VII –
Genèse d'un chapitre : Bilbo et Gollum (2)
1) La
version primitive d'Énigmes dans l'Obscurité (1937 : Bilbo le
Hobbit I)
Nous avons vu que la chapitre V
de Bilbo le Hobbit original a dû faire place, suite à
un exercice de ‘ré-écriture’, à une seconde et différente version
qui est finalement devenue la version définitive.
Les textes que nous venons de présenter et de résumer, qui étaient,
tous ou dans leur majorité, connus de Tolkien, ont bien dû l'inspirer
le professeur dès sa rédaction première de Énigmes dans l'Obscurité.
Cette première version ne nous est pas accessible, malheureusement,
mis à part l’extrait publié dans la note pré-citée de Letters,
quelques textes des volumes de History of Middle Earth
(HoME) et les passages cités par Douglas A. Anderson
dans The Annotated Hobbit [30]. Mais ce sera bien suffisant.
Dans HoME VI [31] nous découvrons
une version primitive du début du Seigneur des Anneaux
(= SdA); il s’agit d'une conversation entre Gandalf et
Bingo qui deviendra, en fin de compte, celle entre Gandalf et
Frodo dans L’Ombre du Passé, second chapitre du premier
livre du SdA. Gandalf décrit à Frodo le personnage complexe
de Gollum, son origine, l’influence qu'il subit de la part de
l’Anneau et, sentiment qui n’apparaît pas dans la version finale,
son désir de s’en séparer en le donnant à une autre personne
[VI, p.79-80] :
« Bien
entendu, c’est une longue mais misérable vie que l’Anneau procure,
une vie plutôt étriquée qu'une croissance continue - de celle
qui s'amenuise et s'amenuise encore. Affreusement fatigante,
Bingo, pour tout dire, qui finit par devenir une torture. Il
avait même décidé de s'en débarrasser. Mais il était trop plein
de malveillance. Si vous voulez savoir, je crois qu'il avait
envisagé un plan mais qu'il n’avait plus le courage de l’exécuter.
Il n’y avait rien de nouveau à découvrir ; rien que les ténèbres,
rien à faire que de manger froid et se souvenir avec regrets.
Il voulait s’en aller et laisser ces montagnes, sentir le plein
air quand bien même cela l’eût-il tué - et il pensait que ce
serait probablement le cas. Mais cela aurait signifié laisser
l’Anneau. Et ce n’est pas chose facile à faire. Plus on possède
un [anneau] depuis longtemps et plus il est difficile [de s’en
séparer]. Et la difficulté était particulièrement importante
pour Gollum, puisqu’il possédait l’Anneau depuis des siècles ;
celui-ci le blessait et il détestait ça, et il voulait, alors
qu’il ne pouvait plus supporter de le garder, le transmettre
à quelqu’un d’autre pour qui l’Anneau deviendrait un fardeau
[…] C’est en fait la meilleure manière de se débarrasser de
son pouvoir. »
Avant de donner naissance à L’Ombre
du Passé, ce texte a été retravaillé pour devenir II
: Histoire Antique. Gandalf de préciser alors [VI, p.262]
:
« J’imagine
qu’il [Gollum] utilisait le Jeu d’Énigmes (auquel même Gollum
osait à peine tricher, tant ce jeu est sacré et remonte à la
plus haute antiquité) comme une sorte de pile ou face pour décider
à sa place. »
Bien sûr, cette description donnée
par Gandalf est une relecture de la part de Tolkien de la première
version d’Énigmes dans l'Obscurité destinée à établir
une succession logique aux événements qui sont censés commencer
dans Bilbo le Hobbit et se poursuivre dans le Seigneur
des Anneaux. Nous sommes en juillet 1947 et Tolkien reconnaît,
dans une lettre destinée à Stanley Unwin, son éditeur, qu’il
exécute une véritable gymnastique pour créer ce lien entre les
deux œuvres (L109 [1, p.121]) :
Rayner
[fils d’Unwin, premier lecteur de Tolkien depuis
Bilbo le Hobbit, qui avait envoyé à Tolkien des commentaires
suite à la lecture des premiers chapitres du SdA] a,
bien évidemment, mis en évidence une faiblesse (inévitable)
: le lien [entre Bilbo et
le SdA]. Je suis heureux qu’il trouve que ce lien a dans
l’ensemble été convenablement justifié. C’est ce qui pouvait
être espéré de mieux. J’ai fait du mieux que j’ai pu, puisque
je devais conserver les hobbits (que j’aime), et je dois encore
conserver une trace de Bilbo par égard pour le bon vieux temps.
Mais je ne me sens pas inquiet par la découverte que l’anneau
était plus important qu’il ne le paraissait; c’est juste la
[meilleure] solution parmi toutes les solutions de facilité.
De même ce ne sont pas les actions de Bilbo, je pense, qui réclament
des explications. La faiblesse, c’est Gollum, et son geste lorsqu’il
offre l’anneau en tant que cadeau.
[…]
Un moyen approprié de contourner la difficulté serait de légèrement
remodeler l’histoire primitive au niveau du chapitre V. Ce n’est
pas une idée réaliste […]
Et de rajouter en post scriptum
[1, p.123] :
Concernant
la révision et la correction de Bilbo le Hobbit. Toute modification
de quelque manière radicale que ce soit est, bien entendu, impossible,
et inutile.
L’envoi de cette lettre ayant été
retardé, Tolkien l’enverra avec une autre destinée au même Stanley
Unwin, le 21 septembre 1947 (L111 [1, p.124] ):
Avec
elle [L109] je renvoie les commentaires de Rayner ; également
quelques notes sur Bilbo le Hobbit; et (pour votre éventuel
amusement et celui de Rayner) un exemple de ré-écriture du Chapitre
V de cette œuvre qui simplifierait, bien que sans nécessairement
l’améliorer, ma tâche actuelle.
Nous avons là la preuve que la
notion de prix matériel (l’Anneau) donné au visiteur (Bilbo)
par l’hôte (Gollum) s’il gagnait le concours d’énigmes était
une notion de base que Tolkien a longtemps voulu conserver et
utiliser. Cette première version du Hobbit, Christopher
Tolkien nous en donne un extrait pour commenter le texte que
nous venons de rencontrer [VI, p.86] (je la complète avec, entre
crochets [1, 442] et, entre doubles crochets, The Annotated
Hobbit) :
Il
est important de comprendre que lorsque mon père écrit cela,
il travaillait à partir des contraintes de l’histoire telle
qu’elle était à l'origine racontée dans Bilbo
Le Hobbit. Lorsque Bilbo le Hobbit parut pour la première
fois, et jusqu’en 1951, l’histoire montrait Gollum, rencontrant
Bilbo au bord d’un lac souterrain, qui proposait le jeu d’énigmes
sous les conditions suivantes :
«
Ssi le trésor demande, et que ça ne répond pas, nous le mangeons,
mon trésor. Si ça nous demande, et que nous ne répondons pas,
nous donnons un cadeau, gollum! »
Une
fois que Bilbo eut gagné le concours, (…)
[[Mais
assez bizarrement, il n’y avait pas lieu pour lui de s’inquiéter.
Car s’il y avait bien une chose que Gollum avait apprise il
y a très très longtemps, c’était à ne jamais, au grand jamais
tricher au jeu des énigmes, qui est sacré et remonte à la plus
haute antiquité. Et puis, il y avait aussi l’épée. Tout ce qu’il
fit fut s’asseoir et se mettre à murmurer.
"Eh bien, et mon cadeau ?" demanda Bilbo, non pas
qu’il s’en souciât beaucoup, mais tout de même, il sentait qu'il
l’avait gagné sans tellement tricher, compte tenu de circonstances
particulièrement difficiles.
"Est-ce
qu’on doit lui donner la chose, mon trésssor ? Oh oui, il le
faut! On doit aller le chercher, mon trésor, et lui donner le
cadeau qu’on a promis." ]]
(…)
Gollum tint sa promesse, revint, dans son bateau, à son île
au milieu du lac pour trouver son trésor, l’anneau qui devait
être la récompense de Bilbo. Il ne put le trouver, puisque Bilbo
l’avait dans sa poche, et, revenant vers Bilbo, lui demanda
pardon à de nombreuses reprises:
Il
n’arrêtait pas de dire : « Nous sssommes désolés ; nous
ne voulions pas tricher, nous voulions le donner notre sseul
cadeau, ss’il gagnait le tournoi. »
[Il
proposa même d’attraper pour Bilbo un bon gros poisson juteux
à manger en guise de consolation]
« Ce
n’est pas grave » dit [Bilbo]. « L’anneau aurait été
à moi maintenant, si vous l’aviez trouvé ; donc vous l’auriez
perdu de toutes façons. Aussi vous laisserai-je à une condition. »
« Oui, laquelle est-cce? Qu’est-ce que cela désire que
nous fasssions, mon trésor ? » « Aidez -moi à sortir
de ces lieux », dit Bilbo.’
Et
Gollum de faire ainsi.
2)
La seconde version d'Énigmes dans l'Obscurité (1947 : Bilbo le
Hobbit II)
Il s'agit de l’‘exemple de ré-écriture’
proposé en septembre 1947 mais auquel les éditeurs n'avait pas
donné suite jusqu'en …août 1950. Tolkien a alors la (désagréable)
surprise de découvrir que cette version alternative est celle
qui a été choisie pour l'édition revue et corrigée (L128
[1, p.141]):
Bilbo
le Hobbit : je retourne ci-joint les épreuves. Elles ne réclamaient
pas de grandes corrections, mais nécessitaient une grande attention.
L'objet m’a grandement surpris. Cela fait longtemps maintenant
que j’envoyai une proposition de modification du Chapitre V,
et suggérai le léger remaniement du premier Bilbo
le Hobbit. J’étais alors encore occupé à essayer de mettre
en place la suite, tâche qui aurait été plus simple avec la
modification, évitant par ailleurs la plus grande partie d’un
chapitre dans ce déjà trop long travail [32].
Pourtant, je n’en ai jamais plus entendu parler depuis lors
; et je supposai que la modification du livre original avait
été rejetée. La suite actuellement dépend de la première version
; et si l'édition révisée est vraiment publiée, il devra s’ensuivre
un considérable travail de ré-écriture de la suite.
Je
dois dire que j’aurais aimé avoir été prévenu que (…) ces changements
pouvaient être faits avant qu’ils ne me surprennent dans les
pages des épreuves. Toutefois, j’ai maintenant décidé d'accepter
le changement et ses conséquences. La chose est désormais assez
vielle pour que je puisse prendre une décision plutôt impartiale,
et il me semble que la version révisée est meilleure, dans son
mobile et sa narration - et assurément elle rendrait la suite
(si jamais elle est publiée) bien plus naturelle.
Je
ne voulais pas que la version [alternative] proposée soit publiée
; mais ça semble s'être plutôt bien arrangé.
Cette version est donc très importante pour
le personnage ‘canonique’ de Gollum et les fondements de l’action
du Seigneur des Anneaux en général. Elle n’en est pas moins
intéressante pour nous, car si elle abandonne un point caractérisant
les joutes par énigmes mythologiques (le prix matériel), elle
en introduit un autre !
Le prix matériel (l’Anneau)
est définitivement remplacé par le prix ‘intellectuel’
(la connaissance du chemin menant à la sortie). Ce lot de ‘consolation’
de la première version devient la seule récompense que propose
Gollum à Bilbo s’il gagne le concours d’énigmes.
La grande différence vient du comportement de Gollum après sa
défaite : alors que dans la version primitive il reconnaît sa
défaite et mène Bilbo vers la sortie sans problème; dans la
version définitive, Gollum refuse de s’avouer vaincu par plus
astucieux que lui et surtout de voir s’envoler un si bon repas;
il envisage donc sans grande difficulté de tuer Bilbo…en utilisant
l’Anneau. C’est ce qu’écrit Christopher Tolkien dans HoME
VII, p.39 [33] :
Dans
la version définitive d’‘Énigmes
dans l'Obscurité’ de Bilbo le Hobbit, il n’était pas
question que Gollum donne l’Anneau, bien entendu : le prix de
Bilbo s’il gagnait la compétition était de se voir indiquer
le chemin de la sortie, et Gollum ne revint à son île pour prendre
l’Anneau que pour pouvoir attaquer Bilbo en étant invisible.
Tolkien, dans son désir de créer
un monde cohérent, eut l’idée géniale d’un univers accessible
grâce à des sources multiples dont les contradictions trouvaient
leur explication dans le fait qu’elles étaient originaires de
rédacteurs différents, traduisant donc des points de vue différents,
chargés de subjectivité mais également plus ou moins honnêtes.
Grâce à cet artifice, la version primitive de Bilbo le Hobbit
n’est pas devenue obsolète : l’édition de 1937 correspondait
à la version de Bilbo, un Bilbo corrompu par l’Anneau, alors
que celle de 1951 rétablissait la vérité à partir des aveux
de Bilbo, un Bilbo repentant (cf. le Conseil d’Elrond). C’est
ainsi que Tolkien présente la modification radicale dans
la préface à l’édition révisée de Bilbo le Hobbit en
1951 [34]:
Dans
cette ré-édition, plusieurs erreurs mineures, pour la plupart
relevées par des lecteurs, ont été corrigées. Par exemple, le
texte des pages 32 et 62 correspond désormais exactement aux
runes de la carte de Thror. Plus important est le cas du cinquième
chapitre. La véritable histoire de la fin du Jeu d’Énigmes,
comme elle fut en fin de compte révélée (sous la pression) par
Bilbo à Gandalf, s’y trouve présentée d’après le Livre Rouge,
à la place de la version que Bilbo donna tout d’abord à ses
amis et qu’il fixa en fait par écrit dans son journal. Cette
entorse à la vérité de la part d’un hobbit des plus honnêtes
fut un avertissement de grande importance. Toutefois, ceci
ne concerne pas le présent récit, et ceux qui, par cette édition,
découvrent pour la première fois la tradition des hobbits n’ont
pas besoin de s’en soucier. Son exposition se trouve dans l’histoire
de l’Anneau telle qu’elle fut fixée dans les chroniques du Livre
Rouge de la Marche de l’Ouest, et telle qu’elle est désormais
rapportée dans Le Seigneur des Anneaux. [35]
3) Tableau des énigmes entre Bilbo et Gollum
Voici un tableau
dont le but est à la fois de présenter les énigmes posées dans
Énigmes dans l’Obscurité ainsi que les réponses
(dans leur version originale et dans la version française de
Francis Ledoux) mais aussi de distinguer le personnage qui est
testé. Ainsi rB4 correspond à la réponse de Bilbo à la
quatrième énigme que lui pose Gollum (celle du poisson), laquelle
est la septième à avoir été résolue (R7).
| E1 |
What
has roots as nobody sees,
Is taller than trees,
Up, up it goes,
And yet never grows? |
Qu’est-ce
qui a des racines que personne ne voit,
Qui est plus grand que les arbres,
Qui monte, qui monte,
Et pourtant ne pousse jamais. |
eG1 |
| R1 |
|
Une
montagne, je suppose |
rB1
|
| E2 |
Thirty
white horses on a red hill,
First they champ,
Then they stamp,
Then they stand still. |
Trente
chevaux sur une colline rouge ;
D’abord ils mâchonnent,
Puis ils frappent leur marque,
Ensuite ils restent immobiles. |
eB1
|
| R2 |
Teeth!
teeth! |
Les
dents ! les dents ! |
rG1 |
| E3 |
Voiceless
it cries,
Wingless flutters,
Toothless bites,
Mouthless mutters. |
Sans
voix, il crie ;
Sans ailes, il voltige ;
Sans dents, il mord ;
Sans bouche, il murmure. |
eG2 |
| R3 |
|
Le
vent, le vent, naturellement |
rB2 |
| E4 |
An
eye in a blue face
Saw an eye in a green face.
"That eye is like to this
eye"
Said the first eye,
"But in low place,
Not in high place." |
Un
œil dans un visage bleu
Vit un œil dans un visage vert.
« Cet œil-là ressemble à cet
œil-ci,
dit le premier œil,
mais en un lieu bas,
non pas en un lieu haut. » |
eB2
|
| R4 |
Sun
on the daisies |
Le
soleil sur les marguerites |
rG2 |
| E5 |
It
cannot be seen, cannot be felt, Cannot be heard, cannot
be smelt.
It lies behind stars and under
hills,
And empty holes it fills.
It comes first and follows after,
Ends life, kills laughter. |
On
ne peut la voir, on ne peut la sentir,
On ne peut l’entendre, on ne peut
la respirer.
Elle s’étend
derrière les étoiles et sous les collines.
Elle remplit les trous vides.
Elle vient d’abord et suit après.
Elle termine la vie, tue le rire. |
eG3 |
| R5 |
|
L’obscurité ! |
rB3
|
| E6 |
A box
without hinges, key, or lid,
Yet golden treasure inside is hid |
Une
boîte sans charnière, sans clef, sans couvercle :
Pourtant à l’intérieur est caché
un trésor doré |
eB3
|
| R6 |
"Eggses!"
he hissed.
"Eggses it
is!" |
« Des
œufs ! siffla-t-il.
Des œufs, que c’est ! » |
rG3 |
| E7 |
A live
without breath,
As cold as death;
Never thirsty, ever drinking,
All in mail never clinking. |
Vivant
sans souffle,
Froid comme la mort,
Jamais assoiffé, toujours buvant,
En cotte de maille, jamais cliquettant. |
eG4 |
| R7 |
"Fish!
Fish!" he cried.
|
Un
poisson ! un poisson ! cria-t-il. C’est un poisson ! |
rB4
|
| E8 |
|
Sans-jambes
repose sur une-jambe, deux-jambes s’assirent sur trois-jambes,
quatre-jambes en eut un peu. |
eB4 |
| R8 |
Fish
on a little table, man at table sitting on a stool, the
cat has the bones. |
Du
poisson sur un guéridon, un homme à côté assis sur un
tabouret, le chat reçoit les arêtes. |
rG4 |
| E9 |
This
thing all things devours:
Birds, beasts, trees, flowers;
Gnaws iron, bites steel;
Grinds hard stones to meal;
Slays king, ruins town,
And beats high mountain down. |
Cette
chose toutes choses dévore :
Oiseaux, bêtes, arbres, fleurs ;
Elle ronge le fer, mord l’acier ;
Réduit les dures pierres en poudre ;
Met à mort les rois, détruit les
villes
Et rabat les hautes montagnes. |
eG5 |
| R9 |
|
|
rB5
|
| E10 |
(a)
What have I got in my pocket?
(b) what it's
got in its nassty little pocketses?
(c)
What have I got in my pocket? |
(a)
Qu’ai-je dans ma poche ?
(b) ce que ç-ça a dans ses s-sales
petites poches ?
(c) Qu’ai-je dans ma poche ? |
eB5 |
| R10 |
(a)
Handses!
(b) Knife!
(c1-2) String, or
nothing! |
(a)
des mains !
(b) un couteau !
(c1-2) une ficelle,
ou rien ! |
rG5
"It must give us three guesseses, my preciouss,
three guesseses."
|
Quelques remarques sur la traduction :
Ledoux a oublié l’adjectif ‘blancs’ caractérisant les chevaux ;
ces chevaux étant l’image des dents, c’est un peu gênant…
Il néglige le pluriel de ‘charnières’ en E6 – ce qui
peut se comprendre puisqu’elles sont absentes de la ‘boite’,
le respecte au début de E9 (‘Oiseaux, bêtes, arbres,
fleurs’, ‘pierres’) mais l’impose à la fin (‘les rois’, ‘les
villes’, ‘les hautes montagnes’) – par souci d’unifier la strophe ?
mais alors c’est au détriment du style de l’original.
Enfin, il néglige la répétition des ‘trois essais’ dans rG5.
Complément pour (R10) :
entre (a) et (b), Gollum envisage les réponses suivantes sans
les présenter à Bilbo :
Des
arêtes, des dents de gobelins, des coquillages humides, un bout
d’aile de chauve-souris, une pierre aiguë pour aiguiser ses
crocs, et autres vilaines choses.
[Bilbo le Hobbit,
p.86]
Remarquons les ‘dents de gobelins’
sur lesquelles nous reviendrons par la suite (cf. IX).
VIII – Mise en parallèle des textes
1) Tableaux comparatifs entre Bilbo le Hobbit et les joutes oratoires
nordiques
-> Cf. le tableau des points
communs entre le dialogue de Bilbo et Gollum et quelques dialogues
mythologiques ou légendaires
Le tableau précédent contient neuf
entrées (les entrées Visiteur/Hôte n’en constituant qu’une seule).
Avec ces seules entrées, on peut comptabiliser les points communs
suivants entre les deux versions d’Énigmes dans l’Obscurité :
| Bilbo
I |
3 |
Dits
de Gylfi |
3 |
Bilbo
II |
| 3 |
Dits de Fjölsvinnr |
3 |
| 3 |
Dits d'Alvíss |
4 |
| 5 |
Dits de
Vafthrúdhnir |
4 |
| 4 |
Énigmes
de Gestumblindi |
6 |
| 3 |
Kalevala
III |
3 |
Ces tableaux parlent d’eux-mêmes
serais-je tenté de dire, tant il me semble en avoir déjà trop
dit. Leur nombre de points de contact – points qui ne se retrouvent
pas pour la majorité dans les autres textes recensés, établit
avec force que les textes nordiques ainsi que le texte de Tolkien
reposent sur un ou deux schémas narratifs communs.
Mais je voudrais tout de même développer plusieurs remarques
ou explications à la lecture de ce tableau comparatif, revenant
sur ces points de contact et apportant des arguments secondaires,
certains plus dignes de crédit que d'autres.
2) Étymologies :
(a) Liens supplémentaires entre
les textes scandinaves :
Gestumblindi est un nom qu’on fait dériver de Gestr-inn-blindi
signifiant "l’Hôte Aveugle" [14.I, p.135].
D’où le nom de Gest l’Aveugle dans le tableau. Il s’agit bien
entendu d’une allusion à l’œil unique d’Ódhinn. Le pseudonyme
est bien choisi puisque Gestumblindi se révèle être Ódhinn!
L’autre pseudonyme d’Ódhinn, Gagnrádhr signifie ‘Celui qui
conseille utilement’; mais dans une thula (liste
mnémotechnique de noms), ce nom est rendu par Gangrádhr qui
signifie à peu près ‘Celui qui connaît le chemin’ [14.I,
p.127] ou encore ‘Vagabond’ [15, p.516], ce qui correspond
très bien à Ódhinn.
Il se trouve que si Gangleri est le pseudonyme pris par Gylfi,
il est également un nom d’Ódhinn pouvant signifier ‘Celui
qui est fatigué de marcher/voyager’ [14.I, p.128].
Svipdagr, dans les Dits de Fjölsvinnr, use aussi d’un pseudonyme :
Vindkaldr signifiant ‘Vent glacé’ ou (plutôt) ‘Glacé
par le vent’ [15, p.506]. On comprend la raison de ce choix
à la fin du poème lorsque Menglöd, sa promise, l’interroge (Fjöl.
46-47 [15, p.515]) :
« D’où
reviens-tu,
D’où
fis-tu voyage,
Comment
t’appellent les gens ?[…] »
« Svipdagr,
je m’appelle,[…]
Je
fus chassé par les chemins battus des vents glacés »
(b) Tolkien rejette l'utilisation
de la pseudonymie ("Je suis M. Bilbo Baggins", Bilbo
le Hobbit, p.80) autant que le motif du personnage qui
se déguise pour ne pas être reconnu. Pourtant, c’est un motif
classique du conte. Il se trouve que cet abandon lui sera des
plus utiles, a posteriori, pour justifier la découverte de l'Anneau
par les sbires du Noir Seigneur au début du Seigneur des
Anneaux :
Quant au
nom, Bilbo le lui [Gollum] avait stupidement dit lui-même; et
après cela, il n'était plus difficile de découvrir son pays,
une fois Gollum sorti.
[Gandalf, SdA, I.2 L'Ombre du Passé, p.74.]
(c) Mais ça ne veut pas dire qu’il
n’ait pas utilisé ces pseudonymes pour les transformer en éléments
narratifs :
Il
poursuivit ainsi son chemin, descendant toujours ; mais
il n'entendait aucun son de quoi que ce fût, hormis de temps
à autre le bruissement d'une chauve-souris passant près de ses
oreilles, ce qui le fit sursauter au début, mais qui devint
trop fréquent par la suite pour qu'il s'en préoccupât. Je ne
sais combien de temps il continua ainsi, détestant avancer,
mais n'osant s'arrêter ; il continua, continua jusqu'à ce que
sa fatigue devînt presque de l'épuisement. Il
avait l'impression d'avoir marché jusqu'au lendemain
et, par-delà le lendemain, jusqu'aux jours suivants.
[Bilbo le Hobbit,
p.77 (Éd. Pocket p.85)]
Autant de termes rappelant Gangrádhr
(= celui qui connaît le chemin/Vagabond ), Gangleri
(= Celui qui est fatigué de marcher/voyager) ou bien
Vindkaldr, le ‘vagabond’ (cf. Fjöl. 3 [15, p.505])
Et puis, n’oublions pas que si Gangrádhr signifie "Celui
qui connaît le chemin", ce nom pourrait tout à fait
être le pseudonyme de Gollum qui est celui qui peut indiquer
à Bilbo le chemin de la sortie!
3) Thème
de la réciprocité
(d) L'importance des Dits de
Vafthrúdhnir apparaît évidente dans ce tableau non seulement
pour la présence de la question ‘impossible’ mais aussi pour
la notion de réciprocité dans le questionnement.
Le parallèle est d’autant plus fort que, dans Bilbo le Hobbit,
Gollum ne propose le concours d’énigmes qu’après avoir posé
une première devinette à Bilbo et constaté sa valeur :
Ça devine
facilement ? Ça doit faire un concours avec nous, mon trésor!
Si le trésor demande et que ça ne répond pas, on le mange, mon
trésor. Si ça nous demande et qu’on ne réponde pas, alors on
fait ce que ça veut, hein ? On lui montre comment sortir, oui
!
[Bilbo le Hobbit,
p.81]
Or, dans les Dits
de Vafthrúdhnir, le géant a la même réaction que Gollum :
il teste d’abord l’arrivant avant d’officialiser la joute (Vaf.
19 [15, p.19]) :
Savant
tu es, hôte,
Viens-t’en
sur le banc du géant,
Et
parlons assis ensemble;
Nous
allons dans la halle
Mettre
notre tête en gage,
Hôte,
sur notre sagesse.
Et cette officialisation s'accompagne
de notion de réciprocité : il n'y a qu'à relever le vocabulaire
de la première personne du pluriel (‘ensemble’, ‘nous’,
‘notre tête’, ‘notre sagesse’). On pourrait dire
qu’à la différence de Bilbo, la réciprocité est non seulement
dans le questionnement (‘notre sagesse’) mais également
dans l'enjeu vital (‘notre tête’). Ce serait oublier
que si Bilbo met sa vie en gage au cours de ce Jeu des Énigmes,
Gollum risque également la sienne : à plusieurs reprises
il est fait mention de l’épée avec laquelle Bilbo tient Gollum
à distance :
–
Qu’est-ce qu’il a dans ses mains ? dit Gollum, les yeux
fixés sur l’épée, qu’il n’aimait pas trop.
–
Une épée, une lame qui vient de Gondolin !
[Bilbo le Hobbit,
p.80]
Sur
quoi, il se mit vivement debout, s’adossa à la paroi la plus
proche et tendit devant lui sa petite épée.(…)
En
tout cas, Gollum ne l’attaqua pas immédiatement. Il voyait l’épée
dans la main de Bilbo.
[Bilbo le Hobbit,
p.87]
(e) Mais il faut reconnaître que
la symétrie n’est pas parfaite entre les Dits de Vafthrúdhnir
et le dialogue entre Bilbo et Gollum : dans le premier
texte, Ódhinn est d’abord testé, puis c’est le tour de
Vafthrúdhnir, avec un nombre de questions bien plus important
(16 contre 4) ; alors que Bilbo et Gollum, dans une joute
plus équitable, se posent des questions par alternance.
Il y a donc réciprocité parfaite, on pourrait parler de symétrie.
De plus, cette réciprocité/symétrie ne se retrouve pas
que dans le questionnement, mais dans la ruse (ou sa tentative)
[cf. (p)] et dans le désir de meurtre [cf. (h)].
(f) Alors ? Tolkien qui s’éloigne
de ce qui semble être sa source fait-il preuve d’originalité ?
Il semble que non, l’imaginaire de l’homme ne faisant bien souvent
que se répéter (‘il n’y a rien de nouveau sous le soleil’ dit
le sage et néanmoins pessimiste Ecclésiaste). Pour s’en assurer,
il nous faut à nouveau remonter le temps pour revenir aux sources
de l’occident, en Babylonie et en Égypte, vers la fin d’un IVème
siècle légendaire avant notre ère.
Légendaire car rapporté par Planudes, un moine byzantin du quatorzième
siècle (1260-1330). Il décrit, dans sa Vie d’Ésope, la
guerre des énigmes entre Nectanebo, roi d’Égypte, et Lycerus,
roi de Babylonie, le roi de Babylone étant toujours vainqueur
car le fabuliste Ésope faisait partie de sa cour.
Ainsi, un jour, Nectanebo pensa pouvoir surclasser le roi babylonien
en lui posant l’énigme suivante :
« Il
y a un grand temple soutenu par une seule colonne, et cette
colonne est encerclée par douze villes ; chaque ville possède
[contre ses murs] trente arc-boutants, et à côté de chacun de
ces trente arc-boutants se trouvent deux femmes, l’une blanche
et l’autre noire, qui tournent autour à tour de rôle. Dis[-moi]
le nom de ce temple. »
La réponse de Lycerus (grâce à Ésope !)
fut la suivante :
« le temple est
le monde, la colonne est l’année, les douze villes sont les
mois, les trente arc-boutants sont les jours, les deux femmes
sont le jour et la nuit. » [36]
C’est cette tradition que l’on retrouve dans La vie d’Ésope
le Phrygien rédigée par La Fontaine :
Enfin il se
mit en grand crédit près de Lycerus, roi de Babylone. Les rois
d'alors s'envoyoient les uns aux autres des problèmes
à résoudre sur toutes sortes de matières, à condition de
se payer une espèce de tribut ou d'amende, selon qu'ils répondroient
bien ou mal aux questions proposées: en quoi Lycerus, assisté
d'Esope, avoit toujours l'avantage, et se rendoit illustre parmi
les autres, soit à résoudre, soit à proposer. [37]
(g) En fait, cette légende d’Ésope
est certainement liée à la notice des Antiquités Judaïques
(8.5.3) de Flavius Josèphe qui rapporte une joute similaire
entre Salomon, roi d’Israël, et Hiram, roi de Tyr, ville côtière
phénicienne :
Une
fois que Salomon eut accompli tout ceci en l’espace de vingt
ans – grâce à Hiram roi de Tyr qui avait fourni énormément d'or
et encore plus d'argent pour ces bâtiments, mais également du
bois de cèdre et du bois de pin, il récompensa également Hiram
par de riches présents; du maïs qu’il lui envoya chaque année,
du vin et de l’huile, les principales choses qui lui étaient
nécessaires parce qu'il habitait une île, comme nous
avons déjà dit. Et en plus de tous ces dons, il lui accorda
certaines villes de Galilée (au nombre de vingt) qui s'étendent
à proximité de Tyr; villes qu’Hiram alla visiter, mais une
fois qu’il les eut vues, il n’aima pas le cadeau, et envoya
un mot à Salomon disant qu'il ne voulait pas ces villes dans
l’état où elles étaient; et depuis lors ces villes furent appelées
la terre de Cabul ; ce nom, interprété dans la langue des Phéniciens,
signifie ‘ce que ne satisfait pas’. De plus, le roi de Tyr
envoya des sophismes et des énoncés énigmatiques à Salomon,
et demanda qu’il en donne la solution, et les libère de l'ambiguïté
qu’ils contenaient. Il se trouve que Salomon était si plein
de sagesse et de discernement qu’aucun de ces problèmes se révéla
trop difficile pour lui ; mais il les solutionna tous par ses
raisonnements, et découvrit leur signification cachée, et mit
tout en évidence.
Menander,
parmi ceux qui traduisirent les archives Tyriennes du dialecte
des Phéniciens en langue grecque, mentionne également ces deux
rois, écrivant ceci : « À la mort d’Abibalus, son fils
Hiram reçut son royaume; il avait vécu cinquante- trois ans
et régné trente- quatre. Il éleva une terrasse sur une vaste
étendue, et consacra le pilier d'or qui est dans le temple de
Jupiter. Il décida également d’abattre des arbres issus de la
montagne appelée Liban, pour le toit des temples; et quand il
eut détruit les anciens temples, il construisit le temple d’Hercule
ainsi que celui d'Astarté; et il inaugura le temple de Hercule
au mois de Peritius; il conduisit également une expédition contre
les Euchii, ou Titii, qui n'avaient pas payé leur tribut, et
une fois qu’il les eut soumis il rentra. Sous [le règne
de] ce roi il y avait Abdémon, homme d’un très jeune âge, qui
trouvait toutes les solutions des problèmes difficiles que Salomon,
roi de Jérusalem, lui demandait [à Hiram] d'expliquer ».
Dius
fait également mention de [ce jeune homme], disant la chose
suivante : « À la mort d’Abibalus, son fils Hiram régna.
Il éleva les parties orientales de la ville encore plus haut,
et agrandit la ville elle-même. Il relia également le temple
de Jupiter (qui était auparavant isolé) à la ville, en établissant
au milieu une terrasse entre eux ; et il la décora avec
des offrandes en or. De plus, il alla au Mont Liban, et fit
abattre des arbres pour la construction des temples. »
Il dit également que Salomon, qui était alors roi de Jérusalem,
envoya des énigmes à Hiram, qu’il voulut en recevoir de semblables
de sa part, mais que celui qui ne pourrait pas les résoudre
devrait payer de l'argent à celui qui les résoudrait, et
qu’Hiram accepta les conditions; et comme il ne pouvait
pas résoudre les énigmes proposées par Salomon, il paya beaucoup
d'argent en gage; mais [Dius dit] qu’ensuite il trouva la solution
des énigmes proposées grâce à Abdémon, un homme de Tyr; et
qu’Hiram proposa d'autres énigmes, ce qui, lorsque Salomon ne
trouvait pas de solution, le [conduisit] à payer en retour
beaucoup d'argent à Hiram. Voilà ce que Dius a écrit.
[38]
Pour ce qui nous concerne, il peut paraître
intéressant que le texte de Josèphe précise qu’Hiram habite une
île… tout comme Gollum :
En
fait, Gollum vivait sur un îlot de rocher gluant au milieu
du lac.(…)
Tout
proche se trouvait son île (…)
(…)
à présent, il le [l’anneau] dissimulait généralement dans un
trou du rocher sur son île, et il retournait constamment
le contempler.
Il
était sur son île et jouait des pieds et des mains, cherchant
et fouillant en vain.
[Bilbo le Hobbit,
p.79, 88, 89]
Mais, en réalité, l’important n’est
pas tant le thème de l’île que celui du ‘centre’ allié celui
de la ‘profondeur’, ce qu’on pourrait appeler le ‘cœur’ des
ténèbres.
Il faut se souvenir que Bilbo se trouve sous une montagne; un
Bilbo qui suivit un ‘tunnel qui continuait à descendre de
façon assez constante’, qui ‘poursuivit ainsi son chemin,
descendant toujours’ (p.77), avant d’arriver à un lac ‘noir
et profond’ ‘au cœur des montagnes’, découvrant Gollum
‘au plus profond de ces lieux’ (p.78), vivant ‘tapis
là en bas, au centre même de la montagne’, ‘au milieu
du lac’ (p.69).
On a donc une description de cercles concentriques qui s’enfoncent
vers les profondeurs : la (base de la) montagne, le lac, l’île,
le rocher, le creux du rocher, l’anneau. Et l’anneau, tel un
trou noir de qui rien ne peut s’échapper, attire Gollum qui
‘retourn[e] constamment le contempler’.
Je doute que ce thème des cercles infernaux ait été inspiré
de la seule mention du roi Hiram sur son île…
Aussi, si je suis certain de l’influence
des textes nordiques, je suis moins sûr de l’influence de Josèphe,
Planudes ou de La Fontaine sur Tolkien. Et quoiqu’il faille
reconnaître qu’une partie importante de la structure du dialogue
entre Bilbo et Gollum s’y retrouve (réciprocité/symétrie, amende/enjeu),
toutes les autres caractéristiques (visiteur/hôte, enjeu vital/prix
non vital, question ‘impossible’) en sont absentes.
Une fusion des sources de la part de Tolkien est toujours possible,
mais je pencherais pour une redécouverte d’une trame littéraire
parfaitement adaptée à celle d’un conte. [39]
(h) les Dits de Vafthrúdhnir
sont très importants (seule occurrence de la réciprocité du
questionnement dans les textes scandinaves) mais les Énigmes
de Gestumblindi le sont tout autant car c’est le seul texte
scandinave mettant en jeu un point essentiel dans Bilbo
II : le désir de meurtre et la réciprocité dans ce désir.
Rappelons qu’à la suite de la ‘fausse’ énigme d’Ódhinn (cf.
§VIII.5 suivant) Heidrekr, très mauvais perdant et surtout fou
de rage, tente de tuer Ódhinn.. Après la tentative de meurtre
d’Ódhinn par Heidrekr avec son épée Tyrfingr, on lit la malédiction
pleine de vengeance d’Ódhinn :
Ódhinn
dit alors : « Parce que toi, roi Heidrekr, tu m’as
attaqué et voulais me tuer, alors que j’étais innocent, les
plus vils esclaves te mettront à mort. »
Dans Énigmes dans l’Obscurité,
la volonté de Gollum de tuer Bilbo est évidente dès le départ,
volonté qui devient obsession lorsqu’il comprend qu’il a été
dupé :
Il
lui restait encore un ou deux os à ronger, mais il voulait quelque
chose de plus moelleux.
« C’est
tout à fait sûr, oui, se murmura-t-il. Ça ne nous verra pas,
n’est-ce pas, mon trésor ? Non. Ça ne nous verra pas, et
sa sale petite épée ne lui servira de rien, oui, parfaitement. »
(…)
On
devine, trésor, on devine seulement. On peut pas savoir jusqu’à
ce qu’on trouve la s-sale créature et qu’on l’écrase.
[Bilbo le Hobbit,
p.89, 92]
Et Bilbo, tout comme Ódhinn, est
tenté de se venger :
Il
devait se battre. Il devait transpercer cet être répugnant,
éteindre ses yeux, le tuer. L’autre voulait le tuer, lui. Non,
le combat n’était pas loyal. Il était invisible, à présent.
Gollum n’avait pas d’épée. Gollum n’avait pas positivement menacé
de le tuer, ni encore tenté de le faire. Et il était misérable,
seul, perdu. Une compréhension soudaine, une pitié mêlée d’horreur
s’élevèrent dans le cœur de Bilbo (…)
[Bilbo le Hobbit,
p.94]
Bilbo est bien naïf (il refuse
de croire que Gollum a l’intention de le tuer !) et tout
autant sensible…Aussi, à la différence d’Ódhinn, il n’use pas
de son pouvoir sur son adversaire, ne répond pas à la tentative
de meurtre par le meurtre, préférant pardonner Gollum, ou plutôt
parvenant à surmonter sa peur par la compassion.
4) Bilbo
et les Énigmes de Gestumblindi :
(i) Un autre point important de
contact entre Bilbo II et les Énigmes de Gestumblindi :
dans les deux textes c’est l’arrivant, celui qui risque
sa vie, celui qui remporte la joute (qui devrait donc avoir
la vie sauve), que l’on tente de tuer.
(j) Plus accessoirement, nous avons
tous également noté la présence et l’importance dans ces deux
textes de l’épée possédée par un seul des deux protagonistes,
chaque épée possédant un nom qui la personnalise : Tyrfingr
pour l’épée du roi Heidrekr et Dard pour l’épée de Bilbo (même
si cette personnalisation ne deviendra effective qu’à partir
du chapitre VIII Mouches et araignées).
(k) Mais ce détail prend son importance
lorsqu’on se rend compte qu’il s’ajoute à un autre, toujours
commun à Bilbo II et aux Énigmes de Gestumblindi :
l’arrivant (Bilbo /Ódhinn) échappe à la tentative de meurtre
en volant par-dessus (ou au loin de) l’hôte ; ainsi,
dans la Saga de Heidrekr [20, p.59] :
Ódhinn
se métamorphosa en faucon et s’envola. Et le roi donna
un coup dans sa direction, et lui enleva les plumes de la queue.
Et dans Bilbo II [Bilbo
le Hobbit, p.95] :
Il
sauta tout droit par-dessus la tête de Gollum (…)
Gollum
se rejeta en arrière et tendit les bras comme le hobbit volait
(flew) par-dessus lui, mais trop tard : ses mains se
refermèrent sur le vide (…)
(l) Alors, ce qui pouvait apparaître
comme des coïncidences entre les deux textes s’éclaire d’une
lumière nouvelle.
Ainsi, les énigmes de Bilbo comme de Gestumblindi, au bout d’un
moment, sont qualifiées de communes, fatiguant Gollum ou lassant
Heidrekr.
Heidrekr
dit : « Voici que les énigmes deviennent banales,
qu’est-il besoin de s’occuper plus longtemps de cela ? »
[20, p.53]
Mais
ce genre d’énigmes banales à la surface de la terre étaient
pour lui fatigantes.
=
But these ordinary aboveground everyday sort of riddles were
tiring for him.
[Bilbo le Hobbit,
p.82]
De plus, dans les deux textes,
un protagoniste excédé qualifie son rival de ‘créature’, l’excluant
ainsi de son espèce, de la norme.
Ainsi Heidrekr, on l’a vu, traite Gestumblindi de ‘créature
monstrueuse’.
Bilbo traitera Gollum de ‘sale petite créature souterraine’
(p.78) … et Gollum fera de même à l’égard de Bilbo (‘la
s-sale créature’, p.92)
5) ‘À
la fin de l’envoi’ … ou la fausse énigme
(m) La question ‘impossible’ est
une fausse énigme ; ‘fausse’ énigme car sans réponse possible,
la réponse étant inconnue de tout être pensant de l’univers
hormis la personne qui questionne. Cet artifice est essentiel dans
notre quête d’une source ayant inspirée Tolkien : il n’est commun
qu’à trois textes, dont celui qui nous intéresse. Il met Bilbo
en parallèle avec Ódhinn qui utilise l’artifice en deux occasions,
contre Vafthrúdhnir et contre Heidrekr. Il s’agit d’une véritable
tricherie. Pour s’en assurer, il suffit de relever la réaction
du roi Heidrekr à la question ‘impossible’ d’Ódhinn :
Toi
seul sais cela, créature monstrueuse [15, p.112]
comme celle de Gollum se remémorant
la question ‘impossible’ de Bilbo :
« Qu’avait-il
dans ses poches? » disait [Gollum] « Je ne pouvais
le dire, pas de trésor. Petite tricherie. Question pas honnête.
Ça a triché d’abord, ça a. Ça a enfreint les règles. On aurait
dû l’étouffer, oui, mon trésor. Et on le fera, mon trésor! »
[SdA, I.2,
p.74]
et déjà, à l’époque, dans un vocabulaire
plus concis car sous le coup de la surprise :
« Pas
de jeu ! pas de jeu ! s’écria-t-il de sa voix sifflante.
C’est pas de jeu, mon trésor, s-si ? de demander ce
que ç-ça a dans ses s-sales petites poches ? »
[Bilbo le Hobbit, p.86]
(n) Bien entendu, Tolkien dédouane
Bilbo en faisant venir la question ‘impossible’ de manière
non consciente sur ses lèvres :
« Qu’ai-je
dans ma poche ? » dit-il tout haut.
Il
se parlait à lui-même, mais Gollum crut que c’était
une devinette, et il fut terriblement démonté.
« Pas
de jeu ! pas de jeu ! s’écria-t-il […]
Bilbo,
voyant ce qui s’était passé et n’ayant rien de mieux à proposer,
s’en tint à sa question : « Qu’ai-je dans ma poche ?
demanda-t-il d’un ton plus affirmé.
[Bilbo le Hobbit,
p.86]
Voilà une circonstance qui éloigne
Bilbo, héros d’un conte pour enfants – donc forcément sans malveillance,
d’Ódhinn, dieu pervers qui aime à se déguiser pour surprendre,
de manière préméditée, après avoir joué avec eux, ses adversaires
savants par une question sans réponse.
Mais Tolkien minimise cette différence lorsqu’il révise le chapitre.
Ainsi, le ton de la phrase de 1937 :
mais tout de
même, il sentait qu'il l’avait gagné [son cadeau] sans tellement
tricher, compte tenu de circonstances particulièrement difficiles.
[cf. VII.2)]
Devient un peu plus négatif en
1951 :
N’importe quelle
excuse pourrait lui être bonne pour se défiler. Et après tout,
cette dernière question n’était pas une énigme authentique selon
les anciennes règles.
[Bilbo le Hobbit,
p.87]
(o) De plus, le parallèle avec
les deux textes scandinaves est renforcé si on remarque que
dans le cas d'Ódhinn comme dans celui de Bilbo, la réponse à
la question n’est pas donnée au perdant qui ne semble pas avoir
le droit de la réclamer.
« Voici
qu’avec Ódhinn j’ai fait assaut
De
ma sagesse en paroles.
Tu
es et tu seras toujours le plus sage des hommes. »
[Vaf. 55 ;
15, p.529]
Les réponses doivent être devinées, non
données, dit [Bilbo].
[Bilbo le Hobbit,
p.90]
(p) Le tableau en VII.3)
nous a montré que cette question est posée trois fois avant
qu’une tentative de réponse soit donnée. Et en fait, Gollum
arrive à fournir, avec l’autorisation de Bilbo, non pas une
mais trois réponses. Voilà une remarque qui vient enrichir
le thème de la réciprocité/symétrie : 3 énoncés de la question
/ 3 réponses permises.
Thème encore et toujours renforcé en constatant que si la question
‘impossible’ est une tricherie de la part de Bilbo, la réponse
(rG5c) est également une tentative de tricher, de la
part de Gollum cette fois. Et le narrateur de faire remarquer
au lecteur l’une comme l’autre :
– Une ficelle,
ou rien ! cria Gollum – ce qui n’était pas tout à fait
correct, puisqu’il donnait deux réponses à la fois.(…)
Et après tout,
cette dernière question n’était pas une énigme authentique selon
les anciennes règles.
[Bilbo le Hobbit,
p.87]
Voilà qui est totalement original
de la part de Tolkien : dans tous les autres textes, la
ruse, la tricherie ne sont utilisées que par un seul
des deux protagonistes.
IX
– Neuf énigmes dans l'obscurité…plus une
Saucy, and
over-bold, how did you dare
To trade and traffic with Macbeth
In riddles and affairs of death; |
Car
vous avez osé, effrontées, téméraires,
Avoir avec Macbeth commerce et rapports,
Trafic d’énigmes et choses de mort ;
[Shakespeare, Macbeth, III,5.3-5] |
1) Origine
des neuf énigmes
Toutes les remarques précédentes
encouragent à penser que Tolkien quant à la forme, à
la structure du dialogue entre Bilbo et Gollum s’est inspiré
du schéma scandinave et en particulier des Énigmes de Gestumblindi.
Mais qu’en est-il du contenu de ces énigmes (cf.
VII.3)?
On va le voir, la recherche des
sources qui ont pu inspirer Tolkien pour quelques-unes de ses
énigmes (pour tout ou partie de leur contenu) confirme l’importance
des Énigmes de Gestumblindi mais également des sources
anglo-saxonnes comme Salomon et Saturne et l’Exeter
Book.
Puisque je n'oublie pas que Tolkien,
pour certaines, a fait preuve de totale création, selon son
témoignage cité au début de cet article (L110), cette
partie se limitera aux sources déjà mises à jour par Anderson
dans son Annotated Hobbit – lesquelles justifient de
manière indépendante ma proposition, et à des compléments apparus
au cours de la recherche.
1.1) Énigme
(E1)
Avec cette énigme, Tolkien introduit
la métaphore consistant à assimiler une montagne à un arbre
et sa base à des racines qui la soutiendraient.
Il est remarquable qu’avant que l’énigme eût été posée, Tolkien
avait déjà donné la réponse au lecteur !
They
very seldom did, for they had a feeling that something unpleasant
was lurking down there, down at the very roots of the mountain.
[Bilbo le Hobbit,
V. Énigmes dans l’Obscurité, p.79]
Ceci vient du fait que Tolkien
affectionne tout particulièrement cette métaphore ; il
va la réutiliser à trois reprises par la suite :
Devant
s’étend la grande cave la plus profonde, le cul-de-basse-fosse
des anciens nains, au cœur même de la Montagne.
Before
him lies the great bottommost cellar or dungeon-hall of the
ancient dwarves right at the Mountain's root.
[Bilbo le Hobbit,
XII. Information Secrète, p.222]
Il
vomit son feu, la salle fuma, il secoua le cœur de la Montagne.
His
fire belched forth, the hall smoked, he shook the mountain-roots.
[Bilbo le Hobbit,
XII. Information Secrète, p.225]
mais
ce qu’il y avait de plus beau, c’était la grande pierre blanche
que les nains avaient trouvée sous la base de la Montagne,
l’Arkenstone de Thraïn.
But
fairest of all was the great white gem, which the dwarves had
found beneath the roots of the Mountain, the Heart
of the Mountain, the Arkenstone of Thrain.
[Bilbo le Hobbit,
XII. Information Secrète, p.239]
Francis Ledoux, traducteur de Bilbo
le Hobbit, passe à côté de ce trait littéraire ; il
se rattrape en 1972 et 1973 lorsqu’il traduit le Seigneur
des Anneaux qui reprend de manière récurrente et fréquente
(10 occurrences !) l’image de la montagne enracinée (est-ce
dû à une traduction plus ‘mécanique’ ou bien à la prise de conscience
de l’importance de l’image pour Tolkien ?):
Bilbon
descendit dans le tréfonds de la montagne (…)
Bilbo went on down
to the roots of the mountains (…)
[SdA, Prologue, IV
De la Découverte de l’Anneau , p.23]
Les
racines de ces montagnes doivent être de vraies racines.
The roots of those
mountains must be roots indeed.
[SdA, I.2
L’Ombre du Passé, p.71]
Gandalf se tut, contemplant
l’est du porche aux lointaines cimes des Monts Brumeux, aux
grandes racines desquels le péril du monde était demeuré
si longtemps caché.
Gandalf fell silent,
gazing eastward from the porch to the far peaks of the Misty
Mountains, at whose great roots the peril of the world had
so long lain hidden.
[SdA, II.2
Le Conseil d’Elrond, p.278]
Il
leur semblait avoir déjà cheminé interminablement jusqu’aux
racines de la montagne.
Already they seemed
to have been tramping on, on, endlessly to the mountains'
roots.
[SdA, II.4
Voyage dans l’Obscurité, p.342]
En tout cas, nous nous
trouvons près des racines de la Dernière Montagne.
Anyhow we are near
the roots of the Last Mountain.
[SdA, III.4
Sylvebarbe, p.509] (C’est l’Ent Sylvebarbe qui parle)
Car
il est venu il y a deux jours, et il les a emportés chez lui
au loin, près des racines des montagnes.
For he came here two
days ago and bore them away to his dwelling far off by the
roots of the mountains.
[SdA, III.5
Le Cavalier Blanc, p.540]
(…)
qui s’éloignait alors des racines noires des collines
(…)
The mountains still
loomed up ominously on their left, but near at hand they could
see the southward road, now bearing away from the black roots
of the hills and slanting westwards.
[SdA, IV.4
Herbes et Ragoût de Lapin, p.697]
(…)
ils trouvèrent un creux ouvert à la racine de la montagne
(…)
There under the gloom
of black trees that not even Legolas could long endure they
found a hollow place opening at the mountain's root,
(…)
[SdA, V.2
Le Passage de la Compagnie Grise , p.842]
(…)
un dernier lambeau des grandes racines du Starkhorn (…)
(…) but in front on
the far side of the vale Merry s |