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Fuseau « La Machine ou la nécessité de raser le monde réel »
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La Machine ou la nécessité de raser le monde réel
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sosryko
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le 01-05-2009
à 07:33


- Ce fuseau est en un développement de quelques remarques sur la Machine que j'avais pu effectuer dans un fuseau antique [argll, 6 ans déjà !], initié par Ylem, avec la participation de Cirdan, Lambertine, Lothiriel, TB, Semprini, Laegalad, yyr, Hisweloke [si avec tout ça vous n'avez pas envie d'aller voir ne serait-ce qu'un peu ;-)] intitulé Le sens de l'Histoire
- Avertissement : Alors certe, ce n'est pas gai, mais l'actualité non plus (cf. second billet) et il ne faut pas oublier que le Seigneur des Anneaux "se rapporte essentiellement à la Chute, à la Mortalité et à la Machine" (L131) --- rien de bien réjouissant, ce qui ne signifie pas qu'il n'y a pas de raison d'être joyeux, mais ça c'est un autre sujet... ;-))

Tolkien pose une équivalence entre la Machine et la Magie, ces deux termes décrivant toute volonté désireuse de prendre le « chemin le plus court » (SdA, VI.8) pour exercer et asseoir sa puissance :

« L’intention première dans l’utilisation de la magia, en laissant de côté toute considération philosophique sur la manière dont cela marcherait, est l’immédiateté : la rapidité, la réduction du travail nécessaire, mais aussi la réduction au minimum (ou jusqu’à sa disparition) du fossé entre l’idée ou le désir, et le résultat ou l’effet. »
(L155, 1954, Lettres, p. 285)

Valéry, quinze ans auparavant, faisait déjà un constat similaire, et notait, d’une manière plus cinglante : « la machine a exterminé la patience » (Degas, Danse, Dessin, 1965 (1938), Gallimard, [folio essais n°323]).
Cette volonté d’immédiateté est indissociable d’une volonté de performance jusqu’à l’excès :

« Prenez le moulin de Rouquin, par exemple. La Pustule l'a abattu presque dès son arrivée à Cul de Sac. Puis il a amené un tas d'Hommes malpropres pour en bâtir un plus grand et le remplir de roues et de machins étrangers. (…) L'idée de La Pustule était de moudre davantage et plus vite, ou c'est ce qu'il disait. »
(SdA VI.8)

Il est intéressant de noter comment l’image du moulin revient sous la plume d’Alain, qui oppose aux manifestations de la Machine (« de roues et de machins étrangers » ) « les anciennes machines, comme moulin à vent, moulin à eau » dans lesquelles il « reconnaît l’arbre, et les nœuds de l’arbre » accueillant « l’empreinte de l’homme sur la matière résistante et souple » ; ici, le témoignage « d’une inimitable rencontre entre la matière et l’artisan » alors que là, une « même idée s’est réalisée mille fois » par « le mécanique travail d’usine » (Alain, Vingt leçon sur les Beaux-Arts (1931), dans Les Arts et les Dieux, Gallimard 1958, p. 563 [Pléiade]).

Les « moulins plus efficaces » (L155) ne sont donc plus vraiment des moulins ; tout instrument devient obsolète dès lors qu’il n’appartient pas à la dernière génération, dès lors qu’il n’est pas parmi les instruments les plus efficaces — seuls dignes d’intérêt, à défaut d’être nécessaires :

« Et c’est presque une obligation de politesse que d’admirer la dernière machine, la plus puissante qui soit au monde; mais cette admiration ne conduit à rien; l’esprit reste là-devant comme stupide; le seul mouvement raisonnable est alors de faire marcher soi-même la machine; et ce plaisir même s’use aussitôt, parce que l’esprit ne trouve là aucun aliment; cet ennui remuant est une des causes de la guerre, précisément par ce besoin de construire une machine plus puissante, et surtout par cette fureur de l’essayer. Cet esprit est ravageur. »
(Les Idées et les Âges (1927), dans Les Passions et la Sagesse, Gallimard, 1972 (1960), p. 296 [Pléiade])

Tolkien a très bien perçu la capacité d’auto-destruction et les ravages d’un esprit perpétuellement insatisfait, toujours plus appauvri et affamé à force d’exercer sa puissance :

« Il a d'autres moulins semblables. Mais il faut avoir du blé pour moudre; et il n'y en avait pas plus pour le nouveau moulin que pour l'ancien. Mais depuis l'arrivée de Sharcoux on ne moud plus de grain du tout. Ils sont toujours à marteler et à émettre de la fumée et de la puanteur, et il n'y a plus de paix à Hobbitebourg, même la nuit. Et ils déversent des ordures exprès; ils ont pollué toute l'Eau inférieure, et ça descend jusque dans le Brandevin. S'ils veulent faire de la Comté un désert, ils prennent le chemin le plus court. »
(SdA VI.8)

Il eût été « sans doute possible de défendre l’introduction par le pauvre Lotho de moulins plus efficaces » ; mais le danger devient manifeste avec « la façon dont Sharcoux et Rouquin les utilisent. » (L155)
Car, indépendamment de tout jugement quant à la réduction de la durée entre le « désir » et l’« effet », l’esprit de la Machine ne doit pas masquer ses présupposés comme ses conséquences : l’esclavage de tous pour la soif d’une grandeur démesurée de quelques uns — rien n’ayant changé depuis l’âge des pyramides, sinon la forme, désormais « dissimulée », des moyens :

« Mais la magia peut ne pas être aisée à obtenir, et en tout cas si vous disposez de travailleurs esclaves en abondance, ou de machines (souvent la même chose, dissimulée), il peut être aussi rapide, ou assez rapide, d’abattre des montagnes, de détruire des forêts ou de construire des pyramides par ces moyens. »
(L155, Lettres, p. 285)

Tolkien est vivement conscient du prix que la Machine réclame aussi bien à l’homme qu’à la nature. Alain développe, avec des accents tout tolkieniens, ce qu’il appelle « le mensonge des machines » :

« (…) je refoule une idée fausse qui nous trompe tous, c’est que la machine a remplacé l’esclave. Dans le fait la machine à vapeur a engendré aussitôt, de ses rouages, un genre nouveau d’esclavage, d’injustice et de misère, résultant principalement de ce mensonge des machines, qui présentent le travail humain comme un effet de nature. Partout où la nature sert l’homme, c’est l’homme qui sert l’homme. »
(Alain, Propos, t. II, Gallimard, 1990 (1970), p. 500-501 [Pléiade])

De plus, parmi les « effets maléfiques et destructeurs » (L155, 1954) de la Machine doit être envisagé, avec frayeur, e rejet de l’homme par sa propre intelligence, « tout recours à des plans ou procédés (appareils) externes » s’opérant « aux dépens du développement des pouvoirs ou des talents internes qui nous sont propres » (L131, 1951).
Mauriac prolonge une telle pensée dans son Journal : « dans un monde dominé par la technique, la machine compte plus que l’homme parce qu’elle est précise — et l’homme ne vaut que dans la mesure où il devient machine. »
Lewis Mumford confirme les paroles des deux écrivains et prophétise :

« (…) la nature de l’homme a commencé à subir à l’époque moderne une changement final décisif. (…) l’intelligence froide, qui est parvenue comme jamais auparavant à maîtriser les forces de la nature, domine déjà largement toute activité humaine. Pour survivre dans ce monde, l’homme lui-même soit s’adapter complètement à la machine. Les types humains réfractaires à l’adaptation, comme l’artiste ou le poète, le saint ou le paysan, seront soit remodelés, soit éliminés par la sélection sociale. (…) Devenir plus humain, pousser plus loin l’exploration des profondeurs de la nature de l’homme, rechercher le divin, tout cela ne concernera plus l’homme mécanisé.(…) Si le but de l’histoire humaine est un type d’homme uniforme, se reproduisant à un rythme uniforme, dans un environnement uniforme, maintenu à température, pression et humidité constantes, vivant une existence uniformément sans vie, avec des besoins physiques uniformes satisfaits par des produits uniformes, (…)une créature sous pression mécanique constante, de l’incubateur à l’incinérateur, presque tous les problèmes du développement humain seront réglés. Il restera toutefois celui-ci : pourquoi quiconque, fût-ce une machine, se soucierait-il de conserver en vie une telle créature ? »
(Les Transformations de l’homme, Paris, L’encyclopédie des nuisances, 2008 (1956), p. 158, 166)

C’est encore vers Lewis Mumford qu’il faut se tourner pour le voir évoquer, comme s’il commentait le « Nettoyage de la Comté », les blessures que l’homme mécanisé inflige à la terre comme à l’argile vivante :

« Dans ce passage à un monde dirigé par la seule intelligence et voué au seul développement de la puissance (…) il n’est pas un aspect de la nature ou de l’homme qui ne soit menacé. Pourquoi l’homme posthistorique devrait-il chercher à préserver quoique ce soit de la diversité environnementale qui existe encore sur terre et dont la richesse élargit le champ de la liberté humaine : prairies, marécages, forêts, parcs, vignobles, déserts et montagnes, lacs ou chutes d’eau ? Pourquoi, avec de solides raisons posthistoriques pour cela, ne pulvériserait-il pas les montagnes, soit pour obtenir du granit, de l’uranium et de la terre, et plus de combustible pour l’énergie nucléaire, soit pour le simple plaisir d’aplanir et de broyer, jusqu’à ce que le globe terrestre soit réduit à l’état de plate-forme nivelée ? »
(Les Transformations de l’homme, Paris, L’encyclopédie des nuisances, 2008 (1956), p. 165)

Ainsi, « aimer la machine » revient à se faire « ennemi » de tout ce qui est « ancien et beau » (L339, 1962). Que la nature antique, dans toute la beauté de ses arbres, de ses montagnes et de ses forêts, ait comme ennemie les machines, quoi de plus compréhensible en somme, car « on sait aussi que ces choses s’usent fort vite et font des ruines laides » (Alain, Vingt leçon sur les Beaux-Arts (1931), dans Les Arts et les Dieux, Gallimard 1958, p. 563 [Pléiade]).

La « vacuité de toute machine » (L75, 1944) n’a jamais été neutre. Manifestation de « l’esprit du Mal » (L96, 1945), la Machine consistera toujours à prendre le « chemin le plus court » (SdA, VI.8) pour « raser le monde réel » (L131, 1951).
Incapable de « toucher au cœur des choses » (L75, 1944), elle atteint, déchire et anéantit la chair du monde — derrières les machines, un « ennemi » ordonne : « Taillez, brûlez et ruinez » (SdA, VI.8) :

« Comme, traversant le pont, ils levaient le regard vers la colline, ils eurent le souffle coupé. Même la vision que Sam avait eue dans le Miroir ne l'avait pas préparé à ce qu'ils virent alors. La Vieille Grange de la rive ouest avait été jetée bas et remplacée par des rangées de baraques goudronnées. Tous les châtaigniers avaient disparu. Les berges et les bordures de haies étaient défoncées. De grands camions couvraient en désordre un champ battu, où il n'y avait plus trace d'herbe. Le Chemin des Trous du Talus n'était plus qu'une carrière de sable et de gravier. Au-delà, Cul de Sac était caché par un entassement de grandes cabanes. »
(SdA VI.8)

Dans ce monde éventré, désherbé et goudronné, tout est machine, c’est-à-dire « une œuvre d’homme dans laquelle rien d’humain n’est enfermé » (359) — puisque « est (…) machine ce qui n’a forme et mouvement que d’après l’idée extérieure [ou, si l’on veut, le plan], sans que l’homme qui exécute y puisse rien changer. D’après cela une usine est une machine encore ; et les maisons d’ouvriers autour de l’usine, de même » (360) ; « Images parfaites de l’intelligence séparée ou de la force nue » (361) desquelles « l’esprit est comme exilé » (360) aussi bien que « les fibres et les nœuds » (359) — puisque « le jugement s’exerce contre l’obstacle » — pour faire place à « l’action humaine [qui] va droit à l’utile, sans ces arrêts, ces détours et ces repos contents » (359).
« Nécessité seulement » — rejet « des accidents du terrain et des nœuds du bois » (360 ; Alain, Système des Beaux-Arts (1920), IX, dans Les Arts et les Dieux, Gallimard 1958, p. 359-361 [Pléiade]).



S.

sosryko
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le 01-05-2009
à 07:38

Article d’Hélène Vissière lu sur le site lepoint.fr (publié le 05/03/2009, n°1903)
[http://www.lepoint.fr/actualites-monde/2009-03-05/le-massacre-des-appalaches/924/0/322954]


« Larry Gibson, c'est l'Astérix des Appalaches. Comme le guerrier gaulois, il vit assiégé dans son bungalow au sommet d'une montagne de Virginie-Occidentale. L'« envahisseur » n'est pas loin.

Il surgit au bout d'un sentier boisé. Là, à perte de vue, s'étale un paysage de désolation. Le terrain de Larry est encerclé par des mines de charbon à ciel ouvert, qui ont systématiquement raboté, rogné, rasé toutes les montagnes. « Il y a encore quatre ans s'élevait ici un pic qui me surplombait d'au moins 100 mètres. Il ne reste que ça », raconte-t-il, navré, en désignant une surface laminée au rouleau compresseur. Jadis dominée par des chaînes couvertes de forêts, sa propriété est aujourd'hui le plus haut point à l'horizon. « Les gens me demandent si j'ai des photos d'avant. Mais pourquoi aurais-je pris des photos de montagnes ? Je n'imaginais pas qu'elles allaient disparaître ! »

Et pourtant, elles disparaissent à un rythme effréné, de la Virginie-Occidentale au Tennessee, en passant par le Kentucky et la Virginie, le bassin houiller des Appalaches. Depuis près de vingt ans, les producteurs de charbon délaissent l'extraction souterraine pour le « mountaintop removal » (MTR), l'arasement des montagnes.

On commence par déboiser le site, puis on le dynamite à l'aide d'énormes charges d'explosifs afin de mettre au jour les veines de minerai. Et l'on balance dans les vallées la terre et les gravats. Une technique très efficace qui permet de récupérer 100 % du charbon au lieu de 40 % à 60 % dans l'extraction souterraine. Et bien moins coûteuse, car elle demande une main-d’œuvre réduite.
Mais c'est une catastrophe pour l'environnement. Le MTR détruit non seulement les plus vieilles montagnes du monde, mais aussi l'écosystème des vallées, les torrents, les villages... Selon une étude fédérale, 1 165 kilomètres de cours d'eau dans les Appalaches ont été enterrés sous les gravats entre 1985 et 2001, et 1 000 autres devraient subir le même sort dans les dix années à venir.

Autour de Kayford, le grignotage des montagnes ne s'arrête jamais. « Ils dynamitent jusqu'à dix fois par jour », témoigne Larry Gibson. Et les excavatrices, des machines hautes comme vingt étages capables d'enlever d'un seul coup jusqu'à 450 tonnes de roc, travaillent même la nuit. « Cela me crève le coeur. Je vois passer des daims, des ours qui ne savent pas où aller. Sur mon terrain, il n'y a plus d'eau, l'air est pollué. Je sais que ça me tue de rester ici. Ils m'ont proposé de racheter la propriété. Mais c'est ma terre, ça n'a pas de prix. » Alors, ce retraité de General Motors a déclaré la guerre aux légions houillères. Il a créé une fondation pour la défense des montagnes et organise des visites « touristiques » des restes de Kayford.

Paradoxalement, c'est la mise en place, au début des années 90, de standards plus stricts en matière de rejet de gaz à effet de serre qui a accéléré la décapitation des montagnes. Les centrales thermiques se sont mises à exiger un charbon censé brûler plus « proprement ». Or ce charbon plus pur, on le trouve précisément en grande quantité au sommet des Appalaches. Rien qu'en Virginie-Occidentale, le deuxième producteur du pays, 271 mines à ciel ouvert produisent aujourd'hui 35 % du minerai de l'Etat.

Selon les écologistes, quelque 474 collines ont déjà été décapitées dans la région. L'Association des mines de charbon de Virginie-Occidentale assure, elle, que les mines à ciel ouvert ne représentent pas plus de 1 % du territoire de l'Etat. Impossible à vérifier. Car —incroyable mais vrai — les mines elles-mêmes restent presque invisibles. Quand on circule au fond des vallées encaissées, c'est tout juste si l'on aperçoit très haut un bout de terre pelée ou une barrière bien gardée qui interdit l'accès à un site. Vu du ciel, en revanche, c'est le choc. Imaginez les Vosges transformées en paysage martien.

Comme la majorité des Américains, Judy Bonds n'avait jamais entendu parler de la décapitation des montagnes. Jusqu'au jour de 1993 où d'énormes explosions ébranlent son village. Renseignements pris, Massey, le plus gros exploitant de charbon de l'Etat, a obtenu un permis sur la montagne proche. Très vite, l'enfer se déchaîne au fond de la vallée. Il y a la poussière des gravats, puis celle du charbon, gluante, des dépôts noirs dans le ruisseau... Pour aller au cimetière annexé par la mine, il faut se faire escorter par un garde. Peu à peu, les habitants s'exilent. Massey rachète les maisons pour une bouchée de pain. Judy, une petite dame à l'allure décidée, résiste : « C'est la terre de mes ancêtres. Mes parents, mes grands-parents ont vécu là. » Mais l'asthme de son petit-fils s'aggrave. En 1999, elle se résout la dernière à quitter sa vallée. Depuis, elle se bat comme Larry contre les « terroristes ».

Une tâche aussi ardue que de tenir tête aux légions de César. D'abord, parce que l'industrie houillère est archipuissante. Dans « Coal River », Michael Shnayerson raconte comment le patron de Massey, Don Blankenship, viole tous les règlements, bafoue les droits des mineurs, achète juges et élus... A côté, les propriétaires de mine évoqués dans le « Germinal » de Zola font figure d'humanistes.

Ensuite, parce que la population locale soutient à fond les charbonniers. C'est la seule industrie de cet Etat très pauvre. « Je n'aime pas le procédé, mais il n'y a que le charbon ici. C'est ce qui offre des salaires décents et fait survivre ma famille. S'il n'y a pas d'autres moyens de l'exploiter, eh bien tant pis », explique Earl, un cousin de Larry Gibson, qui a passé trente-deux ans dans la mine. « [Une telle dévastation] n'arriverait jamais ailleurs » [...] Cela « susciterait un tollé [...] Mais les Appalaches sont un territoire à part, isolé par ses montagnes [...] Ses habitants sont pour la plupart trop pauvres et trop intimidés après un siècle d'exploitation impitoyable par King Coal », écrit Michael Shnayerson.

Alors, entre pro et anticharbon, c'est « la guerre civile », comme dit Judy Bonds. L'une des grandes batailles se joue à l'école primaire de Marsh Fork. Cet établissement de 250 enfants est construit, curieusement, à côté d'une usine de traitement où l'on nettoie le charbon avec des produits hautement toxiques. Une partie des parents emmenés par Judy exige le déménagement, invoquant le fait que les enfants souffrent plus qu'ailleurs d'asthme, de diarrhée et de maux divers. Pas question, rétorque un autre bloc de parents, employés de Massey pour la plupart. L'air est parfaitement sain. Le bras de fer dure depuis des années.

C'est qu'il faut du courage pour s'attaquer aux mines. Maria Gunnoe l'a appris à ses dépens. Cette descendante de Cherokee, fille, petite-fille et soeur de mineur, n'est pourtant pas une tendre. En 2000, une mine démarre au-dessus de chez elle dans le village de Bob White. Bientôt 6 mètres de gravats bloquent le ruisseau de son terrain. Adieu, poissons. Adieu, aussi, l'eau du puits, devenue toxique. Plus grave, chaque fois qu'il pleut, des inondations emportent un bout de sa propriété. Maria, une serveuse de restaurant, ameute les élus.

En vain. « Tout le monde se moque de ce qui m'arrive, on m'a traitée comme si j'avais la peste », résume-t-elle. A force de militer, elle arrive à faire bloquer une extension du permis de la mine. Depuis, on la menace de brûler sa maison, les énormes camions de charbon l'ont envoyée plusieurs fois valser dans le fossé avec sa voiture, des inconnus pénètrent sur son terrain... Si bien qu'elle a mis une clôture et des caméras de sécurité et qu'elle se balade désormais avec un gros chien. Chez Larry, on a brûlé un cabanon, tué un de ses chiens... Mais il en faut plus pour dissuader ces montagnards de choc. A défaut de potion magique, la poignée d'anti-MTR se bat à coups de procès. Des dizaines et des dizaines d'actions en justice depuis des années pour bloquer les permis, limiter la taille des mines... Qui débouchent parfois sur des victoires retentissantes. Massey a été condamné récemment à payer 20 millions de dollars, la plus grosse amende jamais infligée, pour avoir pollué des centaines de torrents.

A trois reprises, la justice a estimé que le rejet des gravats dans les vallées violait la loi sur la protection de l'eau. Par trois fois, le lobby houiller — qui a complètement noyauté l'administration Bush — a fait appel et le jugement qui exigeait des réglementations plus contraignantes sur le MTR a été cassé. Un nouveau jugement, très attendu mi-février a, une fois de plus, donné gain de cause à l'industrie du charbon, ce qui devrait débloquer une série de permis.

L'avenir du MTR dépend maintenant de Barack Obama. « Nous espérons que la nouvelle administration va faire quelque chose pour inverser les décisions de l'ère Bush », déclare Joe Lovett, l'un des célèbres avocats antidécapitation. Inquiet, le lobby charbonnier menace du pire. « On a besoin de pouvoir entreposer les gravats dans les vallées, c'est la solution écologique la plus sûre. Si les juges interdisent le procédé à cause de quelques extrémistes, on ne pourra plus exploiter les mines. Cela va provoquer une grosse convulsion dans le pays. C'est une chose de s'opposer à la décapitation, mais si on se lève le matin et qu'il n'y a plus d'électricité, c'en est une autre », affirme Jason Bostic, l'un des responsables de l'Association des mines de charbon de Virginie-Occidentale.

Et puis, « le MTR soutient l'économie de l'Etat », ajoute-t-il. En créant des surfaces planes, une rareté dans ce coin montagneux, il permet d'attirer des entreprises. Et de citer une prison et un golf implantés sur d'anciennes mines. Le charbon génère aussi des taxes, des salaires, crée des emplois... Faux, rétorquent les écologistes. En 1950, l'Etat comptait 125 000 mineurs, contre 15 000 aujourd'hui, à cause de l'expansion des mines de surface. Quant à la prospérité annoncée, on la cherche en vain à Whitesville, par exemple. Jusque dans les années 70, ce bourg florissant sur la route de la Coal River comptait deux cinémas, un bowling, un supermarché... Aujourd'hui, il reste deux entreprises de pompes funèbres, un fleuriste et des bâtiments abandonnés. Seuls les interminables trains de charbon qui traversent la ville jour et nuit troublent le silence.

Car les compagnies minières, elles, se portent comme un charme. Plus de 50 % de l'électricité aux Etats-Unis provient du charbon. Surtout, l'essor de la demande a dopé les exportations américaines vers l'Europe et la Chine.

« On ne peut pas continuer ainsi. A ce train-là, dans trente ou quarante ans, il y aura 49 Etats et une poubelle », se lamente Larry Gibson. Pour Larry et Maria, c'est trop tard. Mais Lorelei Scarbro a encore de l'espoir. Cette veuve de mineur habite au sud de Whitesville un fond de vallée bucolique. Sauf que son petit paradis est menacé par un permis de mine, temporairement bloqué en attendant le jugement. A l'entrée de son jardin, elle a planté un écriteau. « Tout individu qui franchira illégalement cette barrière sera abattu et les survivants seront achevés. » »


S.

Feuille de Niggle
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le 04-05-2009
à 12:13

Merci Sosryko pour ce rapport!

Une fois de plus je me dis que Tolkien etait un genie, vraiment!
... et, une fois de plus, on peut se dire qu'on est "mal barres" :\

Silmo
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le 05-05-2009
à 17:52

Après congés, je découvre ce fuseau (fort bien argumenté et présenté... Bravo Sosryko :-).

Certains éléments me laissant perplexe, je me dis qu'il ne faut rien précipiter et lire le tout (y compris le précédent fuseau cité) à tête reposée.

J'ai l'impression - mais une seconde lecture me rassurera peut-être - que l'on glisse d'une dénonciation de l'excès et de la vanité humaine à une condamnation des outils, eux-mêmes, que l'homme détourne et pervertit (croit/veux améliorer) pour assouvir cette vanité, ce qui me parait être un excès, peut-être involontaire, dans l'autre sens.

Point de hâte cependant... d'abord relire tranquillement :-)

Silmo

Silmo
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le 05-05-2009
à 19:40

Cette exploitation du charbon par explosion des montages est effarante !

Je songe à une discussion récente à Lyon ;-) à propos d'une civilisation humaine qui a 6.000 ans d'ancienneté maximum et qui, en moins de 2 siècles à peine, aura brûlé toute l'énergie fossile que la nature, par la lente décomposition des végétaux, a peut-être mis 200 millions d'années à stocker dans ses entrailles.... Autrement dit, nous dépensons un million de fois plus vite que la nature ne crée et comme ça ne suffit pas, voila que l'on supprime l'étape de la fossilisation pour directement cramer les végétaux (plus précisément, leur huile). C'est du "carburant vert" [sic] et malheureusement, il ne sera pas écologiquement "performant" tant qu'un champ de colza déjà sur pieds ne sortira directement du pot d'échappement tous les 20 Kms :-(
sosryko
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le 07-05-2009
à 04:21

Inquiétant, dérangeant et effrayant, n'est-ce pas ?

Pour un complément que j'aurais voulu poster avant de partir pour passer le pont en famille, il faudra attendre, désolé :-( --- je n'ai pas eu le temps d'y mettre de l'ordre.
Cela devrait répondre à certaines de tes interrogations, mais, d'ici là, que cela ne t'empêche pas, avec d'autres, de poursuivre la conversation ;-)
Peut-être que Yyr trouvera-t-il même le temps de te/nous lire (on pense à toi, cher Yyr, bon courage pour tes révisions !)

sosryko
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le 15-05-2009
à 03:05

Lorsqu’il doit payer des impôts sur ses droits d’auteurs, Tolkien accompagne le chèque d’un petit mot (« pas un penny pour le Concorde » ) qui manifeste son rejet, encore très vif dans les années 60, de l’aéronautique. A la même époque, Tolkien rédige une satire de l’automobile, « parabole de la destruction d’Oxford (Bovadium) par les motores manufacturés par le Daemon de Vaccipratum (en référence à Lord Nuffield et ses œuvres motorisées sur Cowley) qui encombrent les rues, asphyxient les habitants et finissent par exploser » (Carpenter, Biography, IV.6, p. 218 ; Rateliff, HotH, t.1, p. 462 précise qu’il s’agit d’un manuscrit de 53 pages… ; William Morris, fondateur de la Morris Motor Company, devenu par la suite Lord Nufflied, ouvre en 1902 son garage longwall street. La Morris bull nose y sera conçue en 1912 puis la production aura lieue à Cowley) .
Il ne possédait aucun des « gadgets » électriques dont la plupart peuvent paraître indispensables sinon bien pratique au quotidien, pas plus qu’on ne trouvait, dans la maison de Sandfield Road, de télévision, de machine à laver ou de lave-vaisselle (il aurait été intéressant de connaître l’avis d’Edith sur ces deux derniers refus…). [source : I Am in Fact a Hobbit, Perry C. Bramlett, Joe R Christopher, 2003, p. 22 ; S&H, t.2, p. 253]



(n°76, Stanfield Road, où Tolmkien a vécu entre 1953 et 1968)

Pour autant, Tolkien apprécie certains aspects du progrès technique comme le chauffage central (L307, Lettres, p. 307) ; et s’il ne possède plus de voiture à la fin de sa vie, il utilise les taxis (Carpenter, IV.2, p.173), les chemins de fer — mais aussi de l’avion pour des déplacements plus importants (à Dublin en 1965).

S’il n’est pas à rejeter comme un tout, le progrès technique n’est pas à approuver dans ses productions modernes, non seulement de par leur utilisation à un moment ou à un autre pour la guerre, mais aussi de par leur manière de se présenter et de s’imposer à nous : il faut rejeter l’auto-proclamation d’un « “progrès scientifique [qui] se poursuit inexorablement” » , comme l’affirmait une publicité de 1943 (MC, p.184 ; OFS, note au §89, p. 117), car les « (soi-disant) avancées » techniques (AH, p. 109), non contentes de déclarer « “certaines choses obsolètes” », pervertissent et voilent « quantité d’autres choses plus durables et plus essentielles » (MC, p. 184-185).

La première de ces perversions est celle de la pensée et du langage — comme le montre l’anecdote suivante reprise par Bradley J. Birzer : en 1955, lorsqu’un journaliste du New York Times Book Review lui demande comment il fonctionne (what made him tick), Tolkien répond : « Je ne fonctionne pas. Je ne suis pas une machine. (Si je fonctionnais [comme une montre fonctionne], je n’en aurais pas conscience, et vous gagneriez à poser la question au remontoir.) » (JRR Tolkien’s Sanctifying Myth, 2002, p. 110).
Quatorze ans plus tard, Tolkien use pourtant de toute l’imagerie mécanique qu’il déteste pour illustrer son état de santé :

« Il y a trois semaines ce mardi, Tolhurst est venu et m’a “sonné les cloches”, diagnostiquant une inflammation ou une infection de la vésicule biliaire. Et m’a immédiatement supprimé toute graisse (y compris le beurre) et tout alcool. Ce médecin habituellement joyeux et réconfortant était d’une gravité alarmante, et les perspectives semblaient sombres. Nous (moi du moins) connaissons trop mal la machine complexe que nous habitons, et (comme les ignorants en mécanique pour qui le “carburateur” est le nom d’une petite pièce d’un moteur, à la fonction secondaire et mal connue) sous-estimons la vésicule biliaire ! C’est une partie vitale de l’usine chimique, qui à elle seule peut causer une douleur intense si quelque chose ne va pas ; et si elle est “infectée”, hé bien, “ton compte est bon”. »
(L311, Lettres, p. 560-561)

Ces deux paroles peuvent sembler contradictoires. Loin de mettre à jour quelque noyautage d’un discours par le « matérialisme “scientifique” » tant combattu (L96), il y a cependant continuité de pensée : parce que l’homme ne se limite pas à la matière qui l’accueille et qui constitue son corps, rien ne doit le réduire à cette « machine complexe que nous habitons ». C’est une manifestation de la tyrannie de la Machine que d’opérer une telle réduction des hommes à de la matière première, malléable et transformable à loisir, sans tenir compte de toute dimension spirituelle. Si le corps est machine, il l’est pour que l’esprit soit liberté.
La machine comme objet n’est donc pas mauvaise, dès lors que, comme le corps, elle véhicule la vie et abrite l’esprit. Malheureusement, les machines d’origine humaines sont bien peu souvent conçues dans ce but.
Tolkien s’oppose donc à la Machine qui est négation de l’esprit de l’homme et à une modernité qui met la raison et la réflexion de côté :

« (…) il est après tout possible, pour un homme raisonnable, après réflexion (…), d’arriver à la condamnation (…) d’éléments de progrès comme les usines, ou bien les mitrailleuses et les bombes qui semblent en être les produits les plus naturels et les plus inévitables, sans doute les plus “inexorables”. »
(MC, p. 186 = OFS, §93-94, p. 71-72)

Sur un plan spirituel, cette modernité est la Machine qui conduit l’homme moderne à faire des machines « ses maîtres [et] ses dieux en les vénérant comme inéluctables, voire “inexorables” » (MC, p. 185 = OFS, §89, p. 70). L’image d’un homme idolâtrant sa création est ancienne et peu sembler dépassée à l’homme moderne ; et ceci n’aurait pas d’importance si un tel assujettissement volontairement accepté ne s’accompagnait d’une vision totalement faussée de la Vie :

« Aussi incroyable que cela puisse paraître, j’ai récemment entendu un clerc d’Oxford déclarer qu’il se réjouissait de la proximité d’usines de production en série, ainsi que du grondement de la circulation automobile embouteillée, car cela mettait son université “en contact avec la vie réelle”. (…) l’idée selon laquelle les automobiles seraient plus “ vivantes” [ou] plus “réelles” que, disons, les chevaux, est d’une bêtise navrante. Ô combien réelle est la cheminée d’usine, combien étonnamment vivante, comparée à l’orme, pauvre chose obsolète, rêve immatériel d’un amateur d’évasion ! »
(Monstres et Critiques, p. 185 = OFS, §90, p. 70-71)

L’ironie de Tolkien rencontre alors les craintes prophétiques de René Char :

« Viendra un temps où les nations sur la marelle de l’univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d'un même corps, solidaires en son économie.
Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il encore garantir l’existence du mince ruisselet de rêve et d'évasion ? L’homme, d’un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs... »
(Feuillets d'Hypnos (1943-1944), §127, Folio, p. 118)

La situation de l’homme moderne est dramatique car l’illusion dans laquelle il se trouve quant à la nature de la Vie conduit à une vie misérable, coupée du sol et de la terre qui donnent la vie :

« “L’âpreté et la laideur de la vie moderne en Europe”, cette vie réelle dont le contact devrait nous réjouir, “est le signe d’une infériorité biologique, d’une réaction faussée ou insuffisante à l’environnement”. »
(MC, p. 186 = OFS, §93-94, p. 71-72)

Tolkien prolonge longuement la citation de Christopher Dawson en note, dont la fin souligne combien « la culture [technicienne n’est] pas en contact avec la vie de la nature, ni avec celle de la nature humaine » (MC, p. 186). Dans le Manuscrit B, cette citation, plus étendue, fait partie du développement. Elle est immédiatement suivie par un commentaire de Tolkien qui identifie « “la vie de la nature [et la vie] de la nature humaine” (…) avec la [véritable] Vie Réelle » (OFS, p. 239) — par opposition à celle prônée par le clerc d’Oxford ou celle d’un représentant du progrès technicien comme l’agent de change. Un tel homme, « “complément parfait (comprendre esclave) de la machine” », loin d’être un parfait représentant de la nature humaine, ne peut qu’« être moins incorporé à la vie » qu’un guerrier des temps homériques ou qu’un prêtre égyptien, n’étant « qu’accidentel sinon parasite (d’aucun serait tenté de dire moins Réel) » (OFS, p. 239).
En désirant l’intensification de sa vie, ou plutôt en se soumettant à l’intensification de la vie dans un monde technique, l’homme ne récolte qu’une existence vide de Vie.


S.

sosryko
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le 15-05-2009
à 03:09

Dans les manuscrits de « Du conte de fées », Tolkien reprend ces points au cours de divers développements sur l’avion, la voiture et l’usine, dont certains étaient demeurés inédits jusqu’en 2008.



« Ce curieux appareil, sous la forme de la voiture motorisée, prodigue divers plaisirs, soit mineurs et inférieurs, soit obsessionnels et similaires à ceux produits pas une drogue. Plusieurs applications pratiques sont envisageables, même si on peut les suspecter de résoudre les problèmes sans fournir de solution définitive ; par ailleurs une multitude d’inconvénients et de nouveau problèmes surgiront assurément des avantages supposés. »
(OFS, p. 276)

La correspondance de Tolkien montre que cette intuition fait peut être généralisée à toutes les productions de la modernité : « Les machines faites pour nous économiser des efforts ne font que demander des efforts pires et interminables. » (L75, 1944). On retrouve de telles remarques chez Jacques Ellul ou Bernard Charbonneau. Ainsi ce dernier, à propos des mutations de l’activité paysanne :

« Quant aux machines, elles n’épargnent de la peine au paysan que pour lui en donner d’autre. Car si le tracteur permet de travailler trois fois plus vite, il faut bien travailler trois fois plus pour le payer. Autrefois, le paysan peinait de l’aube au crépuscule. Heureusement qu’aujourd’hui les phares sont bien commodes, ils permettent de labourer même quand le soleil est couché. Maintenant la campagne s’anime la nuit, à certaines saisons on voit partout la lueur des projecteurs ; comme le citadin, le paysan connaît les nuits blanches. »
(Les Jardins de Babylone, 2002 (1969), p. 147)

Parce que le paysan est l’homme « englobé dans la pulsation du cosmos » (id., p. 77), remarquer qu’« à leur tour, les paysans ont des autos » (119-120), c’est faire le constat des « dimensions cosmiques » atteintes par la « puissance de la technique » comme de sa capacité à « pénétrer partout » (id., p. 119).

« Mais la voiture motorisée est fondamentalement un jouet mécanique qui, échappé de l’étage des enfants, se retrouve dans la rue pour y être utilisé de manière aussi irresponsable qu’auparavant mais également avec une plus grande dangerosité. C’est un morceau douteux du “mécanisme d’évasion” [Scull&Hammond, dans JRRTCG, t.2, p. 235 semble avoir eu accès à une autre version : « the chief and most futile piece of “escape” mechanism »] (…) car son invention arrive au moment où nous avons rendu la vie horrible dans nos villes [S&H, p. 235 : « we have made our towns impossible to live in. »] (…).
La voiture séduit, car elle permet au gens de vivre à distance de leur “œuvres” bruyante et inhumaines [S&H, p. 235 : « horrible “works” »], de s’enfuir de leurs banlieues déprimantes pour aller à la “campagne”. Mais il y a mensonge : car les usines de montage, leurs annexes (garages, ateliers de réparation, pompes à essence), les voitures elles-mêmes et leurs fichues routes noires dévore la “campagne” aussi bien que des dragons [S&H, p. 235 : « But the motro works and all the subsidiaries and garages destroy that “country” like locusts »].
(OFS, p. 276)

Or, la disparition de la campagne, c’est la disparition de l’homme tel qu’il a(vait) toujours été :

« (…) nous savons qu’aujourd’hui elle [la campagne] frémit sous la poussée de la ville. (…) maintenant des machines toujours plus puissantes ébranlent l’inertie paysanne. (…) Des lois et des transports massifs déracinent les peuples comme le bulldozer les haies (…). Il n’y a plus de nature ni d’homme qui puisse tenir devant l’impitoyable tracé des raisons de l’État ou de la Production. (…) Dans notre monde, le mensonge bucolique est nécessairement associé à la destruction du paysan. Il permet à l’homme de fuir dans la fiction la question que lui pose la fin de la campagne. Cette fin serait celle de l’union de l’homme et de la nature ; celle de l’homme lui-même s’il est part de la Création. (…) Demain il n’y aura sans doute que Rome ou le désert. Le paysan était englobé dans le cosmos, il va l’être dans la société. »
(Bernard Charbonneau, Les Jardins de Babylone, p. 84-85, 145)

Et Tolkien de conclure par une parabole :

« Voilà un magnifique cadeau digne d’un magicien qui offre à un oiseau domestique qui s’était échappé de sa cage et posé — quoi ? — une courte chaîne de manière à ce que l’oiseau puisse voler jusqu’à une petite branche à proximité et qu’elle s’y emmêle. Merveilleux ! Voilà la liberté ! Et pour fabriquer la chaîne les prisonniers du magicien suent par centaines comme des Morlocks. Voilà la Vie Réelle qui est si bénéfique à l’Université d’Oxford. Il semble qu’il eût été plus simple de nettoyer les cages des oiseaux. »
(OFS, p. 276)

Pour enchaîner avec un autre représentant de l’âge des machines — l’avion :

« Quant à l’avion, son histoire est encore plus fâcheuse. Il a pris son envol pour être immédiatement baptisé dans le sang, devenant pour notre époque l’exemple parfait de la puissance redoutable du Péché Originel. En comparaison avec son but élevé, cette machine disgracieuse et inefficace, en dépit d’une complexité croissante, a pris la silhouette menaçante non pas d’oiseaux mais de monstres à l’allure de poissons ou de sauriens ; défiant et ne tenant compte d’aucune vie privée, répandant sur chaque âme tranquille le rugissement mortel de [ …?] ; sans prévenir, il peut s’écraser sur les frêles maisons des hommes, carboniser et broyer ceux qui jouent, qui sont prêts de leurs foyers, ou qui travaillent à leurs jardins. Tout cela “en temps de paix”. La guerre a élevé ce pouvoir destructeur au rang du massacre de masse programmé. »
(OFS, p. 276)

Cette remarque est l’occasion pour Tolkien de préciser la nature de son rejet non pas tant de la modernité, que du formatage de la pensée et des fausses évidences qui accompagnent un progrès qui n’a que peu de rapport avec le respect de la vie (au mieux, il ne conduit ni vers le « plus simple », ni vers le « plus économique », au pire, son prix est celui de la mort de plusieurs pour le bien-être de quelques-uns) :

« Pourtant un homme — oui, au milieu de cette guerre — me débita le raisonnement suivant : “Tu peux toujours critiquer, dit-il, mais si ton enfant était gravement malade, et que l’unique spécialiste était en Amérique, tu serais bien content d’utiliser un avion. ” Voilà qui fixe le contexte : peu de temps auparavant le spécialiste vivait à Vienne. Donc, pour sauver la vie d’un enfant hypothétique à l’aide des talents supposés d’un spécialiste imaginaire (qui pourrait échouer), des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants doivent être vaporisés en haillons et brûlés, avec la moitié des belles choses qui restent des siècles plus sains d’esprit. On pourrait imaginer une solution plus économique avec quelques médecins supplémentaires mieux répartis. Il serait trop brutalement “raisonnable” de ma part de suggérer que le pauvre enfant doit mourir, dès lors que l’unique moyen de salut est une machine au pouvoir meurtrier si terrible — le meurtre n’étant toléré que lorsqu’il est accomplit par une machine. Cela passerait pour la victime de trop si je sacrifiais un seul autre homme sur un autel pour gagner la faveur des dieux.
La question qui doit être posée, bien entendu, n’est pas “tenteriez-vous de sauver la vie de votre enfant en utilisant un avion aujourd’hui — dans une situation que vous n’avez ni produite ni désirée ?”, mais : “Souhaiteriez vous vivre une telle situation pour sauver la vie de votre enfant ?” La réponse à la première question est : “Oui, donnons à Moloch l’occasion de faire venir le médecin, pour une fois, s’il le peut”. La réponse à la seconde est tout simplement : “Non”. »
(OFS, p. 276-277)


S.

Silmo
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le 15-05-2009
à 13:06

Merci de ce complément Sosryko...
Hier soir, nous en avons discuté un brin avec Jérôme, de passage à Paname.
Il m'a dit qu'il postera volontiers dans ce fuseau.... après ses exams
² :-)

J'ai un peu mieux saisi (je crois??) l'idée, selon Lul, que... la Machine prenant le dessus, l'humain ne parviendra plus à la maitriser... c'est ça?
Si c'est ça, j'ai compris l'idée mais elle ne me convainc pas. Comme c'est d'abord du ressenti, il faut que j'affute quelques arguments pleins d'optimisme pou l'humanité :-) A suivre...

Laegalad
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le 15-05-2009
à 13:27

Tout comme Silmo :) Je suis une indécrottable naïve optimiste... ^^ Sans progrès, pas d'internet. Et sans internet... mmm, la vie m'est impossible à concevoir :D
sosryko
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le 15-05-2009
à 13:31

Silmo a dit :
J'ai un peu mieux saisi (je crois??) l'idée, selon Lul, que... la Machine prenant le dessus, l'humain ne parviendra plus à la maitriser... c'est ça?

Oui, à condition de préciser ce que Tolkien entend par "Machine" en remplacer "maîtriser" par "vaincre/surmonter", ce que je compte faire dans un prochain post, qui mijote encore ;-) J'aurais voulu répondre tout de suite à ton interrogation première, mais j'ai du m'arrêter en chemin pour quelques développements et traductions inattendus ;-)

S.

Elwe
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le 15-05-2009
à 14:21

Tsss, pas une penny pour le Concorde... Indécrottable english ;o)
Etre contre les avions alors que l'Angleterre fut sauvée du père Adolf, uniquement par ses Spitfire et ses Hurricane (et leurs pilotes of course)... C'est tout de même sacrément paradoxal, surtout quand on se rappelle que Christopher était dans la RAF :-)

E.
Les navions, caylebien!

Elendil Voronda
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le 16-05-2009
à 08:03

Concernant les avions et le service de son fils dans la RAF, il y a beaucoup à lire dans les Lettres. Par exemple la lettre nº100, adressée à son fils en mai 1945 :

J.R.R. Tolkien a dit :

It would be at least some comfort to me if you escaped from the R.A.F. And I hope, if the transfer goes through, it will mean a real transfer, and a re-commission. It would not be easy for me to express to you the measure of my loathing for the Third Service—which can be nonetheless, and is for me, combined with admiration, gratitude, and above all pity, for the young men caught in it. But it is the aeroplane of war that is the real villain. And nothing can really amend my grief that you, my best beloved, have any connexion with it. My sentiments are more or less those that Frodo would have had if he discovered some Hobbits learning to ride Nazgûl-birds, ‘for the liberation of the Shire'. Though in this case, as I know nothing about British or American imperialism in the Far East that does not fill me with regret and disgust, I am afraid I am not even supported by a glimmer of patriotism in this remaining war. I would not subscribe a penny to it, let alone a son, were I a free man.
sosryko
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le 16-05-2009
à 15:39

Effectivement. Merci Elendil pour cette référence qui rappelle que « pas un penny pour le Concorde » ne contient aucune trace de francophobie ou de nationalisme ;-)
La dernière phrase est essentielle :
Je me permets d'en donner la version française :
« Au moins, cela me réconforterait un peu que tu t’échappes de la R.A.F. Et j’espère, si le transfert s’opère, qu’il s’agira d’un vrai transfert, et d’une nouvelle affectation. Il me serait difficile de te donner la mesure de ma répugnance pour l’aviation [militaire], qui peut toutefois, comme elle l’est pour moi, être mêlée d’admiration, de gratitude et, par-dessus tout, de pitié pour tous ces jeunes gens qui y sont entraînés. Mais c’est l’aéroplane militaire qui est le véritable méchant. Et rien ne peut réellement alléger mon chagrin de te voir toi, mon tendre chéri, avoir un quelconque lien avec lui. Mes sentiments sont à peu près ceux que Frodo aurait éprouvés s’il avait découvert que des Hobbits apprenaient à chevaucher les montures des Nazgûl “pour la libération de la Comté”. Bien que dans le cas précis, comme il n’est rien de ce que je sais de l’impérialisme britannique ou américain en Extrême-Orient qui me ne remplisse de regrets et de dégoût, j’ai peur de n’être pas même animé par la moindre étincelle de patriotisme dans cette guerre qui se poursuit. Pour elle je ne donnerais pas un penny, encore moins un fils, si j’étais un homme libre. »
J.R.R. Tolkien, L100 (1945), Lettres, p. 169 = Letters, p. 115

C’est l’occasion de revenir sur la corruption des fins par des moyens pervertis par la Machine (puisque « c’est en effet une ère de “moyens améliorés au service de fins avilies” »< (MC, p. 187)) dans un monde où la nécessité fait loi, et non la liberté, comme la guerre le dévoile de manière paroxystique :

« Mon très cher petit,
J’ai décidé de t’envoyer un autre aérogramme, non un airgraph, dans l’espoir de pouvoir ainsi te remonter un peu plus le moral. […] Tu me manques vraiment beaucoup, et je trouve vraiment tout cela extrêmement dur à supporter, pour moi-même et pour toi. Le complet gâchis stupide causé par la guerre, non seulement matériel mais moral et spirituel, est tellement consternant pour ceux qui doivent l’endurer. Et l’a toujours été (malgré les poètes), et le sera toujours (malgré les propagandistes) – non bien sûr qu’il n’ait été, qu’il ne soit et qu’il ne sera nécessaire d’y être confronté dans un monde mauvais. »
J.R.R. Tolkien, L64 (1944), Lettres, p. 114 = Letters, p. 75

Ces propos se comprennent lorsqu’on prend en compte la foi chrétienne de Tolkien. On les retrouve à diverses reprises chez Jacques Ellul. Ainsi, dans Les Combats de la liberté où, s’adressant à un lecteur chrétien :

« Il faut repartir de l’idée que j’ai souvent développé, que non seulement la fin ne justifie pas les moyens, mais que les moyens transforment la fin.(…)
Mais alors cela nous conduit à majorer considérablement la question des moyens. Et cela s’accorde avec la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, dans ce monde qui est avant tout un monde des moyens. (…) Et lorsque nous nous associons à l’action d’un mouvement pour la liberté, nous avons à porter une critique permanente sur ces moyens. (…) Les moyens n’ont pas seulement les effets attendus, mais beaucoup plus souvent encore des effets invisibles et imprévisibles qui se révèlent à long terme comme contraires aux objectifs poursuivis, “souvent même dans le long terme, il ne subsiste aucune trace de la fin”. Il faut bien préciser que, à notre époque, les moyens, du fait de la technique, ont pris une telle importance qu’ils dépassent de loin toutes les fins concevables. (…) Celles-ci sont de l’ordre du vocabulaire idéaliste et justificateur, (…) évacuées, effacées par les moyens que nous mettons en œuvre, exactement comme, par le développement incessant des moyens de communication, le contenu de cette communication, l’information disparaît.
(…)
Ainsi, des moyens négateurs de la liberté ne conduiront jamais à la liberté.(…)
Les moyens de la liberté, ce seront (…) des moyens qui excluent la violence, la haine ou le mensonge.
(…) Bien entendu, on peut très bien comprendre que des non-chrétiens, victimes d’une injustice, d’une oppression, d’une violence, et qui n’ont aucun autre moyen pour se défendre et s’exprimer, se lance dans cette voie. Mais il es impossible pour les chrétiens de la justifier ou de s’y associer [pour en faire le moyen d’obtenir la liberté, car] je rappellerai seulement que la violence est toujours de l’ordre de la nécessité. Elle est soit obéissance à son propre esclavage envers ses passions, soit esclavage à une société de violence, soit conçue comme nécessité pour répondre à la violence qui m’est faite. Qu’elle qu’en soit l’origine, elle est toujours du domaine de la nécessité, c’est-à-dire de l’inverse de la liberté. »
(Le Centurion/Labor et Fides, 1984, p. 160-163)

Ces quelques lignes peuvent sembler un discours bien théorique et déplacé face aux deux lettres de Tolkien, lesquelles peuvent paraître de circonstance, et inadaptée à expliquer la pensée de l’homme. Il n’en est rien selon moi ; d’autant plus lorsqu’on se souvient qu’à la même époque où Tolkien rédigeait ses lettres, dans un article du 2 juin 1945 paru dans le journal protestant Réforme, le même Ellul osait écrire qu’« en définitive Hitler a bien gagné la guerre » :

« D’abord Hitler a proclamé la guerre totale ; d'autre part, massacre total. Et l’on sait les lois de sa guerre… Tout le monde a dû s'aligner sur lui — et faire la guerre totale, c’est à dire la guerre d’extermination des populations civiles (nous y avons fort bien réussi !) et l’utilisation illimitée de toutes les forces et ressources des nations aux fins de la guerre. On ne pouvait faire autrement pour vaincre. Evidemment. Mais est-ce si certain que cela que l’on puisse vaincre le mal par le mal ? Ce qui est en tout cas incontestable, c’est qu’en nous conduisant à la nécessité des massacres des populations civiles, Hitler nous a prodigieusement engagés dans la voie du mal. Il n’est pas certain que l’on puisse en sortir si vite. Et, dans les projets de réorganisation du monde actuel, à voir la façon dont on dispose des minorités, dont on prévoit les transferts de populations, etc., on peut se demander si l'influence en ce qui concerne le mépris de la vie humaine (malgré de belles déclarations sur la vie humaine !) n’a pas été plus profonde qu’on ne le croirait.
(…)
Que dirons-nous donc ? Nous plier devant cette poussée mondiale dont la fatalité nous accable ? Non sans doute.
Mais ce qui apparaît clairement, c’est qu’il n’y a point de moyen politique ou technique pour enrayer ce mouvement.
En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l’homme lui même en lui forgeant des chaines dorées, il ne peut se dresser que des hommes qui, parce qu’ils le seront pleinement, ne se laisseront pas absorber par cette civilisation, courber à cette esclavage. Mais comment des hommes dans leur faiblesse et dans leur pêché résisteraient-ils et garderaient-ils leur destin propre dans la fourmilière de demain ?
En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l’homme lui même, il ne peut se dresser que l’Homme. “Voici l’Homme”. L’Homme Jésus-Christ qui seul brise les fatalités du monde, qui seul ferme la gueule du Moloch, qui seul fera demain les hommes libres des servitudes que le monde nous prépare aujourd’hui. »
(Ellul, « Victoire d’Hitler ? », [http://deconstruire.babylone.over-blog.org/article-5621793.html])

Il est étonnant de constater l’étroite communauté de pensée entre le protestant Ellul et le catholique Tolkien : sans faire une liste exhaustive (faute de temps), on aura tous remarqué la référence commune à « Moloch » (cf. OFS, p. 277) pour décrire un monde de « nécessités » (L64) et de « moyen[s] politique[s] ou technique[s] », un monde où la « guerre totale » peut prendre l’aspect de « chaînes dorées » (cf. la « courte chaîne » de OFS, p. 276) et non plus d’« extermination systématique » (L84) — un monde où la « Guerre des Machines » a été la « première » seulement, et la préparation des mentalités à se mettre au « service » de tous les « Moloch[s] moderne[s] » à venir (L96, p. 164 ; L92, p. 154) :

« Nous savions qu’Hitler était un petit malotru grossier et ignare en plus d’autres tares (ou est-ce leur source ?) ; mais il semble y avoir beaucoup de petits malotrus grossiers et ignares qui ne parlent pas allemand et qui, dans les mêmes circonstances, présenteraient la plupart des autres caractéristiques hitlériennes. Un article très sérieux a paru dans la presse locale appelant solennellement à l’extermination systématique du peuple allemand tout entier comme la seule mesure adéquate après la victoire militaire – parce que, voyez-vous, ce sont des crotales et ils ne savent pas reconnaître le Bien du Mal ! (qu’en est-il de l’auteur ?) Les Allemands n’ont pas plus le droit de décréter que les Polonais et les Juifs sont une vermine à exterminer, des sous-hommes, que nous de le dire des Allemands : en d’autres termes, aucun droit, quoi qu’ils aient fait. (…). On n’y peut rien. Tu ne peux combattre l’Ennemi avec son propre Anneau sans devenir à ton tour un Ennemi ; mais, malheureusement, la sagesse de Gandalf semble être depuis longtemps retournée avec lui dans l’Ouest Véritable […] »
(J.R.R. Tolkien, L84 (1944), Lettres, p. 139 = Letters, p. 93-94)

Or que représente Gandalf, source d’inspiration pour Frodo et serviteur du feu secret venu s’opposer à la Flamme d’Ûdun, au Balrog de la Moria et au Roi Sorcier, Molochs antiques qui réclament leur part de jeunes victimes, sinon cette figure, renvoyant à celle du Christ, qui s’oppose à la « marée » inexorable du Mal (Morgoth le Marrisseur), de la Magie (Sauron le Magicien) et de la Machine (Saruman l’Ingénieur) :

« Soyez joyeux ! Nous nous retrouvons. Au renversement de la marée. La grande tempête vient, mais la marée a changé.(…) »
= « Be merry! We meet again. At the turn of the tide. The great storm is coming, but the tide has turned »
(SdA, III.5, p. 537)

Pour autant, la victoire, si victoire il y a, ne peut être celle qui s’obtient par un acte de puissance, par l’utilisation de l’Anneau, qui est la « machine ultime » (the ultimate machine, Stratford Caldecott) :

« Non, répondit Gandalf. Ce n’est pas la route que vous devez prendre. J’ai prononcé des paroles d’espoir. Mais d’espoir seulement. L’espoir n’est pas la victoire. La guerre est sur nous et sur nos amis, une guerre dans laquelle seul l’usage de l’Anneau pourrait nous donner l’assurance de la victoire. Cela memplit d’une grande tristesse, et d’une grande crainte : il y aura beaucoup de destruction, et tout peut être perdu. Je suis Gandalf, Gandalf le Blanc, mais le Noir est plus puissant encore. »
(SdA, III.5, p.540)

Si Gandalf n’est par l’incarnation d’Eru en Terre-du-milieu, si Tolkien se garde d’aborder de front « l’Incarnation de Dieu [,] chose infiniment plus grande que tout ce qu[’il] pourrai[t] oser écrire », il n’en reste pas moins que dans cette histoire de Mort et de Machine qu’est Le Seigneur des Anneaux il est question de « l’Espoir en l’absence de certitudes » (L181). Or, cet Espoir qui est espérance, pour Tolkien comme pour Ellul, renvoie toujours à Jésus-Christ, Dieu incarné dans la « machine humaine » (L49) pour la sauver d’elle-même et de la « longue défaite » de « l’Histoire » (L195). En attendant la manifestation parfaite de « la victoire ultime » (id.), tant que nous vivons dans un monde soumis au Mal, à la Mort et à la Machine, c’est « en espérance que nous sommes sauvés » (Rm 8, 24) — en espérance et par l’espérance qui donne de ne pas (toujours…) donner accès à l’esprit de puissance qu’est la Machine (pour cette dernière expression, cf. la suite, un jour prochain...).

S.

sosryko
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le 16-05-2009
à 15:46

Correction : lire "un article du 23 juin 1945", rédigé après la victoire des alliés donc, pas avant ;-)

Pour Silmo : la fin du post et la promesse du suivant devrait t'empêcher de "désespérer "un jour de me voir te répondre sur la différences machines/Machine ; la prochaine fois, promis, mon ami :-)

Yyr
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le 18-05-2009
à 12:23


Ce thème est formidable !

Et mené de main de maître :)
Je suis aussi stupéfait de ce qui me manque, de n'avoir pu prendre le temps encore de lire On Fairy-Stories. Un immense merci, cher Sosryko !!! Un merci immense et ému. Avais-je oublié à quel point le regard du Professeur pouvait voir au loin, et sa poésie nous parler ... de nous ? Et combien elle m'avait apporté et m'apporte toujours ?

Comme Silmo l'a dit, je suis hors-jeu pendant un mois absolument incompressible (en revanche, cher François, je n'avais pas exposé l'idée « que la Machine prenant le dessus, l'humain ne parviendra plus à la maitriser » mais que cela est déjà le cas et encore que c'est la technique qui adapte maintenant l'homme à ses besoins ; hé ! hé ! ton optimisme a-t-il déjà, le temps d'une nuit, atténué la portée de mon accusation ? ;) moi aussi, je dois argumenter, je sais, mais je suis privilégié : lorsque mes examens seront terminés, Sosryko aura déjà fait tous les plis ; j'espère juste qu'il lui manque un roi et que je serai appelé :)) ; je passe juste le temps de (re)donner deux références.

La première, parce qu'elle est celle justement qui clôturait le fuseau du sens de l'histoire (le 22 mai 2003), référence qui me semble-t-il épousait parfaitement la première citation de Tolkien donnée par Sosryko au début de la nouvelle discussion (« l'intention première dans la magia [...] »). Ainsi les deux références, l'une à la fin de l'ancien fuseau, l'autre au début du nouveau, se répondent-elles parfaitement :)

Il nous faudrait un mot pour cet art elfique […] On a sous la main « magie » et je l’ai employé plus haut, mais je n’aurais pas dû le faire : Magie devrait être réservé aux opérations du Magicien. L’art est le procédé humain qui produit en passant […] la Créance Secondaire. Les elfes peuvent aussi utiliser un art du même ordre […] je l’appellerai, faute d’un mot moins discutable, l’Enchantement. L’Enchantement produit un Monde Secondaire dans lequel peuvent pénétrer tant l’auteur que le spectateur, pour la satisfaction de leurs sens durant qu’ils se trouvent à l’intérieur ; mais, dans sa pureté, il est artistique pour tout ce qui est du désir comme du dessein. La Magie produit ou prétend produire un changement dans le Monde Primaire. Peu importe par qui elle est censée être appliquée, fée ou mortel, elle demeure distincte des deux autres ; ce n’est pas un art, mais une technique ; son désir est le pouvoir en ce monde, la domination des choses et des volontés.
Faërie, Du Conte de Fées, Pocket, p.183

La deuxième est tirée de l'histoire qui, nous le verrons (je suppose que Sosryko l'a gardé pour la suite, sinon j'aurai quelques idées à partager), résume tellement de choses, cette histoire du Maître Anneau, l'artefact ultime de la Magie, l'Anneau de Puissance :

L'or semblait très clair et très pur, et Frodon admira la richesse et la beauté de sa couleur, la perfection de sa rondeur. C'était un objet admirable et grandement précieux. En le sortant, Frodon se proposait de le jeter loin de lui dans la partie la plus chaude du feu. Mais il s'aperçut alors qu'il ne pouvait le faire sans grande lutte. Il soupesa l'Anneau dans sa main, hésitant et s'efforçant de penser à tout ce que lui avait dit Gandalf ; et puis, par un effort de volonté, il fit un mouvement, comme pour le jeter, mais il s'aperçut qu'il l'avait remis dans sa poche.
SdA, livre I, chap. 2, l'Ombre du Passé

Lorsque je lis des réactions comme celle de Stéphanie ;) je vois ce que ce thème a de vivant et de parlant ici et maintenant. Face à la « richesse et la beauté » du progrès, la « perfection » de son développement, quoi de plus naturel que de le trouver « admirable et grandement précieux » ! Mais sommes-nous libres ? Pouvons-nous « [nous] propos[er] de le jeter loin de [nous] » ? essayer de le « soupeser » en nous « efforçant de penser à tout ce que [nous ont] dit » Tolkien, Valéry, ... ? Rien qu'un instant ? En fait, l'aventure paraît jouée d'avance : comment, écrivait Ellul (je paraphrase), comment l'homme pourrait-il critiquer le phénomène technicien, lequel a déjà modifié l'homme en un homme technicien c-à-d. qui correspond à la technique ? Que l'on essaie un instant « de le jeter loin de soi », l'on s'aperçoit « qu'[on] l'a déjà remis dans sa poche » !

Il y a, pour répondre à Stéphanie, entre Internet et Faërie, la même différence qu'entre Magie et Enchantement ;). Et cette confusion explique sans doute quelques-unes des divergences apparues par-ici entre autre. Je me souviens toujours avec un amusement complice, de cet été, pas si lointain, où un bon nombre de jrrvfiens s'étaient retrouvés au Jardin des Plantes à paris, et tous étaient toujours sans téléphone portable (quoique, je crois que Cathy en avait un mais c'était celui de sa fille, c'était donc un accident :)) ; mes collègues de travail me regardaient partir à ce rendez-vous comme un extra-terrestre :). À ce sujet, l'un de nos amis communs, spécialement arbresque devrais-je dire :), a récemment cédé à l'acquisition d'un téléphone portable, « par nécessité » ; il l'a nommé Bauglir (s. lit. 'la contrainte', surnom de Morgoth) et l'utiliser se dit pour lui « chevaucher Bauglir » ;)

Yyr

Laegalad
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le 18-05-2009
à 09:03

Ben, je le dis, l'affirme et le répète : sans Internet, 1. on ne se connaîtrait pas, 2. on ne discuterait pas de tout ça, 3. nos connaissances seraient beaucoup moins vastes du coup.
La "machine" n'est pas toute mauvaise. Faudrait-il que je reste une ignare complète dans ma caverne ? Et bien je préfère être une jeune femme moderne, tant pis si je "cède" à la machine. Je suis pour mettre de la raison en toute chose, pratiquer la modération et prendre soin de notre petite planète en évitant d'utiliser /trop/ les "machines". Mais aller vivre dans une campagne paumée en plein désert (fut-il vert) et où il n'y a ni trains ni ADSL, c'est juste pour des vacances. Internet a permis de développer des amitiés avec des gens que je n'aurais jamais rencontré sinon. Qui m'ont appris des choses que je n'aurais pas eu idée sinon (que ce soit en philosophie ou cinéma ou couture et cie :)). C'est un médiateur, pas un but en soit, et en cela je ne vois pas où est le mal, de mettre en relation des gens, des idées, des envies communes. On l'a bien vu, avec les moots : internet ne peut remplacer la présence humaine en vis à vis. Mais il permet de nouer les liens et de garder contact. Je te met au défi de faire la même chose avec des lettres !
Non, je ne partage pas du tout l'opinion du vieux Tonton — je l'aime bien, mais bon, il est vieillot sur pas mal de points. Vous me direz que je suis perdue parce que je ne vois pas en quoi il a raison, mais ça ne m'empêchera pas de prendre le train pour aller au prochain moot et entre temps d'aller voir sur mes forum ce qui se passe dans le milieu tolkiennien ;)
sosryko
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le 18-05-2009
à 11:43

> Laegalad : il ne s'agit pas de ne plus utiliser de "machine" ni d'aller "dans une campagne paumée en plein désert"... Voir la citation de Charbonneau en conclusion dans 3 ou 4 posts à venir, si je survis jusque là (je voudrais terminer aujourd'hui, n'étant pas disponible le reste de la semaine pour mettre en forme, mais ça va être juste).
> Silmo : on arrive au début de la réponse : c'est quoi, c'te Machine ? ;-)

La pensée de Tolkien sur la « mécanisation » ne confond pas les « machines » (machines, engines) avec la notion de Machine : diversement exprimée (Machine, machine, mechanism), celle-ci représente l’esprit sans lesquelles les premières n’existeraient pas en aussi grand nombre, sous la forme qu’on leur connaît, avec l’attention (pour ne pas dire l’adoration) qu’on leur porte, capable de séduction et engendrant une dépendance, au point de nous rendre indifférents au prix à payer pour jouir de leur usage — prix bien trop lourd, puisque celui d’un éloignement de l’unique « vie réelle » qui mérite ce qualificatif et rien moins que de la destruction du monde qui permettait les conditions de cette Vie.
Du temps de Tolkien, un « projet [de] destruction d’Oxford au bénéfice des voitures » manifestait déjà « l’esprit d’“Isengard”, si ce n’est celui du Mordor, [qui] affleure bien entendu en permanence » dans le monde réel (L181). C’est en ce sens qu’il faut comprendre les mentions au « monde [et] à l’esprit du Mal » que traduisent « en termes modernes, mais pas universels : la machine, le matérialisme “scientifique”, le Socialisme dans l’une ou l’autre de ses formes (…). » (L96)
Cette distinction qu’opère Tolkien entre les machines et la Machine rejoint, d’une certaine manière, celle opérée par Heidegger entre la technique moderne et l’essence de la technique moderne :

« Il faut distinguer entre la technique et l’essence de la technique : la première est l’accaparement de l’homme par les objets techniques ; la seconde, l’essence de la technique, est l’être lui-même, et le problème posé par la technique n’est pas dès lors celui de sa valeur ou de ses dangers immédiats, mais de sa réception par la pensée. (…) “L’essence de la technique est ambiguë dans un sens élevé. Une telle ambiguïté nous dirige vers le secret qu’est tout dévoilement, le secret inhérent à la vérité” (…). (…) L’époque de la technique, c’est le moment où l’être est la plus grande donation, le moment où ses présents sont les plus larges, le moment où l’être dévoile à profusion, où les “nourritures célestes” abondent en tout sens, le moment où le don est tel que le donateur est entièrement éclipsé par ce qu’il offre ; c’est aussi et par là même le moment du plus grand risque puisque cette profusion, seule capable de nous montrer les largesses du don, est également susceptible, en elle-même et par sa consistance propre, de donation donc d’effacement, de voiler définitivement à l’homme l’origine qui lui destine de telles largesses et lui envoie ses dons. L’être donne, il dévoile, il, donne tant et dévoile tant qu’il ne nous apparaît plus comme tel. L’être se voile, s’efface (…) »
(Maxence Caron, Heidegger, Pensée de l’être et origine de la subjectivité, Paris, cerf, 2005, p. 549 (La nuit surveillée))

Pour figurer l’essence de la technique moderne, Heidegger a forgé un mot, le Gestell — diversement traduit en français (l’Arraisonnement, le Dispositif, expression qui n’est pas sans rappeler la Machine de Tolkien) et que Jan Patočka explique ainsi :

« (…) selon Heidegger, le Gestell ne désigne pas une chose, mais un regard sur l’étant, un mode de compréhension de tout ce qui est. C’est le mode dans lequel l’étant se manifeste, la manière dont la technique moderne dévoile l’étant. Comment, plus précisément ? Ce n’est plus une objectivation, l’objectivation universelle pratiquée autrefois par les sciences mathématiques de la nature qui firent à leurs débuts l’objet de la réflexion de Kant. La technique contemporaine est un regard sur le monde qui pose à la réalité certaines questions établies à l’avance et y requiert une réponse — un peu comme lorsqu’une personne est arrêtée et sommée de décliner ses nom, prénoms, date et lieu de naissance, etc. rien n’y échappe. Pour employer une image, c’est comme un bulldozer qui aurait prise sur tout ce qui est, dont les griffes pourraient tout empoigner et transporter ailleurs. »
(Jan Patočka, Liberté et sacrifice, Écrits politiques, Million, 2002, p. 343 (collection Krisis))

Le danger le plus grand n’est donc pas dans les formes que peut prendre la technique moderne (machines) — même si des exemples comme le bulldozer, l’avion ou la voiture permettent de l’illustrer — mais dans son essence :

« La technique n’est pas le danger, mais “c’est l’essence de la technique, en tant qu’elle est un destin de dévoilement, qui est le péril”. (…) cette essence est un danger (…)si elle est vécue loin de toute pensée ou de toute prise en garde de l’espace qui rend possible son déploiement ; l’effet est alors immédiat : consumérisme irréfléchi et mobilisation effrénée de l’étant en totalité, création indéfinie de denrées et volonté totalitaire se retournant contre l’individu. (…) la personnalité de l’homme contemporain périt noyée entre deux écueils qu’elle s’épuise à éviter tout en s’y enfonçant à force de refuser la radicalité de pensée qui la sortirait de ce schéma : d’une part, le péril physique, intellectuel et moral de la technique pratiquée et utilisée sans discernement ni retenue, d’autre part le péril nihiliste »
(Maxence Caron, id., p. 547)

Tel est le danger spirituel de la technique qui, en rejoignant immédiatement notre avidité, ce désir d’illimité qui est le nôtre, atteint la nature humaine en endormant son esprit. « Ce danger est la conséquence d’une carence de pensée qui use d’une situation ou d’un destin, d’un envoi de la donation de l’être sans y faire retour ni chercher le sens de sa propre situation » (id.). Et

« (…)Pourquoi, en effet, exiger de la technique un effort de pensée pour définir ses limites et pour soumettre ses interventions aux exigences de l’éthos terrestre, puisque c’est précisément son illimitation présumée qui est censée nous permettre de créer une autre terre et d’autres cieux et de modifier de fond en comble la condition mortelle ? »
(Raphaël Célis, « Entre nature et communauté politique : La dimension éthique de la terre natale », dans Dimension de l’exister, Études d’Anthropologie Philosophique V, Ghislaine Florival (éd.), Louvain, Peeters, 1994, p. 235 (Bibliothèque philosophique de Louvain n°40)

Puisque l’essence de la technique atteint la pensée,

« c’est une erreur fondamentale de croire que la machines est constitué seulement de métaux et de matériaux et que c’est pour cette raison que l’ère de la machine est “matérialiste”. La technique machinique moderne est “esprit” : ce qui veut dire qu’elle est une décision sur la réalité de tout ce qui est réel »
(Hymnes de Hölderlin, « Der Ister », cité par Raphaël Célis, id.)

Avec la « décision sur la réalité de tout ce qui est réel » pour définir l’essence de la technique, on retrouve un équivalent de la Machine définie comme « projet » (L181, p. 333), « recours » et « intention » quant au « monde réel » (L131, p. 210-211). Le « monde réel » dont Tolkien regrette la disparition (« L’être se voile, s’efface » dit Heidegger) n’est pas à confondre avec le « monde » associé de manière étroite à la Machine (L96, p. 110). Celui-là relève du monde physique, tandis que celui-ci est volonté d’opposition des hommes envers leur Créateur — un « monde » dont le « cours » est régi par « le prince de la puissance de l’air, cet esprit qui agit maintenant dans les fils de la rébellion » (Eph 2, 2).
Et si, tout comme l’esprit d’Isengard n’était pas celui de Mordor, l’esprit du monde n’est pas celui du Mal — Tolkien faisait bien la distinction (en 1958 : « “I look East, West, North, South, and I do not see Sauron ; but I see that Saruman has many descendants” » [Carpenter, VI.3, p. 300-301 ; Tolkien, A Celebration, p.37]) — il en subi l’influence permanente. De même que les œuvres de Saruman ont participé à l’œuvre de Sauron, les « œuvres » que le « monde » produit voient leur nature originelle immanquablement pervertie et participer au Mal et à la Machine :

« [l’homme] peut devenir possessif, s’accrochant aux choses qu’il a faites et les réclamant comme “siennes” ; le subcréateur souhaite être le Seigneur et Dieu de sa création personnelle. Il est enclin à se rebeller contre les lois du Créateur – en particulier contre la mortalité. Ces deux traits (seuls ou conjugués) mènent au désir de posséder le Pouvoir, de rendre plus rapidement efficace la volonté — et donc mènent à la Machine (ou Magie). »
(L131, p. 210)

S.

sosryko
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le 18-05-2009
à 12:29


Sans cesse, les développements de Tolkien suggèrent l’« immoralité » de l’objectif commun de la Machine et de la Magie qui avait servi de point de départ à ce fuseau (OFS, p. 253, 268). C.S. Lewis établit la même relation à deux reprises au moins. Dans Miracles (1942), il critique une science moderne, « fille et héritière de la Magie », qui force une « nouvelle obéissance de la nature » indépendamment de toute « obéissance de l’esprit au Père des esprits ». Un tel divorce de la pensée technicienne d’avec toute aspiration à la transcendance explique qu’après « le mauvais (evil) rêve de la magie », « la réalité mauvaise (evil) des sciences appliquées sans loi (…) réduit de vastes espaces de la nature au désordre et à la stérilité en ce moment même »( Miracles, XVI, Paris, SPB, 1985, p. 150, trad. modifée = The Complete C. S. Lewis Signature Classics, p. 293a.). Un an plus tard, dans L’Abolition de l’Homme (1943), Lewis oppose la magie et les sciences appliquées à la sagesse :

« Il y a quelque chose qui, tout en unissant la magie et les sciences appliquées, les sépare de la “sagesse” des premiers âges. Pour les sages des temps anciens, la principale difficulté avait été la manière de conformer l’âme à la réalité, et la solution avait été la connaissance, l’autodiscipline et la vertu. Pour la magie et les sciences appliquées la difficulté consiste à soumettre la réalité aux désirs des hommes : la solution est une technique ; et les deux pouvoirs, dans la pratique de cette technique, sont prêts à réaliser des choses autrefois considérées comme répugnantes et impures — comme déterrer et mutiler les morts. »
(The Abolition of Man, 3, dans The Complete C. S. Lewis Signature Classics, p. 489a)

C.S. Lewis et Tolkien sont sur ce point en accord : Machine et Magie appellent la manifestation d’un « pouvoir maléfique » (evil power) et engendrent un « destin inéluctable » (the inevitable fate) — « (…) tout pouvoir magique ou mécanique fonctionne toujours de cette manière » (L109). En un sens, la Magie de « Merlin représente ce vers quoi nous nous efforçons de revenir d’une manière différente », mais alors que « pour lui chaque opération sur la nature [était] une sorte de contact personnel, tout comme on câline un enfant ou qu’on flatte un cheval », la nature est devenue pour l’homme moderne « une machine que l’on fait travailler et que l’on met en pièces si elle ne rend pas les services attendus » (C. S. Lewis, Cette Hideuse Puissance, XIII, 4, p. 530).
C’est ainsi que les hommes sont « tombés (…) dans le piège de Sauron : (…) souhait[er] avoir du “pouvoir” sur les choses telles qu’elles existent (ce qui est totalement différent de l’art) » (L181, Lettres, p. 335) — alors que le « monde n’est pas [censé être] une machine qui fabrique d’autres machines à l’instar de Sauron » (HoMe V, p.48 = La Route Perdue, p. 62). En obtenant un tel pouvoir, l’homme a franchi un seuil, dépassé une limite ; si bien que de nos jours,

« la science (tellement noble dans son origine et son but originel) s’est alliée avec le péché pour produire des cauchemars, des horreurs et des menaces de la nuit devant lesquels les géants et les démons palissent. »
(OFS, p. 269)

Il est certain que la « science mécanisée » (mechanized science) réalise nombre de nos désirs. Mais comment nier les « conséquences répugnantes » (disgusting consequences) de chacune des « réalisations de la Machine » (the things purposed by mechanism) (OFS, p. 269) ? Ces conséquences ne sont rien moins que la séparation de l’homme d’avec le « monde réel ». La Machine est diabolique en ce sens qu’elle institue, provoque une telle division (le diable étant, selon l’étymologie, « celui qui divise »). Un brouillon de « Du Conte de fées » établit la correspondance :

« Our rejection of the diabolical. Less fear. Our great sickness of ugliness, (…). Hence faierie as an escape from (1) mechanism (2) ugliness. »
(OFS, p. 256)

Dans cette note du Manuscrit B, la pensée de Tolkien attend encore d’être développée (cf. OFS, p. 268)(*) jusqu’à la version définitive qui remplace le « diabolique » de la Machine par le Mal « indissolublement lié » à la « laideur de nos œuvres » (MC, p. 187 = OFS, §94, p. 72).
(*) « Today we feel less strongly the diabolical ; and that is because we are less frightened (…) of exterior evil, because of the vast evil that we have brought out of ourselves (…): science (so noble in origin and original purpose) has produced in alliance with sin nightmare horrors and perils of the night before which the giants and demons grow pale. And sick as we are of these horrors, we are still more sick because of the ugliness of our own work, because this meets us (…) at every turn of the daily path (…) » (OFS, p. 268-269).
C’est en gardant ceci à l’esprit que nous pouvons comprendre une seconde et célèbre anecdote, rapportée par George Sayer à deux reprises, selon laquelle, en août 1952, ayant proposé à Tolkien d’enregistrer quelques poèmes tirés du Seigneur des Anneaux et autres textes, celui-ci a auparavant récité le Notre Père en gotique « pour chasser le diable qui était certainement dans [le magnétophone] puisque c’était une machine » (Tolkien, A Celebration, San Francisco, Ignatius Press, 2001, p. 8-9).
Au-delà du caractère facétieux de la chose (id., p. 8), le Notre Père contient une demande de soutien et de délivrance très sérieuse (« Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre nous du Mal » (Mt 6, 12)) dont on sait qu’elle a servi de référence pour interpréter l’échec de Frodo face au pouvoir de l’Anneau Unique, « machine ultime » de Sauron (L181, p. 331 ; L191, p. 356). On peut penser que, même dans l’usage d’une machine aussi anodine qu’un magnétophone, Tolkien était conscient de sa responsabilité (cette machine a eu un prix, celui de la terre et des hommes payé dans l’usine de montage) mais aussi de son exposition (comme on peut être conscient qu’une exposition au soleil nécessite des précautions préalables et un temps limité).
Car le Mal qui accompagne la Machine était, est et sera toujours un désir de la totalité sous quelque forme que ce soit : avidité qui accapare tout, égoïsme qui ramène tout à Moi, narcissisme qui fait de Moi le Tout, exclusivisme qui fait de la partie le Tout… Les personnes « qui se consacrent exclusivement aux machines » (L109) sont alors déchues d’une manière particulière, selon « une“chute” » (« péché ») que les Mages pouvaient connaître par « impatience » — cette impatience qui mène « au désir d’imposer aux autres leurs propres desseins justes, et donc inévitablement, au final, au seul désir de réaliser leurs propres volonté par tous les moyens. C’est à ce Mal que Saruman a succombé. » (L181, p. 336).
La figure de Saruman l’Ingénieur — là encore, le problème est moins dans les machines construites par le concepteur que dans le « Sarumanisme », l’esprit de tout « “réformateur” (par l’exercice du pouvoir) » (L154) —illustre les formes toujours actuelles de la « tyrannie » qui exclut toute liberté véritable par la réforme incessante et fébrile des lois (SdA, III.10)(**), du « totalitarisme » qui supprime la réflexion (Birzer, p. 119), comme de la « barbarie » qui nie l’humanité de l’homme (MC, p. 185 = OFS, §90, p. 71 ; cf. Michel Henry).
(**) « First Saruman was shown that the power of his voice was waning. He cannot be both tyrant and counsellor. » — L’esprit de le Machine est omniprésent puisqu’on le rencontre même dans la conception des langues inventées, et il faut un grand courage pour s’y opposer : « si vous construisez votre langue artificielle selon des principes choisis, dans la mesure où vous la déterminez et où vous suivez courageusement vos propres règles en résistant à la tentation du tyran suprême de les modifier pour soutenir tel ou tel objet technique à n’importe quelle occasion donnée, alors vous pouvez écrire un genre de poésie – un genre, j’insiste, pas plus éloigné (ou très peu) de la vraie poésie accomplie que ne l’est votre appréciation de la poésie ancienne (…) » (« Un Vice secret », MC, p. 270).
Or, « la tendance à être totalitaire appartient à l’essence de la machine et, à l’origine, est issue du domaine de la technique » (Günther Anders, AM2, p. 429). Ainsi, le chant de la SA (Sturm-Abteilung),

« “Aujourd’hui l’Allemagne nous appartient, et demain le monde entier”, lui a été suggéré par la prétention de la technique à la domination du monde : “car ce refrain avait échappé à l’atelier de la technique […] la SA n’a rien fait d’autre que de recueillir le refrain sur les lèvres d’acier des machines pour ensuite, enivrée de son poison, simples pièces de machine, rejoindre bruyamment, au pas, la grande machine qu’était l’État totalitaire.” »
(Die Antiquiertheit des Menschen, vol. 2, Munich, Beck, 1995 (1980), p. 114, cité par Daglind Sonolet, dans Günther Anders : phénoménologue de la technique, Presses Universitaires de Bordeaux, 2006, p. 99-100)

Quant à l’humanité, elle « manque », absente de « ces recherches impatientes » de la technique (Alain, p. 297), puisque « d’un côté l’Humanité suppose ce mouvement de l’esprit qui contemple d’abord, et se prive de toucher et de changer » alors que « l’activité technique (…) précède de loin l’activité mentale » (p. 296).
Dans ce qu’il faut appeler un « mouvement despotique », « toujours brutal et irrité », « (…)l’esprit technicien (…) prend pour régime de ne penser que son action et de ne recevoir comme preuve que les résultats. Le laboratoire a été divinisé ; mais ce n’est qu’un effet de la tyrannie des techniciens, qui exigent que la machine parle. (…) cet esprit est ravageur » (p. 296). Le serviteur de la Machine ne se comporte plus en adulte (en « homme fait », cf. Paul), mais en enfant. Les enfants en effet

« (…) ont un goût marqué pour les expériences dans lesquelles l’objets est mis à la torture et sommé de répondre. L’enfant brise les choses et torture les animaux par cette fureur d’inventer sans penser ; à ces abus de la force, si profondément lié à l’activité de croissance, répond cette froide cruauté des vivisecteurs, qui sacrifient des centaines d’animaux quand il suffirait de contempler et de réfléchir avec retenue pour obtenir la vraie réponse. »
(Alain, Les Idées et les Âges (1927), dans Les Passions et la Sagesse, Gallimard, 1972 (1960), p. 296-297 (Pléiade), p. 296)

Cette « fureur d’inventer sans penser » explique la poursuite inéluctable, même « en temps de paix » (OFS, p. 276), de la « Guerre des Machines » (L96). Car

« il y a de la guerre dans les moindres mouvements de l’industrie, surtout de celle qui fond, dissocie et combine ; car pour celle qui utilise la matière telle quelle, comme la fibre du chanvre ou la planche de sapin, il y a toujours un moment contemplatif, ou d’arrêt, qui est beau. Mais le règne du fer s’étend à tous les métiers, (…) selon la loi inflexible de ce qu’il faut appeler le délire technique. »
(Alain, id., p. 297)


S.

sosryko
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le 18-05-2009
à 12:47

Tout ce qui précède se retrouve dans l’extrait qui suit de Cette Hideuse Puissance, roman de C.S. Lewis publié en 1945 dont un des héros, le Dr. Elwin Ransom, philologue de Cambridge, était bien connu de Tolkien (The Notion Club Papers, dans HoMe :

« Ransom s’efforçait en vain de lui expliquer la vérité. Il ne faisait pas de doute que les êtres supérieurs qui venaient maintenant si souvent le visiter avaient assez de pouvoir pour balayer Beldbury de la face de l’Angleterre et l’Angleterre de la face du globe, peut-être de tirer un trait sur l’existence même du globe. Mais aucun pouvoir de cette nature ne devait être mis en œuvre. (…)
C’est cela qui tenait le Directeur éveillé (…). Il n’avait pas le moindre doute que l’ennemi eût acheté Bragdon pour découvrir Merlin, et s’ils le trouvaient ils le réveilleraient. Le vieux Druide ferait immanquablement cause commune avec les nouveaux planificateurs, et comment l’en empêcher ? Une jonction s’opérait ainsi entre deux sortes de pouvoirs qui s’associeraient pour décider du destin de notre planète. C’était depuis des siècles, à n’en pas douter, la volonté des eldils de ténèbres. Les sciences physiques, bonnes et innocentes en elles-mêmes, avaient déjà, du temps de Ransom, commencé à être détournées, à être manœuvrées subtilement dans une certaine direction. Le désespoir de parvenir à une vérité objective avait peu à peu grandi chez les savants ; l’indifférence et un accent mis sur le pouvoir pur et simple en [avaient résulté]. Le bavardage à propos de l’élan vital et les coquetteries à l’égard du pampsychisme donnèrent l’espoir de rétablir l’anima mundi des magiciens. Des rêves sur le destin de l’homme dans un lointain futur étaient en train de déterrer de sa tombe peu profonde et tourmentée le vieux rêve de l’Homme-Dieu. Les expériences mêmes des salles de dissection ou des laboratoires de pathologies alimentaient la conviction que d’abord réprimer toutes les répugnances enfouies profondément étaient un premier mouvement essentiel pour le progrès. Et maintenant tout cela avait atteint le stade auquel ses sombres machinateurs pensaient qu’ils pourraient impunément commencer à remonter en arrière pour rencontrer cette autre forme des pouvoirs des débuts. En fait, ils choisissaient le premier moment auquel c’était possible. Il n’aurait pu en être question avec les savants du vingtième siècle. Leur solide matérialisme objectif aurait exclu pareil projet de leur pensée ; et même s’ils avaient été amenés à y croire, leur moralité innée les aurait empêchés de toucher à la fange. Mac Phee était un survivant de cette tradition. C’était différent maintenant. (…) Pourquoi le considèreraient-ils comme trop répugnant puisqu’ils estimaient que toute moralité n’était qu’un simple sous-produit des conditions physiques et économiques de l’homme ? Le temps était mûr. Vue sous cet angle de l’Enfer, toute l’histoire de notre terre avait conduit à ce moment. Il y avait enfin maintenant une vraie chance pour l’homme déchu de s’affranchir de cette limitation de ses pouvoirs que la miséricorde lui avait imposée pour le protéger des entières conséquences de sa chute. Si cela réussissait, l’Enfer serait enfin incarné. Les méchants, tout en conservant leurs corps, tout en continuant de se traîner sur ce petit globe, entreraient dans cet état qui, jusqu’ici n’était le leur qu’après la mort, (…). La nature, toute la terre, deviendrait leur esclave ; on pourrait certainement prévoir que cette souveraineté n’aurait pas de fin, si ce n’est la fin des temps elle-même. »
(C. S. Lewis, Cette Hideuse Puissance, IX, 5, dans La Trilogie Cosmique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1997, p. 459-460)

Les machines ne sont donc pas la Machine mais les objets de son « incarnation » dans le monde physique. Quelle que soit l’esprit (altruiste ou égoïste, sincère ou malveillant) dans lequel elles ont été produites à l’origine, elles deviennent, par un « destin inéluctable » (L109), une des manifestations de l’« esprit du monde » (1 Co 2, 12) — et donc instruments du Mal(in), « car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie, ne vient pas du Père, mais vient du monde » (1 Jn 2, 16 ; cf. v.14-15).
Dans ce verset, la « convoitise des yeux » est une expression qui entre en résonnance toute particulière avec le thème de la Machine. Commentant le « “requérir” qui provoque les énergies naturelles » dont parle Heidegger, Maxence Caron écrit :

« L’homme arrache continuellement des ressources à la terre dans le but de tout faire venir au visible, de tout conserver hors du moindre mystère et de s’en pénétrer en le pénétrant. Le principal ressort de la technique est de se constituer comme une surenchère du voir qui, non satisfait de posséder ce qui s’ouvre de soi-même à ses yeux, part dans l’exigence de découvrir ce qu’il veut voir. (…)Les yeux sont devenus tranchant. “Sont venus des tranches-montagnes qui n’ont que ce que leurs yeux saisissent pour eux”, comme le dit René Char en écho à la pensée heideggérienne. »
(Maxence Caron, id., p. 546)

Se pose donc le problème de la volonté de « tout faire venir au visible », de refuser le voile translucide du mystère et de rendre systématiquement tout transparent au regard avide à l’égard du monde et de la vie. Mais vouloir tout voir, c’est se condamner à ne rien voir de ce qui importe, ainsi que C. S. Lewis l’a très bien remarqué :

« L’intérêt de voir à travers quelque chose est de voir quelque chose d’autre à travers lui. Il est bon que la vitre puisse être transparente, parce que la rue ou le jardin qui sont derrière elle sont opaque. Mais qu’adviendrait-il si vous voyiez à travers le jardin aussi ? il est inutile de “voir à travers” les principes fondamentaux. Lorsque vous voyez à travers tout, alors tout est transparent. Mais un monde entièrement transparent est un monde invisible. “Voir à travers” toutes choses est identique à ne rien voir du tout. »
(The Abolition of Man, 3, dans The Complete C. S. Lewis Signature Classics, p. 490b)

L’effacement programmé du monde qui s’offre, donné au regard qui lui préfère ses richesses enfouies et sa matière première cachée, a pour effet paradoxal de créer les conditions de l’effacement même de l’homme. À chaque fois que la terre (l’eau, la colline, la forêt et ce qu’elle contient), devenue transparente au regard inquisiteur, se voit sommée de fournir seulement et de fournir totalement sa matière et son énergie, c’est l’homme qui soumet toujours un peu plus à l’abrasion et à l’usure sa nature tissée dans les fibres du monde :

— Vous vous rappelez ce morceau de lapin, monsieur Frodo ? (…) Et de notre endroit sous le talus chaud au pays du Capitaine Faramir, le jour où j’ai vu un olifant ?
— Non, je le crains, Sam, dit Frodon. Du moins, je sais que ces choses se sont passées, mais je ne les revois pas. Il ne me reste aucun goût de nourriture, aucune sensation d’eau, aucun son de vent, ni souvenir d’arbres, d’herbe ou de fleurs, aucun image de la lune ou d’étoiles. Je suis nu dans les ténèbres, Sam, et il n’y a aucun voile entre moi et la roue de feu. Je commence à la voir, même de mes yeux éveillés, et tout le reste disparaît.
(SdA, VI.3)

Cette situation est la conséquence ultime et figurée du « délire technique » et de son « règne de fer » (Alain) qui, alors même que nos désirs d’illimité semblent comblé, limite notre compréhension dans le « cercle de fer du familier » et « le cercle adamantin de la croyance que ce familier est connu, possédé et sous contrôle » (essai sur Smith, Smith, éd. étendue, p. 101). L’invisible, le transparent, l’absence de saveurs et d’odeur sont les correspondants mytho-poétiques de l’ennui, de l’indifférence et de la lassitude que la Machine engendre dans le cœur de ses serviteurs. En s’incarnant dans le monde par les machines, la Machine produit en l’homme « la caractéristique essentielle de notre temps » : « Une désincarnation. Alors que l’inverse constitue l’homme » ! (Charbonneau, Prométhée réenchaîné, Paris, La Table Ronde, 2001, p. 53 (La petite vermillon n°148)) Tolkien persiste :

« Cette banalité est réellement la rançon de “l’appropriation” : les choses qui sont banales, ou familières (dans le mauvais sens du terme) sont les choses que nous nous sommes appropriées (…). Nous disons les connaître. (…) nous avons mis la main dessus, puis les avons enfermées dans notre trésor, nous les avons acquises et, ce faisant, nous avons cessé de les regarder. »
(MC, p. 182)


S.

sosryko
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le 18-05-2009
à 13:01

Il est nécessaire de saisir l’enjeu fondamentalement aliénant et tragique de la Machine chez Tolkien pour comprendre son besoin de liberté et de cette « Fantasy créatrice [qui] peut ouvrir [n]otre trésor et laisser s’envoler toutes les choses qui s’y trouvaient enfermées comme des oiseaux en cage » (MC, p. 182). Ce qui distingue alors le propos Tolkien de celui des intellectuels ou philosophes sur la technique, c’est que la réflexion apparaît sous la forme d’une narration ou d’un commentaire du « mythe » :

« (…) toute tentative pour expliquer la portée du mythe ou du conte de fées doit recourir au langage allégorique. (…) De toute façon tout ceci se rapporte essentiellement à la Chute, à la Mortalité et à la Machine. »
(L131, Lettres, p. 210 = Letters, p. 145)

La « faim » des contes de fées — compris comme pratique mytho-poétique et goût pour cette poétique — est une des rares réponses valables en face de l’appel à œuvrer dans une création déchue. L’acte poétique est cette technique originelle, qui n’a rien à voir avec la technique moderne, susceptible de manifester la vérité, la beauté, l’humilité (MC, p. 182) et l’amour (Smith, p. 101) dont l’homme a vitalement besoin.

« Quant à savoir qui en sera le lecteur ? Le monde semble être en passe de devenir de plus en plus divisé en deux factions impénétrables, les Morlocks et Eloi, et les autres. Mais ceux qui ont le moindre goût pour ce genre de chose l’ont vraiment, et ne peuvent jamais en avoir trop, ou en quantité suffisante pour apaiser leur faim. (…) Mais là où il est présent, cet engouement n’est pas limité par l’âge ou la profession (à moins d’exclure ceux qui se consacrent exclusivement aux machines). »
(L109, Lettres, p. 178 = Letters, p. 121)

Pour surmonter la Machine qui impose une vie spirituelle de nudité et de ténèbres, il est alors nécessaire de recouvrer une « vision claire » (MC, p. 181) et l’« amour nouveau » des êtres et du monde qui lui est indissolublement lié (L246, p. 463) :

« Nous devons de nouveau regarder le vert et de nouveau être éblouis (mais non aveuglés) par le bleu, le jaune et le rouge. Nous devons rencontrer le centaure et le dragon, puis soudain, apercevoir peut-être, tels les bergers d’antan, moutons, chiens et chevaux — ainsi que loups. C’est ce recouvrement que le conte de fées nous aide à réaliser. »
(, p. 181)

Il ne s’agit ni de prêcher un illusoire et impossible retour à la nature, ni d’identifier la nature au bien en réaction au mal que représente la Machine pour l’homme et pour la terre, mais par le « re-gain (…) d’une vision claire » (id.), d’accéder à une pensée libérée de la Machine, esprit de puissance et de domination sans frein :

« Le premier devoir d’une conscience et d’une défense de la nature est donc de liquider cette imagerie du “retour à la terre” ou des idylles rousseauistes qui nous empêche de l’aimer pour ce qu’elle est. La nature n’est pas bonne, elle porte comme nous la marque de l’inachèvement et de la mort. Mais si nous l’aimons pour elle-même — et non quelque reflet anthropomorphiques de nos désirs —, alors nous apprendrons que c’est ainsi qu’elle nous donne la vie. Il nous faut découvrir jusqu’au bout la nature, c’est-à-dire la tension, créatrice de liberté, que la divinisation comme la destruction de nos rapports avec le cosmos feraient disparaître. Cette tension est toujours à surmonter, [et] ce n’est que s’il est capable de se dominer [que l’homme] pourra désormais continuer de dominer la terre. »
(Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone (1969), Paris, L’Encyclopédie des nuisances, 2002, p. 251)


Tolkien ne dit rien d'autre, mais cela, plusieurs l'ont déjà dit en ces lieux, déjà ;-)


S.
That's all folks ! :-)

Yyr
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le 21-02-2011
à 19:27


Tissons un lien vers ce fuseau voisin : Une simplicité entre l’« authentiquement terrestre » et l’« absolument moderne » où est traitée la question du rapport au réel, au commun et au simple dans Tolkien, alors que « [les] conséquences [de la Machine] ne sont rien moins que la séparation de l’homme d’avec le « monde réel » » (Sosryko, post du 18-05-2009 à 12:29).

Aussi, c'est en participant au fuseau en question que je pense réaliser peut-être ce qui mettait mal à l'aise Laegalad ou Silmo ici (à moins que n'ayant rien répondu depuis cela veut dire qu'ils sont maintenant entièrement convaincus :)). Sosryko développe ici « l'esprit d'Isengard », et cela paraît-il « trop » sombre ? Mais, si je puis m'avancer, c'est qu'il faut lire la partie ici développée dans une dialectique avec l'autre partie du travail (de l'œuvre !) de Sosryko : « l'esprit bombadilien ». Celle-ci n'est pas développée dans le présent fuseau mais il s'agit de la garder à l'esprit ... L'enseignement du maître de la Vieille Forêt répond à la volonté de puissance du magicien :).

Sinon, puisqu'il est ici question de l'esprit d'Isengard, j'ajouterai à ce fuseau deux pièces de plus au dossier :)

Ce passage qui me paraît bien exprimer le cœur de l'esprit de la Machine :

Naturellement, mon histoire n'est pas une allégorie du Pouvoir Atomique, mais du Pouvoir (exercé à des fins de Domination). [...] S'il y a une éventuelle référence au monde contemporain dans [le Seigneur des Anneaux], elle concerne celle qui me paraît être la présomption la plus communément répandue de nos jours : si une chose peut être faite, elle doit l'être. Cela m'apparâit complètement faux. Les plus hauts exemples de l'action de l'esprit et de la raison sont liés à l'abnégation.
JRR Tolkien, Lettres, L186, p.348.

Le deuxième passage, eh bien je n'arrive pas à retrouver ses références : Tolkien ne dit-il pas dans ses Lettres que ce sont des Saruman et non des Sauron qu'il nous faudra craindre à notre époque ?

Elendil Voronda
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le 21-02-2011
à 22:42

Pour le deuxième passage dont tu parles, ça n'a pas l'air d'être dans le volume des Lettres publiées. Mais effectivement, ça me rappelle vaguement quelque chose.
Silmo
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le 22-02-2011
à 11:37

Hi, hi :-)

"Convaincu" que c'était effectivement ce que JRRT pensait et exprimait, depuis longtemps je le suis, Maître Yyr.

Mais farouchement contre cette pensée là, je demeure* :-) constatant même, hélas, que ce prisme - sous lequel l'auteur place ses écrits (dans ses Lettres et les commentaires rapportés dans HoME) - désenchante aujourd'hui mes relectures du Légendaire :-(

Ce que Tolkien appelle "La Machine", j'ai bien compris ce dont il s'agissait (notamment grâce à ce fuseau) et je n'ai pas aimé cela**... tout en intégrant le fait que ce n'était pas QUE la modernité ("The Eagles are a dangerous 'machine'. I have used them sparingly" Letter 210) mais que ça pouvait aussi l'être ("J'aime les Machines. Je rêve d'être assez riche pour faire construire, sous mes indications, une Machine à écrire électrique pour taper les caractères Fëanoriens" - Lettre 257, traduction libre) preuve s'il en est que la tentation existe, même chez les purs esprits, de céder à "l’immédiateté, la rapidité, la réduction du travail nécessaire" :-D

Silmo

* "farouchement contre" est peut être un peu excessif et ne signifie pas que je veuille croiser le fer sur ce sujet. Je respecte cette pensée, même si je penche pour le camp des modernes et plus encore pour celui des matérialistes.

** Je n'ai pas apprendre ce que l'on agrégeait sous ce terme.

Silmo
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le 22-02-2011
à 11:49

Je n'ai pas aimé apprendre ce que l'on agrégeait sous ce terme.
Laegalad
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le 22-02-2011
à 13:08

Tout comme Silmo. Le "c'était mieux avant" me gêne toujours — c'était ni mieux, ni pire, simplement différent. Du moins en globalité, parce qu'en ce qui concerne ma part féministe, je maintiendrai toujours que c'est carrément mieux maintenant, en France tout du moins ;) Mais ça c'est un point particulier.

Et je me maintiens toujours dans mon argumentation de naguère : les machines sont des outils, pas des fins en soit. Il appartient à chacun de composer avec, mais ce n'est pas parce que je suis farouchement moderne que j'en perd sens poétique et capacité d'émerveillement.

Et puis, comme le dit un ami cher : "Internet, ça aide aussi les peuples à se libérer des tyrans, na! " (n'est-ce pas Silmo ?) :D

Et pour finir : ce n'est pas la machine, qui aliène. C'est le travail. La preuve :

sosryko
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le 22-02-2011
à 13:18

Silmo, je me permets de corriger une autre coquille dans la traduction de L257 : "J'aime les machines à écrire" : il s'agit du même mot (typewriters) que celui de la phrase qui suit : "Je rêve d'être assez riche pour faire construire, sous mes indications, une machine à écrire (an electric typewriter) électrique pour taper les caractères Fëanoriens". Dans les deux cas, pas de majuscule ;-)
Cette citation montre seulement que Tolkien ne rejette pas en bloc toute modernité : le problème des machines, c'est la facilité avec laquelle elles deviennent des instruments ennemis de la nature lorsque règne l'esprit de la Machine. Ainsi, tandis que Tolkien imagine la création d'une machine à écrire électrique (reproche le plus grand qu'on pourrait lui faire a posteriori), 8 ans plus tard il écrit contre une autre machine électrique (tronçonneuse) capable de participer plus facilement qu'une machine à écrire à la défiguration du monde :
Il serait injuste de comparer la Commission de Sylviculture à Sauron dans la mesure où vous faites remarquer qu’elle est capable de se repentir ; mais rien de ce qu’elle fait de stupide ne se compare avec les destructions, les tortures et les meurtres infligés aux arbres par des individus isolés et des institutions officielles secondaires. Le bruit sauvage de la scie électrique n’est jamais loin partout où l’on trouve encore des arbres en train de pousser.
L339, Lettres, p. 586.

S.
Silmo
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le 22-02-2011
à 14:09

Mon bon Sosryko,
Ouf! heureusement que j'ai pris soin de préciser qu'il s'agissait d'une "traduction libre" :-D.

Sur le point de poster ci-dessus, je me suis juste souvenu du moment où, lisant la version française des Lettres, je suis tombé sur cette phrase "J'aime les machines". J'avais alors marqué une pause, éclaté der rire, et poursuivi sur "...machines à écrire".
Quoi qu'il en soit, envisager une "machine à écrire électrique pour taper les caractères Fëanoriens", c'est tout de même renoncer à la calligraphie et donc, en quelque sorte, céder un peu à l'immédiateté :-) *

tu complètes :
8 ans plus tard il écrit contre une autre machine électrique (tronçonneuse) capable de participer plus facilement qu'une machine à écrire à la défiguration du monde

Je te concède qu'il est certainement moins aisé d'abattre les arbres à coups de machine à écrire * ... toujours est-il que les arbres abattus sont ceux dont on fait le papier sur lesquels s'impriment les livres comme le SdA.
Je me demande parfois s'il ne faut pas se réjouir de la disparition prochaine de la presse sur papier au bénéfice de l'information en ligne, ce qui pourrait sauver de nombreuses forêts si on ne s'empressait pas de les transformer en carburant pour nos automobiles afin d'aller plus vite au magasin se procurer le tout dernier modèle de computer robinet à news.
Mais je n'ai pas de réponse à cela.

* smiley insistant

Silmo

PS : Ma chère Laegalad,
Perso, j'irais jusqu'à penser que c'était beaucoup moins bien avant, mais j'admets que ça se discute :-)
PPS: ça, c'est un très beau "na!".

sosryko
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le 23-02-2011
à 07:21

Laegalad a dit :
Et pour finir : ce n'est pas la machine, qui aliène. C'est le travail.

Parlons un peu aliénation par le travail alors ;-)

Comme, moi aussi, je croule sous le mien, de travail, je ne peux que mettre en forme quelques citations relevées dans les dernières pages d'un livre de Jean Vioulac (histoire de vous changer d’Ellul, des écrivains et des poètes ;-)), livre dont j’ai beaucoup apprécié la lecture (difficile pour moi, n'ayant pas/plus tous les outils philosophiques nécessaires, mais ce que j’ai compris et/ou qui m’a parlé m’a beaucoup intéressé).

La référence [par la suite, seulement la pagination entre crochets] : Jean Vioulac, L’Époque de la technique, Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique, Paris, PUF, 2009 (Épiméthée)

Marx insiste sur le fait que le « développement du moyen de travail en machinerie n’est pas fortuit pour le capital mais il est la réorganisation historique du [294] moyen de travail traditionnel légué par le passé, qui se voit remodelé de manière adéquate au capital » : la machinerie constitue alors « la forme la plus adéquate du capital en général (…) »*, elle n’est rien d’autre que la matérialisation du concept de capital.

[294] (…) L’automatisme est l’essance même du capital, et le capital est lui-même un automate ; Marx le répète sans cesse : l’argent ne devient capital qu’au moment exact où sa tendance à l’accroissement fonctionne « comme un automate (als Automat) »1 et où la valeur devient « un sujet automate (Automatisches Subjekt) » 2. Le capital est ce sujet automate : il est « fétiche automatique (automatische Fetish) »3, une « substance motrice [295] d’elle-même »4 (…)

[295] (…) Notre époque est donc celle de la technique parce que son essance même est automatique : elle n’est pas technique parce que s’y rencontrent des machines, ni même parce que ne s’y rencontrent que des machines, mais parce que l’instance même de production de l’étant est elle-même objective, artificielle et automatique (…)

[295] (…) La rotation automatique est l’acte même du capital comme autovalorisation infinie qui ne subsiste que dans le mouvement incessant de la circulation : le moteur est alors la matérialisation du « perpetum mobile de la circulation »5

[295] (…) Le règne des machines motorisées est imposé par l’essance automotrice du capital. Ainsi les progrès fulgurants des moyens de communication et de circulation au XXe siècle [296] ne sont rien d’autre que le déploiement systématisé de cette essance, qui pose sa propre spatialité. « La tendance à créer le marché mondial est immédiatement donné dans le concept de capital. Chaque limite y apparaît comme un obstacle à franchir »6 : le capital se déploie comme illimitation inconditionnée qui fait voler en éclats toute contrée et tout monde. Ne subsiste alors que le continuum de la zone de circulation, où permutent incessamment hommes et choses. Or la vitesse de ces échanges est facteur direct du taux de valorisation ; l’extension au maximum de l’espace est strictement liée à une réduction au minimum du temps : « Si donc le capital tend, d’une part, nécessairement à supprimer toutes les limites spatiales qui s’opposent au trafic, c’est-à-dire l’échange, et à conquérir la terre entière comme son marché, il tend, d’autre part, à anéantir l’espace par le temps (den Daum Zu vernichten durch die Zeit), c’est-à-dire à réduire au minimum le temps que coûte le mouvement d’un lieu à un autre. »7 Ce n’est que parce qu’il déploie le tout en zone de circulation dont la vitesse détermine la survaleur que le capital impose la production en masse de moyens de circulation : « Il est dans la nature du capital de se propulser au-delà de toutes les limites spatiales. La création des conditions physiques de l’échange — des moyens de communication et de transports — devient donc dans une tout autre mesure une nécessité pour lui — l’anéantissement de l’espace par le temps (die Vernichtung des Raums durch die Zeit). »8 Les caractéristiques de la totalité planétaire contemporaine — l’information en continu et en temps réel, la communication en direct, la démultiplication et l’accélération des mouvements, la mobilité de tous et de tout — procèdent ainsi de l’essance spécifique du capital, qui produit le tout de l’étant, non plus comme un monde, mais comme une vaste machinerie, où le tout est fragmenté en particules élémentaires mises en mouvement pour produire de la valeur. La zone urbaine planétaire, en tant qu’échangeur et circulateur, n’est rien d’autre que la machinerie adéquate au capital : un immense accélérateur de particules.


« Plus les choses prennent de l’ampleur, plus le globe rapetisse et se ternit. Tout est en passe de devenir une seule petite banlieue desséchée de province. Quand ils auront introduit (…) la production de masse à travers le Proche-Orient, le Moyen-Orient, l’Extrême-Orient, l’URSS, la pampa, el Gran Chaco, le bassin du Danube, l’Afrique Équatoriale, çà et là et à travers le pays Mumbo intérieur, le Gondwana, Lhasa et les villages du plus profond du Berkshire, comme nous serons heureux. En tout cas, cela devrait réduire les voyages. Il n’y aura plus nulle part où aller. Alors les gens iront (je pense) d’autant plus vite. »
Tolkien, L53, Lettres, p. 99-100.


* Marx, Grundrisse, MEW 42, p.594 ; trad. franç. p. 186. MEW = Marx Engels Werke, Berlin, Dietz-Verlag, 1961-1968 ; les Editions sociales pour la traduction française.

1 Marx, Critique de l’économie politique, MEW 13, p. 109 ; trad. franç. p. 390.

2 Marx, Le Capital, MEW 23, p. 169 ; trad. franç. p. 173.

3 Marx, Théories sur la plus-value, MEW 26.3, p. 447 ; trad. franç. t. III, p. 538.

4 Marx, Le Capital, MEW 23, p. 169 ; trad. franç. p. 174.

5 Ibid., p. 144 ; trad. franç. p. 147.

6 Marx, Grundisse, MEW 42, p. 321 ; trad. franç. t. I, p. 347.

7 Ibid., p. 445 ; trad. franç. t. II, p. 32.

8 Ibid., p. 430 ; trad. franç. t. II, p. 17.

sosryko
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le 23-02-2011
à 07:25

[297] La mise au jour de l’essance automatique et machinique du capital permet de récuser la légende naïve du « progrès » qui voit dans les « nouvelles technologies » de simples effets, en soi neutres, de l’ingéniosité humaine, dont ensuite on découvrirait incidemment l’application.

[297] (…) La révolution industrielle ne procède pas de l’apparition de nouvelles techniques, mais à l’inverse l’utilisation de machines dans la production présuppose que soit déjà accomplie la soumission de la production à la logique automatique du capital. En d’autres termes, la subsomption réelle (des hommes à la machinerie) suppose la subsomption formelle (des hommes au capital). Pour que la machine intègre massivement le système productif, il faut que celui-ci ait changé de nature et de structure, qu’il se soit lui-même mécanisé et automatisé, c’est-à-dire que l’homme ne soit plus sujet du processus, détenteur à la fois de l’habileté, de la manière et du savoir-faire, mais simple moyen d’un système autonome, et moyen lui-même abstrait et mécanisé (…)

[298] (…) La révolution industrielle ne procède pas de l’invention miraculeuse de telle ou telle machine, mais de la mécanisation de l’individu vivant, c’est-à-dire l’intégration de la praxis elle-même dans le champ du machinable : ce n’est qu’à partir du moment où les hommes sont devenus matériel humain qu’ils peuvent effectivement travailler comme « machines vivantes »9, servants des machines et fonctionnaires de la machinerie.

[298] (…) Marx répète inlassablement que cette suprême aliénation du vivant qu’est son abstraction et sa mécanisation concerne autant la victime que le profiteur du système : « le prolétaire n’est qu’une machine à produire de la survaleur, le capitaliste n’est également qu’une machine à transformer cette survaleur en capital »10.

[299] (…)« Des mathématiciens et des mécaniciens, dont l’opinion est reproduite par quelques économistes anglais, définissent l’outil une machine simple, et la machine un outil composé. Pour eux, il n’y a pas de différence essantielle. »11

[299] (…)
Or c’est bien cette « différence essantielle » [qui consiste à] déposséder les travailleurs particuliers de leur statut de producteur (…) le progrès n’est que celui du fonctionnement de la machinerie, les inventions ne sont que l’apparition de nouvelles fonctionnalités — et si les nouvelles technologies semblent émancipatrices, c’est qu’elles facilitent l’engrènement de l’individu dans la machinerie en huilant ses rouages. (…) La différence essantielle est précisément celle-ci, qui n’opère pas une simple évolution ou progrès, mais une rupture et une inversion du statut même de la technique. Au lieu que l’outil, en tant qu’organe, permette le déploiement de l’activité vitale de l’individu, c’est la machine qui instrumentalise l’homme et le réduit au rang d’organe du dispositif : la machine est ce « mécanisme de production dont les organes sont des hommes »12.

[300] (…) aux époques artisanales le travailleur « emploie l’outil comme organe (als Organ), il l’anime de son adresse et de son activité, et son maniement (Handhabung) dépend de sa virtuosité »13. (…) Au contraire, « dans la production du capital, il ne s’agit plus d’emblée, de ce rapport semi-artistique — qui correspond parfaitement au développement de la capacité propre du travail manuel immédiat, de l’éducation de la main humaine (Ausbil¬dung der menschlichen Hand). Il s’agit d’emblée de masse, parce qu’il s’agit de valeur d’échange et de survaleur. Le principe développé du capital est précisément de rendre superflue l’habileté particulière et de rendre superflu le travail manuel (Handarbeit) »14. Le principe même du machinisme est alors de déposséder l’homme de sa propre main : c’est la thèse centrale du Capital.


« Nous sommes les combattants ourouk-haï ! Nous avons abattu le Grand Guerrier. Nous avons pris les captifs. Nous sommes les serviteurs de Saroumane le Sage, la Main Blanche : la Main qui nous donne de la chair humaine à manger. Nous sommes partis de l'Isengard, nous vous avons conduits jusqu’ici et nous vous ramènerons par le chemin que nous choisirons. Je suis Ouglouk. J’ai dit. »
Tolkien, SdA, III.3, L’Ourouk-haï.

9 Marx, Le Capital, MEW 23, p. 419 ; trad. franç. p. 446.

10 Ibid., p. 621 ; trad. franç. p. 667.

11 Ibid., p. 391; trad. franç. p. 416.

12 Ibid., p. 358 ; trad. franç. p. 380.

13 Marx, Grundrisse, MEW 42, p. 593 ; trad. franç. T. II, p. 185.

14 Ibid., p. 489; trad. Franc. p. 78.

sosryko
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le 23-02-2011
à 07:39

[301] (…) La technique moderne se définit donc en son essance par ce lâcher-prise de l’homme sur la production, et c’est ainsi que Marx définit la technologie : « Son principe qui est de dissocier tout procès de production, pris pour lui-même, et sans aucun égard pour la main humaine (ohne alle Rücksicht auf die menschliche [302] Hand) en ses éléments constitutifs, a créé cette science toute moderne qu’est la technologie. »15

Ainsi se définit la révolution industrielle : comme le moment où l’homme a perdu la main. Se laisser prendre des mains quelque chose, s’en dessaisir et ainsi lâcher prise, se disait en latin ex manu capere, littéralement « abandonner la mainmise », qui a donné emancipare, en français émanciper. L’autonomisation des techniques procède de leur émancipation, c’est-à-dire leur arrachement des mains de l’homme et leur fonctionnement automatique délié de tout enracinement dans l’activité humaine16 . L’Émancipation est l’abandon du Maintien, et c’est pourquoi elle est effondrement du monde et condamnation à l’errance.

(…) C’est cette mutation qui constitue le fondement de la technique moderne : l’opération de l’ouvrier n’est plus alors maniement, par lequel la praxis s’auto-active, mais fonction, qui fait fonctionner une fonctionnalité déterminée de la machinerie (…)

[303] (…) La différence essantielle entre la machine et l’outil [consiste en] L’introduction du machinisme court-circuite cette limitation subjective de la production et procure à la machination la puissance efficace d’accomplir la mathématisation du réel. La période qui commence avec le machinisme est donc celle où la production elle-même s’abstrait de la finitude de la manipulation : elle en est la dérégulation inconditionnée. (…)[304] (…) Le monde produit par la technique n’est alors plus à la mesure de l’homme, il n’est plus contrée à portée de main et n’est plus une manœuvre, il est disproportionné, et c’est ce que montre la zone urbaine contemporaine : l’architecture contemporaine des quartiers d’affaires — architecture du capital s’il en est — ne semble avoir d’autre but que le gigantisme et le géométrisme.

[305] (…) C’est pourquoi l’analogie constante du capital avec le Moloch ou la Bête de l’Apocalypse ne doit être sous-estimée : l’époque du capital se définit par l’avènement d’un nouveau sujet, universel et abstrait, qu’est le capital, et ce sujet a un corps matériel qui est le système des machines, et des organes par millions. Aussi « le travailleur global a des yeux et des mains par-devant et par derrière et possède un certain degré d’omniprésence »17 : un tel sujet gigantesque, autonome et automatique, qui ne vise rien d’autre qu’à assurer sa propre puissance, consomme et consume pour cela la terre et les hommes, ne peut en effet être pensé que comme monstre. En d’autres termes, la machinerie est le corps de la Bête, un « monstre mécanique dont le corps emplit des bâtiments entiers et dont la force démoniaque, un temps dissimulée par le mouvement précis et presque solennel de ses gigantesques membres, éclate dans la folle et fébrile sarabande de ses innombrables organes de travail »18 .

(…) l’émancipation de la production est déchaînement d’une puissance elle-même monstrueuse. « Le fonctionnement des outils est désormais émancipé (emanzipiert) des bornes personnelles de la force de travail [306] humaine. »19 (…) L’automate qui a acquis le statut de sujet dispose ainsi d’une force radicalement distincte de ce que pouvait être la force humaine, il déploie alors une puissance elle-même illimitée. Dès 1848, Marx et Engels écrivaient que « la bourgeoisie a créé des forces productives plus massives et plus colossales que ne l’avaient fait toutes les générations passées dans leur ensemble, […] elle ressemble à ce magicien désormais incapable d’exorciser les puissances infernales qu’il a invoquées »20 . La révolution industrielle s’est en effet traduite par une consommation énergétique proprement vertigineuse et en croissance exponentielle21 : l’immense brasier qui en moins de deux siècles a consumé des centaines de milliards de tonnes de pétrole, de gaz et de charbon a dévasté la planète au risque d’y menacer la vie ; la question énergétique décide de la ruine et de la richesse des nations et déclenche des guerres — cependant que la question cruciale est toujours soigneusement évitée : quelle est la puissance (dunamis) qui exige une telle énergie (energia), quelle potentialité ainsi passe à l’acte ? Une telle voracité demeure incompréhensible si l’on méconnaît que ce n’est plus l’humanité qui déploie sa puissance, mais le Moloch du capital, dont les besoins sont en effet par principe illimités.


« [de] longues marches […] allaient vers un grand autel, terminé aux angles par des cornes d'airain. Deux escaliers latéraux conduisaient à son sommet aplati ; on n'en voyait pas les pierres ; c'était comme une montagne de cendres accumulées, et quelque chose d'indistinct fumait dessus, lentement. Puis au-delà, plus haut que le candélabre, et bien plus haut que l'autel, se dressait le Moloch, tout en fer, avec sa poitrine d'homme où bâillaient des ouvertures. Ses ailes ouvertes s'étendaient sur le mur, ses mains allongées descendaient jusqu'à terre ; trois pierres noires, que bordait un cercle jaune, figuraient trois prunelles à son front, et, comme pour beugler, il levait dans un effort terrible sa tête de taureau. »
Flaubert, Salammbô, chap. 7

[309] (…) Avec la mise en place de la machinerie, le Moloch du capital acquiert un corps ; avec l’autonomisation de la science, il conquiert une âme : (…)
[310] (…) De même que l’aliénation universelle de la puissance de travail des individus réels institue une puissance universelle autonome, l’aliénation universelle des esprits individuels institue un esprit universel qui devient alors l’esprit de la machinerie : « L’esprit collectif du travail » écrit Marx, « est transféré à la machine (der gemeinschaftliche Geist der Arbeit in die Maschine verlegt ist). »22 (…) Évoquer la domination d’un « esprit collectif », d’un « cerveau social » ou d’un « intellect général », c’est alors reconnaître que l’intellect particulier est disqualifié, qu’il n’est plus l’instance de constitution du donné. Le dispositif de production capitaliste consiste ainsi en une émancipation totale de la production : non seulement la production s’émancipe de la finitude de la force humaine et de son maniement, mais elle se met au service de formes elles-mêmes émancipées des limites intellectuelles de l’entendement fini. Par « l’assujettissement des forces naturelles à l’entendement social »23 , il procure une énergie illimitée pour le plein accomplissement d’une rationalité qui n’est plus assignée à la finitude de la subjectivité, il rend ainsi possible la mise en œuvre du Logos universel et abstrait, et c’est pourquoi le déploiement de la technologie contemporaine est numérisation et vitalisation, c’est-à-dire universelle et systématique dématérialisation.

Dans la première partie de sa conclusion, l’auteur revient sur la vision de Heidegger de la technique à l’époque moderne :

[313] (…)Le danger technologique n’est donc pas un danger parmi d’autres, mais le danger, défini par « la menace qui concerne l’essance de l’homme »24 . Menace d’autant plus menaçante que de prime abord elle reste invisible : l’annihilation de l’humanité n’est en effet pas incompatible avec la prolifération d’hominidés ; mais ceux-ci précisément sont menacés de déshumanisation par leur totale intégration au dispositif, c’est-à-dire leur appareillage à l’appareil qui les réduit au rang de pièces toutes pareilles, définies par la fonction que leur assigne l’appareillement. C’est pourquoi « l’absence de détresse est la détresse suprême »25 , elle est l’abdication de sa propre grandeur que manifeste l’homme par son consentement à sa propre grégarisation, sa collaboration zélée à la dévastation de la terre, sa mobilisation enthousiaste pour l’incessant perfectionnement de la machinerie. L’annihilation de l’essance de l’homme advient comme éradication de sa chair singulière au profit de sa mécanisation intégrale : c’est là en effet la conception de l’homme aujourd’hui, qui en fait une machine remarquablement subtile quoique perfectible, dont le corps est une mécanique, pilotée par un calculateur cérébral, programmée par un logiciel génétique, mais à l’époque de la technique une telle conception ne saurait rester une simple hypothèse heuristique, elle commande une normalisation effective de l’homme, où les modèles sociologique [314] ou psychologique de l’humain deviennent effectivement régulateur des conduites, où les modèles génétiques deviennent effectivement normatifs, et bientôt productifs. Le danger n’est donc pas seulement l’annihilation physique des hommes, mais leur annihilation essantielle, qui les réduit, définitivement, aux rouages de l’appareil planétaire. C’est pourquoi Heidegger soulignait que la dévastation ou désertification (Verwüstung) est ce qu’il y a de plus sinistre, parce qu’elle ferme la porte à toute échappatoire en instaurant la domination irréversible du pareil : ainsi « la dévastation de la terre peut s’accompagner de l’atteinte du plus haut standing de vie de l’homme, et aussi bien d’un état de bonheur uni¬forme de tous les hommes. La dévastation peut être la même chose dans les deux cas et tout hanter de la façon la plus sinistre, à savoir en se cachant »26 . De même que la fin du monde n’est pas la destruction du globe terrestre, mais la démondanéisation de l’espace et l’éradication des contrées d’habitation au profit de l’étendue indéfinie de la zone d’errance, de même l’annihilation de l’homme n’est pas forcément son extinction de la surface du globe, mais l’abdication de son essance et son encastrement définitif dans le dispositif technologique. Le XXe siècle a suffisamment montré que l’extermination des hommes et la destruction de la terre pouvaient effectivement avoir lieu : mais seulement à partir de cette essance en retrait de la technique, dont la puissance illimitée demeure, intacte, et domine sans partage. En systématisant la mécanisation intégrale de l’humain, en réduisant méthodiquement sa pensée aux calculs d’une machine cérébrale, notre époque est alors celle de la fin de l’homme, par la dilution de son humanité dans une entité planétaire autonome et automatique.

Mais parce que l’accomplissement du Logos menace l’homme au lieu de le réaliser dans la plénitude de son essance, il met en évidence son irréductibilité à l’« animal doué du Logos » par lequel il se définissait jusque-là. Notre époque est aussi celle où l’homme apparaît comme l’« inexorable énigme »27 qu’il a toujours été, et Heidegger questionnait dans un de ses derniers cours : « Qu’est-ce que vous faites de l’homme ? Non pas du cerveau, mais de l’homme, que demain peut-être nous aurons perdu et [315] qui depuis l’origine était en route vers nous ? »28


« Les Hobbits ne comprirent pas ces paroles ; mais, tandis qu[e Tom] parlait, ils eurent comme la vision d'une grande étendue d'années depuis longtemps écoulées ; il y avait une vaste et sombre plaine, dans laquelle s'avançaient à grandes enjambées des formes d'Hommes, forts et farouches, portant des épées brillantes -- et le dernier avait une étoile au front. Puis la vision s'évanouit, et ils se trouvèrent de nouveau dans le monde inondé de soleil. Il était temps de repartir. Ils s'apprêtèrent, refaisant les sacs et chargeant les poneys. Ils attachèrent leurs nouvelles armes à leur ceinture de cuir sous leur veste ; ils les trouvaient très incommodes, et ils se demandaient si elles auraient jamais la moindre utilité. Aucun d'eux n'avait jamais considéré le combat comme une des aventures dans lesquelles leur fuite dût les entraîner. »
SdA, I.8, Brouillards sur les Hauts des Galgals


Face au Moloch du Capital (Marx), de la Machine (Tolkien) et de la Technique (Ellul), le Courage qui ne demande qu'à germer dans le coeur de l'Homme, le Bon sens hobbit qui tire sa sagesse de la terre et l'humble espérance de Bombadil :-)
That's all folks !
encore désolé pour cette présentation aride...

S.


15 Marx, Le Capital, MEW 23, p. 510 ; trad. franç. p. 546.

16 [Vioulac :] L’idéologie libérale confond libération et émancipation, impuissante à voir que l’émancipation est en vérité assujettissement ; elle confond de même individualisation et atomisation [sic ; autonomisation ?].

17 Marx, Le Capital, MEW 23, p. 34 ; trad. franç. p. 368.

18 Ibid., p. 402 ; trad. franç. p. 428.

19 Ibid., p. 442 ; trad. franç. p. 471.

20 Marx, Le Manifeste communiste, MEW 4, p. 467.

21 [Vioulac :] La consommation mondiale d’énergie n’était à l’époque du Manifeste que de quelques millions de tonnes équivalent pétrole : elle est passée à 500 millions en 1910, à 2 milliards en 1955 pour dépasser les 11 milliards aujourd’hui (Source : International Energy Agency 2005).

22 Marx, Grundrisse, MEW 42, p. 488 ; trad. franç. p. 76.

23 Ibid., p. 605 ; trad. franç. p. 197.

24 Heidegger, « Pourquoi les poètes ? », GA 5, p. 295 ; trad. franç. p. 355.

25 Ibid., p. 89 ; trad. franç. p. 104.

26 Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, GA 8, p. 31 ; trad. franç. p. 36.

27 Heidegger, Être et temps, § 29, p. 136 (et § 31, p. 148).

28 Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, GA 8, p. 45 ; trad. franç. p. 44.

Yyr
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le 23-02-2011
à 10:22


Donc Laegalad est d'accord ... puisqu'elle conclut de façon imagée par l'aliénation d'Obélix par son travail au moment précis où celui-ci intègre la Machine :)

Merci Sosryko pour tout ce travail encore de ta part !!
Elles sont jolies ces notes de bas de post ;)

Une question : l'auteur précise-t-il (peut-être en début d'ouvrage ?) ce qu'il entend par essance plutôt qu'essence ?

@ Laegalad : « les machines sont des outils, pas des fins en soi » ne constitue pas une argumentation mais une pétition de principe. Par ailleurs, cette façon de concevoir la technique (qui confond Technique avec objet technique) qui est celle du XVIIIè ne manque-t-elle pas de ... modernité ? :) peut-être pas en fait si la modernité consiste à croire envers et contre tout à l'autonomie de l'homme (ou de la femme :)) ; elle manque en tout cas d'actualité ... Je relève pour ma part que ce genre d'affirmation ressortit à une croyance, et que les réactions de déni qu'entraîne apparemment toute mise en cause de l'autonomie de l'homme (ou de la femme :)) sont de ces éléments qui montrent que cette croyance se réfère à un sacré (toute "attaque" contre le progrès apparaît comme blasphématoire : ce n'est pas le progrès qui est mauvais voyons, c'est l'usage de l'homme, lorsqu'il est mauvais ! comment ça ? eh bien lorsqu'il devient dominé par l'esprit de puissance, voyons : alors là il se sert mal de la Machine mais c'est bien de sa faute à lui, le vil ! la machine ne le prédispose en aucun cas, elle qui n'est que ... que ... heu ... outil d'efficacité, de progrès, voilà, mais rien à voir avec l'esprit de puissance, non, rien du tout ! :)). La « modernité » a tous les attributs d'un système religieux. Ce n'est pas là un jugement péjoratif : je me borne à constater que nos jugements sur notre civilisation (et sur les autres) ne sont pas indemnes des mythes et des valeurs de notre propre civilisation ... civilisation technicienne. Et je me permets de renvoyer derechef au fuseau déjà cité ...

Yyr
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le 23-02-2011
à 10:39

Silmo a dit :
Je me demande parfois s'il ne faut pas se réjouir de la disparition prochaine de la presse sur papier au bénéfice de l'information en ligne, ce qui pourrait sauver de nombreuses forêts si on ne s'empressait pas de les transformer en carburant pour nos automobiles afin d'aller plus vite au magasin se procurer le tout dernier modèle de computer robinet à news.
Tu exprimes justement là mon bon Silmo l'un des caractères du phénomène technique : son automaticité, son auto-accroissement ... des choses qui dépassent les caractères de l'outil.
Mais je n'ai pas de réponse à cela.
Personne n'en a !
Et c'est justement là l'une des plus grandes inquiétudes actuelles : le progrès technique ne progresse pas en vue d'une finalité (ce qui commande sa progression, ce sont essentiellement des causalités : cf. les derniers posts de Sosyryko)
Bien sûr, on peut dire superficiellement que le progrès technique est orienté par la recherche scientifique ... sauf que celle-ci n'a pas d'autre finalité aujourd'hui que de soutenir la concurrence des moyens entre les nations et les multinationales ... bref n'a pas d'autre fin que le progrès technique ...


Laegalad
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le 23-02-2011
à 13:21

Je n'ai pas compris ton argumentaire, Jérôme... enfin, j'ai compris que tu sous entendais que les hommes étaient démunis face au progrès technique, sans possibilité de le refuser, et que la machine apparaissait comme une chose douée de vie propre visant à aliéner l'homme.

ça ne peut pas être ce que tu as voulu dire, mais ça ferait un roman de science fiction ^^

Moi, ce que je vois au boulot, c'est que ce sont les chefs qui appliquent des méthodes aliénante pour les individus. C'est pas l'ordinateur qui me dit de bosser. C'est ceux qui veulent du rendement. Et ce sont des humains. Ou alors des androïdes fichtrement réussis...

Du reste, je suis curieuse de savoir comment on pourrait arrêter le progrès. Faudrait s'arrêter où? Avant 1950 et le développement de l'informatique ? Avant le début du XIXe siècle et la révolution industrielle ? Avant 1510 et la révolution copernicienne? Avant 1453 et l'imprimerie ? ou encore plus avant tout ça?

Silmo
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le 23-02-2011
à 15:26

Yyr a dit :
Bien sûr, on peut dire superficiellement que le progrès technique est orienté par la recherche scientifique ... sauf que celle-ci n'a pas d'autre finalité aujourd'hui que de soutenir la concurrence des moyens entre les nations et les multinationales ... bref n'a pas d'autre fin que le progrès technique ...
Mon cher Jérôme, c'est faire un bien mauvais sort aux chercheurs et à la recherche scientifique que d'affirmer ainsi "elle n'a pas d'autre finalité que...". J'ose espérer qu'il lui reste quelques perspectives plus nobles, et dans une proportion satisfaisante.
Pourquoi cette généralisation à l'ensemble de la recherche?
Trop de colère en toi, jeune padawan? ;-)
Du coup, le lecteur pressé va s'imaginer que la recherche, c'est le mal. Brrr..
Yyr a aussi dit :
c'est justement là l'une des plus grandes inquiétudes actuelles
Ben, tout dépend si l'on considère (où pas) que la situation est à ce point gravissime (genre : on va dans le mur, pied au plancher, le volant est arraché, c'est la cata!).
Même dans ce cas, tout dépend de notre positionnement philosophique qui selon les écoles peut s'envisager de différentes manières: avec un peu de bol, on tombera en panne d'essence avant d'atteindre le mur; réparons le volant et on pourra virer avant le choc; trouvons la marche arrière; prions notre divinité de mourir avant l'arrivée au mur; supplions la de faire s'effondrer le mur; prions plutôt le véhicule, voire le mur, c'est selon; bouzillons ce mur et avec ses briques, reconstruisons un monde nouveau; ...etc...etc...etc...

Pour ma part, en résumé super rapide, j'ai tendance à croire (merci Darwin) que notre espèce va continuer à s'adapter (réparons le volant) ou bien elle disparaitra mais après tout, nous ne sommes que de passage dans l'univers.
Dans tous les cas l'ordre naturel des choses rétablira toujours l'équilibre vers lequel il tend.

Silmo
vite fait.
PS: Laeagalad, faut que je te prête Star Trek (le film de 79 avec le vaisseau spatial dont l'ordinateur de bord "V'Ger" est en mode autoRun et veut retourner vers "le Créateur")

sosryko
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le 23-02-2011
à 18:20

Silmo a dit :
Pour ma part, en résumé super rapide, j'ai tendance à croire (merci Darwin) que notre espèce va continuer à s'adapter (réparons le volant) ou bien elle disparaitra mais après tout, nous ne sommes que de passage dans l'univers.
Dans tous les cas l'ordre naturel des choses rétablira toujours l'équilibre vers lequel il tend.

Silmo, si tu vois de la colère dans les propos de Jérôme, j'appréhende un certain cynisme dans les tiens. Que nous puissions nous tromper tous les deux ! ;-)

Du point de vue du cosmos, il est des plus probables que le déséquilibre introduit par l'Histoire se résorbera, que le récit du développement sans limite de la puissance de l'Homme (cf. La puissance sans fin) ne sera qu'un détail du Grand Récit cher à Michel Serres.

Pour autant, et au-delà du fait que le plus probable n'est pas le certain (en physique, tout système écarté de son équilibre ne tend pas forcément à le retrouver, certains de ces équilibres justement sont ou peuvent devenir instables lorsque certains paramètres sont modifié au cours de leur... histoire), en quoi pourrais-je être consolé par le point de vue du cosmos, celui du Dieu de Descartes ou celui de la... Machine (qui va jusqu'à nous donner d'embrasser l'univers entier, dans l'espace et dans le temps) ?
En quoi pourrais-je être consolé d'avoir troqué un point de vue personnel (limité à l'urgence de mon temps et circonscrit à ce qui dépend de ma responsabilité) contre le regard que pourrait avoir un avatar dématérialisé à l'échelle du cosmos ?

C'est à dessein que j'emploie cette image, venant de terminer la vision des derniers épisodes de Caprica. c'est bien gentil d'avoir un avatar capable de vivre éternellement dans le V-World (encore faut-il avoir un prise de courant...), mais cela ne me concerne pas et surtout, cela ne ramène pas les martyrs pour la cause !

Que l’urgence soit relative en soi ou en fonction de notre « positionnement philosophique », passe encore — encore que… ce ne sont pas seulement des philosophes, des écologistes, des religieux ou des hommes de la rues, mais avant tout des scientifiques qui parlent d’urgence : « c’est un fait remarquable que nombre de scientifiques (…) sont beaucoup plus lucides (…) que l’opinion publique [sur le fait que notre] civilisation (…) repose sur le développement sans frein [cf. ta voiture] des sciences et des techniques et [qu’elle] risque d’en mourir » — bon, « pas tous cependant, loin de là ! », mais devant « les arguments avancés par les scientifiques pour justifier leur sinistre pronostic », sans forcément sombrer dans le pessimisme ou le catastrophisme, comment ne pas s’interroger sur la « violence des hommes » et du « monde humain » (cf. Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, Champs essais, p. 36-3, 39, 43) ?

Sans se soucier du danger pour notre espèce (que des hominidés existent ou pas) ou pour notre nature (que ces hominidés soient humain ou pas), comment vivre, en attendant, déresponsabilisé de la dévastation du monde que nous avons déjà provoquée et que nous poursuivons ? raser le monde, ce n’est pas rien. Que la vie sur notre terre résiste et s’adapte jusqu’au moment où le soleil devenue géante rouge l’engloutisse, c’est quasi-certain ; mais comment ne pas être attristé (pour le moins ; avec colère, parfois ;-)) d’être membre d’une société dont l’avidité bien plus que le confort réduit le monde en cendre et produit l’extinction du vivant ?

Ce qui nous amène à cette responsabilité de chacun là où il se trouve. Or, la Machine a pour conséquence, justement, de diluer cet dignité qui est nôtre (et qui vient avec la Raison) dans les grandes eaux bouillonnantes et brassées de l’angoisse ou de l’ennui (monde de la Machine comme Aliénation, cf. « France Télécom : on vous fera aimer l’an 2000 ») et de la jouissance à défaut de joie (Machine comme Divertissement, qui aide à supporter le premier tout en amplifiant son emprise).


Laegalad a dit :
Tout comme Silmo. Le "c'était mieux avant" me gêne toujours (...)
Du reste, je suis curieuse de savoir comment on pourrait arrêter le progrès.

"Est-ce que c’était mieux avant ?" A supposer qu’on puisse définir ce qu’on met derrière la particule « c’ » (vaste programme), il n’y aura aucune réponse valable effectivement ; ou plutôt, il y aura autant de réponses que de points de vue, le progrès technique n'étant pas la seule mesure de l'Histoire, fort heureusement.
Ensuite, faut-il arrêter le Progrès ? Là encore, question fiction puisque l’élan technique est irréversible.
Par contre, on pourrait reformuler : peut-on/doit-on rejeter le Progrès ? c’est tout autre chose. Chacun fera ce qu’il pourra – à défaut de vouloir – mais il ne devra rien, assurément, puisque « dans la mesure où la technique est devenue un milieu », « on ne peut plus “détechniciser” [l'homme moderne, et encore moins le post-moderne ;-) car] ce serait l’équivalent pour les primitif de la forêt de mettre le feu à leur milieu natal » (Jacques Ellul, « La technique considérée en tant que système », dans Cahiers Jacques-Ellul 2004/2, p. 50, 54).

Et dans ce que chacun fera, il s’agira de séparer les sentiments de l’analyse comme il faudrait séparer les envies des besoins :

« (…) combien de fois [on me dit] : “Vous qui haissez la technique…” Mais pas du tout : je suis rempli d’admiration pour ce que l’on réalise dans tous les domaines techniques. Mais je me borne à poser [118] les deux questions simplistes : quelle est l'utilité humaine réelle ? (par exemple “gagner du temps” en allant plus vite ou en faisant la vaisselle avec tel produit n'a aucune utilité réelle, parce que vous ne ferez rien de ce temps “gagné” ! [où est le temps gagné, effectivement, lorsque pour trouver le produit voulu il faut aller dans une grande surface à plusieurs kilomètres de chez soi, donc en prenant la rocade pour éviter les embouteillages du centre-ville, le trouver parmi une dizaine d’autres marques et, lorsqu’on a hésité sur les mérites des produits voisins, patienter pour passer en caisse ?]) et puis : quel est le coût réel de tel usage technique (pas en argent, mais en conditionnement, en dangers, en mode de vie, en pertes culturelles, en effets écologiques etc. ). Et si vous tenez compte de tous les effets connaissables, cela vaut-il encore la peine d'user de tel produit ou de telle machine ? Enfin on me dira : “Mais vous ne pouvez nier les admirables progrès, par exemple, de la chirurgie…” Bien entendu, je suis là aussi plein d'admiration [Tolkien rapporte le même argument dans les brouillons de OFS...]. Mais je demande que l'on replace ces progrès dans l'ensemble du système technicien [... et y répond finalement de la même manière !]. Simples exemples, pour dire que j'essaie de ne pas mêler mes sentiments à mes analyses ! »
Jacques Ellul, dans Jacques Ellul, Didier Nordon, L’Homme à lui-même, correspondance, Paris, Editions de Félin, 1992, p. 117-118 ; cf. aussi « Réflexions sur l’ambivalence du progrès technique », dans La Technique ou l’enjeu du siècle, Economica, p. 393-409, qui développe ces idées.

Silmo
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le 23-02-2011
à 19:23

Oh non, je ne voyais pas Jérôme en colère, ni ne voulais l'y mettre :-)
Ce n'était qu'un détournement des paroles de Yoda relativement à l'excès.
Elendil Voronda
Voir le profil de Elendil Voronda  

le 23-02-2011
à 20:03

Je te remercie, Sosryko, pour ces intéressantes réflexions (les tiennes et celles de Vioulac). Je n'ai hélas pas le temps de commenter le tout comme il se devrait, mais je vais faire au mieux.

À propos de Vioulac, je pense qu'il voulait bien dire « atomisation » et il a entièrement raison sur le fait que c'est un état volontairement confondu avec individualisation dans le monde actuel. Par contre, j'aimerais vraiment comprendre ce qu'il entend par « essance » (j'ai peu d'appétence pour les néologismes qui semblent surtout témoigner d'un manque de culture linguistique).

Aussi, il semble manquer un passage après : « La différence essantielle entre la machine et l’outil [consiste en] ».

Je suis globalement en désaccord l'idée selon laquelle la technique et le capital seraient à l'origine de l'aliénation de l'homme. D'abord parce que les hommes n'ont pas attendus la technique pour traiter leurs semblables comme des bêtes, ou pire : esclaves, serfs, etc. Plus on remonte loin dans l'histoire (écrite) des civilisation, plus il semble y en avoir, proportionnellement à la taille de la population. Idem pour les atteintes à l'écosystème, d'ailleurs : les Hommes n'ont pas attendu l'ère industrielle pour massacrer les lions d'Europe, les ours des cavernes, les éléphants du Proche Orient ou même les moas de Nouvelle-Zélande, et j'en passe. L'accélération moderne que l'on constate ne découle essentiellement que de deux faits : l'accroissement énorme de la population du globe et la meilleure prise en compte de ces disparitions, qui passaient souvent inaperçues jadis.

Ensuite parce que contrairement à ce que dit Ellul, sans les progrès techniques divers et variés, il est probable que ceux d'entre nous qui seraient encore en vie (moins du quart, sans nul doute) seraient fort occupés à soigner les bestiaux, réparer les outils agraires et préparer les semailles à l'heure qu'il est. Autant d'occupations fort peu en rapport avec les capacités les plus nobles de l'Homme. Peut-être ne serions nous pas nécessairement plus malheureux, mais souhaitons-nous pour autant retourner à cet état ? J'en doute. Il me semble relativement manifeste que la technique est l'un des ressorts nécessaires à l'éducation de masse — je suis prêt à discuter des rares contres-exemples pré-industriels. Et cette éducation est absolument nécessaire à une pleine réalisation de l'être humain (et ça, je l'admets, c'est une croyance de ma part).

Donc, pour ma part, tout revient effectivement à la finalité des actes et des instruments, comme le mentionne Laegalad. Les machines peuvent servir à multiplier nos capacités physiques, mais cela même n'est pas nécessairement mauvais en soi. Tolkien lui-même le concède, tant à titre personnel que dans sa fiction. Les palantíri ne sont pas des objets négatifs, c'est leur utilisation qui est susceptible de l'être. Et si les conséquences que peut avoir cette manipulation ont des conséquences immenses, elles ne sont pas en soi plus néfastes que la réduction en esclavage des peuples de Nurn ou que les déprédations gratuites des Orques. Je pense d'ailleurs que lorsque Tolkien parle de la Machine, il pense essentiellement à la matérialisation physique de la volonté de puissance, pas forcément aux machines en tant que telles (mais ça nécessiterait un long développement). Au final, il est vrai que la mécanisation de la société pose un danger manifeste pour notre environnement à tous. Mais en cela, nous sommes juste semblables à ces paysans indonésiens qui incendient les forêts primaires de leur pays, parce que le sol leur donnera une dizaine d'années de bonnes récoltes, avant que la pluie et le vent ne l'appauvrissent définitivement.

Yyr
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le 23-02-2011
à 22:39

Laegalad a dit :
Je n'ai pas compris ton argumentaire, Jérôme... [...] Moi, ce que je vois au boulot, c'est que ce sont les chefs qui appliquent des méthodes aliénante pour les individus. C'est pas l'ordinateur qui me dit de bosser. C'est ceux qui veulent du rendement. Et ce sont des humains. Ou alors des androïdes fichtrement réussis...
Alors le malentendu est peut-être mince. Les « méthodes aliénantes pour les individus », « vouloir du rendement », ... font partie de ce que Marx appelle le Capital, Tolkien la Machine, Ellul le système technicien. L'essentiel est même là. Par Technique ou Machine il faut entendre, si l'on veut, à chaque fois, une métonymie pour désigner l'esprit avec lequel les hommes sont de plus en plus déterminés (non pas contraints à la manière d'un robot) à se situer dans l'univers technicien, depuis que les techniques constituent notre milieu, c-à-d. que la technique médiatise presque tout.
Du reste, je suis curieuse de savoir comment on pourrait arrêter le progrès. Faudrait s'arrêter où? Avant 1950 et le développement de l'informatique ? Avant le début du XIXe siècle et la révolution industrielle ? Avant 1510 et la révolution copernicienne? Avant 1453 et l'imprimerie ? ou encore plus avant tout ça?
Peut-être là est-ce un autre malentendu. Mon idée (et j'imagine celle de Sosryko ?), mon désir, n'est pas tant dans ce genre de fuseau de chercher « ce qu'il faut » qu'à chercher à comprendre la réalité du progrès, et à distinguer justement entre machine et Machine ... À partir de là seulement à mon avis la question du faire peut suivre.
Silmo a dit :
Oh non, je ne voyais pas Jérôme en colère, ni ne voulais l'y mettre :-)
Ce n'était qu'un détournement des paroles de Yoda relativement à l'excès.
Encore s'agirait-il de montrer l'excès. Je suis preneur, en cela comme en chacune des autres objections, d'éléments concrets. Cela me fera avancer. Je suis entrain de rédiger mon mémoire de bioéthique et sincèrement ça m'avancerait de n'avoir pas que des « pièces à charge » ... Sans compter qu'à titre personnel, je ne retire aucun plaisir de l'absurdité contemporaine et tout élément concrètement optimiste ne serait pas pour me déplaire.

Pour rappel, les propos que j'ai donnés (ceux qui n'étaient pas écrits en petit et qui n'ont pas été relevés) étaient sensés aider à faire le lien entre ce que tu exprimais et ce qui me paraissait justement coïncider avec les longs et patients développements de Sosryko. Tant mieux s'ils permettent de caser Maître Yoda dont nous sommes tous les deux fans, mais le but était plutôt de chercher à avancer ensemble.

Pour ma part, en résumé super rapide, j'ai tendance à croire (merci Darwin) que notre espèce va continuer à s'adapter (réparons le volant) ou bien elle disparaitra mais après tout, nous ne sommes que de passage dans l'univers.
Cf. à nouveau mes propos sur les mythes de la modernité dans le fuseau voisin ;)

Jérôme

Trop de colère en toi, jeune padawan? ;-)
PS : « Padawan », tu ne croyais peut-être pas si bien dire : depuis ce soir : j'ai mon tuteur pour mon mémoire ! :) :) :) Et quel !
Alors le climat, qui n'était déjà certainement pas sombre (j'avais rédigé les lignes en question par plaisir et pour le plaisir croyais-je de faire plaisir), est plutôt carrément à la fête ! :) :) :)

PPS : Le « lecteur pressé » est par définition déjà convaincu de ce qu'il veut bien croire. les précautions oratoires n'y changeront rien ;)

sosryko
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le 24-02-2011
à 02:40

Merci Elendil pour ce retour, je suis très heureux de te lire ;-)

Il se trouve que nous sommes d’accord sur de nombreux points. Seulement, mes réflexions et celles de Vioulac venant après de nombreux développements de ma pomme autour de la Machine, je ne peux tout reprendre à chaque fois ;-)

*
Tolkien n’en veut pas au grille-pain, à la voiture ou même à l’avion et Ellul n’en veut pas aux machines à laver, ni même à l’ordinateur ou à la TV (Internet n’existaient pas à l’époque).

Donc non, non et non, la Machine ne se limite pas aux machines, de même que le Capital ne se limite pas à l’argent, de même que la Technique ne se limite pas aux technologies.

Par contre, Capital, Machine, et Technique sont des Puissances au sens spirituel du terme, des esprits de puissance et d’illimitation que Marx, Tolkien ou Ellul ont perçu régnant non seulement en maître dans les sociétés dans lesquelles ils vivaient, mais surtout ayant atteint une forme d’autonomie, avec propension à l’omniprésence et à l’autoacroissement.
Personne ne trouvera donc jamais l’adresse du palais du Commandant Capital, n’aura audience devant sa Majesté Machine ni ne pourra localisé sur son GPS le bunker du Tyran Technique ;-)

Personne ne les voit, mais tout le monde est touché par leur influence, car Moloch est devenu (après avoir vu son efficacité démultipliée par son association avec la science moderne) système englobant, réseau inervant tous les aspects de la modernité.
Tout comme un certain Morgoth en son temps légendaire a pu laisser des traces de son esprit dans la chair du monde.

*
Ainsi, le problème n’est pas dans les richesses, les machines et autres technologies, mais dans la réduction de l’Homme, du Réel et de la Vie au Marché, à la Matière et à la Mesure.

Je trouve donc que l’exemple que tu proposais des paysans indonésiens n’est pas identique au nôtre (si par nôtre nous comprenons la situation d’un pays riche occidental), de même qu’on ne peut identifier le prolétaire et le capitaliste.
Mais une chose est sûre, tous deux sont des victimes finalement du système technicien (même si à des degrés différents ! le premier souffrant dans sa chair, le second se dissociant jour après jour du monde de la Vie). Car l’Indonésie ne vivant pas en autarcie, elle n’est ni hors du Marché ni hors de la Machine ! Voici ce qu’une recherche Internet vient de me donner :

En 1992, les paysan(ne)s indonésien(ne)s produisaient assez de soja pour satisfaire la demande nationale. Le tofu et le ’tempeh’ produits à partir du soja constituent une part importante de la diète quotidienne dans l’archipel. En adoptant la doctrine néolibérale, le pays a ouvert ses frontières aux importations alimentaires, permettant au soja américain à très bas prix d’inonder le marché. Ceci a détruit la production nationale. Aujourd’hui 60% des fèves de soja consommées en Indonésie sont importées. En janvier dernier les prix records du soja des États Unis ont causé une crise nationale quand les prix du tofu et du ’tempeh’ (la “viande du pauvre”) ont doublé en quelques semaines.
Lu sur le site Alternatives Internationales, « Les mouvements paysans face à la crise alimentaire » (Ma 15/04/2008)

Mais sans faire de fixette sur l’exemple de l’Indonésie, on peut toujours trouver, dans l’Histoire ou sur le globe, des sociétés hors du cercle de fer de la raison calculante qui se sont comportées ou se comportent de manière irresponsable à l’égard de la nature.
Mais alors, ce ne serait pas notre responsabilité mais la leur !

J’en reviens finalement à la réponse faite tout à l’heure à Silmo : ce n’est pas parce que des erreurs ont été commises par le passé ou ailleurs par d’autres que nous-société/moi-individu que cela m’absous de toutes mes actions et que nous n’avons pas à nous interroger sur notre manière de (sur)vivre.

Si ce n’était pas mieux avant, ce n’est pas mieux maintenant : l’esclavage existe toujours, la méchanceté est plus que jamais active, “comme un lionne rugissant cherchant qui elle va dévorer” chaque instant de chaque jour qui passe.
Et non, il n’y aurait aucun problème à vivre l’épreuve de l’argent, de la maîtrise du monde et de la technologie sans le « mystère de la méchanceté » (Jankélévitch) qui fait de nous les victimes (et bourreaux d’autres victimes) du système technicien. Oui mais la méchanceté est là et bien là…

Elendil Voronda a dit :
souhaitons-nous pour autant retourner à cet état ? J'en doute.

Moi de même, ayant répondu encore plus violemment à cette question dans mon post précédent ;-)
Mais continuons ;-) et tournons-nous, à nouveau vers Ellul (puisque s’il en est un qui s’est vu poser cette question, c’est bien lui !) :

Je m’amuse parfois à répondre que je suis réactionnaire [cf. L] comme un avion à réaction : c’est lui qui [184] va le plus vite ! Je n’ai aucun désir de revenir au passé. Mais depuis Taylor et son modèle d’organisation scientifique du travail, on nous répète constamment que l’homme doit s’adapter à la technique, mais ce devrait être l’inverse.
Il s’agit seulement de construire une société où l’homme quelconque ne serait plus entièrement subordonné aux techniques dans son travail ou dans ses loisirs. Objectif difficile car nous sommes dominés par un phénomène qui nous dépasse et ne nous laisse pas le temps d’opérer un tri.
On pourrait se passer de 90% des techniques que nous utilisons et de 90% des médicaments que nous consommons [qui a encore envie de prendre du Médiator pour maigrir en ce moment ?], mais la force de la propagande est justement de transformer des objets inutiles en objets nécessaires. Nos besoins ont été créés artificiellement par la publicité et maintenant ils existent naturellement.

Patrick Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, Paris, La Table Ronde, 1994, p. 183-184.

Alors oui, cela demande « un changement de vie radical, un renoncement à des facilités, et pourquoi le cacher un retour à une certaine frugalité » (ibid., p. 185), un « boulever[sement] de nos habitudes quotidiennes » et une « rédu[ction] de notre niveau de vie », mais c’est à ce prix que nous sortirons du « cycle infernal consommation-production. » (p. 186). Ce cycle infernal est semblable à celui que décrivait Tolkien à son fils :

« Et nous passons inévitablement de Dédale et Icare au Bombardier Géant. Cela n’est pas là un pas vers la Sagesse ! Cette terrible vérité (…) est si horriblement manifeste de nos jours, avec la menace, pire encore, qu’elle représente pour l’avenir, que cela semble presque être une maladie mentale mondiale que seule une minuscule minorité perçoit. Même si les gens ont jamais entendu ces légendes (ce qui se fait de plus en plus rare), ils n’ont pas la moindre idée de leur portée. Comment, sinon, un fabricant de motos pourrait-il nommer son produit les 2 roues Ixion ! Ixion, qui a été condamné à l’enfer à perpétuité sur une roue en perpétuel mouvement ! » .
Tolkien, L75, Lettres, p. 131

Elendil Voronda a dit :
Je pense d'ailleurs que lorsque Tolkien parle de la Machine, il pense essentiellement à la matérialisation physique de la volonté de puissance, pas forcément aux machines en tant que telles (mais ça nécessiterait un long développement).

C’est avec plaisir que nous te lirions ;-)
J’apprécie tout particulièrement ce « pas forcément » : les machines restent pour Tolkien le medium de prédilection de l’« arraisonnement » du monde par la Machine.

*
Je n’ai jamais dit que « l’aliénation de l’homme » en soi était seulement due à la Technique et au Capital. « L’aliénation de l’homme » tout court, ça n’existe pas, ou alors, on passe sur le terrain théologique.
Sur le plan de l’histoire des idées, on a pu proposer (et constater !) l’aliénation (sous ce terme ou un autre) par l’argent (Péguy), par le travail (Hegel), par la religion (Feuerbach), par l’économie, qui inclue les trois aliénations précédentes précédentes (Marx), par la Machine (Tolkien), par la Technique, qui inclue les précédentes (Heidegger ; Ellul)… et bien entendu, l’aliénation de l’homme par l’homme depuis les temps Mésopotamiens au moins ;-)
Dans les derniers posts, je me limitais à l’aliénation de l’homme par le travail en réponse à Laegalad qui l’évoquait en montrant finalement, que le Capital était fils de la Machine/Technique.

*
Pour la citation raccourcie, lire :

[303] (…)« La différence essantielle entre la machine et l’outil [consiste en l]’introduction du machinisme [qui] court-circuite cette limitation subjective de la production [à l’aide du seul outil] et procure à la machination la puissance efficace d’accomplir la mathématisation du réel. »

Paradis virtuel dans le V-World (Caprica)


*
Pour l’« essance », il s’agit d’un terme de phénoménologie heideggérienne qu’on trouve dans certaines éditions françaises comme traduction de « Wesen » (un autre nom pour l’Être, mais ce mot est utilisé pour traduire Sein). Heidegger étant désireux que soit mis en avant le sens verbal plutôt que le sens substantif, les traductions françaises ont essayé, outre le terme attendu d’« essence », les termes « déploiement », « estance », pour parfois proposer « essance » sur le modèle de la différance derridienne (ne me demandez rien sur ce dernier terme ;-)). Ce néologisme a été introduite par Lévinas pour lequel Wesen désigne « le processus ou l’événement d’être ». Pour Jacques Rolland : « Nous écrivons essance avec a pour exprimer ainsi l’acte ou l’événement ou le processus de l’esse ».
Dans les citations que fait Vioulac de Marx, les termes « essance », « essantiellement » ne sont bien entendus pas à comprendre dans le sens qui sera plus tard le leur chez Heidegger, mais ils indiquent une construction à partir de Wesen. Compréhensible si on les ressituent dans l’ensemble de l’essai qui convoque aussi bien Heidegger que Marx.
Elendil Voronda
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le 24-02-2011
à 06:14

Merci pour ces clarifications, fort utiles.

À coup sûr, « essence », « déploiement » et « estance » me paraissent préférables à « essance » (« estance » étant assez ingénieux, car il semble bâti pour reproduire la relation entre Wesen et Sein en allemand). Mais si Heidegger voulait insister sur le sens verbal, je me demande pourquoi il n'a pas été choisi d'utiliser « être » pour traduire Wesen et « quiddité » pour Sein. Bref, si je comprends bien, tout cela est la faute de Derrida. ;-)

Yyr
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le 11-11-2011
à 13:39


Comme j'ai un peu avancé dans mon mémoire de bioéthique, qui sans surprise me ramène à ce fuseau et à Tolkien, j'en profite pour proposer quelques éléments sur un point qui me paraît central ...
Laegalad avait dit :
[...] je me maintiens toujours dans mon argumentation de naguère : les machines sont des outils, pas des fins en soi. Il appartient à chacun de composer avec [...]
J'avais objecté, plus haut, qu'il ne s'agissait pas tant d'une argumentation que d'une pétition de principe. Il y a, c'est vrai, dans cette affirmation du vrai et du bon sens, qui sont de l'ordre d'une constatation (partielle) que tous peuvent et doivent faire, en ce que les machines ne sont pas « humaines ». C'est très juste, mais cela ne résoud pas la question de fond. Si je fais mienne la déclaration de Laegalad (et je le fais volontiers a priori), je me retrouve ensuite avec un paradoxe insoluble pour comprendre comment, pourquoi et avec quelles conséquences « ce monde a mis sa fin dans la perfection de ses moyens » (Gustave THIBON). Le biais de raisonnemnt consiste à présupposer d'une part que seule la conscience humaine est capable du bien et du mal, d'autre part qu'elle est libre de toute détermination extérieure à elle-même — dualisme cartésien entièrement absolutisé entre la conscience subjective et le reste du monde mécanique.1 Bref, pour comprendre les choses ainsi, notre propre intelligence doit déjà avoir été informée par le schème technicien. Et l'on exprime alors le lieu commun suivant :

« la technique (ou la magie) est neutre en elle-même ; c'est l'usage que l'on en fait qui est déterminant »
HoMe XIII, Equessi Saruman Ingolmo (les Préceptes de Saruman le Sage)

Bien entendu, les objets techniques, les objets magiques, ne sont pas mauvais « en eux-mêmes ». Mais s’en tenir à cette observation ne dit rien de ce qu’est concrètement la Technique, que l'on entend ici par « la recherche du meilleur moyen dans tous les domaines » (Jacques ELLUL, La technique ou l'enjeu du siècle, p.19), de même que l’on ne saisit pas ce que réalise concrètement un Anneau de Puissance si l’on compte pour rien l’existence de « Celui qui les gouverne tous ».2

S'il est difficile de dissiper l’illusion dominante qui consiste à ne voir dans la technique moderne comme dans la magie, que des techniques et des objets magiques moralement inertes (dont la seule propriété serait d’être bien commode, et dont l’usage seul déterminerait la portée spirituelle) c'est que

« nous avons calqué notre façon d’envisager la science sur la façon dont la science nous a habitués à envisager le monde – quelque chose dont on se rend maître »
Olivier REY, Itinéraire de l’égarement : du rôle de la science moderne dans l’absurdité contemporaine, Seuil, Paris, 2003, p.146

C’est-à-dire que pour concevoir ainsi la science technicienne ou magicienne, il faut déjà concevoir le monde lui-même comme une simple réalité mécanique objectivement inerte, la technique et la magie participant alors de ce même ordre : causes efficientes parmi d’autres qu’aucun sens ne relie plus, et rien de plus, tant que l’homme prétendument autonome ne les oriente pas à son gré, lui seul aujourd’hui étant soi-disant source de sens (on parlera d’un bon et d’un mauvais usage de la technique, d’une magie blanche et d’une magie noire, etc.).

De là une séparation tranchée entre les « fins » et les « moyens », inhérente à la science technicienne, qui a pour principe d’exclure les « fins » de sa méthode pour ne considérer que les mécanismes et donc les « moyens ». Mais ce clivage n’existe qu’en tant que modèle scientifique, et n’a rien à voir avec la réalité :

« nous ne pouvons pas diviser notre existence envahie par la technique comme on divise une rue et la découper en tronçons isolés les uns des autres, soigneusement délimités, en apposant sur les uns une plaque marquée « moyen » et sur les autres une plaque marquée « fin ». […] L'humanité véritable commence plutôt là où cette distinction perd son sens, là où les moyens aussi bien que les fins sont à ce point imprégnés du style même des us et des coutumes que, devant des fragments de la vie ou du monde, on ne peut reconnaître (et on ne se le demande d'ailleurs même plus) s'il s'agit de « moyens » ou de « fins », là où « le chemin qui mène à la fontaine rafraîchit autant que l'eau qu'on y boit. […] Ce qui nous mobilise et nous démobilise, ce qui nous informe et nous déforme, ce ne sont pas seulement les [effets] retransmis par le « moyen » mais les moyens eux-mêmes, les instruments eux-mêmes qui ne sont pas de simples objets que l'on peut utiliser mais déterminent déjà, par leur structure et leur fonction, leur utilisation ainsi que le style de nos activités et de notre vie, bref, nous déterminent. »
Günther ANDERS, L’obsolescence de l’homme : sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, L’encyclopédie des nuisances, Paris, 2002 (Munich, 1956), p.118-119

Lorsque la technique (ou la magie) est tenue pour moralement inerte, c’est qu’on la réduit à un objet dont on fait usage. Mais la technique moderne, comme la magie, n’est pas un objet dont on fait usage,

« [elle] est par elle-même une manière d'agir, exactement un usage ; […] les moralistes voudraient que l'on applique un autre usage avec d'autres critères. Ils voudraient exactement que la technique ne soit plus la technique : et nous comprenons bien que dans ces conditions il n'y ait plus de problèmes. En fait, il n'y a rigoureusement aucune différence entre la technique et son usage. »
Jacques ELLUL, La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin, Paris, 1954, p. 91

Ainsi on ne fait pas un usage de la technique ou de la magie ; on use techniquement ou magiquement des choses, et dans cet usage est l’agir, la praxis, la morale. L’illusion de la technique ou de la magie neutre est exactement celle qui consiste à s’imaginer pouvoir user « librement » des Anneaux de « Puissance » : le paradoxe est complet.

À cet égard, l’exaspération et l’emportement de Boromir lorsque celui-ci vient précisément de succomber est éloquente : la sagesse de Gandalf et d’Elrond y est alors tenue pour de la « timidité ». Bien sûr, assure-t-on, tout dépendra de « l'usage » qui sera fait de l'Anneau : « nous ne recherchons pas le pouvoir des seigneurs magiciens, mais seulement la force de nous défendre, la force au service d'une juste cause » ... Mais, curieusement, cet « usage », Boromir a le grand mérite de le reconnaître, implique que « les impavides, les sans-merci, ceux-là seuls acquerront la victoire. » (Le Seigneur des Anneaux, livre I, chapitre 10).

On ne fait pas un usage de l'Anneau. L'Anneau est l'usage ...

Mais on ne s'en rend plus compte dès lors qu'il a été passé au doigt. Rendus invisibles, nous sommes dissociés, abstraits du réel, et tout devient divisé — ainsi que le résumait admirablement ailleurs Sébastien :

Fangorn avait dit dans l'Anneau de Gygès :
L’invisiblité désigne le fait de vouloir s’abstraire du monde, des autres, voire de soi-même (« je ne me vois pas faire »). Il suffit même de fragmenter ses actes ou simplement de « cloisonner » les domaines pour participer de cette machinerie du mal. [Cf. la citation de Simone WEIL dans son intervention ...]
Yyr


1 Ainsi qu'Hans JONAS l'écrit (mais où ? p-ê dans Le principe responsabilité ?) : « Descartes non lu nous détermine encore » ...

2 La métaphore mythopoétique peut d’ailleurs être filée jusqu’au bout : lorsque les Trois Anneaux des Elfes, qui n’ont été conçus que dans une perspective poïétique, peuvent être employés indépendamment de l’Anneau Unique, ils demeurent sans risque, mais dès lors qu’ils entrent en relation avec l’Unique, ils ne peuvent être utilisés sans l’être aussi par l’Unique — dans la perspective magicienne (technicienne).

Yyr
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le 11-11-2011
à 15:31


Argl ...
Non pas Equessi Saruman Ingolmo mais Equessi Curumo Ingolmo bien sûr :) ...

sosryko
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le 12-11-2011
à 01:25

« Est-ce que le temps n’est pas venu de nous demander si tous nos malheurs n’ont pas une cause commune, si cette forme de civilisation que nous appelons la civilisation des machines n’est pas un accident, une sorte de phénomène pathologique dans l’histoire de l’humanité, dont on ne doit pas dire qu’elle est la civilisation des machines, mais l’envahissement de la civilisation par les machines, dont la conséquence la plus grave est non pas seulement de modifier profondément le milieu dans lequel vit l’homme, mais l’homme lui-même. Ne nous laissons pas tromper… » ( Bernanos, La liberté, pour quoi faire ?, Folio essais 274, p. 94)

En ces temps où le verbe sauver est omniprésent à nos oreilles (il faut sauver les banques, l’euro et la démocratie, l’Europe et la Grèce, l’Italie, la France, les retraites et le pouvoir d’achat mais surtout notre triple A et les marchés,…) je profite de répondre à Yyr avec une citation de Bernanos qui lui, voulait sauver autre « chose » et autrement :
« Il faut se hâter de sauver l’homme, parce que demain il ne sera plus susceptible de l’être, pour la raison qu’il ne voudra plus être sauvé. Car si cette civilisation est folle, elle fait aussi des fous. Jeunes gens, qui m’écoutez, vous vous croyez libres vis-à-vis d’elle. Ce n’est pas vrai. Vous vivez comme moi dans son air, vous la respirez, elle entre en vous par toutes les pores. » (ibid., p. 150)
« Libérale ou marxiste, ce qu’on appelle la société moderne n’a cessé d’affaiblir la résistance morale de l’homme au profit de son efficacité sur les choses. » (Bernanos, ibid., p. 192)
« L’humanité de ne vit pas à l’intérieur de sa machinerie comme un objet inerte dans une boîte dont on modifie à l’infini et sans risque la forme et les [195] couleurs. L’escargot est dans sa coquille, mais la coquille est aussi l’escargot. La mécanisation du monde – on pourrait dire sa totalitarisation, c’est la même chose – répond à un vœu de l’homme moderne, un vœu secret, inavouable, un vœu de démission, de renoncement. Les machines se sont multipliées dans le monde à proportion que l’homme se renonçait à lui-même, et il s’est comme renoncée en elles. L’histoire dira, tôt ou tard – s’il reste encore un être pensant à ce moment-là pour écrire l’histoire –, que la machinerie a moins transformé la planète que le maître de la planète. L’homme a fait la machine, et la machine s’est faite homme, par une espèce d’inversion démoniaque du mystère de l’Incarnation… » (ibid., p. 194-195)
« (…) Je vois se construire un monde où ce n’est pas assez dire, hélas ! que l’homme n’y pourra vivre ; il y pourra vivre mais à condition d’être de moins en moins homme.
Et d’ailleurs, ce monde ne se construit pas, (…). À grand renfort de machines démolisseuses, perforatrices, excavatrices e d’explosifs perfectionnées, les démolisseurs déguisés (…) sont en [196] train d’organiser le monde à l’usage d’un homme qui n’existe pas. (…) Qu’importe ! ce qui importe, c’est de rendre tout de suite l’expérience irréversible (…). » (ibid., p. 195-196)
« Nous comprenons très bien que le monde moderne, ou l’espèce de civilisation mécanique et concentrationnaire que nous appelons de ce nom (…) est une civilisation de consommation, qui durera aussi longtemps qu’il y aura quelque chose à consommer. (…) Mais cette production monstrueuse, ce gigantisme de la production, est précisément le signe du désordre auquel, tôt ou tard, elle ne peut [203] manquer de succomber. En détruisant, elle se consomme. En produisant, elle se détruit. »
(ibid., p. 202-203)
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« La civilisation mécanique et concentrationnaire produit des marchandises et dévore les hommes. On ne saurait fixer de limites à la production des marchandises. La civilisation mécanique ne s’arrêtera de produire des marchandises que dans le moment qu’elle aura dévoré les hommes. Elle les aura dévorés dans les guerres, en masses énormes et par monceaux, mais elle les aura aussi dévorés un par un, elle les aura vidés un par un de leur moelle, de leur âme, de la substance spirituelle qui les faisait hommes. » (ibid., p. 203)
Melkor_and_Ungoliant
« (…) le monde moderne ne se contente pas de produire des mécaniques, il est mécanique lui-même. Si l’on n’y prend garde cette machinerie va se compliquer sans cesse, au point que toute l’activité naturelle de l’homme ne suffira plus à l’entretenir. La civilisation des machines n’a été, dans son principe, qu’un moyen d’enrichissement ou de jouissance et le moyen va devenir, s’il n’est déjà devenu, une fin. » (ibid., p. 204)
« Le premier signe de corruption, dans une société encore vivante, c’est que la fin y justifie les moyens. Mais la preuve que la nôtre n’est plus vivante, c’est que les moyens sont devenus la fin. » (ibid., p. 187)
« (…) il ne s’agit pas d’anéantir les machines et de tisser nous-mêmes nos vêtements comme Gandhi (…). Il ne s’agit pas, je le répète, de détruire les machines, mais de faire face à un risque immense qui est l’asservissement de l’humanité, non pas précisément aux machines, (…) mais (…) à la collectivité propriétaire des machines. » (ibid., p. 101)
« Il s’agit de savoir si la technique disposera corps et âmes des homes à venir, si elle decider, par exemple, non seulement de leur vie et de leur mort, mais des circonstances de leur vie, comme le technicien de l’élevage des lapins dispose des lapins de son clapier. » (ibid., p. 98)
« Il s’agit donc de savoir qui l’emportera de la technique ou de l’homme. » (ibid., p. 63)
« Oh ! il ne s’agit pas de détruire les machines, il s’agit de relever l’homme, c’est-à-dire de lui rendre, avec la [112] conscience de sa dignité, la foi dans la liberté de son esprit. (ibid., p. 111-1112)
« La question n’est pas d’en revenir à la chandelle, mais de défendre l’individu contre un pouvoir mille fois plus efficace et plus écrasant qu’aucun de ceux dont disposèrent jadis les tyrans les plus fameux. » (ibid., p. 101)
« Il ne s’agit pas maintenant d’arrêter le cours du fleuve, ou même de le remonter. Il s’agit, tout au contraire, de lui ouvrir une [204] issue, d’ouvrir une issue à l’histoire. » (ibid., p. 203-204)
« Il s’agit de décider si l’Histoire est l’histoire de l’homme, [158] ou seulement l’histoire de la technique. » (ibid., p. 157-158)
Sam et Ungoliant

Et pour revenir au point de départ de ce billet d’applicabilité tolkienienne où la vision prophétique rencontre l’inquiétante actualité :

« Qui sauvera la liberté, sauvera l’Europe. Qui perdra la liberté, perdra l’Europe… Mais est-ce bien la liberté qu’il faut dire ? Le sort de la liberté est lié au sort de l’homme libre, la liberté c’est l’homme libre. Car nous savons tous que, par un paradoxe étrange, c’est au nom du libéralisme que le capitalisme naissant sacrifiait l’homme libre à ce même déterminisme des choses que nous dénonçons dans le marxisme. En faisant de la société une simple machine à produire, il la vidait, (…) des forces spirituelles indispensables (…) pour la maintenir humaine. » (ibid., p. 191)
« On oublie toujours, on veut toujours oublier que l’envahissement de la civilisation humaine par les machine [a été imposé par] la spéculation (…). La spéculation s’est trouvée tout à coup en possession de cet instrument formidable dont elle comprenait à peine la puissance. Le spéculateur se fait une certaine idée de l’homme. Il ne voit en lui qu’un client à satisfaire, des mains à occuper, un ventre à remplir, un cerveau où imprimer certaines images favorables à la vente des produits. La spéculation disposait des machines, grâce aux machines elle disposait de la puissance. Elle a ainsi, en un temps fabuleusement court, par le seul miracle de la technique, de toutes les techniques, y compris celle qui permet non pas seulement de contrôler l’opinion universelle, mais de la faire, créé une civilisation à l’image d’un homme prodigieusement diminue, amoindri, non plus fait à l’image de Dieu, mais à celle du spéculateur — c’est-à-dire d’un homme réduit au double état, également misérable, de consommateur et de contribuable. » (ibid., p. 110)
apple-magic-power-device
« L’histoire dira un jour que la France a été conquise par la civilisation des machines — cette civilisation capitaliste prédestinée dès sa naissance à devenir la civilisation totalitaire — exactement comme un peuple est conquis par un autre peuple, et le monde, ou du moins une partie du monde a été aussi conquis par elle, pris de force. La conquête du monde par la monstrueuse alliance de la spéculation et de la machine apparaîtra un jour comme un événement comparable non pas seulement aux invasions de Gengis Khan ou de Tamerlan mais aux grandes invasions si mal connues de la préhistoire. » (ibid., p. 111)
« Les machines ne se sont pas multipliées selon les besoins de l’homme, mais selon ceux de la spéculation, voilà le point capital. (…) La science a fourni les machines, la spéculation les a prostituées et elle en demande toujours plus à la science pour les besoins d’une entreprise qu’elle veut étendre à toute la terre. (…)[137] (…) la spéculation universelle a vu aussitôt dans les machines l’instrument de sa puissance. » (ibid., p. 136-137)
Mordor

Terminons avec Tolkien, qui associe lui-même « technique » et « économie » dévoyées par l’hubris de quelques « maîtres » :

« Ce “désir” particulier des Elfes d’Eregion (une “allégorie”, si vous voulez, de l’amour des machines et des procédés techniques), est également symbolisé par leur amitié particulière avec les Nains de la Moria.
Je ne les considérerais pas comme plus malfaisants ni fous (mais bien plutôt face au même danger) que des catholiques engagés dans certains types de recherche en physique (par ex. ceux qui fabriquent, même comme sous-produits, des gaz toxiques et des explosifs) : choses qui ne sont pas nécessairement maléfiques mais qui, les choses étant ce qu’elles sont, et la nature et les motivations des maîtres de l’économie qui leur fournissent le moyen de travailler étant ce qu’elles sont, serviront de manière presque certaine des desseins maléfiques. Pour lesquels ils ne seront pas forcément responsables, même s’ils en sont conscients. »
(L153 (1954), Lettres, p. 271 [190])

Cette association de la technique et d’une économie maîtresse des moindres détails (car dictée par un tyran) se retrouve dans un autre passage, où apparaissent également deux idées fortes de Bernanos — l’irréversible modification de nature engendrée par l’usage intensif de la technique et l’espoir qu’il reste « quelques hommes capable de donner pour la liberté (…) une implacable lucidité, une volonté inflexible » (Bernanos, ibid. , p. 151) :

« Je pense que les Ents-femmes avaient en fait disparu pour de bon, ayant été détruites avec leurs jardins au cours de la Guerre de la Dernière Alliance (3429-3441 du Deuxième Âge), lorsque Sauron a employé la tactique de la terre brûlée et incendié leurs terres pour contrer l’avance des Alliés le long de l’Anduin (…). Elles n’ont survécu qu’à travers l’« agriculture » transmise aux Hommes (et aux Hobbits). Certaines, bien entendu, ont peut-être fui vers l’est, ou sont même devenues des esclaves : les tyrans, même dans ce type de récit, ont besoin d’un arrière-plan économique et agricole pour leurs soldats et leurs forgerons. Si certaines ont survécu de cette manière, elles seraient en effet vraiment très différentes des Ents, et un quelconque rapprochement serait difficile ; à moins que l’expérience de l’agriculture industrialisée et militarisée ne les ait rendues un peu plus anarchiques. Je l’espère. Je n’en sais rien. »
(L144 (1954), Lettres, p. 256 [179])

Yyr
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le 12-11-2011
à 12:11


Merci pour ces références à Bernanos ...

La devise prêtée à Apple est excellente :)

sosryko
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le 14-11-2011
à 12:24

PS : pour la citation d'Hans Jonas raportée par Finkielkraut en plusieurs endroits, je ne suis pas sûr qu'elle soit dans le Principe Responsabilité. Je sais qu'il traite beaucoup de Descarte dans Le phénomène de la vie (disponible en lecture partielle sur Google Books), mais je n'y ai pas trouvé la citation en le refeuilletant. A suivre donc ;-)
Egill
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le 07-05-2012
à 13:31

Bonjour et merci pour cette analyse, ces références et ces commentaires, ce fut particulièrement édifiant, et je me retrouve particulièrement dans beaucoup d'arguments présentés ici.

Autant j'aime lire Tolkien sans forcément pousser l'analyse, juste pour le plaisir de m'aventurer en Terre du Milieu, autant ces aspects philosophico-politiques de son oeuvre lui donnent une résonance toute particulière.

J'avais déjà malgré tout fait ma propre analyse de certains points et de certains concepts développés par Tolkien, mais beaucoup d'éléments donnés ici m'étaient inconnus.

Je retiens particulièrement les extraits de lettres adressés à son fils dans la RAF, où Tolkien exprime assez clairement son anti patriotisme. Ce n'est vraiment pas ce qu'on peut entrevoir chez lui au premier abord.

Merci donc pour ce sujet!

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Section « Le Légendaire »
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