon, avant de m'en aller.
- Rien ne dit que tu devras t'en aller, Célestin.
Il baisse la tête, et hausse les épaules.
- Ils ne veulent plus de moi, ici. Je crois même qu'ils n'ont jamais voulu de moi.
- Certains, peut-être, mais pas tous. Pas tous. Alors, accroche-toi. Ne lâche pas prise. Accroche-toi. D'accord ?
- J'essaierai, Diane. Je te promets. J'essaierai.






103. Le Roman de Marie-Line. Une vie bien ordinaire
(par lambertine, ajouté le 26/12/09 00:22)


Je m’appelle Marie-Line. J’ai cinquante-six ans. Je suis alcoolique.

On me demande de raconter ma vie. Je ne sais pas trop quoi en dire. Ma vie n’est qu’une vie. Une vie bien ordinaire. Une vie sans trop de drames. Sans trop de larmes. La vie d’une femme plutôt rangée. La vie d’une mère privilégiée. La vie d’une personne qui se demande ce qu’elle fait ici. Oh, tenter d’arrêter de boire, bien entendu. Mais à part ça ?

Je suis née à la campagne. Dans une famille aisée. Une famille comme les autres. Très convenable. J’avais trois sœurs. Je les ai toujours, et nous sommes très proches. J’ai vécu une scolarité normale, sans échec. Je suis devenue comptable dans une firme agro-alimentaire. J’ai rencontré Joseph. Nous nous sommes plus. Nous nous sommes aimés, et je l’ai épousé. Nous n’avons jamais manqué de rien, bien au contraire. Nous avons deux enfants, une fille et un garçon. Ils ne nous ont donné que des satisfactions. En bref, j’ai tout pour être heureuse, et ce depuis toujours.

Et pourtant, je bois. Je bois, sinon je ne serais pas ici. Ici, où je n’ai pas ma place. Ici, où je suis trop, beaucoup trop normale, pour avoir ma place. Peut-on être à la fois alcoolique et normale ? Je n’ai jamais été violée. Je n’ai pas eu d’accident grave. Je n’ai pas connu la misère. Ni la perte d’un enfant. Ni les échecs professionnels. Je n’ai pas été abandonnée pour une jeunette en minijupe. Je vis la vie rangée d’une bourgeoise de province comblée par l’existence. Et pourtant je bois.

Peut-on être comblée et se sentir seule ? Peut-on être riche et manquer de l’essentiel ? Peut-on vivre avec l’homme que l’on aime et être en défaut d’amour ?
Peut-on se sentir trompée par un homme fidèle ?
Joseph a hérité des terres de son père. Depuis ce jour, Joseph gère ses terres. Il y passe ses soirées. Il y passe ses week-ends. Il y passe ses vacances. Tous ses loisirs leurs sont consacrés. Il aime ses prairies, ses arbres, ses fruits, plus que sa famille. Il aime ses propriétés plus qu’il m’aime moi. Elles sont sa passion. Elles sont ses maîtresses. Et je me sens seule. Exclue de sa vie. Alors je bois.

J’ai commencé à apprécier le bon vin dès l’enfance. J’ai adoré, jeune fille, rallyes et réceptions au champagne et au whisky. Je n’imagine pas un bon repas sans grands crûs. Et le vin a la vertu de me faire oublier mon chagrin, ma solitude, mon besoin de tendresse.
Voilà pourquoi je suis ici. Je n’ai pas grand-chose d’autre à dire. Pas grand-chose d’intéressant, en tout cas.

Je n’ai vécu qu’une vie bien ordinaire.


104. Chapitre 23.1
(par lambertine, ajouté le 26/12/09 22:13)


Le train est bondé. Rempli de jeunes gens. Ils rentrent chez eux, après une semaine d’école, ou d’université. Chez leurs parents. Moi, je me rends chez ma fille. Ma Florentine. Elle doit venir me chercher à la gare. M’emmener dans la maison que je n’ai pas encore vue. Elle et son époux l’ont achetée alors que j’étais déjà internée. Même si internée n’est pas le terme exact. Peu importe. Le Centre ressemble bien à un hôpital psychiatrique. C’est ce qu’il est, d’une certaine façon. En sortir, c’est renaître. Respirer. Ne plus se sentir surveillée à chaque instant. Pouvoir téléphoner sans crainte d’être écoutée. Même au milieu d’une foule de gamins. De gamins normaux. De gamins qui vont bien, ou qui du moins en ont l’air. De gamins qui plaisantent. Qui rient. Qui se chamaillent pour des histoires sans importance. Qui me paraissent sans importance. Qui ne le sont pas pour eux, bien entendu. Professeurs trop sévères. Rivalités amoureuses. Equipes de football. Groupes musicaux à la mode. Ou pas. Vêtements de marques. Ou pas. Tracas d’enfants gâtés. Insouciants. Heureux. Du moins en apparence. Y a-t-il parmi eux des Lambert, des Jacob, des Célestin ? J’espère que non, de tout mon cœur. Mais j’en doute. La jeunesse est orgueilleuse. Elle cache sa souffrance, quand elle peut. Même au Centre, elle essaie. Même au Centre, elle se chamaille pour des équipes de foot, des marques de vêtements et des groupes musicaux. Pour des histoires sans importances. Les histoires importantes restent le plus souvent cachées.

Jacob ne m’a pas confié ses secrets, dans le bus qui nous conduisait à la gare. Ou si peu. Ce que je savais déjà de lui. Qu’il se rendait chez ses grands parents. Que son père ne désirait pas le revoir. Et que c’était normal, finalement. Il n’était pas un enfant sage. Il ne l’avait jamais été, ou si peu. Il avait déçu sa famille. Mais c’était fini, à présent. Il se rachèterait une conduite. Il travaillerait dur. Honnêtement. Quand il aurait réussi, quand ses patrons seraient contents de lui, il pourrait se présenter enfin, tête haute, devant sa famille. En attendant, il se contenterait de l’affection de sa grand-mère. Les grand-mères pardonnent tout. Même l’impardonnable.
- Tu n’as rien fait d’impardonnable.
- Ah non ? J’ai fumé de l’herbe. J’ai sniffé de la coke. J’en ai même vendu. J’ai raté mes études. J’ai tellement déçu mon père qu’il m’a viré pour faute grave. Et ce n’est pas impardonnable ?
- Non. Rien n’est impardonnable. Surtout à ton âge. Tu n’en es qu’au début de ta vie. Tu peux recommencer.
- J’en ai bien l’intention. Mais, en attendant…
- En attendant, tu as tes grands-parents.
Et moi j’ai mes enfants. Et Florentine m’attend, sur le quai de la gare.

La maison est grande. La maison sera belle. Je tiens mon petit-fils dans mes bras. Ce soir, je préparerai le repas. Je suis heureuse. Ou presque. Mais je veux que pour mes enfants, ce soit « tout à fait ». Je veux qu’ils croient en moi. Je veux qu’ils aient confiance. Je veux qu’ils cessent de s’inquiéter pour moi. Qu’ils puissent vivre leur vie, sans le poids de ma déchéance. Je veux que mes enfants aillent bien.
Et ils vont bien. Florentine est une maman comblée. Les garçons sont amoureux. La vie est douce, ici. Nous parlons longuement. La Terre tourne. Il est difficile de s’en rendre compte lorsque l’on vit au Centre. Le monde extérieur est pour nous un autre monde. Un monde dans lequel mon petit garçon a retrouvé une amie d’enfance et s’est remis à l’aimer. Un monde dans lequel une jeune étudiante a décidé de changer de faculté pour rejoindre mon autre fils. Un monde dans lequel les bébés grandissent, et se mettent à marcher à quatre pattes.
Un monde dans lequel les enfants ne sont pas punis pour avoir été voir le médecin.
Même s’ils y trouvent pire encore.
Mais pas les miens. Plus les miens. Ils ont assez payé, pour leur père et pour moi. Adultes avant l’heure. Je ne peux pas leur rendre les années passées. Les années perdues. Mais peut-être un meilleur avenir ? Un avenir où ils ne s’inquiéteraient plus pour leur mère. Pour leur père, par contre, je n’y pouvais rien.


105. Chapitre 23.2
(par lambertine, ajouté le 27/12/09 21:17)


Un monde dans lequel les enfants malades ne sont pas punis pour avoir été voir le médecin.
Même s’ils y trouvent pire encore.

Mais pas les miens. Plus les miens. Ils ont assez payé, pour leur père et pour moi. Adultes avant l’heure. Je ne peux pas leur rendre les années passées. Les années perdues. Mais peut-être un meilleur avenir ? Un avenir où ils ne s’inquiéteraient plus pour leur mère. Pour leur père, par contre, j’y suis impuissante.
Je ne peux pas empêcher leur père de faire des bêtises. Je ne peux pas l’empêcher d’être plus enfant qu’eux.
Il y a longtemps que je n’ai plus aucune influence sur lui. Qu’il préfère à mon avis celui des gamines qui partagent sa vie pour quelques mois. Comme il préfère leur corps au mien. Ce que l’on peut comprendre. Je ne suis plus ni jeune, ni jolie. Lui, n’est plus ni jeune, ni fringant. Mais il en cherche, et peut-être en trouve, l’illusion dans d’autres bras. Des bras juvéniles.
Moi, je dors seule depuis bien longtemps. Et cette nuit, pour la première fois depuis des semaines, je dors dans un lit à deux places. Seule dans un lit à deux places… tel sera mon sort, sans doute, jusqu’à la fin de mes jours. Je ne suis plus capable d’aimer un homme. Et pas assez cynique pour séduire quelqu’un que je n’aimerais pas. Il ne me reste donc qu’à accepter la solitude. Qu’elle devienne « presqu’une amie, une douce habitude ». Il le faut bien, puisque je n’ai plus droit aux succédanés chimiques du bonheur.

Mais j’ai droit à une promenade dans la forêt avec toute ma famille. J’ai droit aux sourires d’un tout petit garçon. J’ai droit à l’affection des miens. Alors que d’autres n’ont plus personne. Ma solitude, finalement, n’est que relative. Et le temps passe trop vite. Le week-end est trop court pour les Résidents du Centre. Il se termine le Dimanche à Midi. A Midi. Pas à Midi une.
Je sonne donc à la porte du Centre à Midi. Pas à Midi une.
Mes enfants m’ont raccompagnée en voiture. Je sortirai avec eux cet après-midi encore. En attendant, l’éducatrice de garde me tend un gobelet et deux flacons. Je me soumets au contrôle anti-dopage. Je pisse dans le pot, comme on dit ici, avant de rejoindre les autres pour l’apéritif. Je regarde furtivement autour de moi. Je repère Aurélien, sourire aux lèvres, et Jacob, qui n’a pas l’air en mauvaise forme non plus. Ils sont de retour, et n’ont visiblement pas rechuté. Çà me fait plaisir. Par contre, pas de Célestin en vue. Camille m’avait dit « pas avant lundi »…
- Tu cherches le gamin ?
Oui. Oui, bien entendu ! Pourquoi Béatrice me pose-t-elle une question pareille ? C’est normal, non, vu les circonstances ?
- Il n’a pas abandonné. Il est en cuisine.
Maudit gamin ! Il m’a donné des sueurs froides. Et que fait-il en cuisine ? Ce n’est pas sa tâche du jour. Mais il aime ça. Il peut y montrer sa valeur en nous préparant quelque chose de bon. Tant mieux. Qu’il s’occupe. Pendant ce temps-là, il ne pense pas. Ou pas trop.
- Comment est-ce que ça c’est passé durant mon absence ?
- Bien. La visite de la cristallerie était intéressante et sympa. Et pas de drame ici. Pas d’incident. Ou presque. Agnès voulait s’offrir un œuf en cristal. C’est interdit, bien entendu. Pas communautaire. Elle l’a assez mal pris.
Il est totalement interdit, en effet, de s’offrir des souvenirs lors de nos sorties du samedi. Parce que nous sommes tous censés être égaux. Et que nombreux sont les résidents trop pauvres pour s’offrir ne fût-ce qu’un porte-clefs. Ou une collation. Cela n’empêche pas les différences, bien entendu. Cela n’empêche pas Agnès ou Marie-Line de porter des robes de créateurs alors que je dois me contenter de vêtements de seconde main. Cela n’empêche pas Philippe de fumer du tabac de prix dans des pipes élégantes plutôt que des cigarettes roulées. Cela n’empêche pas Aurélien et Béatrice d’avoir leurs voitures garées devant la Cathédrale, alors que nous utilisons les transports en commun. Certains des résidents sont riches, d’autres sont pauvres. D’autres encore, misérables. Mais le règlement nie ces inégalités. Nous sommes tous censés être pareils.
Même si nous ne sommes pas traités de manière équitable.


106. Chapitre 23.3
(par lambertine, ajouté le 29/12/09 00:48)


Agnès ne semble malgré tout plus trop traumatisée par sa « mésaventure ». Elle s’installe à table à côté de Ben, après lui avoir murmuré quelque chose à l’oreille. Sous le charme, le garçon acquiesce. Damien, lui, s’est installé à l’autre bout du restaurant. Il faut croire que les jeunes gens ont tenu compte de l’ « avertissement » de Frédéric. Elle paraît plus préoccupée par la visite de ses enfants que par l’apprenti professeur. Elle parle, parle, n’arrête pas de parler de Romain et Stany. De Stany surtout. Comment sera-t-il aujourd’hui ? Ses grands-parents sont ils assez attentifs à son éducation ? A sa protection ? Et son beau-père ? Se rend-il compte que le petit est fragile ? Qu’il a besoin de plus de tendresse, de plus d’affection qu’un enfant normal ? Qu’il pourrait être traumatisé par… Par tout. Par n’importe quoi. Par l’absence de sa mère. Par la mort de son père. Par…
- Mais il n’a pas connu son père !
- Il sait qu’il est mort. Qu’il a eu un accident.
- Ce n’était pas un accident, Agnès !
- Il a six ans. Je ne peux quand même pas lui dire…
Célestin dépose devant Renaud une assiette garnie, à la viande coupée en petits morceaux. Le garçon sans bras le remercie, avant de reprendre :
- J’ai toujours su que mes parents naturels m’avaient abandonné. Pourquoi ton fils ne pourrait-il pas savoir…
- Ce n’est pas la même chose !
La rouquine se fâche.
- Ca n’a rien à voir. Tu es un enfant adopté. Tous les enfants adoptés ont été abandonnés un jour ou l’autre. Le papa de Stany, lui, est mort. Il est mort parce qu’il a choisi de mourir. Et je ne peux pas dire ça à mon fils. Je voudrais qu’il ne sache jamais ce qui s’est passé. Qu’il croie…
- Un mensonge ?
Sombre, sérieux, Célestin fixe Agnès dans les yeux. Comme touché au plus profond de lui-même par l’histoire d’Aymeric. Ou plutôt, par le sort de Stany.
- Ce n’est pas un mensonge ! s’insurge la jeune mère. D’ailleurs, qui es-tu pour me dire une chose pareille ? Tu n’es qu’un gamin. Tu ne connais rien à la vie. Tu ne connais rien à ma vie.
Il pose sa fourchette et repousse son assiette. Pas faim. Trop de choses en tête. La crainte d’être renvoyé, toujours. Le mépris des autres, et surtout de l’Equipe, qui lui pèse plus qu’on peut le croire. Et des souvenirs. Un souvenir.
- J’ai dû parler à un enfant. J’ai dû lui dire que son père était mort, et que ce n’était pas un accident. Je n’étais qu’un enfant moi-même. Il n’y avait que moi pour le faire, parce que c’était moi qui avais assisté au drame. Il ne s’agissait pas d’un suicide mais d’un meurtre. J’avais seize ans, et la petite quatre. Elle a grandi en sachant la vérité. C’était dur, mais bien moins dur, je crois, que de l’apprendre par un voisin soi-disant compatissant, ou par un copain de classe. Enfin, tu fais ce que tu veux.
Elle reste bouche bée. Elle s’attendait à tout, sauf à ça. Lui, se lève de table, et repart vers la cuisine. « Préparer la glace ». Les excuses sont faites pour s’en servir.
- Tu le savais ? me demande Renaud, très étonné.
Je secoue la tête. Non, je ne savais pas. Je ne sais presque rien de Célestin, finalement. J’évite autant que faire se peut de lui poser des questions sur lui-même et sa vie. Les autres croient le contraire et m’interrogent. Je ne peux rien leur dire de plus. D’ailleurs, même si j’en savais plus, je ne dirais rien.
Agnès, elle se tait. Longtemps. Puis, timidement :
- Vous croyez qu’il a raison ?
Je n’en sais rien. Je n’en sais rien du tout. La situation de ma compagne est tout sauf facile. Elle l’est d’autant moins, qu’elle éprouve une angoisse perpétuelle pour cet enfant. Qu’il est pour elle un mort en sursis. Qu’elle voit son père à travers lui. Aymeric…
Je n’en sais rien, et personne n’en sait rien. Renaud a son idée, sans doute, mais la garde pour lui. Ben tente de réconforter son amie. De plaisanter. Nous faisons semblant de renchérir. Semblant d’être gais, heureux. Je suis soulagée lorsque Marcello dépose le café sur la table. Le signe du départ autorisé. Je me lève de table, me dirige vers le jardin en passant par le local vaisselle. Je sens quelqu’un m’attraper par le bras. Je n’ai pas le droit d’entrer dans la cuisine, mais je transgresse le règlement.
Célestin fouille dans son portefeuille et en sort une photo. Qui le représente, lui, très pâle et très maigre, en compagnie d’une petite fille brune.
- C’est elle. Mon petit ange.
- La fille de ta sœur ? C’est d’elle que tu parlais, à table ? Tu es son parrain ?
- Je suis son père.
Je sursaute. Il remarque mon malaise et enchaîne très vite.
- Elle n’a plus que moi, pour lui servir de père. Le sien a été poignardé dans un hall de gare. Alors… C’est pour elle que je suis ici. Que je me bats. D’abord pour elle.
Il baisse la tête. Serre les poings. Se mord les lèvres.
- C’est pour ça que je ne peux pas me faire virer, Diane. Si je me fais virer…
- Tu ne te feras pas virer. Ce serait déjà fait, sinon.


107. Chapitre 23.4
(par lambertine, ajouté le 31/12/09 00:15)


- C’est le week-end, Diane. C’est Dimanche.
« Lundi » a dit Camille. Nous aurons la réponse lundi. Demain… En attendant, je quitte la cuisine, où je ne suis pas censée me trouver, pour le salon. Je prends mon tricot. Une ligne à l’endroit… une ligne à l’envers… mes enfants ne devraient plus tarder. Un après-midi de plus en leur compagnie me remettra du baume au cœur. Une ligne à l’endroit… Frédéric est chargé de l’accueil. Une ligne à l’envers… Gabriel a sorti son carnet de croquis. Ben met un CD de musique techno dans le lecteur. Une ligne à l’endroit… Jacob et Aurélien sont penchés sur l’échiquier. Une ligne à l’envers… Patrick marmonne dans sa moustache. Philippe tire sur sa pipe. Une ligne… Le gling gling de la sonnette résonne dans la pièce. Je relève la tête. J’observe les arrivants. Christophe et les enfants d’Agnès. La fille de Philippe et son chien de chasse. Les parents – ce doit être ses parents – de Ben. Murielle. Pas mes enfants. Pas encore. Ils doivent s’être attardés au restaurant. Je me lève, pourtant. La maman de Célestin vient vers moi. M’embrasse. Cherche son enfant du regard.
- Il remet la cuisine en ordre, je crois. Il ne va pas tarder.
Elle est pâle, tendue. Elle semble retenir ses larmes. Plus à cran encore que son fils.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi lui a-t-on supprimé son week-end ? Qu’est-ce qu’il a fait ? Qu’est-ce qu’il a encore fait ?
Fatiguée. Epuisée. Comme seule peut l’être une mère de toxicomane craignant pour son fils. Craignant à cause de son fils.
- Rien. Il n’a rien fait. Rien du tout. Cette sanction découle d’un malentendu. Vous voulez un café ?
Elle refuse. Elle est assez nerveuse comme ça. Nerveuse et inquiète. Angoissée, même.
- Mais s’il se fait renvoyer ? Qu’allons-nous devenir, s’il se fait renvoyer ? Que va-t-il devenir ? Il n’est pas prêt à sortir d’ici. Il retombera. Et s’il retombe… s’il retombe… il finira par en mourir, s’il retombe. Et où reste-t-il ? Mon Dieu, où reste-t-il ?
- Je vais le chercher.
Il est toujours dans la cuisine, même s’il a terminé depuis belle lurette de récurer les casseroles. Appuyé contre l’évier, il ne me regarde pas, lorsqu’il m’entend arriver. Il ne me demande pas non plus pourquoi je suis là. Il le sait très bien.
- Qu’est-ce qu’elle a dit ? murmure-t-il d’une voix à peine audible. Elle m’en veut, n’est-ce pas ?
- Elle a peur pour toi.
- Qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que je peux lui dire ? Je voudrais bien la rassurer, mais je crève de trouille, moi aussi.
- Vas la rejoindre. Et dis lui…
Oh, bon sang, Célestin ! J’ai parfois envie de te dire de t’enfuir loin d’ici. De te dire qu’ils te briseront. De te dire qu’ils te changeront. Comme le pensait Stéfano. Comme le pensait Honoré. J’ai envie de te le dire, et puis je pense comme ta mère, que dehors, ce serait pire encore. Que tu as besoin de rester ici. Pour guérir. Pour…
- Dis lui ce que tu m’as dit dans le grand grenier, le jour où Pierrot s’est fait renvoyer. Dis-lui que tu n’as plus envie de mourir.

Le Centre est ce qu’il est, mais la région est superbe. Mes enfants m’accompagnent le long de la rivière bouillonnante, encaissée dans une vallée boisée. Une région de contes, de légendes et d’Histoire. Une région où les Nutons côtoient les fantômes des soldats de la dernière guerre. Où les ondines sortent des eaux pour séduire les princes-évêques. Où les chasseurs vivants croisent les Chasses diaboliques.
Où les alcooliques en cure se retrouvent nez à nez avec les éducateurs au détour d’un chemin. Salut poli, et chacun continue sa route. Noé dans sa poussette. Julie, main dans la main avec un grand gaillard musclé. Les membres de l’Equipe doivent être des êtres humains. Au moins, dans une autre vie.











108. Chapitre 23.4
(par lambertine, ajouté le 01/01/00 23:48)


Ils doivent aimer comme tout le monde. Avoir peur comme tout le monde. Etre heureux comme tout le monde. Ou malheureux. Nous ne connaissons rien d’eux. Ils connaissent tout de nous. Tout ? Ce que contient notre dossier. Médical. Judiciaire. Social. Ce que nous voulons bien leur dire. Et nous leur disons beaucoup. En entretien. En réunion. C’est normal. C’est ainsi que fonctionne la thérapie. Mais eux, qui sont-ils ? Des professionnels qui sont là pour nous soigner. Pour nous guérir. Pour refaire de nous des êtres humains. Des hommes et des femmes ayant leur place dans la société. Pour nous changer.
Ai-je envie de changer ?
Nous ne savons rien des membres de l’Equipe. Seulement, qu’ils sont l’Equipe. Soudée. Unie. Une. Des êtres humains avec chacun leur personnalité, mais dont la personnalité n’a pas d’importance. Des êtres humains avec leur vécu, mais dont le vécu n’a pas d’importance. Pas lorsqu’ils ont franchi la porte du Centre. Ils sont l’Equipe, et plus Camille, Danielle, Julie. En tout cas, face à nous. Ils ne peuvent pas se tromper. Ils sont tout-puissants. Nous devons obéir. Nous soumettre. Ou partir. Je voudrais partir. Mais je ne le peux pas. Parce que mes enfants sont là. Parce que je leur ai promis. De rester. De guérir. Parce que, comme Murielle, ils ont peur. Pour moi. Pour eux, aussi. Parce qu’ils méritent mieux qu’une mère alcoolique. Qu’une mère déchue. Parce qu’ils sont eux. Eux, que j’ai du mal à quitter après la promenade. Eux qui repartent. Qui me laissent. Enfermée. Seule. Seule, parmi les autres.
Nous sommes tous seuls, ici. Nous devons être seuls dans la communauté. Seuls pour nous trouver nous-mêmes. Seuls pour changer.
Tous.
Même si Frédéric plaisante avec Dominique. Même si Gervaise et Marie-Line palabrent autour d’une revue de mode. Même si Agnès et Damien bavardent à bâtons rompus. Même si Philippe et Jean-Marc devisent de règles et de lois. Même si Jacob et Aurélien ont entamé une nouvelle partie d’échecs.
Seuls.
Mes enfants me manquent.
Déjà !
Ces week-ends de sortie sont une torture lorsqu’ils se terminent.
Je suis seule.
A jamais ?
Je n’ai pas faim. Je mange. Malgré tout.
Je n’ai pas envie de parler. Je bavarde. Malgré tout.

- Diane ! Téléphone ! Celui de droite !
Je cours. Je vole. J’ai ma fille au bout du fil. Pour quelques minutes seulement. Quelques minutes. Un instant d’éternité. Un instant trop court. Un instant que je voudrais éternel.
Je ne veux pas retourner au salon. Je ne veux pas rejoindre les autres.
J’emprunte l’escalier qui mène à la cave. L’escalier de derrière. Celui que personne n’emprunte jamais. Sauf Léon, le jardinier.
Léon ne travaille pas le dimanche soir.
Je ne veux pas rejoindre les autres. Et j’ai du linge à repasser. Les excuses sont faites pour s’en servir. Je descends dans la pénombre. J’ai envie d’être seule. Et je ne le suis pas.
Le gamin est assis sur la dernière marche. En boule. Recroquevillé tel un hérisson. La tête sur les genoux. Les bras autour de la tête. Replié sur lui-même. Au propre comme au figuré.
Seul.
Je m’assieds à côté de lui. Je pose une main sur son dos. Je le sens trembler à travers son pull bleu. Secoué de sanglots silencieux. Mes enfants me manquent, et Célestin est là.
Durant de longues minutes, j’attends. Je reste là. Il ne semble pas remarquer ma présence. Et moi, je ne dis rien. Je ne sais pas quoi dire.
Il réagit enfin. Me dis de m’en aller, sans même me regarder.
- Je ne veux pas, bafouille-t-il. Je ne veux pas… qu’on me voie comme ça. Je… je ne veux pas… que tu me voies comme ça.
- C’est trop tard, lui dis-je. Je suis là. Je t’ai vu. Mais je ne dirai rien.
- Tu promets ? Dis, tu promets ?
Je promets. Que faire d’autre, face à l’orgueil blessé d’un enfant éploré ? Et que puis-je, pour l’aider ? Pour le consoler ? Je l’attire contre moi. Il résiste. Se laisse aller, enfin. S’affale sur mes genoux. Je lui entoure les épaules. Caresse doucement ses cheveux noirs trempés de fièvre. J’essaie de le protéger. Maladroitement. Comme je peux. Je ne suis pas plus forte que lui. Je ne suis pas sa mère. Je ne suis qu’une femme échouée comme lui dans ce Centre glacé. Dans ce Centre qui est notre dernier espoir.



109. Voyage au bout de la Nuit. 1. Le Roman de Jean-Marc
(par lambertine, ajouté le 02/01/00 16:15)


J’avais sept ans quand mon père est mort.

Je n’ai aucun souvenir précédent ce jour. C’est anormal, je sais. Mais c’est comme ça. Mon premier souvenir n’est d’ailleurs pas celui de la mort de mon père, mais celui de ma mère quittant l’orphelinat où elle m’avait laissé. Pour de bonnes raisons, paraît-il. Pour de bonnes raisons, sans aucun doute. Il n’est pas facile, pour une veuve éplorée, d’élever quatre enfants. Car j’ai trois sœurs. Plus âgées que moi. Elles n’ont jamais quitté le toit familial pour l’orphelinat. Sans doute y a-t-il de bonnes raisons à cela aussi. J’essaie de m’en convaincre depuis quarante ans. Et depuis quarante ans, je n’y arrive pas. Pourtant, j’aime ma mère. Mais, si elle est vieille aujourd’hui, elle reste malgré tout celle qui m’a laissé dans un orphelinat. Un home, disait-on à l’époque, comme aujourd’hui on dit une famille d’accueil. Un home de quarante enfants. Un home où je n’ai pas connu la faim. Où je n’ai pas connu le froid. Où je n’ai pas connu les coups. Seulement le manque d’amour. Seulement l’indifférence, les chicaneries entre enfants, et la loi du plus fort. La loi du plus geignard. La loi de la balance. La vraie force n’était pas dans les poings. Elle était dans la langue. Elle était dans l’art du frottage de manche. La directrice avait ses chouchous. Ceux-là étaient heureux. Ou moins malheureux que les autres.

J’ai vécu mon enfance dans cet orphelinat, jusqu’à l’âge de douze ans. J’y ai appris à aimer les livres, à défaut d’y apprendre à aimer les hommes. Les livres ne trahissent pas.

Jamais.

C’est pourquoi je suis devenu bibliothécaire.


110. Chapitre 24.1
(par lambertine, ajouté le 02/01/00 18:41)


Raconter son week-end n’a rien de passionnant. Surtout quand on n’a rien fait de passionnant. Les gens heureux n’ont pas d’histoire, et je ne déroge pas à la règle. Je raconte, malgré tout. Je réponds aux questions des autres. Je n’ai pas le choix. Je ne vois pas l’intérêt de leurs réactions. Comment réagir avec pertinence quand on n’a rien sur quoi réagir ? Ai-je eu envie de boire ? Non. Ai-je eu envie de fumer ? De prendre des médicaments ? Non. Ai-je été mal à l’aise durant mon voyage en train ? Non. Je devrais peut-être dire le contraire. Inventer des difficultés imaginaires. Mais pourquoi ? Pour éviter les commentaires qui remettent en doute ma sincérité ? Je préfère laisser dire. Laisser couler. Laisser…
- Que comptes-tu faire lors de ta prochaine sortie ?
Je n’en sais rien. Ma prochaine sortie a lieu dans deux semaines. Je l’organiserai quand je saurai ce que mes proches auront prévu de faire, dans deux semaines.
- Mais quels seront tes objectifs ?
Mes objectifs ? Mais vivre, et voir les miens. Ma mère, peut-être. Flora et Gilles. Constance, si elle est libre, et si j’ose lui parler. Ce n’est pas facile d’affronter les autres, même très proches, quand on est un patient en désintoxication. Qu’on a honte de soi. Mes objectifs ?
- Voir ma mère, et des amis.
- Et sortir seule ?
Seule ? Si ça les amuse. Parce que moi, ça ne m’amuse pas.
- Les week-ends font partie intégrante de la Cure. Ils ne servent pas à s’amuser, ni à voir les vôtres. Ils servent à organiser votre vie future. A vous faire de nouvelles relations.
Des nouvelles relations ? En vingt-quatre heures ? Ben voyons… D’ailleurs, je ne désire pas « de nouvelles relations ». Mes amis me suffisent.
- Aller aux Musée d’Art ancien. Seule.
Ma réponse leur convient. Comme si je pouvais me créer des amis en admirant des tableaux dans un musée ! La vie n’est pas une comédie romantique. Même la mienne. Elle a parfois eu l’air d’un James Bond, parfois d’une œuvre des frères Dardenne. Avec un relent de Dallas. Et un soupçon d’André Cayatte. Mais pas d’une comédie romantique. « Rencontre au Musée », je n’y crois pas. Pas pour moi.
Peut-être pour Aurélien ? Je concentre mon attention sur son récit. Week-end en famille, pour lui aussi. Jardinage en compagnie de son père. Courses au Carrefour avec sa mère. Mise en ordre de certains papiers. Tentatives de règlement de problèmes administratifs.
- Il faut que j’aille chercher ma carte d’identité.
- Nous réfléchirons à la question.
- Mais… tente-t-il. Je ne suis pas en règle. Je n’ai pas de domicile. Pas de Sécurité sociale. Je dépends de mes parents. Et je voudrais…
- Tu dépendras de tes parents pour aller chercher tes papiers.
Il se rebiffe. Rouspète. En vain.
- Tu n’es pas prêt à sortir seul. Tu appelleras ta Maman ce soir. Nous voulons sa réponse avant demain.
Il soupire. Il accepte. Pas moyen de faire autrement. Il continue son récit. L’éducateur nous demande notre avis. Je n’en ai pas. Sinon que la sortie d’Aurélien ne s’est pas trop mal passée. Et qu’il n’a pas rechuté.

Comme chaque semaine, les nouveaux attendent dans le fumoir. Une noire plantureuse. Un ingénieur barbu. Un musicien excité. Un grand mince à chapeau de cow-boy. Célestin est parmi eux, silencieux. Mais présent. Et s’il est présent, c’est que l’Equipe a décidé de ne pas l’exclure.
- Thomas m’a dit que la punition était levée, m’avoue-t-il en aparté. Je ne comprends pas pourquoi. A vrai dire, je ne comprends rien de ce qui s’est passé.
- Ils se sont rendu compte qu’il y a eu erreur de leur part, je suppose.
- Ils auraient pu s’en rendre compte plus tôt. Ca fait quatre nuits que Maman ne dort plus.
- Ni toi non plus.
Il a un geste d’agacement.
- Moi, ça n’a pas d’importance. Mais Maman ! Elle s’inquiète tellement pour moi. Je voudrais bien l’appeler, mais ils m’ont dit « pas avant l’heure habituelle ».
Pas avant sept heures du soir !


111. Chapitre 24.2
(par lambertine, ajouté le 03/01/00 01:36)


- Viens.
J’imagine Murielle tournant en rond dans sa salle à manger. Je l’imagine imaginer le pire. Pendant plusieurs heures encore. Et j’ai un téléphone portable dans mon sac. C’est interdit, et je le sais très bien. Mais je n’ai plus aucune envie de me conformer aux règles que je trouve absurdes. Je ne téléphone pas pendant les réunions. La sonnerie de l’appareil est réglée sur « silence ». Et, comme je suis loin d’être droguée aux SMS, je n’ai aucun besoin de m’en désintoxiquer.
- Où veux tu que je vienne ?
- Au cachot.
Dans la cave. Où m’attend toujours du linge à repasser. Qui reste toujours un excellent prétexte .
- J’espère qu’il y a du réseau.
Il comprend enfin. Ouvre de grands yeux étonnés. Plus surpris par ma transgression du règlement que par ma proposition de l’aider. Je ne suis plus une femme sage. Du moins, j’ai commencé à cesser de l’être, autrement qu’en afonnant des bières. Je m’installe devant la planche à repasser, et tends le téléphone à mon jeune ami.
- Fais-en bon usage.
Je ne suis pas une bonne compagne pour lui, en l’incitant à violer les règles. Sans doute a-t-il déjà trop tendance à le faire de lui-même. Tant pis. Je ne peux pas agir autrement. C’est plus fort que moi. Je repasse consciencieusement pantalons et tee-shirts. J’attends. Nous dînons dans une demi-heure. Ou à peu près.
- Merci.
Il glisse le téléphone dans ma poche, et un baiser sur ma joue. Il sourit. Je lui souris en retour. Lui conseille de remonter en vitesse. Je ne tiens pas à ce qu’il récolte une nouvelle sanction, « méritée », cette fois. Du moins, selon le règlement du Centre. Pas vu, pas pris : je commence à attraper, selon les critères de l’Equipe, une mentalité de toxicomane. Je soupire en terminant mon repassage. Je n’ai nullement honte de mes actes. C’est plutôt le contraire. Je me sens bien. Egoïstement heureuse. Pas parce que j’ai transgressé le règlement. Je me fiche du règlement. Je tente de le respecter en surface, pour éviter les embêtements. Sans plus. Je n’y crois pas. Je comprends que les règles sont nécessaires pour resocialiser les Résidents. Les obliger à se lever le matin, à se laver, à manger à heures fixes et à dormir la nuit. Je ne comprends que les règles sont nécessaires, mais je n’y adhère pas. Je ne peux pas. Je n’y arrive pas. Je n’y arrive plus. Et je ne sais pas pendant combien de temps je réussirai à garder le masque.

Je m’assieds à côté de Laura. La « nouvelle ». Elle est bizarre. Pas parce qu’elle est noire. Pas parce qu’elle est prostituée. Juste bizarre. Comme endormie. Anesthésiée. Par quoi ? Pourquoi ? Elle me paraît gentille. Serviable. Pas bête pour un sou. Elle a connu l’enfer dans son pays d’origine. Elle a une petite fille dont elle n’a pas la garde. Elle n’a pas l’air triste, pourtant. Elle a l’air ailleurs, même quand elle me parle.
Bizarre.
Ou est-ce moi qui me sens mieux, au point de trouver les nouveaux « différents » ? Etais-je comme Laura, le jour de mon arrivée ? Etrangement absente ? Pouvais-je parler de moi comme d’une étrangère ? Je n’en ai pas l’impression. Mais je peux me tromper.
- Elle a un problème.
Célestin ne m’apprend rien. Il est évident qu’elle a un problème. Elle ne serait pas ici, sinon. Nous en avons tous, des problèmes.
- Ce n’est pas ce que je veux dire, Diane. Cette fille a un problème. Elle est sous médocs.
Je le sais perspicace, mais comment peut-il savoir ça ? Et que fait une fille sous médicaments dans un centre de désintoxication ? S’il a raison, bien entendu.
- J’ai passé trois mois chez les dingues. Laura a le regard des malades sous Haldol. Exactement le même regard. Cette fille a besoin d’aide. Plus que nous tous. Même plus que moi.
- Tu en es sûr ?
L’Haldol est loin d’être un médicament anodin. Il est administré aux malades agités. Il l’était autrefois, derrière le Rideau de Fer, aux opposants psychiatrisés. Si elle en prend vraiment, comment Laura peut-elle être consciente ?
- A 90 %. Elle dort avec qui ?
- Avec Agnès. Pourquoi ? Tu crois qu’elle est dangereuse ?
- Je crois qu’elle est fragile.
Fragile, sans aucun doute. Elle fait son lit d’une façon mécanique. Puis sort dans le couloir. Viens à ma rencontre. Me demande ce qu’elle doit faire. Je devrais l’adresser à Marie-Line, mais préfère bavarder. De tout et de rien. De sa tenue, très élégante. De sa fille, dont elle me montre la photo. D’elle.
- J’étais à l’hôpital, avant, me dit-elle spontanément.
- A la clinique ? A côté du Centre ?
- Non. Chez les fous. On dit que je suis folle. C’est pour ça qu’on m’a pris ma fille.


112. Chapitre 24.4
(par lambertine, ajouté le 03/01/00 18:52)


Elle n’est pas la seule à être passée par l’hôpital psychiatrique. Célestin, bien sûr, mais aussi Gabriel et Gervaise ont connu ces murs-là avant les murs du centre. Peut-être d’autres aussi, qui préfèrent ne pas en parler. Laura, elle, n’en fait pas mystère. Pas plus que de sa profession. C’est sa vie, et elle n’en a pas honte. Pourquoi en aurait-elle honte ? A-t-on honte d’être diabétique ? Alors, pourquoi d’être schizophrène ? Une maladie est une maladie. Elle n’en est pas responsable. Et elle n’a jamais fait de mal à personne. Même sous héroïne. Malgré tout, j’ai du mal à ne pas me braquer. Certains mots font peur. Schizophrénie en fait partie. Je suis comme tout le monde. Et comme tout le monde, j’ai peur des fous. Instinctivement. Sans raison valable. La schizophrénie n’est pas contagieuse, et Laura ne se promène pas un couteau entre les dents. Bon sang. Il faudrait que j’apprenne à me raisonner. A ne plus avoir peur des mots. Ni des fous. Nous sommes tous fous, à l’intérieur du Centre. Nous faisons peur aux bonnes gens. Combien refuseraient de nous servir, changeraient de place dans le train, écarteraient leurs enfants de nous, s’ils savaient ce que nous sommes. Ce que nous avons pris. Ce que nous avons fait. Le Centre n’est pas un havre de paix pour enfants innocents. Même les plus jeunes d’entre nous ne sont pas innocents. Même moi. Surtout pas moi. Alors, de quel droit ai-je peur de Laura ? De Laura qui le sens. De Laura qui le voit. De Laura à qui j’affirme que je ne la crains pas. Qu’elle est la bienvenue.
Elle est la bienvenue.
Je reste tracassée quand je prends possession de la cuisine. Plus par mon attitude, par mes craintes, par ma méfiance, que par Laura elle-même. Ou par la charge qui est la nôtre depuis 14 heures. Cuisine ! Ce que redoute tout curiste normalement constitué. Ce que j’attends avec impatience depuis mon arrivée au Centre. Je déteste le ménage, et j’adore cuisiner. Marie-Line ouvre le classeur contenant instructions et recettes, me donne quelques ordres. Laver la salade. Répartir le fromage et la charcuterie sur différents plats. Remonter de la cave les pois cassés pour la soupe de demain.
- Où sont les pois ?
- Dans l’armoire BTR.
J’ai beau chercher, je ne les trouve pas. J’interpelle Gabriel qui passe par là. Il regarde à son tour. Pas de pois.
- Ils doivent pourtant être là, ces pois !
- Ils n’y sont pas.
- Cherche mieux.
Elle m’agace. Ils ne sont pas dans l’armoire. Point final. Marie-Line finit par accepter l’état de fait. Mais pas question de remplacer le potage prévu par un autre. Du moins, pas sans l’autorisation de Maria, l’Intendante en chef. Et Maria est rentrée chez elle.
- Ce n’est pas grave. La soupe ne doit être prête que pour demain midi.
- Mais les pois doivent…
- Il-n’y-a-pas-de-pois !
Elle sera mal à l’aise pendant toute la soirée, la pauvre, si nous ne trouvons pas de solution tout de suite. De guerre lasse, je lui suggère de s’adresser à l’éducatrice de garde. Et passe à autre chose.
Que de tracas pour une simple soupe, alors que la cave déborde de légumes !
L’accueil des nouveaux se passe sans problème. La routine, en quelque sorte. Hubert, le grand maigre au chapeau de cow-boy, en est à son second séjour au Centre, et connaît bien les us et coutumes de la maison. Il a dû mettre ses compagnons au parfum. Francis, l’ingénieur barbu, a les larmes aux yeux et semble perdu.
- Il dort avec moi ! me chuchote Célestin en me tendant un verre de jus.
- Avec toi ? Et Aurélien ?
- Tout seul. Au deuxième étage. Il a du bol, hein !
- Il ronfle ?
- Il n’arrive pas à se lever le matin.


113. Chapitre 24.4
(par lambertine, ajouté le 03/01/00 18:52)


Elle n’est pas la seule à être passée par l’hôpital psychiatrique. Célestin, bien sûr, mais aussi Gabriel et Gervaise ont connu ces murs-là avant les murs du centre. Peut-être d’autres aussi, qui préfèrent ne pas en parler. Laura, elle, n’en fait pas mystère. Pas plus que de sa profession. C’est sa vie, et elle n’en a pas honte. Pourquoi en aurait-elle honte ? A-t-on honte d’être diabétique ? Alors, pourquoi d’être schizophrène ? Une maladie est une maladie. Elle n’en est pas responsable. Et elle n’a jamais fait de mal à personne. Même sous héroïne. Malgré tout, j’ai du mal à ne pas me braquer. Certains mots font peur. Schizophrénie en fait partie. Je suis comme tout le monde. Et comme tout le monde, j’ai peur des fous. Instinctivement. Sans raison valable. La schizophrénie n’est pas contagieuse, et Laura ne se promène pas un couteau entre les dents. Bon sang. Il faudrait que j’apprenne à me raisonner. A ne plus avoir peur des mots. Ni des fous. Nous sommes tous fous, à l’intérieur du Centre. Nous faisons peur aux bonnes gens. Combien refuseraient de nous servir, changeraient de place dans le train, écarteraient leurs enfants de nous, s’ils savaient ce que nous sommes. Ce que nous avons pris. Ce que nous avons fait. Le Centre n’est pas un havre de paix pour enfants innocents. Même les plus jeunes d’entre nous ne sont pas innocents. Même moi. Surtout pas moi. Alors, de quel droit ai-je peur de Laura ? De Laura qui le sens. De Laura qui le voit. De Laura à qui j’affirme que je ne la crains pas. Qu’elle est la bienvenue.
Elle est la bienvenue.
Je reste tracassée quand je prends possession de la cuisine. Plus par mon attitude, par mes craintes, par ma méfiance, que par Laura elle-même. Ou par la charge qui est la nôtre depuis 14 heures. Cuisine ! Ce que redoute tout curiste normalement constitué. Ce que j’attends avec impatience depuis mon arrivée au Centre. Je déteste le ménage, et j’adore cuisiner. Marie-Line ouvre le classeur contenant instructions et recettes, me donne quelques ordres. Laver la salade. Répartir le fromage et la charcuterie sur différents plats. Remonter de la cave les pois cassés pour la soupe de demain.
- Où sont les pois ?
- Dans l’armoire BTR.
J’ai beau chercher, je ne les trouve pas. J’interpelle Gabriel qui passe par là. Il regarde à son tour. Pas de pois.
- Ils doivent pourtant être là, ces pois !
- Ils n’y sont pas.
- Cherche mieux.
Elle m’agace. Ils ne sont pas dans l’armoire. Point final. Marie-Line finit par accepter l’état de fait. Mais pas question de remplacer le potage prévu par un autre. Du moins, pas sans l’autorisation de Maria, l’Intendante en chef. Et Maria est rentrée chez elle.
- Ce n’est pas grave. La soupe ne doit être prête que pour demain midi.
- Mais les pois doivent…
- Il-n’y-a-pas-de-pois !
Elle sera mal à l’aise pendant toute la soirée, la pauvre, si nous ne trouvons pas de solution tout de suite. De guerre lasse, je lui suggère de s’adresser à l’éducatrice de garde. Et passe à autre chose.
Que de tracas pour une simple soupe, alors que la cave déborde de légumes !
L’accueil des nouveaux se passe sans problème. La routine, en quelque sorte. Hubert, le grand maigre au chapeau de cow-boy, en est à son second séjour au Centre, et connaît bien les us et coutumes de la maison. Il a dû mettre ses compagnons au parfum. Francis, l’ingénieur barbu, a les larmes aux yeux et semble perdu.
- Il dort avec moi ! me chuchote Célestin en me tendant un verre de jus.
- Avec toi ? Et Aurélien ?
- Tout seul. Au deuxième étage. Il a du bol, hein !
- Il ronfle ?
- Il n’arrive pas à se lever le matin.


114. Chapitre 24.5
(par lambertine, ajouté le 03/01/00 23:21)


Logique. Aurélien doit apprendre à se lever à l’heure sans l’aide de personne. Toutes les décisions de l’Equipe ne sont pas stupides, loin de là. J’imagine mon fils à sa place. Mon Aurélien à moi. Porter ce prénom-là donne-t-il le sommeil trop lourd ? Je ris sous cape. Ce n’est pas très gentil. Je n’étais pas gentille avec mon garçon, lorsqu’il lui arrivait de se lever trop tard, malgré mes menaces à répétition. L’Aurélien du Centre, lui, est sanctionné à répétition, et rien n’y fait. Ce n’est même pas une question de mauvaise volonté. Il n’arrive pas à se lever à l’heure.
- J’espère que tu as un bon réveil.
- Oui, me dit-il. Enfin, je crois. J’espère. C’est un réveil, quoi ! je vais l’installer à l’autre bout de ma chambre. Afin de devoir me lever pour l’éteindre.
Mon gamin lui aussi a essayé ce truc. Sans autre succès que de voir son frère appuyer sur le bouton « off » après une demi-heure de bip… bip… bip… stridents.
- Je n’ai pas de frère au Centre, Diane !
Pas de frère, non. Mais une trentaine de cocuristes…
- Tu te moques de moi !
Un peu. Oui. Bien entendu. Je me moque de lui parce que je l'aime bien. Parce que je lui souhaite de vaincre ce "handicap". Parce que j'ai trop souvent envie de monter dans les quartiers des hommes pour le tirer du lit. Comme je le fais, avec mon fils, à la maison. Il rit. Ne m'en veut pas.
- Au moins, j'ai une chambre pour moi tout seul. Je n'ai pas à cornaquer un nouveau.
- Il n'a pas l'air trop mal, Francis.
- Il est dépressif. C'est à peu près tout ce que je sais de lui.
Nous sommes tous dépressifs, ou à peu près. Et effrayés, le premier jour.
- Je sais. C'est lâche de ma part, sans doute. Mais je ne vais pas être hypocrite pour autant. Tout le monde rêve d'une chambre "single".
J'en occupe une, moi, depuis le premier jour, ou presque.
Il y a parfois des avantages à ronfler.



115. Le Roman de Jean-Marc.2. Adolescence
(par lambertine, ajouté le 06/01/00 22:23)


A 12 ans, j’ai quitté l’orphelinat. Pour le pensionnat.

On pourrait penser que c’est la même chose. Et pourtant, non. Etre au pensionnat, c’est dormir à l’école. Tout simplement. Ce n’est pas difficile quand on aime l’école. Ce n’est pas douloureux. Et moi, j’aimais l’école. Je m’y sentais bien. J’avais des livres, des camarades. Une alcôve que je pouvais prendre pour une chambre à moi seul. Le respect de mes professeurs, à défaut de leur affection. J’étais un bon élève. Ca aide, quand on vit à l’école.

Une fois par mois, je rentrais chez ma mère. Chez ma mère, pas à la maison. Ce n’était pas ma maison. Je n’y avais pas de souvenirs d’enfance. Je le reprochais à ma mère. Je lui en voulais. De m’avoir abandonné. De m’avoir rejeté. Confié à d’autres . Condamné à une vie sans amour. Froide. Glacée. Je n’arrivais pas à trouver mes marques dans la vie de famille. Je n’en avais pas fait l’apprentissage. Et pourtant j’en rêvais. De rencontrer une femme. D’en avoir des enfants. De leur donné ce que je n’avais pas reçu. De leur donner ce qui m’avait manqué. De l’amour comme un rêve. Je retrouvais la pension avec joie. C’était là, chez moi. Là, au milieu des autres. Là, seul dans mon alcôve.

J’avais choisi très jeune de consacrer ma vie aux livres. Pas d’en écrire, bien sûr. Je n’avais pas le talent nécessaire. Mais de les conserver. De vivre au milieu d’eux. J’entrepris des études de bibliothécaire. Et rencontrai Hélène. Elle était plus brillante que moi. Plus riche aussi, de par sa naissance. Et belle. Pourquoi m’aima-t-elle ? Je me le demande encore. Pourquoi m’épousa-t-elle ? Parce que j’étais chanceux. Du moins je le croyais.

J'allais construire avec elle ma famille rêvée.


116. Chapitre 25.1
(par lambertine, ajouté le 09/01/00 00:01)


Rien n’est plus beau
Que les mains d’une femme
Dans la farine

Ma mère, Dieu sait pourquoi, a toujours détesté cette chanson. Moi, je l’aime plutôt bien. Et j’aime avoir les mains dans la farine. Elle est douce. Moelleuse. Sensuelle. Quand elle est sèche, bien entendu. Une fois mouillée, elle devient collante. Puis douce à nouveau, lorsque l’on a fini de la pétrir. Ce qui est parfois une épreuve de force. La pâte à pain est lourde. Dure à malaxer. Je reconnais être tendue. Je n’ai jamais fait de pain de ma vie, et j’en mange régulièrement de l’immangeable depuis que je réside au Centre. Je veux absolument que mon pain soit mangeable. Mieux, je veux qu’il soit bon. Alors, je m’applique. Je cogne la pâte avec mes poings. Je la soulève, la laisse retomber sur le plan de travail enfariné. Je la divise en pâtons, que je repétris chacun à son tour. Je travaille à mais nues. Je sais que c’est interdit. Qu’il me faudrait porter des gants. Mais j’y ai renoncé. La pâte colle aux gants. Tandis qu’à main nues, je retrouve le contact avec la nourriture. A travers elle, avec la terre. Avec toutes ces femmes qui, à travers l’histoire, ont pétri le pain pour nourrir leur famille. Gestes immémoriaux…
J’enduis les moules d’huile. J’y dépose mes pâtons. Ma tâche est terminée.

Je monte à la Mezzanines. Groupe des Femmes. Les Bleues sont là. Toutes, sauf Laura, qui est en phase d’Intégration. Laura qui, pourtant, se trouve être le centre de la conversation. Parce que Laura fait peur. Parce que Laura est folle. Parce que Laura a, paraît-il, menacé Philippe avec un couteau.
Un couteau à beurre.
- …Laura n’est pas méchante…
- …on ne sait pas ce qu’elle a dans la tête…
- … elle est schizo, quand même…
- … du moins, à ce qu’on dit…
- … elle pourrait se lever la nuit. Nous poignarder pendant notre sommeil…
- … ces gens-là ne sont pas comme tout le monde…
- … elle n’a pas sa place ici. Elle ne comprend rien à ce qu’on lui demande…
- … j’ai peur d’elle…
L’éducatrice tente tant bien que mal de nous rassurer. Laura n’est pas dangereuse. Sa maladie est sous contrôle. D’ailleurs, les schizophrènes, contrairement à leur réputation, sont rarement des fous furieux.
- Ils sont plus souvent victimes qu’assassins.
- Mais elle a menacé Philippe. Avec un couteau.
- C’était pour rire.
- C’est un acte de violence. Un acte qui mérite le renvoi.

Un acte qui mérite le renvoi, c’est vrai. C’est dans le règlement. Et Laura le sait, à présent. Elle meurt de peur. Elle ne veut pas retourner d’où elle vient. Chez les fous, comme elle dit. A l’asile. Elle fume cigarette sur cigarette. Argumente, comme elle peut, la voix pâteuse. Elle n’a voulu de mal à personne. C’était pour rire. Juste pour rire. Ben tente, comme il peut, de la réconforter. De la rassurer.
- Tu n’as fait de mal à personne. Ils ne peuvent pas te virer pour ça.
- Je ne sais pas, répond-elle en se tordant les mains, proche de l’hystérie malgré les calmants. Je ne sais pas. Je crois qu’ils peuvent. Ils peuvent tout. Et tout le monde sera content, si je me fais chasser. Personne ne veut de moi ici.
- Moi, je veux de toi. Tu es intelligente. Tu vois les gens. Tu as parlé de moi comme personne, ce matin. Comme si tu me connaissais depuis toujours. Si tu veux mon avis, ta place est plus ici que la mienne. Moi, je ne sais pas parler.
- Mais tu le fais, là !
Elle prend vigoureusement le garçon dans ses bras et l’embrasse sur les deux joues.
- Laura !


117. Chapitre 25.2
(par lambertine, ajouté le 10/01/00 00:16)


L'éducateur saisit la jeune femme par le bras et l'écarte violemment du garçon. Laura sursaute, le regarde d'un air égaré, ne comprenant visiblement pas ce qui arrive.
- Dans le bureau de Camille! Tout de suite!
Elle suit l'homme, d'un pas hésitant. Ben la suit des yeux. Il ne comprend pas non plus. Du moins, pas très bien. Laura n'a rien fait de mal. Rien du tout.
- Les contacts physiques sont interdits, Ben, tente de lui expliquer Damien. L'Équipe estime qu'ils peuvent prêter à confusion. Être à l'origine de relations privilégiées. Ou, du moins, ambigües.
Ça, Ben le sait très bien. Mais il n'y avait rien d'ambigu dans le geste de Laura. Seulement de la reconnaissance, et un peu d'amitié.
- Elle en avait besoin. Elle est terrifiée, Damien. Et elle se sent seule. Terriblement seule. Tout le monde la regarde comme une bête curieuse, et elle le ressent. Elle ressent tout, cette fille. Elle est sensible à en mourir.
A en mourir... Ce qui finira par arriver, un jour ou l'autre.

C'est Marc qui surveille le sport aujourd'hui. Et Marc, lui, accepte les jeux de ballon. Minifoot, donc, pour ceux qui le désirent. Pas pour moi, bien entendu, malgré les invitations insistantes d'Agnès et de Célestin. Pas pour Philippe non plus, à son grand regret, son pied le faisant encore trop souffrir. Il restera au Centre, à lire des magazines. Moi, je me contenterai de jouer au badminton contre Jean-Marc. "Me contenter" n'étant d'ailleurs pas l'expression adéquate. Sous ses airs d'intellectuel bonhomme, le bibliothécaire se révèle un joueur redoutable. Un adversaire sans pitié pour mon souffle, mes jambes, et ma condition féminine. Pour lui, le sport et la galanterie sont incompatibles. Il me ballade d'un côté à l'autre du terrain, passe de smashes violents à amorties sournoises, se déplaçant lui-même à la vitesse de l'éclair. Je tiens bon, malgré tout. Je refuse de demander grâce. Mais je ne peux que m'avouer vaincue au score. Jean-Marc est trop fort pour moi, et trop honnête pour me laisser gagner. Mais il n'est pas une machine pour autant. Il a besoin de boire, comme tout le monde. Et je jubile d'avoir tenu bon, jusqu'à ce que lui-même propose une pose.
Pose pendant laquelle je vais jeter un œil sur les footballeurs du dimanche. Ou plutôt, du Mardi.
Ils jouent comme des gamins, se disputant âprement le ballon, poussant des hurlements de guerriers barbares. Gervaise et Agnès comprises. Elles se battent comme des lionnes, leurs partenaires masculins ne leur faisant pas de cadeau. Mais ce ne sont pas elles qui m'étonnent le plus. Renaud, s'il n'a pas de bras, ne manque pas de jambes, et se faufile partout comme une anguille sombre. Il n'est pas le dernier à marquer des buts. Marc, lui, semble avoir oublié qu'il est éducateur et responsable. Il n'est plus qu'un joueur parmi d'autres. Il feinte, dribble, et râle quand il perd le ballon. Pas plus raisonnable qu'un Célestin qui s'amuse comme un gosse déchaîné. J'en regrette presque de devoir retourner à ma raquette et mes volants. Mais je suis contente de ne pas avoir cédé à mes jeunes cocuristes. Les voir jouer ainsi me fait vraiment prendre conscience du ridicule qui aurait été le mien si j'avais "combattu" parmi eux.

- Tout va bien ?
Agnès transpire, souffle comme un boeuf, mais paraît aux anges. Elle a réussi ! Elle a tenu deux heures au milieu des garçons, alors qu'elle n'avait jamais joué au football.
- Génial! Vivement... qu'on... recommence !
Ses cheveux roux sont collants de sueur, et ses yeux brilles comme des braises. Mis à part sa tenue, elle ressemble à une guerrière barbare.
Mis à part sa tenue...
Un legging noir, et un tee-shirt moulant, aux couleurs de la Jamaïque, sur lequel l'image de Bob Marley fume ostensiblement.
- Ils te laissent porter ça ?
Elle baisse les yeux sur sa poitrine. S'étonne.
- Qu'est-ce qu'il a, mon tee-shirt ? Il est indécent ?
- Il te va très bien. Seulement... il est suggestif.
- Il moule trop mes formes ?
Pas plus que ses autres vêtements de sport. Visiblement, Agnès est naïve.
- Ce n'est pas le modèle qui risque de poser problème. C'est le dessin qui l'orne.
- Bob Marley ?
- Il fume.
- Oui, et alors ? Tout le monde fume, ici. Pour de vrai.
- Marley ne fumait pas que du tabac, Agnès... Fais attention. Tu risque de te voir accuser d'incitation à la consommation de cannabis.
- Mais je n'ai jamais fumé de cannabis !
- Toi, non ! Mais d'autres, si. Et l'Equipe n'est pas toujours très tolérante.
Ce qui est normal, après tout.

Mais l'Equipe, autrement dit Marc, ne réagit pas. Peut-être parce qu'Agnès est une jeune femme naïve. Ou parce que l'éducateur est bien trop pris par ses exploits sportifs.
- Alors ? demande Philippe d'un air penaud après notre retour. Vous vous êtes bien amusés ?
- Comme des fous ! Tu aurais dû voir ça !
Célestin part dans une narration épique de la séance de sport, qui arrache des soupirs désespérés au juriste à la pipe.
- Petit sadique !


118. Chapitre 25.3
(par lambertine, ajouté le 10/01/00 15:44)


Je les laisse se chamailler en paix. Je suis poisseuse, mes cheveux sont sales, et j’ai besoin de me laver. J’ai envie d’un bain. Pas d’une douche. Je n’aime pas les douches. Je préfère me prélasser dans l’eau tiède, couverte de mousse. Feignante. Hédoniste. Les cheveux répandus sous l’eau. Mais il n’y a qu’une seule baignoire. Je dois me dépêcher pour la prendre la première. Égoïstement. Et pourquoi pas ? « Ils » me reprochent bien de trop m’occuper des autres. Alors, tant pis. Ou plutôt tant mieux. J’occupe la salle de bains, et je me laisse aller. Détendue. Les doigts de pieds en éventail. L’avantage d’être petite étant de pouvoir m’allonger dans la baignoire. Hobbit rules !
Je m’enveloppe dans un peignoir moelleux. Je me fais un turban d’une serviette éponge. Je regagne ma chambre où je m’enfouis sous la couette. Bénis soient mes ronflements des premiers jours. Et bénis soient les éducs qui ne m’ont pas donné de nouvelle compagne de chambre. Égoïste ? Oui. J’admets. J’avoue. Je me sens bien. Je me laisse couler dans le sommeil. Je m’endors. Je…
- Diane !
Je m’éveille en sursaut. Jette un coup d’œil à mon réveil. Dix-huit heures. Déjà ! Je me lève en vitesse, saute dans un pantalon, enfile un tee-shirt mauve. Je descends à la suite de Dominique. Nous sommes l’équipe Cuisine et je suis « de pain ». Et officiellement en retard pour accomplir ma tâche : couper les pains, et les porter à table. Ce qui ne prend que quelques minutes. Et n’est pas très difficile, quand on trouve l’interrupteur de la machine. Le problème étant que je ne trouve pas l’interrupteur en question. J’ai beau tourner et retourner autour de l’appareil, inspecter les murs du local, rien n’y fait. Pas d’interrupteur. Et ni Dominique, ni Agnès ne peuvent me renseigner. En désespoir de cause, j’attrape ben au passage. Qui, goguenard, appuie négligemment sur un bouton recouvert de caoutchouc.
- Merci ! lui dis-je, me traitant d’imbécile.
- Pas de quoi. Qu’est-ce qu’on mange ? J’ai faim…
- Plateau de fromage – salade – restes de charcuterie d’hier soir.
Il préférerait un plat plus élaboré, mais se contentera de ce qu’il y a.
- Si le pain est bon, bien entendu ! Il n’était pas terrible, ce week-end. Jean-Jacques n’est vraiment pas doué pour la boulange : son pain est si dur qu’on pourrait casser des cailloux avec.
Je stressais déjà, un peu. A présent je stresse, beaucoup. Même si mon pain me semble bon.
Ben chipe une tranche fraîchement coupée, et disparaît dans le salon. Je dépose mon œuvre sur les tables, aide ensuite Marie-Line et Gervaise à faire le service. Je prends place, enfin, auprès des gamins, d’Agnès et de Béatrice.
- Tu as été boulangère ? m’interroge Ben, qui n’a plus l’air de se moquer de moi.
- Non. Pourquoi ?
Je me méfie. Qu’est-ce qu’il a mon pain ?
- Il est trop bon, ton pain ! fait Jacob la bouche pleine. T’es sûre que tu n’en as jamais fait, avant ?
- Peut-être dans une autre vie. Il est vraiment si bon que ça ?
- Si tu ne goûtes pas, tu n’en saura rien.
Je goûte donc. Et, sans fausse modestie, je dois reconnaître que les garçons ont raison. Mon pain, mon premier pain, se révèle excellent. Et moi, on ne peut plus fière !

Ce que je ne suis plus, une demi-heure plus tard, lorsque Marie-Line vient m’appeler à comparaître dans l’aquarium.
- Tu es restée dans ta chambre, après ta douche, me reproche l’éducatrice.
Je ne nie pas. A quoi bon, d’ailleurs. Le sport m’a fatiguée, je me suis endormie.
- C’est interdit. Après le sport, vous avez le droit de vous laver. Pas de paresser dans vos chambres. Le temps salon n’est pas du temps libre. Tu seras sanctionnée. A ton avis, que mérites-tu ?
Ce que je mérite ? Pour avoir somnolé pendant l’après-midi ?
- Un examen d’urine ?



119. Chapitre 25.4
(par lambertine, ajouté le 12/01/00 23:58)


- Ne te moque pas de nous, Diane !
Je ne me moque pas. J’essaie d’être logique. Je me suis endormie pendant le temps salon, ce qui pourrait signifier…
- Ne nous prends pas pour des imbéciles. Nous savons très bien que tu n’as pas rechuté.
Je manque répondre « J’aurais pu ». Mais je ne pousse pas la provocation aussi loin. Je ne suis pas masochiste à ce point.
- Alors, Tu n’as aucune idée de la sanction que nous t’avons réservée ?
Non. Pas vraiment. Les poubelles ? Le bar à jus ? La mise en place des tapis de gym ?
- Pardon ?
Ai-je mal entendu ? Deux heures sans rien faire ? C’est une plaisanterie ?
- Tu n’arrêtes pas de travailler, de t’occuper. Tu prétends ne jamais t’ennuyer. Nous allons t’apprendre à le faire. Tu resteras deux heures sans écrire, sans lire, sans toucher ton tricot. Tu n’iras pas dans le jardin. Tu ne descendras pas à la salle télé. Tu ne feras rien qu’être seule, en silence, dans le salon.
- Deux heures. Sans rien faire. Dans le salon. Très bien.
- Et sans dormir, insiste l’éducatrice.
- Sans dormir. Parfait.
Ils ne m’ont pas interdit de m’installer dans un des fauteuils mous. Et ils ne peuvent pas m’interdire de penser. Ni de rêver. Ni d’inventer des histoires. Alors je pense. Je rêve. J’invente des histoires. Je pars. Ailleurs. Dans un autre monde. Dans un autre temps. Je retrouve mon roi sans royaume, et ma provinciale ambitieuse. Mes prêtres télépathes et mes conspirateurs adolescents. Mes barbares fanatiques et mes fermiers sans histoire. Je suis chez eux. Je suis chez moi. Loin d’ici. Loin du Centre. Et je ne m’ennuie pas. Je repasse une fois, dix fois, cent fois dans ma tête les scènes que j’écrirai demain. Je choisis mes mots. Je cisèle mes phrases. Je répète mes dialogues. Je mets en scène mes personnages. Je travaille, à ma façon. Et je ne m’ennuie pas. Bien au contraire.
Ils ne parviendront pas à m’apprendre l’ennui.



120. Le Roman de Jean-Marc. 4. Age adulte
(par lambertine, ajouté le 13/01/00 21:16)


Hélène a trouvé du travail avant moi. Je l'ai suivie dans la Capitale. J'ai eu plusieurs emplois, avant d'être engagé par un très important bureau d'avocats. Un bureau d'avocats d'affaires. Un bureau international. Les livres dont j'avais la charge parlaient de finance et de Droit. Je me suis mis à aimer la finance et le Droit. Je me suis mis à aimer la finance et le Droit, en plus des livres. Je me suis mis à monter les échelons. A gagner de l'argent.

J'avais besoin d'argent. Nous avions acheté une maison, à rembourser, bien sûr. Nous avions deux enfants. Un garçon et une fille. Le chois du Roi. La famille idéale. Celle dont j'avais rêvé pendant toute mon enfance. Celle qui n'existe que dans les fictions à dix Francs.

Car une famille, ça s'entretient.

Je travaillais. Travaillais encore. Travaillais toujours. Je devins le bras droit du patron de ma boîte. Je n'étais pas juriste. je ne m'occupais pas des dossiers des clients. Je m'occupais du reste. pendant huit heures par jour. Pendant douze heures par jour. Pendant seize heures par jour. Je gagnais de l'argent. Beaucoup d'argent. Pour ma famille. Pour mon Hélène.

Mon Hélène !

Les reproches fusaient. Tous les jours un peu plus acerbes. Un peu plus violents. Je n'étais jamais là. Je ne pensais qu'à moi. A mon travail. A mon patron. Pas à mes enfants. Pas à elle.

Je n'étais jamais là !

Un verre...

Je me mis à rentrer plus tard. Ce qui me valut de nouveaux reproches. Je rentrai donc encore plus tard. Nouveaux reproches. Rentrer plus tard. Nouveaux reproches.

Cercle vicieux.

Ma maison n'était plus un havre de paix, mais un enfer. Que je fuyais.
Dans le travail.

Et dans l'alcool.

Que je fuyais de plus en plus.

Un autre verre. Une bouteille.

Un tube de médicaments.

Burn out !


121. Chapitre 26.1
(par lambertine, ajouté le 14/01/00 21:41)


- Tu veux vraiment t’inscrire à mon atelier ?
- Pourquoi pas ?
J’ai inscrit mon nom sur une feuille affichée aux valves. Activité prévue : fabrication d’une suspension florale en ronds à béton avec Léon. Le jardinier a l’air très étonné. Manipuler l’acier, le mettre en forme, le souder, voilà qui, selon lui, n’est pas très féminin.
- Ce n’est pas très différent de la fabrication de bijoux en fil métallique. Juste une question d’échelle.
- Et de force musculaire.
- Je n’en manque pas.
- Tu restes donc partante ? Tu en es sûre ?
Oui. J’en suis sure. Et certaine. Pourquoi se méfie-t-il de ma motivation ? J’aime bien travailler de mes mains. Je ne suis pas une intello. Quoique… J’ai fréquenté l’université. J’écris pas mal. Je lis beaucoup. Je ne dédaigne pas les discussions philosophiques et politiques.
Je dois être une hybride.
- Bien, Diane. Alors, rendez-vous dans mon atelier, mercredi prochain.

Je rejoins le salon. Commande un pomme-cerise à Lambert qui tiens le bar à jus.
- Tu fais quelque chose, cet aprem’ ? me demande-t-il gentiment.
Non. Rien de prévu. Pas de visite.
- Du tricot.
- Ca te dirait de venir avec nous à la bibliothèque ? Il me reste une place en 7.2…
Le point 7, c’est lui. Les points 2, les curistes moins anciens. Aurélien. Patrick. Dominique.
- D’accord. Et merci.
Toutes les occasions de sortir sont bonnes à prendre, et la bibliothèque est un endroit très agréable. Claire. Moderne. Située à cent mètres du Centre. Remplie de livres, ce qui est normal pour une bibliothèque. Mettant des ordinateurs à disposition des usagers, ce qui m’arrange bien. Je n’aime pas lire mon courrier sur l’ordinateur de l’Aquarium. Il s’y trouve toujours quelqu’un, résident ou membre de l’Equipe, pour faire preuve d’indiscrétion. A la bibliothèque, je suis tranquille. Du moins, en général.
- Diane, Frédéric a appelé du Centre.
Je tourne la tête vers Patrick. Il n’a pas l’air très content.
- Pour moi ?
Je sens l’angoisse monter, ma poitrine se serrer. Qu’y a-t-il de si urgent pour que l’on m’appelle du Centre sur le téléphone de quelqu’un d’autre ? Qu’est-ce qui… ?
- Tu as de la visite.
De la visite ? Un mercredi ? Qui pourrait venir me voir, à part mes enfants ? Et Frédéric sait qui sont mes enfants.
- Peut-être ta copine ? hasarde Aurélien. Celle qui est née dans le coin.
- Flora ? Elle habite loin, elle n’a pas de voiture, et son gamin doit aller à l’école.
Et pourtant, c’est bien Flora qui m’attend dans le salon. Flora allaitant sa petite Lila dans un des fauteuils rouges.
- Drôlement mignonne, ta copine ! fait Frédéric au passage, tandis que Lambert et mes autres compagnons de sortie notent dans le cahier l’heure de leur retour, et celle de leur nouveau départ.


122. Chapitre 26.2
(par lambertine, ajouté le 16/01/00 18:08)


J’étais un peu gênée lorsque mes compagnons avaient dû me raccompagner au Centre. Je ne le suis plus. Je suis heureuse. Flora est ici, et j’oublie tout le reste. Elle est ici, donc elle est mon amie. Donc je compte pour elle. Au moins un peu…
J’ai si souvent cru que je ne comptais pour personne !
Nous nous embrassons. Je prends Lila dans mes bras, la complimente sur sa grande beauté – les bébés adorent qu’on leur dise qu’ils sont beaux, du moins je le suppose. Je la pose sur le sol, où elle se met à ramper entre les fauteuils. Sa mère et moi commençons à bavarder. De tout et de rien. De ma vie au Centre, surtout, et de ce qui se passe dehors. De sa vie avec Gilles. De Léo, son fils aîné, resté en ville avec son père. De nos amis communs.
- Rémy a rencontré une fille au cours de danse. Ca a l’air sérieux entre eux.
- Tu l’as déjà vue ?
- Pas encore. Ils doivent venir nous rendre visite un de ces quatre. Gilles a recommencé à écrire. Il passe sa vie en pleine guerre de Corée.
Gilles est un écrivain bourré de talent, même s’il manque, hélas, de confiance en lui.
- Tout se passe bien ?
Je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour lui. Parce que je tiens à lui, presqu’autant qu’à mes propres enfants.
- Il fait des recherches. Il écrit. Je relis, et il écrit. Oui, tout se passe bien. Et toi ? Tu as bonne mine, tu dis que tout va bien, mais tu sembles nerveuse.
- Je suis nerveuse. Je ne dois pas être faite pour la vie en communauté. Et puis, il y a ce gamin…
Je lui indique de la tête Célestin qui tourne au fond du salon comme un lion en cage, sa mère essayant vainement de le calmer.
- … je ne sais pas s’il est à sa place ici. Je ne sais même pas s’il a sa place quelque part.
Elle rattrape la petite fille qui filait à quatre pattes vers le restaurant. Et sourit. Affectueusement.
- Tu as trouvé un nouveau poussin à prendre sous ton aile. Tu ne changes pas. Même ici.
- Un poussin ?
- Comme Gilles ou moi.
Un poussin… je ne sais pas si Célestin apprécierait de s’entendre traité de tel.
… « ne joue pas les mère-poules »…

Elle est repartie, sous la pluie, son enfant dans les bras. Elle me manque déjà. Elle n’est pas ma fille de sang. Elle est ma fille de cœur. Mon « poussin ». Elle n’a pas tort. Quelquefois, la vie met sur votre chemin des êtres qui, sans raison particulière vous deviennent aussi chers que votre propre chair. Que votre propre sang. Je comprends, ô combien, l’époux de Béatrice, son affection sans borne pour un garçon sans intérêt apparent. Bien que ni Flora, ni Gilles ne soient sans intérêt. Bien au contraire !
- Je ne peux pas, Maman ! Tant que Julie n’a pas signé ma feuille de week-end, je ne peux pas sortir.
- Je peux y aller seule…
- S’il te plaît… Je sais que ces papiers sont importants, mais…
Célestin non plus n’est pas « sans intérêt ». « Poussin » a dit Flora. Pour le coup, il ressemble plus à une pile électrique sur pattes qu’à un oisillon à protéger. Et pourtant…
- Si je ne suis pas là quand elle m’appellera, ils vont de nouveau me sucrer mon week-end. Je serai de nouveau puni. Je ne veux pas être puni, Maman. J’en ai marre. Je ne veux plus qu’ils me regardent comme un bon à rien.
- Tu n’es pas un bon à rien. Tu vaux mieux que tous ceux qui te disent que tu l’es.



123. Chapitre 26.3
(par lambertine, ajouté le 20/01/00 00:29)


Mais qu’est-ce qui me prends de dire ça ? Et tout haut au milieu du salon, en plus ? Bon, d’accord, il ne s’y trouve pas grand monde. Dominique se tricote une écharpe multicolore, et Gabriel est plongé dans Le Chat du Rabbin. Célestin me regarde avec un sourire crispé.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que c’est vrai.
Je me rapproche de lui, et de sa mère. Je baisse la voix. Inutile d’attirer plus l’attention.
- Parce qu’ici, personne n’a à te juger. Ceux qui le font feraient mieux de se regarder eux-mêmes. Quant à Julie, elle devrait faire profil bas. Surtout en ce qui te concerne. T’inquiète pas, elle signera ta feuille de week-end. D’ailleurs…
Je lui indique la direction du restaurant.
- Elle arrive.
Je reprends mon tricot, et ma place auprès de Gabriel, tout en surveillant l’éducatrice du coin de l’œil. Elle prend la feuille de Célestin, la signe sans même la regarder et la lui rend sans dire un mot. Le gamin paraît soulagé, comme si sa tension était retombée d’un coup. Sa mère l’emmène, en me faisant un signe de la main. J’essaie tant bien que mal de me concentrer sur mon ouvrage. Je n’y parviens pas, m’énerve, lâche des mailles et un juron. Gabriel referme son livre et le pose sur la table.
- Pourquoi tu t’inquiètes comme ça ?
Je ne sais pas vraiment quoi répondre. Je me mêle de ce qui ne me regarde pas, je le sais bien. Et je me monte sans doute le bourrichon. L’ambiance de ce Centre finit par me rendre paranoïaque.
Du moins, j’espère que c’est de la paranoïa. Je n’en suis pas si sûre. Ce qui est normal, si je suis cinglée. Enfin, bref…
- Julie devait photocopier sa feuille, lui remettre une copie et l’inscrire dans le registre.
- Qu’est-ce que tu vas imaginer ?
- Je n’imagine rien. Je constate, c’est tout.
- Tu devrais faire attention, Diane.
Je sais. Je ne le sais que trop bien. Je suis ici pour moi, bon sang ! Pas pour jouer les redresseuses de torts. Et l’Equipe sait sans doute très bien ce qu’elle fait. Je dois y croire. J’y crois. Si je n’y crois pas, je n’ai plus rien à faire au Centre. Sauf mes valises.
- Certains ici n’apprécient pas trop ton attitude.
- Ah bon ? Quelle attitude ?
Il hésite. Un peu. Pas longtemps.
- Ils disent… ils pensent que… enfin, que tu… que tu devrais plus t’occuper de toi-même, plutôt que de défendre des… enfin des…
Il chipote, mal à l’aise. Je lui ôte les mots de la bouche.
- Causes perdues ?
Il acquiesce. Attend une question. Qui ne vient pas. Peu m’importe qui sont ces « ils ». Qui sont ces « certains ». Je sais qu’ils sont nombreux. Sans doute une majorité parmi les Résidents. Une majorité, même, parmi ceux qui abondent dans mon sens lorsque l’Equipe est absente. Et ça, ce n’est pas de la paranoïa. Je ne demande même pas à Gabriel s’il en fait partie.
- Tu sais, ils n’ont rien contre toi. Ils disent juste que tu perds ton temps. Que cette énergie que tu dépenses, tu devrais la dépenser pour toi.
- Je ne suis pas aussi altruiste que tu le penses, Gabriel. Je reçois bien plus que je ne donne.
Il se défend d’avoir pensé quoi que ce soit. Il se remet à bafouiller. Je ne lui en veux pas. A quoi bon ? Je suis triste. Déçue ? Même pas. Même plus.




124. Chapitre 26.4
(par lambertine, ajouté le 20/01/00 21:21)


Je laisse là mon tricot, Gabriel et son chat philosophe, et me rends aux cuisines. Seule. Je n'ai besoin de personne pour ouvrir des boîtes de ravioli, même si elles sont presque aussi grandes que moi. Je n'ai besoin de personne pour verser ces pâtes dans des plats en pyrex. Je n'ai besoin de personne pour les parsemer de fromage râpé. Je n'ai besoin de personne pour glisser les plats dans le four que j'allumerai le moment venu. Je n'ai besoin de personne pour pleurer.
Pour pleurer, seule dans mon coin.
J'ai envie de m'enfuir. Loin. Loin d'ici. Je suis fatiguée. J'en ai marre. Plus que marre. Marre de vivre en communauté. Marre de supporter perpétuellement le regard des autres. Marre de me sentir jugée à tout bout de champ. Marre de ne pouvoir faire confiance à personne, ou presque. Marre de ce règlement à la con. Marre de me méfier de l'Equipe. Marre de douter de la compétence de ceux qui sont censés m'aider.
Marre...
Ras-le-bol !
Partir.
Retrouver mes enfants. Retrouver Flora et Gilles. Et Constance. Et Rémy. Et les autres.Mes amis. ceux qui m'ont empêché de sombrer tout à fait.
Ceux qui m'ont empêché de mourir.
- Diane ?
Je sursaute. Je me retourne. Brusquement. En colère.
Je ne veux pas qu'on me voie pleurer. Je ne veux pas qu'on me voie comme ça. Personne. Même Célestin. Surtout Célestin.
- Ça ne va pas ?
Évidemment, que ça ne va pas. Pourquoi toujours poser cette question idiote quand quelqu'un est en train de pleurer ?
- Laisse-moi tranquille. Tu n'as pas le droit d'être ici. Et je n'ai pas envie que tu me voies dans cet état.
Il arrache une bonne longueur d'essuie-tout et me la tend. Sérieux comme un pape. Et sans jugement dans ses yeux bruns.
- Trop tard. Je t'ai vue. Chacun son tour, non ?
Chacun son tour, peut-être.
Il n'empêche. J'ai honte. Lui avait de bonnes raisons d'être à bout de nerfs. Je n'en ai d'autre que mon mal de vivre.
- Elle a l'air gentille, ta copine.
- Elle est gentille.
gentille, jolie, et bien plus encore. Disponible. Sincère. Intelligente.
Et peu importe.
Elle est Flora, et ça suffit.
- Ça t'a fait mal, de la voir s'en aller.
Oui, ça m'a fait mal. A quoi bon nier. Il le sait bien, de toutes façons.
- Les visites font plaisir. mais, quand les amis s'en vont, on se sent encore plus seul. Loin de tout. On se sent...
- ... en prison ?
En prison, oui. Parce que je suis tombée. Parce que je le mérite. Parce que je ne suis pas quelqu'un de bien.
- Ta copine a l'air de penser le contraire. Moi aussi, je pense le contraire.
- Tu me connais à peine.
- Plus vraiment. Et je vois les gens, Diane. Je te vois, toi. Fais attention.
Attention ? C'est lui qui me dit ça ? Lui qui n'arrête pas de transgresser, de provoquer, de faire des bêtises ?
Je suis injuste. Il ne transgresse pas plus que les autres. Et certainement pas plus que moi.
- Je ne parle pas de l'Equipe, ou des autres. Fais attention à toi. Tu es sur le point d'exploser. J'aimerais bien t'aider, mais je ne sais pas comment.
Tu ne sais pas comment ? Mais tu le fais, Célestin. Tu viens de le faire...
- Prends garde à toi. Et reste tel que tu es. la came en moins, mais tel que tu es. Tu...
- Communautaire !

Dominique, essoufflée, dévisage Célestin.
- Qu'est-ce que tu fais ici, toi ? Tu n'es pas de cuisine.
Je soupire lourdement.
- Laisse tomber, Dominique. On discutait, c'est tout.
- Oui... mais... Enfin, s'il veut se faire punir, c'est son problème. Communautaire au Grand Grenier. Hermann a fait une bêtise.
Célestin et moi nous regardons, abasourdis.
Hermann ?
Hermann, si sérieux, si soucieux de respecter les règles, si...
Hermann ?
N'importe qui, mais pas Hermann !


125. Chapitre 26.5
(par lambertine, ajouté le 23/01/00 18:52)


Que s’est-il passé ? Je prends place dans le cercle. Je suis passablement étonnée de voir Hermann assis de l’autre côté du Grand Grenier. Communautaire signifie exclusion. Hermann a visiblement droit à un procès. En règle ? Et pour quelle raison ?
- Nous vous avons réunis pour vous informer qu’Hermann ici présent est neutralisé…
Camille parle d’une voix solennelle, pontifiante. Hermann est neutralisé, soit. Mais pourquoi.
- … Tous ses points lui ont été retirés, parce qu’il ne s’est pas montré digne de la confiance et des responsabilités que lui valait son ancienneté parmi nous.
Nous apprenons qu’au cours de la sortie de l’après-midi, voyant 18 heures approcher dangereusement, Hermann a abandonné les « points 2 » qu’il accompagnait à la caisse du Carrefour voisin. Qu’il accompagnait, ou qui l’accompagnaient ? Peu importe. Il était l’ancien, le vétéran en phase de sortie. Ils étaient plus nouveaux, plus fragiles, ils risquaient de rechuter hors de sa présence, voire de ne pas réussir à rejoindre le Centre.
- Mouais, grommelle Raoul, qui se trouvait être l’une des « victimes ». Faut pas nous prendre tout à fait pour des cons. L’entrée du Carrefour est à 50 mètres du Centre.
- Tu veux minimiser la faute d’Hermann ?
L’éducateur en chef a haussé le ton. Il dévisage le facteur d’un air mauvais.
- Je veux dire que je ne suis pas un imbécile. Pas au point, en tout cas, de ne pas retrouver un endroit que je vois de là où je me trouve. Hermann a fait une bêtise, soit. Une grosse bêtise, d’accord. Il n’a pas respecté le règlement et s’est comporté comme un égoïste. Ce n’est pas pour autant qu’il faut dire n’importe quoi. Nous n’étions pas « perdus ». Je n’étais pas plus en danger que quand je suis rentré chez moi voici près de deux semaines. Agnès part en week-end après-demain. Alors, punissez Hermann pour ce qu’il a fait. C’est normal. Mais ne nous utilisez pas comme alibis.
- C’est ton avis, Raoul, fait Camille, glacial. Ce n’est pas le nôtre. Ni celui de Ben, je suppose.
Il fixe le garçon d’un regard perçant.
- N’est-ce pas, Ben ? Je… je sais pas…
Il regarde à gauche, à droite, cherche un soutien dans l’assistance.
- Mais enfin, dis-leur, Ben ! s’impatiente Agnès. Dis-leur, que tu as eu la trouille, que tu ne savais plus quoi faire. Que tu t’es raccroché à Raoul comme un petit garçon perdu.
- C’est vrai ?
La voix de Camille s’est faite plus sévère, plus froide encore. Ben cache mal son désarroi, son désir d’être ailleurs. Est-ce lui l’accusé ? Est-ce lui qui a transgressé le règlement ? Ou Hermann ?
- Je ne veux pas qu’il soit puni à cause de moi, dit-il très bas, très doucement, comme en s’excusant. Je n’étais pas à l’aise, c’est vrai, mais ce n’est pas si grave. Je vais bien, maintenant.
- Tu n’as pas à décider de ce qui est grave ou pas. Tu n’as pas à décider de qui doit être puni ou pas. C’est notre job, que tu le veuilles ou non.
Ben baisse la tête, tandis que l’éducateur se lance dans un discours que je n’écoute pas. Un discours dans lequel il est question, comme à chaque fois, d’attitude de toxicomane, de solidarité dans la déchéance plutôt que dans l’abstinence, de devoir de délation et autres laïus que je commence à connaître par cœur. Je préférerais autre chose. Je préférerais un discours de solidarité pure, d’entraide et de compréhension. Je préférerais entendre Camille nous inciter à nous soutenir les uns les autres, plutôt que nous jouer les uns contre les autres. Qu’il pousse Hermann à présenter ses excuses à Ben, pas Ben à demander la sanction d’Hermann. Mais à quoi bon ? Je suis au Centre, et tel n’est pas l’esprit du Centre. Raoul a raison. Lui et ses compagnons ne sont, dans cette lamentable histoire, que des alibis aux décisions de l’Equipe. Ce qui est important, c’est la transgression du règlement, pas la détresse d’un petit toxicomane en manque. Peut-être suis-je de mauvaise foi. Peut-être l’Equipe a-t-elle ses raisons d’agir ainsi. De faire passer le règlement avant l’être humain. Nous devons apprendre à respecter le règlement. Nous devons apprendre à respecter les lois. Parce qu’elles sont ce qu’elles sont : la Loi. Parce que nous devons réapprendre à vivre en société. Réapprendre, ou apprendre tout court.
Ou désapprendre ?
Depuis combien de temps sommes-nous dans cette pièce ? Vingt minutes ? Je regarde l’horloge murale. Une demi-heure. Une demi-heure dont plus de la moitié a été consacrée à sermonner un gamin dont le seul tort est d’avoir été victime de l’égoïsme d’un homme, et de ne pas avoir exigé de sanction.
Un gamin qui, Dieu sait pourquoi, présente, les larmes aux yeux, ses excuses au vieil homme à la fin de la réunion. Un gamin que j’ai une furieuse envie de réconforter, de serrer dans mes bras. Mais que je laisse partir en compagnie de Célestin. C’est son copain, et ils ont le même âge. Moi, je vais retrouver ma cuisine, et mes raviolis. Sans savoir pourquoi Hermann a abandonné ses compagnons à la caisse du Carrefour. Cela, sans doute, n’a aucune importance.

« Lentement, les ailes déployées,
Lentement, je le vis tournoyer.
Près de moi, dans un bruissement d'ailes,
Comme tombé du ciel,
L'oiseau vint se poser. »

Je me tais. Je laisse Célestin chanter, et Damien l’accompagner à la guitare. Les autres membres de la chorale ne nous ont pas encore rejoints. Je me tais, parce que je n’arrive pas à chanter correctement. Ma voix ne s’accorde pas à celle du jeune garçon. Je me tais parce qu’il chante bien, et que je ne veux pas lui gâcher sa chanson. Je me tais, parce que je ne veux pas la chanter, cette chanson. Elle me fait peur. Elle me met mal à l’aise depuis mon adolescence. Belle, certes. Mais ambigüe, inquiétante. Je frissonne. Je frissonne comme je ne l’ai plus fait depuis longtemps en entendant chanter.

« J'avais froid, il ne me restait rien.
L'oiseau m'avait laissée
Seule avec mon chagrin. »









126. Le Roman de Jean-Marc. 4. Chute libre
(par lambertine, ajouté le 24/01/00 15:59)


J’ai quitté l’hôpital en décembre. Les fêtes auraient dû être propices à ma réconciliation avec Hélène. Le Jour de l’An n’est-il pas idéal pour prendre de bonnes résolutions ? Travailler moins. Être plus présent auprès de ma famille. Ne plus chercher l’oubli dans l’alcool. Si j’avais été le héros d’un conte, ou d’une série américaine, tout aurait été bien qui finissait bien.

Mais dans la vie réelle, les fêtes ne font qu’exacerber les conflits, et les résolutions du Jour de l’An éclatent telles des bulles de Champagne dès que les cotillons sont balayés. Hélène ne voulait plus de moi pour époux. Point final. Alors, plutôt que d’arrêter de boire, j’augmentai ma consommation d’alcool de façon vertigineuse. A quoi bon fournir des efforts ? Je vivais seul, désormais, dans un petit appartement. J’avais laissé à mon épouse le chien, la maison, et la garde d’enfants qui ne voulaient plus de moi.

Comme un alcoolique fait un mauvais collègue, il ne fallut pas longtemps à mon patron pour se trouver un nouveau bras droit. Et pour m’indiquer, une substantielle prime de licenciement à la clé, la porte de sortie.
Seul. Je me retrouvais seul. Non pas, comme quand j’étais enfant, seul au milieu des autres. Mais vraiment seul.
Avec quelques livres.
S’il peut combler l’intelligence, Céline ne réchauffe pas les pieds.
Ni le cœur.

Rechercher du travail ? Je n’en éprouvais pas le goût. J’avais de l’argent. Ma bouteille. Mes quatre murs. Mes illusions perdues.
Ma famille idéale ne voulait plus de moi.
Parce que je ne valais plus rien.
Ou parce que l’idéal n’existe pas.


127. Chapitre 27.1
(par lambertine, ajouté le 29/01/00 20:57)


Pieds nus. Je marche dans le grand grenier. Sur le balatum froid. Groupe corporel. Nous sommes dans l’ici et maintenant. Ce qui nous vient à l’esprit est juste. Ce que nous ressentons est vrai. Ce que je ressens, c’est que j’ai froid aux pieds. C’est que je suis mal à l’aise quand je me cogne à l’un de mes compagnons. Ce qui ne manque pas d’arriver : nous avons pour consigne de marcher les yeux fermés. C’est que je me demande à quoi mène cet exercice. Jugement. Poubelle. Nous devons nous débarrasser de nos désirs de juger. De nos désirs tout court. De nos désirs physiques ? D’où vient mon malaise ? Je n’aime pas me cogner dans les autres, parce que je n’aime pas les toucher. Parce que je n’aime pas qu’ils me touchent. Surtout ceux que j’aime bien. Ou ceux dont je sais qu’ils m’aiment bien. Ou qu’ils pourraient me désirer. Je ne suis pas désirable. Trop petite. Trop grosse. A la poitrine trop opulente… Certains hommes aiment les poitrines opulentes. Je ne veux pas qu’ils me désirent. Je ne veux pas du désir des hommes. De l’amour des hommes. Je ne suis pas prête. Pas à ça. Pas encore. Je marche pieds nus sur le balatum froid du Grand Grenier.

J’ouvre les yeux. Telle est la consigne. Je respire lentement, concentrée, selon les ordres de la psychologue. Je m’assieds sur un matelas, un coussin rouge sang dans les bras. J’observe un instant mes compagnons. Agnès est affalée dans un flot d’oreillers. Philippe se tient raide sur une chaise. Aurélien est adossé au mur, les genoux serrés contre sa poitrine. Patrick fronce les sourcils, le menton sur les poings. Les jambes de Damien pendent nonchalamment d’une table sur laquelle Frédéric a pris la position du Lotus. Béatrice s’est installée à califourchon sur un banc.

La voix de Danielle s’élève. Instructions, encore et toujours. Prendre conscience de notre corps. De notre enveloppe corporelle. De notre espace corporel. De ses limites. Respirer. Envoyer l’air vers ces limites.
Imaginer.
Imaginer notre corps.
En couleurs.
Imaginer notre corps.
Ailleurs.
Un endroit où nous nous sentons bien.
Un endroit où nous nous sentons en sécurité.
Calmes.
Apaisés.

Mon corps est là. Mon corps est bleu. Ou rouge. Ou rouge et bleu. Je ne sais pas. Ce que je pense est juste. Ce que je ressens est vrai. Je suis chaude en moi. Il fait frais au dehors. Dans une pièce grise. Un réduit. Les combles d’un hangar. Sans fenêtres. Personne ne peut entrer. Personne ne peut me toucher. Personne ne peut m’agresser. Me mordre. Personne…

Personne...

Ouvrir les yeux. Pas nos vrais yeux. Les yeux de notre esprit. Quitter notre refuge. Regarder au travers des murs. Au-delà des murs. Prairies vertes. Haies touffues. Arbres fruitiers. Vaches. Maisons de brique. Prairies vertes. Vertes. Vertes.
Nous retrouver. Retrouver notre corps. Rentrer en nous-mêmes. Ressentir. Nous ressentir. Ressentir notre énergie. Celle qui se trouve en nous. Celle qui suinte autour de nous. Celle qui nous protège. Celle qui détermine notre aura. Celle qui est notre aura. Celle qui nous isole. Celle qui agresse. Celle que nul ne peut pénétrer sans notre accord.
Donner notre accord.
Je donne mon accord.
Dans ma tête.
Je laisse pénétrer mon aura.
Je laisse pénétrer ma bulle.
Je n’ai pas peur.
J’ouvre les yeux.
J’accepte.

Tout le monde n'accepte pas.
Je suis debout. Ils approchent. Un coussin entre les mains. Ils pénètrent mon aura. Ma bulle. Je les arrête d'un mot.
Chacun son tour.
Damien. Béatrice.
Aurélien.
Aurélien n'accepte pas.

Le coussin approche. Aurélien pâlit. Tremble. L'arrête.
Le coussin approche. Aurélien se tend.
Le coussin approche. Aurélien a froid.
Je ressens le froid d'Aurélien.
Le coussin approche.
- Non !
Aurélien crie.
- Non !
Aurélien se sent de plus en plus mal.
Aurélien a de plus en plus froid.
Frédéric me donne le coussin.

A mon tour d'approcher.

Je laisse tomber le coussin. Je n'agresserai pas Aurélien. Je ne lui ferai pas de mal.
Je ressens trop à quel point Aurélien a mal.
Je ressens trop la douleur d'Aurélien.
Je ne veux pas faire de mal à Aurélien.
Je ne peux pas faire de mal à Aurélien.


128. Chapitre 27.2
(par lambertine, ajouté le 31/01/00 00:09)


- Diane ! Tu n’oublies pas notre entretien, j’espère ?
Non. Bien sur que non. Je n’aime pas Danielle. Mais Danielle est mas psy, et je ne suis pas mentalement malade au point de ne pas savoir que je le suis, et que j’ai besoin d’aide. Et qu’elle est censée être là pour m’aider. Et que, comme les entretiens qu’elle m’accorde sont rares, je ne les oublie pas. Je me change, et vais la rejoindre dans son bureau. Elle écrit, me fait signe de m’asseoir, sans un mot. J’attends. Je m’impatiente, mais ne dis rien. Elle finit par me jeter un regard par-dessus ses lunettes. Elle sourit. Est-ce ironique ou pas ? Je n’en sais rien. Elle continue à écrire. Je suis de plus en plus nerveuse. Je voudrais me lever et quitter la pièce. Je n’en fais rien, et continue à me taire.
- Tu es en colère ?
- Non.
En colère ? Non. A cran, certainement. J’ai l’impression d’être prise pour une imbécile.
- Tu n’as pas obéi aux consignes, au groupe corporel.
- Non.
Elle attend mes explications. Normal. J’ai conscience de ne pas m’être comportée de façon « convenable ». De façon « normale » pour une curiste. A moi de lui dire pourquoi, de donner les raisons qui m’ont fait abandonner l’exercice. J’ai du mal à m’exprimer clairement.
- Je ne pouvais pas, c’est tout.
- Dis-moi pourquoi.
- Il n’y a pas de « pourquoi ». « Parce que ». Voilà.
- « Parce que » ! Tu n’as plus cinq ans, Diane. Tu as dix fois cinq ans. Et tu sais très bien que je ne me contenterai pas d’une réponse de cour de récréation. D’un « parce que ». Alors, j’écoute.
- Je ne suis pas ici pour faire du mal aux autres mais pour me soigner, moi.
- Tu ne devais faire de mal à personne.
Mais si ! Bin Dieu, si ! Et elle le sait très bien. Elle sait très bien que je ressentais le malaise d’Aurélien dans mon corps, dans mes tripes. Que je ne pouvais pas y participer. Que j’en frissonne encore.
- Tu es très proche d’Aurélien, n’est-ce pas ?
Ma méfiance se réveille. Je me mets mentalement aux aguets. Sur la défensive.
- Je l’aime bien. C’est un gentil garçon.
- Tu le trouves séduisant ?
Séduisant ? Je ne me suis jamais posée la question en ces termes. Il est mignon. Intelligent. Bien élevé. Joli garçon, oui, pour qui aime le look romantique et les cheveux bouclés. Mais j’ai près de vingt ans de plus que lui !
- Je pourrais. Je pourrais si j’étais ma fille. Mais je ne suis pas ma fille. Je suis une femme mûre, et lui n’est qu’un jeune homme.
- N’empêche. Il t’attire.
S’il m’attire ? Non. En revanche, Danielle m’agace.
- Il t’attire, et il n’est pas le seul. Tu passes beaucoup de temps avec les jeunes gens.
Oui. Bien sûr. C’est vrai. Je passe beaucoup de temps avec eux. Je passe même le plus clair de mon temps avec eux. Je les aime bien. Leur compagnie me fait du bien. Comme celle de mes enfants, et de leurs amis. De mes amis.
- Lequel d’entre eux trouves-tu le plus sensuel ?
- Pardon ?
Je suis assise. Heureusement. Je serais tombée par terre, sinon. Et Danielle répète sa question.
- Tu m’as très bien comprise. Lequel des garçons t’attire le plus, sexuellement ?
- Vous êtes dingue. Qu’est-ce que vous…
- Tu.
- Tu… vous… peu importe. Je ne suis pas attirée sexuellement par ces gamins.
Je ne suis pas attirée sexuellement par ces gamins, parce qu’ils sont des gamins. Parce qu’ils pourraient être mes gamins. Parce que, de ce fait, je ne peux même pas m’imaginer…
- Des gamins ? Ce sont des hommes. De jeunes hommes, très beaux, pour certains d’entre eux…
- Très beaux, oui. Je ne suis pas aveugle. Et je suis une femme. Mais tu es psy. Et tu devrais comprendre … Je me sens bien avec eux précisément parce qu’ils ne m’attirent pas, sexuellement.
- Même Célestin ?
- Même Célestin. Oui. Il devrait ?
Je fais un effort qui me paraît surhumain pour ne pas la gifler.
- Tu n’as pas envie de coucher avec Célestin.
- Non !
Non. Je ne pourrais pas.
Je l’aime beaucoup trop pour ça.


129. Chapitre 27.3
(par lambertine, ajouté le 31/01/00 17:37)


Cet interrogatoire, parce qu’il m’est impossible de le qualifier d’entretien ou de consultation, m’écœure plus qu’il m’est possible de l’exprimer. Elle doit le savoir. Elle doit le sentir. Elle est psychologue, bon Dieu de bon sang ! Elle devrait gagner ma confiance, m’amener à m’ouvrir, et au lieu de ça… au lieu de ça elle me harcèle avec ces bêtises qui sont bien plus que des bêtises. Avec ces bêtises qui me blessent dans les tréfonds de mon âme. Avec ces bêtises qui me touchent dans ce que j’ai de plus intime. Est-ce fait volontairement ? Je ne peux que le supposer. Dans le cas contraire, elle n’est pas faite pour exercer ce métier. Mais pourquoi me blesse-t-elle ? Pourquoi me blesse-t-elle ainsi ? Pourquoi me force-t-elle à me refermer, alors que je ne demande qu’à parler, qu’à sortir de moi-même tous ces mots qui font mal ? Mon malaise par rapport au sexe. Mon malaise par rapport aux hommes de mon âge. Mon malaise par rapport à l’amour. Je suis une femme blessée, et elle le sait. Je suis une femme trahie, et elle le sait aussi. Je suis incapable de donner ma confiance à un homme de mon âge, à un homme avec qui « quelque chose » serait possible. A un homme que je pourrais désirer. Je suis incapable de désirer sans confiance. Il y a des blessures qui laissent des séquelles. Comme celles causées par les mains, par le sexe d’un adulte sur un corps d’enfant. Comme celles causées par la trahison d’un époux sur une âme de femme. Je ne peux pas plus donner mon corps et ma vie à un homme que désirer poser mes mains sur un enfant. Ou sur un garçon qui pourrait être mon enfant.
En particulier, si ce garçon a souffert. Et si j’éprouve de l’affection pour lui.
- Je ne veux coucher avec personne Danielle. Avec aucun des garçons. Et surtout pas avec Célestin. Je n’ai rien d’autre à vous dire à ce sujet-là.
- A « te » dire.
- A te dire, si tu veux.

Le repas n’a pas fait tomber ma colère. Les Grandes tâches n’y parviennent pas non plus. Filtrer l’huile des friteuses n’est pas une activité propice au défoulement. Dégraisser le four non plus. Et je déteste toujours autant faire le ménage. Même en chantant. Je n’ai d’ailleurs pas envie de chanter. Je le fais quand même, pour sauver la face. En pensant aux allusions scabreuses de Danielle. En m’inquiétant pour Aurélien, qui garde la chambre depuis la fin du groupe corporel. En me demandant où se trouve Laura, bien que je le devine trop bien. Je chante avec les autres, pas trop mal, des chansons de ma jeunesse. Des chansons simples, de camp scout. Joe Dassin et Hugues Aufray. Stewball. L’Amérique. Les Petits pains au chocolat.
- Vous avez l’air en forme ! nous lance le Patron en inspectant discrètement la pièce.
Je voudrais lui dire « non », mais je laisse les autres acquiescer. Sincèrement ? Je n’en sais rien et je m’en fiche. Elles ne peuvent pas être plus hypocrites que moi-même. Je chante avec elles. Je chante avec mes lèvres, pas avec mon cœur.
- Elle est sympa, la chorale des Bleues, non ?
- On devrait toujours travailler en chansons.
Oui. Pourquoi pas. Travailler en chansons. Pleurer en chansons. Se faire exclure en chansons.
Comme Laura.

- Nous avons le regret de vous annoncer que nous avons dû mettre fin à la cure de Laura, qui s’est rendue coupable de violences à répétition. L’hôpital dans lequel elle était soignée a accepté de la reprendre. Elle y sera bien soignée, n’en doutez pas.
Un soupir de soulagement s’élève de la majorité des poitrines. Laura n’était pas comme nous. Laura nous faisait peur. Elle était folle. Et dangereuse. Elle aurait pu tuer l’un d’entre nous. Elle…
- Elle était sous camisole chimique. Elle n’avait rien fait de mal. Elle était juste malheureuse. Perdue.
Célestin serre les poings à se faire éclater les jointures, à s’enfoncer les ongles dans les paumes jusqu’au sang.
- Vous la renvoyez chez les dingues, sans même lui donner sa chance.
- Tais-toi, Célestin.
- Vous ne savez pas ce que c’est, d’être là-bas. Vous ne savez pas. Ce n’est pas juste. Elle n’avait rien fait.
- J’ai dit « Tais-toi, Célestin ». Ou prends la porte. Pas celle du Grand Grenier, me suis-je bien fait comprendre ? Laura a fait preuve de violence. Elle a tenté de tuer Philippe.
Je sens mon jeune ami prêt à bondir. Je le retiens par la manche.
- Calme-toi, fais-je à voix basse.
Puis, plus fort, à l’attention de Thomas, en sachant très bien que c’est inutile.
- Il ne faut quand même pas exagérer.
- La remarque vaut pour toi aussi, Diane. Le débat est clos. La Staff est ouverte. Jean-Jacques, s’il te plaît…




130. Chapitre 27.4
(par lambertine, ajouté le 04/02/00 22:10)


- Diane ?
- Oui, Jean-Jacques ?
- Tu sais où se trouvent les toasts ?
- Dans l’armoire BTR, à la cave.
- Ils n’y sont pas. Je ne trouve pas non plus les salades pour les garnir, ni les tomates-cerises, ni aucun des ingrédients nécessaires à la préparation de mon apéro.
Il reste planté devant la chambre froide ouverte. Ailleurs. Hagard. Il part demain. C’est sa fête, aujourd’hui. Il est responsable de la préparation de son apéritif de sortie, et ne trouve rien, trop nerveux sans doute. Jean-Jacques n’a jamais été un cordon bleu. Jean-Jacques est plutôt…
- Attends. Ne t’énerve pas. Je vais aller voir.
Je prends les clefs, et descends à la cave.
Jean-Jacques est plutôt… je ne sais pas, moi… je ne sais rien de Jean-Jacques. Rien, ou presque. Ce qu’en a dit Thomas à la Staff. Qu’il est gauchiste. Syndicaliste. Employé aux Chemins de Fer. Qu’il n’est pas prêt à sortir, selon l’équipe, mais qu’il n’a pas le choix, selon son employeur.
- Qu’est-ce que tu cherches ?
Célestin a les bras chargés de fruits. Oranges, bananes, citrons. Je suppose qu’il s’est engagé à préparer le cocktail de Jean-Jacques.
- Les toasts. Et je ne le trouve pas.
- Ils n’y sont pas. Il n’y a pas de toasts. Il n’y a pas de chou-fleur non plus, ni de tomates-cerises pour les dips. En fait, il n’y a rien.
- Rien ?
Je suis estomaquée. Je suis certaine qu’il a mal cherché.
- Non. Je te jure, j’ai cherché avec Jean-Jacques et je n’ai rien trouvé. On l’a oublié, Jean-Jacques. On n’a rien prévu pour sa sortie. Alors, on va se débrouiller.
Je ne veux pas le croire, mais je suis obligée de me rendre à la raison. L’intendance a complètement oublié le départ du cheminot. Le discret Jean-Jacques est passé entre les mailles du filet du Centre. Le plus triste, c’est qu’il trouve cela normal, ou presque. Lui, peut-être. Mais pas moi. Pas Célestin. Pas Damien. Pas Ben, surtout. Ben qui décide de prendre les choses en main. De préparer pour notre cocuriste « un apéro dont on se souviendra ».
- Mais on ne peut pas servir les restes ! On ne peut pas utiliser la trancheuse ! On n’a pas le droit…
- Tu veux une belle fête de sortie, oui ou non ?
- Oui… oui, mais tu…
- Ce sont eux qui sont en tort. Maria, l’Equipe. Alors, tant pis. Je prends le risque. Je suis cuisinier, Jean-Jacques. Je ne suis pas bon à grand-chose, mais ça, je sais le faire. Je sais bien le faire.
Et il le fait. Bien. Avec les moyens du bord. Feuilles de chicon garnies de mousse de jambon au safran, bruschetta italienne, canapés au tartare de porc, sauce gribiche. Il a raison, le gamin. Il le fait bien. Il goûte le cocktail de Célestin, fronce les sourcils, y ajoute quelques gouttes de Tabasco, goûte à nouveau, apprécie. Il a dit vrai, Jean-Jacques aura un apéro de sortie dont on se souviendra longtemps.
Nous apportons nos plats au salon, sous les yeux ébahis de nos cocuristes, sous le regard courroucé de quelques éducateurs. Qui se taisent, pourtant. Pour l’instant. Qui laissent Aurélien réciter son discours, avec humour et charme, et Hermann offrir à l’heureux partant un énorme paquet-cadeau rouge vif.
- Un sac de voyage ! Merci, merci à tous !
Jean-Jacques a les larmes aux yeux. Il embrasse l’un, l’autre, sans pouvoir dire un mot. Il serre surtout Ben dans ses bras. Longuement.
- Ca vaut bien une punition, non, de le voir comme ça ? me dit le jeune cuistot, la fête terminée.

Aquarelle bleue et pastel vert. Pastel gras. Je compose un fond sur une grande feuille de papier. Agnès travaille en rouge et noir. Gabriel joue avec les des teintes sourdes. Pascal déchire son dessin, découragé. Renaud étonne le professeur en maniant adroitement le pinceau de son bout de bras. Frédéric esquisse la forme d’une énorme araignée. Damien dessine des cercles imbriqués, dans divers tons de mauve.
- Dis, Diane, toi qui aimes bien raconter des histoires, ça te dérangerais d’animer le Loup-garou, samedi ?
- Le Loup-garou ?
Les Rouges sont équipe loisir. Et partent en week-end. Incompatible ? Pas vraiment, selon la logique du Centre.
- Si tu ne veux pas…
Il semble ennuyé de me demander ce service. Je suis heureuse de le lui rendre. Comme il le dit très bien, j’aime raconter des histoires.



131. Le Roman de Jean-Marc. 5. Epilogue
(par lambertine, ajouté le 06/02/00 12:55)


J’ai quitté la grande ville pour la maison qui n’était pas de mon enfance. La maison de ma mère. Je n’avais pas été son petit garçon, enfant. Pouvais-je le devenir, homme mûr ? Renaître au milieu des bois, dans ce village perdu, auprès de celle qui m’avait mis au monde ? Je l’espérais. Je fus déçu. Ma mère m’avait abandonné lorsque j’avais sept ans. Elle m’abandonnait à nouveau, d’une autre manière, appelée Alzheimer. Mes sœurs vivaient leur vie, heureuses en apparence. Je vivais la mienne au côté d’un corps sans esprit. Jusqu’au jour où ce ne fut plus possible.

Elle quitta la maison pour ce qui est convenu d’appeler une maison de retraite. Un home. Un home, comme l’orphelinat de mon enfance. Un home. En fait un mouroir.
Et moi, je suis ici.
Pourquoi ? Pour qui ? Seul Dieu peut le savoir.
S’il existe…
S’il existe.


132. Chapitre 28.1
(par lambertine, ajouté le 07/02/00 19:19)


En cercle. Pour toutes les réunions, nous nous mettons en cercle. Pour celle-ci aussi. Positionnement. La réunion pendant laquelle nous sont attribués nos « points de liberté ». Pendant laquelle nous devons argumenter notre demande. Nous présenter sous notre plus beau jour. Ou sous le jour le plus favorable à l’attribution de ces fameux points.
- Diane, déclare Raoul, qui fait office de secrétaire, demande ses points 4 et 5.
- Diane ? fait l’éducatrice en se tournant vers moi.
Je me racle la gorge, cherche mes mots. Je n’ai rien préparé. A quoi bon ? Je sais très bien pourquoi je demande mon point 4 : pour pouvoir sortir quand aucun point 7 n’est disponible.
- Je demande mon point 4 pour pouvoir proposer des activités culturelles, aller à la bibliothèque ou au cinéma, avec d’autres points 4. Pour pouvoir sortir sans être à charge d’un point 7, et apprendre à mieux connaître la ville et la région.
- C’est tout ?
- Oui. C’est tout.
- En quoi ce point pourrait-il t’aider dans ton projet d’abstinence ?
J’ai envie de dire « en rien ». Parce que, sincèrement, je ne vois pas en quoi sortir avec Aurélien et Béatrice plutôt qu’avec Frédéric ou Lambert m’aiderait dans mon « projet d’abstinence ». Mais je ne pousse pas la franchise – ou le masochisme – jusqu’à l’avouer à l’équipe.
- Il pourra m’aider parce qu’il m’obligera à organiser des sorties, à prendre des initiatives, à aller vers les autres pour leur proposer mes projets.
- Et ?
- Et rien d’autre.
- Tu n’as pas parlé de la coresponsabilité. Tu ne t’es pas engagée à dénoncer tout manquement au règlement qui pourrait avoir eu lieu durant la sortie, à toute difficulté qu’aurait pu connaître le groupe.
Non, je ne m’engagerai pas à « dénoncer » quoi que ce soit. Tant pis si ça dérange l’Equipe ou les coordinateurs.
- Nous sommes sur pied d’égalité lors de ces sorties. Il me semble que la coresponsabilité va de soi. Et je peux m’engager à faire part à l’Equipe des problèmes que pourraient rencontrer mes compagnons.
Les coordinateurs se concertent. Donnent un avis positif à ma demande. L’éducatrice les suit. J’ai mon point 4. Raoul le note sur sa fiche. Au tour du point 5, maintenant.
- Je demande mon point 5, afin de pouvoir aider mes compagnes de l’équipe des Bleues à assurer l’accueil et le téléphone.
Je n’ai rien d’autre à ajouter, et je ne vais pas user d’artifices pour obtenir un point auquel je ne tiens pas plus que ça. Que je ne demande, en fait, que pour pouvoir faire ma part du travail. Je ne mentirai pas. J’ai horreur de répondre au téléphone, et le faire au centre ne m’aidera aucunement dans mon abstinence. Pas plus que de passer des après-midi à accueillir les visiteurs des Résidents, et à remplir le registre des sorties. Ce qui, par contre, me serait plutôt agréable.
- Et en quoi ce point pourrait-il t’aider dans ton projet d’abstinence ?
- En rien.
- Pourquoi le demandes-tu, alors ?
- Pour pouvoir accomplir ma part de travail.
- Ce n’est pas la réponse que nous attendons, Diane.
- Je n’en ai pas d’autre à donner. Je pourrais mentir, mais je n’en ai pas envie.
Je pourrais prendre le règlement, lire ce qui se rapporte au point 5 et le déclamer devant la communauté, mais je ne le ferai pas. Tant pis. Je n’aurai pas mon point 5. Du moins…
- Tu as oublié de parler de la possibilité de devenir coordinatrice, qui est liée au point 5.
- Béatrice prend ses fonctions lundi. Ensuite, ce sera le tour de Gervaise. J’ai tout le temps de penser au poste de coordinatrice.
Et je ne veux pas devenir coordinatrice. Je ne suis pas ici pour ça. Je suis ici pour guérir, pas pour juger les autres. Autres qui, eux, ne se privent pas de me juger, moi.
- Nous ne te trouvons pas prête à avoir ton point 5. Nous te demandons de réfléchir à ce qu’il pourrait t’apporter. A toi. Pas à la Communauté. Pas aux Bleues. A toi.
C’est tout réfléchi. Mais je me tais. Je n’aurai pas mon point 5. Je suis vexée, mais rien de plus.
Non. Ce n’est pas vrai du tout. Je suis terriblement vexée. Et braquée dans mon orgueil. Je ne céderai pas. Je ne leur dirai pas ce qu’ils veulent entendre. C’est peut-être stupide. C’est sans doute infantile. Mais c’est comme ça.

Aurélien franchit la porte d’entrée. Je suis soulagée de le voir revenir. Mon côté mère-poule me rendait inquiète pour lui. Il ne devait pas faire grand-chose, certes. Seulement se rendre à la Maison communale, en compagnie de sa mère, pour mettre ses papiers en ordre. Mais j’étais inquiète quand même. J’avais tord. Il n’a rien consommé. Il est de retour. Et il va bien.
Pour l’instant.


133. Chapitre 28.2
(par lambertine, ajouté le 10/02/00 20:56)


- Tu es coordinateur des Verts.
- Hein ?
Aurélien laisse tomber son sac et regarde Célestin d'un air béat, paraissant ne pas avoir compris ses paroles. Quoi ? Lui ? Coordinateur ? Ce n’est pas possible. Il n'est pas prêt. Il n'a même pas son point 5.
- Ils te l'ont donné d'office. Avec le départ de Jean-Jacques, tu deviens le plus ancien des Verts. A part Hermann, mais Hermann est en phase de sortie, et en plus il est puni.
- Mais je ne sais pas comment faire, moi ! soupire le jeune homme. Et je n'ai pas envie d'être coordinateur. Je suis trop brouillon pour organiser les tâches correctement...
Brouillon, oui. Bordelique à l'extrême. Sans doute, aux yeux de l'Equipe, assumer des responsabilités d'organisateur ne pourrait que lui faire du bien. L'Equipe n'a pas tort sur tous les points.
- ... et jouer les gardes-chiourme, ce n'est pas vraiment mon truc. Tu me vois, moi, obligé de t'interpeller à la Staff ?
Célestin rit. Ou fait semblant. Difficile de savoir.
- Et l'inverse ? Tu me vois, moi, t'interpeller à la Staff ? Je ne suis arrivé qu'une semaine après toi. Je suis le prochain sur la liste. Du moins, je devrais l'être. Ca m'étonnerait fort qu'ils me fassent un jour un coup pareil. Ca a parfois des avantages, d’être un moins que rien.
Aurélien veut parler, s’abstient. Ils s’en vont vers le fumoir. Je prends la direction de la cuisine, accompagnée par Agnès.
- Pourquoi est-ce qu’il a dit ça ? me demande-t-elle. Et pourquoi est-ce qu’Aurélien n’est pas content ? Ca me plairait bien, à moi, d’être coordo.
- Il a dit ça parce que c’est vrai. Pas qu’il est un moins que rien, mais qu’on le considère comme tel ici. Tu n’es pas aveugle, quand même. Quant à Aurélien, si tu savais comme je le comprends !
Je le comprends, parce que l’Equipe l’a « nommé » non seulement sans lui demander son avis, mais surtout derrière son dos. Pour qu’il ne puisse pas s’exprimer. Pour qu’il ne puisse pas dire en quoi le poste de coordinateur le dérange. Je ne sais que trop bien ce que je ressentirais à sa place. Je ne suis pas ici pour diriger les autres. Je ne suis encore moins ici pour juger les autres. De quel droit ? Qui suis-je, pour pouvoir le faire ? Et une question commence à me tarauder : est-il possible, en trouvant les bons arguments à opposer à l’Equipe, de refuser de devenir coordinatrice ?
- Tu refuserais ? Vraiment ?
- Pourquoi pas ?
- Je ne sais pas. Je serais fière, moi, d’avoir des responsabilités. D’avoir la confiance de l’Equipe. De pouvoir m’impliquer dans le fonctionnement du Centre, et d’essayer d’aider les autres. Je crois que Célestin aussi, en serait heureux et fier.
- Il l’a dit lui-même : ça ne risque pas d’arriver. Et on peut très bien aider les autres sans être coordo. On peut essayer, du moins. Enfin, la situation ne risque pas de se présenter très vite, ni à toi, ni à moi.
Plutôt que la coordination, c’est le service à table qui nous attend. Le gratin de poisson-purée qui n’appartient qu’au Centre. Mauvais ? Non. Bon ? Non plus. Spécial, sans être étonnant. Unique. Notre Cure toute entière dans un plat en pyrex. Dans un plat impossible à laver ensuite en machine. Le gratin de poisson du Centre : le cauchemar de l’équipe vaisselle.
Après avoir servi les autres, je me sers moi-même, et je m’assieds entre Dominique et Damien. Dominique, qui n’est pas encore, selon l’Equipe et selon elle-même, prête à rentrer chez elle. Damien qui a déjà la tête ailleurs. Dehors. Damien, à la fois heureux de rentrer chez lui, et un brin craintif à l’idée de retrouver la maison familiale. La maison de son père. Son père. Qu’il craint, et qu’il admire. Dont il redoute le jugement. Dont il redoute le désamour. Dont il espère l’amour. Ou du moins l’affection. Son père qu’il ne veut plus décevoir.
- Pourquoi le décevrais-tu ? Tu fais ton possible et ta cure se passe bien.
- Je n’en sais rien. Je n’arrête pas de le décevoir depuis que j’ai atteint l’âge de raison. Je ne suis pas assez bon pour lui. Pas assez bon à l’école. Pas assez bon en sport. Pas assez…
- Arrête.
- Pourquoi ?
- Parce que tu étais très bon. Et à l’école, et, en sport. Il faudra bien qu’il comprenne un jour que tu n’es pas parfait.
- J’ai bu, je me suis drogué, et j’ai raté mes études. C’est bien plus que n’être pas parfait.
- Tu ne bois plus, tu ne drogues plus, et tu reprendras tes études en Septembre. Laisse-lui du temps, Damien. Le temps de comprendre que tu as changé. Que tu es redevenu toi-même.
Lui-même. Le garçon gentil et brillant, avide de bien faire. Trop avide de bien faire. Trop avide pour tenir le coup sans aide. Et sans amour. Sans l’amour de ce père trop exigeant, trop rigide. Et sans l’amour d’une femme.
- Tu sais bien qu’il t’aime. Tu l’as dit toi-même, dans ton Roman. Il ne t’a jamais laissé tomber.
- Il m’a fichu dehors quand même. Je devais l’avoir mérité.
- Mais tu t’es repris. Quant aux filles… tu es très séduisant, Damien.
Il secoue la tête, négativement. Il est persuadé du contraire. Il est moche, à ses yeux. Tellement moche qu’il n’ose pas se mettre en maillot de bain. Tellement moche qu’aucune fille ne posera jamais les yeux sur lui. Sauf pour se moquer de lui. Comme l’a fait Aurore.
- Aurore ne te méritait pas. Tu dois reprendre confiance en toi, Damien. Si j'avais l'âge de ma fille, ça ne me déplairait pas que tu me fasse la cour. Tu es mignon, et tu es sympa.
- Et j'aime Tolkien et la Fantasy. Ca n'intéresse pas trop les jeunes filles.
- Bien sûr que si. Pas toutes les jeunes filles, mais certaines d'entre elles. J'en connais.
- Des comme toi, avec trente ans de moins ?
- Des mieux que moi avec trente ans de moins.



134. Chapitre 28.3
(par lambertine, ajouté le 13/02/00 16:28)


Mieux que moi. Plus jeunes, mais aussi plus belles. Intelligentes. Sans taches.
Sans amertume.
Damien est amer, le nez dans son assiette à moitié vide, mais il mérite mieux qu'une compagne amère. Ou toxicomane. A moins qu'elle ne se shoote à la littérature de l'imaginaire. Ou au sport. Ou à la musique africaine. Peu importe. Il mérite une jeune fille bien, mais il a besoin d'une compagne solide. Pas d'une curiste en mal d'amour ou de reconnaissance. Pas d'une Agnès, sur qui j'évite de dévier la conversation.
- Susceptibles de plaire à mon père ?
- Pourquoi pas ?
Susceptibles aussi, j’en suis certaine, d’éloigner Damien du regard de se père omniprésent, même à distance, même dans son apparente indifférence. Œil de Dieu qui poursuit un Caïn vulnérable jusqu’au cœur de ce Centre où le garçon tente de se réapproprier sa vie. Père dominant, père intraitable, père obsédant autant qu’obsédé par la réussite de ses enfants. Damien n’était pas un enfant-roi. Il n’y a pas d’enfants-rois au Centre. Des enfants trop aimés, ou pas assez, des enfants aux parents indifférents, aveugles, ou au contraire omniprésents. Des enfants martyrs, parfois. Mais pas d’enfants-rois. Un enfant-roi ne tiendrait pas plus d’une heure sous la férule de l’Equipe. Damien la subit depuis près de trois mois.
- Il croit sans doute que je suis en vacances…
- Damien, il est sévère. Pas stupide. Je te comprends, tu sais. A ta place, je stresserais aussi. Mais essaie de faire confiance. S’il te plaît !
Il sourit. Il essaiera. Il me le promet. Comme Célestin me promet de ne pas faire de « conneries » ce week-end, sans préciser de quelles conneries il s’agit. Inutile. Je le sais bien. Très bien. Trop bien.

Le charriot du supermarché se remplit de sucreries, de chips, de tabac. Nous faisons, exceptionnellement en point 4, les commissions de nos cocuristes. Du chocolat. Des bonbons régressifs, des douceurs qui compensent le manque de drogue et la discipline rigoriste. De la pseudo-nourriture pour petits enfants. Des délices qui font grossir, raison pour laquelle je n’en achète pas pour moi-même. Pour laquelle je me contente, avec Marie-Line et Gervaise, de remplir le charriot métallique. Y a-t-il d’autres rayons, dans cette grande surface, que ceux consacrés aux confiseries, aux biscuits pour apéritifs, et au tabac ? Oui. Bien entendu. Mais nous les ignorons. Nous n’avons pas besoin de nous y rendre. Ils font partie d’un autre monde. D’un monde que nous avons quitté, auquel nous avons renoncé, pour mieux y retrouver notre place. Pour peut-être y retrouver une place. Rien n’est moins sûr. Que sont devenus Joe et Honoré, qui sont sortis par la grande porte ? Que sont devenus Pierrot, Delphine, Joffrey, et ceux qui se sont fait exclure ? Que sont devenus Stefano, et ceux qui comme lui ont choisi de quitter la cure ? Qui parmi eux a pu se réinsérer sans trop de séquelles ? Qui a été rattrapé par ses démons, par la déprime, la folie, la délinquance ? L’exclusion ? Le produit ? Ceux qui ont « réussi » s’en sortent-ils mieux que ceux qui ont échoué ? Les questions que je me pose sont elles légitimes ? Ne devrais-je pas faire confiance à l’Equipe, qui est censée s’occuper de nous, et avoir les meilleurs résultats du pays ? Ne devrais-je pas me concentrer sur mon cas à moi, garder mes forces et mes questions pour moi-même, et ne pas m’interroger sur les autres ? Ne devrais-je pas croire de toutes mes forces que je peux m’en sortir ? Que nous le pouvons tous ? Ne devrais-je pas, ou alors est-ce un leurre ? Ne sommes-nous au centre qu’en sursis ? Qu’entre deux rives infernales ? Ne sommes nous pas tous des causes perdues ? Notre raison d’être au Centre n’est-il pas le Centre lui-même ?
Sommes-nous encore des êtres humains ?
Suis-je encore un être humain ?
La caissière ne paraît pas irritées par les nombreux comptes séparés demandés par ces clientes pas comme les autres. Je suppose qu’elle en a l’habitude. Les clients qui nous suivent n’ont pas cette patience. Ils s’irritent, s’énervent. Ils savent d’où nous venons, et nous méprisent pour ça. Du moins je le suppose. Manque de confiance en moi ? Ou lucidité morbide ? Sans doute les deux.

Nous distribuons les commandes, rendons la monnaie. Le Père Noël fait sa tournée, même si les enfants pas sages ont payé eux-mêmes leurs cadeaux. Un peu de douceur dans un monde de brutes. Un peu de plaisir au cœur des privations. Je rejoins l’équipe cuisine. Pas vraiment de gourmandises pour le repas. De la charcuterie, des tartines et des restes. Et de la mayonnaise. L’aliment le plus consommé au Centre. Que ferions-nous ici, sans le réconfort de la mayonnaise ? Je me demande quelle est la quantité moyenne de cette crasse consommée en moyenne par individu au cours de sa cure. Énorme, ça c’est certain. Les curistes en assaisonnent tout et n’importe quoi. Jusqu’au couscous, et aux pâtes bolognaise. Un jour viendra où l’un d’entre eux en agrémentera sa tartine de Nutella du matin. Mais ce soir, nous servons de la charcuterie et, mon Dieu, la charcuterie-mayonnaise ne forment pas une combinaison trop iconoclaste.


135. Chapitre 28.4
(par lambertine, ajouté le 16/02/00 20:32)


Le café aussi, est un aliment compensatoire. Je ne m’en prive pas. Je devrais, sans doute, vu ma nervosité congénitale. Mon stoïcisme a des limites, pour autant, d’ailleurs, qu’il existe. Je me sers un verre au percolateur et, comme il fait beau et doux pour la saison, vais m’asseoir sur un des bancs du fumoir. Plus la saison avance, plus cet endroit devient le lieu de relâche de mes compagnons, presque tous accros à la cigarette. L’odeur du tabac ne me dérange pas. Elle ne m’a jamais dérangée, sauf dans les ascenseurs, et sur les vêtements de mon fils au retour de guindaille. Au Centre, elle réconforte. Elle n’est présente que dans les moments de calme, de liberté. Elle accompagne les conversations privées, les jeux, les potins. Elle éloigne pour quelques instants les psychothérapies et les confessions publiques. Elle prête aux confidences. Fumer tue, dit-on. Fumer crée des liens, aussi. Devant les portes des restaurants non-fumeurs. Dans les couloirs des universités. Dans les jardins des grands-parents prêtant leurs maisons pour des rencontres officiellement dédiées au Professeur Tolkien. Au Centre également. Le Centre a beau être un endroit hors du monde et du temps, les hommes y restent des hommes comme les autres. Ou presque.
Jean-Marc est un homme comme les autres. Ou presque.
Jean-Marc tient son verre des deux mains, les yeux perdus dans le liquide noir. Il vient de parler à sa femme, au téléphone. Il se pose des questions. Plus pratiques que psychologiques. Un divorce n’est pas une sinécure, et les dispositions matérielles peuvent s’avérer une foire d’empoigne. Le rachat de l’ancien domicile par celle qui espère se voir attribuer la garde exclusive des enfants, le montant de la pension alimentaire et ses modalités de paiement, le caricatural partage des biens meubles, jusqu’aux petites cuillers en argent. Jean-Marc est tracassé, pose des questions auxquelles Philippe tente de répondre, tant bien que mal. Il a beau être juriste, il n’est pas spécialiste des affaires familiales. J’écoute, en silence, préparant dans ma tête mon propre divorce. Notre ruine m’évite les difficultés liées au partage des biens, puisqu’il n’en reste plus rien, et la pension alimentaire que je peux espérer doit se monter à zéro Euros par mois. Mais les questions pratiques dont discutent les deux hommes ne sont-elles pas pour Jean-Marc le prétexte à en éluder d’autres, plus importantes, plus douloureuses ? Comment en est-il arrivé là ? Comment en suis-je arrivée là ? Je ne suis pas Jean-Marc. Je n’éprouve plus pour mon ancien époux l’amour qu’il éprouve encore pour Hélène. Mais nous avons en commun l’échec de notre mariage, et la mort de nos illusions. Non seulement la perte d’un couple, mais la perte d’un rêve. Pire : la perte d’une ambition. L’ambition de construire, contre vents et marées, contre les tentations du monde, un amour éternel. Une famille parfaite. Un édifice qui défie le temps. Mais le temps, le monde, la vie ont eu raison de notre idéal. Les épreuves n’ont pas resserré les liens du mariage. Elles les ont érodés. Elles les ont tranchés. Chacun a fini par partir de son côté, avec pour tout bagage ses illusions perdues.
Pourtant, contrairement à Jean-Marc, il me reste l’essentiel. Mes enfants. Ma plus belle réussite. Le meilleur de moi-même. Mes enfants, qui m’appellent chaque soir. Mes enfants, qui me rendent visite chaque dimanche. Mes enfants, qui ne me méprisent pas, qui ne me rejettent pas, malgré mes échecs, malgré ma déchéance. Au contraire de ceux de mon cocuriste, adolescents qui refusent tout contact avec leur père. Parce qu’ils sont plus jeunes que les miens ? Moins de deux ans séparent son aîné de mon benjamin. Deux ans font-ils tant de différence ? Aurélien ne me crachait pas au visage, il y a deux ans. Pas plus qu’il ne refusait de voir son père, quand il en avait l’occasion. Normal ? Pas normal ? Quand les parents se séparent, les enfants doivent-ils prendre parti ? Les enfants doivent-ils choisir leur camp dans ces guerres qui ne les concernent que trop ? Ceux de Jean-Marc l’ont fait. Ils avaient leurs raisons, du moins je le suppose. Et leur père le suppose aussi, même s’il ne comprend pas. Même s’il n’accepte pas. Les torts ne sont pas que siens. Hélène n’est pas parfaite.
Et pourtant, hélas pour lui, il l’aime encore. Le deuil de l’amour, le deuil des illusions, est pénible pour tout le monde.
A nos côtés, Ben frissonne. Je ne peux m’empêcher de le gourmander. De jouer les mère-poule.
- Tu devrais mettre un pull. Le printemps commence à peine.
Il sourit, secoue ses cheveux bouclés. Bizarrement, m’obéit. Revient après quelques minutes, un sachet de bonbons à la main. Il en présente à chacun d e nous. J’en prends un. Ça lui fait plaisir, et ça me fait plaisir.
Je souris, moi aussi, à cet enfant perdu qui vaut bien des garçons comme il faut.


136. Le Roman d'Agnès. 1 . Fille unique
(par lambertine, ajouté le 17/02/00 21:39)


Je m’appelle Agnès. 30 ans. Mariée. Deux enfants.

Je suis née à la campagne. Je n’ai ni frère, ni sœur. Ni cousin, ni cousine. Mes parents, comme moi, sont enfants uniques. J’ai grandi dans une grande maison, auprès d’une mère au foyer, et d’un père employé, syndicaliste et politicien. Je n’ai jamais manqué de rien, ni d’amour, ni d’argent. Ni même de liberté. J’ai passé mon enfance entre la maison familiale, celles de mes grands-parents, l’école du village, et le manège. J’étais une petite fille heureuse.

Le plus beau jour de ma vie fut sans doute celui de mon dixième anniversaire. Ce jour-là, j’ai reçu le plus beau cadeau du monde. Sylvie. Ma jument. Ma jument à moi. Ma jument à moi toute seule. Ma complice. Ma meilleure amie. J’ai connu avec elle des moments inoubliables. Nous nous sommes promenées pendant des heures, pendant des jours, dans les champs, dans les prairies, sur les routes de la région. Nous avons participé à des compétitions sportives. J’ai appris à dessiner, pour pouvoir la dessiner. J’ai appris à écrire, pour pouvoir la décrire. Je l’ai aimée, passionnément.

J’avais des copains. Aussi libres que moi, même s’ils étaient moins riches. Des gamins du village. Des garnements, avec qui je faisais des bêtises. De grosses bêtises, parfois. C’est en leur compagnie que j’ai fait mon premier coma éthylique, dans un chalet que mes grands-parents maternels possédaient au bord de l’eau. Personne ne me l’a jamais reproché.

J'ai grandi, comme tout le monde, au milieu des miens, et sans soucis particuliers.

J'ai grandi, et j'ai rencontré Aymeric.
Qui a dit que les amours d'enfance n'étaient que feu de paille ?


137. Intermède. Le Chewbacca-garou
(par lambertine, ajouté le 20/02/00 23:29)


Nous sommes dans un vaisseau. Un vaisseau spatial. Seuls au milieu de l'Univers. Seuls dans un endroit clos. Seuls. Pas de jour. Pas de nuit. Mais la lumière des néons. Et le noir absolu quand le commandant décide que nous devons dormir... Dormir... Dormir...
- Tous ?
- Ben oui, tous. Pourquoi ?
- Qui dirige le vaisseau, alors ?
- Le pilote automatique.
- Et si...
- Et si rien. Tout le monde dort.Fermez les yeux. Vous dormez.
Tout le monde dort, et Cupidon s'éveille. Il désigne les Amoureux. Qui ouvrent les yeux et se reconnaissent. Avant de se rendormir.
Un informaticien-voyant se trouve à bort du vaisseau. Il se méfie. Un des membres d'équipage est un assassin en puissance. Il en est sûr. mais qui. Qui ? Il se lève en silence, se dirige vers la salle des commandes et l'ordinateur de bord...
- Dans le noir ?
- Oui, dans le noir.
- Il n'y a qu'un ordinateur, à bord ?
- Tais-toi, Dominique !
L'informaticien consulte la fiche d'un des astronautes. Est-il un Chewbacca-garou ?
La voyante désigne Hervé dont je montre la carte à Philippe.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Rien, Hervé, rien. tais-toi. Ca fait partie du jeu.
- Mais... ?
- Tais-toi, on te dit...
Les Chewbacca-garous se réveillent. Les Chewbacca-garous ouvrent les yeux, ils quittent leur cabine. Ils ont faim. Très faim. Ils veulent du sang. Beaucoup de sang. Ils en ont besoin. Les Chewbacca-garous attaquent leur victime.
Agnès et Dominique se concertent en silence, désignent Gabriel.
Béatrice les observe entre ses doigts faiblement écartés.
Les Chewbacca-garous déchiquettent leur victime, lui arrachent les tripes, se pourlèchent les babines dans son sang. La cabine du malheureux a des airs d'abattoirs.
Le médecin-sorcier de bord ressucitera-t-il la victime ? Ben fronce les sourcils, fait "non" de la tête. Tuera-t-il quelqu'un d'autre ? Il hoche la tête positivement et désigne Jean-Marc.
Le commandant de bord se réveille l'équipage. Les lumières s'allument. Gabriel manque à l'appel. Ainsi donc, un assassin rôde à bord. Parce qu'il ne peut être qu'à bord.
- Jean-Marc, tu es mort !
Il retourne sa carte. Il est le Chasseur, et tue Marie-Line.
L'équipage se réunit en conseil. L'assassin risque de récidiver. Il faut le démasquer. Ils s'occuperont plus tard de la victime.

- Philippe, c'est toi.
- Moi ? mais je ne suis qu'un simple astronaute.
- Je suis sûr que c'est toi.
- Je parierai pour Hervé. Il a un drôle d'air.
- J'ai pas un drôle d'air.
- Bien sûr que si. Je dirais... toi, et Dominique.
- J'ai pas un drôle d'air. Je suis pas un loup-garou.
- Un Chewbacca-garou.
- M'en fous. Ca n'existe pas et j'ai pas un drôle d'air, j'ai dit.
- Je parie sur Béatrice.
- Naaannnn.... Béatrice est toute gentille. Philippe a une tête de psychopathe.
- C'est parce que Diane l'a touché avec ses nichons en tournant autour de nous.
Mes nichons ? Qu'est-ce qu'il raconte ?
Suis-je à la maternelle pour entendre ces réactions de potaches ?
- Non. Il a une sale tête. Il se méfie. Je suis sûre qu'il est un loup-garou.
- Ne serait-ce pas plutôt toi ? J'ai senti que tu bougeais, tout à l'heure...
- C'est même pas vrai.
- C'est Hervé. J'en suis sûre.
- C'est pas moi, et je joue plus.
Il quitte la table en faisant tomber sa chaise.
- Il va se faire saquer !
- Je vais le chercher.
- Reste ici, sinon tu vas te faire saquer aussi. Alors, qui vote pour Philippe ?
Je compte les mains levées. Philippe est désigné comme loup-garou, et éliminé. Il abat sa carte.
- Raté. J'étais la voyante.
Nous sommes partis pour un second tour. Au loin, nous entendons Josyane se fâcher sur Hervé.





138. Chapitre 29.1
(par lambertine, ajouté le 21/02/00 22:53)


- Comment ça s’est passé ? Le Loup-garou, je veux dire ?
- Bien. Enfin, je crois. Demande aux autres.
- Ca ne t’a pas dérangé, d’animer à ma place ?
- Non. Pas du tout. Au contraire !

- J’ai pas fait de bêtises !
- J’en étais sûre.
- Même pas vrai ! Tu guettais notre retour. Ne me dis pas le contraire.

- Les Suisses ont inventé le soda au cannabis.
- Tu racontes des cracks.
- Non. Je te jure. J’en ai vu chez mon frère.
- T’en as pas bu, j’espère !
- Penses-tu ! Je ne suis pas stupide.

- Elle a dit quoi, ta femme ?
-Rien.
- Mais à part ça ?
- Rien, je te dis. Elle tire la tête. Elle tire toujours la tête.

- Jamais j’oserai.
- Rentrer en week-end ? C’est pas si dur, tu sais.
- Je rechute, si je sors.
- Mais non, Ben. Tu dis des conneries. J’y suis bien arrivé, moi.
- Toi, c’est pas pareil. Tu es plus fort que moi.
- Ca m’étonnerait. Un peu plus prêt, c’est tout. Je suis quand même clean depuis sept mois.

- Tu as de la visite, tout à l’heure ?
-Mon fils.
- Aurélien ?
- Oui.
- Tu as de la chance. Moi, personne ne vient jamais me voir.

- Tu as passé un bon week-end ? Et ton père ?
- Il a été plutôt cool.
- On te l’avait bien dit.
- Oui. Je sais. J’avais peur quand même. Mais ça s’est bien passé. Il a hâte que je sorte d’ici. Que je reprenne mes études.

- Qui a préparé l’apéro ?
-Ben. Et Baptiste, je crois.
- Fameux !
- Il est doué, le gamin.
- Plus que doué.

- Tu viens ?
- Qu’est-ce que tu veux, Hervé ?
- Viens. On va jouer aux échecs avec Jacob.
- C’est interdit. Tu le sais bien. Pas pendant l’apéro du dimanche.
- C’est pas grave. Viens quand même.
- Tu vas te faire engueuler.
- Je me fais toujours engueuler. Même quand je suis gentil. Je sais pas pourquoi.

- Ca ne va pas ?
-Si.
-Qu’est-ce que tu as ?
- Rien.
- C’est le mariage qui te tracasse ?
-Non.

-Ca te dis, un tour en VTT, cet aprem’ ?
- Pourquoi pas ?
- On pourrait aller à la carrière…
- … et descendre vers le lac…
- Gabriel pourrait nous accompagner. Il m’a dit l’autre jour qu’il aimerait essayer.
- OK. Tu lui demandes ?

- Super, ce jus !
- Qu’est-ce qu’on mange ?
- Steack frites. C’est dimanche, non ?
- C’est dimanche.


139. Chapitre 29.2
(par lambertine, ajouté le 23/02/00 00:44)


Aurélien discute avec Aurélien. Je les regarde de lion, mon fils blond, mon cocuriste brun. Mignons. Intelligents. Ils rient. De quoi ? Je n’en sais rien. Je remplis une tasse de café que j’apporte à mon rejeton. Il me remercie, me rejoins quelques minutes plus tard. Me demande des nouvelles de Dominique. Je réponds, évasive. Je n’ai pas envie de lui dire que mes relations avec la petite ouvrière ne sont pas très bonnes. Lui, l’aime bien. L’admire, aussi. Parce qu’elle se bat, qu’elle tient le coup malgré sa solitude. Il a sans doute raison. Qui aurait parié un centime sur les chances de réussite de Dominique lors de son arrivée ici ? Personne, je crois. Et elle est toujours là, avec la ferme intention de mener sa cure à bien. Plus ferme que la mienne, à n’en pas douter. Elle possède une foi qui me manque, et que je tente de simuler devant mes enfants. Devant Aurélien que j’accompagne en ville, « manger un morceau ».
- Tu as bonne mine, me dit-il. Tout se passe bien ?
- Oui.
Je ne vois pas que lui répondre d’autre. Je lui raconte les potins des derniers jours. J’évite les sujets qui pourraient l’inquiéter. Laura, sa folie et son renvoi. Les insinuations de la psychologue. Mon irritation croissante face à l’injustice. Je lui promets d’être sage. Je ne sais pas s’il me croit. Mais il fait semblant. Plutôt bien. Mes enfants sont de bons comédiens, même si Aurélien n’est pas professionnel.
- Je sors avec Madeleine.
- Madeleine ?
- Oui.
- « La » Madeleine ?
Elle était sa petite amie lorsqu’il avait treize ans. Elle l’est redevenue deux ans plus tard. A l’époque, je lui avais prédit qu’il finirait par l’épouser, un jour ou l’autre.
- Oui, mais ne te mets pas des idées en tête, hein ! Je n’ai pas dit que j’étais amoureux.
Il prend un air blasé. Il ne croit pas à l’amour, bien sûr. Il est au-dessus de tout ça.
Mais il sort avec Madeleine. Mon petit dernier, mon bébé, a une petite amie. Je devrais me sentir vieille, dépossédée de mon enfant. Mais non. Je suis contente pour lui. C’est tout. Les oisillons sont faits pour quitter le nid, pas pour végéter dans les jupes de leur mère.
Même si Aurélien n’est encore qu’un petit garçon, à mes yeux.
Il engloutit une planche. Un café. Nous nous promenons dans les rues de la ville. Nous croisons, comme il se doit, des curistes en goguette. Agnès et sa tribu. Marcello et ses enfants. Philippe, son frère et son chien. Plus l’un ou l’autre parmi les membres de l’Equipe. La ville n’est pas grande. Elle est même trop petite. Et trop loin de tout. L’après-midi est trop court. Le temps passe trop vite. Aurélien doit repartir. Reprendre le bus, puis le train, pour retrouver sa vie, ses études et sa chérie. Loin. Trop loin…
Il repart, et je signe le registre des sorties… des entrées. Je me dirige vers la cuisine, et veut me servir un café au passage.
- Je t’ai déjà dit que ça ne te valais rien, entends-je, tandis qu’on me prend la tasse des mains.
- Et moi, je crois t’avoir déjà dit de te mêler de ce qui te regarde.
- Je me mêle de ce qui me regarde. J’ai pas envie que tu sois encore à cran.
Célestin bâille à gorge déployée. Le café ne me vaut peut-être rien, mais lui ferait bien d’en avaler une tasse ou deux, s’il ne veut pas s’endormir pendant le temps salon.
- Et puis quoi encore ? Tu veux que je pète les plombs ? C’est du tord-boyau, ce truc.
- Tu as l’air crevé.
Il sourit, espiègle.
- Je suis sorti hier soir. Avec Clothilde. Mais j’ai rien pris, tu sais. Ils ont fumé devant moi, mais j’y ai pas touché. Parole de scout.
- Parce que tu es scout, toi ?
- Je l’ai été. Enfin, louveteau surtout. Et j’ai pas fait de connerie. J’ai réussi l’épreuve.
Fier comme Artaban, le gamin. Moi aussi, je suis fière de lui, même si j’ai envie de l’enguirlander vite fait. Quelle idée, de sortir avec son ex-copine en compagnie de toxicomanes pas ex du tout.
- C’était de la beuh. Tout le monde fume de la beuh. Ton fils aussi, fume de la beuh. Et ce n’est pas difficile, pour moi, de dire non à ça. Ce sera bien plus difficile Jeudi.



140. Chapitre 29.3
(par lambertine, ajouté le 25/02/00 14:33)


- Jeudi ? Qu'est-ce qui se passe, Jeudi ? Et pourquoi prétends-tu que mon fils fume de la beuh ? Et lequel de mes fils, d'abord ?
Célestin fait preuve une capacité rare à passer de la désinvolture intégrale au sérieux le plus absolu. Plus aucune espièglerie dans ses yeux, plus aucune joie dans sa voix lorsqu'il me répond. De la gravité. Adulte.
- Aurélien. Et tu le sais très bien. Ne me dis pas le contraire. Pas toi. Tu as des tas de défauts, mais tu n'es pas de ces mères qui se voilent la face.
- Je le sais très bien, oui. Mais comment peux-tu le savoir, toi ?
- Je le vois. J'ai dealé, tu sais. Les clients potentiels, je les repère. Tes enfants fument tous les trois. Enfin, ont fumé. Florentine a arrêté quand elle a eu le petit.
- Exact.
Le moyen de dire autre chose, puisque c'est vrai.
- J'ai pas trop peur pour Frédéric, tant qu'il va bien. Mais Aurélien... je vois les gens, Diane. J'aime pas trop ça, mais je suis fait ainsi.
- Sorcier ?
Il n'est pas vexé du terme, cette fois. Il hausse les épaules.
- Si tu veux. Fais attention. Ton fils, c'est un chic type, mais il ne faut pas qu'il aille plus loin. Qu'il essaie autre chose. Qu'il croie pouvoir gérer. On croit toujours ça, au début. Mais on peut pas.
- Tu veux me faire peur, là ?
Et même s'il ne le veut pas, il y a réussi.
- Non. Aurélien va bien, et il ne fera pas de conneries cette semaine. Mais parle-lui, le week-end prochain. Tu es importante pour lui. Il t'écoutera. Je sais qu'il a envie de goûter, d'essayer. Je sais qu'il croit pouvoir gérer. Dis lui qu'on ne peut pas gérer. Personne ne peut. Enfin, si, l'alcool ou la beuh, on peut, mais... Pas les crasses. Dis-lui.
- Je lui dirai que tu m'as dit de lui parler.
- Je ne suis pas une référence. Juste un toxicomane.
- Abstinent. Depuis sept mois.
- Mais pour combien de temps Diane ? Je ne sais pas si je tiendrai, jeudi.
- Qu'est-ce qui se passe, Jeudi ? De quoi as-tu peur, Célestin ?
Il élude la question, me présente ses excuses. Il sait qu'il m'a fait peur, et s'en veut, sans regretter pourtant sa mise en garde.
- Je ne pouvais pas faire autrement. Je ne veux pas qu'Aurélien devienne comme moi.
Je ne veux pas qu'Aurélien devienne comme lui, moi non plus. Je ne veux pas qu'il devienne esclave d'un poison quelconque. Parce qu'il est mon fils, mon petit garçon, et que je l'aime. Je ne veux pas qu'il succombe aux attraits des paradis artificiels, parce que je sais trop bien ce qu'est la dépendance. Et que je suis une mère, comme toutes les les mères, ou presque. J'ai peur, maintenant, mais je n'en veux pas à Célestin de m'avoir parlé. Je sais qu'il a raison. Je ne comprends pas comment il a pu le deviner, mais je sais qu'il a raison. Je le sais que certains des amis d'Aurélien consomment autre chose que de l'herbe. Je sais qu'il a envie d'essayer. Je sais qu'il croit, comme dit Célestin, pouvoir "gérer".
Et je sais que je ne lui ai pas toujours montré le bon exemple.
Je ne doute pas de mon fils. Je lui fais confiance. Il est intelligent. Et raisonnable. Et il me parle, aussi, comme je lui parle, moi.
- Et ça, c'est important. Si tu savais comme c'est important !

- Communautaire !
Nous sommes Lundi, il est 9 heures à peine. Nous n'avons pas fini nos tâches du matin, et déjà nous sommes convoqués par l'Equipe.
- Nous sommes au regret de devoir vous annoncer l'exclusion de Claude.
Claude ?
Claude !
Je connais très peu Claude. Je sais qu'il a la quarantaine, qu'il est restaurateur... et qu'il devait terminer sa cure vendredi. Qu'il lui restait quatre jour à passer au Centre. Quatre jours. Quatre !
- Il n'en restait que cinq à Joffrey, souviens-toi, me murmure Damien à l'oreille.
Damien impose le silence à l'assemblée parcourue de murmures incrédule, et reprend ses explications. Un Résident, qu'il félicite pour son courage, sa droiture et sa fidélité à la philosophie du Centre a remarqué qu'à son retour de la librairie Claude, chargé d'aller chercher les journaux du jour, sentait l'alcool.
- Il a commencé par nier. Il a fini par reconnaître les faits. Il a rechuté, ne l'a pas avoué spontanément, et, de ce fait, est exclu. Il aura quitté le Centre avant la fin de cette réunion.


141. Chapitre 29.3
(par lambertine, ajouté le 26/02/00 16:20)


Camille impose le silence à l'assemblée parcourue de murmures incrédule, et reprend ses explications. Un Résident, qu'il félicite pour son courage, sa droiture et sa fidélité à la philosophie du Centre a remarqué qu'à son retour de la librairie Claude, chargé d'aller chercher les journaux du jour, sentait l'alcool.
- Il a commencé par nier. Il a fini par reconnaître les faits. Il a rechuté, ne l'a pas avoué spontanément, et, de ce fait, est exclu. Il aura quitté le Centre avant la fin de cette réunion.
L’éducateur en chef nous rappelle le règlement, insiste sur le fait qu’il nous est interdit de voir Claude, ou même d’essayer. Il félicite Hubert pour son esprit d’équipe et son intégrité. Nous demande si nous avons des questions. Ou des ressentis à communiquer.
Je n’ai pas de question à poser, et je garde mes ressentis pour moi. Claude m’est quasiment inconnu, même si nous partagions la même vie depuis près de deux mois. Il a toujours donné l’image d’un curiste exemplaire. Toujours calme, posé, actif en réunion. Respectueux du règlement. Jamais sanctionné. Il a passé dans ces murs plus de la moitié d’une année, plusieurs mois de sa vie loin des siens, à obéir à l’Equipe, à se soumettre aux règles, à vivre comme un écolier pensionnaire. Il a exposé ses sentiments, dévoilé son intimité, raconté son histoire par le menu. Il a abandonné tout amour-propre, comme on le lui a demandé. Et pourquoi ? Pour rien. Pour succomber après autant d’efforts à une flasque de whisky pas même exposée dans une librairie de province, à l’heure du petit déjeuner. C’est absurde. Cela n’a pas de sens. A la limite, je peux comprendre la rechute de Joffrey et de ses compagnons. Jeunes, en groupe, dans un endroit festif, j’arrive à admettre qu’ils aient succombé à la tentation. Mais où était la tentation pour Claude ? Où était-elle, sinon en lui-même ? Après sept mois ! Sept mois inutiles. Sept mois vains. Sept mois inféconds, inefficaces. Une cure inefficace, sans intérêt.
- Il avait des problèmes familiaux.
- Il n’allait pas bien ces derniers jours. Nous aurions du le voir.
Dominique culpabilise. Gervaise aussi. Pas moi. Non seulement parce que Claude n’a jamais fait partie de mes proches, mais parce que j’estime que les professionnels auraient dû être les premiers à s’apercevoir de son malaise. Qu’ils auraient dû l’aider, le prendre en main, sinon le prendre en charge. La rechute tardive de Claude est un échec. Pour lui-même, certes, mais aussi pour l’Equipe.
- Ce n’est pas une raison pour rechuter.
- Toute rechute est une trahison. Claude a été déloyal envers nous tous.
Il a surtout été déloyal envers lui-même, et les efforts accomplis durant sa cure.
- Il aurait dû pouvoir affronter les épreuves sans boire. C’est pour apprendre ça que nous sommes ici.
- Il a agi comme un lâche.
Il a agi comme nous l’aurions tous fait, avant. Comme nous l’avons tous fait dans le monde extérieur. Claude est comme nous. Comme nous l’avons été. Tel que nous l’avons été.
Tels que nous le sommes encore ?
J’ai peur. Peur d’être ici pour rien. Peur que ma cure ne m’aide pas à changer, à devenir plus forte, à devenir meilleure. Pourquoi l’Equipe aurait-elle avec moi, qui doute un peu plus chaque jour, plus de succès qu’avec Claude, qui la portait au pinacle ? J’ai peur, et je suis dégoûtée. Je vogue vers l’absurdie. Je m’en rapproche chaque jour.

- J’ai aidé Maman à préparer le repas. Nous avons dîné. Ensuite, j’ai accompagné mon ami Alexis au cours de djembé. J’y ai rencontré des gens sympa. Ca m’a beaucoup plu.
- Tu leur as dit que tu étais toxicomane ?
- Non. Pourquoi ? Il n’y avait que des softs à boire, et rien à fumer, pas même du tabac.
- Tu comptes retourner à ces cours de djembé ?
- Oui. J’ai beaucoup aimé. C’était distrayant, agréable, et ça m’a permis d’extérioriser mes émotions par le rythme.
- La prochaine fois, dis à tes nouveaux amis que tu es toxicomane.
Damien soupire, accepte. L’éducatrice lui demande de s’engager. Il le fait, à contrecœur, sans vraiment comprendre pourquoi.
- Se présenter comme un toxicomane, c’est se reconnaître comme un toxicomane. Se reconnaître comme un toxicomane, c’est reconnaître sa faiblesse. Reconnaître sa faiblesse, c’est indispensable pour lutter contre elle. Continue, Damien.
Il raconte la suite de sa journée. Un jus de pomme dans un bar en compagnie d’Alexis. Un repas de famille. Une discussion franche avec son papa. Trois heures de transports en commun pour revenir au Centre.
- Tu as éprouvé des difficultés particulières ?
- Non. Pas vraiment. Tout s’est bien passé.
- Tu as des pistes pour le prochain week-end, à part avouer ta toxicomanie à tes nouveaux amis ?
- Rencontrer le directeur de l’Ecole normale. Je dois commencer à préparer mon avenir.

Frédéric parle d’une voix monocorde. Tout ne s’est pas aussi bien passé pour lui que pour son camarade.



142. Chapitre 29.5
(par lambertine, ajouté le 27/02/00 00:28)


Frédéric parle d’une voix monocorde. Tout ne s’est pas aussi bien passé pour lui que pour son camarade.
- J’ai passé la soirée chez mon frère. J’ai longtemps joué avec la petite, puis nous avons regardé la télévision. Mon frère a bu une boisson au cannabis, qu’il avait ramenée de Suisse. Ca m’a mis mal à l’aise. Je le lui ai dit, et il a rigolé. Puis, j’ai été dormir chez Maman. J’ai fait la grasse matinée. J’ai été acheter du pain, et un gâteau pendant que Maman préparait le dîner. Elle a voulu mettre les petits plats dans les grands parce que j’étais là. Elle a débouché du champagne, sans penser à mal. J’ai du quitter la pièce. Je suis allé jouer sur l’ordinateur, jusqu’à ce qu’ils aient terminé de prendre l’apéritif.
Il continue à raconter : courses en ville, cinéma, retour au Centre le dimanche matin.
- Que pensez-vous de ce week-end ? demande l’éducatrice, dès que le jeune homme a terminé son récit.
- Une boisson au cannabis ? Ca existe ?
- Il est dingue, ton frère. Et ta mère n’est pas très intelligente non plus.
- Elle aurait dû penser…
Frédéric veut interrompre, visiblement pour prendre la défense de sa mère. L’éducatrice l’en empêche. Il n’a pas droit à la parole, pour l’instant.
- Ce n’est pas normal, enchaîne Gervaise, que ta famille réagisse comme ça, sans le moindre respect pour toi et pour ta cure. Ils devraient se rendre compte à quel point c’est dur de rester abstinent, de dire non, et ne pas te tenter.
- Mais il sera tenté un jour ou l’autre. On sera tous tentés un jour ou l’autre.
- Ce n’est pas le problème, Célestin.
- Un peu quand même. Il a été tenté, et il a dit « non ». Et c’est bien, me semble-t-il.
- Je crois qu’il a raison, renchérit Béatrice. Il m’arrive à moi aussi…
- Toi, fait l’éducatrice, tu bois par procuration en servant le vin à ton mari. Frédéric, il n’est pas question que, lors de ton prochain week-end, tes proches te mettent à nouveau en situation de malaise. Il n’est pas question que tu les laisse servir de l’alcool, ou tout autre produit, devant toi. Tu vas t’engager à demander à ta famille de ne plus boire en ta présence. Tu dois apprendre à te faire respecter des tiens. Si tu n’y arrive pas, tu rechuteras. Bon. Célestin, à toi. Tu as parlé de ton week-end à d’autres résidents ?
- Un peu, reconnaît-il, sans enthousiasme particulier.
- Bien. Pouvez-vous me dire ce que vous savez du week-end de notre jeune compagnon ?
Chacun y va de son ais. Peu d’informations, en fait. Mais une belle unanimité pour dire que la sortie du jeune garçon s’est bien passée, sans plus.
- Et toi, Diane, que peux-tu en dire ?
- Moi ?
Je pourrais répondre que je ne m’attendais pas à être interrogée, mais ce serait un mensonge.


143. Chapitre 29.6
(par lambertine, ajouté le 28/02/00 00:26)


Je pourrais aussi ne pas répondre, mais à quoi bon ?
- Je crois qu’il a passé un bon week-end. Il a vu sa famille, sa nièce, et son ancienne petite amie. Et il est revenu, sans avoir rechuté.
- Il aurait dû rechuter, d’après toi ?
- Il n’aurait pas été le premier. Mais il ne l’a pas fait.
- Tu en es sûre ?
La question me prend de court. Sûre ? Evidemment que j’en suis sûre. Pourquoi me demande-t-elle ça ? Je fais semblant de répondre avec assurance.
- Oui.
J’observe rapidement les autres. Ils ont tous baissé les yeux. Tous, sauf Béatrice. Et Célestin, qui semble se raccrocher à mon regard…
- Oui. Pourquoi ? Je devrais en douter ?
… mon regard qui fusille l’éducatrice, qui ne me vois pas, ou en donne l’impression, tête baissée sur ses feuilles de notes.
- Je ne sais pas. On verra. Raconte, Célestin.
Ce qu’il fait. Calmement. Il parle de son retour en bus. Des courses en compagnie de sa mère. De la préparation du souper. D’une soirée calme devant la télévision. D’une grasse matinée…
- Décidément, c’est une manie chez vous. Vous n’avez donc rien d’autre à faire, durant vos week-ends ?
- Ici, on ne peut pas, répond naïvement le jeune garçon.
- Vos sorties ne sont pas des vacances. Elles font partie intégrante de la cure. Elles doivent servir à préparer votre vie future. Votre vie d’abstinents. Pas à paresser au lit. Bon, continue.
- J’espère bien pouvoir de temps en temps paresser au lit, quand je serai sorti d’ici.
- Abstiens-toi de ce genre de remarques. Et continue, j’ai dit.
Il lève les yeux au ciel, tente de maîtriser un agacement qui transparaît dans sa voix.
- J’ai préparé le dîner. Ma sœur est venue avec Dolorès. Dolorès, c’est sa fille. On a mangé, puis j’ai joué avec la petite. Au Stratego, aux dames, et aux poupées Barbie. Clothilde est venue me chercher vers sept heures, on a été à l’anniversaire de son frère. Je suis rentré à trois heures du matin. J’ai pris le bus de dix heures et demi pour rentrer au Centre, et je suis là.
L’éducatrice fait la grimace. Visiblement mécontente, suspicieuse.
- Tu as été à un anniversaire ? Pour ton premier week-end ?
- C’était prévu. Tu peux regarder ma feuille. Julie l’a signée.
Elle vérifie. Elle relit plusieurs fois le programme de Célestin, qui correspond exactement à ce qu’il nous a raconté, grasses matinées et anniversaire compris. Elle s’assombrit encore.
- Il y avait des consommateurs, à ce souper d’anniversaire ?
- Oui.
A la place du gamin, je me serais tue. Mais lui a décidé de jouer la carte de la franchise.
- Il y avait des copains de Germain, le frère de Clothilde. Ils ont fumé des joints, et ils ont bu de la bière. Pas beaucoup. Juste comme à un repas entre potes. Et moi, je n’ai rien fumé. Et rien bu. Sauf de l’eau. Enfin, de l’eau qui pique.
L’éducatrice ricane. « Et tu crois que je vais croire ça ? »
- J’ai pissé dans le pot, en rentrant. Demandez les résultats de l’analyse, si vous ne me croyez pas.
- Je n’y manquerai pas, fait-elle comme une menace. Je n’ai aucune confiance en toi.
Il serre les poings à s’en faire éclater les jointures, mais ne répond pas. Rien.
- Tu en tirais, une drôle de tête, quand Brigitte interrogeait Célestin, me fait remarquer Damien en redescendant vers le salon. Tu donnais l’impression de vouloir lui sauter au visage.
Je le reconnais. Je l’avoue. Je voulais lui sauter au visage. Même si je me suis tue. Même si je n’ai rien dit.
- Admettons qu’il n’ait rien pris…
- Il n’a rien pris.
Il m’attire dans un recoin du couloir, pose la main sur mon épaule, soupire tristement. Il est gentil, il m’aime bien, et c’est pour cela qu’il veut me mettre en garde.
- Fais gaffe, Diane. Je sais que tu as confiance en Célestin. Je n’ai rien contre lui. C’est un gentil garçon. Mais avoue qu’il fait tout pour s’attirer des ennuis. Il sort avec des fumeurs de joints, et il le dit. Il n’aurait pas pu se taire ?
Se taire ? Je le revois franchir la porte d’entrée, fier d’avoir réussi l’épreuve, heureux d’avoir dit « non ». Se taire ? Mentir ?
Etre raisonnable ?
- Il a dit la vérité.
- Et la vérité ne paie pas. La vérité est dangereuse, et tu le sais. Tu as vu Frédéric se faire punir. Tu as vu Jean-Claude se faire virer. Célestin n’est pas raisonnable, sinon il n’aurait pas parlé de la beuh. De la bière, oui, mais pas de la beuh. Il va encore se faire saquer.
- Ce n’est pas juste.
- Non. Ce n’est pas juste. Mais c’est comme ça. Il s’est mis l’Equipe un peu plus à dos, ce matin. Encore un peu plus à dos. Et si tu ne fais pas attention, tu vas te la mettre à dos, toi aussi.
- Je m’en fous.
Ce n’est pas vrai. Je ne m’en fous pas. Bien au contraire. J’en ai peur. J’en ai une peur bleue. J’ai peur de ne pas tenir le coup face au harcèlement que peut infliger l’Equipe aux résidents qui sont dans son collimateur. J’ai peur de me faire exclure. J’ai peur d’encore décevoir mes enfants, ma famille, moi-même. Mais je refuse de le reconnaître autrement qu’en mon fort intérieur.
- Moi, je ne m’en fous pas. Je t’aime bien, Diane. Je trouve que tu mérites de réussir, d’aller jusqu’au bout. Ne fiches pas tout en l’air pour…
- Une cause perdue ?
Il s’étonne. S’offusque, presque.
- Je n’ai pas dit ça.
- Toi, non. D’autres, si.
- Ce n’est pas gentil, et je ne le pense pas. Mais si l’Equipe le pense, c’est une raison de plus pour faire profil bas. De temps en temps, du moins. Allez, viens. On va voir à quoi peuvent bien ressembler ces nouveaux.


144. Le Roman d'Agnès. 1 . Aymeric
(par lambertine, ajouté le 28/02/00 10:01)


Qui était Aymeric ? Le saurais-je jamais ?

J’avais quatorze ans, et lui seize, lorsque nous nous sommes mis ensemble. Il était brun. Il était beau. Plutôt petit, et plutôt frêle, avec des cheveux bouclés et des yeux de prairie. Il était fils unique, lui aussi. Fils de fermiers. Il avait grandi parmi les poules et les vaches. Surtout les vaches. Il aimait rire, sortir, et les chemins de fer. Je ne pouvais imaginer construire ma vie sans lui, vivre loin de lui, dormir ailleurs que dans ses bras. Sauf dans la paille de l’écurie. Le top, c’était dormir avec lui dans la paille de l’écurie.
Le temps passait.
Nous avons cessé d’être des enfants.
Je suis entrée aux beaux-arts, puis à l’école normale. Aymeric est entré aux Chemins de Fer. Mes parents nous ont offert une maison, très proche de la leur. Une petite maison, mais une maison à nous, que j’ai aménagée à ma façon. J’en avais le temps. J’avais abandonné l’école. J’attendais un enfant.
Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.

C’est moi qui l’ai trouvé. Pendu. Dans le hall d’entrée.
Il était mort.
J’étais enceinte de six mois. D’un enfant sans père.
D’un enfant sans papa.
Son papa était mort. Il s’en était allé, sans rien dire. Sans me dire pourquoi.
Sans mot. Sans lettre.
Sans rien.
Le matin même, nous nagions dans le bonheur.
Je nageais dans le bonheur. Et lui ? Je le supposais. Je le croyais. Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? Pourquoi suis-je arrivée trop tard ?
Pourquoi m’a-t-il abandonnée ?
Salaud !


145. Chapitre 30.1
(par lambertine, ajouté le 28/02/00 16:07)


La première chose que nous apercevons en franchissant la porte du jardin, c’est un grand costaud chevelu et barbu penché sur une petite femme blonde, inconsciente. Damien et moi faisons demi-tour, alors que Camille se précipite au chevet de la nouvelle Résidente. Que pourrions-nous faire, nous, pour lui venir en aide ? Rien du tout. Nous ne sommes pas médecins. Pas même secouristes. Laisser agir les professionnels me semble la meilleure attitude à prendre. Nous sommes d’ailleurs bientôt rassurés sur l’état de santé de notre nouvelle compagne. Crise d’angoisse, due au stress, bien compréhensible, de se retrouver au Centre, au milieu d’inconnus. Nous faisons, ensuite, la connaissance des autres nouvelles : Virginie, grande, blonde et raffinée, et Patricia, une brunette d’une quarantaine d’année, qui en est à son deuxième séjour ici. Le premier remontant à… six mois.
- J’ai des problèmes de couple, explique-t-elle. Je crains de rechuter, et j’ai besoin de réfléchir. Cet endroit me semble parfait pour ça.
J’avoue que je ne comprends pas très bien. Elle parle du Centre comme d’un havre de paix, d’un lieu idéal pour réfléchir sur soi-même. Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes dans un hôpital, et qu’un monastère serait préférable pour l’usage qu’elle compte en faire. Faire usage d’un centre de désintoxication… Est-ce une expression adéquate ? Je n’en sais rien, mais c’est ce que je ressens. Je comprends difficilement qu’elle se sente « bien » ici, au point de considérer cet endroit comme un refuge. Mais j’ai du mal à concevoir que l’Equipe puisse accepter des séjours de confort. J’ai du mal, aussi, à admettre que l’on puisse être aussi proche de la rechute après six mois à peine de retour dans le vrai monde. Après l’expulsion de Claude, la fragilité de Patricia, que je ne remets pas en question, ajoute une nouvelle pierre à mes doutes. Pourquoi suis-je ici ? Ma présence ici a-t-elle un sens ? Ce travail sur moi-même est-il utile ? Est-il efficace ? Ne vais-je pas me précipiter sur la première bouteille venue, ou dans le giron de l’Equipe, à la première difficulté rencontrée ? Et suis-je certaine de vouloir devenir ce qu’ils veulent faire de moi ? Abstinente, oui, mais à quel prix ? Au prix de ma famille ? Au prix de mon âme ? Que vaut mon âme ? Et n’est-ce pas pour ma famille que je suis ici ?

Je prends une caisse de déchets de cuisine, et m’en vais les jeter dans la fosse à compost, me demandant au passage pourquoi ces épluchures biodégradables terminent systématiquement leur courte carrière dans la poubelle, malgré les instructions de Léon. De retour à la cuisine, j’aide mes compagnes à remplir les saladiers de pommes de terre-vapeur et de choux de Bruxelles à l’ail – un gâchis culinaire selon mon palais. Je ne peux m’empêcher de maugréer.
- Je n’ai fait que suivre la recette, se défend Dominique.
- Je sais. N’empêche. Je n’aime pas ça.
- Je n’aime pas trop non plus. Mais c’est la recette. On est obligées de la suivre.
- Pourquoi ? Nous avons toutes tenu un ménage. Nous ne sommes peut-être pas des cordons bleus, mais nous savons cuisiner. Nous n’aurions jamais l’idée de servir à nos proches un plat mal fichu. Alors, pourquoi l’acceptons-nous ici ?
- Parce que nous ne sommes pas chez nous. Parce qu’ici, nous devons suivre les recettes. C’est le règlement.
- Laisse tomber, Dominique. Diane le sait très bien. Elle est de mauvaise foi. Et de mauvaise humeur.
- Je ne suis pas de mauvaise foi. Je suis seulement logique. Et je ne suis pas de mauvaise humeur.
Sur ce point-là, par contre, je suis de mauvaise foi. Et je ne convaincs aucune de mes compagnes.
- Tu es de mauvaise humeur depuis le debriefing des week-ends. Depuis que ton chouchou s’est fait allumer par Brigitte.
Quitte à être de mauvaise foi, autant y aller à fond.
- Ce n’est pas mon chouchou. Et il n’avait aucune raison de se faire « allumer », comme tu dis.
- Il est sorti avec des consommateurs.
- Frédéric aussi, même s’ils étaient de sa famille.
- Ce n’est pas la même chose ! s’insurge Dominique, qui a un gros faible pour le jeune forestier blond.
- D’ailleurs Frédéric aussi s’est fait engueuler, renchérit Gervaise. Je ne vois pas pourquoi, d’ailleurs.
Je n’ai pas envie de me disputer avec les autres femmes. Je les laisse continuer la discussion, prends un plat de rôti de porc, et vais le porter à table. Le nouveau, Donatien, a pris place auprès de son amie, qui a l’air de se sentir mieux.
- Il a l’air d’y avoir anguille sous roche entre lui et Sonia, fait une voix masculine lorsque je dépose le plat. Y a de la RP dans l’air.
- Un clochard ! Je me demande bien ce qu’elle peut lui trouver. Tu peux apporter la mayo, Diane ?


146. Chapitre 30.2
(par lambertine, ajouté le 01/03/00 14:47)


J'ai conservé ma chambre "single". Je ne sais pas si je dois en être flattée, même si je suis plutôt contente. Je n'aime pas la vie collective, c'est un fait, et partager ma chambre m'aurait été difficile. Il n'empêche : les règles du Centre veulent que l'on ne vive pas seuls, qu'on ne dorme pas seuls, sauf exceptions en phase de sortie. Je ne suis pas en phase de sortie, et je dors seule depuis deux mois. Est-ce à dire que je suis exceptionnelle ? Ou que je suis infréquentable ?
- Infréquentable, non. Mais indisciplinée, oui. Et insoumise. Je crois que l'Equipe n'a pas très envie de te voir influencer une nouvelle.
Béatrice ne fait que me confirmer ce que j'avais compris par moi-même, bien que mon indiscipline ne me paraisse pas exceptionnelle. Je fais de mon mieux pour respecter les règles. Du moins tant que les règles ont un sens à mes yeux. Comme jeter les déchets organiques dans le compost. Ce que j'avoue spontanément lorque Léon s'enquiert de l' "imbécile qui a balancé des épluchures de patates" dans sa magnifique fosse à purin.
- L'imbécile, c'est moi, admets-je en levant la main.
- Si c'est toi, suis-moi.
Je n'ai pas le choix. J'obéis. Il me donne un tablier, des gants, un seau, et me voici dans cet équipage obligée de récupérer une à une les épluchures de pommes de terre.
- Les patates, ça transmet le mildiou, et il faut des années pour se débarrasser du mildiou.
Je l'ignorais. Je me coucherai moins bête, ce soir. Moins bête, et moins orgueilleuse aussi. Les regards goguenards de mes cocuristes n'étant pas faits pour me rendre fière de moi. Au fond, quelle importance ? Il fait soleil, je travaille en plein air, et je ne suis pas obligée de repiquer dans des caissettes remplies de terreau de malheureux bébés-plantes qui ne m'ont rien fait. J'ai toujours regretté de ne pas avoir la main verte. Hélas, il me suffit de planter un végétal quelconque pour le condamner au nanisme perpétuel. J'ignore pourquoi. Mes "ondes négatives" disait le père de mes enfants. Je suppose qu'il avait raison.
Comme j'ai passé mes "tâches techniques" au milieu des ordures, je me permets un bain avant l' "apéro des nouveaux". Un bain, et un peu de coquetterie. Une jolie jupe marron, un chemisier de soie, un cardigan de marque. Ce n'est peut-être la tenue idéale, pour garnir les plats de charcuterie, ou assaisonner la salade, mais j'ai envie d'être jolie. Du moins, aussi jolie que possible, pour être de moins mauvaise humeur. Lorsque je rejoins les autres dans le salon, l'apéritif est près de commencer, et je remarque à peine l'air sombre et plus qu'embarrassé d'Aurélien.
- Je vous présente Sonia, dit bientôt Ludovic. Elle a quarante-neuf ans, mariée, deux enfants, et est ici pour un problème d'alcool et de médicaments.
Virginie l'aristocrate, Patricia l'ancienne et Donatien le SDF sont présentés à leur tour. Puis le bar est ouvert. Ben sert le cocktail de jus de fruits, Damien présente les chips divers. Aurélien s'approche de Célestin, affalé dans un des fauteuils mous comme suivant son habitude, et lui murmure, l'air d'avoir envie d'être ailleurs.
- Tu dois m'accompagner dans le bureau de Camille.
- Quoi ? s'étonne le jeune garçon. Maintenant ?
Aurélien a un geste des mains qui signifie qu'il est désolé.
- J'aimerais mieux ne pas avoir à te le dire. Mais, oui, maintenant.
- Mais qu'est-ce que j'ai fait ? se plaint Célestin en se levant à contrecoeur. Qu'est-ce qu'ils me reprochent encore ?
Qu'est-ce qu'ils lui reprochent encore ? je n'arrive pas à penser à autre chose tandis que je fais semblant de m'intéresser aux problèmes de couple de Patricia, puis au mouvement d'humeur d'Hervé.
- Y a pas de chips au paprika.
- Il y en a au pickels. Essaie-les. Ils sont très bons.
- J'aime pas le pickels, ronchonne-t-il en grimaçant. Et il est où, Célestin ? Il m'a promis de jouer au ping-pong avec moi.
- Je ne sais pas où il est, lui ments-je comme je peux. Et tu sais bien qu'on ne peut pas jouer au ping-pong pendant l'apéro des nouveaux.
- Mais j'ai envie. J'aime pas cet apéro. Y a même pas de chips au paprika...



147. Chapirtre 30.3
(par lambertine, ajouté le 02/03/00 11:51)


- Je déteste être coordo, grogne Aurélien en nous rejoignant à table. Je n’ai jamais voulu l’être et j’ai horreur de faire ce qu’ils m’ont demandé aujourd’hui.
- C'est-à-dire ? Et Célestin ?
- Je n’ai pas le droit d’en parler. Et Célestin arrive. Ils ne l’ont pas viré. Pas encore.
Il attire à lui le plateau de charcuterie. Grimace. Renonce à se servir et repousse son assiette. Se sert un verre d’eau.
- Il va me détester, et il aura raison, bor***. Même s’il a rechuté.
- Il n’a pas rechuté. Je prends les paris.
- Je sais que tu l’aimes bien, Diane. Mais l’Equipe est sûre de son coup. Et moi… j’ai envie de le croire quand il dit qu’il n’a rien pris. Mais je n’y arrive pas.
Le gamin s’est installé à la table voisine. De bonne humeur, en apparence, il plaisante avec Agnès et Ben. Mais, lui non plus, ne touche pas au repas, et se contente de boire un verre d’eau. Et lorsque Thomas traverse le restaurant pour quitter le Centre, il le suit longuement des yeux avec dans le regard un sentiment que je n’y avais encore jamais vu.
De la haine.
Je m’installe avec mon tricot dans un des fauteuils mous du salon. Ben prend son poste au bar à jus. Dominique complète une grille de mots croisés. Jean-Marc se plonge dans un livre religieux. Il lit de plus en plus de livres religieux. Hervé agrippe Célestin par le bras, réclamant sa partie de ping-pong à la manière du bambin qu’il est encore dans sa tête.
- S’il te plaît, Hervé. N’insiste pas. Je voudrais bien jouer avec toi. Mais je ne peux pas. Je suis puni.
- Pourquoi t’es puni ?
- Parce que j’ai été honnête. J’ai fait ce que j’avais dit, et j’ai raconté ce que j’avais fait. Si j’avais menti, j’aurais déjà ma raquette en main.
- Mais tu avais promis…
Célestin s’empare d’une revue automobile, se laisse tomber sur un siège, soupire lourdement.
- Je t’assure, j’aimerais mieux descendre à la salle de ping-pong que poireauter ici à attendre qua ma pisse change de couleur. Demande à Jacob. Ou à Damien. Il t’aime bien, Damien.
- Mais je…
Damien, qui a tout entendu, prend le garçon par les épaules, se penche vers lui et lui parle à l’oreille. Hervé le suit en grommelant, et en traînant les pieds. Célestin paraît triste, peiné d’avoir dû renvoyer son camarade. Blessé. Il feuillette la revue, la rejette nerveusement sur la table basse, accrochant au passage une tasse de café qu’il renverse. Lance une bordée de jurons. Se lève. Se rassied.
- Je n’ai même pas le droit d’aller chercher une lavette à la cuisine ! fait-il, levant les bras en l’air. Des fois que j’aurais caché un flacon de pisse dans les produits de vaisselle.
- Laisse, dis-je. J’y vais.
Je répare rapidement les dégâts. L’éducatrice n’a pas l’air contente. J’ai « outrepassé ma tâche », et je le sais. Qu’aurais-je dû faire ? Laisser le café stagner sur la table basse ?
- Attendre que quelqu’un d’autre ait l’idée de réparer mes gaffes.
Il bouillonne, nerveux, furieux, incapable de se concentrer plus de trois secondes. Il éclate de rire quand, stupidement, je lui demande s’il va bien.
- Si je vais bien ? Mais c’est évident, non, que je vais bien. Ils ont fouillé mes affaires, retourné toute ma chambre. Pour chercher, comme ils disent, des « échantillons d’urine frauduleux ». Ils m’ont fait avaler une traçante et, tant qu’elle n’aura pas fait effet, m’ont interdit de quitter le salon. Ils croient que j’ai rechuté, et que je triche sur mes analyses. J’ai beau faire des efforts, j’ai beau être honnête avec eux, j’ai beau être clean depuis des mois, ils s’en fichent. Ca ne sert à rien. Ils trouvent toujours le moyen de me tomber dessus. Et même Aurélien entre dans leur jeu. Alors, à ton avis, je vais bien ?
Non, il ne va pas bien, et c’est normal. Et je me pose à nouveau la question : est-ce qu’il a sa place parmi nous ? Est-ce que son séjour au Centre ne lui fait pas plus de tort que de bien ? Et dois-je lui faire part de mes doutes ? A nouveau, je n’en fais rien. J’essaie même de lui faire un peu la morale.
- Ils doivent savoir ce qu’ils font. Et tu es injuste envers Aurélien. Il n’avait pas le choix.
- Je sais bien qu’il n’avait pas le choix. Et, oui, je suis injuste. Et alors ? Pourquoi est-ce que je n’aurais pas le droit d’être injuste ? Et pourquoi est-ce que tu prends leur défense ? Tu ne crois même pas ce que tu dis. J’en ai marre, Diane. Marre. Tout ce dont j’ai envie, là, c’est de m’envoyer une dose dans les veines, et d’oublier. D’oublier. D’oublier. J’en ai marre, Diane, et j’ai mal à la tête. Et je n’ai même pas le droit de prendre mon médicament. J’en ai marre.
Il serre les dents, retient ses larmes de rage et de chagrin. J’essaie de me rapprocher de lui.
- Pas à moins d’un mètre.
Je me retourne brutalement vers l’éducatrice.


148. Chapitre 30.4
(par lambertine, ajouté le 03/03/00 13:20)


Et je ne dis rien.
Je l'écoute, ébahie. Je l'écoute parler sans rien pouvoir répondre. Je l'écoute débiter ce qu'elle croit être la vérité. Je l'écoute raconter ses histoires, nous faire part de la vision que l'Equipe a de moi, de Célestin, des évènements des derniers jours, et de nos intentions. Est-ce un rêve ? Un cauchemar ? Suis-je cette personne en qui je ne me retrouve pas, que je ne connais pas ? Cette idiote ? Cette femme malhonnête ? J'écoute l'éducatrice, et me revient en tête cette blague stupide, dans laquelle le médecin chargé du contrôle anti-dopage d'un coureur cycliste lui annonce qu'il est négatif aux produits interdits, et qu'il est enceinte. Juste une blague. Ce que nous vivons n'en est pas une. Ce que prétend l'éducatrice n'en est pas une pour elle. Elle est persuadée que nous cherchons à tricher. Et je ne sais que répondre à des théories que je n'arrive même pas à imaginer.
- Tu crois vraiment tout ce que tu racontes ?
Il n'y a plus aucune colère dans la voix de Célestin. Seulement de la tristesse, et de l'amertume. Il ne s'est pas levé pour répondre à l'éducatrice. Il a le visage lointain, le regard perdu dans le vague. Se rend-il compte que nous l'entendons ? L'entendons-nous, d'ailleurs ?
- Tu crois vraiment que j'ai triché ? Que je continue à vouloir tricher ? Que je vais t'accuser de m'avoir fait prendre de la dope à la place d'Almogran si tu m'en donnes avant que tu considères ma pisse comme recevable pour l'analyse ? Que je veux entraîner Diane dans de sombres magouilles ? Mais dans quel monde vis-tu ? Et pour qui me prends-tu ? Je ne suis pas quelqu'un de bien, et je n'ai jamais prétendu que je l'étais. Mais je suis ici parce que je l'ai décidé. Parce que je l'ai voulu. J'ai attendu longtemps ma place parmi les Résidents du Centre. Parce que je ne veux plus vivre comme avant. Je suis ici parce que j'en ai besoin. Que je n'ai pas d'autre choix, pas d'autre espoir que d'arrêter la came. Je ne sais pas si tu comprends. Je n'ai pas d'autre espoir ! Alors, pourquoi est-ce que je tricherais ? J'ai choisi d'être ici, j'ai besoin d'être ici, parce que j'ai besoin d'aide. C'est pas facile à dire. J'ai besoin que vous m'aidiez. Et j'ai peur. Pas des résultats de l'analyse, parce que je sais que je n'ai rien pris. J'ai peur que vous ne puissiez pas m'aider, parce que vous ne me voyez pas comme je suis. Parce que vous me prenez pour un autre. Comment voulez-vous m'aider, si vous me prenez pour un autre ?
- Tu crois m'apitoyer avec tes beaux discours ? Les gens comme toi, je les pratique depuis vingt ans. Je ne me laisse plus manipuler, comme Diane.
- Je...
- S'il te plaît...
Il m'interrompt, se laisse aller lourdement en arrière, et ferme les yeux.
- S'il te plaît, n'essaie pas de me défendre. Ca ne sert à rien, qu'à te faire mal voir. J'ai juste à attendre. Ils verront bien que j'ai raison. Mais dis, Diane...
- Quoi, Célestin.
- Tu me crois, dis ? Tu me crois vraiment ? J'ai besoin que quelqu'un me croie, pendant que j'attends.
- Je te crois à cent pour cent.

J'ai envie d'un verre. J'ai envie d'un verre et je n'en ai pas. C'est normal. Je suis en désintox, que diable ! Je glisse des pièces dans le distributeur de Coca, pousse sur un bouton au hasard, récupère une boisson trop froide pour une soirée de début de printemps. Je m'assieds au milieu des autres, sur un des bancs de bois brut du fumoir. Je bois mon soda à petites gorgée, sans prêter attention aux conversations insipides des résidents.
- Diane, je te parle !


149. Chapitre 30.5
(par lambertine, ajouté le 03/03/00 22:32)


Je sursaute. Raoul me présente des chips, que je refuse. Je n’ai pas faim, même si j’ai peu mangé. Pas faim, juste soif.
- Un autre coca, alors ?
Pourquoi pas ? Je sais bien que ce n’est pas bon pour moi, mais qu’importe. Mes crainte, mon malaise sont ils bons pour moi, et pour ce projet d’abstinence autour duquel tourne, ou devrait tourner toute ma vie présente ? Non. Et toute ma vie présente ne tourne pas autour de ce projet d’abstinence, pas plus qu’elle ne tournait toute entière autour de la bouteille. J’avais ma famille. Mes enfants si chers. J’avais mes amis. J’avais l’écriture. Et, même si cela peut paraître absurde, j’avais les œuvres mythiques d’un professeur de lettres anglais. Je les ai toujours, comme mes enfants, comme mes amis.
Comme mes souvenirs.
Comme mon affection pour un enfant perdu, qui essaie désespérément de se retrouver. Un enfant perdu qui n’est pas le mien. Seulement comme le mien.
- Ca ne sert à rien de t’inquiéter, Diane. S’il n’a rien fait, il restera.
- Je ne m’inquiète pas pour ça. Je m’inquiète pour lui. C’est différent.
Je m’inquiète parce que les soupçons injustifiés, les humiliations publiques, les sanctions disproportionnées ne peuvent pas ne pas laisser de traces sur un garçon sensible et meurtri. Même si j’ai confiance en son courage, et en sa volonté.
- Tu oublies les exigences de l’Equipe.
- Quelles exigences ?
- Tu n’es pas dans les mêmes groupes de travail que nous. Catherine…
- La Catherine qui prétendait ne rien savoir du rendez-vous médical de Célestin ?
Raoul acquiesce en grimaçant. Il ne paraît pas la porter dans son cœur.
- Elle veut que nous disions tout. Absolument tout. Et le petit ne raconte pas grand-chose. Moi non plus, d’ailleurs. J’ai mes secrets. Elle peut danser sur sa tête, elle ne connaîtra ni l’état de mon compte en banque, ni la façon qu’a ma femme de faire l’amour. Le petit aussi a ses secrets. Et elle le harcèle plus qu’elle me harcèle, moi. Sans compter qu’elle exige qu’il se rende seul, jeudi, à la Cité Administrative.
Seul. Jeudi. C’est donc ça qu’il redoute. C’est donc de ça qu’il a si peur. La Cité Administrative. L’endroit où se croisent tous les dealers de sa ville.
Le supermarché de l’héroïne à ciel ouvert.
- Mais elle est cinglée. Qu’est-ce qu’elle cherche ? A le faire rechuter ?
- A le faire parler.



150. Le Roman d'Agnès. 3. Galadrielle
(par lambertine, ajouté le 03/03/00 22:53)


Mes parents m’ont reprise chez eux. Maman s’est occupée de Stanislas comme de son propre enfant. Mais le malheur rôdait. Elle est tombée malade. Et Stany, mon bébé, a cessé de respirer. Comme son papa. Comme Aymeric.
Je l’ai trouvé juste à temps. Pas comme son père.
La vie a continué.
J’ai commencé à travailler. Pour ne plus penser. Pour oublier. Mais je n’oubliais pas. Je ne pouvais pas.
Alors, j’ai commencé à sortir. Et à boire. De plus en plus.
J’ai rencontré Galadrielle. Mon amie. Ma sœur. Mon double. Nous écumions les bars et les boîtes de nuit. La nuit. Je travaillais, le jour. Et je m’occupais de Stanislas, quand ma mère m’en laissait l’occasion. Et quand j’en avais le courage. Il me rappelait tant son père. Il me rappelait trop son père. Je ne pouvais pas le voir, parfois. Chaque fois que je le regardais, je voyais Aymeric, et je voyais la mort.
J’ai eu un petit ami. Je ne vois pas l’intérêt d’en dire plus, sinon qu’il me battait, et qu’il était jaloux. Alors je l’ai quitté.


151. Chapitre 31.1
(par lambertine, ajouté le 04/03/00 14:30)


J'ai mal dormi. J'ai mal partout. Je ne sais pas si c'est dû à l'âge ou à la nervosité. Ou aux cauchemars. Je ne rêvais pas souvent d'alcool, lorsque je buvais. J'en rêve quotidiennement depuis que je suis au Centre. Je rêve de bière et de vin, de fêtes, ou de consommation solitaire. Je ne rêve pas d'ivresse, ni d'oubli. Plutôt d'une situation inextricable : j'ai bu, et je dois revenir ici. Vais-je en avoir le courage ou pas ? Vais-je avouer ma rechute ou pas ? Je ne sais pas comment se terminent ces histoires : je ne franchis jamais la porte d'entrée. Je me réveille mal à l'aise. J'ai l'impression d'être en faute. D'avoir rechuté pour de bon. Alors que je n'ai rien fait. N'ai-je rien fait ? L'envie n'est-elle pas déjà fautive ? J'avais envie de boire, hier soir. Très envie. Je n'en ai fait part à personne. On ne parle pas de ces choses-là, au Centre. Je fais comme les autres. Mais peut-être les autres n'ont ils pas ces envies ? Mais peut-être les autres ne font-ils pas ces rêves ? Mais peut-être les autres sont-ils plus fort que moi, dans leur esprit comme dans leur volonté ?
Je me débarbouille, enfile ma tenue de sport : jogging marron et tee-shirt beige. Je noue mes cheveux bruns en queue de cheval, fronce les sourcils en voyant mon image dans le miroir. Ma mèche grise, ma mèche de sorcière devient trop apparente. Une teinture s'impose. Et je déteste aller chez le coiffeur. Je déteste ça depuis ma plus tendre enfance. Je ne dois pas être une femme normale. Je ne suis pas une femme normale. Les femmes normales aiment Bridget Jones et les chaussures à talon haut. Les femmes normales ne s'abrutissent pas à la bière forte.
Les femmes normales ne font pas de musculation à sept heures du matin.
Moi, si.
Moi, je me commence ma journée en pédalant sur un vélo d'appartement, en soulevant des disques de fonte, et en faisant des pompages en compagnie de garçons qui ont l'âge des miens, plutôt qu'en me la coulant douce à la gym des femmes, dans la salle récréative, où Dominique, pour l'instant, râle sec.
- Qui a joué au ping-pong, hier soir ? Ils ont encore oublier de remettre la table en place. C'est tous les matins pareil.
- Laisse, fait Célestin en déplaçant, avec Ben, le meuble contre le mur. Elle est trop lourde pour toi, cette table.
- C'est pas à toi de le faire ! S'insurge la petite femme blonde. Tu n'étais pas là, hier soir.
- Non, mais j'aurais pu. J'aurais même dû. L'Equipe en a décidé autrement. Voilà, c'est fait. Vous pouvez placer vos tapis, Mesdames !
Nous les laissons à leurs exercices de bavardage, rejoignons la salle de body. Il est sept heures cinq bien sonnés.
- Jacob est en retard. Il va se faire attraper.
- Il vaut presque Aurélien, quand il s'agit d'arriver en retard. Dommage, c'est pas le jour.
- Pas le jour ? Ce n'est jamais le jour.
- Non, mais il a 23 ans aujourd'hui.
23 ans. L'aube de la vie ! A 23 ans, j'étais amoureuse d'un homme qui est devenu mon mari, et le père de mes enfants.
A 23 ans, j'étais certaine de conquérir le monde.
A 23 ans, pourtant, j'ai cessé de croire en la justice des hommes.
A 23 ans, Jacob débarque parmi nous, à moitié endormi encore. Accueilli par un "Bon anniversaire" sincère et vibrant, il bâille, nous embrasse, et allume la radio qui déverse, pour la première fois ou presque de la journée, son "Effet Papillon".
- Oh non, fait il, faussement agacé. Encore !
Il règle un des appareils à la difficulté voulue, jette un œil aux haltères de Célestin.
- Tu ne vas pas soulever tout ça, quand même ? Pas sans échauffement ?
Pour toute réponse, mon jeune ami se penche en avant, et saisit la barre métallique entre ses mains. Avant qu'il ait eu le temps de la soulever, Jacob a posé le pied dessus.
- Arrête. Pas comme ça. Tu vas te bousiller le dos.
- J'ai déjà le dos bousillé. Laisse-moi !
Ne faisant attention ni à sa réponse, ni aux jurons qui la suivent, Jacob s'est agenouillé, et commence à ôter méthodiquement des disques de fonte pour alléger les haltères de son camarade.
- Ils t'en ont fait bavé, hier. Et vu la tête que tu as, je suppose que tu as mal dormi. Mais ce n'est pas une raison pour te faire mal, en plus.
- Qu'est-ce que ça peut te faire, que j'aie mal ? Qu'est-ce que ça peut vous faire à tous, que j'aie mal ? Vous vous en fichez. Tout le monde s'en fiche. Tout le monde trouve que je ne mérite que ça, d'avoir mal.
- C'est pas vrai ! proteste Ben, blessé.
Il veut prendre Célestin par l'épaule, mais celui-ci le repousse, brutalement. Puis nous regarde, hagard, et se laisse tomber sur un banc, la tête entre les mains.
Je délaisse mon vélo fixe pour m'asseoir à côté de lui.
- Ce n'est pas vrai, dis-je doucement. Ben a raison. Personne ne s'en fiche. En tout cas, pas nous.
L'avantage de la salle de musculation, c'est qu'on y est tranquille. Qu'on peut y parler sans crainte d'être entendus. Qu'on peut s'y toucher sans qu'un éducateur nous voie, et n'intervienne. Qu'on puisse y réconforter l'un des nôtres, ou du moins essayer, sans menace d'être soi-même sanctionné. On peut aussi y crier sa rage, y chuchoter son désespoir, sans risque d'oreilles indiscrètes. L'Equipe n'y a pas encore installé de micros, ni de caméras de surveillance.
- Pardonnez-moi, s'excuse Célestin sans nous regarder. Je suis désolé. C'est pas vous. C'est pas votre faute. C'est juste que j'ai presque pas dormi, et que le peu que j'ai dormi, j'ai fait des cauchemars. C'est juste que j'ai mal à la tête à crever. C'est juste que j'en ai marre d'être ici. Marre qu'on me prenne pour un salaud. Marre qu'on m'accuse tout le temps, même quand j'ai rien fait de mal.




152. Chapirtre 31.2
(par lambertine, ajouté le 05/03/00 12:17)


- Ils le verront bien tout à l’heure, que tu n’as rien fait de mal.
Mais là n’est pas vraiment la question, et nous le savons tous.
- Elle m’a gardé au salon jusqu’à deux heures du matin. Jusqu’à ce que ce soit « assez vert » à son goût. Ca n’avait plus aucun sens. Je ne sais pas ce qu’ils cherchent. A me faire craquer ? Mais pourquoi ? Ils gagneront quoi, si je rechute, ou si je m’en vais ? Il gagnera quoi, Thomas ?
Sa vois change, lorsqu’il prononce le nom du Patron. Il relève la tête, serre les poings. Un éclat dur, mauvais, fait briller ses yeux bruns.
- Je ne lui ferai pas ce plaisir. Je tiendrai le coup. Je tiendrai, rien que pour les faire enrager.
- C’est peut-être ce qu’il cherche, fais-je timidement, me souvenant de ma conversation de la veille avec Raoul. A jouer sur ton orgueil.
Quelle autre raison pourrait-il bien avoir de pousser le gamin à bout ? J’ai du mal à imaginer qu’un psychologue de formation, qui a consacré sa vie et sa carrière à aider les toxicomanes à sortir de leur dépendance puisse volontairement pousser l’un d’eux à l’abandon, à la rechute. Voire à la mort. Et malgré tout, je ne comprends pas. Je ne comprends pas les brimades. Je ne comprends pas pourquoi refuser un médicament à un patient qui souffre.
- S’il te plaît, Diane. S’il te plaît. Leurs raisons d’agir ainsi ? Ils me veulent dehors. Ils me considèrent comme un parasite. Tu as entendu Brigitte, hier soir. Et ce qu’elle a dit n’était rien, à côté de ce que Thomas… que ce que Thomas…
Sa voix se brise. Il voudrait parler encore, mais reste muet, incapable de dire un mot de plus. Jacob le prend dans ses bras. Je m’éloigne un peu, avec Ben. Ben qui semble presqu’aussi perdu que son camarade. Désemparé.
- Qu’est-ce que je peux faire ? Je voudrais bien l’aider, mais qu’est-ce que je peux faire ? Pourquoi est-ce qu’ils le traitent ainsi ?
J’avoue que je l’ignore. J’avoue que je ne suis pas dans les secrets de l’Equipe. Que je ne suis pas psy. Que je suis juste comme eux, comme lui. Juste un peu plus vieille. Beaucoup plus vieille.
- Tu es comme notre Maman, ici.
- Une drôle de Maman, alors.
- Une qui est là quand on a besoin d’elle. Ils ont de la chance, tes enfants.
De la chance ? Il est gentil, le petit, mais il se trompe. Ils n’ont pas de chance. C’est moi qui en ai, d’avoir des enfants comme eux.

- On ne peut pas préparer de gâteaux d’anniversaire. Jacob aura droit aux tartes du Jeudi, comme tout le monde. Si on commence à faire des exceptions, on n’en sortira plus. Ce ne serait pas communautaire.
Maria a raison. Ce ne serait pas communautaire. Nous sommes censés être tous égaux, ici. Tous pareils. Pourquoi Jacob aurait-il droit à un gâteau, et les autres non ?
- Pourquoi chacun n’aurait-il pas droit à un gâteau, le jour de son anniversaire ?
- Parce que c’est comme ça ! se fâche-t-elle, irritée. Parce que c’est le règlement. Tu comprends, Diane, le règlement. Tu n’es plus une enfant. Tu devrais comprendre. Et si tu ne veux pas comprendre, tu dois apprendre à plier.
Plier ? Apprendre à plier ? J’ai toujours su plier. J’ai toujours plié. Pour des tas de raisons, meilleures les unes que les autres. Pour ces mêmes raisons qui m’ont conduite ici, dépressive et alcoolique. L’intendante ne se rend pas compte qu’elle vient de me donner un argument pour transgresser le règlement. Pour le contourner, du moins.


153. Chapitre 31.3
(par lambertine, ajouté le 06/03/00 23:56)


Je n’ai pas le droit de préparer un gâteau d’anniversaire ? Soit. Je sers donc la glace vanille prévue pour le dessert. Mais, plutôt que de la servir dans des ramequins individuels, et de l’arroser de chocolat fondu, je décore le bloc laissé entier de crème chantilly, de fruits frais, et je pose deux bougies chauffe-plats sur le dessus. Effet assuré, et sourire sur le visage d’un jeune homme trop souvent solitaire. Je risque de me faire punir. Je le sais, et peu m’importe. J’ai transgressé le règlement ? C’est peut-être infantile, mais j’en suis heureuse. J’ai dérogé aux sacro-saintes lois de l’égalité entre les membres de la communauté ? Ces lois sont factices et nous ne sommes pas égaux. Alors, à quoi bon faire semblant ? Je ne suis pas ici pour apprendre l’hypocrisie. Je la connais trop
- Et si tu te fais virer ?
- Si je me fais virer pour ça, c’est que je n’ai pas ma place ici. C’est qu’ils ne comprennent pas ce qui nous pose problème, ni à Jacob, ni à moi. Il n’est absolument pas intégré à la communauté. Il ne prend jamais la parole en réunion. Il ne parle qu’avec trois ou quatre gamins, tous de sa génération, et avec Béatrice de temps à autre. J’ai voulu essayer de l’aider un peu, en lui faisant plaisir.
- Je sais bien. Mais ce n’est pas à toi de faire ça. Ce n’est pas à toi de l’aider. Je te l’ai déjà dit. Fais attention.
- Ce n’est pas à moi de l’aider ? Mais ne sommes-nous pas censés nous aider les uns les autres ?
- La communauté est censée nous aider, Diane.
- Mais qu’est-ce que la communauté, Damien, sinon nous tous réunis ? Qu’est-ce que l’aide de la Communauté, sinon celle que je porte à Jacob, celle que tu me porte, celle que te porte Gervaise, celle que Frédéric porte à Gervaise, et Dominique à Frédéric ? La Communauté, pour moi, c’est la somme des liens qui se sont créés entre nous, entre les personnes que nous sommes. Pas un groupe vague. Pas un concept.
- Tu as peut-être raison. Oui, je crois que tu as sans doute raison. Mais ce n’est pas l’avis de l’Equipe. Et tu n’arrêtes pas de t’opposer à l’Equipe. J’ai parfois l’impression que tu veux prendre leur place.
Prendre leur place ? Si je le pouvais… Mais je n’en ai ni la force mentale, ni les capacités. Je ne suis qu’une résidente. Une résidente comme les autres, qui essaie tant bien que mal de rester à sa place. Qui peut-être, qui certainement, n’y arrive pas. N’y arrive plus.


154. Chapitre 31.4
(par lambertine, ajouté le 07/03/00 16:04)


- C’est dommage, fais-je, changeant totalement de sujet, que tu ne continues pas la chorale du mercredi soir. Vraiment dommage. C’était l’idéal pour nous changer les idées.
- J’aurais bien aimé continué. Mais ils en ont décidé autrement. Sans doute parce que nous ne sommes pas ici pour ça.
- Pas ici pour quoi ?
- Pour nous changer les idées.

Je fabrique des bijoux depuis des années. Des colliers surtout, mais je me suis également frottées aux bracelets et aux boucles d’oreille. Je travaille le plus souvent la verroterie et le fil de pêche, mais il m’arrive aussi de tordre le fil de laiton. Cercler des ronds à bétons revient à peu près au même, en plus physique. En plus salissant aussi, le matériau étant couvert de rouille. Voilà pourquoi je me retrouve affublée d’un cache-poussière de jardinier, et d’une paire de gants. Mes compagnons d’atelier me regardent d’un drôle d’air. Parce que cette tenue ne me met vraiment pas à mon avantage. Parce que je suis une femme, et qu’une femme n’est pas faite pour ce type de bricolage de force. Parce que je suis plus douée qu’eux. Est-ce ma pratique de la bijouterie de salon qui me rend habile à tordre des tiges d’acier épaisses comme mon petit doigt en cercles parfaits ? Je l’ignore, mais le fait est que j’y parviens, et eux pas. Ce qui me fait rire sous cape. Ce qui me fait d’autant plus rire sous cape que Gabriel est artiste, Hubert mécanicien, et Donatien plombier de formation. Ils devraient avoir plus que moi l’habitude de ce genre d’exercice.
- Pas mal.
Léon se révèle être un moniteur attentif et patient. Il reconnaît sans problème s’être trompé sur mon compte, avoir fait preuve d’antiféminisme primaire.
- Mais, plaide-t-il pour sa défense, jamais, depuis que je travaille au centre, une femme n’a apprécié ce genre d’activité. Ce sont le plus souvent des hommes qui s’y plaisent. Et pas les intellos.
Gabriel peut être qualifié d’intello. Hubert et Donatien, certainement pas. Le premier est discret, renfermé même. Le second, brutal et bourru, entre le gros nounours et l’ours en colère. Visiblement mécontent. J’ignore pourquoi. Il vient à peine de poser son balluchon parmi nous, essaie avec difficulté d’y trouver ses marques. Il veut comprendre. Pose des questions. Sur la punition que m’ont infligée la veille les coordinateurs.
- J’ai sciemment violé le règlement en cuisinant une sorte de gâteau d’anniversaire pour Jacob. Et je m’en tire bien : on fait pire comme transgression, que de tenir le bar à jus.
Sur, Célestin, qui n’a pas quitté le Centre, alors que tout le monde lui prédisait son renvoi.
- Il n’a pas rechuté. Pourquoi aurait-il été exclu ? Parce que sa tête ou son passé ne plaisent pas à Thomas ?
Sur les Relations privilégiées.
Je lui avoue que je suis bien embêtée. J’ai difficile à cerner ce qu’est exactement une RP pour les membres de l’Equipe.
- Une relation amoureuse ?
- Oui, mais pas seulement.
Hubert prend la relève. Il n’est ici que depuis peu, mais il a mené à bien une cure complète deux ans auparavant. Le règlement, il le connaît. Mieux, il l’a intégré. Il l’a fait sien. Tous les jours, dans sa vie extérieure, il l’a appliqué, pour lui-même. Le jour où il n’en a plus tenu compte, il a commencé à resombrer.
- Une relation privilégiée, c’est une relation privilégiée. Point. Les mots disent bien ce qu’ils veulent dire. Un amour, une amitié trop intime. Tu entres en RP quand un des membres de la communauté compte pour toi plus que les autres. Quand tu commences à lui faire des confidences, ou à recevoir les siennes. Quand tu cherches à le protéger, ou qu’il veut couvrir tes manquements. Quand vous devenez complices en participant aux mêmes activités, en riant des mêmes choses, en ayant les mêmes goûts. Des RP, il y en a plusieurs en cours au Centre. Agnès et Damien. Damien, encore lui, et Frédéric.
- Celle-là est officielle, interviens-je. Et ils essaient autant que possible de s’éviter.
- Ils sont en RP quand même. Tout comme Frédéric et Dominique, Ben et Célestin, Célestin et toi…
Je ne réagis pas. Je fais semblant de n’avoir rien entendu.
- Ou toi, continue-t-il en posant son marteau pour se tourner vers Donatien. Toi et Sonia.

Une dispute dans le jardin. Agnès et Marcello. Agnès qui entre, furieuse, dans le salon où je discute tranquillement avec Béatrice et Célestin.
- Marre ! rugit-elle à voix haute. Marre, marre et marre. Je ne veux pas sortir avec lui. Je-ne-veux-pas. Point barre. Il est moche. Il est macho. Il est collant…
- Et tu préfères les jeunes professeurs aux yeux de braise, la coupe Célestin, d’une voix malicieuse.
- Oh, toi, ça va, hein ! Mêle-toi de ce qui te regarde.
Elle disparaît dans la cuisine, dont elle referme la porte avec fracas. Le gamin, lui, sursaute, et veut se précipiter vers l’entrée quand retentit la sonnette. Il se rassied, déçu, quand à la place de sa mère entre une grande jeune femme aux longs cheveux bruns, et à l’allure aristocratique.
- Ne t’énerve pas comme ça, lui dis-je sans trop de conviction, tandis que notre camarade embrasse sa sœur aînée. Elles ne vont pas tarder à arriver.
- Tu peux parler, toi ! Quand tu attends tes gosses, tu te plantes devant la fenêtre une heure à l’avance.
Que répondre à ça ? Il a raison bien entendu. Il a raison, et je sais que je suis ridicule.
- Tu n’es pas ridicule. Tu es une maman. Et à propos de maman…
Ce qu’il nous demande, je pouvais le prévoir sans faillir : « Ne dites pas à Maman ce qui s’est passé lundi ». Béatrice, plus que moi, essaie de le convaincre de ne pas mentir, de ne rien cacher. En vain. Il se braque, borné, têtu comme un mulet.
- C’est assez dur comme ça de subir leurs soupçons. Si, en plus, je sais qu’elle en souffre, je n’arriverai pas à tenir. Je…
Nouveau coup de sonnette. Le bon, cette fois. Une mini-tornade brune et bouclée se précipite dans la pièce, et saute au cou de Célestin en criant de joie.



155. Chapitre 31.5
(par lambertine, ajouté le 08/03/00 14:36)


- Tonton ! Tonton ! Je suis si contente de te voir, Tonton !
Il la serre dans ses bras, la fait tournoyer, l’embrasse, et l’embrasse encore.
- Mon petit ange, murmure-t-il, mon petit ange. Je suis si content, moi aussi. J’avais si peur que tu ne viennes pas.
- Pourquoi je serais pas venue ? Je t’aime, tu sais.
- Moi aussi, je t’aime, mon petit ange.
- Pourquoi tu pleures, alors ?
Il lui sourit à travers ses larmes, la prends par la main, l’emmène dans le jardin.
- Parce que tu es là. Parce que ça me rend heureux. Viens. Je vais te montrer où je vis.
Murielle vient s’asseoir à côté de nous. Un peu gênée, elle nous présente ses excuses pour l’impolitesse de sa petite-fille, qui n’a salué personne.
- Elle avait plus important à faire, que de dire bonjour à des dames inconnues, la rassure immédiatement Béatrice. C’est beau de la voir avec ton fils. C’est touchant.
Elle pousse un profond soupir. Paraît plus inquiète que gênée, à présent.
- Dolorès compte beaucoup pour lui. Si quelqu’un peut lui donner la force d’arrêter la drogue, c’est bien elle.
Puis, passant du coq à l’âne.
- Qu’est-ce qui s’est passé, lundi soir ?
Béatrice et moi nous regardons, mal à l’aise. Célestin nous a expressément demandé de ne rien dire à sa mère. De ne pas l’inquiéter. Mais elle est déjà inquiète. Elle sait déjà qu’il est arrivé quelque chose d’anormal.
- S’il vous plaît. Je ne suis pas idiote, et je connais bien Célestin. Je sais ce qu’il a dû vous demander. Mais je commence à connaître les horaires du Centre. J’ai téléphoné à 20 heures 30, lundi soir. Tu m’as dit qu’il ne pouvait pas me répondre, parce qu’il était monté dans sa chambre. Mais c’est interdit avant 21 heures 30. Sauf en cas de maladie.
Béatrice hésite. Pas longtemps. Elle est une mère, avant tout, bien plus proche de Murielle que de son fils malgré les circonstances. Elle dit ce qu’elle croit devoir dire. Elle agit comme elle aimerait que l’on agisse avec elle, si elle était dehors et sa fille, enfermée ici.
- Il avait la migraine, mais n’était pas dans sa chambre. Il était au salon, sous surveillance. Parce qu’il était soupçonné de rechute, et de fraude. Ça s’est calmé, maintenant. Je suppose qu’ils ont la preuve que ce n’était pas le cas.
- Évidemment, que ce n’était pas le cas !
Elle s’insurge, se redresse, se rassied, fait un effort surhumain pour rentrer en elle-même. Pour se calmer. Surtout cacher sa colère, cacher son angoisse. Surtout ne pas montrer à son fils qu’elle pourrait se défier de lui. Ne pas montrer qu’elle craint pour lui. Qu’elle craint à en mourir. Pour ne pas lui faire peur. Pour le protéger. Encore.
- Vous y avez cru, vous, qu’il avait rechuté ? Vous avez cru qu’il était coupable ?
- J’ai douté, avoue ma compagne. Diane, non. Pas une seule seconde.
Je n’ai pas douté, non. Je n’avais aucune raison de douter. Parce qu’il n’avait aucune raison de me mentir. Parce qu’il comprenait que, s’il m’avait avoué une rechute, cela n’aurait nullement changé mon regard sur lui. Peut-être parce que, plus que les autres ici, je suis consciente des faiblesses de mon jeune ami, de ses défauts, et de ses fautes. Peut-être parce que je l’accepte tel qu’il est, tout autant que tel qu’il pourrait être, et qu’il le sait.
- Merci, me dit-elle en me serrant les mains. Merci.
- Je n’ai aucun mérite. Lui, si. Il en bave, Murielle. Il en bave tous les jours. Mais il tient le coup. A sa place, j’aurais claqué la porte depuis longtemps. Pas lui. Pas Célestin. Lui, il se bat, il s’accroche. Pour toi. Et pour elle.
Je lui montre dans le jardin Célestin jouant au ballon avec sa nièce. Hervé s’est joint à eux. Une joie enfantine illumine leurs visages. Un rayon de soleil dans la morosité du Centre.
- Pas pour lui ?
- Pas encore. Mais ça viendra, Murielle. Ça viendra.


156. Chapitre 31.6
(par lambertine, ajouté le 11/03/00 15:03)


Ca viendra, peut-être. Pour lui, comme pour moi. Je ne me bats pas plus pour moi-même que Célestin. Je ne tiens pas assez à moi-même pour ça. Je tiens à mes enfants, je tiens à mes amis, et c’est pour eux, uniquement pour eux, que je tente de m’accrocher. Pas pour moi-même. Que m’importe moi-même. Je n’ai pas assez d’estime de moi pour lutter pour moi-même. Quant au petit…
- Il a une bonne raison de tenir le coup. Pour le reste, laisse-lui le temps de guérir. De redevenir lui-même, et d’apprendre à s’aimer. Comme il l’aime, elle.
Ils sont revenus dans le salon, la gamine sur les genoux de son oncle, dans un des fauteuils mous qui leur fait office de balançoire. Jusqu’à ce jour, pour moi, voir briller l’amour dans les yeux de quelqu’un n’était qu’une expression littéraire, un cliché qu’il m’arrivait d’utiliser, comme tout le monde. Et là, dans ce Centre, dans cet hôpital, je m’aperçois que ce cliché n’en est pas un. Je m’aperçois que des yeux peuvent réellement briller d’amour. Je m'aperçois que l'amour peut être la seule chose qui raccroche une personne à la vie, même s'il n'est pas l'Amour, celui des romans et des contes, mais la tendresse paternelle d'un enfant perdu pour une orpheline dont il se sent responsable. Pour une orpheline dont il redoute, avant toute chose, qu'elle suive sa trace.
- Elle est comme moi. Elle me ressemble. Mais je jure devant Dieu que je ne laisserai jamais personne lui faire du mal. Et qu'elle ne touchera jamais à la came. Je le jure, sur ma vie.

- Je suis nouvelle, ici. Vous dites que chacun a le droit de prendre la parole au cours de cette réunion. Alors, soit, je prends la parole. Vous dites que cette réunion n'est pas un lieu de règlements de comptes, et pourtant, j'ai des comptes à régler.
Virginie ne manque pas de culot. Ni de beauté dans sa fureur. Elle Ne se prend pas pour n'importe qui parce que, même déchue, elle n'est pas n'importe qui. Et parce qu'elle est certaine d'être dans son bon droit.
- Je suis chrétienne. Ca peut sembler bizarre, pour une alcoolique, mais je crois en Dieu. Dieu est au centre de ma vie, et me donne le courage et la force qui m'ont fait entrer ici. Ma Foi fait partie de mon être. De quel droit, alors, certains trouvent-ils intelligent et drôle de se moquer de cette Foi ? De quel droit peuvent-ils insulter l'Eglise et les croyants ? Mes idées, je dois l'admettre, ne sont pas les leurs. Sont-elles à rejetre pour autant ? Font-elle de moi une imbécile sans cervelle, une lâche incapable de vivre sans le réconfort d'un être imaginaire, un sous-être humain ? Je suis chrétienne, j'en suis fière, et j'estime pouvoir vivre ma cure ici sans subir les quolibets des autres, en toute liberté.
Elle ne manque pas de panache, fière amazone de sa juste cause. Elle ne manque pas de panache, mais transgresse allègrement le règlement.
- Il est interdit de parler de religion au Centre. Le débat est clos.
- Non ! s'insurge la jeune femme blonde. Le débat n'est pas clos. Ce serait trop facile. Je n'ai pas cherché à évangéliser le Centre. Je n'ai pas fait preuve de prosélytisme. Mais j'ai ma Foi. Elle n'a pas à être moquée, ni insultée. Je ne suis pas moins qu'une autre, je n'ai pas moins le droit à la parole, parce que je crois en Dieu, et que je pratique ma religion. Je ne suis d'ailleurs pas seule dans le cas. Mais si les autres acceptent l'humiliation, ce n'est pas mon cas.
Elle ressemble un peu à ce que j'étais à vingt ans, à l'époque où tout me paraissait si simple, me paraissait tracé. Dieu et mon Roi. La Loi par dessus tout, sauf les Ecritures. A l'époque où je défendais, outre la veuve et l'orphelin, les enfants non-désirés dans le ventre de leurs mères, et les valeurs d'Ancien Régime. A l'époque où je croyais que les prières et la bonne volonté pouvaient changer le monde.
- Je n'ai attaqué personne, mais je devrais pouvoir dire ce que je crois sans choquer. Nous, les catholiques, nous devons accepter d'en prendre plein la gueule sans broncher, accepter de voir l'Eglise remise en cause en permanence, nos Ecritures Saintes critiquées. Même ici. Même ici, où je suis venue me faire soigner, le règlement exige de moi la tolérance, mais ne me permet pas de me défendre face au manque de respect des sans-dieu. Et en même temps, on me demande de faire part de mon ressenti. Mon ressenti ? C'est que j'ai été blessée, comme d'autres résidents catholiques, mais que contrairement à eux, je n'ai pas peur de vous le dire. Ma Foi prime le Règlement.
Haletante, elle se tait. Personne ne réplique. Hermann a les yeux baissés. Renaud s'agite sur sa chaise, ne sachant où se mettre. Honteux de leur attitude. Honteux de n'avoir pas réagi, ou si peux, face aux plaisanteries graveleuses et aux attaques contre la religion. Contre leur Religion. Virginie les a ouvertement traîtés de lâches. Il ne me semble pas qu'ils lui donnent tort. L'Educateur, lui, leur donne raison, tout en condamnant les vexations antichrétiennes que Frédéric, lui, ne paraît pas regretter. Le Centre est, et doit rester, un endroit neutre. Un endroit d'où querelles religieuses et politiques, et par là même discussions religieuses et politiques, doivent être bannies. Chacun a droit au respect de sa Foi. Les Catholiques peuvent se rendre à la Messe paroissiale, les Musulmans et les Juifs sont dispensés de viande de porc. Mais, en échange, chacun est prié d'évacuer ces sujets de ses conversations.
Un sujet très autorisé, par contre, et celui des RP, ces relations privilégiées qui sont à l'origine de bien des expulsions, et au centre de bien des ragots. Ragots qui irritent, qui énervent, qui exaspèrent les Résidents qui en font les frais. Comme, ce soir, Sonia et Donatien.
- Comme Virginie, déclare notre nouvelle compagne, je viens d'arriver parmi vous. Et, omme Virginie, je suis déçue de l'accueil qui nous a été fait, à Donatien et à moi-même. A peine avons-nous débarqué, que nous voici accusés de tout et de n'importe quoi par des personnes qui nous connaissent à peine. Qui ne nous connaissent même pas du tout. Des bruits courent, des rumeurs circulent. Je voudrais mettre les choses au clair : nous ne couchons pas ensemble. Je ne suis pas la maîtresse de Donatien. Il n'est pas mon amant. Nous nous sommes simplement pris de sympathie l'un pour l'autre lorsque nous séjournions à la clinique. De sympathie, sans plus. Je suis mariée. Je suis mère de famille. Je suis fidèle à mes engagements. Et j'espère que désormais vous cesserez de médire sur mon compte, et sur celui d'un garçon qui ne mérite pas ça.
- Pauvre Sonia, fait Gervaise à voix basse. Bienvenue dans la fosse aux lions.




157. Le Roman d'Agnès. 4. Christophe
(par lambertine, ajouté le 11/03/00 22:21)


Christophe est-il l’homme qu’il me faut ?
Je le connais depuis l’âge de cinq ans. Ou le connaissais-je avant, déjà ? Il dit m’aimer depuis cette époque, depuis mon enfance. Il dit aimer Stanislas comme son fils, mais je sais qu’il aime plus Romain que lui.
Romain, c’est notre enfant, mon petit deuxième.
Je ne sais pas si j’aime Christophe. Je ne sais même pas si je veux l’aimer. Aimer, c’est risquer de perdre. Et je ne veux plus perdre.
J’ai des enfants dont je dois m’occuper. C’est pour eux que je suis ici.
Et pour apprendre à ne plus avoir peur.
Je ne crois pas que j’y arriverai.
A moins que...



158. Le Roman d'Agnès. 4. Christophe
(par lambertine, ajouté le 11/03/00 22:21)


Christophe est-il l’homme qu’il me faut ?
Je le connais depuis l’âge de cinq ans. Ou le connaissais-je avant, déjà ? Il dit m’aimer depuis cette époque, depuis mon enfance. Il dit aimer Stanislas comme son fils, mais je sais qu’il aime plus Romain que lui.
Romain, c’est notre enfant, mon petit deuxième.
Je ne sais pas si j’aime Christophe. Je ne sais même pas si je veux l’aimer. Aimer, c’est risquer de perdre. Et je ne veux plus perdre.
J’ai des enfants dont je dois m’occuper. C’est pour eux que je suis ici.
Et pour apprendre à ne plus avoir peur.
Je ne crois pas que j’y arriverai.
A moins que...



159. Chapitre 32.1
(par lambertine, ajouté le 12/03/00 23:26)


- Alors, qui veut quoi ? Je vous ramène ce que vous voulez. Alcool, héroïne, cocaïne à prix réduit ! maître Célestin vous propose la meilleure marchandise.
Il existe des sujets dont il vaut mieux ne pas plaisanter. Célestin n’en a cure. Peut-on d’ailleurs dire qu’il plaisante, rire métallique et visage crispé, en partance pour la grande ville. Pour la Cité administrative. Marché de la dope, et, pour lui, bien pire encore. Le lieu de tous les excès, de toutes les déchéances. De sa déchéance. Le béton et le fleuve. Les dealers en plein air. Ses dealers. Ses compagnons de galère. Il les connaît. Ils le connaissent. Ils ont partagé les nuits, les squats et les seringues. La rue. La ville. Sa ville.
- Personne ne veut rien ? Je crois qu’il est temps de partir.
Il a mis sa veste verte. Celle qui le fait ressembler à un jeune homme de bonne famille. Au petit frère d’Aurélien. Il ne veut pas avoir l’air d’un drogué, devant les fonctionnaires. Ni devant les dealers. Mais ceux-là ne s’y tromperont pas.
- Fais gaffe ! C’est de la salopperie, la came de la Cité !
- Tu sais bien que c’est faux, Ben.
- Fais gaffe quand même.
Il range son agenda dans un sac qu’il jette sur son épaule, écrit son nom dans le registre des sorties. Me demande s’il est présentable.
- Tu es très élégant.
- Je n’ai pas l’air d’un gamin de merrde ?
- Tu n’es pas un gamin de merrde. Fais attention quand même. Et dépêche-toi. Tu vas rater ton bus.
Peut-être est-ce ce qu’il espère. Mais Marie-Anne lui ouvre la porte de sortie, et il s’en va vert l’épreuve. Seul.
- Y en a qui ont du bol, soupire Renaud. Partir en démarche un jour de grandes tâches…
- Tu voudrais être à sa place ?
Non. Bien sûr que non. Renaud est trop nouveau. Il sait très bien qu’il n’aurait aucune chance de se rendre là-bas sans succomber à la tentation. Il sait aussi que les chances de son camarades sont quasi-nulles.
- Mais l’Equipe sait ce qu’elle fait, dit-il malgré tout. Ils ne l’enverraient pas au casse-pipe s’ils n’étaient pas certains que le risque en vaut la peine.
J’essaie moi aussi de m’en persuader. Peine perdue. Je ne suis pas, il est vrai, d’un tempérament optimiste. Je sais aussi, trop bien, hélas, que quelque chose ne tourne pas rond, entre l’Equipe et Célestin. J’ai beau essayer de me persuader que ce n’est pas vrai, que je me monte le bourrichon, que lui-même se monte le bourrichon, que je suis parano, et qu’il est parano, au plus profond de moi-même, je le sais. Je le sais, et j’ai peur. Pas tant pour aujourd’hui, où je compte bien que son foutu orgueil l’aide à tenir le coup. Mais à plus ou moins moyen terme. Ce que j’ai dit à Murielle, je le pense vraiment. J’aurais abandonné depuis longtemps, si j’avais à subir le quart des vexations que le gamin supporte le plus souvent sans broncher. Et, orgueil ou pas, tout être humain a ses limites.
- T’en fais pas, Diane. Il ne va pas faire de conneries. Il a trop à perdre, et il n’est pas stupide.
Ben est gentil. Mais il a peur, lui aussi. Pour Célestin, et pour lui-même. Peur de perdre, vaille que vaille, son meilleur soutien dans ce Centre de fous, depuis qu’il s’est éloigné de Marcello.
- Il faudra bien qu’on y retourne, un jour ou l’autre. Dehors, je veux dire. J’en rêve, parfois. D’une vie à moi, sans came. Avec Deborah. Avoir un resto à nous. Des gosses. Pas tout de suite, mais plus tard. Un chien aussi. Un berger malinois. J’en rêve, et puis je retombe. Ici. Et je ne sais plus. C’est pas trop ma place, ici. Je ne suis pas comme Célestin. Ou comme toi. Vous, vous savez parler, discuter. Pas moi. Ces groupes, ces trucs intello, j’y comprend pas grand-chose. Je dois parler de moi, mais qu’est-ce que je peux en dire ? Que j’aime la cuisine, les chiens, et la techno ? C’est pas intéressant, tout ça. Je ne suis pas intéressant.


160. Chapitre 32.2
(par lambertine, ajouté le 13/03/00 15:37)


C’est faux, bien entendu. Il est intéressant, touchant, dans sa vulnérabilité enfantine. Fragile. Il n’a pas, contrairement à Célestin, cette révolte mêlée d’orgueil qui aide à rester debout contre vents et marées. Cette révolte qui amortit les chocs, avant de les démultiplier. Les chocs, il les encaisse en direct, Ben. Qu’ils l’atteignent lui, ou ceux qu’il aime. Démuni face à l’adversité. N’ayant pour armes qu’une gentillesse et une naïveté déconcertantes. A cent mille lieues du toxicomane de l’imaginaire collectif.
- Ils prenaient tous de la coke, là où je travaillais. C’est un bon dopant, tu sais. On l’utilise beaucoup, dans la restauration. A cause des horaires. On se couche tard, on se lève tôt, tout çà. Enfin, c’est peut-être une excuse. Mais on s’en sert tous. Moi comme les autres. Et puis… les sorties en boîte, l’impression d’être le plus fort. Tu peux pas savoir, si t’en as jamais pris. On est le roi du monde, dans sa tête. Alors, on abuse. Et on joue. On mélange. J’ai abusé. Et j’ai mélangé. J’ai été loin, tu sais, avec la coke et avec l’héro. Et j’ai pas vraiment d’excuses. C’est venu comme ça. Je me suis drogué, et voilà. Et c’est tout. Et c’est con.
Oui, c’est con. Et c’est dommage. Vraiment dommage.
- Tu mets le doigt dans l’engrenage, et ton corps y passe tout entier. Quant à ton âme, elle part avec, et elle se casse avant.
- Rien n’est perdu, Ben. Tu as vingt ans…
Il a vingt ans. Il a vingt ans, oui, et alors ? Je m’aperçois que, comme à Jacob, à Célestin, à Aurélien, je lui ressors sa jeunesse comme argument. Je lui dis que sa vie ne fait que commencer, qu’il pourra sans problème tout reconstruire, ou tout construire. Mais je radote. Je ne lui dis que ce que je veux croire. Je ne lui dis que l’espoir auquel je me raccroche. Désespérément. Sans véritable espérance. Sans véritable foi. Car la jeunesse ne répare pas l’estime de soi brisée. Car la jeunesse ne fournit pas la colle pour réparer les âmes. Elle ne signifie que le temps est plus long, pour peut-être permettre de rebâtir sa vie. Qu’il reste plus d’années, ou devrait en rester.
- Ben ! appelle Frédéric derrière lui. Qu’est-ce que tu fais encore ici ? Tu devrais être au Grand Grenier, à accomplir ta tâche. Je suis désolé, mais je devrai t’appeler dans l’Aquarium, ce soir.
En théorie, il devra m’appeler aussi. Mais il n’est pas mon coordinateur. Alors, peut-être, oubliera-t-il ? Ben quitte le salon, à grande vitesse. Moi aussi, pour me rendre aux cuisines. Où mes compagnes me râlent dessus. Je suis « cuisine 1 », et j’arrive en retard. Manque de rigueur !
Je verse un sachet de julienne de légumes dans une énorme marmite. Allons ! les résidents ne manqueront pas de soupe.

- Tu es en retard !
- Mais je suis là. J’ai réussi. J’ai réussi, Diane ! Tu comprends.
Il n’en dit pas plus. Pas pour l’instant. Je n’ajoute pas grand-chose, sinon que je suis fière de lui. Et qu’il devrait manger un morceau.
- Tu adores ça, la pizza.
- J’en ai mangé à midi, des pizza. Au Pizza-Hut. Buffet à volonté.
Il se sert, malgré tout, généreusement.
- Et ici ? demande-t-il la bouche pleine.
Ici, comme d’habitude. Jeudi, grandes tâches. L’Equipe cuisine brique la cuisine. Cuisine 1 nettoie la gazinière. Rien de très original, ni de très folichon.
- Sonia a préparé de la soupe au poivre.
Ou plutôt, j’ai préparé une soupe aux légumes, que Sonia a trouvée trop peu assaisonnée à son goût. Dans laquelle Sonia a rajouté une cuillerée de poivre blanc moulu. Comme indiqué dans la recette. Mais Sonia ignorait que le poivre du Centre ne ressemble pas à du poivre normal. Sonia ignorait que le poivre du Centre est particulièrement costaud. Et que les quantités indiquées dans les feuilles de recettes sont à l’origine d’une spécialité très particulière, que nous avons surnommé « la soupe au poivre ».
- Je l’ai échappé belle, alors !
- Tu l’as dit, Célestin !
La soupe au poivre n’est pas immangeable. La soupe au poivre n’est pas vraiment piquante. La soupe au poivre a ceci de spécial que, quels que soient les autres ingrédients qui la composent, elle goûte le poivre, et rien que le poivre. Etre peut sentir la tomate, ou le poireau. Elle peut être rouge, verte ou blanche. Elle peut être aqueuse, ou moelleuse. Peu importe. Elle goûte le poivre et rien que le poivre. Elle est unique. Elle est inoubliable.
- Pauvre Sonia. Elle a dû être bien déçue.
Comme tous les nouveaux qui se mêlent d’assaisonner le potage, Sonia n’a pas compris ce qui lui arrivait. Elle n’avait fait que suivre les instructions. La recette. Jamais elle n’aurait cru… Et pourtant !
La soupe au poivre a ceci de spécial que seuls les nouveaux résidents sont à même de la préparer. Les anciens, eux, se méfient trop pour commettre autre chose qu’une soupe trop poivrée.
Elle est unique, la soupe au poivre. A sa façon.



161. Chapitre 32.3
(par lambertine, ajouté le 14/03/00 20:53)


Elle est unique, la soupe au poivre, et plus encore. Elle est règlementaire dans son absurdité. J’ignore depuis quand la recette existe, et se trouve dans les classeurs de l’Equipe cuisine. J’ignore aussi depuis quand le pot de poivre – un pot de 5 kilos, à moitié vide, se trouve dans l’armoire. Ce que je n’ignore pas, c’est que, depuis deux mois que je me trouve ici, les cuisiniers d’occasion ont à plusieurs reprises fait part à l’Equipe, en la personne de Maria, de l’erreur de dosage inscrite dans la formule. Ils – nous – lui ont demandé de la modifier. En pure perte. A croire qu’ils le font exprès, que cette erreur qui condamne régulièrement, les cuisiniers à servir un plat dégueulasse, et les résidents à le trouver au fond de leurs assiettes. Dans quel but ? Ca aussi, je l’ignore, comme la raison de bien des actes de l’Equipe. Car l’entretien de l’existence de la soupe au poivre doit avoir un but, une raison d’être.
Celui de nous déconnecter de la réalité ? Celui de nous rendre fous ?
Devons-nous devenir fous avant de nous reconstruire ? Devons nous vivre en absurdie avant de pouvoir reprendre notre place dans le monde réel ? Apprendre à obéir, à tout et n’importe quoi, pourvu qu’on obéisse. Apprendre à obéir, à tous et n’importe qui, pourvu qu’on obéisse. Apprendre à ne pas se poser de questions idiotes. Apprendre à ne pas se poser de questions du tout.
- Tu vas bien, Diane ?
Apprendre à ne pas poser de questions idiotes aussi. Je ne sais pas si je vais bien. Je réponds « oui » quand même. Sans grande conviction.
- Pourquoi est-ce que tu mens ?
Je ne mens pas. Je n’ai pas envie de parler, c’est tout. Je n’ai pas de réponse à sa question. J’ai une boule au creux de l’estomac, et envie de pleurer. Encore, toujours envie de pleurer. Pas en public. Envie de monter dans ma chambre. D’être seule. D’être loin. Loin. Loin d’ici.
- C’est ma faute ?
Sa faute ? Que va-t-il imaginer ? S’il y a quelqu’un dont ce n’est pas la faute, c’est bien Célestin. Même si j’ai passé la journée à m’inquiéter, et qu’il le sait très bien.
- Je suis faite comme ça. Je ne cesserai de m’inquiéter que quand je serai morte.
- Faut pas. Pas pour moi.
Je n’y peux rien. Je suis faite comme ça, et ils ne me changeront pas. Même si je le voulais. Même si je le désire. Cette part de moi, cette inquiétude perpétuelle me pourrit la vie depuis trop longtemps.
- Mais moi, je n’en vaux pas la peine.
- Tu dis des bêtises. Et tu as de petits yeux.
- Je suis fatigué. C’était dur, aujourd’hui.
Il saisit ma main sous la table. La serre très fort. A me faire mal.
- C’était dur, aujourd’hui.


162. Chapitre 32.3
(par lambertine, ajouté le 15/03/00 14:32)


Je pensais qu'un bain me ferait du bien. Finalement, non. Ce n'est pas le cas. je me sens toujours aussi mal. Toujours aussi sale. Toujours aussi nulle. J'enfile ma chemise de nuit, et rejoins ma chambre. Il est tôt, encore. J'ouvre la fenêtre. Il fait beau, dehors. Les bruits du jardin me parviennent, pas même assourdis. Damien s'est mis à la guitare. Hervé et Ben jouent au ballon. Philippe discute boulot avec Béatrice. Je me glisse sous les draps. Je me lève tôt, demain. Je serai "cuisine 1" à nouveau. Ma transgression, pour deux minutes de retard. Ca m'est égal. Je suis contente. J'aime bien faire la cuisine, et j'aurais eu mal pour Ben si Frédéric l'avait dénoncé, et pas moi. Ce soir, je suis comme lui. Comme tout le monde, ou presque. Action, réaction. Je ferme les yeux. Je songe, j'invente. Je me relève. J'allume la lumière, et ouvre un bouquin. J'essaie de lire. Pas moyen de partir. La Chine est trop loin. Ma tête est trop lourde. Je referme le livre. J'éteinds la lumière. J'essaie de dormir.
J'ai froid.
Je n'aime pas dormir seule. Je dors seule depuis trop longtemps. Depuis des années. Depuis neuf ans. Sans compagnon. Sans homme. Seule. Dans des lits à une place. Dans des lits à deux places. Dans des lits superposés, comme ici. Un lit n'est qu'un lit, ici ou ailleurs. Le mien est toujours vide, quand j'y rentre. Il sera vide, sans doute, jusqu'à la fin de mes jours. Jusqu'à la fin des temps. Je suis incapable d'aimer. Je ne suis pas de celle qu'on aime. Pas assez jolie. Pas assez gentille. Pas assez sûre d'elle. Plus assez jeune. Paumée. Triste. Moche.
Les hommes n'aiment pas les femmes moches.
Je pleure.
Les hommes n'aiment pas les femmes qui pleurent.
Au moins, aucun d'entre eux ne me voit.
je pleure.
Je ne peux pas m'en empêcher. Je ne peux pas m'arrêter. Je pleure sur moi-même. Sur ma beauté perdue. Sur ma jeunesse enfuie.
Je pleure et j'en ai honte.
Je pleure mon enfant mort. Mon enfant disparu. Mon enfant oublié. Non, jamais oublié. Mon enfant qui me manque. Le trou qu'il a laissé. Que j'essaie de combler. Désespérément. Depuis vingt et un ans.
Le trou que je ne comblerai jamais.
Jean.
Mon petit Jean.
On ne fait pas le deuil de son enfant. Même s'il en naît un autre. Même si l'on en a d'autres. Si ces autres grandissent.
Jean n'a jamais grandi. Jean ne grandira pas.
Jamais.
Le trou reste béant.
Rien ne le comblera.
Jamais.
Ni mes autres enfants, ni ceux que je rencontre, au hasard de la vie. Gilles, ou bien Célestin. Chacun d'eux prend sa place. Mon coeur est assez grand. Chacun d'eux a sa place.
Celle de Jean reste vide.
Béante.
J'ai froid.
Ce n'était qu'un bébé. Un tout petit bébé. Un tout petit enfant.
Il devrait être grand. Il devrait être un homme. Ou presque.
On dit qu'il est un ange. Mais les anges existent-ils, ailleurs que dans les rêves ?
On dit qu'il est un ange. Qu'il est auprès de Dieu.
Pourquoi ?
Pourquoi auprès de Dieu ?
Il devrait être auprès de moi.
Je suis jalouse de Dieu.
S'il existe.
Je pleure. je pleure sur mon fils. Je pleure sur moi-même.
Je pleure sur ma vie. Sur le fait d'être ici, et sur ma déchéance.


163. Le Roman de Béatrice. D'Une Rive à l'Autre
(par lambertine, ajouté le 15/03/00 23:26)


Je suis née il y a 59 ans. A Coquilhatville. Au Congo.
A l’époque, on disait « Congo Belge ».
Mon papa était inspecteur de police. Ma maman était femme au foyer.
Deux ans plus tard naissait Paul. Mon petit frère.
J’ai eu une enfance heureuse, insouciante, aisée. Papa est devenu commissaire. Nous vivions dans une belle maison, sans problèmes financiers. J’allais à l’Ecole catholique, en jupe bleue marine et chemisier blanc, malgré la chaleur. Nous avions un chien. Enorme Enormissime.
Jamais je n’ai remarqué que Maman buvait. Jamais. Et pourtant…


164. Chapitre 33.1
(par lambertine, ajouté le 17/03/00 12:52)


Le chagrin et le mal-être devraient s'en aller avec la nuit. Les miens ne s'en vont pas. Les miens restent à draper mon coeur de deuil et de noir. Même si le sport réveille. Même si le soleil brille. Même si la perspective de diriger la cuisine un jour de plus devrait me mettre de bonne humeur. Même si la perspective de passer mon week-end au dehors devrait me mettre du baume au coeur. Je suis triste, déprimée, et ça me rend agressive. Désagréable. Irritable. Plus sur la défensive, encore, qu'à l'ordinaire. Je houspille Agnès, critique la façon qu'à Patricia de pétrire le pain. Je râle sur mes compagnons de table, envoie Ben sur les roses sans écouter la question qu'il me pose. Que Damien vient me reposer, quelques minutes plus tard.
- La salle de sport est indisponible cet après-midi. Que veux-tu faire, à la place de badminton ? Une promenade ? Du body ? De la pétanque ? Je ne te propose pas le VTT...
Et pour cause. Je parviens à peine à atteindre les pédales d'engins qui n'ont pas été conçus pour les Hobbittes dans mon genre. Mais il m'a vexé quand même. Je soupire lourdement. Je n'ai envie de rien, et de rien faire. Ni de me promener. Ni de soulever de la fonte. La pétanque, ca se passe dans le jardin, et ne demande aucun effort.
- Tu ne nous accompagne pas, demain, au Parc animalier ?
Non. Je parts en week-end. En week-end décalé. Samedi à midi.
- J'ai entretien familial, lundi, avec mes enfants. Ils me ramèneront au Centre.
- Ca te fait peur ?
Peur ? Non. Sûrement pas. Autant l'entretien avec ma mère et ma soeur me mettait mal à l'aise, autant celui-ci... non. Vraiment pas. Je n'ai rien à cacher à mes enfants. Je ne leur ai jamais rien caché.
Rien caché, sauf des bouteilles...
- Au contraire. Ca me fait plaisir, de pouvoir parler devant eux, de les entendre parler de moi. J'espère que ça nous rapprochera encore.
Puis, passant du coq à l'âne :
- Je suis désolée de ne pas pouvoir vous accompagner. C'est ta sortie, ton activité. Vous vous amuserez certainement beaucoup. Mais je préparerai votre pique-nique, ça c'est sûr.
- C'est dommage. Tu aurais pu te changer les idées. Qu'est-ce qui ne va pas, Diane ?
Ce qui ne va pas ? Rien ne va pas, et rien ne va. C'est moi. Je suis comme ça. Je suis fatiguée de cette cure. Fatiguée de ce règlement auquel je ne crois pas. Fatiguée des réactions de l'Equipe. Fatiguée de la vie communautaire. Je suis vide. Je ne sais plus.
- Rien. Un peu de cafard, c'est tout.
A quoi bon lui dire la vérité ? Il y croit, Damien. Il y croit vraiment. Je n'ai pas à saper son moral, et sa détermination. Je n'en ai pas le droit.
- On peut aller prendre un verre, ce soir, si tu veux. En point 7.2, avec Lambert.
Avec Lambert ? Oui, peut-être... S'il est d'accord...
- Pas trop tôt. On regarde Les Experts d'abord. Mais vers 22 Heures. C'est plus sympa, en ville.
Vers 22 heures ? Après tout, pourquoi pas ? Je donne mon accord. Du bout des lèvres.
- Vous aurez l'air de sortir votre vieille mère...
- Et alors ?
Alors rien. J'ai l'habitude de fréquenter des jeunes gens. Mes amis ont pour la plupart la moitié de mon âge. Mais l'Equipe n'apprécie pas. Et les Résidents jasent là dessus.
- On s'en fout, si les gens sont cons. Tu es ma copine, Diane.

Je suis peut-être sa copine, mais je n'en ai pas pour autant le moral. Et j'en ai honte, devant Sonia. Qui suis-je pour me plaindre, devant une mère dont la fille se meurt ? Dont la fille se meurt depuis le jour de sa naissance, il y a vingt-trois ans ? Les malheurs des autres relativisent les nôtres. Ou du moins, le devraient. Les malheurs de Sonia ne rendent pas ma vie plus heureuse, ni ma situation plus facile. Elle ne se plaint pas, Sonia. Elle raconte. Elle raconte vingt-trois années d'angoisse entremêlée d'espoir. Elle raconte les hôpitaux, les nuits sans sommeils, les crises d'étouffement et la kiné respiratoire. Le père qui abandonne, et qui les abandonne. L'espoir d'une greffe, et la crainte d'un rejet. Un soleil dans la nuit. Un jeune homme qui choisit d'aimer une enfant condamnée. Les jours qui se suivent. L'Epée de Damoclès au dessus de leur tête. Et la bouteille pour tenir le coup.
Je n'ai pas à me plaindre, par rapport à Sonia. J'ai eu la chance que, mon enfant à moi, meure subitement.
La chance...
Quelle ironie !
Je n'ai rien à lui dire. Rien à lui répondre. Je quitte la salle de réunion, libérée par ma tâche de cuisinière. Libérée. Le moral dans les talons. Je vais chercher le réconfort dans la soupe aux tomates, et les filets de poisson panés. Dans la sauce tartare, et la salade mixte. Dans les pots de crème au chocolat. Pas en les mangeant. En les préparant. Du rôle consolateur de la cuisine... Elle m'évite les réunions. Pas toutes.
- On a positionnement à 13 heures. Après le dîner.
Et la vaisselle ?
- On avisera.



165. Chapitre 33.2
(par lambertine, ajouté le 18/03/00 15:14)


Aviser, je veux bien, mais entre le dîner, le sport, la réunion, il faudra bien le placer quelque part, ce temps vaisselle. Pendant le temps libre ? Pendant le temps libre, "cuisine 1" doit préparer les pseudo-omelettes du soir. Des omelettes aux herbes - ce qui est très bien - et cuites au four - ce qui l'est beaucoup moins.
Et je déteste, c'est le moins que l'on puisse dire, la réunion d'évaluation.

- Béatrice, point 5, demande les points 6 et 7.
Béatrice cherche son papier, se racle la gorge, et commence à lire. Elle demande son point 6, bien entendu, pour pouvoir sortir seule, faire des expériences d'activités en solitaire, pouvoir découvrir de nouveaux loisirs et retrouver des occupations qu'elle avait sous consommation en restant abstinente.
- Elle a envie d'aller au cours de Salsa le mardi soir, me chuchote Célestin à l'oreille.
Au cours de Salsa ? Béatrice ? Je ris sous cape. Pas que ce soit une mauvaise idée, mais la grisonnante et très sérieuse inspectrice des Finances en train de virevolter au rythme de musiques cubaines me paraît pour le moins incongrue. Qui donc imaginerait une inspectrice des Finances danser la Salsa ?
Ni les coordinateurs, ni l'Equipe, représentée par Marc, ne voient d'objection à cette demande de notre cocuriste. Ils en voient par contre plus d'une à lui accorder son point 7. Le point qui permet aux anciens d'accompagner les petits nouveaux dans leurs sorties.
- Nous pensons que c'est une mauvaise idée de te l'accorder, déclame Frédéric au nom des coordinateurs. Tu passes beaucoup trop de temps à jouer les mamies, à t'occuper des autres. Nous savons que tu accepteras d'accompagner les nouveaux n'importe où uniquement pour te faire bien voir d'eux en leur faisant plaisir. Nous pensons que tu dois d'abord apprendre à t'occuper de toi. Tu apprendras à dire "non" plus tard.
Béatrice tente de se défendre. Elle sait dire "non". Elle le fait même très bien. D'ailleurs, quand elle accompagne en point 4...
- Tu accompagnes n'importe qui en point 4. Même au cinéma, pour voir des films d'action. Une femme de ton âge...
Marc refuse d'admettre que Béatrice puisse aimer le cinéma viril qu'en réalité, elle affectionne. Je peux difficilement lui jeter la pierre, après mes réflexions personnelles sur les danses exotiques.
- Et tu utilises ta voiture comme argument. Une voiture n'est pas un argument. Au contraire. Ne vois-tu pas que les autres vont profiter de cette voiture, et donc de toi, pour se faire conduire n'importe où ? Non, Béatrice, nous ne pouvons pas t'accorder ce point pour l'instant.
Elle tente un ultime essai, baisse la tête, range son papier dans sa farde. Triste. Déçue. Déçue de ne pas avoir son point 7. Déçue de passer pour ce qu'elle n'est pas.

- Nous te refusons ton point 4. Il n'y a rien de toi dans ce que tu viens de nous dire. Ce n'est qu'une mauvaise copie du Règlement du Centre, revu et corrigé par Béatrice. Sois dit en passant, voici bien la preuve qu'elle passe tout son temps à s'occuper des autres.
- Mais, je... veut protester Célestin.
- Tu n'as pas la parole, le coupe l'éducateur. Ne nie pas. On t'a vu, et on a rapporter ces faits à l'Equipe.
"Ces faits", la préparation de la demande de point du jeune garçon avec l'aide de Béatrice, sont rigoureusement exacts. Célestin a fait comme tout le monde, ou presque : il a demandé l'aide d'une résidente plus ancienne, et ils se sont basés sur le règlement.
- Si je peux me permettre, intervient Raoul, je vois très peu de monde ici qui n'a pas demandé ses points de cette façon-là. Moi le premier.
N'étant pas coordinateur, il se fait vertement tancer par Marc qui reprend ensuite :
- Nous ne te donnons pas ton point 4, parce que tu es un plagiaire. Et parce que nous n'avons aucune confiance en toi. Tu n'as aucun projet d'abstinence, aucune intention d'arrêter la drogue. Tu es donc un danger pour les autres, et je ne me vois donc pas t'accorder le droit de sortir sans être sous l'autorité d'un ancien. Même dans ce cas, tu risques d'entraîner tes compagnons à la rechute.
Abasourdi, choqué, Célestin ne réagit pas. Personne ne réagit. Ni les coordinateurs, ni les autres résidents, ni même moi. J'ai beau être furieuse, j'ai beau être outrée par les paroles de Marc, je me tais. Comme tout le monde. D'ailleurs, parler ne servirait à rien.
- Tu demandes aussi ton point 5. Nous attendons ton argumentation.
Absent, déphasé, Célestin reprend sa feuille. Commence à lire. Un extrait du règlement revu par Béatrice. Il hésite, s'arrête. Tout ça n'a aucun sens. Cette comédie n'a aucun sens. Je lui enlève le papier des mains.
- Sois sincère, fais-je à voix basse. Parle avec tes mots. Tu n'as pas besoin de texte. Vas-y.
Il respire profondément, et se lance. Indécis d'abord, puis plus ferme, déterminé.
- Je demande mon point 5 pour pouvoir aider les Verts en assurant l'accueil et le téléphone. Pour pouvoir assumer mes tâches, du mieux que je pourrai. Je ferai l'effort de respecter le règlement, ce qui me sera profitable pour mon abstinence.
Marc toussotte, comme pour mettre en cause la sincérité de mon jeune ami. Qui ne se démonte pas.
- Ce là m'aidera aussi, je crois, de pouvoir être utile à la communauté. De ne pas n'être qu'un parasite. De faire ma part du travail. Quant à la coordination, je préfère ne pas en parler. Je ne me sens pas capable d'endosser cette responsabilité. Du moins, pas encore.
C'est tout. Il se tait. Grimace. Attend.
- Les coordinateurs sont d'accord pour t'accorder ton point 5.
- L'Equipe aussi. Et tant que nous y sommes, nous t'accordons aussi ton point 6.
Silence dans la salle. Personne ne dit rien. Personne ne comprend. A quoi rime ce régime de douche écossaise.
- Sortir seul peut être un bon exercice. Et, au moins, tu ne mettras en danger personne d'autre que toi.
La séance est levée. Célestin me reprend son brouillon, le classe soigneusement dans sa farde verte au décort elfique.
- Pour qui ils me prennent ? Et qu'est-ce qu'ils me veulent ? Je deviens dingue, ici. Enfin, Maman sera drôlement étonnée quand elle appellera, et que je décrocherai le téléphone _


166. Chapitre 33.3
(par lambertine, ajouté le 20/03/00 22:54)


- Alors... tu tires, ou tu pointes ?
Aurélien se concentre durant quelques secondes et, les yeux fixés sur le cochonnet, lance la boule qui effectue une magnifique parabole avant d'en expédier deux autres à plusieurs dizaines de centimètres. Il frappe du poing dans sa main ouverte :
- A toi, me dit-il, les yeux brillants d'un éclat enfantin. Tu n'as plus qu'à placer les tiennes.
Je n'ai plus joué à la pétanque depuis des années. Et jamais sur une piste "en dur" mouillée. Plutôt sur le sable, au bord de la mer. Il n'y a pas de mer au centre, pas de sable non plus. Mais un jardin, et, aujourd'hui, un beau soleil, pas très chaud. Un soleil de printemps. Je tire. Pas brillant. La dernière boule, par contre, se place tout près de celle de mon partenaire, non loin du cochonnet. Les garçons s'en approchent, mesurent la distance avec mon mètre de couturière.
- Deux points pour nous !
C'est à moi de relancer. La partie continue, moins acharnée que bon enfant. Sans autre enjeu que de s'amuser. Sans éducateur en vue.
- J'ai soif grommelle Hervé, en fouillant dans ses poches. Je vais me chercher un coca.
Pas d'éducateur en vue, certes, mais bel et bien le règlement au-dessus de nos têtes. Célestin rattrape le jeune garçon par la manche, lui dit quelque chose à voix basse.
- Mais pourquoi on peut pas ? J'ai soif, moi ! Et y a pas d'éduc' en vue...
- Parce que c'est comme ça. On ne pourrait pas prendre de coca à la salle, on ne peut pas ici non plus. N'oublie pas : il y a des yeux partout. Et s'ils nous voient, on se fait saquer. Allez, viens, Virginie t'attend.
Il revient parmi nous en traînant les pieds. Lance sa boule en ronchonnant puis, la voyant atterrir au milieu des autres, part d'un grand éclat de rire en tapant des mains. Virginie le félicite. Il lui saute au cou et l'embrasse. Frédéric intervient; et l'écarte de la jeune femme.
- Mais qu'est-ce qu'il a fait ? s'insurge-t-elle.
- Mais qu'est-ce que j'ai fait ? reprend-il en écho.
Frédéric tente d'expliquer. Hervé ne comprend pas. Pourquoi ne peut-il pas embrasser Virginie ? Et pourquoi est-ce interdit de boire du coca quand on en a envie et que le distributeur se trouve à cinq mètres de nous ? Et qui est-il, lui, pour le gronder comme un bébé ? Et pourquoi est-il ici, dans cette maison où tout le monde le regarde bizarrement ? Où on lui pose sans cesse des questions sur sa vie ? Où on le punit pour des bêtises ? Et pourquoi ne peut-il plus boire de bière, ni fumer de beuh ? C'est tellement bon, la beuh. Il se sent tellement mieux après en avoir pris. Il oublie. Il devient comme tout le monde. Pourquoi est-ce que sa grand-mère est triste quand il a bu ? Quand il a fumé ? Pourquoi est-ce qu'elle pleure ? Il ne sait pas, mais il lui a promis. Qu'il serait gentil. Qu'il ne lui ferait plus honte, même s'il ne comprend pas pourquoi elle a honte. Il lui a promis qu'il ne fumerait plus, qu'il ne boirait plus. Qu'il resterait ici, jusqu'à ce qu'il soit guéri.
- Tu as marqué le point. A toi de relancer, Hervé.
La cure est difficile pour chacun d'entre nous. Pour Hervé, elle est en plus incompréhensible. Les réunions, le règlement, les séances de psychothérapie n'ont pas de sens pour lui. Cette cure peut-elle l'aider ? Ce doit être l'opinion de l'Equipe, siono, que ferait-il ici ?


167. Chapitre 33.4
(par lambertine, ajouté le 22/03/00 14:44)


Sinon, que fait-il ici ?
L'Equipe doit croire qu'elle est capable de l'aider. Une partie de l'Equipe, du moins. Il le faut, pour que sa présence parmi nous ait du sens. D'autres centres de désintoxications existent, qui appliquent d'autres méthodes. Quelle raison pourrait pousser des soignants à s'occuper d'un patient qu'ils se savent incapables de traiter, de guérir, du moins au moyen de la thérapie qui est la leur. Et ce qui vaut pour Hervé vaut pour nous tous. Si l'Equipe ne nous dit pas d'aller nous faire soigner ailleurs, si ses membres mettent leur temps, leurs compétences et leur énergie au service de notre guérison, si Thomas ou Camille ne nous disent pas "désolés, nous ne pouvons rien pour vous, allez voir tel ou tel parmi nos confrères", c'est que, quelque part, ils y croient. Ils doivent y croire. Ils doivent espérer, ne serait-ce qu'un peu, que nous ne sommes pas des causes complètement perdues. Même Hervé. Même Célestin.
Même moi.
- Christiane, à toi.
- Je m'appelle Diane, Hervé.
- Diane ? Ah oui ! C'est vrai ! Comme la chienne de Tante Ursule. J'oublierai plus.
- Hervé, voyons ! le reprend Virginie. Il ne faut pas comparer les gens à des bêtes !
- Pourquoi ? Elle est gentille, la chienne de Tante Ursule...
Je ris. Je n'ai aucune raison de mal prendre la réflexion du gamin.

Ben se sert un grand verre de jus d'oranges et se laisse tomber, en sueur, dans un des fauteuils mous du salon.
- J'ai faim, se plaint-il en me regardant avec insistance. Très faim. En fait, je meurs de faim.
- Tu dois bien avoir des biscuits planqués quelque part ? lui fait remarquer Damien. Ta réserve secrète ne peut pas déjà être vide.
- Ben si, répond-il, penaud. Elle est vide.
La chambre froide, elle, ne l'est pas. Ben le sait. Il n'y a pas accès, mais moi, si, et il le sait aussi. Je n'ai pas eu le coeur de jeter le monceau de restes de pizzas de la veille. Elles sont encore très bonnes. Enfin, aussi bonnes que peuvent l'être des pissas surgelées améliorées de ratatouille niçoise en conserve.
- Y a mieux, reconnaît Célestin en en glissant deux dans le four, que j'ai mis à préchauffer en prévision de la cuisson des "omelettes". Y a mieux, mais c'est plus cher. On va se contenter de ça.
- "Ca", tu risques de le payer très très cher, si tu te fais pincer. Aussi cher qu'un homard à la nage.
- Y a pas de homard à la nage, constate-t-il en haussant les épaules. Tu vas me dénoncer ?
- Tu sais bien que non.
- Tu devrais. Tu serais mieux vue de l'Equipe. Encore mieux vue, devrais-je dire. Tu...
- Qu'est-ce que tu fais là, toi ? l'interropt Patricia, qui doit me seconder en tant que "cuisine 2". Seules les bleues...
Etc... etc... Elle nous débine le règlement, sans fausse note. Je le connais aussi bien qu'elle, ou presque. Seuls les responsables de la cuisine ont le droit de se trouver dans la cuisine. Sauf circonstances exceptionnelles, telles la préparation de l'apéro des fins de cure.
- Sauf si "cuisine 1" en donne l'autorisation. Or il se fait que "cuisine 1", c'est moi, et que je lui ai donné mon autorisation.
Je dépose les cartons d'oeufs sur le plan de travail, cherche un saladier...
- Ici ! fait Célestin en en brandissant un triomphalement. Tu ne sais pas chercher, Diane !
C'est un fait. Je ne vais pas le contredire, mais bien le renvoyer gentiment au salon.
- Je vous apporterai les pizzas quand elles seront chaudes. File, avant de te faire prendre.
Particia, l'air mauvais, a commencé à casser les oeufs.
- Tu joues avec les règles, Diane. Ce n'est pas sérieux.
Oui, je joue avec les règles, non, ce n'est pas sérieux, et non, ça ne la regarde pas. Qu'elle s'occupe de ses affaires. De son omelette, en l'occurence. Je commence moi aussi à préparer la mienne.
- Et tu n'as pas à jouer les bonniches pour ces gamins. Ni a leur réchauffer des pizzas. Ils peuvent attendre, pour manger. Et les restes de la semaine sont pour le dimanche soir.
Mais qu'elle se taise, bon sang !
- Elles seront désséchées, dimanche, les pizzas. Immangeables. Et les gamins ont faim, comme des gamins qu'ils sont. Et je ne joue pas les bonniches. Je leur apporte ce qu'ils n'ont pas le droit de venir chercher eux-mêmes.
- Tu es de mauvaise foi.
Oui.
- Non.
Je suis doublement de mauvaise foi. Mais j'en ai assez. Après tout, qu'est-ce que ça peut bien lui faire ? Je ne dérange personne. Je ne fais de mal à personne. Je joues un peu les maman-gâteau, oui. C'est même certain. Mais j'aime ça. Ca me fait du bien.
- Il faut d'abord penser à toi.
Mais je pense à moi ! Je ne fais que ça, penser à moi !
Je pose les pizzas sur des assiettes, et vais les déposer sur une des tables basses du salon, devant les garçons plongés dans un magazine.
- Waouw ! s'exclame Ben. Trop bien. Merci, m'man !
Il me dévisage. Fronce les sourcils.
- Ca va pas ?
Non, ça ne va pas.


168. Chapiitre 33.4
(par lambertine, ajouté le 24/03/00 00:00)


Les omelettes cuisent. Patricia et moi remettons la cuisine en ordre, nettoyons le plan de travail, lavons et rangeons la vaisselle. Relativement fastidieux, vu que rien n'avait été fait après le repas de midi. Je ne suis pas une fée du logis, bien au contraire. Les petites filles trop gâtées partent avec un gros handicap, de ce côté la de la vie, et les femmes oisives l'entretiennent. J'ai essayé de m'améliorer. Sans succès. Malgré ma bonne volonté. Pourtant, le travail s'accomplit, vaille que vaille. Il ne reste plus qu'un grand saladier remplis d'œufs battus, presqu'à ras bord. La recette a vu grand. Très grand. Trop grand. Patricia s'en empare, et se dirige vers l'évier.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Ben... je vais les jeter, répond-elle, étonnée. Que veux-tu qu'on en fasse ?
Ce que je veux qu'on en fasse ? N'importe quoi, sauf les mettre à l'égoût. Ce sont des oeufs, de bons oeufs frais, fraîchement battus, bien assaisonnés. Pas des déchets. De la nourriture qui ne demande pas à être gaspillée. Mon esprit tourne à cent à l'heure. J'ai trop connu la pauvreté pour accepter ce gâchis sans rien dire.
- Il reste des pommes de terre de midi. Avec quelques oignons, on pourrait faire une tortilla pour le pique-nique de demain midi. C'est très bon, froid.
Patricia me regarde avec des yeux ébahis. Comme si j'avais proposé de partir sur Mars.
- Mais enfin, tu es folle !
Ou de cambrioler la Banque Nationale.
- C'est interdit de faire ça.
Interdit. Comme d'habitude !
- Je propose de préparer une tortilla. Pas une omelette flambée au calva.
- Mais on ne peut pas préparer de tortilla. Tu ne peux pas prendre ce genre d'initiatives.
- Tu allais bien prendre l'initiative de jeter les oeufs.
- Ce n'est pas pareil.
Bien sûr que ce n'est pas pareil. Je propose quelque chose d'intelligent. Quelque chose d'économique. Quelque chose de normal. Ce que je ferais, ce qu'elle ferait, ce que n'importe quelle maîtresse de maison ferait dans la vraie vie.
- Nous ne sommes pas dans la vraie vie, Diane. Nous sommes au Centre. Tu n'es pas une maîtresse de maison, tu es une Résidente. Une curiste. Une patiente.
Je le sais bien. Je le sais bien, bon sang. Et alors ? Est-ce que je dois pour autant faire n'importe quoi ?
- Tu ne peux pas prendre d'initiatives. Tu dois te soumettre au règlement. Tu dois t'en référer à l'Equpe.
M'en référer à l'Equpe, à l'éducateur de garde. Pour tout, et pour n'importe quoi...
J'ai l'impression que je deviens folle !
J'en ai d'autant plus l'impression que cette conversation se poursuit à table. Que Patricia reçoit l'appui des autres convives. De Frédéric. De Dominique. De Jean-Marc. De Donatien. De Patrick. Tous. Tous me répètent la même chose. Tous me répètent les mêmes mots. Je ne peux pas prendre d'initiative. Je ne peux pas. C'est interdit. C'est la règle. Sans la règle, nous ne sommes rien. Sans la règle...
Stop !
Mais ils continuent, et continuent encore, tout en dévorant leur pseudo-omelette cuite au four dans des plats en pyrex que l'équipe vaisselle - les Oranges de Jean-Marc - aura les pires difficultés à laver, protéines cuites obligent.


169. Chapitre 34.6
(par lambertine, ajouté le 24/03/00 14:14)


Je me lève, autant pour échapper aux remontrances de mes cocuristes que pour tenter d'arriver à mes fins. Je me rends auprès de l'éducatrice de service. Je rassemble toute mon énergie, et le peu qui me reste d'amabilité, pour lui demander l'autorisation de cuisiner cette fichue omelette, que ce soit ce soir, ou demain matin. Comme Patricia avant elle, elle me regarde comme si j'avais demandé la lune. Et me pose une question.
- Qui la préparera, cette tortilla ?
- Moi. Avec l'aide de l'équipe cuisine du jour, si ça leur fait plaisir.
L'équipe cuisine du jour, c'est à dire Béatrice et Dominique.
- Tu leur as demandé si elles étaient d'accord ?
- Non. Mais si elles ne le sont pas, je pourrai me débrouiller toute seule. Ou demander l'aide d'un volontaire. J'en connais qui...
- Là n'est pas la question, m'interrompt-elle brutalement. Tu n'as pas à prendre de telles initiatives. L'autorisation d'organiser des ateliers de ce genre doit être demandée plusieurs jours à l'avance. A Camille. Et par écrit.
- Comment aurais-je pu savoir qu'il resterait des oeufs plusieurs jours à l'avance ? réponds-je, du tac au tac. Il ne s'agit pas d'organiser un "atelier", bon sang. Juste de cuisiner des restes !
Sa réponse me laisse pantoise.
- Je ne suis pas censée me mêler de la cuisine. Donc, c'est non. Mais je vais téléphoner à Maria. Peut-être qu'elle, elle donnera son accord. Je ne peux pas prendre la responsabilité de te laisser faire.
Téléphoner à Maria ? Pour me donner l'autorisation de faire une... une omelette ? Je me pince. Mentalement, bien entendu. Je n'y crois pas. Ce que je viens de voir, là,sous mes yeux, c'est une éducatrice qui n'a pas plus le droit à l'initiative que nous, résidents. A moins qu'elle n'ait pas d'initiative personnelle du tout. Et elle nous a sous sa responsabilité ? Elle nous donne des ordres ? Je suis abasourdie. Je bafouille un "Merci" et retourne m'asseoir. Mes compagnons de table ont changé de sujet de conversation. Ils ont quartier libre, ce soir. Certains iront se promener en ville. D'autres boire un verre, ou regarder un film. Je reste dans ma bulle. Seule. Contente de l'être, pour une fois. Seule et incrédule. Nous sommes censés réapprendre à vivre, ici. Nous sommes censés devenirs des citoyens abstinents, et capables de prendre nos responsabilités. Et nous n'avons le droit à aucune initiative. Aucune. Et je n'en puis plus. Cette infantilisation perpétuelle me pèse. J'ai envie de hurler, de cogner. Je ne veux pas ressembler à cette femme. Je veux redevenir un être humain. Je suis un être humain.

- Qu'est-ce que tu fais ?
- Tu le vois bien : je range.
- On a night-meeting dans cinq minutes. Tu...
- Fiche-moi la paix, Célestin. Mêle-toi de ce qui te regarde. Et sors de cette cuisine.
Il est la dernière personne ici dont je désire me servir comme punching-ball. Mais c'est lui qui est là, devant moi, et qui reçoit ma mauvaise humeur en pleine figure.
- Mais enfin, Diane, calme-toi. Qu'est-ce qui se passe ?
- J'en ai assez, voilà ce qui se passe. J'en ai assez d'être prise pour une débile mentale.
Je lui explique la situation en deux mots. Il sourit, essuie sur mon visage des larmes dont je n'avais pas conscience, et m'entoure gentiment les épaules de son bras.
- Calme-toi, Diane. C'est pas grave. On en reparlera après le night-meeting. Mais ne reste pas là. Je n'aime pas plus que toi voir mes amis se faire saquer.


170. Le Roman de Béatrice. 2. Retour au pays
(par lambertine, ajouté le 26/03/00 18:02)


1960.
Que connait-on de la vie à dix ans ? Que connait-on de la politique ?
J'ai pris le bateau à Léopoldville, en compagnie de maman et de mon petit frère. Nous avons quitté le Congo. Je ne savais pas que c'était pour toujours. Je ne savais pas ce que voulait dire "indépendance". Ni pour les Congolais, ni pour moi.
Nous avons habité pendant quelques mois chez mes grands-parents. Ensuite, Papa nous a rejoints. je n'ai pas eu très difficile à m'adapter à la Belgique. Un peu plus à ma nouvelle école. Mais on s'habitue viet, à dix ans. Bien plus vite qu'à quarante. Maman n'avait jamais travaillé, jamais fait le ménage, jamais tenu de maison. Elle avait mené, depuis son mariage, la vie d'une coloniale; Avec domestiques, et tout le toutim. En Belgique, pas de boy pour nettoyer, pas de chauffeur pour conduire la voiture, pas de cuisinière pour préparer les repas, pas de nounou pour élever ses enfants. Elle était débordée. Elle était perdue. Elle l'était d'autant plus qu'à Coquilhatville, l'épouse du Commissaire de police était une personnalité en vue. A Namur, la femme d'un policier était madame-tout-le-monde.
La femme d'un policier, pas celle d'un commissaire. Les aléas de l'administration firent que le staut colonial de papa ne le suivit pas en Belgique, et qu'il se retrouva simple inspecteur. Il se battit, puis cessa de se battre, aigri. Maman, elle, continuait à noyer son mal-être dans l'alcool. Toujours en cachette.
Moi et mon frère, nous grandissions. Je devenais jeune fille. Je commençais à sortir. Un soir, dans un café, je rencontrai Marcel. Je lui plus, il me plut. Fiançailles. Mariage. Pour moi, tout allait pour le mieux.
Jusqu'à ce que papa se suicide avec son arme de service. Sans un mot, sans une lettre, sans rien.
Il ne se passe pas de jour sans que je pense à lui.
Il ne se passe pas de jour sans que je pense à "ça".


171. Chapitre 35.1
(par lambertine, ajouté le 27/03/00 19:00)


En cercle. Tous en cercle. Tous assis en cercle autour du restaurant. Comme pour tous les Night meetings. L'un raconte, et puis l'autre. Je n'écoute pas, ou presque. je n'en ai pas envie. Et je ne parle pas. Je n'ai rien à dire. Ou presque. Ou pas grand chose. Ce que j'ai sur le coeur ne regarde personne. Ne les regarde pas, eux. Et puis, si je parlais... si je racontais... peu importe... peu importe.Les images qui me viennent en tête ne sont pas d'ici.
- Diane ne va pas bien.
Un jeune homme éploré dans un tribunal... un enfant mort dans son berceau... mes parents occupés à se disputer... un canapé rouge avec des boutons noirs...
- Diane a du chagrin
Une lumière blanche dans un cabinet médical... un examinateur derrière son bureau... une place vide dans un lit de deux personnes... un groupe d'enfants moqueurs dans une cour d'école...
- Diane, qu'as-tu à nous dire ?
Un avion qui s'en va... des huissiers à ma porte... une cannette de bière... une bouteille de vin...
- Diane ?
Une robe de soirée dans un palais royal... un hôtel de luxe face à un bidonville... un évêque célébrant la sainte Messe dos au peuple..
- Diane ! Nous t'attendons !
Un bébé dans mes bras...
- Je n'ai pas envie de parler.
- Moi, je veux que tu parles.
- Mais je n'ai rien à dire.
Rien. Je ne veux pas.Je ne peux pas. Pas ici. Pas maintenant. Pas à eux. Pas devant eux. Ma vie ne les regarde pas. Ma vie ne les concerne pas. Ma vie bouillonne en moi. Bout en moi. Veut exploser.
- Je n'ai rien à dire...
Explose. Explose ma tour d'ivoire. Explose...
- Rien...





172. Chapitre 35.2
(par lambertine, ajouté le 28/03/00 01:25)


Les larmes sourdent. S'échappent. Les larmes coulent. Les larmes ruissellent. J'essaie de les retenir. Je n'y arrive pas . J'essaie encore. Rien n'y fait. Je pleure. Je pleure comme une petite fille. Devant tout le monde. Tous les Résidents réunis. Je ne veux pas. Je ne veux pas !
- Rien.
Même si je voulais parler, je ne pourrais pas. Les mots se bloquent. Seuls sortent des sanglots. Douloureux. Rauques. Étouffants et bouillonnants.
- Diane !
M'en aller. M'en aller d'ici. Fuir cette salle. Fuir ce Centre. Fuir ces regards posés sur moi. M'enfermer. M'enfermer, dans une pièce sans fenêtres. Me blottir. Me cacher. Ne pas leur montrer. Non ! Ne pas leur montrer !
- Diane, arrête ton cinéma.
Jouer. Elle croit que je joue. Si seulement c'était vrai. Mais je ne joue pas. Mais je ne joue plus. Le masque tombe. Le costume tombe en lambeau. La carapace se rompt. La carapace s'effrite.
- Diane, cesse de faire l'enfant ! Tu l'as bien cherché.
Faire l'enfant. Oui, je fais l'enfant. Je suis une enfant. Une enfant de quarante-neuf ans. Une enfant perdue malgré mon âge. Aussi perdue que ces gamins qui m'observent. Que ces gamins qui me jugent.
- C'était bien la peine de nous prendre de haut pendant tout ce temps.
De haut ? On me l'a toujours dit. Depuis mon enfance. On m'a toujours vue ainsi. Hautaine. Prétentieuse. Méprisante. Je le suis, méprisante. Vis à vis de moi-même.
- Tu crois toujours tout savoir mieux que les autres.
Je ne sais rien. Je ne suis rien. Qu'une ratée. Qu'une paumée. Rien. Rien ici. Rien dehors. Et cette carapace brisée reste accrochée à mon coeur déchiré, à mon coeur meurtri.
- Tu n'en fais jamais qu'à ta tête...
- Tu veux toujours te mêler de nos affaires...
- Comme si ça te regardait...
Partir.
- Tu devrais...
- Il faut...
Monter dans ma chambre. Faire ma valise. Partir. Loin d'ici. Loin de ces regards. De ces jugements. Partir. Essayer de guérir ailleurs. Ou de ne pas guérir. Peu importe.
- Ce n''est pas vrai.
Peu importe.
- Pourquoi dites-vous tout ça ? Diane n'est pas ainsi. Vous n'avez rien compris.


173. Chapitre 35.3
(par lambertine, ajouté le 28/03/00 17:04)


Peu importe. Que je vive, que je meure, que je me défonce à la bière au creux de mon lit tous les soirs. Peu importe. Que suis-je, sinon rien ? Sinon moins que rien ? Ils le disent bien. Ils le disent tous. Ils...
- Diane n'est pas bien, et vous l'enfoncez. Pourquoi ? Qu'est-ce qu'elle vous a fait ? Qu'est-ce qu'elle vous renvoie de vous qui vous dérange à ce point ?
Ils le disent tous...
- C'est pour son bien.
- Non. C'est pour le vôtre. Vous l'avez regardé, Diane ? Vous avez essayé de la comprendre ? Elle est sensible, à fleur de peau. Arrogante ? Elle n'a aucune confiance en elle. Elle ne vous regarde pas de haut, elle se barricade, de peur que vous lui fermiez votre porte.
Tous.
- Elle croit tout savoir.
- Elle a beaucoup vécu, et pas que des choses marrantes. Elle essaie d'en parler, c'est tout. C'est pas facile. Elle est maladroite, parfois. Enfin, je suppose, si vous la voyez comme ça. Moi, je ne la vois pas comme ça.
Non.
- Elle ne sait pas demander de l'aide. Alors, elle essaie de cacher ses problèmes.
Pas tous.
- C'est parce qu'elle prend toujours ta défense, que tu prends la sienne, ce soir ?
- Non. Je parle pour elle parce que vous vous trompez, et qu'elle a trop de chagrin pour se défendre toute seule. D'ailleurs, je ne la défend pas. J'explique, simplement. Ou j'essaie d'expliquer.
Il fait mieux qu'essayer, Célestin ! Il parle de moi comme personne ne l'a fait avant lui. Il m'expose aux yeux des autres, telle qu'il me voit. Et il me voit telle que je suis, au plus profond de moi. Et ses paroles arrachent les derniers morceaux de ma carapace, et laissent mon cœur à vif. A nu. Je suis à nu devant les autres. Je suis à nu devant moi-même. Vulnérable. Vulnérable comme je ne l'ai plus été depuis vingt ans. Depuis la mort de mon petit garçon. C'est un autre garçon, un garçon de son âge, de l'âge qu'il aurait eu, s'il n'avait oublié de respirer, si son cœur n'avait cessé de battre, qui me révèle et, en me révélant, me libère. Mes larmes de désespoir se muent en larmes de soulagement. Une foule de sentiments contradictoires se mettent à grouiller dans mon être. Une colère immense, bien plus grande que tout ce que je pouvais imaginer. Un amour absolu, implacable. Une soif de justice qui balaie les convenances. la tendresse. La révolte. Et au milieu de tous, inopinée, inattendue, l'espérance.

- On est pareils, toi et moi.
Je suis assise dans le jardin à côté de Célestin. Dominique nous a apporté deux tasses de camomille, avant de me demander pardon. Parce qu'elle a cru que je la prenais de haut. Parce qu'elle a cru que je la méprisais, que j'étais comme sa sœur et, qu'à cause de cela, elle m'en voulait. Mais elle à compris que ce n'était pas vrai. Les paroles du jeune homme lui ont ouvert les yeux. Alors, elle me demande pardon, m'embrasse, et s'éloigne discrètement. Et moi, je hoche la tête aux mots de Célestin, qui se méprend sur la signification de mon geste.
- Je voulais dire... ne m'en veux pas... Ne le prends pas mal, surtout. Je sais bien que tu es une Dame, et moi un voyou, mais...
- Tu n'es pas un voyou, Célestin. Tu ne l'es plus, si tu l'as été. Et moi, je ne suis plus une dame. Je ne suis plus une dame depuis bien des années.
- C'est pas vrai. Ça, c'est ce que tu crois.
Il prend une de mes mains dans les siennes. Il doit remarquer que je tremble encore. J'ai l'impression de m'éveiller après vingt ans de mort.
- Tu seras toujours une dame. Même dans le ruisseau. On n'est pas pareils en dehors. Mais en dedans, si. Je suis comme toi. C'est pour ça que j'ai compris, et que j'ai pu parler pour toi.
Je frissonne. Il ôte sa veste à capuche, et me la met sur les épaules.
- Je n'ai pas le dixième de ta gentillesse. Tu es quelqu'un de bien, Célestin.
Il hausse les épaules, et son regard se fait mélancolique.
- Quelqu'un de bien ? Je ne sais pas. J'essaie de le devenir.
- Pouvoir paraître devant Dieu comme quelqu'un de bien. C'est ce que tu avais écrit, tout au début de notre séjour.
- Je le veux toujours, même si personne ne le croit, ici. J'ai fait trop de mal. J'ai fait souffrir trop de monde. Maman, surtout. Je ne veux plus. Je veux rendre les gens heureux, à présent.
- Tu es doué pour ça.




174. Chapitre 35.4
(par lambertine, ajouté le 29/03/00 14:25)


- Pas vraiment, non. J'ai souvent l'impression que je fais du mal à tous ceux que j'aime, même quand je veux le contraire. Qu'il y une malédiction sur ma tête. Turin Turambar, quoi.
- Et moi, Morwen de Dor Lomin. Retranchée dans son manoir. Incapable de demander de l'aide, ou d'en accepter quand quelqu'un lui en offre. Trop orgueilleuse. Trop imbue d'elle-même.
- Trop blessée. Trop fragile.
- Fragile, Morwen ?
- Fragile comme du cristal. Dure en apparence, et brillante. Mais pouvant se briser au moindre choc. Et même sans... Tu n'étais pas là, quand nous avons visité la cristallerie. Cetaines pièces étaient mises au rebut. Elles étaient très belles, en apparence. Parfaites. Mais elles avaient des défauts. Des failles internes. Elles pouvaient exploser, se briser, comme ça, toutes seules, sans raison apparente.
- Comme moi ?
- Comme nous. Comme Morwen. Comme Turin. Ces failles, on les cache. On voudrait faire croire qu'on n'est pas fragiles. Qu'on est solides. Et on crâne. On fait semblant d'être forts. Et on passe pour arrogants.
- Arrogant, toi ? Dans quel film ? Je peux te trouver des tas de défauts, mais sûrement pas celui-là.
- Demande aux autres, ils t'expliqueront. J'ai même cru que c'était pour ça que tu ne m'aimais pas, au début.
- Parce que je te trouvais arrogant ? Non. Sûrement pas. Je suis même étonnée qu'on puisse penser ça de toi. Je ne t'aimais pas parce que tu m'énervais. Parce que...
- ...j'étais un gamin de merrde ?
- Ca c'était le prétexte. Ce que je croyais. Ce que je voulais croire. La vérité... Je déteste Morwen, tu sais, parce qu'elle me ressemble. Là, c'était la même chose. Je me voyais en toi, et ça me déplaisait.
- Tu te détestes tant que ça ?
- J'ai échoué, Célestin. J'ai raté ma vie, par ma faute. Pour toi, rien n'est joué. Tu peux encore te battre. Tu peux encore gagner. Tu as vingt et un ans...
- J'ai vingt et un ans, et un passé que je traîne comme un boulet. Que je traînerai toute ma vie. Un passé que me renvoient tous ceux qui me regardent. Qu'ils me méprisent, qu'ils aient peur, ou qu'ils aient pitié de moi.
- Pas tous, Célestin.
- Pas toi, c'est vrai. Toi, tu n'as plus pitié de moi. Mais toi, tu te méprises toi-même, et tu ne devrais pas. Tu n'as pas raté ta vie. Tu as de chouettes enfants, et un chouette petit-fils. C'est un peu grâce à toi, qu'ils sont devenus aussi bien, non ?
- Grâce à moi ? Ou malgré moi ?
- Ils ont grandi sans père, Diane. Et ils sont formidables. Tu as toujours été là pour les écouter, pour les soutenir, pour les consoler. Leur mère est formidable, et parfois je les envie.
- Il ne faut pas. Surtout pas. D'ailleurs, elle est très bien, ta mère.
- Elle a fait ce qu'elle a pu.
Il pousse un long, un profond soupir, déchirant, empli de désespoir, mais aussi de tendresse.
- Ce n'est pas sa faute. Je ne peux pas lui en vouloir. Et pourtant, c'est un peu à cause d'elle, que je suis ici. A cause d'elle, et grâce à elle aussi. C'est dur à expliquer.
- Tu ne dois pas.
Mais il ne m'entend pas. Il ne m'entend plus, et parle, comme si je n'étais pas là. Comme pour lui-même. Et Murielle est présente dans chacun de ses mots. Murielle, avec sa culpabilité, et avec son chagrin.
- J'ai failli mourir, l'an dernier. A cause de la came. Enfin, du manque de came. On dit que ce n'est pas possible, avec l'héro. Ben si. Je vivais à la rue. Je dormais ça et là, sous les ponts, dans des squats. J'évitais les refuges. Il y a trop de monde, trop de violence dans les refuges. Et les tox n'y sont pas bien vus. Je faisais la manche pour avoir du fric. Je volais, parfois, aussi... enfin, bref. Un héroïnomane, il fait n'importe quoi pour sa dose. J'appelais parfois Maman. J'achetais un téléphone, ou j'en piquais un, et je l'appelais. Elle ne pouvait pas m'appeler. Les téléphones, je les revendais très vite. La came, ça coûte cher. Mais je voulais lui dire, à Maman, que j'étais en vie, et que j'allais bien. Même si je n'allais pas bien.


175. Chapitre 35.5
(par lambertine, ajouté le 30/03/00 18:06)


Je suis une mère. Je suis une maman. J'ai mal lorsque j'entends les mots de Célestin. J'imagine, non, je n'ose m'imaginer les craintes de Murielle, ses angoisses, ses attentes désespérées d'un coup de téléphone qui n'arrivait pas.
- Elle le savait, bien sûr, que je n'allais pas bien. Que c'était même pour ça que j'étais parti. Mais elle faisait semblant de me croire, en me disant chaque fois que je pouvais revenir. Que sa porte me restait ouverte. Je le savais, bien sûr. Mais je ne pouvais pas. C'était impossible. C'était plus fort que moi. J'étais allé trop loin, beaucoup trop loin dans la déchéance.
Sa main cherche la mienne. Plus pour me rassurer, à présent, mais pour se rassurer lui-même.
- J'étais comme un squelette obsédé par la came. En recherche d'un shoot quand je ne dormais pas. Je ne pouvais d'ailleurs presque plus dormir. Six heures après ma dose, j'étais déjà en manque. Et j'étais fatigué. Si fatigué. Tu ne peux pas savoir, Diane. Même moi, à présent, j'ai difficile à m'en souvenir. Me réveiller, trouver du fric, trouver la came, me shooter, et dormir, et recommencer. Et recommencer six heures plus tard. Et encore. Et encore. Jusqu'au jour où je n'ai plus pu.
Il se tait. Hésite.
- Tu trouves que je me plains trop, peut-être ? Que ce qui m'arrivait, je l'avais bien cherché ?
- Non. Je ne te juge pas. Je comprends, sans comprendre vraiment.
Je me souviens de ses blocages, de ses réticences à parler de lui-même, de ses difficultés à raconter son histoire. Là, il me fait confiance, et cette confiance me met du baume au cœur, même si son histoire me fait mal à crever. Même s’il n’en est encore qu’à la surface. J’essaie de le rassurer. Il me demande pardon. Pardon d’être égoïste, de me parler de lui, alors que c’est moi qui vais mal.
- Ce n’est rien. Continue, si ça te fais du bien.
- Tu veux bien ?
J’acquiesce en silence, en serrant très fort sa main brûlante. Il respire profondément, et reprend, à nouveau lointain, détaché de lui-même et de son récit. Comme s’il parlait d’un autre. Comme je lui avait conseillé de faire, pour présenter sa courbe.
Comme je parle, quand je parle de moi.
- Je dormais dans un squat du centre-ville. Pas loin de la Cité administrative, là où je suis allé hier. Tu comprends pourquoi j’avais la trouille ? Y a plein de dealers, par là, et je connais tout le monde. La marchandise à portée de main… Je n’aurais eu qu’à demander. On m’aurait même fait crédit. Mais je ne voulais pas. Je ne veux pas retomber, Diane. Je ne veux pas retomber aussi bas.
- Tu as tenu le coup.
Il ne relève pas, repart dans le passé.
- J’étais si fatigué. Je voulais dormir, dormir, et puis c’est tout. Je me suis enroulé dans une couverture. J’avais si froid… Pourtant, c’était l’été. Quand je me suis réveillé, j’avais mal. Partout. Mal comme jamais je n’avais eu. J’étais sans force. Je savais qu’il me fallait me lever, partir à la recherche de came, mais je ne pouvais pas. Je me suis rendormi. Jusqu’à ce que la souffrance devienne vraiment trop forte.
Tu as déjà vu un drogué en manque, au cinéma ? Je devais être comme ça, en pire. Je n’étais plus rien, qu’une masse de douleur. Enfin, une masse… J’avais du mal à respirer. Je sentais que j’allais partir. J’ai pensé à Maman.
J’avais un téléphone, ce jour là. Je l’ai appelée. Je voulais lui dire au-revoir. Je ne sais plus ce qui s’est passé ensuite, comment elle a su où j’étais. Quand j’ai rouvert les yeux, elle était près de moi. Dans une chambre de réa, au CHU. Elle me tenait la main. Depuis onze jours, elle veillait sur moi.
- Et c’est comme ça que tu es arrivé ici ?
- Pas vraiment. Ou plutôt, pas tout de suite. Je me suis enfui, dès que j’ai pu tenir debout. Mais ils m’ont retrouvé très vite. Tomber dans les pommes dans les bras du propriétaire, ce n’est pas le meilleur moyen de piquer un carnet d’ordonnances dans une voiture de médecin. Je dois toujours lui rembourser les dégâts. Après, je me suis laissé faire. J’avais failli mourir. Mon cœur avait cessé de battre, plusieurs fois. A début, ça m’était égal. Puis j’ai compris combien Maman m’aimait, et à quel point je l’avais fait souffrir en me faisant du mal. Et Dolorès est venue me voir, à l’hôpital. Je ne pouvais plus les rendre malheureuses. J’ai compris que je devais vivre pour elles. Au moins pour elles.


176. Chapitre 35.5
(par lambertine, ajouté le 01/04/00 00:07)


- Et pour toi ?
- Pour moi ?
Il baisse les yeux, avec un drôle de sourire triste. Il ne m’a raconté que la fin, la toute fin de l’histoire. Le « grâce à elle », je crois. C’est déjà beaucoup. Beaucoup plus que je n’attendais. Mais ce n’est que la fin.
- Pas encore. C’est trop tôt, Diane. Peut-être qu’un jour mais… C’est trop tôt. Mon passé est trop lourd. Ce que j’ai fait, et ce qu’on m’a fait. Je dois apprendre à vivre avec. Je le fais, plus ou moins, depuis le jour ou Maman m’a sauvé la vie. Depuis un peu plus de sept mois. Je ne compte pas les premières semaines, où j’étais dans les vapes les trois quart du temps. J’apprends à vivre avec, mais l’accepter, c’est autre chose. Tu le comprends, n’est-ce pas ?
- Oui. Je le comprends. Je te comprends, enfin, je crois.
J’apprends, moi aussi, à vivre avec mon passé. A l’accepter, plus ou moins. Plutôt moins que plus, d’ailleurs. Le temps efface bien des choses, mais pas tout. Certains chagrins restent, tapis au fond de nous. On ne peut pas les oublier. Serait-ce bien, d’ailleurs ? Ces chagrins ne font-ils pas de nous ce que nous sommes, autant que nos joies ?
- Diane ?
- Oui, Célestin ?
- Je peux te poser une question ?
S’il peut ? Bien sûr, qu’il peut. Toutes les questions du monde, s’il en a envie. Libre à moi de ne pas répondre. Mais aujourd’hui, je crois que je répondrais à n’importe laquelle.
- Je ne veux pas te blesser. Je ne veux pas te faire de mal.
- Tu ne me feras pas de mal.
Et pourquoi ne m’en ferait-il pas ? Je suis à vif. Je ressens tout beaucoup plus fort qu’à l’ordinaire.
- Diane, si tu t’es attachée à moi, est-ce que… est-ce que parce qu’il te manque un petit garçon ? Est-ce que tu cherches à remplacer l’enfant que tu as perdu ?
Il me manque un petit garçon. Un petit garçon, qui serait grand, à présent. Qui aurait l’âge de Célestin. Qui serait différent de lui. Qui ne porterait pas en loi autant de révolte, autant de souffrance. Et pourtant…
- Tu pleures. Je ne voulais pas… J’ai encore gaffé…
Je fais « non », de la tête. Non, il n’a pas gaffé. Au contraire. Bien au contraire.
- Non. Et oui. Au début. Il y a une place vide dans mon cœur. Un trou, béant, que je cherche à remplir. Malgré moi. Même si je sais au fond de moi qu’elle restera vide à jamais. Tu n’es pas Jean, Célestin. J’ai peut-être voulu le retrouver en toi, comme j’ai sans doute voulu le retrouver en Gilles, il y a quelques années, mais vous n’êtes pas lui. Tu n’es pas lui. Vous êtes vous. Tu es toi. C’est à toi que je me suis attachée ici. A toi en tant que toi. Tel que tu es. Tu en vaux sacrément la peine, tu sais.
- Peut-être. Si tu le dis. Tu ne trouveras pas grand monde pour penser comme toi. Surtout ici.
- Jacob ? Ben ? Béatrice ? Hervé ? Aurélien ?
- Pas Aurélien. Plus Aurélien. Il m’en veut. Il…
- Diane ?
L’éducatrice n’a pas l’air de très bonne humeur. Je m’attends à une remontrance, et mon compagnon tente de se faire tout petit dans son coin. Mais si le ton de ses paroles est franchement désagréable, la nouvelle qu’elle me donne me fait grand plaisir.
- Maria t’autorise à faire ton omelette demain matin. Avec un volontaire. Pas plus.
- Je peux ? demande immédiatement Célestin.
Elle grimace. Je m’attends à une réponse négative. Mais non. Elle accepte.
- Si ça t’amuse. Et si Diane veut bien de toi. Le contraire m’étonnerait, vu qu’elle te passe absolument tout.
Je ne relève pas la pique. Célestin non plus. Ça vaut mieux comme çà.



177. Chapitre 35.7
(par lambertine, ajouté le 01/04/00 15:14)


L'éducatrice tourne les talons, et s'en retourne au salon. Le ciel s'assombrit. je n'ai pas envie de rentrer, de rejoindre "les autres", "la communauté", bien qu'elle soit clairsemée en ce soir de sorties.
- Ca ne te dérange pas ?
- Que tu m'aides à préparer la tortilla ? Au contraire. Ca me fait plaisir. J'allais te le proposer. Je ne suis pas très douée, en tortillas.
- Moi, si. Je ne suis pas d'ascendance espagnole pour rien. Mais il y a longtemps que je n'en ai plus préparé.
- C'est comme le vélo. Ca ne s'oublie pas.
- J'espère, sourit-il. J'espère.

- Tu es toujours partante, pour sortir prendre un verre avec nous ?
Damien. J'avais oublié notre point 7.2. Je ne me sens pas très en forme pour l'accompagner. Mais j'ai promis.
- Tu peux venir aussi, si tu veux.
Célestin remercie, et refuse.
- Je dois me lever tôt, demain. Et je suis fatigué. Je crois que je vais rejoindre mon lit, en espérant que Francis ne fera pas trop de bruit en rentrant.
Damien s'étonne. Il est rare qu'un résident refuse une sortie en ville, un samedi soir. Il profite de l'occasion pour taquiner mon jeune ami.
- Tu n'as même pas inauguré ton point 6 ? C'est bizarre. A ta place, tout le monde se serait offert une bonne soirée de liberté.
- Personne n'est à ma place. J'ai pas trop envie de sortir tout seul. J'en ai eu mon compte pour la semaine, hier. Et je suis vraiment crevé. Mais merci pour l'invitation. C'était gentil. Amusez-vous bien.
Il se lève. J'ôte sa veste de mes épaules, et la lui tend.
- Merci, Diane, dit il en l'enfilant. Passe une bonne soirée. N'oublie pas de rentrer, hein, on a une omelette à préparer demain matin.
Il disparaît avec un signe de la main.
- Drôle de gamin, observe Damien. C'est le premier que je vois ici, ne pas profiter de son point 6 tout de suite. D'habitude...
- D'habitude, lui fait remarquer Lambert, le point 6 est une récompense, pas une punition. Vous venez ? J'ai très envie d'un café à la cannelle.
Va pour le café à la cannelle, de la Taverne Irlandaise. Fauteuils cossus, lumière tamisée. Autour de nous, la bière coule à flots, les whiskies illuminent les verres, les cocktails paradent dans leurs robes colorées. Le serveur, lui, n'est pas étonné par notre commande quelque peu différente. Il sait d'où nous venons. Il connaît bien les résidents du Centre. Ils représentent pour lui une clientèle fidèle. Il nous sert avec professionnalisme, efficacité, comme des clients privilégiés. Suggère un cigare à mes jeunes compagnons, qui déclinent l'offre.
- On verra ça quand on sera plus vieux.
L'ambiance est "cosy", chaleureuse. Les prix trop élevés pour mon portefeuille. Il ne faut pas que je vienne ici trop souvent.
- Je t'offre, déclare Damien. Tu es ma copine, non ?
Oui, je suis sa copine, même si j'ai deux fois son âge.
- C'est ma dernière soirée en ville, rappelle Lambert. Je sors Vendredi. Ca fait bizarre.
- Tu as peur ?
- Non. Je suis content. J'ai tenu jusqu'au bout. J'ai réussi quelque chose, et ça ne m'est pas arrivé souvent.
Nous parlons de ses projets, de sa vie future. A l'extérieur. Dans le monde réel. Il est confiant, Lambert. Serein. Heureux.
Il est devenu un jeune qui va bien.


178. Le Roman de Béatrice. 3. Mariage
(par lambertine, ajouté le 04/04/00 10:13)


Marcel et moi avions tout pour être heureux. Une belle maison, un bon travail, deux belles petites filles. Je travaillais au ministère des Finances, malgré mon diplôme d'éducatrice spécialisée. J'étais trop sensible pour m'occuper d'enfants en difficulté. Je m'attachais trop. Et je devais être trop aveugle pour m'occuper de ma mère. Je ne me suis jamais rendu compte de son alcoolisme. Elle a fini par en mourir. Comme j'ai failli il y a peu en mourir moi-même.
Le temps passait, et l'habitude s'était installée entre mon mari et moi. Nous continuions à nous aimer, mais sans plus. Sans passion. Il s'éloignait. Il recherchait autre chose. Du piment. De la nouveauté.
Un fils.
Il ne m'a jamais reproché de ne lui avoir donné que des filles, mais il m'a ramené, un matin, après une nuit de fête, un jeune garçon paumé. Sans me demander mon avis, il l'a installé à la maison. Je n'ai rien osé dire, au départ. Je ne voulais pas renvoyer le gamin dans sa galère. Puis les disputes ont commencé. J'ai demandé à Marcel de choisir entre Roberto et Moi.
Il a fait un AVC le lendemain.
Je ne savais que faire, comment m'organiser. Roberto, lui, a pris la situation en main. Il s'est occupé de tout, et surtout de Marcel. Mieux qu'une infirmière. Comme l'aurait fait un fils. Il s'est rendu indispensable et j'ai fini par l'apprécier. Mais pas comme un fils.
Notre vie a repris. Monotone. Mon aînée s'est mariée. La petite a quitté la maison. J'ai commencé à boire, de plus en plus.
Comme ma mère.


179. Chapitre 36.1
(par lambertine, ajouté le 06/04/00 20:26)


- Coucou !
Je sursaute. J’ôte les mains de Célestin de devant mes yeux, et me retourne prestement. Je le gourmande, un peu, pour la forme.
- Si on te voit faire ça…
Il hausse les épaules, se coiffe d’une casquette blanche et enfile un tablier, comme le veut le règlement, et comme je ne le fais jamais.
- Et si on te voit cuisiner toute nue, toi aussi. Du moins, je le présume. Parce que ça m’étonnerait fort que l’éduc’ ne passe pas voir ce que nous fabriquons. Tu as les ingrédients ?
- Dans la chambre froide. Sauf les oignons. Dans la cave. Je vais descendre les chercher.
- Non. Laisse. J’irai. Mais d’abord…
Il pénètre dans la chambre froide et referme bizarrement la porte derrière lui, juste avant que Dominique entre dans la cuisine, et me demande ce que je fais là.
- La tortilla.
- Tu as eu l’autorisation, finalement ? Est-ce que je peux t’aider ?
- Non.
Elle me lance un regard mauvais, supposant, je présume, que c’est moi qui ne veux pas de son aide. Je la détrompe immédiatement.
- C’est l’Equipe qui ne veut pas. Un seul volontaire, et Célestin a pris la place, hier soir déjà.
Elle n’a pas l’air plus étonnée que ça. Elle sort les coupelles de Nutella du garde-manger en regardant autour d’elle.
- Et il n’est pas encore là, le gamin ? Ah là là, c’est pas sérieux tout…
- Bouh !
Alors qu’elle ouvre la porte de la chambre froide, Célestin en surgit comme un diable d’une boîte, en riant aux éclats. Dominique, elle, peine à rependre son souffle, la main sur la poitrine.
- Sale gosse ! explose-t-elle, en réprimant une envie de rire, elle aussi. Petit imbécile ! Tu aurais pu me faire mourir. On n’est pas dans une cour de récréation, ici ! Et tu es complètement fou, de t’enfermer là dedans. Si personne n’était venu, hein ?
- Ben, je serais sorti, répond-il comme une évidence.
- Et comment ?
Il referme à nouveau la porte sur lui. Dominique se fâche, tambourine, avant qu’il l’ouvre de l’intérieur.
- Comme ça ! explique-t-il, en lui montrant le mécanisme. Tu ne vas pas me dire que tu ne le savais pas ?
Elle doit reconnaître que non. Et moi aussi.
- C’est dingue, ça. Et si vous aviez été enfermées à l’intérieur, alors. Enfin, maintenant, vous savez. Tiens, voilà les patates, Diane. Tu peux les couper en petits morceaux ? Je vais chercher les oignons à la cave.
- Il est gentil, fait remarquer Dominique. Mais complètement cinglé. On dirait parfois qu’il n’a pas dépassé dix ans, comme s’il avait arrêté de grandir.

L’huile d’olive grésille dans l’immense poêle de fonte. Célestin de signe rapidement, puis y verse les oignons, les tomates, l’ail et les épices, et se met à les mélanger d’une main de maître à la cuiller de bois. Une odeur délicieuse se répand dans la cuisine et sans doute plus loin encore. Le jeune homme sourit, heureux en apparence. Serein dans son monde. Il aime cuisiner, et il le fait très bien. Spontanément, je l’en félicite.
- Tu fais ça comme un pro.
- J’ai appris avec un pro. Et j’avais intérêt à être bon.
Il est redevenu sérieux. Grave même. Loin de ressembler à un enfant de dix ans. Il goûte, et ajoute les pommes de terre à sa préparation.
- Ce n’était pas facile tous les jours, mais j’ai appris à aimer ça. La cuisine est même devenue mon refuge, pendant un temps.
- C’est ton papa qui t’a appris ?
- Mon beau-père. Papa, lui…
Il soupire, fait un signe de la tête que je ne comprends que trop bien.
- Celui qui accompagne parfois ta maman ?
- Non. Mon beau-père de quand j’étais petit. Il est mort, maintenant. Depuis longtemps.
- Tu l’aimais bien ?
- Il a fait de moi ce que je suis devenu.


180. Chapitre 36.2
(par lambertine, ajouté le 07/04/00 21:00)


- Il a fait de moi ce que je suis devenu.
Il réprime un sanglot avec difficulté. Blanc comme un linge, il vacille, s’appuie sur le plan de travail, prend son visage entre ses mains.
- Je ne veux pas parler de ça, Diane. Je ne veux pas parler de ça.
Je lui amène un tabouret, sur lequel il se laisse lourdement tomber. « Le gaz », murmure-t-il. Trop inquiète pour mon jeune ami, j’avais complètement oublié l’omelette.
- Tu veux que j’appelle quelqu’un ?
Il secoue violement la tête, et répète à nouveau, très faiblement : « Je ne veux pas parler de ça ». Il s’agrippe à moi, un moment, et je ne sais que faire. Je me sens coupable, sans savoir vraiment de quoi. Quelques paroles anodines…
- C’est rien, tente-t-il enfin de se reprendre. Ca va passer. C’est pas grave. C’est pas ta faute.
Ce n’est peut-être pas ma faute, mais c’est grave. Je le vois bien. Je le sens bien. Même si Célestin essaie de me rassurer par un pauvre sourire triste.
- C’est loin, tout ça. Si loin… J’avais dix ans. Et on a une omelette à finir. Tu peux allumer le four, s’il te plaît ?
Je m’exécute. Je lui propose un verre d’eau, qu’il refuse.
- Je n’aime pas l’eau qui ne pique pas. Mais ne t’en fais pas pour moi. Ca va mieux, déjà. Ce n’était qu’un souvenir. Ils ne peuvent plus rien, les souvenirs.
Ils peuvent encore beaucoup, hélas. Je ne le sais que trop bien. Ils peuvent bien du mal. Il me suffit de regarder Célestin pour m’en convaincre. Mais je ne le contrarie pas. Je le laisse se lever, rallumer le gaz, battre les œufs, les ajouter à sa préparation.
- Maman s’est disputée avec André, très fort. Je n’étais pas vraiment conscient, ni de ce qui s’était passé, ni de ce qui se passait. Elle m’a serré dans ses bras, et m’a dit que ce n’était pas de ma faute. Que rien n’était de ma faute. Et elle m’a emmené. Elle est tombée malade peu de temps après. Gravement, très gravement malade. Elle est restée deux mois en quarantaine, et encore deux mois à l’hôpital. J’allais la voir tous les jours, même si je ne pouvais pas l’approcher. Parfois, j’avais peur de rentrer à la maison, alors j’allais dormir dans la chaufferie, ou dans la chapelle. Je ne me suis jamais fait prendre.
J’hésite à le questionner. Je ne tiens pas à déclencher une nouvelle crise. Il remarque mon embarras, me rassure à nouveau. Il ne veut pas m’ « embêter avec ses histoires ».
- Tu ne m’embêtes pas.
- Ne me demande pas de tout dire.
- Je ne te demande rien, Célestin. Tu parles si tu veux. Je te comprends, tu sais. Moi non plus, je n’aime pas dévoiler certaines choses de mon passé. Elles font trop mal. Alors j’essaie de les oublier. Mais je n’y parviens pas. Elles sont toujours là, dans un coin de mon âme.
- Je ne sais pas si j’en ai encore une, d’âme. J’ai tout fait pour la détruire, pour qu’elle n’existe plus, ni moi non plus. Mais c’est venu plus tard, quand Maman a été guérie. Quand elle était malade, je devais être fort pour elle. Etre sage.
- Qui s’occupait de toi ? Ton papa ?
- Papa ne s’est jamais occupé de moi. Je le faisais tout seul. Je faisais le ménage, la cuisine, je lessivais mes vêtements, je payais les factures. Je n’avais pas le choix.
- Tu veux dire… tu veux dire que tu es resté tout seul, chez toi, pendant quatre mois ?
Il acquiesce, en détachant la tortilla des bords de la poêle.
- Mais ta sœur ? Ta famille ?
- Ma sœur vivait sa vie. Les autres… On avait trop honte pour demander de l’aide.
- Quelqu’un a bien dû se rendre compte de quelque chose. L’école, les voisins…
- On était nouveaux, dans le quartier. Et j’avais de bonnes notes, à l’école. J’étais même premier de classe. Pourquoi est-ce qu’ils se seraient inquiétés pour moi ? Tu veux bien ouvrir le four, s’il te plaît ?
Il soulève la lourde poêle de fonte, et la glisse dans le four, pour terminer la cuisson d’une omelette trop grande pour être retournée sans casse. Je l’entends crier, puis jurer un bon coup.



181. Chapitre 36.3
(par lambertine, ajouté le 09/04/00 23:57)


Il se précipite de l’autre côté de la pièce, met sa main sous le jet d’eau du robinet, en se traitant d’imbécile, et en pestant contre le four qui n’y est pour rien, puisque ce n’est qu’un four.
- Ca ne fait que la troisième fois que je me brûle ainsi. Ca m’apprendra à ne pas penser à ce que je fais.
Il enveloppe sa main dans une serviette propre. Me rassure, encore une fois. J’ai l’impression qu’il passe tout son temps à me rassurer.
- J’ai connu pire, Diane. C’est le métier qui rentre dans le corps, paraît-il. Tu peux me trouver une patate crue.
Je connais le soi-disant remède, celui qu’utilisait ma grand-mère. Je sais que les médecins prétendent qu’il aggrave le mal. Je sais aussi que Célestin n’en fera qu’à sa tête, malgré ma mise ne garde.
- J’ai toujours fait comme ça, et ça marche. Ca calme la douleur. Tu veux bien m’aider, dis ?
Je n’ai aucune envie de le contrarier. Alors, j’obéis. Je gratte la pomme de terre avec un couteau, et j’étale la chair fraîche sur la brûlure qui n’est, comme il dit, qu’un « petit bobo ».
- Ce n’est peut-être pas bon, mais ça fait du bien. Merci. Je vais mieux, maintenant.
Il ne parle pas seulement de sa main. Il a repris un peu de couleurs, et embraie sur d’autres sujets de conversation. Les Doors, par exemple. Il se met à chanter « Light my Fire », et je pense à Gilles qui lui aussi adore Jim Morrison. Tout comme mes fils.
- « The time to hesitate is through
No time to wallow in the mire
Try now we can only lose
And our love become a funeral pyre
Come on baby, light my fire
Come on baby, light my fire
Try to set the night on fire, yeah »
J’applaudis. Il chante bien. Trop morrisonnement bien, cependant, à mon goût. Tout le monde connaît la fin du chanteur américain.
- « This is the end, Beautiful friend
This is the end, My only friend, the end
It hurts to set you free
But you'll never follow me
The end of laughter and soft lies
The end of nights we tried to die
This is the end »
- Pas mal !
Ben nous regarde par la fenêtre ouverte.


182. Chapitre 36.4
(par lambertine, ajouté le 10/04/00 19:40)


Ben nous regarde par la fenêtre ouverte. Nous avertit qu’il vient nous rejoindre, disparaît et réapparaît pile dans l’encadrement de ma porte, qu’il ne franchit pas, conformément au règlement. Célestin, lui, a ressorti l’omelette du four. Elle refroidit sagement sur le plan de travail.
- Ca a l’air bon, commente le petit cuisinier. On peut goûter ?
- Non, lui dis-je. Elle est trop chaude.
Mais mon compagnon a déjà coupé une languette, l’a déposée sur une assiette, et tendue à son camarade, attendant fébrilement un commentaire qui ne se fait pas attendre.
- C’est bon, mais c’est chaud. Pas mal assaisonné. J’y aurais mis de l’origan, perso, mais…
- Vas-y. Trouves-en moi, de l’origan !
Le gamin éclate de rire. Il le sait bien, que les épices et condiments sont rares dans le garde-manger du Centre.
- Je charriais. Dis, tu as quelque chose de prévu, ce soir, Cel’ ?
Non. Il n’a rien de prévu. Je me rends compte tout à coup qu’au Centre, il n’a jamais rien de prévu, à part l’une ou l’autre partie de ping-pong avec Hervé. En près de deux mois de cure, il a dû sortir une seule fois en « 7.2. »
- Lambert nous propose d’aller fêter sa sortie au bowling. On passera au Quick après, et à l’Engrenage, si on a le temps ?
- A l’Engrenage ?
L’Engrenage. Le café-boîte de nuit où Mohammed et les autres ont rechuté, au début de notre séjour. Souvenirs pénibles, pour tout le monde, et particulièrement pour Célestin.
- Je… je ne sais pas. Je dois réfléchir. On verra ce soir. Là, tout de suite, je ne m’en sens pas capable.
- Ca ne va pas ? s’inquiète Ben.
- J’ai envie de me foutre une cuite. Alors, sortir… Mais ça va passer, je suppose. J’ai parlé de trucs que j’aurais pas dû.
- Tu fais ce que tu veux, hein. Je veux pas te forcer. Mais si ça te dis… Ca te fera du bien, de te changer les idées.
- J’y penserai. Dis à Lambert que c’est « peut-être ».
- « Peut-être ». D’accord.
Il file. Nous pourrions le suivre. Nous devrions, même. La tortilla n’a pas besoin de notre présence pour refroidir. Mais nous préférons rester à l’écart des autres, dans une cuisine pour un instant refuge, à discuter de tout et de rien. Du week-end qui commence. De nos familles. De notre vie au Centre. Des difficultés que nous rencontrons, et de l’espoir d’une vie meilleure auquel nous nous raccrochons, malgré tout. De l’Equipe.
- J’ai jamais réussi à parler à un psy. Je veux dire, de choses sérieuses. De moi. Danielle dit que je suis de mauvaise volonté, que je n’essaie pas. Mais ce n’est pas vrai, tu sais. Je n’y arrive pas.
Il se serre la gorge de sa main gauche, celle qui n’est pas brûlée.
- Ca bloque, là. Alors je dis n’importe quoi. Des broutilles. Et elle croit que je me moque d’elle.
- Danielle ?
Ma façon de prononcer le prénom de la psychologue a trahi le peu d’estime que je lui porte. Célestin voudrait savoir pourquoi, mais il m’est impossible de lui répondre « parce qu’elle croit que je veux coucher avec les jeunes garçons d’ici. Parce qu’elle croit que je veux coucher avec toi ». Alors, je bafouille.
- Parce qu’elle me reproche sans cesse de m’occuper des causes perdues.
- Ainsi, Danielle me prend pour une cause perdue.
Que lui répondre ? J’ai gaffé, bien sûr. Même si Célestin connaît depuis longtemps le peu d’estime que les membres de l’Equipe lui portent, autre chose est de savoir qu’ils le qualifient de la sorte devant d’autres résidents. Maladroitement, je tente de rattraper ma bêtise.
- Pas Camille. Lui affirme que tu as ta place parmi nous.
- Camille ? Je n’en ai pas l’impression, tu sais. Il…
Il s’interrompt. Me regarde, bizarre, méfiant.
- Tu as parlé de moi avec Camille ?
Et voilà. Nouvelle gaffe. Je n’avais pas l’intention de lui parler de mon action de « déléguée syndicale ». Trop tard. Je l’ai fait.
- Je ne pouvais pas parler pour toi au Night Meeting, alors…
Je redoute, Dieu sait pourquoi, sa réaction. A tort. Se rapproche, me prend dans ses bras, et pose sa tête brune sur mon épaule.
- Merci, murmure-t-il. Merci. Je n’oublierai pas. Je n’oublierai jamais.



183. Chapitre 36.5
(par lambertine, ajouté le 11/04/00 22:49)


Riders on the storm Le contrôleur poinçonne mon billet de train. Il très jeune, plutôt mignon. Il se fend d’un sourire et me souhaite bon voyage. Je le remercie, et replonge dans mes pensées.
Riders on the storm J’ai quitté le Centre au moment où les autres s’apprêtaient à monter dans le bus qui devait les emmener au Parc animalier. Béatrice pestait contre l’éducatrice, qui tenait à emmener pour elle un fauteuil roulant. Virginie se fâchait violemment sur Marcello, en italien. Agnès plaisantait avec Ben.
Into this house we’re born Je suis dans le train qui m’emmène en week-end. Je vais voir ma mère. Je vais voir mes enfants. Pourtant, une part de moi reste « là-bas », avec « les autres ». Comme si c’était là qu’était ma place. Comme si j’étais devenue étrangère au vrai monde. A la vraie vie.
Into this world we’re thrown Et je ne le veux pas. Je veux guérir. Guérir, pour pouvoir sortit. Pour retrouver une vraie place. Dans le vrai monde. Dans la vraie vie. Loin des éducs. Loin des psys. Loin des autres.
Like a dog without a bone Mais je dois m’avouer que je m’y suis attachée, à ces autres. A certains de ces autres, du moins. Et je me pose la question classique, celle que tous les résidents se posent en partant en week-end : qui sera encore là à mon retour ? Qui aura rechuté ? Qui se sera fait renvoyer ? Qui aura abandonné ? Je pense à « mes » gamins, qui ce soir vont tenter de sortir en boîte. Je suis inquiète. Je ne devrais pas. Ils ne sont pas mes gamins. Juste des rencontres de hasard. Même Célestin. Pourtant, je tiens à eux. Pourtant, j’ai peur pour eux. Surtout pour Célestin.
An actor out alone Je me rends chez ma mère. Je me rends chez ma fille. Je n’ai pas l’intention d’aller au musée d’Art ancien, même si j’en ai pris l’engagement. Je serai une parjure. Ne pas respecter un serment extorqué rend-il parjure ? Si c’est oui, tant pis. Je serai parjure et menteuse. Je n’ai aucunement l’intention de faire part à l’Equipe de ce que j’aurai fait. Etre honnête ne cause que des ennuis, au Centre. Je n'ai plus confiance.
Je n'ai plus aucune confiance.
Riders on the storm


184. Le Roman de Béatrice.4. Fin de l'histoire
(par lambertine, ajouté le 12/04/00 16:40)


Ce n'est pas difficile de boire en cachette. Il suffit de le vouloir. Ce n'est pas difficile non plus de cacher son alcoolisme. Même au travail. Tout le monde trouve normal d'accompagner son repas d'un verre de bière ou de vin. Alors, pourquoi pas de deux, de trois, ou de quatre, ou... ? Je n'ai jamais commis d'erreur au bureau. J'ai toujours eu une maison bien tenue. je ne me suis jamais effondrée en société. En apparence, j'étais normale. Bien dans ma peau.
En apparence.
Parce qu'à l'intérieur, je n'étais pas bien dans ma tête. Mal à l'aise dans mon couple. Mal à l'aise dans ma famille, entre Marcel que, bon gré, mal gré, j'aimais toujours, et mes filles qui ne supportaient pas de me voir vivre entre Roberto et lui. Mal à l'aise avec moi-même, incapable d'accepter que l'on puisse m'aimer gratuitement. Juste comme ça. Juste pour moi. Incapable d'accepter que j'en valais la peine.
Parce qu'à l'intérieur, j'étais mal dans mon corps. Mon foie ne supportait plus la torture quotidienne que je lui faisais subir. C'est du moins ce que mon médecin a fini par me faire comprendre. Par me faire accepter.
Ma mère est morte d'alcoolisme, et je ne tiens pas à mourir. Pas maintenant. Pas encore. Je veux voir mes petits-enfants grandir. Je veux continuer à aimer Marcel, tel qu'il est. Je veux vivre, tout simplement.
C'est pour cela, et pour rien d'autre, que je suis parmi vous aujourd'hui.


185. Chapitre 37.1
(par lambertine, ajouté le 12/04/00 19:31)


Je ne redoute pas l’entretien familial avec mes enfants. Ils ont peut-être, ils ont certainement à se plaindre de moi, mais je ne le redoute pas. C’est pour eux que je suis au Centre. Pour eux, bien plus que pour moi-même. Je ne suis pas une bonne mère, mais je les aime. Je ne veux pas qu’ils continuent à se faire du souci pour moi. Si ce n’étais pas le cas, j’aurais claqué la porte depuis bien longtemps. Je n’en ai pas le droit. Quoi qu’il arrive, je suis obligée de tenir, et d’accuser les coups. Quoi qu’il arrive.
Je regarde défiler le paysage à travers la vitre de la voiture. Je ne suis pas habituée à voir Florentine conduire. Un détail de plus, qui prouve que je vieillis. Nous avons déposé Noé à la crèche, et sommes partis de bon matin. Le Centre ne plaisante pas avec les horaires. Quand il s’agit des Résidents, du moins. Les membres de l’Equipe, eux, ne se privent pas d’arriver en retard. Notre statut est différent, a répondu Richard à une remarque sur ce sujet. Je ne sais si le thérapeute familial sera ponctuel. Peut-être. Peut-être pas. Je repasse dans ma tête quelques moments de ce week-end extérieur. Un repas chez ma mère. Une soirée chez Flora et Gilles. Une nuit chez Florentine, les garçons campant dans le living room. La vie. La vie toute simple, telle qu’elle devrait toujours être. Sans chichis. Sans festivités. Caresser mon chat. Voir les progrès de mon petit-fils. Ecouter mes garçons parler de leurs amoureuses respectives. Discuter jusqu’aux petites heures, et faire la grasse matinée. Regarder Les Experts à la télévision sans en avoir honte. Ecrire quelques messages sur un forum tolkiennien. Aller acheter du pain chez le boulanger. Traîner en pantoufles.
Je sens mon cœur se serrer à l’approche du Centre. Même si ma place est là. En prison. Dans une drôle de prison, dont on a peur de se faire renvoyer. C’est le monde à l’envers. Je sonne. Marie-Anne nous ouvre la porte, prévient le psychologue de notre arrivée, nous propose de l’attendre dans le salon.
Dans le salon où Marcello attend, au milieu de ses bagages.
Les exclus n’ont pas le droit de dire au revoir aux Résidents, mais il le fait quand même. Il m’embrasse, bien que nous n’ayons jamais été proches. Il tente de m’expliquer quelque chose que je ne comprends pas. Que s’est-il passé, encore ? Il quitte le salon à l’arrivée du taxi, et nous suivons le psy jusqu’à une petite pièce intime.
Mes enfants se mettent à raconter, chacun à leur tour. Ils parlent de moi. Ils parlent de leur père. Ils parlent d’eux-même, et de leur propre vie, et de leurs relations les uns avec les autres. Ils parlent de la faillite, de la ruine, de la richesse et de la pauvreté. Ils parlent de mes angoisses, de ma maladie bipolaire, de notre complicité. Ils parlent des maîtresses de leur père, de sa conversion à l’Islam, de son départ pour le bout du monde. Ils parlent de nous, de notre vie, de nos problèmes et de notre amour. Rien que je ne savais déjà. Et beaucoup. Et tout. Les larmes coulent. Le psy prend note. C’est normal. C’est son travail.
Ce qui n’est pas normal, c’est que personne ne m’a demandé de « pisser dans le pot » pour contrôler ma potentielle consommation. Je me tais, pour l’instant, mais je n’en pense pas moins. Je raccompagne mes enfants, croisant dans le couloir une jeune fille aux longs cheveux bouclés. Une nouvelle, sans doute. Je serre très fort ma fille, puis mes fils, dans mes bras. Ils s’en vont. Ils s’en retournent vers leur vie, et moi, je reste ici. Je monte à petits pas jusqu’au grand grenier, prends place en silence parmi mes compagnons. Tout le monde est présent. Aucune exclusion, mis à part Marcello. Mais Damien et Agnès tirent une tête d’enterrement, et Ben paraît très abattu. Ma curiosité grandit. Camille me regarde fixement, avant de prendre la parole.
- Puisque tout le monde est là, je déclare ce Communautaire ouvert. Je dois vous faire part que la cure de Marcello a pris fin. Il a été exclu pour cause de harcèlement sexuel. Il a mis la main aux fesses de Virginie, et a fait des avances explicites à Agnès.
S’en suit une conférence sur le harcèlement, sur l’interdiction de toute attitude sexiste sous peine d’exclusion, et, plus étrangement, sur les R.P. Car l’exclusion du Don Juan autoproclamé, et mal-aimé des Dames, n’est pas le seul point à l’ordre du jour de ce communautaire.
- Agnès et Damien, vous êtes officiellement déclarés en « Relation privilégiée ». Il vous est désormais interdit de vous asseoir à la même table, et d’avoir des activités communes.
- Je… v eut se défendre la jeune femme.
- Tu n’as pas le droit de prendre la parole, l’interrompt le chef-éducateur. Tu as avoué à Marcello être amoureuse de Damien, ce qui est interdit au Centre. Je ne fais qu’en tirer les conséquenses.


186. Chapitre 37.2
(par lambertine, ajouté le 13/04/00 18:35)


- Mais...
Elle regarde autour d'elle, perdue. Malheureuse. Furieuse contre le banni. Ne comprenant visiblement pas ce qui se passe, et comment elle en est arrivée là. Damien, lui non plus, ne comprend pas. Plus, il tombe des nues, mais n'essaie même pas de se défendre, tandis que l'éducateur en chef se fend du discours habituel sur les vertus d'une délation que les jeunes femmes n'ont apparemment pas mise en pratique. Nous apprenons, à ma grande stupeur, que le pizzaïolo s'est dénoncé lui-même, en toute innocence, en entretien psychothérapeutique. Je suis assise, et heureusement. Un nouveau lambeau de ma confiance limitée en l'Équipe m'est arraché. Sans vraiment de douleur. Du moins, sans douleur pour moi, car j'ai mal pour Agnès, j'ai mal pour Damien, et même pour un Marcello que je n'aimais pas. Je suis triste. Je replonge dans la vie du Centre.

Les nouveaux nous attendes, assis sur les bancs du fumoir, la cigarette aux lèvres. Soazig, la jeune fille brune que j'ai croisée une heure auparavant me semble en milieu de connaissance. Et pour cause, c'est son troisième séjour entre ces murs, les deux précédents s'étant soldés par des renvois pour rechute, le dernier datant de trois mois à peine. Elle a déjà présenté le Centre à Eric, un play-boy des beaux quartiers, à Georges, un professeur à la dérive, et à Jérémie, un jeune garçon discret. Elle se jette littéralement dans les bras de Frédéric lorsqu'il franchit la porte, et embrasse affectueusement Damien, qui se force à sourire. je m'en éloigne. Je n'ai rien à faire avec les nouveaux, sinon leur mettre de mauvaises idées en tête. Je vais m'asseoir sur le muret qui domine le jardin inférieur, où Ben est le premier à me rejoindre. Je lui demande s'il va bien, par politesse, sachant très bien que sa réponse sera négative.
- Marcello n'était pas un mauvais bougre, tu sais. Il a toujours été gentil avec moi, même quand j'allais très mal, et que j'étais casse-pieds au possible. je sais bien qu'il embêtait les filles, mais elles ne s'en sont jamais plaintes.
- Pas à l'Equipe, lui fais-je remarquer, mais entre elles, entre nous, bien sûr que si.
- C'est possible. N'empêche qu'il me manquera. Beaucoup. Et que j'aurais bien aimé qu'il soit là, aujourd'hui. Je n'aurais pas dû sortir, samedi soir.
Il soupire, lourdement.
- Non, vraiment, je n'aurais pas dû.


187. Chapitre 37.3
(par lambertine, ajouté le 14/04/00 00:22)


- Viens.
Célestin prend son copain par les épaules, me fait signe de les suivre et nous emmène dans le jardin arrière, près de la piste de pétanque, où nous nous asseyons sur la bordure en béton.
- Il n'aurait pas dû, et moi non plus. C'était sympa. On s'est bien marrés, au bowling. On a essayé d'initier Dominique. Essayé, seulement, parce qu'elle n'est pas plus douée que toi. Mais après, à l'Engrenage, j'ai failli péter les plombs.
- Et moi, je n'ai pas failli, avoue Ben. Je l'ai fait. J'avais tellement envie, tellement besoin de came, que je me suis enfermé dans les toilettes pour pleurer comme un gosse. C'est con, hein ?
Peut-être. Sans doute. Trop tôt. C'était trop tôt. Ben avait l'habitude de consommer en boîte de nuit, et ses souvenirs ont sur lui un effet particulièrement violent.
- Les autres m'ont ramené au Centre. J'ai fichu leur soirée en l'air, et depuis, je me sens patraque. Comme si je venais d'arrêter. Comme si je devais tout recommencer à zéro.
- Tu n'as pas gâché notre soirée, le rassure Célestin. Les autres ont bien compris ce qui se passait, et sont ressortis après t'avoir ramené. Quant à moi, j'étais soulagé. Dix minutes de plus, et je suivais l'exemple de Mohammed et les autres, et je commandais une Vodka Red Bull. Je ne suis pas sûr que quiconque aurait pu m'en empêcher. Finalement, tu m'as sauvé la mise, Ben.
Je le gourmande un peu, pour la forme. Lorsque je l'avais quitté, Samedi matin, il était loin d'être en grande forme, et avait une furieuse envie de s'abrutir en consommant. Sortir à l'Engrenage n'était pas vraiment une bonne idée.
- Je voulais faire plaisir à Lambert, et je ne voulais pas laisser Ben sortir sans moi. Je croyais pouvoir le protéger. Présomptueux, hein ? Je n'arrive même pas à me protéger moi-même. C'est Jacob qui s'en est chargé.
Je tente de les rassurer. Ce n'était pas le bon moment, ou le bon endroit, pour expérimenter une première sortie nocturne.
- On a cru, fait Ben, penaud. On avait passé une super journée. On s'était marrés comme des fous.
Il pouffe de rire. En un instant, son malaise semble s'être envolé. Il demande à Célestin son téléphone portable, que celui-ci lui tend, obligeamment.
- Cachez ça ! dis-je brusquement. Vous allez vous faire punir. Et ils vont confisquer le téléphone.
- Personne ne nous voit, répond Ben en haussant les épaules. Attends.
Il pianote sur les touches de l'appareil, et fait défiler les photos devant mes yeux. Je les écarquille, et j'éclate de rire.
- Ils t'ont laissé faire ?
Les yeux bruns de Célestin s'illuminent. Espiègles. Enfantins, comme ils peuvent l'être dans les bons moments.
- C'est l'éduc' qui m'avait demandé de me charger de la chaise roulante. Béatrice n'en voulait pas. Elle n'en a plus besoin. Tu imagines, elle va au cours de Salsa, et ils la traitent comme une infirme. Et quand j'en ai eu marre de pousser la chaise, je me suis assis dedans.
- Et il n'a plus osé en sortir.
- Ben non. Forcément. Des tas de gens étaient gentils avec moi. je n'ai pas voulu leur dire "coucou, je me suis fichu de vous". ce n'aurait pas été sympa.


188. Chapitre 37.4
(par lambertine, ajouté le 14/04/00 19:55)


- Et tu as passé toute ta journée dans la peau d'un handicapé ?
- Ben... oui. Pas le choix. le plus bizarre c'est qu'ils m'aient laissé faire. Je m'attendais à une engueulade, à une transgression. mais non. Rien du tout. Les éducs se marraient plus qu'autre chose. Les Résidents aussi, d'ailleurs.
Ils continuent à raconter, encore, et encore. Jusqu'à ce que Midi sonne au clocher de la Cathédrale, et nous rappelle à notre devoir. Les garçons à table, moi dans la cuisine.

- C'est lourd.
Damien repousse son assiette. Il n'a pas faim.
- RP avec Frédéric, se lamente-t-il, à raison. RP avec Agnès. Chaque fois que je m'entends bien avec quelqu'un, ils nous collent une RP.
- Pas avec moi, lui fais-je remarquer.
- Non. Pas avec toi. Toi, ils attendent que tu ailles trop loin avec Célestin. Enfin, on pourra toujours manger ensemble. mais qu'est-ce qu'Agnès a été raconter à ce type ?
Je n'en sais pas plus que lui. Le sujet sera certainement débattu en sous-groupe, demain matin. Je suppose néanmoins qu'elle a raconté n'importe quoi au pizzaïolo pour s'en débarrasser.
N'importe quoi ? Je n'en suis pas si sûre. Agnès, à la table voisine, parle trop haut, trop fort, avec ce nouveau venu en vêtements de grandes marques qui ne m'inspire aucune confiance, alors que mon jeune compagnon la couve des yeux d'un air énamouré. marie-Line, assez maladroitement, tente de dévier la conversation.
- Tu t'attendais à revoir Soazig ici, toi ? Je veux dire, aussi vite ?
Le garçon soupire à fendre l'âme; peu lui importe la nouvelle. même s'il s'entendait bien avec elle lors de son précédent séjour.
- C'est Frédéric qu'elle préférait, bougonne-t-il. Il doit en savoir plus que moi. Nous n'avons jamais été très proches, Soazig et moi.
- Quand même, insiste Marie-Line. ca fait combien de temps ?
- Elle s'est fait virer le jour de l'arrivée de Béatrice. Calcule toi-même.
Il y a deux mois et demi, au maximum.
J'apprends ainsi les circonstances assez rocambolesques de l'exclusion de la jeune fille. Fragile, avide d'affection, elle était en recentrage pour cause d'abus de contacts physiques, lorsqu'elle avait fait le mur pour se rendre chez le pakistanais local, où elle s'était procuré une bouteille de vodka. Elle l'avait vidée sur la grand-place, avant de rentrer au Centre, et de tomber en coma éthylique au milieu du salon.
- Elle est malade.
Damien tente de l'excuser. Marie-Line est moins indulgente.
- Nous sommes tous malades, sinon nous ne serions pas ici.
- Rechuter, c'est une chose, renchérit Gervaise. mais rentrer ici morte saoûle, c'en est une autre.
Chacun à présent y va de son commentaire.
- ...je me demande comment elle a pu revenir aussi vite...
- ... le règlement précise qu'il faut trois mois avant de pouvoir représenter sa candidature...
- ... ils ont dû faire une exception pour elle...
- ... ils ont fait une exception pour elle...
- ... pourquoi, on n'en sait rien...
- ... vont pas rigoler, en cuisine, avec une végétarienne...
- ... ah bon ? Végétarienne ?...
- On l'a déjà fait, relativise Damien. Ce ne sera pas si difficile, surtout avec Ben aux fourneaux.
Pourquoi serait-ce difficile ? La cuisine végétarienne n'est pas plus compliquée qu'une autre. Mohammed, en son temps, avait eu droit à une cuisine sans porc. Ce qui sera plus compliqué, par contre, ce sera pour Soazig de retrouver ses marques, et de retrouver sa place dans une communauté aux membres sans indulgence pour les maillons faibles de la chaîne. Sans doute par peur d'en être un.


189. Chapitre 37.4
(par lambertine, ajouté le 15/04/00 23:58)


- Qu'est-ce qu'ils nous reprochent, à la fin ? On n'a rien fait de mal, Damien et moi. Rien du tout.
Agnès, furieuse, balaie rageusement le couloir du bâtiment des femmes. Elle ne comprend pas. Pas vraiment. Les plus anciennes d'entre nous ne sont pas étonnées, elles par la décision de l'Equipe. Moi non plus. J'avais déjà discuté avec la jeune femme de la menace qui planait sur elle. mais la façon dont elle s'est concrétisée m'étonne. Nous étonne toutes.
- Et le pire, reprend Agnès, c'est que je n'ai rien dit à Marcello, ou si peu. Que je lui préférais Damien, bien sûr, mais seulement pour m'en débarrasser. Il n'arrêtait pas de me tourner autour. C'est par jalousie, seulement par jalousie, qu'il nous a dénoncés. J'en suis certaine. J'en suis sûre. C'est un sala.ud. Une ordure d'immonde sala.ud. Je le déteste. Je le déteste plus que tout au monde.
Elle pleure de colère. Elle en veut à Marcello, bien qu'il ne soit plus là. Elle en veut à l'Equipe. Elle en veut au psychologue qui a, en quelque sorte, trahi son patient, et elle-même par conséquence. Elle râle contre tout et tout le monde, et nous ne savons que lui dire. Qu'elle a a raison ? C'est vrai. Qu'on l'avait avertie ? C'est vrai aussi. Tout comme le fait que les sentiments qu'elle éprouve pour l'apprenti professeur ne se limitent pas à de la sympathie. Il y a plus. Beaucoup plus. Même si elle ne l'avoue pas. Même si elle continue à prétendre qu'il est "juste un copain". Agnès est amoureuse, et Damien l'aime aussi. je m'en suis rendu compte, à table, et je ne suis pas la seule. Je ne veux pourtant pas faire la morale à notre camarade. De quel droit ? De quel foutu droit ? Ces sentiments-là ne se commandent pas. Ils le devraient, sans doute, et les actes qui en découlent plus encore. Mais Agnès et Damien n'ont posé aucun acte. Agnès n'a pas trompé Christophe. Agnès lui est resté fidèle.
De corps, pas d'esprit. Et Christophe le sait. Il a été le premier à savoir.
- Christophe est l'homme qu'il me faut, répète la jeune femme. Christophe ne boit pas. Il ne fume pas. Il est le père de Romain. Il m'a prise avec Stanislas. Il est l'homme qu'il me faut. Il est celui que j'aime, et que je dois aimer. Lui, et lui seul. Pas Damien.



190. Chapitre 37.6
(par lambertine, ajouté le 19/04/00 15:36)


Qui cherche-t-elle à convaincre ? Nous, ou elle-même ? Parce qu'elle a raison. Elle a raisonnablement raison. Elle se doit de rester fidèle. Elle ne peut pas tomber amoureuse. Christophe ressemble trait pour trait à l'homme qui lui faut, alors que Damien n'est qu'une rencontre d'hôpital, un garçon aussi fragile qu'elle-même. Christophe est solide, Damien est blessé par la vie et l'amour. Christophe a sa place dans la société, Damien commence à peine à retrouver ses marques. Christophe lui a fait un enfant, Damien lui est presque inconnu.
Pour autant que l'on puisse rester inconnu aux yeux d'un autre cocuriste.
Agnès est amoureuse, et Damien l'est aussi.
Malheureusement.

- Tu veux bien poser pour nous ?
- Pardon ?
J'ai cru mal entendre. Mais non. Gabriel m'a bel et bien demandé de jouer les modèles, pour lui, et pour Soazig. Pourquoi moi ? Je ne suis plus belle. Je suis grosse. Je suis vieille. Pourquoi pas Agnès ? Ou Célestin ? Ou Jacob ? Ils sont jeunes. Ils sont beaux. Ils ne demanderaient sans doute pas mieux que de poser pour les artistes locaux.
- Tu es intéressante. Et tu l'as déjà fait.
- Poser ?
- C'est ce que tu m'as dit.
- C'était il y a trente ans, Gabriel !
Il y a trente ans. Etudiante et modèle. J'ai gagné mon premier salaire en me déshabillant dans une Académie. En tout bien tout honneur. Mes parents l'ignoraient. Ma mère l'ignore toujours. je n'en ai que des bons souvenirs, malgré les crampes et les courants d'air.
- Je ne te demande pas de te mettre toute nue.
- Il ne manquerait plus que ça.
Je n'ai plus, depuis longtemps, le physique adéquat. Et même si je l'avais... J'imagine déjà la tête de Camille, et je pouffe.
- Qu'est-ce que tu as ?
- Rien... Rien. D'accord. Quand tu veux.
- Maintenant ?
Pourquoi pas ? Je n'ai rien d'autre à faire. Je suis mon camarade, traverse le salon où le MP3 d'Eric diffuse une musique tonitruante, et m'assois sur une chaise où je prends la pose, conformément aux instructions de l'artiste. Il prépare son matériel, bientôt rejoint par sa jeune collègue. Je rentre en moi-même. Je deviens absente à mon corps. Loin, très loin du Centre. Dans un monde intérieur où je peux bouger, rire, chanter, tandis que mon enveloppe charnelle reste immobile, telle une statue de pierre. Un vent léger balaie mon visage. Des accords de guitare atteignent mes oreilles, mon cerveau, mon âme. Ils sont réels, et en même temps pas. Ils viennent du jardin, et de mon moi profond. Ils naissent des doigts de Damien, mais illuminent un autre monde.
Quelques mots d'une chanson
Que c'est beau, c'est beau la vie
.
La voix juvénile de Célestin s'insinue dans mon rêve, et les mots fredonnés n'y sont pas incongrus.
Tout ce qui tremble et palpite
Tout ce qui lutte et se bat
Tout ce que j'ai cru trop vite
A jamais perdu pour moi
La vie. le bonheur. L'espérance. Ils existent. Quelque part. En moi. Peut-être ailleurs.
Dans la vraie vie.




191. L'Homme des Bois.1. Le Roman de Philippe
(par lambertine, ajouté le 21/04/00 11:00)


Je m'appelle Philippe. Ou plutôt, on m'appelle Philippe, plutôt que Philippe-antoine, comme m'ont nommé mes parents, le jour de mon baptême. Je suis né dans une très aristocratique, très intellectuelle et très catholique famille. Mon père était magistrat, ma mère dirigeait la maisonnée. Ils m'ont donné un frère, un an après ma naissance.
J'ai eu une enfance normale, sportive et studieuse. J'étais un petit garçon sage, qui aimait plus que tout la forêt et les chens. Bon élève, excellent footballeur, enfant de choeur le Dimanche, et Louveteau faisant de son mieux, mes parents n'avaient pas à se plaindre de moi. Moi, je les respectais, comme il se doit.
A douze ans, je quittai le toit familial pour l'Internat qui devait me donner l'éducation et l'instruction convenant à un jeune homme de mon rang. J'y découvris avec délices les joies du Latin et du Grec, du tennis et du hockey, des bons pères et des blagues de potaches. Je n'y fus pas malheureux, que du contraire. Mes loisirs, quant à eux, se partageaient entre les scouts, les rallyes, et les parties de bridge. Les filles ? Il n'était pas question d'y poenser sérieusement. Pas avant d'avoir terminé mes études.
Ce qui arriva, sans accrochage. Diplôme de Droit. Spécialisation en notariat. J'avais vingt-quatre ans et la vie devant moi.


192. Chapitre 38.1
(par lambertine, ajouté le 22/04/00 19:50)


Qui suis-je, pour me plaindre ? Qui suis-je, pour trouver quelque justification à ma consommation d'alcool ? Sonia, elle, a de vraies raisons d'être malheureuse. J'ai la chance d'avoir des enfants en bonne santé. Sa fille à elle se meurt. Elle se meurt depuis sa naissance. Elle se meurt depuis vingt-trois ans. Ses poumons ne sont pas les siens. La dialyse remplace ses reins. Son coeur est en fin de course. Elle se meurt, alors qu'elle veut vivre. Se marier. Avoir des enfants. Elle est amoureuse, Margaux, comme peuvent l'être ceux qui vont mourir. Et sa mère la raconte à ces femmes qui comprennent sans comprendre. Ces femmes, dont moi, qui n'ai pas eu d'enfant malade. Seulement un enfant mort, mais ce n'est pas pareil. Jamais je n'ai connu cette angoisse, ni cette résignation. Jamais je n'ai cherché un espoir que je savais vain. Sonia a ses raisons de boire, et d'être en quête d'un autre monde, fût-il créé par des substances chimiques. Des raisons que personne ne songerait un seul instant à lui contester. D'autant que le reste de sa vie n'a pas été non plus une partie de plaisir. Un enfant malade exige beaucoup d'énergie de la part de ses parents. Le couple de Sonia n'a pas plus résisté à cette charge douloureuse qu'au sentiment de culpabilité engendré par la maladie génétique de Margaux.
- Il disait que j'étais responsable. Que la tare venait de mes gênes. Il était lui aussi porteur, mais ne voulait pas le reconnaître.Quant à moi... Moi, j'étais sûr qu'il avait raison. Que je n'avais apporté à ma fille que la souffrance et la mort. Alors, j'ai laissé dire. Et quand il est parti, j'ai laissé faire. Parce que si 50% du mal venait de lui, les 50 autres venaient bien de moi.
- Mais tu n'y es pour rien. Ce n'es pas ta faute.
- Bien sûr que si. Même si je ne l'ai pas voulu, bien au contraire. Vous ne pouvez pas comprendre. Vous ne l'avez pas vécu, et je ne vous le souhaite pas. Je ne le souhaite même pas à mon pire ennemi. J'ai appris à vivre avec ce fardeau. Du moins, j'ai cru avoir appris à vivre. Si j'y avais réussi, je ne serais pas ici. Si j'y avais réussi, je n'aurais pas cherché l'oubli dans la vodka et le Lexomil. J'ai honte, croyez-moi, d'en être arrivée là. De ne pas avoir été forte. Ou assez forte. Assez forte pour soutenir ma fille dans sa souffrance. Parce que c'est elle qui a peur. C'est elle qui a mal. C'est elle qui étouffe et qui a des nausées. Oui, j'ai honte. Et ça non plus, vous ne pouvez pas le comprendre.
Je ne peux pas le comprendre, sans doute, mais j'ai honte moi aussi. Honte de ma propre faiblesse. Le malheur de Sonia ne me fait pas relativiser le mien, bien au contraire. Il en rajoute à mon mal-être, à ma mésestime de moi. Elle a le droit d'avoir flanché. Pas moi. Moi, j'aurais dû tenir contre vents et marées. Que représentent la trahison, la ruine, la pauvreté, face à l'agonie d'un enfant ?
- Tu as perdu un enfant, Diane.
Je l'ai perdu, oui. J'ai perdu mon Jean. Mais je n'ai pas tremblé pour lui, heure après heure, jour après jour, année après année. je n'ai pas vécu au rythme de sa souffrance. Je n'ai pas été seule face à sa maladie.
- Tu as été seule face à sa mort. Ton mari t'a laissé tomber.
- Pas à ce moment-là.
Je tente, vaille que vaille, de défendre mon époux. Mais Dominique a raison. La mort de Jean a sonné le glas de mon couple. Charles et moi avons, ce matin-là, commencé à nous éloigner l'un de l'autre. J'avais changé. Il me le disait, souvent. Je n'étais plus la jeune fille qu'il avait épousé. J'avais perdu mon optimisme, ma joie de vivre.
- Sa famille ne l'a pas aidé.
- Ces gens de la haute n'ont pas de cœur. Tu ne vas pas les défendre, eux aussi, j'espère !


193. Chapitre 37.2
(par lambertine, ajouté le 26/04/00 13:00)


Les défendre ? Certainement pas. Pourquoi les défendrais-je ? Pourquoi tenterais-je de justifier leur obsession des apparences et leur rigidité morale ? Ils ne m'ont pas soutenue quand mon enfant est mort. A leurs yeux, les miens devaient rester secs. Tout comme mon coeur. Je n'avais pas le droit de pleurer la mort de mon fils. C'aurait été un scandale, un manque de tenue. Seule la dignité était de rigueur. La dignité... Cacher son chagrin. Feindre l'indifférence. Refouler son chagrin à chaque apparition publique. Et même dans la chambre à coucher, devant mon propre mari. Faire semblant d'oublier. Comme si j'avais pu oublier. Comme si je pouvais oublier.
Je n'ai pas oublié. Ni la mort de mon fils, ni la froideur de ma belle-famille. Dominique peut être rassurée sur mon sort.

Les manières d'Eric ne sont pas celles d'un homme de la "haute", mais d'un nouveau riche sans éducation. Son I-Phone dernier cri inonde le fumoir de musique commerciale, alors que lui-même, les pieds sur la table, et sans gêne aucune, fait défiler des photos sur l'écran de l'appareil, devant les yeux ébahis des gamins. Central Park photographié depuis la terrasse de son appartement new-yorkais. Sa villa au Brésil. Son fils en Ferrari. Sa troisième épouse, vingt-cinq ans et top-model.
- Tu vas te faire confisquer ton téléphone.
Confisque ? Mais par qui ? Par une de ces gamines quelconques qui se prétendent éducatrice ? Des boudins...
- Pas Claire, quand même, risque timidement Lambert.
- Claire ? La brunette ? Insipide, incolore, inodore. Aucun agent n'en voudrait dans son écurie. Croyez-moi, les garçons, je m'y connais en belles gonzesses. Vous n'en trouverez pas à 10 miles à la ronde. Que des moches provinciales, et des vioques pas même fichues de faire la différence entre un I-phone et un bête téléphone portable.
- I-phone ou pas, tu vas te le faire confisquer. Ben, tu as du travail en cuisine.
Je quitte le fumoir, m'installe au salon et prends mon tricot. Ce type m'énerve. Pas seulement parce qu'il me considère comme une vioque et un boudin, ce que, objectivement, je suis. Il m'énerve par son arrogance, par sa vantardise, par sa vulgarité bling-bling. Plus encore, il me met mal à l'aise.
- Pari gagné.
Célestin se laisse tomber dans le fauteuil rouge qu'il affectionne, et ouvre une canette de soda.
- Pari gagné, mais je ne te savais pas aussi à cheval sur le règlement.
- Je n'aime pas ce type.
- C'est un truand.
Il boit une longue gorgée, et me tend la boîte métallique.
- Tu en veux ?
J'accepte, même si c'est interdit. Je n'apprécie pas trop l'orangeade, mais j'ai soif. Et je ne suis pas du tout à cheval sur ce point-là du règlement.
- Il est furieux. Il n'a pas l'habitude de recevoir des ordres, et encore moins d'y obéir. Normal, pour un truand de hute volée.
- Qu'est-ce qui te fait dire qu'Eric est un truand ? Et un truand de haute volée ?
Il hausse les épaules en écartant les mains, l'air de dire que, pour lui, il s'agit d'une évidence.
- Tu verras bien.
Je préférerais ne rien voir du tout. Du moins, rien de ce genre. Que Célestin, pour une fois, se trompe sur quelqu'un. Qu'Eric ne soit qu'un homme d'affaire à qui l'argent est monté à la tête en même temps que la cocaïne. Je préférerais, mais j'ai peur que le gamin ait raison.
- T'inquiète pas. Il ne nous fera pas de mal. Tu es sûre de ne pas vouloir jouer au foot, cet après midi ? Il fait beau, et Richard accompagne. On pourra faire un match dehors.
- Merci, mais ce sera sans moi. Insiste tant que tu voudras, je t'ai déjà dit que je ne jouerai pas. Je n'ai pas envie de me ridiculiser. Surtout devant Eric.




194. Chapitre 37.3
(par lambertine, ajouté le 28/04/00 22:32)


- Laisse tomber Éric. Il est dispensé de sport, d'ailleurs. Et ça te ferait plus de bien de jouer au foot dehors qu'au badminton en salle. Virginie l'a bien compris, elle.
- Virginie a vingt ans de moins que moi. Comprendo, SeNor ?
S'il croit m'avoir à l'usure, il se trompe. Je suis plus têtue que lui. Du moins, je crois l'être.

Virginie se tord de douleur dans le couloir du secrétariat. Hubert tente vaille que vaille de la réconforter, jusqu'au moment où Richard lui demande de partir, de laisser la jeune femme aux mains des éducateurs, en attendant la venue du médecin. Il obéit, docilement, sans un mot, va s'asseoir au fumoir, où il allume une cigarette. Il jette un regard noir à Ludovic qui lui demande comment va son amie.
- Je n'en sais rien, répond-il brutalement.Elle a mal à la cuisse. Elle a dû se déchirer un muscle, ou quelque chose du genre, en jouant au football.
- Elle semblait pourtant aller bien, sur le terrain, s'étonne Agnès. Je n'ai pas remarqué qu'elle ait fait un faux mouvement, ou qu'elle soit tombée.
- Peut-être, suppute Francis, la douleur n'est-elle ressortie qu'une fois les muscles refroidis ? Ça m'est déjà arrivé plus d'une fois, lorsque je participais à des courses cyclistes.
Chacun y va de ses hypothèses, alors que Ludovic et Hubert s'observent en chiens de faïence. Regards mauvais, noirs. Jaloux ? Visiblement. Virginie est une très belle femme, et ne manque pas de personnalité. Il n'est pas étonnant que plusieurs hommes puissent en tomber amoureux.
- Y a de la R.P dans l'air ! sifflote Soazig. Encore, toujours "de la R.P.". Enfermez trente-cinq personnes ensemble, et vous verrez forcément se créer des clans, naître des amitiés, ou plus encore. C'est normal. nous restons des êtres humains, et luttons comme nous le pouvons contre la solitude et la pression psychologique.
Pour l'instant, Virginie lutte d'abord contre la douleur. Elle jette un regard dégoûté sur l'assiette que je viens de poser sur sa table de nuit. Elle n'a visiblement pas faim.
- Essaie quand-même, lui dis-je. La salade est excellente.
Elle fait la moue, peine à trouver dans son lit une position confortable. S'en veut de son imprudence.
- Je n'avais plus joué au football depuis des années. je n'aurais sans doute pas dû. Maintenant, me voilà interdite de sport pour au moins trois semaines, alors que j'adore ça. La poisse !
D'autres - une majorité des Résidents - prendraient cela comme une bénédiction.
- Je m'étais inscrite au Raid Aventure. Et voilà ! C'est raté ! Maudit match de foot ! Si seulement nous avions gagné... mais Philippe est un gardien redoutable. Et les gamins ont oublié d'être galants. Au fait, tu n'as jamais essayé ?
Ah non ! Elle ne va pas s'y mettre, elle aussi...


195. Chapitre 37.4
(par lambertine, ajouté le 29/04/00 14:53)


- Tu fais quelque chose, demain après-midi ?
Non. Je n'ai rien de prévu, mis à part l'atelier bricolage de Léon.
- Ca te dirait, un tour à la bibliothèque, après avoir été choisir le cadeau de Lambert ?
Je suis toujours partante pour la bibliothèque. Quant au cadeau de Lambert... Pourquoi Aurélien me le propose-t-il à moi ? mais j'accepte, bien entendu. même si je n'ai aucune idée de ce qui pourrait plaire au jeune homme.
- Tu as des fils, non ?
Bien entendu. Et je me pose la même question à l'approche de chaque anniversaire : qu'est-ce qui leur ferait plaisir ? Un livre ? Une BD ? Un film en DVD ? Un CD ? Je suis très "produits culturels", et mes enfants aussi. Mais Lambert ?
- Il aime l'Afrique, le roller, les sales bêtes et les jolies filles. Et il a un appart' à aménager. Vous trouverez bien quelque chose.
- Pourquoi ne viens-tu pas avec nous, si tu as des idées ? Et qu'est-ce que tu appelles "sales bêtes" ?
Célestin secoue la tête négativement. Il aimerait bien nous accompagner, mais il ne peut pas.
- Je suis d'accueil jusqu'à 16 heures. Ensuite, j'ai entretien familial. Et les sales bêtes... araignées, lézards, serpents, tout ça. Personnellement, je préfère les oiseaux, mais chacun ses goûts.
- Une mygale en cage ? suggère Frédéric. Ce serait sympa, non ?
- C'est la tête de Josyane qui serait sympa... Je te parie qu'elle tomberait dans les pommes.
- Elle ne serait pas la seule. Qui écrit le discours ?
- Moi.
- Encore ? Décidément, Fred, tu deviens spécialiste. Tu devrais t'établir écrivain public, après ta cure.
Le jeune bûcheron fronce les narines.
- Non merci. Je préfère vivre dans les bois. Chacun son truc. Je ne suis pas un intello dans ton genre.
- Intello ? Moi ? Si tu dis ça à mon père, il en fera une attaque.
- Parce que Môssieur n'est pas universitaire, peut-être ?
- Universitaire, oui. Intello, non. Du moins, pas assez selon mes parents.
- Ils ne sont jamais contents, les parents...
- Je suis contente, moi, de ce que sont mes enfants.
- Toi, c'est pas pareil. Tu n'es pas une mère normale.
- Ca, c'est sûr ! Je ne serais pas ici, sinon...
- Même pas vrai. T'en as des tas, ici, des parents normaux. Alcooliques, d'accord, mais normaux pour tout le reste.
- Normaux pour tout le reste ? Que veux-tu dire, Ben ?
- Je sais pas, moi. Normaux. Qui veulent que leurs enfants suivent leurs traces. Fassent de grandes études, un beau mariage, aient un bon boulot. Croient ce qu'ils croient. Aiment ce qu'ils aiment. Toi, t'es pas pareille.
- Moi, j'ai raté ma vie. Je ne veux surtout pas que mes enfants ratent la leur. D'ailleurs, ma fille a fait un beau mariage.
- Ta fille est actrice, et tu l'as laissée faire. Tu parles avec tes gosses. Tu les écoutes. Tu t'intéresses à leur vie, mais tu les laisse être eux-mêmes. Tu ne cherches pas à faire d'eux ce que tu aurais voulu être toi.
- J'esssaie, Célestin. J'essaie, c'est tout.
J'essaie. D'être une bonne mère.
D'être une mère tout court.


196. Le Roman de Philippe. 2. Anne
(par lambertine, ajouté le 30/04/00 23:19)


Service militaire. Ce qu'il y avait de bien, à l'armée, c'était le prix des bières. de quoi occuper aimablement nos soirées entre copains de fortune. La bière, et les filles de joie. Je n'avais plus le devoir d'être sage, pas encore celui de l'être à nouveau. Pour beaucoup de garçon, l'armée était un bagne, ou au mieux une corvée. Pour moi, ce fut une parenthèse enchantée.
Et puis la vie reprit. J'étais entré au Ministère des Finances, où j'ai fait toute ma carrière. J'avais un travail stable, et bien rémunéré. Il me restait à trouver la femme qui s'accorderait avec lui. Et avec moi. Une femme sérieuse, intellectuelle, d'excellente famille, et catholique, comme de bien entendu. Ce fut Anne. Elle était professeur de français. Cheftaine des guides. Alto dans la chorale de la paroisse Saint-Jean. Son père était baron.
Elle avait les yeux verts, et des cheveux coupés courts, à la garçonne. Je ne prétendrai pas avoir eu le coup de foudre, mais je l'appréciais. L'avais-je vraiment choisie ? Bien sûr que non. Nous ne nous étions pas rencontrés par hasard, mais par la volonté de nos familles respectives. Est-ce pour leur faire plaisir que nous nous sommes mariés ? Oui, et pourtant pas vraiment. Nous nous entendions bien, avions les mêmes goûts, la même éducation, et les mêmes idées. Un chien, une fille, un fils, une autre fille. La Messe le dimanche, le tennis le samedi, le football, comme joueur, le travail, la chasse, les mondanités, l'éducation des enfants, telle était notre vie. Aisée et sans problème.
Aisée et sans problème ?
Anne a demandé le divorce après quinze années de mariage. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Parce que je ne lui apportait rien, je suppose, qu'elle n'aurait pu avoir sans moi. En tout cas, pas l'Amour, qu'elle a trouvé ailleurs.
Auprès d'un autre.


197. Chapitre 38.1
(par lambertine, ajouté le 02/05/00 23:12)


- Tu es quelqu’un de bien, qui devrais avoir bien plus confiance en toi. Tu es sur la bonne voie, du moins je l’espère. La vie ne t’a pas épargnée, Diane. Les hommes ne t’ont pas épargnée. Tu ressembles à ma grande sœur. Elle aussi a souffert, comme toi. Elle non plus n’arrive pas à haïr. Elle le devrait, pourtant. Tu le devrais, toi aussi .Reconnaître que l’on t’a fait du mal, et que ce n’était pas ta faute. Tu nous le dis tout le temps, à moi, et à d’autres. Que nous valons plus que ce que nous croyons. Que nous ne sommes pas des moins que rien. Que nous ne devons pas nous dénigrer sans cesse, et culpabiliser. Tu nous le dis, mais tu fais le contraire. Alors que tu n’es pas nulle, toi non plus. Tu es intelligente, et gentille. Trop gentille. Peut-être devrais tu davantage voir le mal chez les gens. Voir le mal chez moi. Et voir le bien chez toi. Peut-être y arriveras-tu ? Peut-être pourras-tu t’épanouir à nouveau, comme cette petite fleur ?
Je saisis avec délicatesse la fragile pâquerette que me tend Aurélien. Je suis touchée, les larmes aux yeux. Les autres ne disent rien. Moi, je le remercie. De m’avoir choisie comme récipiendaire de son cadeau. De m’avoir dit ce qu’il m’a dit. De m’avoir comparée à cette sœur qu’il aime tant, seule parmi sa fratrie. Cette sœur qui avait donné son amour à un homme qui ne le méritait pas. A un homme qui ne la méritait pas. A un homme qui a fait d’elle une femme sans homme, mère d’enfants sans père. Comme mes enfants sont des enfants sans père. Comme moi-même je suis une femme sans homme. Seule. Fragile. Prête à se faner comme cette fleur des champs. Tentant malgré tout de mettre un peu de vie, un peu de ma vie, dans quelques œuvres sans doute éphémères. Dans quelques œuvres où transparaît peut-être un peu d’espoir. Je ne connais pas les œuvres de la sœur d’Aurélien. Je ne peux que les imaginer à travers les paroles de son frère. De ce petit frère dont la fleur me rend courage, malgré moi, malgré tout. De ce petit frère à qui j’offre en retour, parce que moi aussi, j’ai un « cadeau » à donner, parce que tous les membres du groupe en ont un, un parfait manuel du futur non-fumeur.
- Parce que tu y arriveras. A arrêter la cigarette. A arrêter la beuh. A arrêter toutes les drogues. Parce que tu seras un bon architecte. Et un bon mari, quand le temps sera venu. Parce que tu es un bon ami. Quelqu’un de bien, contres vents et marées. Quelqu’un qui doit apprendre à croire en lui, comme moi je crois en lui.
- Mais toi, fait-il, la gorge nouée, tu crois en tout le monde.
- Non. Pas en tout le monde. Mais en toi, oui.

Je suis sale, et les garçons m’attendent. La rouille a laissé des traces sur mes mains et mes vêtements, et je ne peux sortir en ville sans m’être débarbouillée, et changée. Quelques plaisanteries fusent concernant mes occupations peu féminines. Léon m’avait prévenue, et les résidents ne se privent pas de me le rappeler. Peu m’importe. Un peu de savon, un tee-shirt propre, et me voilà prête. Je rejoins dans le couloir Aurélien et Frédéric, à qui s’est joint Gabriel. Béatrice, qui vient de remplacer Célestin à l’accueil, note nos noms dans le registre des sorties. Nous signons. Nous nous apprêtons à franchir la porte lorsque Josyane surgit derrière nous, et apostrophe Aurélien d’une voix peu amène.
- Les Verts n’ont-ils pas charge de l’accueil, cet après-midi ?
Notre camarade ne peux qu’acquiescer. Il tente, néanmoins, d’expliquer vaille que vaille que Julie lui a donné l’autorisation d’aller choisir le cadeau d’adieu de Lambert. Et que Béatrice a eu la gentillesse de se proposer d’accomplir la tâche, aucun autre Vert possesseur du point 5 n’étant disponible.
- Béatrice n’a pas à « se proposer ». Elle est en plein dans ses sabotages, l’aurais-tu oublié ? Tu ne devrais pas l’inciter ainsi à rendre service à son propre détriment. En tant que coordinateur, tu aurais dû trouver un remplaçant parmi les membres de ton groupe, et tu le sais. Hermann, par exemple.
- Hermann est en démarche, se défend le jeune homme.
- Et Célestin ? Il est en train de glander au salon, à lire je ne sais quelle revue, alors que nous lui avons accordé son point 5. Il ne s’en montre pas digne, bien entendu. Que pouvions-nous espérer d’autre ?



198. Chapitre 38.2
(par lambertine, ajouté le 04/05/00 00:33)


- Mais il… commence Aurélien.
Il n’a pas le temps d’aller plus loin. L’éducatrice a déjà franchi la porte du salon, et commencé à copieusement sermonner le garçon.
- Tu vas te lever, et prendre place à l’accueil. Je le savais bien, que tu n’étais pas digne de confiance. Que tu ferais tout pour ne pas accomplir tes tâches, comme d’habitude. Pire : que tu t’arrangerais pour les faire faire par d’autres, comme Béatrice, en les prenant par les sentiments. Ce sera rapporté en haut lieu. Ne compte pas t’en tirer à bon compte.
Célestin ne répond pas. Il a baissé la tête, et fait le gros dos. Le hérisson, comme je le dis parfois. Frédéric, lui, m’a saisie par le bras pour m’empêcher d’intervenir.
- Ca ne servirait à rien. Qu’à te faire mal voir. Cesse de prendre sa défense, nom d’un chien ! Elle sait ce qu’elle fait.
- Ah bon ? Tu te fiches de moi ? Tu sais très bien qu’il n’a quitté l’accueil que parce qu’il attend sa mère. Qu’il a entretien familial dans un quart d’heure. Tout ce que Josyane fait, c’est être injuste.
- Et toi, agaçante. Tu sais bien que Célestin doit être remis dans le droit chemin.
- Eh bien, ce n’est pas comme ça qu’ils y arriveront.
A le remettre dans le droit chemin, sans doute pas. A le faire s’asseoir sur le haut tabouret de l’accueil, si. Même si ce n’est que pour quelques minutes.
- C’est pas grave, fait-il en haussant les épaules avec lassitude. C’est seulement très con. Je devrai quand même quitter l’accueil pour mon entretien. Filez avant que Maman n’arrive, sinon Josyane t’obligera à prendre ma place, Aurélien, en tant que seul Vert disponible. Et choisissez un chouette cadeau pour Lambert. Il le mérite bien.
Nous nous exécutons, et sortons en vitesse. Au coin de la rue, nous croisons Murielle, qui nous salue d’un signe de la main. Je lui réponds, sans discrétion.
- Tu ne devrais pas, me fait remarquer Frédéric. Un membre de l’Equipe pourrait te voir.
- Et alors ?
Je lui rétorque que je suis au Centre pour apprendre à vivre sans alcool, pas sans courtoisie.
- D’ailleurs, ce n’est même pas qu’une question de courtoisie. J’aime bien Murielle. Elle a peut-être commis des erreurs, mais je l’aime bien.
Le débat est clos, et ça vaut mieux pour tout le monde. Je n’ai pas envie de me disputer avec des garçon que j’apprécie, bien que j’aie du mal à comprendre leur attitude. Il fait beau, et nous avons du travail. Un travail du reste bien agréable. Trouver un cadeau, une jolie carte, l’un ou l’autre gadget humoristique… Frédéric trouve très drôle d’acheter une « boîte à meuh » décorée d’une vache rouge vif coiffée d’un chapeau de paille. Gabriel est le premier à repérer une carte presqu’aussi grande que moi sur laquelle nous nous précipitons. Reste à trouver le cadeau principal. Un sac banane ? Un livre ? Va pour le livre. La librairie locale est bien achalandée. Les ouvrages de luxe y sont légion. Nous hésitons longuement entre un ouvrage sur l’Afrique, et un autre consacrés aux serpents du monde entier. De magnifiques photos illustrent le premier. Le second est plus original. L’un ? L’autre ? Finalement, le classicisme l’emporte. Et, comme il nous reste cinq Euros en poche, nous agrémentons le tout d’un magnifique serpent en caoutchouc issu du commerce équitable.
- Ça vous dit, d’aller prendre une glace ? propose Gabriel. Il fait superbe, et nous avons plus d’une heure devant nous.


199. Chapitre 38.3
(par lambertine, ajouté le 06/05/00 14:07)


Aurélien hésite un court instant. L'accueil. Il devrait assurer l'accueil au lieu de se la couler douce en ville.
- Arrête avec ça, le gourmande Gabriel. Béatrice était-elle volontaire pour cette tâche, oui ou non ?
- Oui, répond le jeune homme. Mais...
- Y a pas de "mais" qui tienne. Je commence à la connaître. Elle aime bien l'accueil : ça lui permet de bavarder avec les visiteurs des autres résidents. Et puis, zut. J'ai envie d'une glace, et je parie que toi aussi. Sois un peu égoïste, à l'occasion.
Etre égoïste... c'est précisément ce que l'équipe voudrait apprendre à Béatrice. Etre égoïste, plutôt que "bonne poire", comme s'il n'y avait pas de nuances entre les deux. Comme si le monde était en noir et blanc. Le monde est gris pour certains, colorés pour d'autres, mais le noir et le blanc y sont aussi rares que le mal intégral et le bien absolu.
- Mais Celestin...
- Laisse Célestin pour ce qu'il est. Sa mère est avec lui, non ? Et il t'a dit lui-même de filer.
- Il m'en veut déjà...
- Visiblement, pas pour ça. Allez, Aurélien, viens. Sauf si tu préfères rester planté au milieu de la Grand Place, plutôt que de profiter d'une terrasse sympa, d'un thé parfumé, et d'une montagne de glace.
De guerre lasse, le garçon accepte. Nous voici bientôt attablés, tous les quatre, sous un grand parasol orange. Par tous les dieux, je ne suis jamais tant sortie que depuis que je suis en désintox. Ca va finir pas me coûter cher, et me laisser quelques kilos de plus sur les hanches, si je ne fais pas attention. Je me contente donc, prudemment, de commander un café noir. Mes compagnons, eux, s'en donnent à coeur joie : Dame Blanche, gaufre aux fruits, crèpe mikado... Jeunes, minces, et de bonnes familles, ils peuvent se le permettre, aussi bien physiquement que financièrement. J'en suis contente pour eux. Quant à moi, je suis habituée aux régimes depuis l'âge de dix ans, et je fais semblant de n'avoir envie de rien. Un bon repas nous attendra au retour. Un bon repas, et peut-être une engueulade pour Aurélien. Peut-être ? Non. Certainement. Il n'a pas accompli correctement sa tâche de coordinateur, en acceptant l'aide de Béatrice. Il aurait dû négocier avec n'importe qui, sauf avec elle. je suppose d'ailleurs qu'elle s'est déjà fait taper sur les doigts.
Je suppose bien, même si c'est elle qui nous accueille à notre retour. Scrupuleusement, elle note notre heure d'arrivée, et informe Aurélien qu'il est attendu dans le bureau de Camille. Tout le monde, évidemment, sait pourquoi.
- Ils ont menacé de me retirer mon point 5 en cas de récidive, nous affirme-t-elle ensuite. Mais ils ont été obligés de me laisser m'occuper de l'accueil. Ils n'avaient personne d'autre sous la main. Ils ont quand même dû reconnaître que le gamin ne mentait pas, et qu'il avait bien entretien familial. Un entretien qui me semble d'ailleurs durer bien longtemps.
Beaucoup plus longtemps que l'heure habituelle, c'est vrai. Murielle finit cependant par réapparaître au salon.
- La psy l'a gardé, me dit-elle, en acceptant une tasse de café. Elle voulait lui parler seule à seul. Qu'est-ce qu'elle a encore à lui reprocher ? Je n'en sais rien.
Je n'en sais rien non plus. Murielle a les yeux rougis. Visiblement, l'entretien ne s'est pas très bien passé. Maladroitement, j'essaie de la rassurer.
- Sans doute rien de grave. Des broutilles, comme d'habitude, ici.


200. Chapitre 38.4
(par lambertine, ajouté le 08/05/00 19:21)


- Être traité de profiteur, de menteur et de tire-au-flanc, ce ne sont pas des broutilles. Du moins, pas à mes yeux.
Pas aux miens non plus, surtout quand c'est à tort. Et je sais très bien à quel point ces accusations injustifiées peuvent faire mal. Même par procuration.
- Mon fils n'est pas mauvais, Diane. Je sais qu'il a fait des erreurs. Je sais qu'il est tombé, mais il n'est pas mauvais. Pas comme ils le prétendent.
- Non, il n'est pas mauvais. C'est même quelqu'un de bien. Quelqu'un de très bien, à qui je dois beaucoup. Et je ne suis pas la seule, ici. Célestin passe beaucoup de temps à aider les autres. Et Vendredi, c'est moi qu'il a aidée. Il a parlé pour moi. Il m'a retenue. Je ne serais plus ici sans lui, et j'aurais sans doute fait de grosses bêtises. De très grosses bêtises.
J'imaginais que mes paroles allaient la réconforter. Je me trompais, hélas. Elle éclate en sanglots, la tête dans les mains.
- Il t'a aidée ? Il t'a vraiment aidée, Diane ? Alors aide-le s'il te plaît. S'il te plaît! Il ne va pas bien. Il va très mal, Diane, et je ne sais pas quoi faire. Je ne sais plus quoi faire.
Je ne sais pas quoi faire, moi non plus, face à elle, mère suppliante et désespérée. Juste lui dire que j'essaierai. Que j'essaie déjà. Autant que je peux.
- Il est facile à aimer, ton fils. Mais il n'est pas facile à aider. Je crois qu'il m'a fait confiance, samedi matin. Un tout petit peu confiance.
- Un tout petit peu confiance, c'est déjà beaucoup. C'est déjà énorme. Si tu savais...
Elle fouille dans son sac, trouve un mouchoir, s'essuie les yeux.
- Pardonne-moi. Je sais que je ne devrais pas te demander d'aide, que tu es ici pour te soigner toi-même. Mais j'ai peur. J'ai si peur de perdre mon fils à nouveau.
- Tu ne le perdras, plus, Murielle.
Je voudrais pouvoir le lui promettre, mais c'est impossible. Je peux seulement m'engager à faire tout mon possible pour aider Célestin autant qu'il m'a aidé. Tout mon possible...
- Maman ? Qu'est-ce que tu as, Maman ?
Le garçon prend sa mère dans ses bras, l'entraîne vers la sortie. Je me dirige vers le restaurant.
Tout mon possible...

Nous sommes rassemblés autour d'une longue table de la Taverne Irlandaise. Nombreux. Sans Damien, qui ne peut, RP oblige, sortir en compagnie d'Agnès ni de Frédéric. Sans Aurélien, qui s'est vu ordonner par l'Équipe d'assurer la permanence téléphonique du soir, pour n'avoir pas assuré l'accueil de l'après-midi, et pour ne l'avoir pas confié à un membre de son groupe.


201. Chapitre 38.4
(par lambertine, ajouté le 09/05/00 15:12)


Sans les nouveaux, bien entendu, qui n’ont pas encore de point de liberté. Mis à part eux, tous ensemble à commander des boissons sans alcool. Aussi visibles aux yeux des habitants de la petite ville que le nez au milieu du visage. Pas de commentaires déplacés à notre égard. Nous sommes de bons clients. Des clients réguliers. Je m’habitue aux boissons sans alcool qui ne sont pas de l’eau-qui-pique. Je n’en buvais jamais, autrefois. Mais l’essentiel ne se trouve-t-il pas dans les bulles ? J’ai pris place à côté de Marie-Line, qui préside la tablée. Pour elle, cette soirée est une sorte de répétition générale. La semaine prochaine, ce sera son tour. A elle, et à Hermann. Je la sens tendue, et déjà nostalgique. Elle a aimé la vie au centre, les rencontres étonnantes de personnages issus d’horizons divers, et toujours intéressants. Même si elle a eu un mal de chien à s’intégrer, trop normale parmi tous ces cas sociaux. Ils sont devenus ses amis, du moins, certains d’entre eux, et pas les plus faciles. Frédéric, par exemple. Ou Gervaise. Ou Damien, dont elle regrette l’absence qu’elle estime injuste.
- Il était l’un des plus proches compagnons de Lambert. L’Equipe aurait pu le laisser venir, pour une fois. D’autant plus qu’Aurélien s’est porté volontaire pour assurer la permanence téléphonique.
- Volontaire ?
Béatrice n’est pas du tout d’accord, et pour cause, bien qu’elle aussi déplore la sanction du jeune professeur. Mais la soirée n’est pas aux récriminations, ni aux accès d’humeur. Gabriel se lève, et porte un toast au héros du jour. Nous applaudissons tous, alors que Lambert rougit. Tous, sauf Hervé, qui ne réalise pas ce que nous célébrons.
- Lambert s’en va vendredi, lui explique Célestin.
- Pourquoi ? Il s’est fait renvoyer ? Il est gentil, pourtant.
- Il a fini sa cure. Il a gagné, si tu préfères.
- Quand on gagne, on s’en va ? Je croyais que c’était seulement quand on était puni. J’ai eu peur, tantôt, que tu doives partir. Qui aurait joué avec moi ?
- Damien. Ou Ben. Ou Jacob, par exemple. Et je suis toujours là. T’inquiète pas, ils ne m’ont pas encore eu. Ils m’ont juste mis de permanence, vendredi soir.
Marie-Line les regarde avec compassion. Ils vont lui manquer, ces garçons pas comme les autres.
- Mais tu n’es pas encore sortie ! lui fait remarquer Dominique.
- Pas encore, soupire-t-elle. Mais il me reste peu de temps, d’autant que je passe le week-end en famille. Peu de temps, et j’ai peur.
- Peur de quoi ?
De retrouver sa vie, aisée, rangée ? Son mari ? Ses enfants ? Sa villa de province et ses soirées mondaines ?
- Ce qui m’a conduite ici, et qui n’a pas changé.
- Mais toi, tu as changé !
- Je n’en suis pas si sûre…
Elle attend toujours de Joseph une tendresse, une attention, qu’elle n’est pas certaine de recevoir. Qu’elle est certaine de ne pas recevoir telle qu’elle la désire. Elle est toujours pareille, au fond d’elle-même, tendre et fragile, comme à quinze ans. Rêveuse et romantique. Non, elle n’a pas changé. Elle a pris conscience des privilèges de son existence. Elle est plus calme, plus reposée. Moins déprimée.
- Je ne sais pourtant pas si dehors, j’irai bien. J’e suis à l’abri, au Centre. J’ai des amis à qui parler, à toute heure du jour. Des personnes à qui me confier. Des soignants qui sont là pour m’aider. Mais dehors ? Mais chez moi ?
- Tu as ta famille. Tu as des amis, aussi. Et tu peux nous appeler. Nous sommes là, tu sais.
- Je n’ai même pas ton numéro !
Et moi, je ne le connais pas par cœur. C’est stupide, je sais bien. Mais se téléphone-t-on jamais à soi-même ?



202. Le Roman de Philippe. 3. La cabane
(par lambertine, ajouté le 13/05/00 14:45)


La mort d'un chien peut-elle plonger un homme dans le néant ? Les autres, je n'en sais rien. Moi, certainement. la mort d'Andromaque me laissa seul et désespéré. Anne avait gardé la maison. Normal. Elle lui venait de sa famille. Elle avait aussi gardé les enfants. Normal. Mieux valait pour eux vivre avec un couple équilibré qu'avec un père à côté de ses pompes. Il me restait mon travail, le football, et une cabane dans les bois. Vivre sans eau courante, ni électricité, ni chauffage central n'est pas aussi dur qu'il y paraît. Après tout, nos ancêtres l'ont fait durant des millénaires. mais c'est épouvantable de vivre sans famille. Mais c'est épouvantable de vivre sans amis.
J'aurais pu garder ses derniers, sans doute. je me suis éloigné d'eux, pourtant. Je les ai laissés s'en aller. J'ai fini par abandonner le sport, pour éviter de rencontrer mes partenaires. Je me suis livré à la solitude et à l'ivresse. J'avais trop honte de moi pour affronter le regard des autres. Sauf au bureau, où je restais le Chef. J'étais devenu un alcoolique fini, mais resté un bon fiscaliste. Je crois l'être toujours.
Je ne sais pas pourquoi j'ai décidé de venir au Centre. pour retrouver l'estime de moi-même ? Je la crois à jamais perdue. Pour regagner le respect de mes enfants ? Peut-être. Pour que mes petits-enfants à venir soient fiers de leur grand-père ? C'est possible.
Le fait est que je suis ici.
Et que je compte bien aller jusqu'au bout.


203. Chapitre 39.1
(par lambertine, ajouté le 14/05/00 21:37)


- Remémorez- vous la dernière fois où vous avez été en colère.
La dernière fois… En colère… Je ne dois pas aller chercher très loin. Hier n’est pas loin. Je suis les instructions de Danielle. Je me concentre sur cette colère. Je la laisse revenir à moi. M’envahir. M’étouffer. Intacte. Je serre les poings. Je prends sur moi-même pour ne pas crier. Pur ne pas hurler. Pour ne pas frapper. Il n’y a plus personne dans le Grand Grenier. Que cette voix qui me parle. De loin. De plus en plus loin. De cette voix qui m’ordonne de donner forme à ma colère. Forme animale.
- Ce qui vient à vous est juste.
Je ne sais pas s’il est juste. Je sais seulement qu’il est là. Présent. Physiquement présent. Immense. Qu’il me regarde de ses yeux rouges et tristes. Si tristes.
Il ne me fait pas peur. Il me rassure, au contraire. Il est vieux. Très vieux. Venu du fond des âges, il est sale, sa fourrure mêlée de vermine et de feuilles mortes. Ses cornes recourbées défient le monde entier. Le monde entier, mon Dieu… et me protègent. Il est là, auroch noir et brun, bête préhistorique, puissante et revenue enfin. Il m’apaise. Il est ma colère retrouvée, ressurgie du fond de mon âme. Je sens son souffle, âcre et chaud, sur mon visage. Je tends la main, la plonge dans la toison graisseuse. Je ne suis plus seule.
- Ecrivez maintenant les qualités de votre animal de colère.
Peu m’importe la voix. Je n’écris rien. Je n’en ai pas besoin. L’auroch est moi, et je suis lui, et je suis ma colère, et je suis moi dans la colère. Ma colère ancienne. Ma colère cachée. Colère contre l’homme qui m’a volé mon corps. Colère contre Dieu qui m’a volé mon fils. Colère contre Charles qui a tué ma confiance. Contre les juges injustes. Contre les bigots hypocrites. Contre l’Equipe qui tire Célestin vers le fond. Contre l’Equipe qui ne me comprend pas. Contre ce que j’étais, moi-même, il y a dix ans encore.
- Laissez partir votre animal. Laissez partir votre colère.
Non. Pas question. Je ne veux pas qu’il s’en aille. Je veux qu’il reste à mes côtés. Qu’il me permette d’être moi-même. Qu’il me sauve. Je ne veux plus le renvoyer. Je ne veux pas le refouler. Je ne veux plus de l’hypocrisie, ni de la résignation. Je ne veux plus dire que je vais bien quand ce n’est pas vrai. Je ne veux plus laisser croire que les horreurs du monde sont belles. Je ne veux plus me taire devant les puissants, au prétexte qu’ils le sont. Je ne veux plus prétendre que le chef a raison, alors qu’il a tort. Je ne peux prétendre que le chef a raison, alors qu’il a tort.
- Ouvrez les yeux.
Mes yeux sont ouverts, grand ouverts sur le monde, grand ouverts sur moi-même. Grands ouverts sur le monde. Grand ouverts sur les autres.

Pas assez grands.
Les fleurs s’épanouissent dans le jardin. Le cerisier du Japon croule sous les pétales roses. Les résidents se prélassent au soleil. Eric rit haut et fort.
- Mais je t’assure, tente de se défendre Hervé. C’est ce que ma grand-mère prépare avec le lait des vaches.
- Voyez-vous ça ! Le lait des vaches ! Tu ne vas pas nous faire croire que tu es capable de les traire, les vaches, quand même ?
- Mais si. Bien sûr.
Ils éclatent de rire, tous ou presque. Les moqueries fusent, plus méchantes les unes que les autres. Je reste là. Tétanisée. Lâche. Je m’étais promis de changer. Je m’étais promis d’être courageuse. Et je ne dis rien. Je suis redevenue l’enfant souffre-douleur qui ne peut réagir face au caïd du coin. Caïd qui met, sans le moindre problème, les rieurs de son côté.
C’est si facile, de se moquer d’un innocent.
- Allez, viens.
Célestin tend la main au gamin, qui lève vers lui de grands yeux étonnés.
- Je peux m’en aller ? Je croyais que je devais rester.
- Ce n’est pas une réunion, Hervé. Juste une discussion informelle.
- Infor… quoi ?


204. Chapitre 39.2
(par lambertine, ajouté le 15/05/00 12:18)


- Rien. Viens. On s’en va. Ca vaut mieux que d’écouter ces méchancetés.
Ils partent, et je reste là, honteuse, furieuse. Plus contre moi-même que contre les rieurs. Plus contre moi-même que contre Eric. J’ai envie de rejoindre les garçons, mais même ça, je n’ose le faire. Je ne pourrais pas les regarder en face. Je me contente de rejoindre le salon, et de prendre mon tricot.
- Eric 1, Diane 0.
- Pardon ?
Patrick n’a pas levé les yeux de la revue automobile qu’il feuillette avec un intérêt limité, en ricanant.
- Tu as perdu, fait-il, acerbe. Il a gagné. Il les a mis dans sa poche. Tous, ou presque. Il sait s’y prendre, le mec. Ou, devrais-je dire, le mac.
- Comment… ?
- Mon milieu, mon monde. Mon père était mac, avant de se faire suriner par les Albanais. Tu n’es pas de taille face à lui, Diane. Personne ici ne l’est. Alors, fais gaffe.
Fais gaffe ? A quoi ? Je n’ai rien dit, rien fait. J’ai laissé dire, laissé faire. Je me demande encore comment. Je me demande encore pourquoi. Tout comme je me demande comment des Résidents qui, il y a quelques jours encore, ne s’en seraient jamais pris à Hervé, ont pu avoir cette attitude d’écoliers tourmenteurs.
- Il raconte, il en jette, il fait rire. Il attire la sympathie…
Je monte brusquement sur mes ergots.
- Pas la mienne, en tout cas !
- Pas la tienne, et pas la mienne non plus. Mais celle de tous les autres, ou presque. Il les fait voyager. Il ne leur fait pas peur. Ils ont tort de ne pas avoir peur.
- Célestin l’a traité de truand…
Il relève la tête, me fixe intensément. Visiblement inquiet.
- Devant lui ?
Visiblement très, très inquiet.
- Non. Devant moi. Je pensais qu’il affabulait. Qu’ils s’imaginait des choses…
- Qu’il ferme sa g*eule. Qu’il se taise, nom de Dieu. L’autre n’en fera qu’une bouchée, de ton protégé. Il est dangereux, Diane. Très dangereux, même s’il n’en a pas l’air.
Pourquoi me dit-il ça à moi ? Nous ne sommes pas proches. Pas du tout. Je le trouve même profondément antipathique. Prétentieux, machiste, souvent odieux.
- Parce que tu as des couilles, et que je n’ai pas envie de le voir te faire du mal. Je veux dire, vraiment du mal. Ce qui ne manquera pas d’arriver si tu l’affrontes. Et à cause des gamins.
- Des gamins ?
- Les gamins, oui. Tu les aimes beaucoup, et ils te le rendent bien. Ils sont en danger, Diane, auprès d’un type comme lui.
- Célestin s’en méfie.
- Célestin a vingt ans, ou un petit peu plus. C’est un gosse, face à un monstre. Un gosse qui vient de défier le monstre. Dis-lui de faire gaffe, je t’en prie. Dis-le lui !
Un gosse, face à un monstre ? J’avais plus l’impression d’un affrontement de cour d’école. Pas même un affrontement ? Célestin n’avait même pas adressé la parole à Eric.
- Il lui a ravi son jouet. L’autre ne le lui pardonnera pas. Le gamin sera le premier sur sa liste. Et ne me demande pas sur quelle liste. Tu n’imagines même pas ce qu’il a l’intention d’en faire.
Il se tait. Se renferme dans son mutisme habituel.
J’ai froid.

- Équipe interpelle Raoul.
Le facteur n’a pas l’air étonné. C’est même avec assurance qu’il s’installe sur la chaise des accusés, face à Thomas. Bras croisés, regard fier, il provoque.



205. Chapitre 39.3
(par lambertine, ajouté le 19/05/00 18:09)


- Raoul, commence le Patron, je suppose que tu sais pourquoi tu comparais aujourd'hui devant l'Equipe et la Communauté.
Raoul opine du chef. Muet. Fermé.
- Nous ne sommes pas contents de toi. Tu n'es pas un bon résident. Tu refuses de te plier à nos règles, et de rendre les travaux qui te sont demandés. Tu refuses de nous donner les moyens de t'aider. Peux-tu nous dire pourquoi nous te garderions parmi nous ?
- Pour faire votre travail.
Il se redresse plus encore qu'il l'était déjà, ce que je croyais impossible. Arrogant. Sûr de lui, et de son bon droit. Je n'aimerais pas être son avocat devant un tribunal. Particulièrement, devant ce tribunal.
- Je suis ici pour être soigné, parce que je suis alcoolique. J'ai un problème avec la boisson, pas avec mon banquier. Ou plus exactement, mon problème avec mon banquier n'en est plus un. Je n'ai pas besoin de vous pour régler mes affaires de fric. J'ai un travail stable, des rentrées financières régulières, je possède ma propre maison. Je ne suis pas Crésus. Je ne suis pas dans la misère non plus. J'avais quelques dettes. Je n'en aurai plus d'ici deux ans. Vous n'avez pas besoin d'en savoir plus. Ni vous, ni les autres Résidents. Mes sous me regardent, ma manière de les dépenser aussi, tant qu'elle ne consiste pas à m'acheter du vin, ou à jouer au poker en ligne. Ce qu'au passage je n'ai jamais fait.
Il allonge les jambes devant lui, décroise les bras, mais ne baisse pas la tête. Thomas hésite. Il n'a pas l'habitude de voir son autorité directement remise en cause. Encore moins de voir critiquer ses choix thérapeutiques. Pendant un instant, il se retrouve sur la défensive. Se reprend très vite. En apparence. Être exclu du groupe social, n'est-ce pas ce que notre compagnon désire ? Même si le Patron nous le présente comme une punition gravissime ? Une punition accompagnée d'une sanction très particulière.
- Tu mettras en place un atelier. Un atelier que prendras cours la semaine prochaine, et qui continuera jusqu'à la fin de ta cure. Tu en seras le responsable. Le seul responsable. Tu peux retourner à ta place.
Raoul jubile. Il a obtenu ce qu'il espérait. Je suis contente pour lui. Et pour une fois, je considère que Thomas a pris la bonne décision, même si la façon de la présenter comme une sanction me semble puérile. Nous sommes ici de notre plein gré. Pourquoi nos relations avec l'Équipe devraient-elles être envisagées en terme de pouvoir ? De confrontation ? Ou d'obéissance ? Je ne suis pas plus ici pour apprendre à obéir que Raoul pour apprendre à gérer son compte en banque. Je suis ici pour reprendre en main mon destin, pour reconquérir mon cœur et mon âme, et l'estime de moi-même. Ce que je ne ferai pas, en me redevenant une femme soumise. Ou en le restant.
- Lambert, s'il te plaît.
Si, au Centre, les moments tristes sont légion, il s'y trouve aussi des moments heureux. La victoire de Lambert nous permet de vivre l'un d'entre eux. Lambert, le calme, le discret, le réfléchi, est à l'honneur, et sa réussite nous met du baume au cœur à tous. Du moins je le suppose. Comment ne pas être heureux de le voir rayonner ? Comment ne pas désirer le meilleur pour lui ? Il sourit, modeste, aux encouragements d'une Equipe devenue sympathique. Il fait part de ses désirs et de ses ambitions, dont la première est d'apprendre, de se perfectionner dans son métier d'ébéniste sur les routes du Tour de France.
.

A l'aventure compagnon
Tu vas partir vers l'horizon
N'oublie pas de rentrer chez toi
Pour faire des chaises en bois


206. Chapitre 39.4
(par lambertine, ajouté le 21/05/00 23:59)


- Ce ne sont pas les bonnes paroles.
Je recouvre vivement de la main la lettre que je suis en train d'écrire. J'aime bien Célestin, mais il n'a pas à lire ce qui ne lui est pas adressé.
- Je ne prends pas Lambert pour un aventurier débile non plus. Dis-donc, on ne t'a jamais dit que la curiosité était un vilain défaut ?
- Ou une grande qualité. Tu ne signes pas la carte, comme tout le monde ?
Je l'ai déjà fait. J'ai dessiné un dragon vert, plutôt que d'écrire un petit mot comme les autres. Je ne sais jamais quoi écrire, dans ces cas là. Pas plus que sur une carte d'anniversaire, ou de condoléances. Je reste bloquée dans les banalités. D'où ma lettre séparée. D'où ma reprise un peu bancale de la chanson de Naheulbeuk. Lambert connaît-il Naheulbeuk, d'ailleurs ?
- Je n’en sais rien. Mais il connaît les chaises en bois. Tu ne viens pas préparer l’apéro ?
- Je dois terminer ma lettre.
Dire à Lambert que je ne l’oublierai pas, et que je crois en sa réussite, là-bas, dans la vraie vie. « Tu crois en tout le monde », m’a dit Aurélien. Ce n’est pas vrai. C’est même loin d’être vrai. Quand j’observe mes cocuristes, j’ai du mal à envisager un avenir pour la majorité d’entre eux. Et je n’ai pourtant pas l’impression d’être particulièrement pessimiste. Mais, en ce qui concerne Lambert, j’ai confiance. En sa jeunesse. En sa volonté. En son intelligence posée.
- Je peux, moi aussi ?
Jérémie, le petit nouveau, hésite, puis malgré mon acquiescement, quitte l’Aquarium sans avoir signé la carte. Il ne va pas bien, Jérémie. Pas bien du tout. Il est aussi mal ici qu’il doit être mal dehors. Non, hélas, je ne crois pas en tout le monde…

Lambert me fait au revoir de la main, et franchit la porte du Centre pour la dernière fois. Il me manquera, beaucoup, même si nous n’étions pas vraiment proches. Sa fin de cure réussie me donne une impression bizarre de joie et de chagrin mêlés. Je suis heureuse de ce nouveau départ dans une vie encore débutante, et triste qu’il nous ait quitté.
- Tu les aimes bien , les jeunes, hein, Diane ?
Julie ne semble pas me le reprocher. Au contraire, même. Ce qui m’étonne. Je reste sur la défensive, en lui répondant que, oui, je les aime. Plus que bien.
- Je voudrais tellement les voir réussir. Pas seulement à terminer la cure, mais à vivre heureux. Il me semble que c’est bien parti, pour Lambert. Mais les autres ? Il y en a parmi eux qui promettent tellement, mais qui sont aussi tellement cassés, qu’ils me font peur.
- Ne t’attache pas trop. C’est dangereux. Tu auras de la peine, si les choses tournent mal. Et elle vont forcément mal tourner, pour l’un ou l’autre. Je ne suis pas ici depuis très longtemps, mais j’ai vu bien plus d’échecs que de réussites. Surtout chez les gamins.
- Je sais. Mais ils ne sont pas pour autant des causes perdues. Pas plus que je ne le suis, moi.
- Tu ne sais pas de quoi tu parles, Diane. L’Equipe, si. Certains de mes collègues travaillent ici depuis vingt-cinq ans. Ils savent jauger les gens. Et voir qui peut réussir ou pas. J’en suis désolée, mais pour beaucoup de Résidents, il n’y a pas d’espoir.
- Donnez leur au moins leur chance. S’ils sont ici, c’est parce qu’ils l’ont choisi. Parce qu’ils ont choisi de vivre. Ne les poussez pas à remettre en question ce choix.
Ne nous poussez pas à remettre en question ce choix.
- Ils te parlent beaucoup, on dirait, les gamins.
Les gamins… de nouveau… Elle a beau faire partie de l’Equipe, elle aussi est encore une gamine.
- Ils te font confiance.


207. Chapitre 39.5
(par lambertine, ajouté le 24/05/00 23:51)


- Ils te font confiance.
Oui . Peut-être. Parfois. Certains d’entre eux. Un tout petit peu confiance. Et c’est déjà beaucoup. Et c’est déjà énorme.
- Je leur fais confiance. Et j’ai confiance en eux.
- Tu seras déçue. Un jour ou l’autre. Et dans pas longtemps.
- Non. Triste, peut-être. Triste, certainement. Mais déçue, certainement pas.
- Même si l’un d’entre eux rechute ?
- Est-on déçu quand un cardiaque fait un infarctus ? Non. Je te l’ai dit : triste, oui. Et pas qu’un peu. A cause des conséquences. Dehors, pas ici. J’ai peur pour ces garçons, Julie, même si j’ai confiance en eux. J’ai peur pour moi aussi. Je ne suis pas meilleure. Je ne suis pas plus forte. Je ne vaux pas mieux qu’eux. Je n’ai pas plus de chances de réussir. Peut-être moins. Parce que j’y crois moins qu’eux… que certains d’entre eux. C’est moi, la cause perdue.
C’est moi la cause la plus perdue de toutes, parce que je ne crois plus, que je n’ai plus confiance. En moi, mais l’ai-je jamais eue, en moi ? Et en ceux qui doivent s’occuper de moi, de m’aider, de nous aider. Dont Julie. Et cela, je n’ose pas le dire à Julie. Pas en face. Pas maintenant. Parce qu’une autre part de moi veut encore espérer.
- Ce n’est pas notre avis. Tu risques de te perdre, c’est tout.
- En faisant confiance aux gamins ?
- En t’y attachant, surtout. A certains d’entre eux, en particulier.
- Je n’ai pas pu m’en empêcher. C’est trop tard, maintenant. C’est fait.
- C’est dommage. Je ne te veux pas de mal, tu sais. J’essaie juste de te prévenir. De t’empêcher de trop souffrir. Il y a des toxicomanes qu’on ne peut pas aider. Eloigne-t-en, tant que tu le peux. Occupe-toi de toi.
- Je m’occupe de moi. Et je me demande comment tu peux parler ainsi. Si vous pensez être incapables d’aider Célestin, pourquoi ne le lui dites vous pas ? Ou à ses parents ? Il y a peut-être d’autres solutions, non ? D’autres méthodes que la vôtre ?
- Célestin ? Qu’est-ce qui te fais penser que je parle de lui ?
- Ce n’est pas le cas ?
- Si, mais… Diane, il n’y a pas d’autre solution. Alors, nous essayons. Malgré tout.
- En le brisant ?
- Pour mieux le reconstruire, ensuite. Pour le changer. Il n’y a pas moyen de faire autrement.
- Et si vous n’avez pas le temps de le reconstruire ? S’il s’effondre avant ?
Elle esquisse un geste, Fataliste.
- C’est ce qui arrivera probablement, Diane. Plus que probablement.
- A moi aussi, je suppose ?
- Non. Toi, tu as toutes tes chances. Si tu n’essaies pas de nous contrer.
Je monte dans ma chambre, enfiler ma tenue de sport. Je les observe par la fenêtre. Ils jouent au ballon, riant comme des enfants sous le soleil radieux. Ils semblent heureux, insouciants. Peut-être le sont-ils en cet instant ? Peut-être pas… Je sens les larmes me monter aux yeux. J’ai envie de croire. J’ai besoin d’y croire. Pour eux, comme pour moi. Plus que pour moi.
J’ai besoin de croire.


208. Le Roman de Dominique
(par lambertine, ajouté le 25/05/00 23:49)


Pardonnez-moi. Je ne sais pas écrire. Je vais pourtant faire mon possible pour vous raconter mon histoire.

Mes parents ne se sont pas mariés jeunes. Quand ma sœur est née, ils croyaient qu’elle serait leur seul enfant. Puis, elle est morte. Je n’ai jamais su de quoi. Bernadette est née quelques années plus tard. Puis moi. J’étais la petite dernière, celle que personne n’attendait plus.
Je suis tombée malade vers l’âge de deux ans. Je crois que j’ai eu un cancer. Je n’en suis pas certaine. Mes parents ne m’ont jamais dit de quoi j’avais souffert, mais ils supposent que c’est à cause de cette maladie que je suis devenue bête.
Je n’apprenais pas bien, à l’école. Enfin, en calcul, ça allait, mais pas en écriture. Je faisais des fautes partout. Alors, on m’a mise dans l’enseignement spécialisé. J’ai suivi des cours de couture. J’ai même un diplôme de couturière. Je travaille dans la même usine depuis l’âge de 20 ans. Souvent à l’atelier, mais j’ai aussi été femme de ménage.
Mon papa est mort quand j’avais 16 ans. Ma sœur s’est mariée un peu plus tard. Elle est venue vivre avec Maman et moi, avec son mari, puis avec ses enfants. J’ai racheté la maison à Maman quand j’avais 22 ans, mais Bernadette et sa famille sont restés. Maman disait que ça valait mieux, que je n’était pas capable de tenir la maison et de me débrouiller. Pourtant, je faisais le ménage et la cuisine, en plus de travailler. Et après la mort de maman, j’ai fini par me fâcher, par leur dire de partir, parce que j’étais chez moi. Et ils sont partis. Et je ne me débrouille pas si mal que ça, sauf la boisson bien sûr.
Je n’ai pas grand-chose d’autre à dire. Sauf que j’aurais aimé me marier et avoir des enfants. J’ai ceux de ma sœur, que j’ai un peu élevé, mais ce n’est pas pareil. Je crois que je suis un peu jalouse. Parce que c’est trop tard, maintenant. Je dois accepter de vivre sans, comme une vieille fille. Ce n’est pas facile. C’est pour ça que je bois.
J’espère arrêter ici. Apprendre à vivre comme ce que je suis et à m’aimer comme je suis.


209. Chapitre 40.1
(par lambertine, ajouté le 29/05/00 22:13)


Je m’installe sur la banquette arrière de l’autocar. A la place que j’affectionnais déjà enfant. La place des sales gosses, même si je n’étais pas une sale gosse. Les « sales gosses » du Centre prennent place juste devant moi. Le véhicule démarre, après un nouveau contrôle des présences. Comme autrefois, chez les bonnes sœurs, j’ai envie de répondre « non » à l’appel de mon nom. C’est stupide et infantile, je le sais très bien. Donc, je ne le fais pas. Je me contente d’un « oui », comme tout le monde. Je me contente de m’installer confortablement sur mon siège. Je me contente de me laisser conduire jusqu’à la ville d’eau voisine, à travers la forêt, en rêvant, plus ou moins. Je somnole, à moitié. L’ambiance est plutôt calme, comme toujours dans les bus qui nous mènent à nos activités du samedi. Nous ne sommes plus des écoliers, même si nous sommes traités comme tels.
Un éclat de rire de Ben me sort de ma rêverie. Le garçon me tend le téléphone portable de Célestin, sur l’écran duquel s’affiche la photo de moi que mon jeune ami vient de prendre. Je grogne un peu, pour la forme. Je ne suis pas un très beau modèle pour un photographe amateur.
- Tu as peur que je te fasse chanter avec cette photo ?
Est-il sérieux ? Il le paraît, à coup sûr, et je le rassure. Non, bien sûr que non. Il peut prendre toutes les photos qu’il veut de moi, et les diffuser si ça lui chante, même si c’est interdit par le règlement. Je n’ai pas honte d’être au Centre, si je ne suis pas fière de la vie qui m’y a conduite.
- … mais je suis grosse, vieille et moche. C’est gâcher de la pellicule de m’immortaliser ainsi.
Les garçons se regardent en fronçant les sourcils, puis se mettent à se moquer ostensiblement de ma bêtise. Il n’y a pas plus de pellicule dans ce succédané d’appareil photo que d’alcool dans un verre de Canada Dry. Et j’ai raison sur un point : je suis vieille, ça c’est sûr, pour avoir fait une réflexion pareille.
- Mais je te l’ai déjà dit, Diane. Tu es ronde, mais pas moche. Pas moche du tout. Tu es même très mignonne, sur ces photos, avec ta casquette de Che Guévara. Tu as un air rebelle, et révolutionnaire. C’est sympa.
S’il entendait ça, mon pauvre papa se retournerait dans sa tombe. Sa fille si convenable, si bien élevée dans de si bons principes, ressembler à une révolutionnaire canaille ! Il aurait bien d’autres raisons de se retourner dans sa tombe. Mon alcoolisme, ma pauvreté, mon divorce en cours. Jamais il n’aurait, le pauvre, imaginé ainsi mon avenir. Quel parent le ferait ? Il n’empêche : je l’aurais certainement déçu, en échouant. Mais en tournant le dos aux idées qui furent les siennes, et les miennes pendant la plus grande partie de ma vie, je le trahis. Ou, du moins, il serait persuadé que je le trahis.
- C’est tellement important, pour toi, de ressembler à ton père ?
Important ? Non. Une part de moi, peut-être, aimerait être cette brillante juriste dont il avait rêvé, ressembler à l’image parfaite qui correspondait à son rêve. Une toute petite part de moi, enfouie quelque part au cœur de mes souvenirs. Le reste, la presque totalité de mon être, ne veut plus de ce fantasme auquel, vaille que vaille, j’ai tenté de me conformer pendant des années. Je suis heureuse d’assumer enfin ce que je suis vraiment, à mille lieues de cette bourgeoise hautaine et coincée pour laquelle j’éprouve à présent autant de pitié que de mépris. Peut-être à tort.
- Je ne savais rien de la vie. Je ne me rendais pas compte des réalités du monde, des gens. De leur souffrance, et de leur richesse. Leur vraie richesse. Votre richesse à vous. Je ne vous aurais jamais adressé la parole, en ce temps-là.
- Tu nous aurais dédaigne, méprisé ?
- Oui.
- Tu aurais également méprisé la femme que tu es devenue.
Ce n’est pas une question, mais l’énoncé d’une évidence.
- Je me méprisais déjà. Telle que j’étais.
Parce que je baissais la tête, cette tête que je croyais tenir haute, dominatrice. Parce que je savais ne pas être à la hauteur de ce qu’on attendait de moi. Parce que je ne voulais pas, au fond de mon âme, être ce que l’on attendait de moi, accepter ce monde que je ne pouvais pas changer, et auquel je me forçais à me conformer.
La ruine peut-elle être vécue comme une délivrance ?


210. Chapitre 40.2
(par lambertine, ajouté le 30/05/00 18:14)


- Tu as dû avoir dur, quand même, de passer ainsi d’une vie aisée et sans souci, où tu avais tout, à une autre où tu n’avais plus rien.
Oui. Oui et non. Craindre le lendemain, voir le mépris dans les yeux des autres, devoir me priver de tout ou de presque tout, non, ce n’était pas facile. Pas facile du tout. Je ne suis pas devenue alcoolique sans raison.
- Mais depuis que je n’ai plus rien, je vois les gens, bien mieux qu’avant. Je vois ce qu’ils sont, plus ce qu’ils représentent. Je n’ai plus beaucoup d’amis, mais ils sont des amis, sur qui je peux compter, à qui je peux parler, et plus des relations de façade. Certains d’entre eux sont riches, d’autres n’ont pas d’argent. Quelle importance ?
- Tu n’aurais pas honte, dehors, d’être notre amie ?
- J’en serais même fière, Célestin.
- Tu exagères.
- Même pas. Tu en vaux la peine. Ben aussi. Sans doute plus que bon nombre de mes amis d’avant.
Et sur ce point, sans aucun doute, j’exagère. Car mes amis d’avant étaient peut-être eux aussi des gens très bien sous leur apparence futile. Les riches ne sont pas mauvais, parce qu’ils sont riches, et ce que l’on appelle bien élevés. Elevés à ne pas se plaindre, à se montrer sous leur meilleur jour, ou ce que l’on qualifie de tel. Socialement. Je ne savais, je ne sais pas grand-chose de ce qu’ils étaient, au fond d’eux-mêmes. Peut-être me ressemblaient-ils plus que je l’imaginais ? Peut-être aurais-je pu partager avec eux sur ma vie, et la leur ?
Peut-être aurais-je pu leur demander de l’aide ?
Je ne savais pas comment demander de l’aide.
Je ne sais pas demander d’aide.
Morwen de Dor-Lomin…
Morwen…
- Regarde !
Il n’y a rien, dehors. Rien qu’une vaste pleine verte au milieu des sapins.
- C’est un aéroport. Ils organisent des baptêmes de l’air. Et des sauts en parachute. J’aimerais bien le faire. Sauter en parachute. Pourquoi pas en point 6 ?
J’aurais bien aimé, moi aussi, lorsque j’avais son âge. Je ne l’ai pas fait. Maintenant, c’est trop tard.

- Mais où est-ce qu’ils restent, ces petits cons ?
Nous sommes sortis du musée, et attendons sur le trottoir. Certains d’entre nous, depuis plus d’une demi-heure. A croire qu’ils ont visité l’exposition au pas de charge. Visiblement, Leonard de Vinci n’intéresse pas tout le monde.
- J’ai soif.
- Moi aussi.
- Mais qu’est-ce qu’ils foutent ?
- Il ne nous restera pas le temps d’aller manger une glace.
- Il faut croire que l’expo les intéresse.
- On n’a pas droit à une glace. Seulement à un verre.
- Comment ça, pas le droit ?
- Le programme précise « consommation », pas « collation ». nous pouvons aller boire un verre. Pas manger de glace ou quoi que ce soit d’autre.
- C’est n’importe quoi.
- C’est le règlement.
- De toutes façons, le car de va plus tarder. On ne pourra rien consommer du tout.
- Le programme dit que l’on doit consommer. Je vais les chercher. Attendez ici.
- Marre de ces sales gosses.
- Ils veulent se cultiver, eux.
- L’architecte, je veux bien. Mais l’autre ? Personne ne me fera avaler qu’un gamin de rue dans son genre peut trouver le moindre intérêt à un artiste du XVIIème siècle.
- XVIème siècle.
- Toi la grosse, ta gueu**.
Je me tais. Profil bas, même s’il m’a vexée. Au même instant, Brigitte sort du musée en compagnie de célestin, suivi d’Aurélien quelques pas derrière eux. Leur sourire fait plaisir à voir, et efface dans ma tête les mots blessants du proxénète.




211. Chapitre 40.3
(par lambertine, ajouté le 03/06/00 00:11)


Je me tais. Profil bas, même s’il m’a vexée. Au même instant, Brigitte sort du musée en compagnie de Célestin, suivi d’Aurélien quelques pas derrière eux. Leur sourire fait plaisir à voir, et efface dans ma tête les mots blessants du proxénète. Les effacent en partie. Parce que, quoi que je dise, ou que je fasse semblant, je suis blessée. Je n’aime pas mon physique. J’en ai honte, et quoi que dise Célestin, je me rends très bien compte que je ne suis ni jolie, ni mignonne. Et que c’est la seule raison pour laquelle je n’aime pas qu’on me prenne en photo.

- Je dois te parler, Diane.
- Ah.
Je n’ai pas envie, moi, qu’il me parle, qu’il m’insulte encore, ou quoi, ou qu’est-ce. Ce type est ici, avec nous. Je dois l’accepter, faire mauvaise fortune bon cœur, mais point trop n’en faut.
- Je dois te présenter mes excuses.
Et je suis obligée, je suppose, de les accepter. De lui dire que ce n’est pas grave, et que je m’en fous. Nous ne sommes plus à l’école primaire, après tout.
- Ah bon.
Mais pourquoi les accepterais-je ? Il n’est visiblement pas sincère. Il vient vers moi contraint et forcé. Et je ne serais pas sincère non plus si je lui disais « ce n’est pas grave, je passe l’éponge ». Il m’a vexée, et je n’ai plus dix ans. Je ne veux pas pour autant pourrir l’atmosphère du Centre. J’évite la discussion par un « nous en reparlerons plus tard », et je le plante au milieu du jardin.
- Il s’est excusé ?
Damien n’a pas l’air très content, mais ce n’est pas à moi qu’il en veut.
- L’éduc’ le lui a ordonné. Il s’en tire a bon compte. J’en ai vu être exclus pour moins que ça.
- L’Equipe n’allait pas l’exclure pour avoir énoncé une évidence. C’est vrai, que je suis grosse.
Le jeune homme soupire tristement, visiblement très mal à l’aise.
- Ca, c’est ce qu’il a dit devant toi. Il a continué, ensuite, après que tu sois montée dans le car avec les gamins.
Il hésite. Il ne veut pas me blesser, et veut pourtant me mettre au fait des évènements.
- Ils ont tous ri. Enfin, presque tous. Pas Aurélien.
- Et pas toi.
- Moi, je t’aime bien.
- Merci. C’est gentil.
- Non. Ce n’est pas gentil. C’est vrai. L’attitude d’Eric était méchante, et irrespectueuse, alors nous avons été en parler aux éducs, Aurélien et moi. C’est peut-être du rakispotage, mais…
C’est peut-être du rakispotage, mais je leur en suis reconnaissante. Les méchancetés de cour d’école font plus de mal qu’elles n’en donnent l’impression. Même proférées par un homme de cinquante ans. Même adressées à une femme de cinquante ans. Et je me pose des questions. Célestin, Patrick m’ont présenté Eric comme un truand de haut vol, un homme particulièrement dangereux. Pourquoi un tel personnage s’abaisse-t-il à des enfantillages dignes d’un gamin de dix ans ? Contre Hervé d’abord, contre moi ensuite ?
- Parce que ça marche. Ca peut paraître curieux, mais ces moqueries le rendent populaire. Elles font rire.
- Moi, elles ne me font pas rire du tout. Même quand je n’en suis pas la cible.
- Moi non plus.
Célestin, assis dans son fauteuil rouge préféré, a repris le solitaire, et déplace machinalement les billes de verre coloré sur le plateau de bois clair.
- Il cache son jeu.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- On ne se méfie pas d’un homme qui passe son temps à faire des vannes de gamin. On en rit, on l’aime bien, ou on le déteste, mais on ne s’en méfie pas. A tort. Moi, j’en ai la trouille.
- Tu n’as pas peur de l’affronter, pourtant.
Il hausse les épaules, me dit de laisser tomber.
- Tu fais quoi, ce soir ?
- Rien.
J’avais prévu d’aller au cinéma, avec Béatrice et Aurélien, mais la sortie nous a été refusés, au prétexte que notre compagne n’avait accepté de nous accompagner que pour nous faire plaisir.
- Alors que l’idée d’aller voir Gran Torino venait d’elle.




212. Chapitre 40.3
(par lambertine, ajouté le 03/06/00 23:43)



Mais l'Equipe a décidé que non. L'Equipe a décidé qu'elle n'avait accepté que pour nous faire plaisir. L'Equipe a décidé que nous voulions profiter d'elle, et qu'elle s'était laissé faire, comme d'habitude. L'Equipe a décidé que nous n'irions pas au cinéma, pour le bien de Béatrice. Peu importe ce que désire Béatrice. Elle n'est qu'une bonne poire, à leurs yeux. Une bonne poire qui ronge son frein devant une grille de mots fléchés, en grommelant entre ses dents. Peu m'importe, à moi, cette soirée perdue. Je ne tenais pas à ce film plus que ça. Elle, par contre...
- J'adore Clint Eastwood. Je l'adore comme acteur, et comme réalisateur. Je le trouve bel homme. Et sexy. Et en plus, il joue bien. Comment ces idiots ont-ils pu penser que je n'avais pas envie de voir ce film ? C'est ridicule. C'est stupide. Et j'en ai marre que l'on prétende que je ne sais pas dire "non".
- Allons, Nona, t'en fais pas ! C'est pas grave. Tu le verras mercredi, ton film. Tu trouveras bien quelqu'un pour aller au cinéma en point 7 avec toi.
- Ce n'est pas pour le film, Ben ! s'insurge-t-elle. Je sais bien que je le verrai, un jour ou l'autre. Mais je suis fatiguée de passer pour une bonasse complaisante. Quoi que je fasse, ou que je veuille faire, ils imaginent que je cède toujours à la pression de quelqu'un, que je veux "faire plaisir". Il ne leur vient même pas à l'esprit que c'est à moi que je veux faire plaisir. J'ai l'impression de n'avoir plus le droit de désirer quoi que ce soit.
Elle rejette brutalement sa revue, et son stylo bille qui tombe sur le carrelage, et roule sous la table. Les garçons s'agenouillent à sa recherche en riant, et Damien se relève le premier, brandissant l'objet du délit.
- Gagné !
Contrevenant au règlement, il entoure gentiment de son bras les épaules de Béatrice, lui propose de descendre à la salle télé.
- Les Experts, ça ne vaut pas Clint Eastwood, mais ça te changera les idées quand même.

- Tu ne les accompagne pas ?
Non. Je n’en ai pas envie. La télévision ne me tente plus depuis que je vis au centre, pas plus que la lecture. Le cinéma, c’est différent. Parce que la salle ne fait pas partie du Centre, justement. Regarder un film dehors, ce n’est pas regarder un film dedans. Difficile d’expliquer pourquoi, et à quel point, les murs qui m’entourent me rendent insensible à la fiction. Seules quelques bandes dessinées ont réussi à pénétrer mon cerveau, ou plutôt mon cœur. Est-ce que cela m’étonne ? Oui, bien entendu. Je suis en temps normal une éponge à histoires. Est-ce que cela m’inquiète ? Pas vraiment. Sauf que je ne me reconnais pas. Je change. Est-ce en bien ? Je n’en suis pas si sûre.
- Je préfère vous regarder jouer.
Jacob a déjà installé l’échiquier sur une des tables du restaurant. Non loin de là, Aurélien s’escrime sur un sudoku, et Gabriel peaufine mon portrait.
- Non.
- Comment, non ?
- Tu ne nous regarde pas jouer. Tu joues, et puis c’est tout.
- Et puis c’est tout ?
Mais je ne sais pas jouer aux Echecs !
- Tu ne vas pas me dire qu’une Dame dans ton genre, éduquée, instruite et tout, ne connaît pas les règles du jeu d’Echecs ?
- Bien sûr que je connais les règles, mais savoir jouer, c’est autre chose ! Enfin, Célestin ! Je vais vous ennuyer !
- Sabotage ! fait la voix d’Aurélien, qui n’a pas levé la tête de son casse-tête chiffré.
- Pardon ?
- J’ai dit « sabotage ». « J’ai peur de déranger ». Si Célestin te dit de jouer, joue, au lieu de minauder. Tu n’ennuieras personne, et surtout pas Jacob. Il adore le rôle du prof d’Echecs. Il a même réussi à former Hervé.
Seule contre tous, je déclare forfait, et m’installe devant l’échiquier.



213. Chapitre 40.5
(par lambertine, ajouté le 05/06/00 17:38)


Jacob s’illumine, heureux. La partie commence. Je m’attends à des critiques, à des remarques, acerbes, à des moqueries. A tort. Je ne reçois rien de tout cela. Et mon jeune cocuriste se révèle en effet excellent professeur. Patient, très clair dans ses explications, pas prétentieux pour un sou, alors qu’il est, selon les dire de ses adversaires habituels, un remarquable joueur. Pas un instant, je n’ai le sentiment de l’agacer par ma maladresse. Pas un instant non plus, je n’ai le sentiment d’être maladroite. Seulement novice. Au fil des coups, moi qui ne suis pas fanatique des jeux de société intelligents, je me prend à vraiment apprécier celui-là, à y prendre un plaisir intense, jubilatoire, même si je sais que, s’il me laissait faire à mon gré, Jacob me vaincrait en quatre coups sans trop se forcer.
Mais, malgré tout, je finis par me faire mettre en Echec. Je suis trop dissipée, pas assez attentive. Je ne prends pas garde à la Tour qui menace, toute à la joie de tuer la Reine ennemie. Et ce qui doit arriver, arrive.
- Echec et mat.
Je m’incline, face au maître. Je le remercie. Lui, rayonne d’avoir fait, pendant un pas si court moment partager sa passion. Pas si court, mais trop court à son gré. Il me propose une revanche, que j’ai des scrupules à ne pas décliner.
- Fais d’abord une partie avec quelqu’un de plus expérimenté que moi. Tu veux boire quelque chose ?
- Un jus d’orange. De la machine, pas du frigo. Ceux du frigo sont trop acides. Attends…
Il fouille dans sa poche et me tend deux pièces d’un Euro.
- Prends en un pour toi.
- Laisse, fait Célestin en me prenant l’argent des mains. J’y vais. Vous voulez quoi, vous autres ?
Jus d’orange et Coca light. Il disparaît, tandis que Jacob remet les pièces en place, et que je vais chercher mon tricot.
- Tiens !
J’attrape au vol une canette de Fanta. En pestant un peu.
- C’est malin ! Comment veux-tu que je l’ouvre sans asperger tout le monde, maintenant ?
Il m’adresse un sourire frondeur, s’assied devant l’échiquier, et défie Jacob du regard.
- A nous deux, maintenant ! Je te bats à plate couture, cette fois !
- Chiche ! Noirs ou blancs ?
- Est-ce que j’ai une tête à vouloir les blancs ? Je suis officiellement un méchant, non ? Ici comme dehors...
Personne ne relève la remarque amère, sauf Gabriel, qui pose enfin la question qui le tracasse depuis près d’une heure.
- A propos, pourquoi n’y es-tu pas, dehors ? Tu as ton point 6, non ? Tu pourrais te payer une petite soirée en ville, tranquille.
- Et qu’est-ce que tu veux que j’aille faire tout seul, en ville, un samedi soir ? Me bourrer la gueule ? Et leur donner raison, à « eux » ? Non. Je suis mieux ici, ce soir, à jouer aux Echecs. Je sortirai demain, avec Maman et mon beau-père.
Je sortirai, demain, avec ma mère et son amie. Et ce soir, j’observe les garçons jouer en tricotant un pull d’enfant. Un rang à l’endroit, un rang à l’envers…




214. Le Roman de Frédéric. Echec et Moi. 1
(par lambertine, ajouté le 07/06/00 21:36)


Je ne sais comment commencer cette histoire. Comment commencer... drôle de style, hein ? Semblant de répétition. Peut-être parce que mon histoire se répète, ou semble se répéter.
Je suis venu ici il y a quatre ans. J'ai entamé une cure, et j'ai échoué à la terminer. je suis entré alcoolique, je suis ressorti toxicomane, ou sur le point de le devenir. Et pourtant, je suis parmi vous. A nouveau parmi vous. Peut-être, parce qu'au fond de moi, me reste un peu d'espoir. Peut-être parce que, pour une fois, je voudrais réussir quelque chose. Peut-être parce que cet enfant que je crois être le mien mérite mieux qu'un raté pour père, ou un père tout court. Peut-être parce qu'ici ou ailleurs, peu importe, et qu'ici, au moins, la forêt n'est pas loin.

Mais commençons par le commencement...

Je suis né en Afrique. Au Mali, pour être précis. Je suis le second fils d'un agronome coopérant. Mon petit frère est venu au monde l'année suivante. Je garde peu de souvenirs de cette enfance africaine: le soleil, la chaleur, les câlins de ma mère et les odeurs d'épices.Et mon père, bien entendu.
Mon père qui savait tout. Mon père qui pouvait tout. Le plus grand, le plus beau, le plus intelligent, que les indigènes appelaient "patron", qui faisait reculer le désert.
Mon père, ce héros qui croyait en moi.
Mon père, ce héros.


215. Chapitre 41.1
(par lambertine, ajouté le 11/06/00 09:24)


Village, au fond de la vallée...

Le Centre n'est pas établi dans un village, mais dans une petite ville. Qui se trouve bel et bien au fond de la vallée. Et les cloches sonnent. Les cloches de Pâques. Elles ont déposé des œufs dans nos assiettes. Des œufs en chocolat. Je ne mangerai pas les miens : autant de calories en moins. Ben en fera un meilleur usage. Et j'aime voir briller ses yeux. Pour quelques chocolats. Pour rien du tout.
Les cloches sonnent. Les catholiques partent pour le messe. Je ne les accompagne pas. Je devrais : c'est Pâques, et je crois en Dieu. Mais à quoi bon assister à la Messe si c'est pour ne pas prier ? Pour parader ? Pour écouter un Évangile que je connais par cœur depuis des années ? Pourquoi devrais-je être hypocrite avec Dieu ? Il paraît qu'il lit dans les âmes. Il le saurait donc tout de suite, que je ne suis pas sincère. Pour le peu qu'il s'intéresse à moi. Pourquoi Dieu s'intéresserait-il à moi ? Je ne suis rien, ni personne, juste un être humain comme les autres, parmi des millions, parmi des milliards. Pourquoi aurais-je l'arrogance de croire qu'il va jeter les yeux sur moi, précisément sur moi, parmi tous ces humains ? Parce que j'irais le prier dans une église de province ?
Je suis une mauvaise chrétienne. Si je crois en Dieu, je n'espère pas en lui.
Hermann espère en Dieu. Hermann est un bon chrétien. Un bon catholique. Il n'a manqué aucun office depuis son arrivée au Centre. Il prie tous les jours. Il partage sa Foi avec ses cocuristes, dès qu'il en a l'occasion. Ce qui n'arrive pas souvent. La religion n'est pas seulement un sujet de conversation interdit, mais un sujet impopulaire.
Hermann est un curiste impopulaire.
- Tu as mis des sous dans la cagnotte, toi ?
- Pour Marie-Line. Pas pour Hermann.
- Et toi ?
- Pareil.
Personne n'a envie de donner pour Hermann. Personne, ou presque. Lui, rentre de la Messe. Sa dernière messe avant son départ. Il est triste. Il n'a aucune envie de quitter le Centre. Il a peur de retrouver sa vie extérieure, la solitude de sa retraite dorée. De sa retraite tout court. A quoi bon vivre encore, quand on est seul, et inutile ? Ici, il est entouré, même si les gens qui l'entourent ne l'aiment pas. C'est toujours mieux que rien. C'est toujours ça.
- Chacun en ce bas monde lutte pour ce qui lui manque. Et souvent, ça ne sert à rien.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Rien. Hermann a tout ce qu'un homme peut désirer. Des enfants bien comme il faut, de l'argent à ne savoir qu'en faire. Même la Foi. Tout, sauf la jeunesse. Et elle ne reviendra pas, sa jeunesse, quoi qu'il fasse, et ce travail qu'il aimait tant non plus. C'est triste.



216. Chapitre 41.2
(par lambertine, ajouté le 15/06/00 21:26)


C'est triste, et c'est absurde. Combien parmi nous n'ont dehors aucun statut, et n'aspirent qu'à y retourner ? J'ai du mal à comprendre Hermann. Je ne le comprends même pas du tout. Je donnerais beaucoup pour avoir ce qu'il a. D'accord, c'est facile à dire : je n'ai rien à donner. Et je sais, mieux que personne, que l'argent ne fait pas le bonheur, que s'il avait été heureux, Hermann n'aurait pas noyé le vide de son existence dans des barils de vodka. Je conçois difficilement, pourtant, qu'il puisse aspirer à rester ici, dans ce monde étriqué, sans liberté, sans intimité.
- Peut-être vaut-il mieux pour lui trop peu d'intimité que trop de solitude ? Peut-être se sent-il plus à l'aise limité par des règles qui nous semblent trop strictes que livré à lui-même ? Il a travaillé toute sa vie dans l'administration. Il est devenu haut fonctionnaire, certes, mais toujours encadré, par la hiérarchie d'abord, par les lois et règlements à la fin de sa vie.
- Avant çà, il a voulu devenir prêtre. Il a étudié au petit séminaire. Et pendant son enfance, il était pensionnaire. Ce n'est vraiment qu'à l'heure de la retraite qu'il a connu la liberté. Elle a dû lui sembler un gouffre dans lequel il s'est abîmé.
- Il est très différent de nous, finalement. Enfin, de la plupart d'entre nous, qui avons toujours vécu hors les lois. Pour nous, le Centre ressemble à une prison. Pour lui, c'est un havre de paix.
- Un havre où il garde des contacts humains. Peut-être pas très positifs, mais des contacts quand même. C'est toujours ça. C'est mieux que rien. Je ne sais pas ce qu'il deviendra, une fois sorti d'ici. J'ai peur qu'il replonge très vite. Bien entendu, je ne le dirai pas dans son discours d'adieu.
- C'est toi qui va l'écrire ?
Question stupide : Aurélien est le coordinateur des Verts, le plus ancien de l'équipe, et le plus intello, bien qu'il se défende d'en être un. D'un autre côté, je ne suis ni coordinatrice, ni la plus ancienne des bleues, mais c'est quand même moi qui ai été désignée pour écrire le discours de Marie-Line. Pour l'écrire, seulement. Pas pour le lire, cet honneur revenant à Gervaise.
- C'est pas juste. Si tu l'écris...
- Je sais, Célestin. Mais je ne vais pas faire ma mauvaise tête. Je suis déjà trop casse-pieds aux yeux des autres. Et je me mets trop souvent en avant, en réunion.
- Ce n'est pas une réunion, là. C'est une fête.
- Ca devrait être une fête, plutôt. J'espère que tout se passera bien. Parce que je n'arrête pas d'entendre les résidents dire du mal d'Hermann depuis des jours. D'affirmer qu'ils ne donneront rien pour son cadeau. Je redoute déjà le moment où Aurélien ouvrira la cagnotte, et plus encore celui où je ferai le tour des magasins de la ville pour lui trouver quelque chose de sympa.
- Il ne mérite pas ça, même s'il est bizarre. Il va me manquer.
- A moi aussi, il va me manquer.

La voiture de ma mère est garée devant le Centre depuis près de deux heures. J'attends son arrivée, et je suis très nerveuse. Mauvais pressentiment. N'y tenant plus, je me décide à lui téléphoner, espérant contre toute attente qu'elle ait emmené son portable.
- Nous sommes encore à table, me dit-elle. Françoise termine son dessert.
- Vous n'avez pas bu, j'espère ?
Mais j'ai beau avoir dit et répété à toute ma famille qu'il était interdit aux visiteurs d'avoir consommé la moindre goutte avant d'entrer dans le Centre, ma nounou-de-quand-j'étais-petite a bel et bien accompagné son déjeuner d'une bonne bouteille. Et me voilà en train de gamberger. Elle a fait trois cent kilomètres pour me rendre visite. Je ne veux pas que ce soit pour rien, qu'elle se fasse refouler par le Résident d'accueil.
- Qu'elle attende au resto pendant que tu viens me chercher. Nous irons ensuite nous promener.
Elles ne comprennent pas. J'insiste. Finalement, ma mère obtempère. Elle signe le registre des visiteurs. J'ai maintenant l'autorisation de l'accompagner au dehors, en point 3.


217. Chapitre 41.3
(par lambertine, ajouté le 17/06/00 22:58)


Nous rejoignons ma nounou au restaurant. Je prends sur moi pour faire bonne figure. Je devrais être satisfaite d'avoir de la visite, et de pouvoir sortir, mais cette consommation d'alcool me reste en travers de la gorge. Comme l'impression de n'être pas entendue, de n'être pas écoutée, quoi que je dise, quoi que je fasse. Etre heureuse de ce que l'on fait pour moi, qui ne le mérite pas. Dire merci, encore et toujours. Parce que les visites, le temps que je reçois de mon entourage leur coûte. Ce n'est pas un plaisir pour eux que de venir me voir. C'est un effort. Un effort dont je ne suis pas reconnaissante.
Je l'admets : je n'en suis pas reconnaissante. Je suis contente de retrouver Françoise, je ne lui en veux pas vraiment d'être passée par dessus le règlement, mais je ne lui suis pas reconnaissante. C'est au dessus de mes forces. Si mes visiteurs ne prennent pas de plaisir à venir, à sortir en ma compagnie, s'ils ne le font que par devoir, alors, qu'ils s'abstiennent. Je suis dure, sans doute, pas sympa, mais peu importe. Je suis fatiguée. Fatiguée de dire merci. Fatiguée de baisser la tête. Fatiguée de me sentir moins qu'une autre, d'être quelqu'un dont on a pitié, quelqu'un que l'on visite parce qu'il le faut bien, le prétexte à une bonne action scoute. Fatiguée, tout simplement, de la pitié. Je hais la pitié. Je déteste autant l'éprouver, que savoir que l'on en éprouve pour moi. Le sentiment de supériorité qui en est indissociable me fait horreur. Il me fait d'autant plus horreur quand il me vient de gens que j'aime. Comme Françoise.
Morwen de Dor Lomin...
Je commande un café à la cannelle. Je ne suis pas très à l'aise. Je transgresse le règlement, en retrouvant à l'extérieur une personne qui a "consommé", qui est même en train de le faire. N'importe quel Résident pourrait me dénoncer. Il en aurait même le devoir. Mais rare sont ceux qui savent que je suis censée n'être sortie qu'en compagnie de ma mère. Seul Aurélien, en fait, et Aurélien est au Centre, en charge de l'accueil. Me dénoncerait-il, s'il savait ? Rares sont les Résidents dont je suis plus proche, mais le Règlement prévaut sur les amitiés naissantes. Le Règlement... Il m'empêche, il nous empêche, d'avoir confiance, vraiment confiance, les uns dans les autres. Il est même fait pour ça.Pour nous isoler. Parce que, seuls, nous sommes vulnérables, plus faciles à modeler, à remodeler aux normes de la société, à remettre sur le bon chemin.
- Tu n'as pas trop de mal, à t'habituer à ces gens ?
A ces gens ? Non. Pourquoi ? Ils sont mes pareils. Je n'ai peut-être plus confiance, mais ils n'en sont pas fautifs.
- Ce sont des gens bien, pour la plupart. Gentils. Humains. Peut-être trop humains. Ils sont tombés, certes, comme moi. Certains en sont responsables, d'autres moins. Je ne peux pas les juger.
- Les alcooliques, peut-être. Mais les drogués ? Ce sont des délinquants. Ils ne te font pas peur ?
Peur ? Le seul dont j'ai peur, c'est Éric. Je ne tiens pas à parler de lui à ma mère, et à son amie. Je ne tiens pas à leur faire peur, à elle. D'ailleurs, je ne crains pas pour moi. Je suis à l'abri de ses manigances. Trop vieille. Trop moche. Trop pauvre.
- Pourquoi devrais-je en avoir peur ? Quel mal veux-tu qu'ils me fassent ? Au contraire, c'est parmi eux que j'ai trouvé le plus de soutien, de compréhension.
Françoise fronce les sourcils, incrédule. Comment pourrait-elle admettre mon point de vue ? Elle voit les toxicomanes comme des voyous, de mauvais sujets. De mauvais élèves. De ceux qui empêchent les autres d'étudier, en faisant la foire pendant les cours. En ne respectant pas leurs professeurs, et la matière qu'ils leur enseignent. En ne la respectant pas, comme professeur.
Je ne peux pas lui donner tort. Mes jeunes amis ont été des voyous. De mauvais sujets. De mauvais élèves. Je ne peux pas lui donner tort, mais je peux expliquer, ou tenter de le faire.
- On ne devient pas toxicomane par hasard. Tu me trouves bien des excuses, à moi.
- Mais ce n'est pas pareil !
- Oh, que si, c'est pareil ! Ma vie n'est pas pire qu'une autre.





218. Chapitre 41.4
(par lambertine, ajouté le 20/06/00 00:24)


Elle ne veut toujours pas comprendre, et c'est normal. Elle est "du dehors". Pas comme nous.
- Tu en as pitié.
Encore la pitié !
- Grand Dieu, non ! De quel droit ? Je te l'ai dit : ils sont comme moi. Un peu plus abîmés, peut-être. Et ils ne demandent pas de pitié, bien au contraire. De l'écoute, de l'amitié, oui. Mais pas de pitié.
"Je ne veux pas de ta pitié".
Je revois Célestin, le jour de notre arrivée, me tendant le foulard que j'avais oublié sur le dossier d'une chaise, refusant, rejetant de tout son être ce sentiment que chacun lui renvoyait à longueur de temps. Même moi, à l'époque.
- J'en ai ressenti, au début. J'avais tort.
ma mère paie, et nous sortons. Il fait soleil. Nous baguenaudons dans les rues de la ville, discutant de tout et de rien. Nous regardons les vitrines. Magasins de vêtements, de chaussures, trop chers pour ma bourse plate. Nous tombons nez à nez avec un groupe de curistes en vadrouille. Ou plutôt, en point 7.2. Je fais les présentations.
- Alors, tu buvais, toi aussi, demande ma mère à Frédéric, d'un air de reproche.
- Oui, avoue le jeune homme, évitant de lui parler des substances illicites.
- Un beau gamin comme toi ! Tu ne vas pas recommencer, j'espère !
Qu'est-ce qui lui prend ? J'ai envie de rentrer dix pieds sous terre.
- Non, madame. Sinon, je ne serais pas ici.
Nous continuons notre chemin, nous installons à une terrasse, commandons chacune une glace. Mes compagnes paraissent troublées par notre rencontre. Frédéric ne "fait" pas alcoolique, encore moins "drogué". Il a l'ait tout à fait normal, comme avait l'air normal l'autre garçon, celui qui assurait l'accueil.
- Aurélien ? Je t'en ai déjà parlé, Maman.
- Ah oui. Il a fait des études, non ? Et il connaît Florentine. C'est bizarre, que ta fille connaisse des drogués.
- Ce n'est pas qu'un drogué, Maman. C'est un jeune architecte, d'excellente famille, et plein de talent. Il peut te parler pendant des heures de maisons passives, et d'urbanisme.
Elle reste incrédule, comme lors de sa première visite, face à Marie-Line. Elle n'arrive pas à réaliser. Ces gens sont normaux. Epouvantablement normaux. Agréables. Bien élevés.
Notre rencontre fortuite avec Célestin et ses parents lui donne le coup de grace. Souriant, l'air épanoui, mon jeune ami n'a jamais autant ressemblé à un petit garçon sge. Il ne relève pas les remarques incongrues de cette vieille dame inconnue et plutôt bizarre, lui répondant au contraire avec beaucoup de gentillesse, et de compréhension.
- En tout cas, elle t'aime bien, ma fille, tu sais !
- Je sais, madame. J'ai beaucoup de chance, qu'elle soit là pour moi.
- Ce n'est pas possible, me dit-elle dès que nous avons tourné le coin de la rue. Tu ne vas pas me faire croire que ce gamin-là s'est drogué. Pas lui. Ce n'est pas possible.
- Oh si, maman. Et pas qu'un peu. Et ça ne l'empêche pas d'être le garçon le plus gentil que j'ai rencontré depuis longtemps.
Ette ne comprends pas. Elle ne comprends plus. Elle tente de nier, encore et encore.
En vain.







219. Chapitre 41.4
(par lambertine, ajouté le 22/06/00 14:18)


Ce déni me fait mal. Ce déni m'agace. Mes jeunes compagnons sont toxicomanes tout autant que je suis alcoolique. Cette dépendance au produit, ce vice, cette maladie, ce mode de vie, peu importe comment ils l'appellent, fait partie d'eux, de nous, même s'il ne nous résume pas tout à fait. Et, paradoxalement, je ressens ce déni, non comme une négation de cette part noire de notre personnalité mais comme une façon involontaire de nous y enfermer. Un alcoolique ne peut pas être autre chose qu'un alcoolique, et rien d'autre. Un toxicomane ne peut être qu'un drogué. Le reste n'a pas d'importance. Qu'il soit architecte, ou bûcheron, qu'il ait été un enfant martyr ou un enfant gâté, qu'il aime la musique, la cuisine, les chiens ou la littérature anglaise, peu importe. Il est un drogué, et rien de plus. Et il se doit de ressembler à un drogué, et à rien d'autre.
parce qu'un drogué est un drogué, et rien d'autre.
Du moins aux yeux du monde.

- Ca c'est bien passé ? La visite de ta mère, je veux dire.
- Pas trop mal.
- Ta tante... c'est bien ta tante, non ?
- Pas vraiment. c'est ma nounou de quand j'étais petite. Mais elle fait partie de la famille, tu as raison.
- Elle n'a pas signé le cahier des visites.
- Tu m'espionnes ? Ce n'est pas très sympa, ça !
- Je suis sorti juste après toi. J'étais avec Maman quand elle a signé le registre. J'ai vu sans faire exprès. Eh, c'est pas grave, hein, je ne dirai rien. Je ne suis pas une balance, tu sais.
- Tu ne comptes pas me faire chanter ?
- Qu'est-ce que je pourrais te demander, ici, que tu ne me donnes déjà ? Je sais que c'est ce qu'ils pensent, "eux", qu'on passe son temps à se faire chanter les uns les autres. Je ne suis pas comme ça, Diane. En tout cas, pas avec les personnes que j'aime bien. Et qui m'aiment bien. Ta maman m'a dit que tu m'aimais bien. C'est vrai, hein ?
- Bien sûr que c'est vrai, petit voyou ! Et, ne t'inquiètes pas, je sais que tu ne me feras pas chanter, et que tu ne diras rien à l'Equipe, pour Françoise. J'ai confiance en toi, tu sais.
- Je sais. J'ai toujours su. N'importe qui te dirait que c'est stupide.
C'est vrai. Tout le monde me le dirait, et tout le monde aurait sans doute raison. En théorie. Il ne faut pas, il ne faut jamais donner sa confiance à un héroïnomane. Et encore moins à un cocuriste du Centre.
Mais j'ai donné la mienne à Célestin.
Advienne que pourra.



220. Le Roman de Frédéric. 2. Le successeur désigné
(par lambertine, ajouté le 23/06/00 13:03)


J'étais un garçon intelligent et travailleur. Mes ^professeurs étaient contents de moi. Je faisais la fierté de mes parents, et j'en étais heureux. De retour en Europe, nous vivions dans une grande maison au milieu des bois. Et j'avais décidé, comme un enfant bien sage, de suivre la trace de mon père. Je serais agronome, moi aussi. Je ferais refleurir le désert. Je rendrais la santé aux arbres malades. Mes épis d'orge et de blé seraient si lourds que leurs tiges ploieraient sous leur poids.
Mais où sont mes rêves d'enfant ?
J'avais seize ans lorsque mon père est mort.
Il n'a rien vu de mes échecs, ni de ma déchéance. Je resterai à jamais pour lui le garçon brillant en qui il mettait tous ses espoirs. Celui qui suivrait sa trace. Pour ma mère, pour mes frères, pour moi-même, je suis, par contre, celui qui l'a trahi.


221. Chapitre 42.1
(par lambertine, ajouté le 24/06/00 20:28)


- Diane ? Est-ce que tu peux venir, s'il te plaît ?
Julie ne s'adresse pas à moi sur le ton habituel des éducs. Elle semble gênée, embarrassée. En demande. Je la suis, intriguée, dans la salle de réunion de l'Equipe. Elle m'invite à m'asseoir, me propose une tasse de café, qu'elle me sert elle-même. Ce n'est pas conforme aux habitudes du Centre. Pas conforme du tout.
- J'ai un service à te demander.
De plus en plus étrange. Les membres de l'Equipe ne demandent pas de service. Ils donnent des ordres. Mais je suis prête à aider, s'ils ne me demandent pas de faire du mal à quelqu'un. Ou de dénoncer.
- Tu connais bien Patrick ?
Patrick ? Non. Je ne connais de lui que son sale caractère, et ce qu'il m'a dit pour me mettre en garde au sujet d'Eric. Et je sais qu'il aime ses enfants, et qu'il a peur pour eux. Qu'il a très peur pour eux.
- Tu as perdu un enfant...
J'ai perdu Jean, oui. Elle le sait. Toute l'Equipe le sait. Une bonne partie des Résidents aussi. Les vieux. Ceux qui étaient déjà internés au Centre lorsque j'ai lu mon roman, et présenté ma courbe.
- Tu sais donc ce que l'on ressent, dans ces cas-là...
Non. Je ne sais pas ce que l' "on" ressent. Je sais ce que moi, j'ai ressenti. Pas les autres. Pas même mon propre mari. Les parents désenfantés sont multiples, et multiples leurs réactions.
- Patrick a cru perdre son petit garçon, hier. Et j'ai pensé... nous avons pensé... est-ce que tu veux bien parler un peu avec lui, s'il te plaît ?
Est-ce que je... ? Oui, bien sûr. Pourquoi pas ? J'aurai mal, c'est certain. Mal à en crever. Mal à en vider une bouteille de Vodka sur le champ. J'aurai mal, mais je le ferai. Mais pourquoi me demande-t-elle ça, à moi ?
- Parce que tu es passée par là...
Non. Je ne suis pas "passée par là". Je n'ai pas "failli" voir mon fils mourir. Je l'ai tenu mort entre mes bras. Je me tais, pourtant. J'accepte la mission, même pas à contrecoeur, mais en me posant des questions. Pourquoi, moi ? Moi à qui ils reprochent de trop m'occuper des autres ? Oh, certes, Patrick n'est pas une cause perdue. Il a grandi dans le Milieu, il en fait partie, mais il n'est pas parmi les plus accro aux paradis artificiels; N'empêche. C'est bizarre, et cette bizarrerie, cette incongruité qui tranche avec les usages de la maison, me met plus mal à l'aise que ma mission elle-même. Je ne suis qu'une mère meurtrie, alcoolique qui plus est. Pas une psychothérapeute. Et je ne sais pas comment approcher l'ours de la cure.

- Ca va ?
Question idiote, dont je connais la réponse. Non.
- Non.
Bien entendu. Je ne m'attendais pas à autre chose. Pourquoi me parlerait-il, à moi ? Je ne lui suis rien.
Rien du tout.
- C'est Julie, qui t'envoie ?
- Oui.
Je soupire intérieurement. Je ne sais pas quoi dire.
- Rainier s'est noyé, hier, à la piscine.
Rainier, c'est son fils de cinq ans. Un prénom de prince pour un enfant né dans la rue.
- Je l'ai sorti de l'eau. Il est sauvé, maintenant. Il va bien.
Il attend quelques secondes. Son attitude ne trahit aucune émotion.
- Que s'est-il passé ?
- C'était ma faute. Tu as perdu un enfant, non ?
- Oui.
Parler de Jean. Raconter la mort de Jean. Ressentir dans mes bras le froid de son petit corps inerte. La perte. Le chagrin. Immense, et toujours présent. Je n'ai aucune envie de le montrer à Patrick. Pas plus qu'il n'a envie de me montrer le sien. Et pourtant...



222. Chapitre 42.2
(par lambertine, ajouté le 28/06/00 17:16)


- J'ai tué mon petit frère quand j'avais neuf ans.
- Que...
Je ne réponds rien d'autre. Je me tais, et j'écoute.
- Ma mère habitait une maison en bord de Meuse. Nous jouions souvent sur les quais, Rainier et moi.
Rainier. Comme son petit garçon...
- Ma mère n'était pas... comment dire... très disponible. Elle buvait, et puis...
Il jette un coup d'oeil autour de nous, vérifie que personne n'écoute.
- ... et puis me*rde. C'est une p*ute, quoi.
La première réflexion qui me vient est :
- Encore maintenant ?
Patrick a dépassé la quarantaine. Sa mère doit avoir au bas mot soixante ans.
- A ton avis ? Tu crois qu'elles ont la retraite assurée par l'Etat ? Dans quelle monde as-tu vécu, Diane ?
Dans quel monde ? Le monde réel. Le monde normal. Le monde où les mamans, quand elles ne restent pas au foyer à éduquer leurs enfants et s'occuper des œuvres paroissiales, sont avocat, médecin, ou secrétaires de direction. Caissières à la grande surface la plus proche, si elles n'ont pas eu de chance.
Le monde normal ? Pas pour tout le monde.
Pas pour Patrick.
- J'étais responsable de mon frère. Normal : j'étais l'aîné. A neuf ans, on est un homme. Un vrai. Un qui n'a peur de rien. Pas plus de faire les poches des bourgeois, que de cogner les gars du quai d'en face. Alors, surveiller un gamin... Je trouvais ça un peu bête, d'ailleurs, de devoir surveiller mon frère. A son âge, je n'avais personne à mon c*ul. J'étais libre comme l'air, pendant que ma mère bossait, et que mon père faisait bosser les filles.
Il me lance un regard suspicieux.
- Tu sis ce qu'il faisait, mon père, hein ?
- Tu me l'as déjà dit : il était proxénète, avant d'être assassiné par des... concurrents ?
- Des Albanais. Des mafiosi durs de durs. Rien à voir avec le petit commerce. Mais ça, c'était l'année dernière. Moi, je te parle d'il y a trente-trois ans.
Il soupire, cherche son paquet de cigarettes, son briquet.
- Ca te dirait de continuer la conversation dehors ? J'ai besoin d'une clope.
Dedans, dehors, ça m'est égal. Je le suis dans le jardin. Nous dépassons le fumoir, où Célestin tente sans beaucoup de réussite de calmer un Hervé qui ne semble pas dans son état normal, et nous installons sur le banc des psys.
- Tu en veux une ?
Je refuse. Je ne vais pas m'y mettre ici et maintenant. Quoique...
- A cinq ans et demi, j'avais l'habitude de jouer seul sur les quais. Donc,je n'ai pas vu de mal à laisser Rainier, quand le gros André est venu me chercher. Je l'ai suivi jusqu'à Droixhe, où nous avons flanqué une sacrée torgnole aux Macaroni d'Aldo-la-Teigne... Il est sous les verrous, Aldo, et André est sous terre depuis bientôt dix ans... Enfin...
Il écrase nerveusement sa cigarette, ou ce qu'il en reste.
- Quand je suis revenu chez ma mère, il y avait des flics partout. Et les pompiers. Et Rainier était mort.
- Alors, ce n'est pas toi...
J'aurais mieux fait de me taire. Il se fâche, s'énerve, monte sur ses grands chevaux.
- Bie sûr que si, c'est moi. C'est ma faute. Rien que ma faute. Si j'étais resté à ses côtés, mon frère serait toujours en vie. Il ne serait pas tombé à 'eau. Et s'il était tombé, j'aurais pu
appeler les secours. C'est ma faute, et rien que ma faute. Comme hier, c'était ma faute aussi. Tous les gamins que j'aime se noient à cause de moi.- J'ai tué mon petit frère quand j'avais neuf ans.
- Que...
Je ne réponds rien d'autre. Je me tais, et j'écoute.
- Ma mère habitait une maison en bord de Meuse. Nous jouions souvent sur les quais, Rainier et moi.
Rainier. Comme son petit garçon...
- Ma mère n'était pas... comment dire... très disponible. Elle buvait, et puis...
Il jette un coup d'oeil autour de nous, vérifie que personne n'écoute.
- ... et puis me*rde. C'est une p*ute, quoi.
La première réflexion qui me vient est :
- Encore maintenant ?
Patrick a dépassé la quarantaine. Sa mère doit avoir au bas mot soixante ans.
- A ton avis ? Tu crois qu'elles ont la retraite assurée par l'Etat ? Dans quelle monde as-tu vécu, Diane ?
Dans quel monde ? Le monde réel. Le monde normal. Le monde où les mamans, quand elles ne restent pas au foyer à éduquer leurs enfants et s'occuper des œuvres paroissiales, sont avocat, médecin, ou secrétaires de direction. Caissières à la grande surface la plus proche, si elles n'ont pas eu de chance.
Le monde normal ? Pas pour tout le monde.
Pas pour Patrick.
- J'étais responsable de mon frère. Normal : j'étais l'aîné. A neuf ans, on est un homme. Un vrai. Un qui n'a peur de rien. Pas plus de faire les poches des bourgeois, que de cogner les gars du quai d'en face. Alors, surveiller un gamin... Je trouvais ça un peu bête, d'ailleurs, de devoir surveiller mon frère. A son âge, je n'avais personne à mon c*ul. J'étais libre comme l'air, pendant que ma mère bossait, et que mon père faisait bosser les filles.
Il me lance un regard suspicieux.
- Tu sis ce qu'il faisait, mon père, hein ?
- Tu me l'as déjà dit : il était proxénète, avant d'être assassiné par des... concurrents ?
- Des Albanais. Des mafiosi durs de durs. Rien à voir avec le petit commerce. Mais ça, c'était l'année dernière. Moi, je te parle d'il y a trente-trois ans.
Il soupire, cherche son paquet de cigarettes, son briquet.
- Ca te dirait de continuer la conversation dehors ? J'ai besoin d'une clope.
Dedans, dehors, ça m'est égal. Je le suis dans le jardin. Nous dépassons le fumoir, où Célestin tente sans beaucoup de réussite de calmer un Hervé qui ne semble pas dans son état normal, et nous installons sur le banc des psys.
- Tu en veux une ?
Je refuse. Je ne vais pas m'y mettre ici et maintenant. Quoique...
- A cinq ans et demi, j'avais l'habitude de jouer seul sur les quais. Donc,je n'ai pas vu de mal à laisser Rainier, quand le gros André est venu me chercher. Je l'ai suivi jusqu'à Droixhe, où nous avons flanqué une sacrée torgnole aux Macaroni d'Aldo-la-Teigne... Il est sous les verrous, Aldo, et André est sous terre depuis bientôt dix ans... Enfin...
Il écrase nerveusement sa cigarette, ou ce qu'il en reste.
- Quand je suis revenu chez ma mère, il y avait des flics partout. Et les pompiers. Et Rainier était mort.
- Alors, ce n'est pas toi...
J'aurais mieux fait de me taire. Il se fâche, s'énerve, monte sur ses grands chevaux.
- Bie sûr que si, c'est moi. C'est ma faute. Rien que ma faute. Si j'étais resté à ses côtés, mon frère serait toujours en vie. Il ne serait pas tombé à 'eau. Et s'il était tombé, j'aurais pu
appeler les secours. C'est ma faute, et rien que ma faute. Comme hier, c'était ma faute aussi. Tous les gamins que j'aime se noient à cause de moi.


223. Correction
(par lambertine, ajouté le 30/06/00 01:04)


- J'ai tué mon petit frère quand j'avais neuf ans.
- Que...
Je ne réponds rien d'autre. Je me tais, et j'écoute.
- Ma mère habitait une maison en bord de Meuse. Nous jouions souvent sur les quais, Rainier et moi.
Rainier. Comme son petit garçon...
- Ma mère n'était pas... comment dire... très disponible. Elle buvait, et puis...
Il jette un coup d'oeil autour de nous, vérifie que personne n'écoute.
- ... et puis me*rde. C'est une p*ute, quoi.
La première réflexion qui me vient est :
- Encore maintenant ?
Patrick a dépassé la quarantaine. Sa mère doit avoir au bas mot soixante ans.
- A ton avis ? Tu crois qu'elles ont la retraite assurée par l'Etat ? Dans quelle monde as-tu vécu, Diane ?
Dans quel monde ? Le monde réel. Le monde normal. Le monde où les mamans, quand elles ne restent pas au foyer à éduquer leurs enfants et s'occuper des œuvres paroissiales, sont avocat, médecin, ou secrétaires de direction. Caissières à la grande surface la plus proche, si elles n'ont pas eu de chance.
Le monde normal ? Pas pour tout le monde.
Pas pour Patrick.
- J'étais responsable de mon frère. Normal : j'étais l'aîné. A neuf ans, on est un homme. Un vrai. Un qui n'a peur de rien. Pas plus de faire les poches des bourgeois, que de cogner les gars du quai d'en face. Alors, surveiller un gamin... Je trouvais ça un peu bête, d'ailleurs, de devoir surveiller mon frère. A son âge, je n'avais personne à mon c*ul. J'étais libre comme l'air, pendant que ma mère bossait, et que mon père faisait bosser les filles.
Il me lance un regard suspicieux.
- Tu sis ce qu'il faisait, mon père, hein ?
- Tu me l'as déjà dit : il était proxénète, avant d'être assassiné par des... concurrents ?
- Des Albanais. Des mafiosi durs de durs. Rien à voir avec le petit commerce. Mais ça, c'était l'année dernière. Moi, je te parle d'il y a trente-trois ans.
Il soupire, cherche son paquet de cigarettes, son briquet.
- Ca te dirait de continuer la conversation dehors ? J'ai besoin d'une clope.
Dedans, dehors, ça m'est égal. Je le suis dans le jardin. Nous dépassons le fumoir, où Célestin tente sans beaucoup de réussite de calmer un Hervé qui ne semble pas dans son état normal, et nous installons sur le banc des psys.
- Tu en veux une ?
Je refuse. Je ne vais pas m'y mettre ici et maintenant. Quoique...
- A cinq ans et demi, j'avais l'habitude de jouer seul sur les quais. Donc,je n'ai pas vu de mal à laisser Rainier, quand le gros André est venu me chercher. Je l'ai suivi jusqu'à Droixhe, où nous avons flanqué une sacrée torgnole aux Macaroni d'Aldo-la-Teigne... Il est sous les verrous, Aldo, et André est sous terre depuis bientôt dix ans... Enfin...
Il écrase nerveusement sa cigarette, ou ce qu'il en reste.
- Quand je suis revenu chez ma mère, il y avait des flics partout. Et les pompiers. Et Rainier était mort.
- Alors, ce n'est pas toi...
J'aurais mieux fait de me taire. Il se fâche, s'énerve, monte sur ses grands chevaux.
- Bie sûr que si, c'est moi. C'est ma faute. Rien que ma faute. Si j'étais resté à ses côtés, mon frère serait toujours en vie. Il ne serait pas tombé à 'eau. Et s'il était tombé, j'aurais pu
appeler les secours. C'est ma faute, et rien que ma faute. Comme hier, c'était ma faute aussi. Tous les gamins que j'aime se noient à cause de moi.


224. Chapitre 42.3
(par lambertine, ajouté le 30/06/00 12:33)


- Pas "à cause" de toi. Et ton fils est vivant.
Il se relève, furieux, et ses yeux lancent des flammes. S'il le pouvait, il me giflerait, ou pire. Et je ne peux pas lui donner tort. Parce que, quelque part, il a raison, et que ça ne l'aide pas de s'entendre dire "ce n'est pas ta faute", quand ça l'est. Patrick n'a pas tué son frère, mais s'il ne l'avait pas laissé sans surveillance, Rainier serait encore en vie. Ou, du moins, ne serait pas mort ce jour-là. Il le sait, mieux que quiconque, et surtout mieux que moi. Malgré tout, et assez stupidement, ma foi, je tente de lui trouver des circonstances atténuantes. Dont la première est qu'il n'était lui-même qu'un enfant à l'époque des faits.
- Et alors ? Ca change quoi ?
- Un enfant n'est pas responsable...
- Dans ton monde, Diane. Dans ton monde à toi, vous pouvez vous payer le luxe de vous voiler la face. Pas dans le mien. Ce jour-là, c'était ma faute. Hier, c'était ma faute, même si je n'ai détourné les yeux qu'une seconde. Qu'une seule seconde. Alors, laisse tomber. Cesse de me raconter des cracks. Je n'ai plus vingt ans, moi. J'ai cessé depuis longtemps de croire au Père Noël. Je n'y ai d'ailleurs jamais cru. Mon fils a failli mourir hier, et s'il va bien aujourd'hui, je l'ai perdu quand même. Et sa petite sœur aussi. Parce que leur mère sera trop heureuse de profiter de cet accident pour me faire sucrer mon droit de visite. Tu piges ? Tu sais ce que c'est, non, un couple qui se hait après s'être trop aimé ?
Je devrais, mais non, je ne sais pas. Je n'ai jamais haï Charles. Je suis incapable de le haïr et, j'en suis presque certaine, il c'est également son cas. Tout serait pourtant plus simple, si la haine était au rendez-vous. Ou, du moins, la rancœur. Mais Dieu ne m'a donné que du chagrin.

- Je ne suis en démarche, mardi. Ne me mets pas de vaisselle à midi.
Aurélien s'escrime sur la feuille des tâches, qu'il doit remettre demain matin. Il n'a rien d'un organisateur, Aurélien, et a bien trop tendance à vouloir contenter chacun des membres de son équipe.
- Mets Pascal, à ma place.
- Pascal a rendez-vous chez Danielle.
- Danielle ?
Célestin fait la grimace. Il n'apprécie pas plus la psychologue que moi, et je reconnais une part de responsabilité non négligeable dans cette détestation.
- Ou Francis. Il n'a rien encore, Francis, mardi. Regarde. En échange, ça ne me dérange pas d'être vaisselle midi mercredi et jeudi. Ou quand tu veux, mais pas mardi.
- Tu devrais être coordo à ma place, soupire le jeune architecte.
- Non merci. Et je ne serai jamais coordo. Je le sais, tu le sais, tout le monde le sait. Mais je pourrais faire la feuille des tâches à ta place.
- C'est interdit.
- Oui. Et alors ?
- Alors, rien, se désole Aurélien. C'est interdit, c'est tout. Bon sang, Célestin ! Depuis le temps que nous sommes enfermés ici, tu n'as toujours pas compris ?
Il paraît fatigué, déçu de l'attitude de mon jeune ami, même si ne voulait transgresser que pour lui venir en aide. Ils s'entendaient comme larrons en foire lorsqu'ils partageaient la même chambre. Mais, à présent, Aurélien semble prendre ses distances, et, surtout, rentrer dans le rang. Est-ce l'effet du rôle de coordinateur, que je ressens aussi chez Frédéric ?
- Fais un effort, reprend-il d'une voix lasse. Cesse de provoquer l'Equipe, pour un oui ou pour un non. Tiens, par exemple, pourquoi pars-tu en démarche mardi ? Tu as groupe professionnel, mardi. Tu n'aurais pas pu choisir un autre jour pour aller chercher tes papiers ? Catherine...
- Catherine n'est qu'une emme*rdeuse, fait le gamin entre ses dents.
- Peut-être. Mais elle dira que tu l'as fait exprès, d'aller à la Cité administrative précisément le jour du groupe professionnel. Pour ne pas devoir lui remettre ta trajectoire.
- C'est pas vrai !
Il s'est levé d'un bond, et semble défier son camarade, les yeux pleins de colère et de chagrin. Sa voix, suraiguë, a fait se retourner les joueurs de cartes attablés à l'autre bout du restaurant.
- C'est pas vrai, répète-t-il plus bas. J'ai rendez-vous avec mon avocat, mardi matin. C'est lui qui a choisi l'heure et la date, pas moi, et Catherine le sait bien. Ou, du moins, elle devrait le savoir. Si c'est comme la dernière fois...






225. Chapitre 42.4
(par lambertine, ajouté le 02/07/00 12:49)


- Oh, s'il te plaît ! Arrête ta parano, veux-tu ? C'est pour ton bien, que je te dis ça. Si tu crois que ça m'amuse, de devoir te transgresser à tout bout de champ...
- Alors, ne le fais pas. Ne le fais pas, quand ce n'est pas nécessaire. Et ne me prête pas des intentions qui ne sont pas les miennes. Oui, ça m'arrange, de ne pas participer au groupe professionnel, mardi. je ne vais pas prétendre le contraire. Je ne suis pas hypocrite à ce point. Mais, non, je ne me suis pas arrangé pour carotter exprès. Et ça me fait mal au cœur que tu puisse le penser. Surtout toi. Maintenant, excuses...
Il se lève, et s'en va, vers les chambres et avant l'heure autorisée. Aurélien le regarde s'éloigner, visiblement aussi dépité que lui.
- Il voulait simplement t'aider.
Le jeune homme jette rageusement son feutre sur la table.
- Diane, s'il te plaît ! Cesse de prendre son parti à tout bout de champ. Ca commence à agacer plein de gens, surtout dans l'Equipe. Je lui ai juste demandé de faire un tout petit effort pour respecter le règlement. Ce n'est pourtant pas si compliqué !
- Parfois, ça l'est. Pour moi, en tout cas, ça l'est. J'ai de plus en plus tendance à n'accepter un règlement que lorsque je lui trouve du sens. Et ne pas aider quelqu'un qui patauge dans sa tâche, ça n'a pas de sens.
- Il ne m'a pas proposé de m'aider, mais de faire à ma place. Je n'apprendrai rien, s'il le fait à ma place.
- Parce que tu crois qu'être coordo pendant un mois fera de toi un être organisé ?
- Non. Je ne me fais aucune illusion là-dessus.
- Et tu crois que dénoncer Célestin parce qu'il t'a proposé de faire cette tâche à ta place l'aidera à se réinsérer, et à ne pas rechuter ?
- Non, mais...
- Mais quoi ?
- C'est le règlement. C'est ce que l'Equipe attend de moi, en tant que coordo. je n'ai pas demandé à être coordo. Mais ils doivent savoir ce qu'ils font, non ?
- Je l'espère, Aurélien. Tous les jours, j'essaie de m'en persuader. Je suppose que j'y parviens, puisque je suis toujours là.
- Pourquoi est-ce que tu remets tout en question, tout le temps ? Pourquoi est-ce que tu ne te contentes pas d'obéir, simplement, comme tout le monde ? Et pourquoi est-ce que tu me dis tout ça, à moi ?
- Parce que je ne peux pas m'en empêcher. Parce que je ne peux plus me contenter d'obéir sans réfléchir : je n'ai fait que ça pendant des années, et tu vois où cela m'a menée. Et parce que j'ai confiance en toi. Tu es même une des seules personnes ici en qui j'ai confiance.
- Pas pour organiser les tâches des Verts.
- Non. Mais ça, ce n'est qu'un détail sans véritable importance. Ca embêtera tout le monde, si tu le fais mal, mais ce n'est qu'un détail malgré tout. Je te fais confiance en tant qu'être humain.
- Et en tant qu'être humain, j'en fais quoi de ce... ce...
Il agite piteusement la feuille des tâches devant mon visage. Je ne peux m'empêcher de sourire.
- Tu n'as pas besoin de me demander mon avis, pour le comprendre, ce que tu dois faire. Ravale ton orgueil, monte dans les quartiers des Verts, présente tes excuses à Célestin et demande lui de t'aider. Il n'attend que ça. Tu peux même faire l'impasse sur les excuses, si c'est trop difficile pour toi d'en présenter.
- Ce ne sera pas trop difficile. J'ai été injuste, hein, m'man ?
- A ton avis, m'gamin ?

Je me verse un verre de jus de pomme, et vais m'asseoir sous l'abri du fumoir. Je déguste le breuvage à petites gorgées. Seule. Pas pour longtemps. Philippe s'installe, pipe à la main, sur le banc d'en face. Puis Jean-Marc. jean-Marc, inhabituellement euphorique.



226. Chapitre 42.5
(par lambertine, ajouté le 03/07/00 23:15)


Parce qu'il a revu son fils. Parce qu'il croit s'être réconcilié avec lui. Parce qu'il est persuadé que Dieu est à l'origine de cette paix inattendue. Dieu seul. Dieu qui s'est révélé à lui dans toute sa splendeur, dans toute sa gloire, dans toute son insondable bonté. Dieu qui lui a montré la voie vers l'avenir, vers le bonheur, vers la sérénité.
- Comment ai-je pu ne pas Le voir, pendant toutes ces années ? Comment ai-je pu passer à côté de Son amour ? J'étais stupide, Philippe. J'étais aveugle. Mais c'est fini, à présent. J'ai retrouvé la Foi. Et je suis heureux. Si tu savais comme je suis heureux !
Philippe, flegmatique, opine. Tente d'en savoir plus concernant le week-end de notre compagnon. En vain. Tout ce que nous apprenons de lui, c'est à quel point il est heureux grâce à l'amour du Père. Puis, il nous laisse, pour s'en aller respirer les fleurs du jardin, et la Nature, don du Créateur.
- Je ne sais pas ce qu'il a, m'avoue Philippe. Il semble traverser une crise mystique obsessionnelle. Je conçois que l'on puisse se convertir, mais à ce point-là !
- Si ça peut lui faire du bien...
- Justement, c'est ça qui me fait peur. Je ne suis pas sûr que ça lui fasse du bien. Pas sûr du tout. Je le trouve franchement bizarre.
- C'est ce qu'on devait dire en leur temps, de Saint Jean-Baptiste, ou du Curé d'Ars.
- saint jean-Baptiste a eu la têtre tranchée. Quant au Curé d'Ars, il prétendait être tourmenté par le Diable. Très franchement, ce n'est pas ce que je souhaite à Jean-Marc. Ni à personne, d'ailleurs. Tu aimerais ça, toi, voir Satan en rêve, toutes les nuits ?
- Bien sûr que non !
Je devris lui répondre que je ne crois pas du tout à Satan. Mais ce serait un mensonge. Je sais qu'il existe. Je sais qu'il est là, tapi dans l'ombre, à guetter nos erreurs, à nous entraîner vers le mal. Je sais qu'il est là, et je le regrette. Je voudrais ne plus croire en lui. Je voudrais ne jamais céder à ses tentations, à la folie qui me menace. Etrangement, autant je ne parviens pas à croire que Dieu puisse s'intéresser à moi, autant je crois que le Diable, lui...
Quel orgueil de ma part !
Morwen de Dor Lomin...


227. Le Roman de Frédéric. 3. L'universitaire
(par lambertine, ajouté le 04/07/00 18:07)


A 18 ans, j'ai entamé des études d'agronomie. J'ai découvert l'Université, et la liberté. Je vivais loin de ma famille, dans un appartement communautaire, au rythme de la vie universitaire. Cours, bière, et rock 'n roll. Je réussis brillamment ma première année, un peu moins ma deuxième, pas du tout ma troisième.
Echec et mat.
Je ne m'y attendais pas.
Il y avait eu la bière, certes. Il y avait eu le rock 'n roll. mais il y avait eu les cours, aussi. J'y avais assisté. J'avais bien étudié.
Alors, pourquoi ?
Parce que j'étais un incapable ?
Parce que j'étais indigne de mon père ?
Il me restait le rock 'n roll.
Et la bière.
J'aurais pu redoubler mon année. C'est ce qu'aurait fait n'importe quel étudiant normalement constitué. Mais pas moi. je devais être trop lâche pour affronter l'échec. Alors, tant pis. Autant se bourrer la gueule entre deux stages de formation qui, de toutes façons, n'allaient me mener qu'au chômage.


228. Chapitre 43.1
(par lambertine, ajouté le 06/07/00 00:24)


- Ca va ?
Célestin fait "non" d'un signe de tête. Il est affalé, couché plutôt qu'assis, dans un des fauteuils rouges, les pieds sur un tabouret, les mains cachant son visage. Je m'assieds à ses côtés, et j'attends.
- J'ai la migraine, et Hervé a mal aux dents. Il est rentré en week-end, et n'a même pas été chez le dentiste, prétextant qu'il avait rendez vous ici, à la clinique, vendredi. A la place, il a fumé trois joints, et vidé toute une bouteille de Liqueur des Moines, qu'il a trouvé dans la cave de sa grand-mère.
De la Liqueur des Moines ! ma grand-mère en achetait, autrefois, à un marchand de vin français. Je me souviens de sa saveur douce, et piquante à la fois.
- Ca doit titrer au moins 40°, ce truc-là !
- J'en sais rien, mais il était complètement bourré, et il ne comprend pas ce qu'il a fait de mal. Sa grand-mère ne sait plus quoi faire. Je lui ai promis d'aider son petit-fils, mais j'ai eu beau discuter avec lui, autant parler à un mur.
- Et c'est pour ça que tu te mets dans des états pareils ?
Il a écarté les mains de son visage. Il est livide, les yeux rougis. Je lui effleure la joue de la main.
- Tu brûles de fièvre. Tu...
Il ne m'écoute pas, perdu dans ses tracas.
- Hervé n'est pas un méchant garçon, tu sais. Il est juste différent.
Différent, oui. Très différent.
- Il était tout à fait normal, quand il était enfant. Avant l'accident, qui a coûté la vie à ses parents. Il était même plutôt intelligent, paraît-il. Mais il a perdu un oeil, et la moitié de sa tête. Ce n'est pas sa faute, s'il ne comprend pas ce qu'on lui demande.
Il pousse un profond soupir, et referme les yeux, visiblement découragé.
- Qu'est-ce que je peux faire, Diane ?
- Je ne sais pas. Mais je crois que d'abord...
je me penche vers lui, et lui embrasse doucement le front, comme je le faisais autrefois avec mes enfants malades.
- Qu'est-ce que tu fais ? sursaute-t-il, surpris. Tu vas avoir des ennuis.
- Je m'en fiche, d'avoir des ennuis. J'ai toujours vérifié de cette façon la température de mes enfants. Tu as au moins 39. Tu devrais demander l'autorisation de monter dans ta chambre, et te mettre au lit. Ils t'ont donné tes médicaments, au moins ?
Il m'adresse un regard enfantin, désarmant.
- Oui. T'inquiète pas. Mais je ne peux pas aller dormir. On a debriefing des week-end. Et j'ai promis... Tu sais comment Hervé peut s'énerver, quand il est contrarié. Et là, je sais qu'il va l'être.
Contrarié, c'est fort probable. Peut-être même renvoyé, même si sa rechute a été "annoncée". Pas par lui, mais par sa grand-mère. je tente malgré tout de rassurer mon compagnon, et de la raisonner par la même occasion.
- Ce n'est pas dit, Célestin. Quand Gervaise a rechuté, c'est tout juste si elle n'a pas été félicitée, souviens-toi. Et si tu fais un malaise pendant la réunion, tu ne l'aideras pas, bien au contraire. Il risque de paniquer. Allez, va te reposer.
- Mais...
Il tente de s'opposer, renonce très rapidement.
- Pourquoi tu t'inquiètes comme ça, Diane ? Ca m'arrive souvent, tu sais.
- Je sais. Ce n'est pas pour autant que j'aime te voir malade. Va dormir.
A peine a-t-il disparu derrière la porte du restaurant, qu'une voix goguenarde s'élève derrière moi.
- Rien de tel qu'un bon petit rail pour se remettre d'aplomb. Il devrait y penser, le gosse, quand il sera en ville demain.
je me retourne vivement, la main levée vers Eric qui me toise, sourire aux lèvres. Je ne sais pas ce qui me retiens, mais je la laisse retomber, lentement.


229. Chapitre 43.2
(par lambertine, ajouté le 06/07/00 15:49)


- Dis, Christiane, il est où, Célestin ?
Hervé me tire par la manche, et me regarde d’un air implorant. Agacé, aussi. La patience n’est pas sa principale qualité, d’autant plus qu’il a mal aux dents.
- Dans sa chambre. Il a très mal à la tête.
- Mais il avait promis !
- Je sais, Hervé. Il aurait vraiment voulu être là, pour t’aider. Mais il n’est vraiment pas bien, et il doit se reposer.
Le gamin me met mal à l’aise. C’est injuste, mais je n’y peux rien. Je ne sais comment m’y prendre avec lui, que lui dire. Je n’ai sans doute pas assez de patience. Ou de compréhension. Ou de gentillesse. J’ai peur de gaffer. De ne pas me faire comprendre.
- Il avait promis ! Je vais faire quoi, moi, s’il n’est pas là ?
Je n’ai jamais su m’y prendre avec les handicapés mentaux. J’essaie, mais je suis maladroite. Bête. Je n’en suis pas très fière. L’impression d’être un éléphant dans un magasin de porcelaine. Hervé est-il en porcelaine ?
- Tu vas raconter ce que tu as fait, chez ta grand-mère.
- Qui ça intéresse ? J’ai trait les vaches et nourri les poules, c’est tout.
Trait les vaches, nourri les poules, et avalé une bouteille de liqueur…
- Moi, ça m’intéresse.
Je remercie le bon Dieu d’avoir envoyé Virginie à ma rescousse. Elle l’aime bien, Hervé, Virginie. Elle l’a pris sous son aile protectrice, et il accepte ses conseils sans trop rechigner.
- Personne ne fait rien de passionnant lors de ces sorties. Mais la règle veut qu’on raconte. Et qu’on explique pourquoi on a bu, ou fumé, lorsqu’on a rechuté.
- J’avais mal aux dents. Je te l’ai déjà dit.
Il doit pourtant le répéter devant le groupe réuni dans le Poulailler, et subir les foudres de Brigitte. Foudres tous relatifs, d’ailleurs, comme je l’avais prédit. Nous avons droit, ensuite, aux difficultés conjugales d’Agnès, et aux longs démêlés familiaux de Gervaise, concernant le mariage de Chiara. Longs, très longs démêlés familiaux, qui me rappellent trop les miens pour que je les écoute autrement que d’une oreille distraite. Certains souvenirs sont loin d’être agréables. Autant m’extraire. Partir. Ailleurs. Dans mon monde. Retrouver ces personnes qui n’existent pas, qui ne sont que des excroissances de mon imagination. Qui sont aussi réels pour moi que mes cocuristes. Qui ressemblent, pour certains, à certains de mes cocuristes. Qui me mènent en bateau. Qui m’emmènent où ils le désirent. Je n’ai jamais fait ce que je voulais de mes personnages. Je connais seulement la fin de leur histoire.
- Diane !
- Pourquoi tu l’appelles Diane ? C’est le chien de Tante Ursule, Diane !
- C’est elle, aussi. Tu viens ?
Je me lève, engourdie, et je suis Damien telle un automate. Il paraît troublé, très troublé. Amoureux d’une femme mariée, il souffre visiblement de l’entendre évoquer ses problèmes de couple sans avoir le droit de l’approcher, de lui parler, de la consoler. Il reporte alors son attention sur Hervé, le charrie, plaisante avec lui. Le jeune attardé est, lui, fier comme Artaban d’avoir réussi l’ « épreuve », tout en étant vaguement déçu de ne pas être renvoyé.
- J’aurais bien aimé, moi, retourner à la ferme. Mais il disent que je peux rester.
- Tu la retrouveras quand tu seras guéri, ta ferme.
- Mais je suis pas malade. J’ai juste mal aux dents. Dis, Diane, pourquoi tu portes un nom de chien ?
- Parce que mon arrière-grand-mère s’appelait Diane.
- Moi, je m’appelle Hervé à cause d’Hervé Villard. Le chanteur. Tu connais ? Et toi, Virginie ? C’est joli, Virginie.
Nous arrivons enfin au fumoir, où nous attendent les nouveaux. Ou nous attend un nouveau, plutôt, fumant nerveusement cigarettes sur cigarettes, sa grisonnante compagne somnolant sur le banc.
- Nicolas, se présente-t-il en tendant la main à Damien. Elle, c’est Michelle. Alors, c’est ici, le Centre…

- Tu ne devrais pas t’habiller en blanc pour travailler dans le jardin.
Célestin baisse les yeux sur son sweat-shirt, réalise l’incongruité de sa tenue, veut l’enlever, jure un bon coup.
- Mon tee-shirt est blanc, lui aussi. Je suis con, hein ?
- Seulement à moitié dans les vapes, je crois. Ca va mieux ?
- Un peu. J’ai dormi toute la matinée. Je vois qu’Hervé ne s’est pas fait virer, mais il me tire la tête. La réunion s’est bien passée ?
- On a surtout parlé de Gervaise. On a beaucoup, beaucoup parlé de Gervaise.
Par-dessus la haie, la grande femme me jette un regard noir.


230. Chapitre 43.3
(par lambertine, ajouté le 07/07/00 14:12)


Je n’ai pas le temps de m’y attarder. D’ailleurs, qu’ai-je fait, sinon dire la vérité ? Léon s’approche de nous, me tend un sarcloir, et me demande de désherber les allées. Je regarde l’engin avec suspicion, m’attaque à un malheureux pissenlit qui ne m’a rien fait.
- Et je les mets où, les mauvaises herbes ?
Il m’indique une grande poubelle verte.
- Ne les jette surtout pas dans le compost. Je ne tiens pas à ce qu’elles fassent des petits. Quant à toi, ajoute-t-il en se tournant vers Célestin, tu t’assieds et tu m’attends. Tu es certain que tu ne vas pas tomber dans les pommes, au moins ?
- Ca va aller. Je préfère être dehors, plutôt que dans mon lit.
- C’est toi qui vois, gamin. Allez, Diane, au travail. Je n’ai pas besoin de toi pour ce que nous avons à faire.
Je me mets à sarcler consciencieusement les allées de gravier. Ce travail n’est ni particulièrement compliqué, ni particulièrement dur. Une attardée octogénaire pourrait parfaitement l’accomplir. Autour de moi, je vois des garçons laver les voitures des membres de l’Equipe, d’autres bêcher le potager. Les filles repiquent délicatement de jeunes plantules dans des godets en carton. Léon, heureusement, m’a évité se travail. Heureusement pour les plantes, pas pour moi, bien sûr. Je n’ai pas la main verte, et je le déplore. Je suis donc chargée de donner la mort, pendant que les autres font pousser la vie. Le jardinier, lui, aidé de Célestin, s’affaire autour du cerisier du Japon, un mètre à la main.
- Qu’est-ce que vous faites ? demande Ben à mon jeune ami, qui se dirige vers la resserre.
- Léon construit un banc autour du cerisier. Philippe et toi, est-ce que vous pourriez m’aider à lui amener du matériel ? Vous retournerez à votre chantier ensuite.
Ils passent devant moi, transportant maillets, corde, et piquets métalliques.
- Un banc autour du cerisier ?
- C’est une bonne idée, non ?
C’est même une excellente idée. Les beaux jours revenant, le jardin risque d’être bien plus fréquenté que le salon, et les sièges n’y sont pas assez nombreux. Ce banc le fera ressembler à un parc d’agrément, plutôt qu’au préau d’une prison. Ou au cloître d’un couvent.

- Tu n’as pas une mentalité de bonne sœur, paraît-il, me dit Soazig en jetant de vieux chiffons à la poubelle.
- Euh… non. Je ne crois pas que beaucoup de bonnes sœurs ont une mentalité d’alcoolique.
- Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Comment ça, ce n’est pas ce qu’elle voulait dire ? Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir en tête ?
- Tu aimes bien les gamins, non ?
- Les miens me manquent.
- Ce n’est pas…
- … ce que tu voulais dire. Je sais. Alors, qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’est-ce que tu imagines, bon sang ?
Ce qu’elle imagine, je m’en doute. Trop bien. Il n’y a aucune raison que seule Danielle ait l’esprit mal tourné. Mais ces suspicions m’énervent, m’écœurent, et je sens la colère monter en moi en même temps que le dégoût.
- Tu couches avec Célestin. Tout le monde le sait.
- Retire ça.
Je n’ai pas crié. Mon courroux est trop violent, mon dégoût trop profond. Je reste longtemps muette avant de reprendre, comme un murmure.
- Tu ne sais pas ce que tu dis. Retire ça.
- Tout le monde le dit.
- Alors, tout le monde est stupide. Tu ne te rends même pas compte… Tu ne me connais pas, ni Célestin. Tu ne sais rien de nos vies. Tu…
Je sens les larmes me monter aux yeux. Ne pas pleurer. Surtout, ne pas pleurer. Ne pas lui montrer à quel point elle m’a blessée. Elle serait capable de penser qu’elle a visé juste. Je voudrais la gifler.
- Je sais qu’une femme de ton âge ne peut pas être amie avec un garçon de vingt ans.
- J’ai d’autres amis de vingt ans. Dehors.
- Tu les paies, ou tu les fais chanter ?
- Fous le camp.
Le cœur me monte aux lèvres. J’ai la nausée. Une irrépressible envie de vomir. Et de frapper. De frapper. De frapper encore. Mais je me retiens. Je ne peux pas. Je…
- Soazig ?
Elle plante ses yeux dans les miens, et je soutiens son regard. Longtemps. Très longtemps. Jusqu’à ce qu’elle finisse par baisser la tête.
- Si tu dis quoi que ce soit au gamin, si qui que ce soit dit quoi que ce soit allant dans ce sens au gamin, je te jure, je te jure sur ce que j’ai de plus cher que toi, et que cette personne, pourrez numéroter vos abattis. Peu importe que je me fasse renvoyer pour violence. Peu importe même que je me retrouve en prison. Je frapperai. Et je frapperai fort.
- Des menaces ?
- Une promesse. Fais passer le message, Soazig. Je ne veux pas savoir qui sont tes petits copains. Déblatère tant que tu veux en leur compagnie. Faites-vous du cinéma, si ça vous amuse. Mais un mot, un seul, devant Célestin, et…
Je suis incapable de terminer ma phrase. Tant mieux, sans doute. Je laisse tomber mon sarcloir, et m’enfuis vers les toilettes. La, à genoux dans la puanteur des petits cochons, je vomis, tant et plus, sans même prendre la peine de refermer la porte. Je vomis, encore, et encore, et je voudrais vomir encore plus, tandis que montent les sanglots. Je tire la chasse. Me cacher. Je veux me cacher. M’enfoncer à dix pieds sous terre. Et plus encore. A cent pieds. A mille pieds.
Je sens des mains sur mon corps. Des mains d’homme. Des mains d’homme mûr. Et j’ai treize ans à peine.
Je ne peux pas. Je ne pourrai jamais. Pas avec un garçon qui n’a pas la moitié de mon âge.
Il fait noir dans ce cachot. Noir. Et c’est très bien ainsi.
Noir.
Pas assez noir.
J’ai froid.
Ils ne savent pas. Ils ne savent rien.
Rien du tout.
Rien.

Rien…

Rien.

- Diane ?


231. Chapitre 43.4
(par lambertine, ajouté le 08/07/00 07:53)


- Diane ?
- …
- Diane, qu’est-ce que tu as ?
- …
- Ils te cherchent.
- …
- Diane, qu’est-ce que tu as ?
Je sens des mains d’homme sur mon corps. Des mains… Je le repousse de toutes mes forces. Il me saisit par les épaules et me secoue comme un prunier.
- Qu’est-ce que tu as, bon Dieu ? Diane ! C’est moi !
Célestin ?
Célestin !
- C’est moi. Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qu’on t’a fait ?
Rien. Rien du tout. C’était il y a longtemps. Il y a…
Il m’attire contre lui, et je m’effondre. Je pleure. Encore. Et encore. De plus belle. Il ne dit plus rien. Il me protège. Maladroitement. Comme il peut. Comme le ferait Frédéric. Comme l’a souvent fait Aurélien.
- Ca va aller. Ne t’en fais pas.
Comme mon enfant.
Mes sanglots se calment petit à petit. Ma honte grandit au même rythme. Je ne voulais pas qu’il me voie. D’autant que Ben n’est pas loin, même si, par discrétion, il n’a rien regardé.
- Qu’est-ce qu’elle t’a fait, Diane ?
Je ne veux pas lui dire.
- Qu’est-ce qu’elle t’a dit, pour te faire mal à ce point ?
Je ne peux pas lui dire. Je ne peux pas répéter les mots de Soazig.
- Rien.
Il sait très bien que ce n’est pas vrai.
- Rien du tout. Ce n’est pas grave. Juste… un souvenir.
- C’est grave. Mais c’est… Si tu le sens.
Je cherche un mouchoir pour sécher mes larmes. Je n’en trouve pas. Je m’essuie les yeux d’un revers de main.
- Tiens. Mouche-toi.
Il me tend un paquet de kleenex. Je le prends, en esquissant un sourire idiot.
- Merci. Comment as-tu su où j’étais ?
- C’est moi qui t’ai montré l’endroit, non ?
- On me cherche ?
Il hésite. Ben prend le relais.
- Les éducs. Enfin, Brigitte.
Les éducs. J’ai menacé Soazig, et, ce matin, Eric de la main. Je commence à avoir peur de l’exclusion. Je hais cet endroit, mais j’ai peur de l’exclusion. Paradoxe du Centre !
- Je viens.
- T’en fais pas. Ca va aller. On sera juste derrière la porte.
Je les embrasse tous les deux.
- Je sais.

- Qu’as-tu dit à propos de Gervaise ?
Gervaise ?
- Pardon ?
Gervaise ?
- Nous avons reçu une plainte à ton sujet. Qu’as-tu dit à propos de Gervaise ?
Je m’attendais à tout, sauf à ça. Ainsi donc, ce n’est pas Soazig qui a porté plainte contre moi.
- Rien.
- Ne mens pas.
- Je ne mens pas.
Brigitte regarde Camille d’un air navré. L’éducateur en chef prend la parole.
- Tu es sur le point d’être exclue, Diane. La balle est dans ton camp. Raconte-nous ce que tu as dit à Célestin au sujet de Gervaise.
Mais je n’ai pas parlé de Gervaise avec Célestin ! pourquoi l’aurais-je fait ? Elle me laisse indifférente, Gervaise et, pour autant que je sache, Célestin aussi. Nous…
Oh, bon sang !
- Il s’inquiétait pour Hervé. Il craignait qu’il se fasse renvoyer. J’ai seulement voulu le rassurer, pour qu’il cesse de s’en rendre malade.
- Tu lui as dit, textuellement : « On a beaucoup, beaucoup parlé de Gervaise ».
Je lui ai dit… C’est ridicule ! je hausse les épaules. Ce n’est pas possible. Ce n’est pas pour « çà »…
- Peut-être. Oui. Je ne sais plus. Et même… C’et vrai, après tout. On a beaucoup parlé de Gervaise.
- Tu es jalouse.
Ce n’est même pas une question. C’est une affirmation. Je ne suis plus au pensionnat, mais à la maternelle.
- De Gervaise ? Sûrement pas.
Elle n’est qu’une cocuriste. Une femme qui souffre de la même affection, du même vice que moi, mais qui me laisse indifférente. Que je connais à peine, finalement.
- Tais toi. Tu n’as pas le droit à la parole. Tu est jalouse de Gervaise. Tu t’es plainte d’elle à un autre Résident. Tu as enfreint les règles de confidentialité en révélant le contenu d’une réunion. Tu es sur une mauvaise pente, Diane. Ton cas est dramatique. Je ne sais pas si tu as ta place parmi nous. Tu passe trop de temps à t’occuper des autres, à les critiquer, à les déblatérer. Tu ne vis que de ragots et de scandales. Tu peux sortir.
- Mais, je…
- Tais-toi.
- Qui…
- Encore un mot, et c’est l’exclusion. Tu peux sortir, j’ai dit.
Je suis abasourdie. Je ne comprends plus rien.
- Alors ? me demandent mes jeunes camarades, dès que je suis sortie du bureau de Camille. Tu ne t’en vas pas, hein ?
- Il paraît que je passe mon temps à colporter des ragots, et à déblatérer Gervaise.
- ?????
- Gervaise ?
- C’est du n’importe quoi. Allez, viens. L’apéro des nouveaux va commencer.

- Célestin ?
- Michelle ? Pour une surprise !je ne m'attendais pas à te voir ici. Comment ça va ?
- Je n'en sais rien.
Elle a l'air hagard et la voix pâteuse. Elle me rappelle un peu Laura. En plus distingué. En beaucoup plus distingué.


232. Chapitre 43.5
(par lambertine, ajouté le 20/07/00 00:33)


Vêtue comme une grande bourgeoise catholique ruinée : kilt élimé, serre-tête en velours noir et mocassins râpés. Pâle et perdue, comme tous les nouveaux arrivants. En recherche de repères.
- Ca se passe comment, ici ? Je croyais que Stefano était avec toi.
- Il est parti. Je crois qu’il va bien.
- Et toi ?
- Je fais aller…
Il n’en dit pas plus, et je crois que ça vaut mieux. Elle se laisse tomber sur une chaise, visiblement épuisée, alors que Nicolas, lui, semble être ici comme un poisson dans l’eau. Il discute, sans problème, sans complexe, avec Frédéric et Damien, des différentes activités du Centre, particulièrement des activités sportives qui semblent lui tenir très à cœur. De son épouse aussi, Caroline, qui est selon lui la seule et unique motivation de sa présence parmi nous.
- Je lui ai promis d’arrêter la bière, la dope et le poker. En vérité, je n’avais pas trop le choix. C’était ça, ou elle me jetait dehors. Mais comme je tiens à elle…
Je m’écarte d’eux, de la foule. Je ne désire pas leur parler. Pour leur dire quoi ? Qu’au Centre, nous n’avons pas le droit d’avoir des amis ? Que chacune de nos attitudes, que chacun de nos mots, est analysé, trituré, déformé pour, en fin de compte, nous être renvoyé chargé négativement ? Que tous nos comportements sont vus négativement ?
Je ne m’aime pas beaucoup. Je ne me suis jamais beaucoup aimée. Mais je déteste encore plus l’image de moi que l’on me renvoie, jour après jour. Une image dans laquelle je ne me reconnais pas. Une image qui n’est pas « moi ». Comment parviendront-ils à m’aider, s’ils ne me voient pas telle que je suis ? S’ils tentent de soigner quelqu’un d’autre ?
Je ne sais pas. Je n'en sais rien. Et j'ai peur.
De plus en plus peur.
Sans bien savoir de quoi.


233. Le Roman de Frédéric. 4. Le Centre - Premier séjour
(par lambertine, ajouté le 20/07/00 14:16)


J’ai cru pouvoir m’en sortir lorsque j’ai découvert le bûcheronnage et l’exploitation forestière. La vraie. Pas celle qui consiste à raser des parcelles entières pour le profit d’exploitants ignorants. J’avais toujours aimé les arbres, et appris très tôt que la vie ne va pas sans la mort. Un chêne abattu permet à des arbres plus jeunes d’atteindre la lumière.
Petit à petit, je reprenais confiance en moi, je recommençais à espérer pouvoir faire quelque chose de ma vie. Mais j’avais pris de mauvaises habitudes. Le whisky avait remplacé la bière, et un bûcheron se doit d’être sobre au travail.
J’entamai donc ma première cure.
J’étais trop jeune, peut-être. Ou je n’étais pas prêt. Ou l’appel de mes hormones, de mes sentiments, a-t-il été trop fort ? J’ai rencontré Louise au Centre, et nous nous sommes aimés. Ou bien j’ai cru l’aimer, et j’ai cru qu’elle m’aimait, et que c’était plus important que tout. Que c’était plus important que la prudence, et que le règlement. Quelqu’un nous a surpris. Dénoncés.
Louise était enceinte lors de notre renvoi. Elle affirme aujourd’hui que Luc n’est pas mon fils.


234. Chapitre 44.1
(par lambertine, ajouté le 22/07/00 21:14)


La Foi améliore-t-elle les performances sportives ? On le croirait, à voir Jean-Marc jouer de la raquette. Je sais depuis longtemps que je devrais me méfier de lui, mais je me suis pourtant laissée prendre, une fois encore, à son apparence bonnasse. Bon sang, j’évite de me mesurer à Aurélien alors qu’il ferait sans doute preuve de galanterie, et je me laisse balader à longueur de partie sur le terrain par Jean-Marc. C’est du n’importe quoi. Ou de la bêtise. Bêtise qui me vaut de terminer la séance de sport en nage. J’aspire, plus que tout, à une bonne douche, et à un bon fauteuil. Mais ce n’est pas pour tout de suite. Les sanitaires de la salle de sport, très peu pour moi.
- C’est toi qui va chercher le cadeau de Marie-Line, demain ? me demande Agnès, une serviette autour du coup, après avoir regagné les vestiaires.
- Oui. Avec Damien. Pourquoi.
Elle ne réagit pas au nom de son amoureux défendu, mais me tend discrètement un billet de cinq Euros.
- Je n’ai pas envie de donner autant pour Hermann, alors…
Je le prends, et le glisse dans m poche. Je n’aime pas ça, mais que faire d’autre ? Marie-Line est très aimée, très populaire, alors qu’Hermann passe pour un mauvais coucheur, rigide et coincé. Nombreux sont les Résidents qui ont déjà agi comme ma compagne, et je suis en possession d’un joli petit pécule. Je réfléchis déjà à un cadeau qui puisse plaire à la charmante dame. Elle aime les fleurs, les bijoux, et la peinture italienne…
- Tu as donné, toi, pour Hermann ?
Oui. J’ai donné. Je mets toujours la même somme dans la cagnotte. C’est, pour moi, le principe d’une cagnotte. Libre à moi de rajouter un petit présent plus personnel.
- Je n’aimerais pas être à la place de Célestin. Choisir un cadeau pour ce vieux fou…
- Ca ne le dérange pas, au contraire. Il aime beaucoup Hermann, même s’il le trouve excentrique, parfois.
- Mouais… Enfin, personne ne l’a forcé. Je me demande ce qu’il va bien pouvoir acheter. Il n’y aura pas grand-chose, dans sa cagnotte.
Je m’en rend compte, et ça me rend triste. Et inquiète. Y aura-t-il beaucoup, dans ma cagnotte, lors de ma fin de cure ? Si je tiens jusque là, bien entendu. Or, rien n’est moins sûr…
- Il se débrouillera. Il ne manque pas d’imagination.
- Moi, si. Je l’avoue. Tu n’as pas d’idée ?
- Pour Marie-Line ?
Elle réfléchit quelques instants.
- Il y a une bijouterie près de la Grand-Place. Ils vendent des chouettes trucs très colorés. Tu devrais aller y faire un tour.
J’ai déjà été y faire un tour. Comme ça. Pour le plaisir, et trouver de l’inspiration pour mes propres créations. Il ne s’y trouve rien à moins de cent Euros. Agnès a de drôles d’idées. Ou ne se rend pas compte du coût de la vie.
Je continue à réfléchir sur le chemin du retour. Un collier ? Un foulard ? Un livre ?

- Ca va, Diane ?
Mon partenaire de badminton s’enquiert de ma santé. Je devrais lui dire qu’il m’a épuisée, mais il me reste un zeste d’orgueil, et je le remercie pour notre partie.
- Ca te dérange, si on discute un peu ? J’ai quelque chose à te demander. Mais tu peux refuser, si…
- Demande toujours.
- Tu t’entends bien avec les gamins.
- Oui, et ?
J’ai été brutale. Je n’ai aucune envie qu’il vienne lui aussi me raconter des fantasmes sordides. Les accusations de Soazig m’ont échaudée.
- Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai remarqué que tu t’entendais bien avec les jeunes. Je n’ai rien dit de mal.
Pas encore, je suppose…
- Je suis inquiet pour Jérémie.


235. Chapitre 44.1
(par lambertine, ajouté le 22/07/00 21:17)


La Foi améliore-t-elle les performances sportives ? On le croirait, à voir Jean-Marc jouer de la raquette. Je sais depuis longtemps que je devrais me méfier de lui, mais je me suis pourtant laissée prendre, une fois encore, à son apparence bonnasse. Bon sang, j’évite de me mesurer à Aurélien alors qu’il ferait sans doute preuve de galanterie, et je me laisse balader à longueur de partie sur le terrain par Jean-Marc. C’est du n’importe quoi. Ou de la bêtise. Bêtise qui me vaut de terminer la séance de sport en nage. J’aspire, plus que tout, à une bonne douche, et à un bon fauteuil. Mais ce n’est pas pour tout de suite. Les sanitaires de la salle de sport, très peu pour moi.
- C’est toi qui va chercher le cadeau de Marie-Line, demain ? me demande Agnès, une serviette autour du coup, après avoir regagné les vestiaires.
- Oui. Avec Damien. Pourquoi.
Elle ne réagit pas au nom de son amoureux défendu, mais me tend discrètement un billet de cinq Euros.
- Je n’ai pas envie de donner autant pour Hermann, alors…
Je le prends, et le glisse dans m poche. Je n’aime pas ça, mais que faire d’autre ? Marie-Line est très aimée, très populaire, alors qu’Hermann passe pour un mauvais coucheur, rigide et coincé. Nombreux sont les Résidents qui ont déjà agi comme ma compagne, et je suis en possession d’un joli petit pécule. Je réfléchis déjà à un cadeau qui puisse plaire à la charmante dame. Elle aime les fleurs, les bijoux, et la peinture italienne…
- Tu as donné, toi, pour Hermann ?
Oui. J’ai donné. Je mets toujours la même somme dans la cagnotte. C’est, pour moi, le principe d’une cagnotte. Libre à moi de rajouter un petit présent plus personnel.
- Je n’aimerais pas être à la place de Célestin. Choisir un cadeau pour ce vieux fou…
- Ca ne le dérange pas, au contraire. Il aime beaucoup Hermann, même s’il le trouve excentrique, parfois.
- Mouais… Enfin, personne ne l’a forcé. Je me demande ce qu’il va bien pouvoir acheter. Il n’y aura pas grand-chose, dans sa cagnotte.
Je m’en rend compte, et ça me rend triste. Et inquiète. Y aura-t-il beaucoup, dans ma cagnotte, lors de ma fin de cure ? Si je tiens jusque là, bien entendu. Or, rien n’est moins sûr…
- Il se débrouillera. Il ne manque pas d’imagination.
- Moi, si. Je l’avoue. Tu n’as pas d’idée ?
- Pour Marie-Line ?
Elle réfléchit quelques instants.
- Il y a une bijouterie près de la Grand-Place. Ils vendent des chouettes trucs très colorés. Tu devrais aller y faire un tour.
J’ai déjà été y faire un tour. Comme ça. Pour le plaisir, et trouver de l’inspiration pour mes propres créations. Il ne s’y trouve rien à moins de cent Euros. Agnès a de drôles d’idées. Ou ne se rend pas compte du coût de la vie.
Je continue à réfléchir sur le chemin du retour. Un collier ? Un foulard ? Un livre ?

- Ça va, Diane ?
Mon partenaire de badminton s’enquiert de ma santé. Je devrais lui dire qu’il m’a épuisée, mais il me reste un zeste d’orgueil, et je le remercie pour notre partie.
- Ça te dérange, si on discute un peu ? J’ai quelque chose à te demander. Mais tu peux refuser, si…
- Demande toujours.
- Tu t’entends bien avec les gamins.
- Oui, et ?
J’ai été brutale. Je n’ai aucune envie qu’il vienne lui aussi me raconter des fantasmes sordides. Les accusations de Soazig m’ont échaudée.
- Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai remarqué que tu t’entendais bien avec les jeunes. Je n’ai rien dit de mal.
Pas encore, je suppose…
- Je suis inquiet pour Jérémie.


236. Chapitre 44.2
(par lambertine, ajouté le 24/07/00 08:40)


Je le connais à peine, Jérémie. J’ai dû lui parler trois ou quatre fois tout au plus. Très jeune, enfantin, archiréservé pour ne pas dire renfermé, et visiblement très mal à l’aise au Centre. Il n’est pas le seul dans le cas, mais certainement celui que je fréquente le moins.
- Ce serait bien que tu discutes un peu avec lui. Je ne sais pas vraiment quoi lui dire. Je voudrais le convaincre de rester, de tenir le coup. Mais je crois que, même avec l’aide de Dieu, je n’y parviendrai pas.
Et moi, sans même l’aide de Dieu ? Je ne sais déjà que faire pour aider les résidents qui me sont proches. Je ne sais déjà que faire pour m’aider moi-même. Alors, Jérémie…
- Pourquoi moi, Jean-Marc ?
- Je te l’ai dit : il me semble que tu t’entends bien avec les jeunes. Je t’ai vue avec Ben. Et avec Célestin, qui est loin d’être un garçon facile, et dont tu fais ce que tu veux.
- Célestin n’est pas difficile, au contraire. Rétif, oui, mais pas difficile. Il serait probablement mieux à même que moi d’aider Jérémie. Mais j’essaierai. Je ne sais pas si ça marchera, mais j’essaierai.
Encore me faudra-t-il gagner sa confiance. Et pour ça, l’approcher. Je n’ai pas eu ce problème avec les autres garçons. Je n’ai pas eu besoin d’aller vers eux. Notre camaraderie, voire notre amitié, est née spontanément. Mais là…
- Il n’a pas peur de toi.
Et si, moi, j’avais peur de lui ?
- Je prierai pour vous.
Il priera pour nous, soit. Et ensuite ? Dieu me laissera tomber, comme d’habitude. J’envie Jean-Marc, et la confiance en l’avenir qu’il affiche depuis quelques jours, même si elle est irrationnelle et peut-être même malsaine. Il me rappelle mes dix-sept ans, et l’illumination soudaine qui m’avait frappée en plein océan, sur un navire britannique : Dieu existait, sa lumière éclairait le monde, et brillait pour tout le monde. Même pour moi. Et la vie était belle.
Je n’ai plus dix-sept ans.

Je n’ai plus dix-sept ans, même si le soleil brille, illuminant le jardin renaissant où je m’assois sur un banc, fraîchement douchée et vêtue de propre. Pas de Jérémie en vue, mais Aurélien, qui me rejoint bien vite, armé d’un stylobille et d’un carnet de notes.
- Tu as des anecdotes, concernant Hermann ?
- Pour ton speach ?
Il s’est visiblement déjà mis au travail. Pas moi. On verra bien. J’écris très vite, quand je veux.
- Rien de particulier. Ce dont tout le monde est au courant. Les leçons de golf, la marche à pieds, toujours en tête, la Messe du dimanche…
- L’oubli de ses compagnons au Carrefour…
- Tu es sûr qu’il faut le lui rappeler ?
- C’était drôle, finalement. Comme la musique classique dont il abreuvait notre couloir dès le petit matin. Tu imagines, te doucher au rythme des valses de Strauss, ou faire ta gym sur les Walkyries ? Ou le rendez-vous qu’il avait donné à l’une de ses conquêtes au funérarium.
- Au funérarium ? Tu rigoles ?
- Non. Pas du tout. Il disait qu’il y faisait calme, et que la musique y était belle.
J’éclate de rire. Hermann n’est pas si conventionnel, finalement.
- Tu peux parler aussi des kartoffelmachins…
- Pas faux. Et de son insistance à nous faire visiter le musée militaire. Qu’est-ce qu’il a pu nous casser les pieds, à Célestin et à moi, à ce sujet !
- Il n’avait pas tord. C’était intéressant, comme visite.
- Pas faux. Maison peut dire qu’il y tenait. A propos de Célestin, tu sais quand il rentre ?
- Comme la dernière fois. Par le bus de six heures et demi.
- De six heures trente-cinq, tu veux dire. En retard pour le souper. Il va se faire attraper.
- C’est ridicule.
C’est plus que ridicule. Le bus précédent arrivait à quatre heures et demi, ou plus exactement à seize heures trente-cinq. Avec près de deux heures de trajet, correspondances comprises, Célestin aurait dû terminer ses pérégrinations administratives peu après quatorze heures. Ce qui était rigoureusement impossible.
- Je sais, Diane. Mais le règlement…
- Le règlement est absurde. Ne viens pas me prétendre le contraire.
- Je ne prétends rien du tout. Je dis qu’il va se faire punir, c’est tout.
Il soupire profondément.
- Je n’ai pas demandé à être coordinateur. J’aurais beaucoup donné pour ne pas l’être, mais ils m’on pris par surprise. Depuis, j’assiste à leurs réunions, je vois l’autre côté du miroir. Chaque sanction est discutée, tu sais, entre nous et l’éduc’ de service. Tu verras, quand tu seras à ma place.
- Il n’en est pas question.


237. Chapitre 44.3
(par lambertine, ajouté le 26/07/00 00:53)


Il n’en est pas question. Je suis ici pour soigner ma tête et mon corps, pas pour attraper une mentalité de garde-chiourme. Pas pour apprendre à sévir pour des broutilles. Pas pour prendre la place des éducateurs. Je ne suis pas éducatrice. Je n’en ai ni la vocation, ni la formation. Je n’ai surtout pas la résistance nerveuse nécessaire. Si je l’avais eue, j’aurais passé l’agrégation d’Histoire, pas un diplôme de Droit. J’aurais enseigné. Je n’aurais pas…
Je n’aurais pas fait ce que j’ai fait.
- Ils t’y obligeront. Comme ils m’y ont obligé. Tu comprendras sans doute alors pourquoi nous sanctionnons ainsi les transgression. Pour le bien des …
Je l’interrompt. Brutalement. Nous avons déjà eu ce genre de conversation, durant lesquelles je ne sais s’il tente de me convaincre, moi, ou de se convaincre lui-même du bien-fondé des décisions prises en réunion de transgression.
- Arrête. On ne punit pas quelqu’un qui n’a pas d’autre choix que d’agir comme il le fait « pour son bien ». C’est stupide, c’est injuste, et ça pousse les gens à bout. Et je refuse de participer à « çà ».
Je sais qu’il n’aime pas ça non plus, je sais qu’il ne l’a pas cherché, et que, moi aussi, je suis injuste. Je préférerais ne pas l’être. Je préférerais ne pas me poser toutes ces questions, accepter tout ce que l’Equipe me dit sans broncher, faire confiance. Je préférerais être une résidente modèle, comme l’ont été, chacun à leur façon, Hermann et Marie-Line. Mais je ne peux pas. Je ne peux plus. C’est trop tard, et advienne que pourra.

Agnès s’installe face à moi, à la table de quatre. La plus intime. Celle où nous sommes le plus à l’aise pour discuter en petit comité. Celle, aussi, que les éducateurs préfèrent voir inoccupée. Mais nous sommes nombreux, au Centre. Trente-quatre résidents. Pas loin du maximum autorisé, et l’ambiance s’en ressent. Nous sommes nerveux, tendus.
- Il paraît que, plus il y a de monde, plus il y a de renvois, ou d’abandons.
Ben pose la cruche de café, et s’installe à côté de son amie. Fixant avec insistance la porte d’entrée du restaurant. A cran. A fleur de peau.
- Qu’est-ce que tu as ? lui demande la jeune femme face à sa nervosité manifeste. Ça ne va pas ?
- Laisse tomber. Je suis inquiet, c’est tout.
- Le bus arrive à trente-cinq, si c’est ce qui te tracasse.
- Il est trente-sept. Regarde l’horloge. S’il ne rentre pas, je m’en vais. Je ne tiendrai pas tout seul.
Il est trente-huit, et le bruit de la sonnette retentit dans le restaurant. Je soupire intérieurement, plus ou moins soulagée, tandis que l’éducatrice de garde se dirige vers la porte d’entrée.
- Tu vois.
Le visage du gamin se détend légèrement. Il se sert de salade, de jambon, puis se lève.
- Célestin n’aime pas manger froid. Il reste du poulet provençale de midi. Je vais lui réchauffer une assiette.
- C’est… , commence Agnès.
Mais le gamin a déjà disparu dans la cuisine.
- … interdit, continue-t-elle à voix plus basse. Si l’éduc s’en aperçoit, il va se faire transgresser.
- Je te parie qu’il sera revenu avant Julie. Elle va d’abord reprocher son retard à Célestin, le faire souffler dans l’alcootest, attendre qu’il ait pissé dans le pot. Ça prend plus de temps que de passer une assiette au micro-ondes.
Beaucoup, beaucoup plus de temps, avant que Célestin ne s’affale, plus qu’il ne s’assoie, face à Ben et à côté de moi, et ne commence à picorer, distraitement, dans son assiette, semblant se forcer à ne pas la repousser.
- Ça ne va pas ? finit par lui demander Agnès. Ça s’est mal passé, en ville ?
Il fait « non » de la tête, avec un sourire forcé.
- Je suis seulement crevé. Je n’ai pas arrêté de courir et de faire la file. Excuse-moi, Ben, tu es gentil d’avoir pensé à moi, mais je n’ai pas très faim.
- Tu es sûr que ça va ?
- Oui, Diane, t’en fais pas. Il ne s’est rien passé, auquel je ne m’attendais. D’ailleurs ça va continuer.
Il nous montre l’aquarium encore vide.
- J’espère seulement qu’ils ne vont pas me donner la fermeture. Je n’attends qu’une chose, c’est de pouvoir me mettre au lit, et dormir.

Il ne reçoit pas la fermeture tant redoutée, mais le bar à jus.
- J’ai fais ce que j’ai pu, m’explique Aurélien alors que j’ai repris mon tricot.
- Je sais. Je crois que lui aussi, le sait.
- Je ne crois pas. Tu n’as pas vu son regard, quand je lui ai annoncé, dans l’aquarium, qu’il était puni.
Non. Mais j’ai vu son regard, à table, quand il s’attendait à être puni.
- Fais attention, Diane.
Attention ? A quoi ? A quoi encore ?
- On… enfin, l’Equipe et certains résidents… Ne le prends pas mal, surtout… Enfin, ils…
- S’il te plaît, Aurélien ! Parle, sans tourner autour du pot. J’en ai déjà tellement entendu !
- Ils disent que si Célestin prend aussi mal ses punitions, c’est parce que tu lui mets dans la tête qu’elles sont injustes.



238. Chapitre 44.4
(par lambertine, ajouté le 26/07/00 19:19)


- Que je lui mets dans la tête ?
J’en reste bouche bée.
- Que je lui mets dans la tête ? Tu veux rire ?
Il me fait signe que non, et qu’il est navré de ce dont il doit me prévenir.
- Ils disent que sans toi il n’imaginerait pas …
- Arrête, Aurélien.
C’est la deuxième fois aujourd’hui que je l’interromps de cette façon, et sur le même sujet. Tout ça commence sérieusement à m’agacer. A me lasser, aussi. Je n’aime pas me disputer avec Aurélien. Je n’aime pas me disputer tout court. Mais puis-je me laisser accuser de tout et de n’importe quoi sans réagir ?
- Arrête. Je ne lui mets rien du tout en tête. Tu prends Célestin pour un imbécile ? Tu crois qu’il est incapable de se rendre compte par lui-même du « deux poids, deux mesures » qui règne ici ? Bon sang, il ressent cette injustice depuis le jour de notre arrivée. Tu ne te souviens peut-être plus de votre discussion, dans le jardin, concernant les poubelles du lendemain, mais moi, si.
- Je m’en souviens très bien, mais…
- Mais quoi ? Je n’ai pas eu besoin de lui mettre quoi que ce soit dans la tête. Il s’en est chargé tout seul, et je ne peux pas lui donner tort. Tout le monde devrait se rendre compte de la différence de traitement entre les différents résidents.
- Je m’en rend compte, moi aussi. Mais pourquoi y voir de l’injustice ? Pourquoi pas une adaptation du traitement, au cas par cas ?
- Parce que c’est « adapter le traitement » que de punir quelqu’un injustement ? Non. Je ne sais pas ce que c’est, mais ce n’est pas soigner. Et ne me sors pas les arguments habituels : dehors, nous ne serons pas traités de manière équitable ? C’est vrai, mais nous ne sommes pas « dehors ». Nous sommes ici, et nous n’avons pas à reproduire, ici, les inégalités du monde extérieur. Nous sommes des malades dans un hôpital, nous sommes ici pour réapprendre à vivre, et on ne réapprend pas à quelqu’un à vivre à coups de trique. Ca, c’est mon avis. Celui de Célestin y ressemble peut-être, mais c’est le sien. Je ne le lui ai pas soufflé. J’essaie au contraire, autant que je peux, de le modérer. Même si, en toute franchise, et je te le dis à toi, pas à lui, à sa place, j’aurais déjà claqué la porte depuis longtemps. Maintenant, s’il te plaît, on change de sujet. Je suis fatiguée de tous ces « on dit » et de ces insinuations.

Éric prends quelque chose dans la poche de sa veste. Je suppose, du moins, qu’il s’agit de sa veste. Pourquoi en serait-il autrement ? Je passe mon polar, et je sors dans le jardin. La nuit est belle, et fraîche, et le cerisier du Japon sème ses pétales roses sur la pelouse. Je ne m’attarde pas aux abords du fumoir. Je descends dans le jardin inférieur. Là où personne ne se rend jamais, ou presque. J’ouvre une canette de Coca Cola, pas light, et je me mets à boire lentement. Curieux règlement, qui interdit le café après 20 heures, mais pas le Coca Cola.
- Je t’ai déjà dit que ce n’était pas bon pour ce que tu avais.
- Et je t’ai déjà répondu de te mêler de tes affaires.
Célestin s’assied sur les dernières marches de l’escalier, allume une cigarette. Par la fenêtre, nous pouvons observer les joueurs de ping-pong qui se déchaînent dans la salle récréative.
- Le nouveau a l’air doué en sport, fait remarquer mon compagnon en tirant une longue bouffée, qui brutalement me fait envie.
- Tu m’en donne une ?
- Une clope ? Jamais de la vie. Pas à toi. Qu’est-ce qui te prends ?
Je n’ai rien à lui répondre. Il n’y a rien à répondre.
- J’ai pensé ne pas revenir, me dit-il, après un long silence. Je ne sais même pas pourquoi je suis revenu. Je dois être maso.
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Rien. J’ai vu mon avocat, et j’ai passé le reste de ma journée à me faire envoyer de service en service à la Cité administrative. J’ai quand même réussi à récupérer ma nouvelle carte d’identité.
- Je peux voir ?
Il fouille dans sa poche, et me tend le petit carton plastifié.
- Pas mal, fais-je en regardant la photographie. Tu es une des rares personnes à ne pas avoir l’air d’un gibier de potence sur une photo d’identité.
- Sans doute, me répond-il, amer, parce que je suis vraiment un gibier de potence.
- Qu’est-ce qu’il t’a dit, l’avocat ?
- Que je devrai rembourser les dégâts, ce qui est normal. Et ce n’est pas donné, une capote de BM. Pour le reste, ça dépendra du juge. Des TIG, avec un peu de chance. Ca ne sert à rien de s’en faire à l’avance.
- La suspension du prononcé ?
- Vol d’ordonnances, en récidive ? Aucune chance, Diane. Mais au pire, je risque quelques mois de prison. Ce ne sera pas pire qu’ici. Sauf que la came circule, en tôle. Je ne veux plus retomber là-dedans. Je ne veux plus être son esclave. Je veux vivre, maintenant, Diane.
- Tu vivras.
Je serre très fort sa main dans les miennes, il me répond d’un sourire tristounet.
- Tu vivras, Célestin. Je te le promets.
Je ne sais pas pourquoi il se jette brusquement dans mes bras, pourquoi in se blottit contre moi, pourquoi ses mains se crispent sur ma veste. Cela ne dure qu’un instant, un bref instant durant lequel je ressens sa peur. Une peur panique.
- Pardon, me dit-il très vite. Pardon. Excuse-moi.
- Qu’est-ce qui se passe, Célestin ? Qu’est-ce que tu as ?
Il s’essuie rapidement les yeux d’un revers de manche.
- Rien, Diane. Rien du tout. Tout va bien.
Puis, comme pour se donner une contenance :
- Qu’est-ce qui s’est passé, ici, aujourd’hui ?
- Pas grand-chose. Jean-Marc m’a demandé d’aider Jérémie.
- Jérémie ?
Il cherche une nouvelle cigarette, l’allume.
- Jérémie ne tiendra pas jusqu’à la fin de la semaine.


239. Chapitre 44.5
(par lambertine, ajouté le 27/07/00 18:21)


Je ressens un profond malaise. Pourquoi lui, si souvent considéré comme une « cause perdue », voit-il Jérémie comme tel ? Pourquoi le classe-t-il parmi les irrécupérables ?
- Je n’ai pas dit qu’il était irrécupérable, mais qu’il ne tiendrait plus trois jours. Je préférerais que ce ne soit pas vrai, Diane. Je préférerais t’affirmer le contraire, mais ce serait un mensonge, et je ne veux pas te mentir. J’ai déjà discuté avec Jérémie. J’ai déjà essayé de l’aider. Je sais, c’est sans doute con, de vouloir aider les autres quand on est dans ma situation… enfin, bref. C’est un brave garçon, Jérémie, mais il est cassé. Complètement cassé. Bien plus que moi. Enfin, bien plus que moi, maintenant. Il me fait penser à ce que j’étais, il y a deux ans. Quand j’avais perdu pied, après que Clothilde m’ait largué. Sans énergie, sans force. Sans orgueil surtout. Et sans volonté de vivre, bien au contraire.
- Rien que la came, jusqu’à la mort ?
- C’est ça, ou à peu près. La came, ou autre chose. Nul ne peut obliger quiconque à vivre, encore moins à guérir, s’il n’en éprouve pas le désir. On peut juste limiter les dégâts. Et encore…
- Qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’est-ce que tu…
- Rien. Juste que… Jérémie n’a pas choisi de venir se soigner ici. Il n’en a pas envie. Il le fait juste par gentillesse, pour faire plaisir à son copain, et à ses parents. Je me demande même si ce n’est pas parce qu’il n’a pas la force de leur dire « non ».
- Son copain ? Il est homo, Jérémie ? Et… il l’aime ?
- Oui, il est homo. Peu de gens ici le savent, puisqu’il parle à peine. Et oui, il l’aime, et ses parents aussi. Mais l’amour ne suffit pas, Diane. Ça, je peux te le garantir. Dieu sait si j'aimais Maman, et Dieu sait si elle m'aimait. Ca ne m'a pas empêché de sombrer.
- Il n’y a rien à faire, alors ?
- J’ai pas dit ça. Juste… juste que je ne sais pas quoi. Peut-être que toi, tu sauras.
Peut-être que je saurai, moi ? Mais qui suis-je, pour qu’il me parle ainsi ? Qui suis-je, pour que Jean-Marc se soit adressé à moi pour venir en aide à son jeune camarade. Je n’arrive même pas à me venir en aide à moi-même, et encore moins à ceux que j’aime. Célestin va mal, très mal. Il est terrifié, même s’il tente de donner le change. Je m’en rends compte, et je suis impuissante.


240. Le Roman de Frédéric. 5. Descente aux enfers
(par lambertine, ajouté le 27/07/00 22:20)


Je n’avais jamais touché qu’à l’alcool. Louise était héroïnomane. Elle l’est toujours, d’ailleurs. Il n’a pas fallu longtemps pour que la drogue la reprenne, après notre exclusion. Il n’a pas fallu longtemps avant que moi, j’essaie…
Pouvez-vous imaginer un bûcheron héroïnomane ?
Un matin, ou un soir, je ne sais plus très bien, je me suis retrouvé seul dans l’appartement. Louise était partie. Alors, un verre, un shoot, un autre…
Mon employeur ne pouvait non plus imaginer de bûcheron héroïnomane.
Drogue, bière, et rock ‘n roll…
L’ironie du sort a voulu que je sois sobre le jour où un camion renversa ma moto, et e laissa sur le bitume, à moitié mort et la jambe en bouillie.


241. Chapitre 45.1
(par lambertine, ajouté le 28/07/00 23:40)


Le ciel est bleu. Le soleil brille. Il fait beau, et chaud. Je sens le sable sous mon corps, j’entends le bruit des vagues. Doux. Calme. J’ai ma famille autour de moi. Charles. Florentine, Frédéric et Aurélien. Et Aurélien, Aurore et Madeleine. Et Noé. Et Flora et Gilles, Léo et Lila. Et Célestin, que je ne m’étonne pas de trouver là. Pas plus que Jean, qui n’est plus un bébé, mais pas non plus un homme. Et Simon, le fils de Constance. Moi. Mon mari. Mes enfants, les vrais et les faux. Et la mer. L’eau. Calme. Rassurante. Et qui monte, pourtant. Doucement. Tout doucement. Qui devient plus sauvage. Plus inquiétantes. Des vagues. Des rouleaux, tout près de nous. De plus en plus gros. De plus en plus méchants. De plus en plus dangereux. Féroces. Proches. Je suis trempée. Glacée. J’ai peur. Je suis sur la plage, dans la tempête. Dans la tempête qui emporte ceux que j’aime vers la mort. Dans la tempête qui noie ma vie. La tempête. La mer. La mer qui submerge le monde. Mon monde. Ma vie. Ceux que j’aime. Fini. Ceux que j’aime. Mes enfants. Mes enfants. Je vais mourir. Mourir. Mou…
Je me relève en sursaut. Haletante. En sueur. Un cauchemar . Encore. Toujours le même, ou à peu près. La mer, ou une rivière. Une plage, ou un bateau. Et l’eau qui monte. L’eau qui se fâche. L’eau qui engloutit. Le Titanic ou Numenor. L’eau, comme la mort qui vient. Qui emporte les miens. Ceux que j’aime. Ma vie.
Je ne dormirai plus, cette nuit.
Il m’est interdit d’allumer la lumière. Interdit. Interdit ! INTERDIT !
Je ne dormirai plus cette nuit.
J’allume la lumière. Tant pis pour la sanction.
Lire ? je m’en sens incapable, autant que de dormir. J’ai du papier, un stylobille. Ecrire. Le meilleur moyen de partir. Ailleurs. Loin d’ici, et loin de mes cauchemars. Dans un monde où les histoires finissent bien. Ou à peu près bien. Ou pas trop mal…
Raconte une histoire qui finit bien, pour une fois
Raconte une histoire qui finit bien
Raconte une histoire où on ne pleure pas pour une fois
Raconte une histoire qui finit bien
.

Je n’ai pas en tête d’histoire qui finit bien. J’ai le cœur trop lourd, et pleure sur mes manuscrits. Autrefois, mes larmes auraient délavé l’encre de mes écrits. Mais nous sommes au vingt-et-unième siècle, et l’encre du stylobille est indélébile. Je ne sais si je dois en rire, ou en pleurer plus encore. Raconter. Raconter, plutôt. Histoire d’exil. Roman d’angoisse, et de séparation, et de mort, pourquoi pas. On me reproche parfois de trop parler de mort, et de trop la décrire. Pourquoi ? Elle est là, elle rôde, elle me fait peur. Pas la mienne. Celle des autres. Celle de ceux que j’aime. Elle me fait peur. Cette nuit, j’ai peur.
Il me tarde d’aller soulever de la fonte.

Six heures vingt-cinq. Enfin. J’ai le droit de m’habiller. J’ai le droit de descendre à la salle de musculation. Je n’ai pas le droit d’embrasser Ben et Jacob, mais je le fais quand même. Personne ne nous voit, alors… Les toxicos ne respectent pas la loi. Moi non plus, surtout quand elle est stupide, et que le gendarme a le dos tourné.
Célestin arrive en retard. De deux minutes.
Les autres le charrient. C’est de bonne guerre. Moi, stupidement, je le serre très fort dans mes bras. Je le serre à l’étouffer, en sanglotant « tu es vivant, tu es vivant ». Il ne se fâche pas. Il ne se moque pas de mois, ni les autres. Il m’assied sur un banc, tente de m’apaiser.
- Qu’est-ce que tu as, Diane ? finit-il par me demander. Je ne vais pas bien, c’est vrai, mais je n’en suis pas encore à ce point-là…
Je me sens ridicule. Idiote. Qu’est-ce qui m’a pris, de réagir ainsi. Ce n’était qu’un cauchemar. Un cauchemar récurrent.
- Tu as rêvé que je mourais ?
- Oui. Pas que toi. Mes enfants. Flora. Je ne devrais pas en parler.
- Bien sûr que si. Si ça te fais du bien, je veux dire. Personne ne se fichera de toi. En tout cas, aucun de nous. Les cauchemars, tu sais…


242. Chapitre 45.2
(par lambertine, ajouté le 29/07/00 22:26)


Les cauchemars, il connaît. Tout comme nos camarades. Un tox qui ne cauchemarde pas, ça n’existe pas. Malgré tout, j’ai du mal à dévoiler ce qui me hante. Ce « rêve-Titanic », d’eau et de mort. Il sort, pourtant, petit bout par petit bout. Difficilement. Douloureusement. Même s’il est récurrent.
- D’habitude, avoué-je, j’arrive à en sortir plus facilement. Je regarde un film, je surfe un peu sur le Net. Mais ici, c’est impossible. J’ai bien essayé d’écrire, mais ça n’a servi à rien. Je suis restée plongée dans le rêve. Alors, quand je t’ai vu, au moins toi, j’ai perdu les pédales. Je te demande pardon, Célestin.
- Pardon ? Mais pourquoi ? Tu ne m’as pas fait de mal. Pourquoi t’excuses-tu toujours pour rien ? Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’on t’a fait, Diane, pour que tu sois ainsi sur la défensive ?
Ce qu’on m’a fait ? Rien. Rien du tout. Mon mari m’a abandonnée, mais j’étais déjà comme ça avant. J’ai toujours, aussi loin que je m’en souvienne, été comme ça. Effrayée à l’idée de déranger ceux que j’aimais. Effrayée à l’idée de les perdre, qu’ils m’abandonnent, ou pire. Effrayée à l’idée de la mort, mais pas de la mienne.
- Personne n’est mort, Diane. Ce n’était qu’un mauvais rêve. Et tu n’as dérangé personne non plus. Aurélien te dirait « sabotage » s’il n’était pas en train de courir sous la pluie. On est ici pour parler de nous, non ? Maintenant, sèche tes yeux, et couche-toi.
- Me coucher ? Mais…
- Tu vas m’obéir, oui ou non ? Couche-toi sur ce banc.
- Et plus vite que ça, rajoute Jacob.
- Rien de tel que soulever de la fonte pour se calmer les nerfs. Alors, tu te couches, maintenant ?
J’obéis. Que faire d’autre qu’obéir ? Je souris malgré moi, en grommelant :
- Sales gosses. Maudits sales gosses ! Qu’est-ce que je deviendrais, ici, sans vous ?

- Tiens.
Béatrice me dépose de l’argent dans la main. Peu, bien trop peu d’argent. Puis, elle me gratifie d’un clin d’œil.
- Tu as combien ? En tout ?
Pas loin de cent Euros, ce qui est énorme, alors que Célestin a dû recevoir… Il a reçu la même somme que celle que Béatrice vient de me remettre. C'est-à-dire, pas grand-chose. C'est-à-dire, pas assez pour offrir à Hermann un cadeau digne de ce nom. Et encore moins, pour offrir à Hermann un cadeau qui ne fasse pas pâle figure à côté de celui de Marie-Line.
- Tu es prête ? me demande Damien à la sortie de mon atelier bricolage.
Je lui demande quelque minutes pour me changer. Je ne vais pas faire la tournée des boutiques vêtue d’un vieux tee-shirt taché de rouille, et d’un pantalon troué. J’enfile une jupe noire, un haut gris à fleurs, et coiffe mes cheveux en un chignon sage. J’ai l’air d’une dame, ainsi vêtue.
D’une drôle de dame, je suppose.
Je rejoins Damien, nous signons le registre, et nous sortons. Les rues sont encore humide de pluie, bien qu’il fasse soleil à présent. L’air sent bon l’herbe fraîche, et les arbres commencent à avoir des feuilles.
- Je n’aime pas les arbres sans feuilles, Diane. Ils me donnent le cafard, et je ne sais même pas pourquoi.
Mais nous n’allons pas nous promener au milieu des arbres, mais dans les rues commerçantes de la ville. Nous flânons, regardant les étalages, comparant les prix. Nous nous décidons pour carte postale humoristique, traînons un moment dans la librairie avant de porter notre choix sur un livre de décoration, allons ensuite acheter un foulard de soie dans un magasin de commerce équitable.
- Il nous reste quinze Euros.
- On devrait essayer de trouver Célestin, el les lui refiler, pour Hermann.
- Les autres ne seraient pas contents. Ils ont donné pour…
- Je sais. N’empêche…
Nous finissons par décider de les dépenser dans un bracelet à breloques. Notre cocuriste recevra un beau cadeau de sortie. Un très beau cadeau.


243. Chapitre 45.3
(par lambertine, ajouté le 02/08/00 23:10)


Nous nous installons ensuite à une table en terrasse, sur la Grand Place. De loin, je fais un signe de la main à Célestin et « ses femmes », sa maman et Dolores. Damien grimace.
- Encore ! Toi et ce garçon ! Et sa famille ! Je me demande parfois comment elle peut encore le supporter, sa mère, après tout ce qu’il lui a fait subir. Et comment toi, tu peux le supporter aussi.
- Il est gentil… fais-je, naïvement.
- Oui. Je sais. Il est gentil. Mais qu’est-ce qu’il peut réagir bêtement, parfois, face à l’autorité. Et… Bon sang, il était d’une humeur de chien, tout à l’heure. A la place de sa mère , je crois que je l’aurais giflé. Pourquoi est-ce qu’elle lui passe tout, comme ça ? Ce n’est pas un bon service à lui rendre. Un peu d’autorité ne fait pas de tort, à l’occasion.
Je ne lui répond pas « comme celle de ton père ? », même si je le pense très fort. Parce que je sais que Damien aime son père, et que celui-ci a cru agir pour le bien de son enfant, comme bien des parents qui exigent « toujours plus » et n’obtiennent finalement pas grand-chose. Je me contente d’un « il en a eu plus que sa part ».
- Célestin ? Tu veux rire ? Il donne plutôt l’impression d’un enfant gâté. En tout cas, il ne parle jamais de problèmes qu’il aurait pu avoir avec ses parents. Il dit du bien de sa mère, c’est tout.
- Ca ne m’étonne pas.
Ca ne m’étonne pas, et je n’ai rien à ajouter. Les affaires de Célestin ne sont pas les miennes, et je trouve que j’en ai déjà trop dit, du peu que je sais.
- Parlons d’autre choses, veux-tu ?
Comme le stage que le Centre lui a programmé dans un lycée local, et qu’il n’envisage pas sans appréhension. Ce que je peux comprendre : se retrouver devant une salle de classe remplie d’ados inconnus qui pour la plupart se contrefichent de Verlaine ou de Victor Hugo n’est déjà pas facile pour un étudiant normal. Alors, pour le résident d’un centre de désintox…
- Ils ne sont pas censés savoir d’où je viens. N’empêche… Nous sommes dans une petite ville où tout le monde se connaît. Les élèves ne mettront pas trois jours avant d’être au courant. Je me demande comment j’aurais réagi, devant un prof toxicomane. J’aurais chahuté, j’imagine.
- Sauf s’il avait été un excellent professeur. Sois un excellent professeur, et ils oublieront le reste. Tu veux enseigner, oui ou non ?
- Oui, mais…
- Alors fonce.
De quel droit est-ce que je lui donne des conseils ? Je suis incapable d’affronter une classe. J’y préfère cent fois un tribunal. Les gamins me terrifient. Mais il n’est pas question de moi. Il est question de Damien. Et lui, a l’étoffe d’un bon professeur.
- Mais si j’échoue ? Mon père…
- Tu le fais pour ton père, ou pour toi ? Arrête de te comparer à lui, ou même de vouloir être digne de lui. Tu es différent. Tu es toi. Si tu continues à réagir en fonction de lui, tu n’arriveras jamais à donner tout ce dont tu es capable. Il te bloque. Il faut que tu l’oublies. Pas dans la vie, mais quand tu seras devant tes élèves. Sois toi-même. Sois toi-même, s’il te plaît, et pas un succédané de lui.
Je ne sais pas s’il m’écoute. Je ne sais pas s’il m’entend. Je voudrais bien l’aider, mais je ne peux pas grand-chose pour rendre confiance à un garçon qui, depuis l’enfance, est persuadé de ne pas être « assez ». Ni assez bien. Ni assez bon. Ni à l’école. Ni en sport. Ni dans la vie. Parce qu’on l’en a persuadé. Pour son bien.

Je ne tarde pas à apprendre par Murielle pourquoi Célestin était « d’une humeur de chien » en début d’après-midi. Ou plutôt, Murielle ne m’apprend rien du tout.
- Il était tracassé à cause de ce cadeau. Et triste. Il aime bien ce vieil homme, Hermann. Et il n’avait pas assez d’argent pour lui acheter ce qu’il désirait.
Ca, ce n’est pas étonnant. D’autant plus que Célestin aime les belles choses.
- Heureusement que j’étais là pour le modérer, ajoute-t-elle.
- Le modérer ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Il ne voulait pas que le cadeau d’Hermann fasse « minable », à côté de celui de l’autre dame. Alors, il a mis de sa poche pour pouvoir lui offrir quelque chose de beau. Il n’aurait peut-être pas dû, mais c’est son argent… Et depuis, il a retrouvé le sourire.
Plus que le sourire. Il rit aux éclats, en jouant au ballon avec Dolorès dans l’herbe humide du jardin, au milieu des pétales roses semées par le cerisier du Japon.


244. Chapitre 45.4
(par lambertine, ajouté le 07/08/00 00:32)