| Cedric |
Intervenants
: Cédric, Loki, Eruvikë, Beren, Fangorn
Cédric - 22.11.1999
Melkor, on le sait, n'a pas suivi le thème que proposait Ilúvatar lors
de la Musique des Ainur (même s'il l'a pour un temps suivi).
Melkor était dans son âme (si on peut parler d'âme pour les Ainur) mauvais,
jaloux, etc. et il a réussi d'une manière ou d'une autre à corrompre
d'autres créatures pour se joindre à ses projets haineux.
Je m'interroge donc sur la manière qu'avait Melkor de s'attirer les
"sympathies" d'autres créatures comme par exemple les Valaraukar (alias
les Balrogs).
Est-ce que la totalité des Maiar ont été séduits par Melkor dès le début
de la conception d'Arda ou d'autres l'ont-ils rejoint ensuite ?
Et comment a-t-il procédé ?
Est-ce que la corruption a eu lieu sous la forme de la Musique ? Je
veux dire par là que les Maiar auraient joué la même musique que Melkor
lors de la Musique des Ainur, et que leur allégeance s'est exprimée
de cette manière.
Ou est-ce que Melkor a utilisé le mensonge et la perfidie comme il a
pu le faire auprès des Elfes, Hommes et autres Nains... pour les enrôler
?
De plus, est-ce que, tout comme Melkor, ces Maiar pervertis étaient
dès leur "naissance" mauvais ? Ou le Mal peut-il s'installer en un esprit
à l'origine vierge de tout vice ?
Loki - 22.11.1999
Oh là! Je ne peux lire un tel texte sans réagir ! Disons que je vais
me faire l'avocat du Diable...
Je ne pense pas que Melkor était mauvais et jaloux par essence comme
tu semble le dire, Cédric. Melkor était le plus puissant des Ainur.
Il était aussi doté d'une soif de savoir. La conjonction de ces deux
éléments alliée à son libre arbitre ont fait naître en lui un sentiment
d'Orgueil. Et ce sentiment d'Orgueil causa sa chute.
C'est là un thème récurrent chez Tolkien. Sauron, Fëanor, Saruman, les
Númenóréens et (dans une moindre mesure) les Elfes et les Nains d'Eregion
sont tous victimes de leur Orgueil, ce qui cause leur chute.
C'est d'ailleurs un mythe fondateur dans notre culture, puisqu'il correspond
à la chute de Lucifer.
En ce qui concerne Melkor (et ses "continuateurs" Sauron et Saruman),
la tromperie, l'arbitraire et la malignité sont des conséquences de
situations dans lesquelles il(s) est (sont) entraîné(s) par Orgueil.
Car, en devenant Morgoth, Melkor perd en quelque sorte son libre arbitre,
devenant l'antithèse de ce à quoi il aspirait.
Je m'explique. Tous les êtres pensants créés par Ilúvatar sont doués
d'une caratéristique essentielle : le libre arbitre. Ce libre arbitre
pourrait être résumé (schématisé) en un choix : celui d'accepter ou
de refuser la Voie, les règles, le Destin que le Créateur a tracés.
Par Orgueil, Melkor ne voulait pas se contenter de cette Voie. Etant
le plus grand des Enfants d'Ilúvatar, il estimait être capable d'y apporter
ses propres idées, ses propres modifications. Au début, il ne fit pas
cela dans un but mauvais. Il pensait simplement corriger des erreurs
ou des imperfections qui auraient échappé au Créateur (si ça c'est pas
de l'Orgueil...). Au fur et à mesure du déroulement de la Musique des
Ainur, un décalage de plus en plus important se fit jour entre la version
d'Ilúvatar et la version "corrigée" de Melkor. Cela amena Melkor, à
nouveau par Orgueil, à vouloir affirmer sa position en la radicalisant
: ou il reconnaissait s'être trompé (ce que son Orgueil lui interdisait),
ou il persistait dans sa propre voie, intervenant de plus en plus dans
le dessein du Créateur.
Parce qu'il lâcha la bride à son Orgueil, Melkor en devint prisonnier.
Et confronté à l'opposition de ses pairs (ou du moins des plus puissants)
et à leur refus de reconnaître le bien fondé de ses opinions, il glissa
dans la seule issue qui lui restait : l'opposition "physique". Imaginez
quelle peut être la réaction d'une personne qui a des projets qui lui
tiennent à cœur, qui est persuadée d'avoir raison, et qui est confrontée
à l'opposition (de principe) de personnes presque aussi puissantes qu'elle.
Après une phase de discussion (de séduction éventuellement) elle va
passer à une phase de contrainte. C'est inévitable, car son Orgueil
ne lui permet pas de se remettre en question, lui interdit d'accepter
toute opinion différente de la sienne.
Ainsi, au fil de ses rapports avec les autres Ainur, l'attitude de Melkor
s'est inévitablement modifiée : il a d'abord tenté d'expliquer sa voie
et d'y entraîner ses pairs, puis il a tenté de les séduire, de leur
mentir, avant de tenter de les contraindre. Cette restriction progressive
des possibilités d'actions de Melkor face à des contradicteurs était
inévitable car c'était la conséquence de son Orgueil.
Ainsi, par Orgueil, Melkor se rebella et perdit son libre arbitre.
Eruvikë - 22.11.1999
Je vous invite à lire l'Osanwe-kenta que Vinyar Tengwar publia dans
le n°39. On y apprend comment les feär communiquent entre elles, et
comment Melkor peut répandre la peur...
Beren - 22.11.1999
Pour ce qui est de la corruption des Balrogs, je pense qu'il a dû agir
selon la même tactique que pour Fëanor et le reste des Noldor : en leur
parlant des terres qu'ils pourraient contrôler (en restant sous Melkor
évidemment, à moins qu'il n'ait menti à fond).
En parlant des Balrogs, il est dit quelque part que leur chef est le
fils de Melkor, avec qui il l'a eu, etc
Cédric - 24.11.1999
Je fais ici suite au message de Loki concernant l'Orgueil de Melkor.
Je ferai un raccourci assez provocateur : si l'on mixe nos deux opinions,
c'est-à-dire pour moi le Mal est EN Melkor et pour Loki Melkor est emporté
par son Orgueil, je conclurai en disant que le Mal dont je parlais EST
l'Orgueil.
Je caractériserais le Mal
par tout sentiment absent de la majorité des personnages, ceux chez
lesquels ce genre de sentiment est inconnu.
En ce sens, l'Orgueil de Melkor peut paraître anormal puisque inconnu
des autres Ainur qui n'ont qu'Amour pour Arda. Manwë n'arrive d'ailleurs
même pas à concevoir le Mal en tant que tel. C'est d'ailleurs dit explicitement
de cette manière dans le Silmarillion, au moment où Manwë accepte de
pardonner Melkor pour ses "erreurs" passées. Manwë dont l'esprit est
vierge de tout mauvais sentiment n'a su déceler la perfidie de Melkor.
Extrait du Silmarillion, "FËANOR ET LA LIBÉRATION DE MELKOR" :
"On ne tarda donc pas à lui donner toute latitude pour parcourir
le pays et Manwë put croire que Melkor était guéri de son démon. Car
lui-même, étant pur de tout mal, était incapable de comprendre le mal,
et il savait aussi que Melkor, au début, était son égal dans l'esprit
d'Ilúvatar. Il ne pouvait donc pas lire au fond du cœur de Melkor et
voir que l'amour l'avait à jamais déserté."
Si l'on considère que les actions de Melkor sont avant tout dues à son
libre arbitre, don d'Ilúvatar, on peut penser que soit Ilúvatar a été
débordé et n'avait prévu toute la misère que Melkor pouvait apporter,
soit que l'Orgueil est un sentiment qui faisait partie des plans d'Ilúvatar.
On peut certainement pencher vers cette deuxième solution car doit considérer
que Ilúvatar est omniscient (voir discussion dans ces mêmes archives
: Ilúvatar est-il omniscient ?) et qu'à ce
titre tout ce que Melkor accomplira servira en fait à l'accomplissement
de l'Œuvre d'Ilúvatar :
Extrait du Silmarillion, "AINULINDALË" :
"Alors Ilúvatar parla, et il dit : - Puissants sont les Ainur, et
Melkor est le plus puissant d'entre eux, mais qu'il sache, ainsi que
tous les Ainur, que je suis Ilúvatar, ces thèmes que j'ai chantés, je
vous les montrerai pour que vous puissiez voir ce que vous avez fait.
Et toi, Melkor, tu verras qu'on ne peut jouer un thème qui ne prend
pas sa source ultime en moi, et que nul ne peut changer la musique malgré
moi. Celui qui le tente n'est que mon instrument, il crée des merveilles
qu'il n'aurait pas imaginées lui-même !"
On pourrait également dire que si Ilúvatar a prévu tout cela et l'a
laissé faire, il a pu agir par "jeu". Afin de voir comment s'excercerait
le libre arbitre chez chacune de ses créatures...
Loki - 27.11.1999
En ce qui concerne l'orgueil chez les Valar, j'ai au moins un exemple
: Aulë. En fabriquant les Nains, Aulë s'est arrogé (plus ou moins inconsciemment)
un droit de CREATION que seul Eru (en tant que Dieu Unique) pouvait
posséder. Son rôle, comme celui de tous les autres Valar, et dans une
moindre mesure de tous les êtres vivants, était de FACONNER Arda. Il
est d'ailleurs symptomatique que l'Orgueil et la "chute" qu'il entraîne
généralement (Aulë s'est repenti à temps) soit presque toujours lié
à l'excellence en Artisanat (Melkor, Aulë, Sauron, Saruman, Fëanor,
Celebrimbor et indirectement Eöl et Maeglin...).
Une des Lettres de Tolkien explique bien ce problème. Je vais essayer
de retrouver laquelle...
Cédric - 01.12.99
Ma question rebondit un peu sur celle de la "Corruption" et consiste
à savoir si oui ou non, le Mal qui guide Melkor et Sauron est absolu.
Mon souci est donc de savoir si à un moment ou un autre, Melkor et/ou
Sauron ont fait preuve de compassion ou de pitié voire, chose improbable,
de remords.
Je ne pense pas avoir jamais rien lu quelque chose qui laisse penser
que cela ait pu arriver. Mais peut-être avez-vous lu un texte qui y
faisait mention ?
Beren - 02.12.99
Oui, en effet, je crois qu'il est dit dans le Silmarillion que, lorsque
le Thangorodrim tomba, Sauron expia ses actes mais qu'il retomba dans
le mal par peur d'un jugement des Ainur car le Héraut de Manwë voulait
ramener Sauron à Valinor.
Fangorn - 03.12.99
Tolkien a précisé dans la lettre 153 à Peter Hastings de septembre 1954
en quel sens il entendait la pitié : "La pitié doit empêcher d'agir
selon ses désirs immédiats et apparemment profitables" (Letters, p.
191). Il abordait la question car son correspondant pensait voir une
manifestation de pitié chez le Troll William, dans le Hobbit, lorsqu'il
s'exclame "pauvre petit bonhomme !" en voyant Bilbo. En réponse, Tolkien
lui dit qu'il n'y a pas plus de pitié chez ce Troll que chez une bête
qui ne dévore pas sa proie simplement parce qu'elle n'a plus faim.
Dans cette même lettre, Tolkien revient sur le mal chez Sauron :
"Sauron n'était évidemment pas "mauvais" à l'origine. Il était un
"esprit", qui fut corrompu par le Seigneur de l'Ombre (le Prince Rebelle
sous-créateur), Morgoth. Il eut l'occasion de se repentir, lorsque Morgoth
fut vaincu, mais il ne put faire face à l'humiliation de l'abjuration
en demandant le pardon ; et sa conversion temporaire au bien et à la
"bonne volonté" s'acheva dans une rechute considérable jusqu'à ce qu'il
devienne le principal représentant du Mal dans les âges suivants. Mais
au début du Second Age, il avait encore belle apparence - ou pouvait
encore s'en parer - et n'était pas entièrement mauvais, à moins que
tous les "réformateurs" qui veulent se hâter de reconstruire et réorganiser
ne soient entièrement diaboliques, avant même que l'orgueil et le désir
de déployer leur volonté ne les dévorent" (Letters, p. 190).
Ce passage commente l'épisode rapporté par Beren (Silm., éd. Pocket,
p. 371). On peut y lire que "certains tiennent que ce ne fut pas
[fait] mensongèrement, que Sauron avait réellement des remords, ayant
été terrorisé par la chute de Morgoth et par l'immense colère des Valar".
Reste à savoir de quelle sorte de remords il s'agit. On peut regretter
une action par peur des conséquences, et non parce qu'elle était mauvaise.
Cela correspond à la "peur du mercenaire", qui agit toujours dans son
intérêt : les bonnes actions elles-mêmes ne sont pas réalisées par pure
bonne volonté, mais par peur d'une sanction si elles n'étaient pas faites.
D'ailleurs, cette mauvaise forme de repentir conduirait tout autant
à regretter une bonne action parce que les conséquences nous ont été
défavorables.
Sauron ne semble donc éprouver ni pitié, ni véritable remords, car il
ne se soucie que de son propre intérêt. C'est la raison de sa (re)chute.
L'analogie que fait Tolkien dans la lettre 153 met en relief le procédé
de cette chute (que Loki a restitué en détail dans l'une de ses interventions
sur la corruption) : comme tout réformateur, Sauron emploie toutes ses
forces à développer son pouvoir. Le mal advient lorsque cette fin supplante
toutes les autres, c'est-à-dire lorsque la personne use de sa liberté
pour n'agir que dans son intérêt, à l'exclusion puis contre les autres.
Loki - 03.12.99
En fait, dans l'œuvre de Tolkien, et plus particulièrement chez ses
"méchants", l'origine du mal ou de la chute se trouve souvent dans l'un
(ou plusieurs) des 7 péchés capitaux.
* L'orgueil : on en a déjà disserté.
* La colère : elle est à l'origine de l'exil des Noldor. Colère irraisonnée
envers Melkor et volonté de se venger. De plus, Fëanor comme Fingolfin
meurent à cause de leur colère. Idem pour Turin (mais je ne pense pas
qu'il doive être comptabilisé parmi les êtres mauvais).
* La luxure : d'une certaine façon, elle est à l'origine de la chute
de Maëglin.
* L'envie / la jalousie : Melkor est envieux des Silmarils, et il arrive
à corrompre les Noldor en rendant Fëanor et Fingolfin jaloux.
* L'avarice : on touche là au principal travers des Nains. Les conséquences
furent nombreuses, du meurtre d'Elu Thingol à la mort de Thorin Oakenshield,
en passant par Fëanor (qui décidément cumule !) et les Dragons...
* Il n'y a guère que la gloutonnerie et la paresse qui sont peu représentées.
Je n'ai à l'esprit que des exemples tirés de Bilbo : Galion l'échanson
et son joyeux compère ainsi que le nain Bombur. Et leurs conséquences
ne sont pas réellement maléfiques, mais simplement désagréables ou ennuyeuses.
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