On
raconte çà et là qu'Eluréd était parvenu à rompre les cordes qui
le destinaient à mourir de faim ou à nourrir les bêtes sauvages
qui avaient envahi les profondes forêts de Doriath
Il bénéficiait, par son statut de Demi-Elfe, de la résistance
des Elfes et de l'obstination des Hommes, et il n'était pas du
tout disposé à accepter le déroulement des événements. Il maudit,
en se massant ses poignets meurtris, la cruauté des fils de Fëanor
et de leur suite. Les serviteurs de Celegorm s'étaient même plu
à ne pas attacher les deux frères ensemble. Ainsi Eluréd avait-il
entendu au loin derrière lui les faibles gémissements de son jeune
frère Elurín durant toute la nuit. Il ne savait pas exactement
d'où ils provenaient. Mais, le silence qui pesait depuis le lever
du jour l'inquiétait plus encore. Pourvu qu'Elurín soit toujours
vivant !
Eluréd
prit soin de récupérer les morceaux de corde qui gisaient à terre.
Il veilla également à faire disparaître les traces de son séjour
en ce sombre lieu. Son attention restait constamment en éveil,
et il percevait les murmures de la forêt comme autant de langages
différents. Les bois de Doriath semblaient agités de multiples
conflits, impliquant la moindre créature. Manifestement, l'harmonie
qui régnait aux temps heureux de la reine Melian avait laissé
place à un redoutable bouleversement. Impatient de retrouver son
frère, Eluréd entreprit de découvrir le chemin parcouru par les
serviteurs de Celegorm qui l'avaient emmené plus loin, lorsqu'un
cri jaillit des profondeurs de la forêt.
Eluréd
stoppa nette sa course. La voix était celle de son frère, qui
visiblement était dans une situation difficile. Eluréd fit quelques
pas dans la direction du cri, mais il s'arrêta à la venue d'un
nouveau cri, différent, cette fois : celui d'un animal. Ca ne
sonnait pas comme un cri de loup, mais presque. Juste après il
entendit son frère hurler au secours puis commença à sangloter.
Eluréd comprit qu'il devait être très proche de son frère pour
pouvoir l'entendre pleurer. Eluréd arriva enfin à une clairière
où il vit un chien assit calmement à coté d'une souche grise.
En se rapprochant, Eluréd vit que la souche en question n'était
autre que son frère, recroquevillé sur lui-même et pleurant. Le
chien se lamentait avec lui, et il sembla à Eluréd que des larmes
tombaient également des yeux du chien. Eluréd s'approcha encore
un peu, et posa délicatement sa main sur l'épaule d'Elurín.
« - Mon frère, dit-il, pourquoi pleures-tu ? »
Elurín
releva vivement la tête et un sourire éclaira brièvement son visage,
avant de disparaître sous les larmes.
« - Tu ne te rappelles donc pas, sanglota-t-il, que nos parents
sont morts , et beaucoup de nos amis avec eux ?
- Si, mon frère, je me souviens bien de tout cela. Mais aucune
larme, sauf si elle est adressée au grand Ilúvatar, ne les fera
revenir. Mon cour, bien qu'il souffre de la mort de ces êtres
chers, se réjouit car nous sommes de nouveau ensemble. Allons,
lève-toi, et partons de cette maudite forêt avant que nous y trouvions
un funeste destin. »
Elurín
se redressa, et les deux frères se mirent en route, accompagnés
toujours du chien.
« - Quel est cet animal que j'ai trouvé près de toi ? demanda
Eluréd.
-Il se trouvait déjà dans cette clairière quand j'y suis arrivé
Il pleurait, et gémissait, comme si lui aussi avait perdu un proche.
»
Effectivement,
le chien pleurait la mort d'un des siens. Il était très vieux,
plus vieux qu'aucun animal de son espèce ne l'a jamais été, et
le parent qu'il pleurait se nommait Huan, le compagnon de Luthien.
« - Nous ne pouvons pas garder ce chien avec nous sans lui donner
un nom, dit Eluréd. Que proposes-tu, toi qui l'a rencontré ? »
Elurín
se tourna vers l'animal qui lui lança un regard empli de chagrin.
« Il se nommera Naermellon, car je l'ai trouvé en larmes.
- Bien. Continuons notre chemin, et sortons enfin de ce sombre
labyrinthe ! »
Ils
errèrent encore quelques jours, et soudain ils se rendirent compte
qu'ils étaient revenus à la clairière où Eluréd avait trouvé son
frère. Alors Les deux frères se mirent à pleurer ensemble, et
Naermellon pleura avec eux, car tous trois étaient désespérés
à l'idée de mourir de faim et de fatigue dans cette forêt où leurs
grands-parents s'étaient rencontrés en des temps où Doriath était
protégé par Melian. Elurín implora alors Elbereth de les aider.
Il est dit qu'alors Varda les entendit, qu'elle en fit part à
Manwë qui envoya Thorondor les secourir. Il arriva, alors que
les deux frères avaient diminué leurs pleurs et s'étaient endormis.
Ils les emporta alors, eux et Naermellon, et il les déposa à Ossiriand,
non loin de la rivière Legolin. Là, ils s'éveillèrent à la venue
du Soleil, étonnés d'être venus en cet endroit sans s'en être
rendus compte. Ils marchèrent jusqu'à midi le long de la rivière,
et ils tombèrent bientôt sur un groupe d'Elfe Verts. Ils leur
dirent qui ils étaient et ils furent bien accueillis, car nul
chez les Elfes Verts n'avait oublié qui étaient leurs parents.
Ils restèrent parmi les Elfes Verts pendant sept ans. A ce moment,
Eluréd s'adressa à Edwenadar, comme lui et son frère appelaient
l'Elfe qui les avait trouvés.
« - Comme tu le sais, moi-même et mon frère t'aimons comme notre
père et rien ne nous réjouirais plus que de rester éternellement
en ta compagnie, si seulement notre famille avait été entièrement
détruite. Mais j'ai appris récemment que notre sour est vivante
et réside à l'embouchure du Sirion, Or, mon cour me dit de me
rendre là-bas afin d'oublier un peu notre douleur et de lui faire
oublier un peu de la sienne.
- Tu es libre de faire comme il te plaira, Eluréd, mais je voudrais
connaître l'avis d'Elurín. »
Ils
firent venir Elurín, et lui posèrent la question de savoir s'il
désirait retrouver sa sour ou de rester parmi ceux que Edwenadar
appela sa nouvelle famille. Car à l'évidence Edwenadar aimait
les deux frères comme s'ils étaient ses propres fils, et cela
lui brisait le cour de les voir partir.
« J'aimerais vraiment revoir notre sour, Eluréd, et cela me fait
mal de te quitter en n'ayant pas la certitude que je te reverrais,
mais mon cour penche tout de même vers Ossiriand et Edwenadar.
Je préfère rester.
« - Alors, à bientôt, Elurín, j'espère pouvoir revenir avec notre
sour et finir mes jours ici, où j'ai été recueilli par ce peuple
charmant que sont les Elfes Verts.
- Adieu, Eluréd, car je ne pense pas que l'occasion te sera donnée
de revenir à Lindon. »
Et
ainsi se séparèrent les deux fils de Dior, qui comme il sera raconté
plus tard ne se reverrons que dans les cavernes de Mandos. Eluréd
prit donc le chemin de Taur-im-Duinath. Quand il fut arrivé à
la forêt, il se tourna vers l'Est et le Lindon, puis disparut
sous le couvert des arbres. Il marcha jusqu'à la tombée de la
nuit, puis se chercha un endroit sûr pour dormir. N'en trouvant
pas, il décida de grimper dans un arbre et de dormir sur une branche.
Le lendemain, il s'éveilla avec le chant des oiseaux, et se remit
en route. Il arriva bientôt dans une étrange clairière qui semblait
une caverne faite par les arbres. Il distingua deux arbres au
centre qui étaient penchés l'un vers l'autre, comme pour se chuchotter
quelque chose à l'oreille. Il pénétra dans la "maison"
et posa son paquet près d'un des arbres du centre. Il s'assit
pour faire un pause et s'adossa à l'autre arbre. Ils étaient très
hauts, et avaient peu de branches, seulement deux, qui ressemblaient
à des bras.
Dès
qu'il eut touché le tronc du premier arbre il entendit un voix
étrange lui parler du haut de l'arbre.
« - Hem, houm, que faites vous là, monsieur l'elfe ? »
Eluréd
se releva et regarda autour de lui. Soudain il leva la tête et
aperçut un visage qui le regardait. C'était l'arbre contre lequel
il avait déposé ses bagages qui s'était retourné et qui le regardait
de ses grands yeux profonds.
« - Houm, et bien ? Vous êtes bien comme ça, vous : vous entrez
chez les gens et vous vous intallez contre eux, sans même dire
bonjour ?
- Qui êtes-vous ? demanda Eluréd.
- Hou, hm, ne soyez pas si hâtif, s'il vous plait. Les présentations
sont nécessaires, bien sûr, mais commencez un peu, plutôt. Il
n'est pas bon de précipiter les choses. Allons, houm, dites nous
un peu qui vous êtes.
- Je suis un Elfe, nommé Eluréd, fils de Dior, et je me rends
aux bouches du Sirion, pour retrouver ma sour Elwing.
- Houm, hem, fils de Dior, dites vous, hein ? Dior. Dior Aranel,
le fils de Beren Erchamion et de Luthien Tinuviel, ah, houm, c'est
interessant, ça, le fils de Dior Eluchil l'héritier du roi Thingol
qui vient me rendre visite ici à Taur-im-Duinath. Hem, alors je
pense que je peux vous faire confiance, si toutefois vous me dites
bien la vérité. Je puis vous dire que les Elfes me nomment Fladrif,
et voici ma femme, dont je tairais le nom. Pourquoi dites-vous
que vous allez aux bouches du Sirion pour voir votre sour ? N'est-elle
pas à Menegroth, avec vous ?
- Non, il n'y a plus de Menegroth. Doriath n'est plus.
- Comment ? Houm, hem, ce que vous dites est très inquiétant.
Comment cela est-il arrivé, et quand ? »
Eluréd
lui conta son histoire. Fladrif resta silencieux un long moment,
puis lui dit :
« - Hem, si je puis vous aider de quelque façon, j'en serais ravi,
mais cela doit rester dans mes limites. Je dois bientôt partir
de Taur-im-Duinath pour me rendre auprès d'un de mes proches,
nommé Fangorn par les Elfes, plus loin vers l'Est.
- Tout ce que je demande est de parvenir sans encombre à l'ouest
de la foret, près de mon but.
- Hou, hem, bien, bien, je pourrais vous y conduire, bien sur,
mais il vous faudra être aussi rapide que moi, cette fois ! Car
j'ai beau aimer prendre mon temps, je marche vite, et fais de
grands pas.
- Bien. Quand pouvons nous partir ?
- Houm, et bien, dès que j'en aurais discuté avec ma femme. Je
dois lui expliquer ce que vous m'avez dit, et ensuite nous prendrons
une décision. Ma femme n'a jamais désiré apprendre la langue des
Elfes, donc cela risque de prendre un peu de temps. Attendez là,
s'il vous plait. »
Il
resta là pendant trois semaines, à passer le temps et attendre
l'étrange créature. Quand Fladrif revint, il le questionna sans
attendre :
« - Cela fait bien longtemps maintenant que je vous attends, Fladrif,
et je serais sûrement déjà auprès de ma sour maintenant si j'étais
parti tout seul.
- Houm, hom, ne soyez pas si hâtif, enfin ! je vais vous accompagner,
mais il faudra partir vite, et je ne pourrais vous guider qu'un
bout du chemin. Ensuite vous devrez vous débrouiller.
- Pendant que j'y pense, je ne sais toujours pas ce que vous êtes,
Fladrif.
-Un Ent, Eluréd, un Ent. Un gardien des arbres. »
Il
partirent rapidement, et peu de temps après Eluréd commença à
ne plus pouvoir suivre. Il demanda à Fladrif de faire une pause.
Puis ils continuèrent, mais Fladrif était trop rapide. Ils allèrent
donc lentement, si bien qu'au bout de deux jours Fladrif dut quitter
Eluréd plutôt que prévu.
« - Houm, je suis désolé, mon cher Eluréd, mais vous m'avez retardé
et je dois maintenant absolument partir. Faites attention, car
la forêt n'est pas aussi sure qu'elle en a l'air ! Ne vous arrêtez
pas souvent, et choisissez vos lieux de repos avec soin ! Au revoir
! »
Eluréd
se retrouva ainsi seul et sans guide dans cette grande forêt,
comme sept ans auparavant il était perdu à Doriath. Il marcha
autant qu'il put, puis se coucha près d'un arbre qui semblait
tout jeune, et qui plongeait ses racines dans une petite mare
d'eau de pluie. Il s'endormit, et ne se réveilla que longtemps
après, il ne savait exactement combien de temps mais il lui semblait
avoir dormi des années. C'était l'effet de l'arbre, qui plongeait
dans un long sommeil quiconque le touchait. Eluréd avait été extirpé
de son sommeil par un oiseau qui, voulant construire son nid sur
la tête de l'Elfe, avait commencé à lui picoter la tête. Eluréd
se remit en route et arriva quelques jours après à la lisière
de la forêt. Il rencontra une troupe d'elfes, qui en fait étaient
une partie des troupes de Maedhros. Il les suivit jusqu'à la ville
d'Elwing, mais quand il vit que ses compagnons de voyage attaquaient
les rescapés de Doriath et de Gondolin, il se rebella avec quelques
autres et défendit chèrement sa sour, sans qu'elle même ne s'en
rende compte. Et il mourut de la main de Maedhros, qui avait retrouvé
sans le savoir celui qu'il avait herché à Doriath.
Pendant
ce temps, en Ossiriand, Quelques Elfes de la "famille"
d'Elurín se rendirent au nord, et Elurín les accompagnait. Il
se battit bravement mais tomba finalement sous les coups, ainsi
que Naermellon, qui ne l'avait plus quitté depuis leur rencontre
à Doriath.
Ainsi
finirent les fils de Dior, bravement, en se battant pour les leurs,
et ils purent se revoir aux Cavernes de Mandos, car on les considérait
à présent comme des Elfes à part entière.
© Eric
Garet
(alias Elu Thingol)
Mai 2000.
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