Chapitre 22:
Chapitre 7
(par
lambertine, ajouté le 07/08/09 17:47)
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Je suis assise dans un autocar à côté de Delphine.Elle ne pipe mot, ce qui m’arrange. Elle écoute, comme tous les passagers de sa génération, et quelques autres de la mienne, de la musique sur son lecteur MP3. Cette invention est une bénédiction pour les introvertis de notre espèce, leur épargnant la lourde tâche de tenir une conversation. Moi, je contemple le paysage qui défile. Indéniablement beau.Très beau. Boisé. Les viaducs jetés par-dessus les précipices ne l’abîment pas, mais lui ajoutent une touche bienvenue de modernisme incongru. Le temps passe vite. La route n’est pas longue, vers notre destination. Le groupe « loisirs » nous a préparé, comme activité du week-end, ou plutôt du Mardi Gras, la visite guidée d’une ancienne mine de charbon. Intéressant, en perspective. Première étape : enfiler une veste de mineur par dessus notre manteau d’hiver. J’en trouve une, miracle, assez large pour moi . Je n’ai aucun mal non plus à me procurer un casque adapté à ma queue de cheval. Deuxième étape : nous entasser dans l’ascenseur qu’empruntaient autrefois les travailleurs du charbon. Troisième étape : écouter attentivement les explications nostalgiques d’un mineur retraité au savoureux accent flamand. Nous le suivons à travers les sombres boyaux, projetés dans la vie rude et périlleuse des ouvriers. Stefano, bouleversé, se met à sanglotter, appuyé à un wagonnet. Celestin vient lui parler, doucement, lui entoure les épaules de son bras. Je m’éloigne. Les larmes du garçon ne me regardent pas. Julie, si. Elle est éducatrice, responsable de notre tenue et de notre respect du règlement. Elle interpelle les jeunes gens d’un ton sec. Transgression. Il est interdit de consoler un ami affligé autrement que par des mots. « Bullshit » marmonne Célestin, fusillant du regard la jolie Julie. « Rien à cirer d’un règlement pareil ». Honoré fronce les sourcils. Moi, je ris sous cape, tout en me demandant ce qui a pu toucher à ce point le jeune métallo. Je l’apprends au retour. Les deux gamins, assis derrière moi, discutent sans pudeur, évoquant leurs grand-pères respectifs dont les familles, 70 ans plus tôt, avaient fui, laquelle l’Italie, laquelle l’Espagne, le fascisme et la dictature. De leurs grand-pères qui s’étaient retrouvés ouvriers mineurs sous la terre du Nord et d’une liberté trop précaire. La guerre, la Résistance, le communisme et la Victoire. Un monde petit-bourgeois. Le mariage. Le militantisme. Les enfants. Qui la fortune. Qui la misère. Qui la ruine. Et eux, au bout du voyage, gamins des rues à l’orgueil intact, n’ayant pour aventure que les paradis artificiels. - Je m’en vais demain. Stefano a pris sa décision. Une décision mûrie, réfléchie. Aucun mot de son copain ne peut le convaincre de rester. - Je ne veux plus du shit, ni de la coke, ni d’aucune de ces salopperies. Mais je ne resterai pas un jour de plus dans ce Centre. J’irai ailleurs. J’arrêterai autrement. Je ne sais pas comment, mais j’y arriverai. Viens avec moi. - Je ne peux pas. - Si, tu peux ! Au Centre, ils te briseront. Pire, ils te changeront. Ils feront de toi un petit-bourgeois égoïste et conformiste. Abstinent peut-être, mais sans âme. - J’ai besoin d’arrêter, Stefano. Pour Maman. Pour la petite. Pour moi. Je suis fatigué. Trop fatigué pour continuer à vivre dans la marge... J’ai besoin d’arrêter. Pour mes enfants. Pour Noé. Pour moi. Je suis fatiguée, moi aussi. - ... Trop fatigué pour continuer à vivre tout court, je crois. Mais je le dois. Pour Maman. Pour la petite. Surtout pour la petite. Alors je dois rester. Je n’ai plus la force d’aller ailleurs. - Arrête ! Je ne te forcerai pas. Mais tu dois vivre. Tu dois vivre, tu entends, et pas seulement pour la petite. Pour toi. Parce que tu en vaux sacrément la peine. Mais ne change pas, Célestin. Ne deviens pas un de ces bourges à la con. Garde ton âme. Reste toi. Oui, gamin, reste toi !
Stefano s’en va dès le lendemain. Au petit matin, sans esclandre. Discret, comme son court séjour au Centre. A mon grand étonnement, il vient m’embrasser. - Tu es une chic fille, Diane. Une meuf qui en a. Reste toi. Reste toi, moi aussi ! Je promets. Que puis-je faire d’autre ? - Prends garde à toi, Stefano. - T’inquiète. Ca ira. Bien. Mieux qu’ici. Il hésite. Comme s’il voulait me demander un service. Une faveur. Il se lance. - Veille sur mon pote, si tu veux bien. Il a besoin qu’on l’aide. Il tiendra pas tout seul. - Je sais. J’essaierai, mon garçon. J’essaierai. Je te le promets. Il prend sa valise, rejoint sa mère derrière la porte. S’en va. Pour toujours. Sébastien le regarde avec avidité, envie. Lui aussi voudrait. S’en aller. Fuir cet endroit. Rejoindre la vraie vie. Célestin a retrouvé son Solitaire. La neige fond. Le temps se réchauffe. La pelouse devient marécage. - J’aimerais que les arbres aient des feuilles, fait Damien derrière moi. Je n’aime pas les arbres sans feuilles. Nous nous appuyons à la balustrade, et contemplons le jardin inférieur, celui où personne ne va jamais.
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