Il y a quelques temps, lors d’une discussion passionnée sur
un forum tolkiendil, mon adversaire, agacé sans doute par le fait que nos deux
points de vue tournaient en rond sans jamais se rejoindre, en est venu à
traiter – gentiment – un de mes amis et partenaires dans le débat de
« bougre d’externaliste », lui-même se plaçant bien sûr dans le camp
opposé, celui des « internalistes ». L’expression m’a amusé dans la
forme mais le fond nous a troublés, et nous a lancés dans un débat visant à
déterminer ce qu’était un internaliste et ce qu’était un externaliste, ce qui
nous a quelque peu éloignés de la question d’origine. Finalement, nous en
sommes plus ou moins restés à l’idée que ces notions étaient en fin de compte
un piège et qu’elles étaient plus un obstacle qu’un atout pour comprendre
Tolkien. Cela m’a paru dommage, car à mon avis cette opposition conceptuelle
traduit une divergence de points de vue bien réelle et tout à fait fructueuse.
Je me propose donc de lui faire justice, et de me demander en quoi consistent
les approches interne et externe de l’œuvre – et du monde – de Tolkien, si
elles sont réellement opposées et contradictoires ou au contraire
complémentaires, et quelles positions elles peuvent entraîner sur d’autres problèmes
liées à cette œuvre. Je précise aussi que je n’ai aucune prétention en écrivant
cet essai. La plupart du temps, je ne fais que rappeler ou souligner des
évidences ; mais cela ne me semble pas inutile.
Essai de définition
Le débat qui nous opposait portait sur le statut des textes
de Tolkien, en particulier ceux qui constituent Le Silmarillion et ceux
qui constituent la série des HoME. La définition donnée aux deux
notions par nos adversaires se basait justement sur ce problème : selon
eux, était internaliste celui qui accordait, à la base, le même rang, le même
statut à tous les textes écrits par Tolkien, pour les classer ensuite de façon
interne au monde de Tolkien envisagé comme une réalité, c’est-à-dire selon le mode de transmission.
Par exemple, un texte écrit par Bilbo, puis transmis par
traduction du Livre Rouge, avait plus de crédibilité qu’un autre transmis par
un marin anglais du Moyen-Âge qui aurait
simplement écouté de vieilles légendes à Tol Eressëa, mais les deux textes
auraient à la base, pour l’internaliste, le même degré de réalité, c’est-à-dire qu’ils proviendraient tous les deux de
la Terre-du-Milieu, par des canaux certes différents mais tous deux
authentiques. Inversement, un externaliste serait dans cette perspective
quelqu’un qui classerait les textes de Tolkien de façon externe à son monde, c’est-à-dire en n’envisageant celui-ci que comme une
œuvre littéraire purement fictionnelle, et donc en n’accordant de crédit –
selon les cas – qu’aux textes édités par Tolkien de son vivant, ou qu’aux
dernières versions de chaque texte – en tout cas à un nombre limité d’écrits,
et donc en jetant, en abandonnant tous les autres textes.
Cette première définition, pour séduisante qu’elle soit, me
parait prendre les choses à l’envers, et vouloir définir un concept par ce qui
n’est en fait que sa conséquence. Les approches interne et externe de l’œuvre
de Tolkien vont beaucoup plus loin que cette question du statut des
textes : elles touchent la façon même dont on voit toute l’œuvre de
Tolkien, et aussi tout son monde, toute sa mythologie.
Car enfin, une chose que l’on peut remarquer avant même
d’avoir posé une définition définitive des deux approches, c’est que de telles
questions ne se posent jamais pour d’autres œuvres, par exemple celle de
Balzac, de Faulkner[1] etc. Nous avons déjà vu que l’on faisait entrer dans la définition préliminaire
l’idée que le monde tolkienien était considéré soit comme une réalité, soit
comme une œuvre littéraire et fictionnelle. C’est là que le non averti risque
fort de se dire que les amateurs de Tolkien sont des fous.
Effectivement, qui douterait du fait que ses livres ne sont
que de pures fictions ?
Ce qui fonde et légitime la différence entre les deux
approches, c’est une particularité de l’œuvre de Tolkien : le fait d’avoir
été écrite par son auteur non pas comme un simple roman mais comme une nouvelle
mythologie. Il est important de bien saisir cette donnée capitale ainsi que
toutes ses nombreuses implications si l’on veut parvenir à cerner les problèmes
qu’elle pose.
« The
Making of a Mythology »
Tolkien a donc voulu écrire une mythologie. Il a commencé
par le faire pour l’Angleterre, puis il a élargi son projet et a écrit un texte
qui, même s’il gardait une forte couleur britannique, ne pouvait plus être
simplement dédié « à l’Angleterre, à son pays ». Qu’est-ce qu’une
mythologie ? Acceptons la définition de ce terme comme « un ensemble
de récits racontant l’histoire du monde à des époques très reculées, remontant
en général à la création du monde, et s’achevant le plus souvent avec le
commencement de l’histoire envisagée comme la période de l’Histoire des hommes
dont nous avons conservé des traces ».
Une mythologie, de façon générale, est cohérente, car elle
traduit une représentation générale du monde et du sens de l’histoire. Jusqu’à
Tolkien, aucune mythologie n’avait été l’œuvre d’un homme seul. Toutes
s’étaient construites lentement, progressivement, sur de nombreuses
générations.
Chez Tolkien, la formation de la mythologie ne se fait bien
sûr pas sur un seul roman. Pourtant, toute son œuvre – son œuvre littéraire –
n’y est pas consacrée. De nombreux textes comme Farmer Gilles of Ham, Leaf
by Niggle, Smith of Wootton Major et tant d’autres y sont restés
parfaitement étrangers. La mythologie tolkienienne est donc composée de
l’ensemble des textes qu’il avait réunis et qui parlaient d’Arda. Tolkien a
inventé d’autres lieux et temps imaginaires, comme le Petit Royaume, mais
ceux-ci sont restés isolés, ils n’ont jamais fait l’objet d’une suite, ils
n’ont jamais fait partie d’un ensemble. Les frontières entre ce qu’on peut
appeler « sa mythologie » et ses autres textes n’étaient bien sûr pas
tout à fait imperméables : ainsi, Tom Bombadil, conçu à l’origine indépendamment
du monde d’Arda, y est entré par
la suite. Bilbo Baggins
lui-même n’était au départ pas perçu par Tolkien comme faisant partie du même
monde qu’Eärendil. Parfois des liens entre des textes se créaient petit à petit
dans l’esprit de Tolkien. Un ensemble immense s’est ainsi progressivement
constitué. Mais certains textes sont toujours restés en dehors : les
frontières étaient perméables, mais elles n’en étaient pas moins nettes.
La principale caractéristique d’une mythologie vécue – et
non pas étudiée, a posteriori, par des historiens ou des ethnologues –
c’est qu’on y croit. On y croit comme à un passé, très lointain certes, mais
pas moins réel pour autant. C’est là surtout qu’il y a spécificité pour le cas
de Tolkien. Car son œuvre est justement, avant toute autre chose, une
mythologie vécue. Elle peut être étudiée, ensuite, par des
universitaires, mais ce n’est pas là son rôle premier – Tolkien lui-même
n’approuvait pas les études universitaires de son œuvre, ce qui bien sûr ne
doit pas nous empêcher d’en mener –, et ce n’est pas non plus ce qui se passe
en premier lieu, chronologiquement parlant. En général, ceux qui étudient
Tolkien sont des gens qui ont commencé par aimer Tolkien. Et parmi
toutes les bonnes raisons qu’il y a d’aimer Tolkien, l’achèvement de sa
mythologie, sa complexité en même temps que son immensité sont sans doute parmi
les plus couramment répandues.
Ce qui est parfaitement normal, puisque Tolkien, qui
voulait consciemment créer une mythologie, savait très bien qu’une mythologie
n’est vivante que si l’on y croit. Aujourd’hui, l’écrasement du rêve, du
mystère et de l’étrange par une certaine forme de science rend toute croyance
véritable difficile ; aussi Tolkien a-t-il forgé le concept de
« créance secondaire » (« secondary belief ») attachée à une
sous-création (« sub-creation ») :
la créature qu’est l’homme est à son tour capable de créer à l’intérieur de
l’univers auquel elle appartient (c’est la sous-création, à la fois comme acte
et comme résultat) ; puis l’homme est capable d’accorder à ce « monde
secondaire » une « créance secondaire » par la « suspension
volontaire de son incrédibilité ». Bien sûr, il n’est pas question d’y
accorder une créance « primaire » ou « première », c’est-à-dire de croire que toutes ces choses se sont
réellement passées ; mais il faut accepter de rentrer suffisamment dans le
monde secondaire pour accepter de le juger selon ses propres lois et non plus
selon les lois du monde primaire, réel.
Il découle très logiquement de ces conceptions de l’œuvre
d’art que pour Tolkien une des qualités essentielles d’une bonne œuvre
littéraire est la cohérence, sans laquelle la créance secondaire, la suspension
volontaire de l’incrédibilité, est impossible. C’est pourquoi Tolkien a, durant
toute sa vie, recherché la plus grande cohérence possible non seulement à
l’intérieur de ses romans mais également entre les différents romans qui
constituaient sa mythologie. Il regardait ainsi ses textes non pas comme des
écrits littéraires mais comme des traductions de livres anciens, et se voyait
lui-même non pas comme un auteur mais comme un rapporteur, un traducteur. Il
avait donc une approche historique, ou au moins pseudo historique, de son
œuvre : quand il découvrait une incohérence, c’est-à-dire de son point de vue une erreur, il ne s’agissait pas pour lui de savoir ce
qu’il allait bien pouvoir dire pour la réparer, mais de savoir ce qui s’était
réellement passé. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans le débat concernant le
statut des textes de Tolkien et ce qu’il convient d’en faire, mais simplement
d’accepter une évidence (la recherche de cohérence par Tolkien) et ses
conséquences (le point de vue historique adopté par Tolkien à l’égard de sa
mythologie) pour mieux comprendre les différentes approches possibles de son
œuvre.
De ce point de vue, en effet, l’œuvre de Tolkien est à ma
connaissance unique. Je ne connais aucun autre ensemble littéraire qui ait
autant eu à la fois la volonté et le pouvoir de faire aussi bien croire à sa
propre réalité[2].
Beaucoup parmi les Tolkiendili, « ceux qui aiment Tolkien »,
considèrent d’abord l’œuvre de Tolkien comme une réalité, au moins au plan
secondaire. La meilleure preuve en sont les discussions farouches visant à
déterminer « En quelle année a eu lieu la naissance de Silmarien ? »,
« Où sont allés les Mages Bleus ? », ou encore la très fameuse
« Qui était Tom Bombadil ? », discussions qui sidèrent ceux qui ne
font pas partie du cercle des initiés car elles leur apparaissent totalement
vides de sens : de toute façon, c’est de la fiction ; pourquoi
discuter de la façon dont est arrivé ce qui, en fait, n’est pas arrivé du
tout ?
Les deux approches
Mais il se trouve que cette perspective
« historique » ou tout au moins « pseudo historique » était
celle de Tolkien lui-même. Elle peut sembler parfaitement ridicule, ou
infructueuse, mais ce simple fait suffit à la rendre possible. Pour unique
qu’elle soit, elle n’en est pas moins légitime. Mais bien sûr elle n’est pas la
seule envisageable.
Nous voyons à présent nettement se détacher deux approches
de l’œuvre de Tolkien : la première, l’approche interne ou internaliste,
qui, voyant le monde de Tolkien de l’intérieur, accepte le présupposé selon
lequel ce qui est décrit est effectivement arrivé en l’an X avant Jésus-Christ,
qui accepte cet univers comme étant un passé réel ; la seconde, l’analyse
externe ou externaliste, qui, se plaçant à l’extérieur de l’univers tolkienien,
ne voit dans l’œuvre de Tolkien qu’une simple œuvre littéraire comme les autres,
qu’il voit par rapport à notre monde et comme un simple présent fictif. Voici
la base de la séparation entre les deux approches. Ce fondement a un corollaire
immédiat : relève de l’analyse interne toute question qui concerne le monde de Tolkien pour lui-même, considéré d’une façon ou d’une autre comme une
réalité, sans poser de lien avec le nôtre. Ce qui pourrait sembler paradoxal à
certains, puisque nous venons de dire qu’en analyse interne le monde de Tolkien
était considéré comme notre propre passé. Mais un parallèle historique est ici
très éclairant : celui qui approche l’univers tolkienien de façon interne
est comme un historien qui étudie par exemple l’Egypte ancienne, sans lien avec
le présent, tout en sachant que le monde d’aujourd’hui n’est pourtant que la lointaine
suite de l’époque qu’il étudie. Inversement, relève de l’analyse externe toute
question qui considère les œuvres de Tolkien par rapport à notre monde,
quel que soit le degré de réalité accordé à la mythologie tolkienienne. En
général, l’analyse externe refuse la suspension de l’incrédulité ; mais on
peut pourtant accorder la créance secondaire au monde de Tolkien tout en menant
une analyse externe, parce qu’en fait on adopte une approche externaliste dès
lors que l’on traite des questions qui ne nécessitent pas cette créance
– mais qui ne l’interdisent pas pour autant. L’analyse interne étudie donc
essentiellement un monde, celui qui est contenu dans les textes de
Tolkien ; l’analyse externe, elle, étudie avant tout une œuvre, son auteur,
et leur rapport au monde actuel.
Il me parait bien plus intéressant de situer la différence
à ce niveau plutôt que sur la question du statut des textes, parce qu’elle rend
ainsi bien mieux compte de la façon dont les Tolkiendili voient Tolkien. La
question du statut des textes, difficile, est loin d’intéresser tout le
monde ; en revanche, presque tout le monde commence par se demander
« qui est Tom Bombadil ? » avant de se demander « Quel
statut accorder aux différents textes ? » ou même « Qu’est-ce
que Tolkien a voulu dire ? ». Certains en restent à la première
question. Beaucoup de « fans » en effet disent ne pas s’intéresser au
« message » que Tolkien a pu vouloir faire passer dans son œuvre, pas
plus qu’à des questions littéraires ou philosophiques le concernant, mais
uniquement au monde qu’il a créé. Phénomène à peu près unique dans la
littérature : beaucoup délaissent complètement l’homme pour ne se pencher
que sur l’œuvre, ou plus précisément sur ce qu’elle contient (puisqu’ils
avouent ne pas se poser de questions littéraires). Ils se plongent dans cet
univers et s’interrogent sur lui sans jamais en sortir. Mais il faut également
remarquer que même ceux qui passent ce premier cap et commencent à se pencher
sur l’homme, sur la signification de l’œuvre, sur des problèmes littéraires
etc., n’arrêtent pas pour autant, de manière générale de se poser des questions
purement internes du type « Qui est Tom Bombadil ? ». Ma
définition de l’internalisme et de l’externalisme a donc un double
avantage : tout d’abord elle permet de séparer la position de Tolkien
lui-même et celle d’un universitaire « normal » l’étudiant comme un
auteur « normal » – et ainsi elle souligne la spécificité de l’œuvre
de Tolkien – mais encore elle rend compte de ce qui est le comportement habituel,
depuis la publication des livres jusqu’à ce jour – et, n’en doutons pas, cela
continuera – de l’amateur de Tolkien.
Ces deux approches sont elles contradictoires ? Bien
entendu pas, au sens où chacun peut adopter l’une, puis l’autre, sans pour
autant se contredire. L’approche interne est, nous l’avons vu, justifiée par la
nature mythologique des textes de Tolkien, par la volonté de Tolkien lui-même
et par le comportement de tous ses lecteurs assidus, mais la créance qu’elle
implique n’est qu’une créance secondaire, c’est-à-dire que ce n’est pas une foi – ou pas nécessairement une foi. Comme le lecteur
n’accorde pas à ce monde une créance primaire, rien ne l’empêche, une fois sa
lecture finie, de revenir à une conception externe selon laquelle ces livres ne
sont qu’une fiction comme les autres. La créance secondaire n’exige du lecteur
la suspension de son incrédulité que durant le temps de la lecture, pas
au-delà.
Il est donc tout à fait possible d’adopter successivement
les deux approches : se demander pendant la lecture – ou même après – qui
était Tom Bombadil – question qu’on ne peut pas se poser sans un minimum de
créance secondaire, car alors elle n’aurait pas le moindre sens – et se
demander ensuite ce que Tolkien a voulu dire à tel endroit, ou bien de quels
textes il s’est inspiré pour tel passage – ce qu’on ne peut pas se demander
pendant la lecture, ou dans une discussion interne, sans détruire la fragile
crédulité consentie du lecteur.
Les deux approches ne sont donc pas contradictoires, mais
elles ne sont pas compatibles pour autant. Elles sont – nous commencions à nous
en rendre compte – incompatibles en ce qu’on ne peut pas les adopter en même
temps, ou dans une même discussion. Pour qu’un débat puisse aboutir à quelque
chose, il faut que tous les participants adoptent la même approche, même si ce
n’est que provisoirement. Une discussion dans laquelle ce principe n’est pas
respecté tourne systématiquement à l’impasse – j’en ai maintes fois fait
l’expérience. Ce seul fait devrait d’ailleurs suffire à nous convaincre que la
division conceptuelle traduit une différence bien réelle.
Les deux approches sont-elles aussi fructueuse l’une que
l’autre ? Nul je pense ne songe à remettre en cause l’intérêt de
l’approche externe, qui est en fait celle de toute critique littéraire.
Analyser le texte en tant qu’objet littéraire, se demander comment il s’est
construit, se demander pourquoi il a été écrit, autant de choses dont personne
ne nie l’intérêt, même ceux qui ne les pratiquent pas. Le fait que Tolkien
n’aimait pas la critique littéraire, qu’il n’avait pas lui-même ce point de vue
sur son œuvre, ne doit bien entendu, je le répète, pas nous empêcher de
l’adopter nous-même : il n’a pas le monopole de son œuvre… Mais l’approche
interne est-elle véritablement justifiée ? Je crois très profondément que
oui, et ce pour deux raisons.
La première, c’est qu’il me semble qu’une bonne analyse
interne est chez Tolkien le préalable indispensable à une bonne analyse
externe. Il voulait avant tout, non pas faire passer un message, mais raconter
une histoire. Cela, bien sûr, ne veut pas dire qu’il n’y ait aucun
« message » à chercher, mais il faut se souvenir que ce n’est pas là
le but premier de Tolkien. Ce qui vient d’abord, c’est le récit, la mythologie.
Or cette mythologie, ces histoires, sont vastes et complexes. Le
« message » est toujours extrêmement diffus, fondu dans le conte et
dans sa structure même, réparti sur l’ensemble des romans et textes divers qui
constituent le grand cycle, la grande saga, ce qu’on appelle parfois le
Légendaire. Pour le découvrir, il faut donc parcourir inlassablement l’univers
de Tolkien, se plonger complètement dans cet autre monde, et se poser les
questions internes qui paraissent absurdes aux non initiés. Impossible de
répondre à une question sur la religion ou la théologie chez Tolkien si on n’a
pas d’abord étudié la mythologie qu’il créé en tant que réalité. Impossible de
répondre à une question sur la politique chez Tolkien sans avoir au préalable
étudié les multiples formes de gouvernement qui apparaissent en Arda. Autrement
dit, impossible de mener une analyse externe sérieuse sans avoir mené une
analyse interne détaillée.
On pourrait me rétorquer que c’est la même chose pour
n’importe quel auteur ; mais ce n’est pas véritablement le cas. Pour la
plupart des écrivains, les romans étudiés sont relativement (je dis bien
relativement) courts, et il est possible de se plonger dans leur « univers
secondaire » de façon assez simple, d’autant plus que ces univers
secondaires sont rarement aussi fertiles en véritables énigmes. C’est d’autant
plus vrai lorsque l’univers secondaire reste fictionnel (puisque ce qu’il
raconte n’est pas arrivé), mais prend pour cadre le réel, c’est-à-dire lorsque l’univers secondaire reprend à
son compte l’immense majorité des lois et faits de l’univers primaire ou
premier. Il n’y a pas véritablement d’inconnu dans Balzac : lorsqu’il
décrit une rue de Paris, il ne décrit pas forcément tout Paris ; mais
cette lacune n’est pas une énigme. Pour la combler, il suffit de prendre un
livre d’histoire et de regarder à quoi ressemblait Paris à cette époque.
Impossible d’avoir la même réponse pour, mettons, Minas Tirith. Le seul et
unique moyen d’avoir une vue complète – la plus complète possible – du monde de
Tolkien, c’est donc de connaître tous ses écrits. En fait, la nécessité de
l’analyse interne vient de ce que la séparation qui existe de fait entre Le Hobbit, Le Seigneur des Anneaux, Le Silmarillion, Les
Contes Inachevés etc. est purement accidentelle, c’est une nécessité
éditoriale, et rien de plus. En réalité il ne faudrait pas les considérer comme
une suite de romans mais comme un seul long roman, une seule saga au sens
médiéval du terme. La seule séparation naturelle qui existe à l’intérieur des
textes de Tolkien est celle qui passe entre ceux qui parlent de sa mythologie,
ceux qu’on peut appeler le Légendaire, et les autres, écrits scientifiques ou
textes littéraires non intégrés à sa mythologie.
Tolkien a donc une triple spécificité, qui est constituée
de la longueur de son récit, du caractère hétéroclite des textes qui le
composent, et de la nature entièrement fictionnelle de son œuvre (puisqu’elle
ne se place pas dans le cadre du réel), qui rend l’analyse interne plus
nécessaire que pour toute autre œuvre littéraire, exception faite des autres mythologies.
On pourrait d’ailleurs établir un nouveau parallèle intéressant avec
l’histoire, en particulier l’histoire religieuse (qui confine au domaine de la
mythologie) : John Scheid par exemple a très bien montré que pour
comprendre la signification d’un rite religieux, la première chose à faire est
d’établir, avec la plus grande précision, ce qui se passe pendant ce rite, car
ce sont les paroles mais aussi les gestes qui disent la foi.
Il faut enfin remarquer que, de même qu’une analyse interne
poussée est nécessaire chez Tolkien à une bonne analyse externe, cette dernière
est également nécessaire pour mener une bonne étude interne. En effet,
l’immense masse des textes que Tolkien a laissé derrière lui (qu’il ait ou non
voulu qu’ils soient tous publiés change de facto peu de choses puisque,
que cela soit bon ou mauvais, ou un peu des deux, la plupart des textes qu’il
n’a pas détruits sont aujourd’hui à disposition du public, au moins du public
anglophone) est très souvent contradictoire. Pour déterminer, comme Tolkien
l’aurait fait, « ça qui s’est passé », il faut alors mener une
analyse externe pour déterminer le texte à retenir sur un point précis de
l’histoire. Les deux approches sont donc nécessaires l’une à l’autre.
Outre cette nécessité de l’analyse interne pour la
compréhension externe, la seconde raison qui justifie la première est qu’elle
est, je pense, le seul moyen de garder les textes de Tolkien vivants. On
ne le répétera jamais assez : les textes de Tolkien sont certes des textes
littéraires, mais ils ne sont pas que cela. Leur nature est
essentiellement mythologique et non pas littéraire. C’est en ce sens que les
détracteurs de Tolkien n’ont pas tout à fait tort – même s’ils n’ont pas tout à
fait raison non plus – de parler des fans de Tolkien comme d’une secte ;
ils ont tort en ce que la créance qu’ils accordent aux écrits de Tolkien n’est
que créance secondaire, mais ils ont raison en ce que cette créance n’en est
pas moins réelle. Les textes de Tolkien sont plus qu’un ensemble de romans, ils
sont une mythologie, et pas seulement une mythologie étudiée, disséquée comme
le sont aujourd’hui les mythologies antiques, mais une véritable mythologie
vécue. Cette particularité n’existe que grâce à la suspension volontaire de
l’incrédulité, c’est-à-dire grâce à ce qui est
l’essence et la base de l’analyse interne. La mythologie de Tolkien peut
continuer à vivre, à vivre véritablement, même si des universitaires la
dissèquent et l’étudient en tant qu’œuvre littéraire, mais uniquement si elle
est protégée par la façon contraire de l’aborder. Si l’analyse interne vient à
disparaître au seul profit de l’étude externe, scientifique, la spécificité de
Tolkien disparaîtra avec elle. La seule façon de faire vivre Tom Bombadil est
de se demander qui il était vraiment.
Mais inversement, cet univers est vide de sens si l’analyse
interne reste seule, si elle n’est pas complétée par l’analyse externe. Que
l’on considère Tolkien comme un auteur ou comme un simple rapporteur, sans
les deux approches ses écrits resteront comme un arbre qui aurait pu porter des
fruits mais n’en a donné aucun, pour reprendre l’expression de C. S. Lewis. Car
à quoi bon se demander qui est Tom Bombadil si on ne se demande pas ce qu’il
peut nous apprendre sur notre monde, et quels conseils il peut nous
donner ? En se posant ces questions, on sort autant de l’analyse interne
que l’on sort de l’histoire en se demandant quelles leçons on peut tirer
aujourd’hui de l’impérialisme romain. Cette question n’est pas historique, mais
elle n’en est pas moins intéressante pour autant. Et même si le véritable but
de l’histoire n’est pas l’utilité pour le présent mais la connaissance par seul
amour de la connaissance de ce qui est différent, la question de son éventuelle
utilisation pour les problèmes contemporains ne nous est pas interdite. Il en
va de même pour Tolkien, avec ceci de plus que, alors que les Romains n’ont pas
vécu pour nous donner des leçons, les textes écrits ou rapportés par Tolkien
(selon le camp dans lequel on se place en dernière analyse) l’ont été pour une
raison. Pour plusieurs raisons, en fait. La première, nous l’avons dit, est de
nous raconter une histoire. Mais Tolkien, qu’il le veuille ou non, a aussi, par
cette histoire, un discours sur le monde. Aimer Tolkien, c’est reconnaître non
seulement son immense talent de conteur, mais c’est aussi trouver dans ses
écrits une sagesse à appliquer. Or, la découverte de cette sagesse
relève de l’analyse externe, non pas parce qu’elle nécessiterait de considérer
le monde de Tolkien comme une fiction, mais parce qu’elle le regarde en tant
qu’œuvre (écrite ou traduite) et par rapport à notre monde.
On pourrait donc parler d’une double approche nécessaire de
l’univers de Tolkien : les deux analyses sont complémentaires et non pas
contradictoires. Mais elles ne sont pas la même chose pour autant. La
différence entre les deux est solidement fondée, elle recouvre une réalité et
les deux points de vue ne peuvent pas véritablement dialoguer ensemble. Ils
peuvent et doivent construire quelque chose, chacun de leur côté. Chacune des
constructions est tout aussi valable que sa voisine. Souvent l’une s’appuie sur
l’autre. Mais on ne peut pas être à la fois dans les deux bâtiments.
Conséquences sur d’autres questions
A présent que les définitions sont posées, nous pouvons
revenir à d’autres questions, et plus particulièrement à celle du statut des
textes de Tolkien. Je rappelle qu’une certaine définition de l’internalisme et
de l’externalisme voulait que l’internaliste gardât le moindre des écrits de
Tolkien, pour les classer ensuite selon le mode de transmission. La définition
que nous avons donné des deux notions implique-t-elle ce comportement ?
Pas du tout, même si elle ne l’empêche pas.
L’internaliste, nous l’avons vu, considère le monde de
Tolkien comme une réalité, et il l’étudie pour lui-même. Par conséquent, il
considère Tolkien comme un simple rapporteur, comme
le traducteur de textes préexistants. Mais cela ne veut pas dire que le moindre
mot écrit par Tolkien doive être considéré comme une traduction. La meilleure
preuve en est que nul ne songe à attribuer de « vérité », ou même de
« pseudo-vérité » (dans le cadre du monde inventé par Tolkien), à des
textes comme le Fermier Gilles ou Leaf by Niggle, ou encore moins
– pour aller encore plus loin – à ses écrits scientifiques, à ses lettres
d’amour etc. Même celui qui accorde la plus grande créance possible à l’univers
de Tolkien reconnaît donc que le moindre de ses mots n’en parle pas pour
autant. Puisqu’il fait ce premier tri, il peut tout aussi bien effectuer un tri
dans les écrits mythologiques, d’autant plus que Tolkien lui-même effectuait ce
tri. Lorsqu’une version de l’histoire ne lui plaisait pas, il arrivait – même
si ce n’était pas toujours le cas – qu’il le rejetât purement et simplement comme
un brouillon, une erreur. Puisque Tolkien, qui était certainement le premier et
le plus grand internaliste, faisait un tri à l’intérieur même de ses écrits
mythologiques, rien n’empêche les internalistes d’aujourd’hui de faire ce même
tri. Bien entendu ils ne sont pas obligés de le faire ! Il est tout
à fait possible de considérer tous les textes parlant d’Arda, y compris les
brouillons, comme a priori valides ; je le répète, il n’est pas question
de vouloir régler ici la problématique question du statut des textes. Mais il
est très important de bien comprendre que la position qui consiste à garder
tous les écrits mythologiques, qu’il s’agisse de brouillons ou de textes
achevés, n’est pas une conséquence de l’internalisme. Un externaliste peut très
bien tenir le même discours. Il a même tout intérêt à le faire.
L’internalisme et l’externalisme
ne sont donc pas des carcans qui déterminent toute la pensée d’un individu sur Tolkien.
Les deux notions sont bien définies, elles recouvrent une réalité et sont fructueuses,
en particulier dans leur complémentarité, mais elles comportent aussi une part
de flou. En effet, l’internalisme, le fait de considérer le monde de Tolkien
pour lui-même et comme une réalité passée, est toujours très ambigu, du fait
que la plupart du temps, la suspension de l’incrédulité n’est jamais que
provisoire, et donc au fond factice. Elle existe mais n’est en général pas
destinée à durer. Un même individu a donc sur Tolkien une pensée riche s’il
jongle entre les deux approches, puisqu’il ne peut pas les adopter en même
temps et puisqu’elles sont toutes les deux aussi nécessaires à une
compréhension fine de cet auteur. Personne n’est uniquement internaliste ou
uniquement externaliste, même si chacun est toujours plutôt l’un ou l’autre.
Par conséquent, ces approches réellement différentes n’impliquent pas pour
autant des pensées obligées sur d’autres problématiques liées à Tolkien, comme
la question du statut des textes. Toute la finesse réside dans la capacité à
bien utiliser les deux approches, à savoir bâtir par l’une en s’appuyant sur
l’autre. Tout en reconnaissant la primauté de l’analyse interne, qu’elle soit
chronologique – tout le monde commence par entrer dans cet univers avant
d’étudier cette œuvre littéraire – ou d’importance – car l’approche interne est
la véritable vie de la Terre-du-Milieu.
Aurelien Dupouey-Delezay (
alias Meneldil),
février 2005.
[1] On pourrait peut-être faire une exception pour certaines œuvres d’héroïc-fantasy contemporaines comme celles de Rowling, Eddings etc. Mais ces œuvres dépendent elles-mêmes largement de Tolkien, en particulier sur ce point.
[2] Encore une fois, il faudrait faire une exception pour d’autres œuvres
d’héroïc-fantasy.