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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 180: Chapitre 36.2
(par lambertine, ajouté le 07/04/00 21:00)


- Il a fait de moi ce que je suis devenu.
Il réprime un sanglot avec difficulté. Blanc comme un linge, il vacille, s’appuie sur le plan de travail, prend son visage entre ses mains.
- Je ne veux pas parler de ça, Diane. Je ne veux pas parler de ça.
Je lui amène un tabouret, sur lequel il se laisse lourdement tomber. « Le gaz », murmure-t-il. Trop inquiète pour mon jeune ami, j’avais complètement oublié l’omelette.
- Tu veux que j’appelle quelqu’un ?
Il secoue violement la tête, et répète à nouveau, très faiblement : « Je ne veux pas parler de ça ». Il s’agrippe à moi, un moment, et je ne sais que faire. Je me sens coupable, sans savoir vraiment de quoi. Quelques paroles anodines…
- C’est rien, tente-t-il enfin de se reprendre. Ca va passer. C’est pas grave. C’est pas ta faute.
Ce n’est peut-être pas ma faute, mais c’est grave. Je le vois bien. Je le sens bien. Même si Célestin essaie de me rassurer par un pauvre sourire triste.
- C’est loin, tout ça. Si loin… J’avais dix ans. Et on a une omelette à finir. Tu peux allumer le four, s’il te plaît ?
Je m’exécute. Je lui propose un verre d’eau, qu’il refuse.
- Je n’aime pas l’eau qui ne pique pas. Mais ne t’en fais pas pour moi. Ca va mieux, déjà. Ce n’était qu’un souvenir. Ils ne peuvent plus rien, les souvenirs.
Ils peuvent encore beaucoup, hélas. Je ne le sais que trop bien. Ils peuvent bien du mal. Il me suffit de regarder Célestin pour m’en convaincre. Mais je ne le contrarie pas. Je le laisse se lever, rallumer le gaz, battre les œufs, les ajouter à sa préparation.
- Maman s’est disputée avec André, très fort. Je n’étais pas vraiment conscient, ni de ce qui s’était passé, ni de ce qui se passait. Elle m’a serré dans ses bras, et m’a dit que ce n’était pas de ma faute. Que rien n’était de ma faute. Et elle m’a emmené. Elle est tombée malade peu de temps après. Gravement, très gravement malade. Elle est restée deux mois en quarantaine, et encore deux mois à l’hôpital. J’allais la voir tous les jours, même si je ne pouvais pas l’approcher. Parfois, j’avais peur de rentrer à la maison, alors j’allais dormir dans la chaufferie, ou dans la chapelle. Je ne me suis jamais fait prendre.
J’hésite à le questionner. Je ne tiens pas à déclencher une nouvelle crise. Il remarque mon embarras, me rassure à nouveau. Il ne veut pas m’ « embêter avec ses histoires ».
- Tu ne m’embêtes pas.
- Ne me demande pas de tout dire.
- Je ne te demande rien, Célestin. Tu parles si tu veux. Je te comprends, tu sais. Moi non plus, je n’aime pas dévoiler certaines choses de mon passé. Elles font trop mal. Alors j’essaie de les oublier. Mais je n’y parviens pas. Elles sont toujours là, dans un coin de mon âme.
- Je ne sais pas si j’en ai encore une, d’âme. J’ai tout fait pour la détruire, pour qu’elle n’existe plus, ni moi non plus. Mais c’est venu plus tard, quand Maman a été guérie. Quand elle était malade, je devais être fort pour elle. Etre sage.
- Qui s’occupait de toi ? Ton papa ?
- Papa ne s’est jamais occupé de moi. Je le faisais tout seul. Je faisais le ménage, la cuisine, je lessivais mes vêtements, je payais les factures. Je n’avais pas le choix.
- Tu veux dire… tu veux dire que tu es resté tout seul, chez toi, pendant quatre mois ?
Il acquiesce, en détachant la tortilla des bords de la poêle.
- Mais ta sœur ? Ta famille ?
- Ma sœur vivait sa vie. Les autres… On avait trop honte pour demander de l’aide.
- Quelqu’un a bien dû se rendre compte de quelque chose. L’école, les voisins…
- On était nouveaux, dans le quartier. Et j’avais de bonnes notes, à l’école. J’étais même premier de classe. Pourquoi est-ce qu’ils se seraient inquiétés pour moi ? Tu veux bien ouvrir le four, s’il te plaît ?
Il soulève la lourde poêle de fonte, et la glisse dans le four, pour terminer la cuisson d’une omelette trop grande pour être retournée sans casse. Je l’entends crier, puis jurer un bon coup.


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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.