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Section « Tolkien et la Littérature » Fuseau « Etude et Créance Secondaire » |
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Etude et Créance Secondaire
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Yyr le 28-05-2002 à 13:53 |
"Un homme peut se considérer comme fortuné d'avoir vagabondé dans ce royaume, mais la richesse et l'étrangeté mêmes de celui-ci tient la langue d'un voyageur qui voudrait les rapporter. Et tandis qu'il s'y trouve, il est dangereux pour lui de poser trop de questions, de crainte que les portes ne se ferment et que les clefs soient perdues."
"[...] Mais si un auteur éveillé vous dit que son histoire n'est qu'une chose imaginée dans son sommeil, il trompe délibérément le désir fondamental qui est au coeur de la Faërie : la réalisation, indépendante de l'esprit qui conçoit, de la merveille imaginée. [...] Il est en tout cas essentiel pour un conte de fées authentique, comme étant distinct de l'emploi de cette forme pour des desseins secondaires ou avilis, d'être présentés comme «vrai»." "On peut lire que Beowulf « n'est qu'une version de Dat Erdmäneken » [un regard externiste parmi d'autres] [...]. Des assertions de cet ordre peuvent exprimer (en une abréviation un peu indue) une certaine part de vérité ; mais elles ne sont pas vraies en art ou en littérature. Ce sont précisément la coloration, l'atmosphère, les détails individuels inclassables d'une histoire et surtout l'ossature non disséquée de l'argument qui comptent réellement" La dissection ... Bien sûr, les références externes ont leur place. Mais dirigées dans un certain sens : il est très pertinent de dire que tel ou tel élément de l'Oeuvre évoque quelque chose de chrétien/psychologique/nordique ... ; n'est-il pas en revanche terriblement désenchanteur de cheminer dans le sens contraire et de dire que tel ou tel élément de l'Oeuvre est la résultante de tel aspect de la vie de l'auteur (ça n'est pas moins vrai, cela aura "sa part de vérité", mais c'est désenchanteur, susceptible de malmener la magie produite par le conte). "[...] De même pour les contes de fées, je trouve qu'il est plus intéressant et aussi plus difficile en quelque sorte de considérer ce qu'ils sont, ce qu'ils sont devenus pour nous et quelles valeurs ont produit en eux les longs processus alchimiques du temps. Je dirais selon les mots de Dasent : « Nous devons nous contenter de la soupe qui est posé devant nous et ne pas désirer voir les os du boeuf qui ont servi à sa confection ». [...] " Le pire je crois survient lorsqu'on illustre son propos [externiste] par un exemple précis qui doit mettre à jour l'origine externe de tel élément de l'Oeuvre. On recherche "indûment" les morceaux composants dans le Chaudron aux Contes, ce qui, à mon avis, ne peut manquer de produire ce qui suit : "[le conteur] fabrique un Monde Secondaire dans lequel l'esprit peut entrer. A l'intérieur, ce qu'il relate est «vrai» : cela s'accorde avec les lois de ce monde. L'on y croit donc tant que l'on se trouve, pour ainsi dire, dedans. Dès qu'intervient l'incrédulité, le charme est rompu ; la magie, ou plutôt l'art a échoué. On est alors ressorti dans le Monde Primaire, et l'on regarde du dehors le petit Monde Secondaire avorté." C'est pourquoi, à mon sens, il est bon de se garder de disséquer l'ossature d'une oeuvre pour l'étudier si l'on veut (et ceux qui nous écoutent / nous lisent) encore pouvoir y voyager. Comme le dit Tolkien, cela est plus important et plus difficile. JRR Tolkien lui-même n'a-t-il pas poussé le jeu au point d'écrire dans le prologue de la première édition du SdA qu'il avait trouvé et écrit ces récits à partir du Livre Rouge ? Et même dans ses Lettres ou sa biographie, on voit comment il se place lui-même dans la Terre-du-milieu pour en parler. Surtout qu'il est possible, j'en suis certain, de parvenir aux buts recherchés à partir de l'observation profonde du conte [étude et non dissection], comme un joyau elfique dont on cherche à comprendre la beauté et la lumière, sans le briser pour regarder comment il a été fait. Cela bien entendu ne vaut que pour l'étude de l'Oeuvre. Une analyse externe devient justifiée pour étudier l'Auteur. Ce qui en l'occurrence mérite le détour, JRR Tolkien était très intéressant par lui-même.
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Cedric
le 28-05-2002 à 17:48 |
Yyr, je me permets d'ajouter un élément qui viendra je crois conforter remarquablement ton propos. Il est issu de la biographie de Carpenter et parle de la réaction de Tolkien devant la façon dont les premiers critiques avaient traité le travail poétique de Beowulf. Son propos est je pense valable pour sa propre oeuvre.
JRR Tolkien - Une Biographie (p. 158) : Un homme hérite d'un champ où se trouvent un tas de vieilles pierres, les restes d'un ancien château. De ces pierres certaines ont déjà été employées pour construire la maison où il vit, non loin de l'ancienne demeure de ses pères. De ce qui reste, il prend de quoi construire une tour. Mais ses amis en arrivant voient tout de suite (sans prendre la peine de monter les marches) que ces pierres ont déjà servi à une bâtisse plus ancienne. Ils renversent donc la tour, à grand-peine, pour y chercher des inscriptions et des sculptures cachées, ou pour découvrir de quel endroit les lointains ancêtres de cet homme avaient tiré leurs matériaux. L'un soupçonna que du charbon gisait par en dessous et se mit à creuser, ou oubliant les pierres. Tous dirent : 'Cette tour est du plus grand intérêt.' Mais ils dirent encore (après l'avoir renversée) : 'Dans quelle état elle est !' Et même les descendants de l'homme, dont on pensait qu'ils auraient réfléchi à ses intentions, furent surpris à murmurer : 'C'est un si drôle de type ! Pensez qu'il a pris ces vieilles pierres, et ce pour construire une tour qui n'a pas de sens ! Pourquoi n'a-t-il pas restauré l'ancienne demeure ? Il n'a aucun sens des proportions.' Mais du sommet de cette tour l'homme avait pu contempler la mer. ". Ainsi, il n'est pas forcément recommander de démanteler la tour pour en examiner les pierres mais on peut tout simplement l'admirer et apprécier ce qu'elle nous offre.
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Semprini
le 28-05-2002 à 18:32 |
Je suis de ceux qui apprécient l'approche externiste, et je ne crois pas qu'elle désenchante un texte ou rompe la créance secondaire. Ceci pour la raison fondamentale que le pouvoir des grands textes fait que même celui qui a étudié un auteur, ou connait ses raisons, en vient toujours en lisant à oublier ce qu'il sait ou croit savoir. La force de la créance secondaire ne s'en trouve pas amoindrie. Et quand bien même on prendrait le cas improbable d'un chercheur lisant un texte en ayant à l'esprit tout ce qu'il en sait sur un plan externe, que ce ne serait qu'une autre manière de l'apprécier, de le redécouvrir et de le réenchanter pas une connaissance nouvelle et une sensibilité affinée. Il y a plusieurs façons d'aimer un auteur; elles sont toutes légitimes. Elles correspondent à la sensibilité de chaque lecteur, et ne peuvent donc être hiérarchisées car cela reviendrait à hiérarchiser ces sensibilités. Enfin, je ne crois pas que ce débat soit celui que Tolkien a eu avec les critiques de Beowulf. Dans The Monsters and the Critics, Tolkien reprochait aux critiques de nier toute valeur artistique à Beowulf et de l'approcher comme un simple document historique ou archéologique. C'est ceci qu'il dénonçait en leur reprochant de disséquer le texte sans en voir sa beauté. Nous sommes ici dans une hypothèse toute différente: l'approche externiste vis-à-vis de Tolkien consiste à interroger un texte très précisément parce qu'il regorge de ces beautés dont on voudrait connaitre l'origine. :) |
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sosryko
le 28-05-2002 à 18:55 |
Assurément il s'agit du point de vue de Tolkien qui aspirait à créer par ses seules forces des langues, un univers, une mythologies, des légendes. cf. la fameuse formule de Cédric : 'l'homme qui s'est fait peuple'. On comprend très bien son désir de présenter un monde clos, qui se suffit à lui-même. ce désir, tout artiste le possède. Il n'empêche, sans vouloir aucunement diminuer le mérite et surtout la réussite incontestable du maître, Tolkien n'aura jamais pu remplir un tel cahier des charges. Un homme ne peut pas se faire peuple. Pas sans ...emprunter. Et c'est là que l'esprit du lecteur entre en jeu : malgré sa volonté et sa joie à pénétrer cet univers cohérent et merveilleux, il ne peut s'empêcher (parce qu'il a un passé littéraire et une culture) de remarquer là un détail, là une expression, là un nom, là une succession d'événements etc... qui lui rappellent le souvenir de monde extérieurs à celui de Tolkien; parce que l'homme ne peut s'empêcher d'associer, et parce que Tolkien s'est servi de certains de ces mondes. Sans cette curiosité (le comment ça marche?) Tolkien n'aurait jamais inventé ses langues! Que Tolkien ait toujours refusé qu'on fasse de même à l'égard de son oeuvre sous prétexte que ça nuirait à la Créance Secondaire me paraît plus regrettable que louable. Sosryko |
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sosryko
le 28-05-2002 à 19:04 |
J'oubliais...très jolies Yyr et Cédric, ces citations aérées au texte d'un bleu sombre des plus charmant ;-)) |
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Szpako
le 29-05-2002 à 03:47 |
Salut Yyr, Je comprends bien ton point de vue (et parfois je me sens drôlement visée ;-)), mais je serais plutôt d’accord avec Semprini et Sosryko, l’un n’empêche pas l’autre. Quelques remarques. Yyr> n'est-il pas en revanche terriblement désenchanteur de cheminer dans le sens contraire et de dire que tel ou tel élément de l'Oeuvre est la résultante de tel aspect de la vie de l'auteur Pourtant Tolkien écrit dans Faërie : « Si important, toutefois, qu’ait été, à ce que je vois à présent, parlant de moi enfant, l’élément conte de fées dans les premières lectures, tout ce que je puis dire, c’est que le goût des contes de fées n’était pas une caractéristique dominante des premiers penchants. Le véritable goût s’en éveilla après l’époque de la nursery et après les années, peu nombreuses mais longues, menant du moment où j’appris à lire à celui où j’allais à l’école. En ce temps (j’ai failli écrire « heureux » ou « doré », mais il fut en réalité triste et troublé), j’aimais autant ou même préférais d’autres choses …Un véritable goût pour les contes de fées fut éveillé par la philologie au seuil de l’âge d’homme et poussé à son plein développement par la guerre ». Tolkien est explicite non ? ? ? Shippey dit que les lecteurs et les écrivains de fantasy ne cherchent pas systématiquement à fuir la réalité ; et que Tolkien, ayant vécu l’un des moments les plus traumatisants de l’histoire du XX siècle (Bataille de la Somme), a cherché plutôt un moyen d’ en parler et d’extérioriser certaines horreurs (intro de JRR Tolkien Author of the Century). Yyr > Et même dans ses Lettres ou sa biographie, on voit comment il se place lui-même dans la Terre-du-milieu pour en parler. A propos du SdA, Tolkien écrit en 1947 à son éditeur que « it is written in my life-blood, such as that is, thick or thin ; and I can no other… » (Lp.122). Plutôt significatif comme comparaison ;-)) Yyr> Cela bien entendu ne vaut que pour l'étude de l'Oeuvre. Une analyse externe devient justifiée pour étudier l'Auteur. Ce qui en l'occurrence mérite le détour, JRR Tolkien était très intéressant par lui-même. Sincèrement je ne crois pas qu’il faut dissocier systématiquement les notions d’auteur et d’œuvre, elles s’impliquent réciproquement, elles sont liées pour le meilleur et pour le pire. Derrière le joyau elfique, il y a un artisan avec tout son savoir, son savoir-faire, ses souffrances et ses amours. Ou pour faire plus prosaïque l’Oeuvre n’a pas été écrite par un ordinateur.
Au risque de vous ennuyer, je vais vous assommer avec qq extraits du cours de M.Antoine Compagnon, ancien élève de Barthes qui met à plat cette problématique de notion d’auteur dans une intro intitulée ‘Mort et Résurrection de l’auteur’ (recherche que j’ai faite suite à un message de Cirdan in psychocritique) : (c’est moi qui souligne) « Cours de M. Antoine Compagnon Introduction : mort et résurrection de l'auteur Le titre de ce cours est inspiré d'un fameux article de Michel Foucault, « Qu'est-ce qu'un auteur ? », texte d'une conférence donnée en février 1969 à la Société française de Philosophie. Elle venait peu après un article non moins fameux de Roland Barthes, au titre plus fracassant, « La mort de l'auteur », publié en 1968. Ces deux textes, qui ont figuré parmi les pages les plus photocopiées par les étudiants de lettres avant de devenir disponibles, bien plus tard seulement, dans des recueils posthumes (Barthes, Le Bruissement de la langue, 1984 ; Foucault, Dits et écrits, 1994), énonçaient le credo de la théorie littéraire des années 1970, diffusée sous le nom de post-structuralisme, ou encore de déconstruction. Au départ, ces deux critiques étaient animés par un mouvement d'hostilité à l'égard de l'histoire littéraire lansonienne (de Gustave Lanson, le promoteur, à la fin du xixe siècle, de l'histoire littéraire à la française), dont ils contestaient la domination dans les études littéraires à l'université. Ils s'opposaient à la littérature considérée en relation avec son auteur, ou comme expression de son auteur, suivant une doctrine résumée dans le titre courant des thèses de lettres : X, l'homme et l'œuvre. Avant Lanson, cette vulgate était identifiée depuis longtemps à Sainte-Beuve, le premier des critiques au xixe siècle : Proust s'élevait contre sa méthode biographique dans le titre bien connu de la première ébauche de la Recherche : Contre Sainte-Beuve. « Qu'importe qui parle », s'écriait assez brutalement Foucault pour commencer, « quelqu'un a dit qu'importe qui parle ». Ce faisant, il citait Beckett, non sans ironie puisque, au moment de proclamer l'anonymat de la parole dans la littérature contemporaine, il en empruntait la formulation à un auteur canonique. Ainsi la prise de position critique de Barthes et de Foucault, si elle les dressait contre la descendance de Sainte-Beuve et Lanson, signalait-elle d'emblée qu'elle se voulait en phase avec la littérature d'avant-garde, celle d'un Beckett, ou encore d'un Blanchot, qui avaient décrété la disparition de l'auteur, défini l'écriture par l'absence de l'auteur, par le neutre, environ deux décennies plus tôt. Foucault continuait en donnant un tour politique à une idée très blanchotienne : « l'écriture d'aujourd'hui s'est affranchie du thème de l'expression » (Fpucault, 1994, p. 792-793). Une théorie littéraire a souvent tendance à ériger en universaux de la littérature ses préférences ou complicités du moment. L'opposition à la tradition critique, l'adhésion à l'avant-garde littéraire : telles étaient donc les deux prémisses de la mort de l'auteur. Si je commence par évoquer ces articles-manifestes de Barthes et Foucault en 1968 et 1969, c'est pour vous rappeler que la question de la place à faire à l'auteur est l'une des plus controversées dans les études littéraires… * Si l'on considère la littérature comme une communication entre un auteur et un lecteur, sur le modèle de la linguistique ordinaire où un locuteur envoie un message à un destinataire (ajoutons que le message porte sur un référent et que son médium est linguistique), la particularité de la littérature tien au fait qu'elle constitue une communication in absentia : contrairement à ce qui a lieu dans la communication ordinaire, l'auteur n'est pas là pour préciser ce qu'il a voulu dire. D'où l'inquiétude d'une détermination des relations entre texte et auteur, et le grand rôle traditionnellement dévolu à la philologie (étude historique de la langue définissant le sens contemporain de l'auteur), à la biographie et à l'histoire dans les études littéraires, afin de déterminer du dehors ce que l'auteur a voulu dire. L'idée reçue moderne, présente déjà chez Proust, dénonce la pertinence de l'intention d'auteur pour déterminer ou décrire la signification de l'oeuvre ; les formalistes russes, les New Critics américains, les structuralistes français l'ont répandue. Dès le début du siècle, les formalistes russes s'opposèrent à la critique biographique : pour eux, les poètes et les hommes de lettres ne sont pas l'objet de l'étude littéraire, mais la poésie et la littérature, ou encore la littérarité, suivant une proposition fondamentale très répandue au xxe siècle. T. S. Eliot jugeait ainsi que la poésie est « non l'expression d'une personnalité, mais une évasion de la personnalité » (« not the expression of a personality, but an escape from personality »). Les New Critics américains de l'entre-deux-guerres, qui voyaient dans la biographie un obstacle à l'étude littéraire, parlaient d'intentional fallacy, d'« illusion intentionnelle » ou d'« erreur intentionnelle » : le recours à la notion d'intention leur semblait non seulement inutile mais aussi nuisible pour l'étude littéraire. Le conflit peut encore être décrit comme celui des partisans de l'explication littéraire, comme recherche de l'intention de l'auteur (on doit chercher dans le texte ce que l'auteur a voulu dire) * , et des adeptes de l'interprétation littéraire, comme description des significations de l'oeuvre (on doit chercher dans le texte ce qu'il dit, indépendamment des intentions de son auteur : les herméneutiques cad la critique psychanalytique, la critique sociologique …) . Pour échapper à cette alternative, une troisième voie, souvent privilégiée aujourd'hui, insiste sur le lecteur comme critère de la signification littéraire. **
L'intention, et plus encore l'auteur lui-même, étalon habituel de l'explication littéraire depuis le xixe siècle, a été le lieu par excellence du conflit entre les anciens (l'histoire littéraire) et les modernes (la nouvelle critique) dans les années soixante. La controverse sur la littérature et le texte s'est concentrée autour de l'auteur, en qui l'enjeu pouvait se résumer de façon simple. Tous les notions littéraires traditionnelles peuvent d'ailleurs être rapportés à celle d'intention d'auteur, ou s'en déduisent. De même, tous les concepts oppositionnels de la théorie peuvent se dégager de la prémisse de la mort de l'auteur, comme dans le fameux article de Barthes. L'auteur est un personnage moderne, jugeait-il, produit sans doute par notre société dans la mesure où, au sortir du Moyen Âge, avec l'empirisme anglais, le rationalisme français, et la foi personnelle de la Réforme, elle a découvert le prestige de l'individu, ou, comme on dit plus noblement de la « personne humaine » (Barthes, 1984, p. 61-62). À l'auteur comme principe producteur et explicateur de la littérature, Barthes substitue le langage, impersonnel et anonyme, peu à peu revendiqué comme matière exclusive de la littérature par Mallarmé, Valéry, Proust, le surréalisme, ou encore : « L'écriture, c'est ce neutre, ce composite, cet oblique où fuit notre sujet, le noir-et-blanc où vient se perdre toute identité, à commencer par celle-là même du corps qui écrit » (ibid., p. 61). Barthes est ici tout proche de Mallarmé, qui demandait déjà « la disparition élocutoire du poète, qui cède l'initiative aux mots ». Pour Barthes, « c'est le langage qui parle, ce n'est pas l'auteur ». L'auteur ainsi disqualifié, le seul seul sujet en question dans la littérature est celui de l'énonciation : « l'auteur n'est jamais rien de plus que celui qui écrit, tout comme je n'est autre que celui qui dit je » (ibid., p. 63). Dans cette comparaison entre l'auteur et le pronom de la première personne, on reconnaît la réflexion d'Émile Benveniste sur « La nature des pronoms » (1956), qui eut une grande influence sur la nouvelle critique. L'auteur cède donc le devant de la scène à l'écriture, au texte, ou encore au scripteur, qui n'est jamais qu'un « sujet » au sens grammatical ou linguistique, un être de papier, non une « personne » au sens psychologique : c'est le sujet de l'énonciation, qui ne préexiste pas à son énonciation mais se produit avec elle, ici et maintenant. L'auteur n'est rien de plus qu'un copiste mêlant les écritures, loin de tout mythe de l'origine et de l'originalité ; l'auteur n'invente rien, il bricole. D'où il s'ensuit encore que l'écriture ne peut pas « représenter », « peindre » quoi que ce soit qui serait préalable à son énonciation, et qu'elle n'a pas plus d'origine que n'en a le langage. Sans origine, « le texte est un tissu de citations » : la notion d'intertextualité se dégage elle aussi de la mort de l'auteur. Quant à l'explication, elle disparaît avec l'auteur, puisqu'il n'y a pas de sens unique, originel, au principe, au fond du texte. Bref, la critique doit faire l'impasse sur l'auteur : « Donner un Auteur à un texte, c'est imposer à ce texte un cran d'arrêt, c'est le pourvoir d'un signifié dernier, c'est fermer l'écriture » (ibid., p. 68). La lecture ne correspond pas à un déchiffrement critique, mais à une appropriation : « La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'Auteur » (ibid., p. 69), comme obstacle à la liberté de la lecture. Ainsi, dernier maillon du nouveau système qui se déduit en entier de la mort de l'auteur : le lecteur, et non l'auteur, est le lieu où l'unité du texte se produit, dans sa destination au lieu de son origine, mais ce lecteur n'est pas plus personnel que l'auteur tout juste déboulonné, et il s'identifie lui aussi à une fonction : il est « ce quelqu'un qui tient rassemblées dans un même champ toutes les traces dont est constitué l'écrit » (ibid., p. 67). Comme on le voit, tout se tient dans ce manifeste anti-lansonien contre l'auteur comme idole et garant du sens, jusqu'à la prise de pouvoir du lecteur, conformément à une prémisse déjà présente dans toute sa radicalité chez Blanchot : « Toute lecture [·] est une prise à partie qui annule [l'auteur] pour rendre l'oeuvre à sa présence anonyme, à l'affirmation violente, impersonnelle, qu'elle est » (L'Espace littéraire, p. 256). L'ensemble de la théorie littéraire peut donc se rattacher à la prémisse de la mort de l'auteur, car elle s'oppose de front à l'axiome de l'histoire littéraire. Barthes lui donne à la fois une tonalité dogmatique : « Nous savons maintenant qu'un texte ... », et politique : « Nous commençons maintenant à ne plus être dupes de ... » La théorie coïncide avec une critique de l'idéologie : l'écriture ou le texte « libère une activité que l'on pourrait appeler contre-théologique, proprement révolutionnaire, car refuser d'arrêter le sens, c'est finalement refuser Dieu et ses hypostases, la raison, la science, la loi » (ibid., p. 66). Nous sommes en 1968 : le renversement de l'auteur, qui signale le passage du structuralisme systématique au post-structuralisme déconstructeur, est de plain-pied avec la rébellion anti-autoritaire. Afin et avant d'exécuter l'auteur, il a toutefois fallu l'identifier à l'individu bourgeois, à la personne psychologique, et ainsi réduire la question de l'auteur à celle de l'explication de texte par la vie et la biographie, restriction que l'histoire littéraire suggère sans doute, mais qui ne recouvre certainement pas tout le problème de l'intention, et ne le résout nullement.
Plus tard, Barthes n'a pas été sans ironiser sur la dérive iconoclaste de ces années de théorie radicale. Dès Le Plaisir du texte, en 1973, il prenait déjà ses distances : Bref, on ne se débarrasse pas à si bon compte de l'auteur. Le lecteur a besoin d'un interlocuteur imaginaire, construit par lui dans l'acte de lecture, sans lequel la lecture serait abstraction vaine. On peut limiter la place de la biographie et de l'histoire dans l'étude littéraire, relâcher la contrainte de l'identification du sens à l'intention, mais, si on aime la littérature, on ne peut pas se passer de la figure de l'auteur. Je ne lis pas un texte comme s’il était sans auteur. » *A ce propos Tolkien écrit dans la préface au SdA (1966) : « Quant à une qqconque signification cachée ou un message, il n’y en a, dans l’intention de l’auteur aucun. Le SdA n’est pas allégorique et ne se rapporte pas non plus à l’actualité ».
Cathy morte d’ennui ;-)) mais c’est un cours très intéressant, oui, oui :-) |
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Yyr
le 29-05-2002 à 12:28 |
Cédric > [...] :) Merci Cédric de ce (premier) complément. Je n'avais pris le temps "que" de re-parcourir l'essai de JRR Tolkien sur le Conte de Fées pour intervenir ; pourtant j'avais relu la biographie il n'y a pas longtemps. J'avais beaucoup aimé ce passage également ! Merci aussi du soutien en quelque sorte ;) L'Etoile donne le pouvoir de voyager en de Faërie et d'être gardé de la plupart de ses dangers ... mais pas, une fois rentré, du débat provoqué avec d'éminents Ingolmor :) :) :) (un débat qui était bien sûr attendu ... et redouté car l'Enchantement est une affaire sérieuse ...) Jérôme
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Yyr
le 29-05-2002 à 13:17 |
Semprini > Bon ... au premier ! :) Au sujet du texte cité par Cédric, je ne pense pas que ton analyse invalide l'approche qu'en a faite - entre autre - Cédric. Parfait exemple d'une approche intentionaliste contre une approche herméneutique (j'ai bon Cathy ?) au passage ... Pour le sujet, ici, je me rends compte maintenant que certaines de mes phrases étaient imprécises ... C'était prévu :) je comptais bien sur vos réactions pour affiner mon propos. - En particulier, je n'oppose pas l'approche externiste à l'approche interniste (ou je peux d'emblée abandonner mes études elfiques :) ...). La première, non moins passsionante, a tout mon intérêt ... pourvu qu'elle étudie l'ossature plus qu'elle ne la dissèque, qu'elle interprète le mystère de l'oeuvre plus qu'elle ne l'explique. Je prétends - et comme Sosryko je crois que tel était le point de vue de Tolkien - qu'il y a indélicatesse lorsque ce pas est franchi. Je crois qu'il est franchi (trop) largement lorsque, dans son analyse, on illustre son propos par un moyen aussi précis que : "tel(le) personnage / situation peut être considéré(e) comme l'expression du rapport de Tolkien à tel évênement de sa vie". C'est lorsque l'approche externiste arrive jusque là que - selon le point de vue présenté plus haut - l'enchantement est mis à mal. - Mais attention cette "indélicatesse" n'est pas morale : il s'agit d'une indélicatesse par rapport à la Créance Secondaire (point de vue elfique :) ?). - A noter aussi également, loin de moi l'idée de vouloir hiérarchiser les sensibilités et les approches, toutes légitimes ; je ne puis que te rejoindre à 100% et te savoir gré de l'avoir relevé, de peur que mes lignes ne le laissent suggérer. Il s'agit pour moi de parler de la rencontre entre l'étude et la Créance Secondaire, lorsque la première rompt la suspension de l'incrédulité requise pour la seconde. Enfin et pour finir, si je devine bien ton sentiment, je crois qu'il existe une cohérence entre nos deux points de vue, à savoir que cela dépend des personnes : Certaines seraient capables de suspendre à nouveau leur incrédulité à chaque nouveau voyage, même après avoir "disséqué"* l'Oeuvre, expliqué son mystère. Voilà qui est bien difficile à croire pour l'étoilé que je suis, mais pas inconcevable :). J'allais dire que je n'ai pas cette chance ... mais peut-être tant mieux ;) Jérôme
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Yyr
le 29-05-2002 à 13:45 |
sosryko > Aller, suivant ... :) J'espère avoir précisé le point où dans une analyse externe la tour est renversée, dans ma réponse à l'ami Semprini :) Ce n'est pas inhérent à l'approche externiste, mais à la façon dont elle peut parfois procéder. Nos points de vue sont peut-être très proches (reste à savoir quels moyens l'un et l'autre nous considérons sages :) ...) J'aime beaucoup ton point de vue, enfin, lorsque tu situes cette question par rapport à JRR Tolkien. A nouveau cela me fait réaliser qu'il s'agit en grande partie d'une question de sensibilité. Celle de Tolkien n'était pas la même que celle de ses lecteurs. Certaines sensibilités sont proches, jamais les mêmes ... Mais :), même si je m'accorde intellectuellement à ta réflexion finale :) mon coeur reste tout entier à Tolkien, aux Elfes et aux étoilés, et je défends la moindre lettre du dogme du Conte de Fées :) :) :) Je plaisante ... mais ce n'est pas par hasard que j'avais signé Tolkiendil ... Jérôme
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Semprini
le 29-05-2002 à 14:02 |
Merci pour tes précisions Yyr! Je te rejoins effectivement quand tu parles de sensibilité du lecteur, l'approche externiste ou interniste en étant le reflet. Mais si cette approche peut se définir comme un parti-pris, le lecteur ne peut donc s'en défendre. Dès lors, il me parait difficile de déterminer où commence ce que tu appelles "l'indélicatesse par rapport à la créance secondaire" et où elle finit, à moins de parler aussi d'indélicatesse de sensibilité. C'est le lecteur qui fixe pour lui-même le point où se romp la créance secondaire. Ce que je concède, c'est que celui qui commente un texte devrait annoncer la couleur sous laquelle il s'avance, interniste ou externiste, de peur d'induire en erreur celui qui le lit et de donner une image faussée de l'oeuvre étudiée. Mais en réalité, les deux approches se complètent et faire le procès (pardon si le terme est un peu fort :) ) des dérives de l'une revient, me semble-t-il, à faire le procès du lecteur. En outre, se défier d'une approche, c'est se défier d'un moyen formidable d'élucider des points que l'autre approche n'a pu éclaircir. Je ne crois pas que cela aille à l'encontre de ce que voulait Tolkien qui, je continue de le penser, ne condamnait que la dissection d'un texte faite sans en reconnaitre la beauté. :) Quant à la suspension de l'incrédulité permets-moi de parler de Vertigo d'Hitchcock. Voilà un film, qui a été disséqué à l'envie. Je sais qu'Hitchcock voulait adapter Les Diaboliques, qu'il n'a pas pu (Clouzot l'a devancé), et qu'il a commandé de dépit un livre à Boileau-Narcejac (D'entre les morts). Je sais qu'il voulait Vera Miles pour ce film et qu'il n'a jamais été content de Kim Novak qui l'a remplacé. Je sais qu'Hitchcock s'est investi dans Vertigo comme jamais (tout a été storyboardé, pas une ligne du scénario n'a été changée), qu'il y a mis toute son obsession de la femme blonde et froide, je sais qu'il a façonné tyranniquement le personnage de Madeleine-Judy dictant très précisément à Novak la façon de la jouer (jusque dans l'accent et les tenues). Et pourtant, dès que Scottie voit Madeleine pour la première fois, comme sortie d'un rêve, au son des violons de Bernard Herrmann, j'oublie tout et je m'abandonne entièrement au génie d'Hitchcock sans plus réfléchir. Et bien c'est la même chose pour Tolkien: lorsque j'ouvre au hasard une page du Seigneur des Anneaux et que je le relis, les maigres connaissances que je possède sur son oeuvre s'évanouissent comme par magie. :)
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Yyr
le 29-05-2002 à 14:47 |
Szpako > whaaaaaaa ! ! Tout ça ! ! ! :) :) :) Pour ce qui est des quelques références de mes posts ces derniers jours, personne bien sûr n'était visé :) mais quelques uns dont toi venaient d'écrire des choses directement en rapport, que je me suis permis de citer. J'allais dire : "me voilà de toute façon bien puni avec 6 pages à lire" :) mais ce serait bête, car tu apportes comme de coutume des éléments passionnants, que je suis bien content d'avoir lus maintenant :) En lisant le début de ta réponse, je vois qu'il y a un petit malentendu : je ne sous-entends aucunement que les histoires se soient créées toutes seules bien sûr, mais que le fait de les relier à leur création puisse nuire à l'enchantement qu'elles sont sensées produire. Les documents dont tu nous fait part me font réagir et j'ai ma propre idée sur la problématique débattue dans ce cours (si j'ai bien compris). Mais nous sommes bien d'accord que cette problématique n'est pas celle que j'abordais plus haut, ou que JRR Tolkien aborde dans son essai ? Le sujet que je veux exposer est relatif au voyage en Faërie, à l'Enchantement, et est propre au conte de Fées. En d'autre terme, quelle que soit la position de chacun par rapport à l'étude strictement littéraire d'une oeuvre (problématique débattues par les messieurs cités), vient ensuite la question de l'étude (littéraire) d'un conte dans lequel on désire par ailleurs voyager. A quel moment / sous quelles formes l'étude risque-t-elle de rompre la suspension de l'incrédulité & donc l'Enchantement ? La question n'est pas ici de savoir si telle ou telle approche est pertinente, mais - quelle que soit sa pertinence - en quelle mesure elle affecte l'enchantement. Et apparemment cela dépend des sensibilités :) ... Jérôme
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Yyr
le 29-05-2002 à 14:50 |
grrr ... :) :) :) J'ai encore des choses à amener, et Semprini de réagir déjà ... :) :) :)
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Yyr
le 29-05-2002 à 17:05 |
Semprini > Dans tes deux premiers paragraphes, nous sommes d'accord. Je me permets d'en nuancer (pour moi) les derniers propos : Semprini >En outre, se défier d'une approche, c'est se défier d'un moyen formidable d'élucider des points que l'autre approche n'a pu éclaircir. Certes, mais quel que soit l'intérêt procuré par ledit moyen, le fait est que la question demeure par rapport à Créance Secondaire. Par ailleurs, je ne suis pas sûr que ce moyen soit incontournable pour réaliser notre désir (& ce dont je suis sûr c'est qu'il n'importe pas que le moyen soit formidable, mais d'abord qu'il soit juste ; mais il n'y a pas de souci à ce niveau j'imagine ;) ...). Mieux comprendre un conte (ou une personne) en brisant son mystère m'attriste. Certains contes ne posent pas ce genre de souci, et je ne lis pas Leaf by Nigle sous le même rapport que d'autres par exemple ; il n'a pas été créé disons dans le même but, ce but comme le rappelle Sosryko de présenter un monde clos qui se suffit à lui-même. Mais j'ai tendance à croire que des oeuvres comme le SdA ont été créés comme on donne naissance à un enfant, à une amitié, etc... Un psychologue, un psychanalyste, peuvent chercher à comprendre le fonctionnement d'une personne ou d'une relation, et y parvenir respectueusement, sans briser sa part de mystère. Mais ce n'est pas toujours le cas ; la façon de faire de certains (ou leurs cours) sont d'un désenchantement pour la vie ... * Il en va de même pour des oeuvres nées d'amour. Semprini >Je ne crois pas que cela aille à l'encontre de ce que voulait Tolkien qui, je continue de le penser, ne condamnait que la dissection d'un texte faite sans en reconnaitre la beauté. Je ne peux prétendre savoir ce que voulait Tolkien et en tout cas il est vrai qu'il n'a pas explicitement condamné les excès externistes. Je me permets nénmoins de redonner ces lignes : "[...] Ce sont précisément la coloration, l'atmosphère, les détails individuels inclassables d'une histoire et surtout l'ossature non disséquée de l'argument qui comptent réellement.[...] De même pour les contes de fées, je trouve qu'il est plus intéressant et aussi plus difficile en quelque sorte de considérer ce qu'ils sont, ce qu'ils sont devenus pour nous et quelles valeurs ont produit en eux les longs processus alchimiques du temps. Je dirais selon les mots de Dasent : « Nous devons nous contenter de la soupe qui est posé devant nous et ne pas désirer voir les os du boeuf qui ont servi à sa confection ». [...] " C'est de l'implicite assez explicite non ? :) Mais ce n'est pas parce qu'une position serait ** de Tolkien qu'elle ne peut être critiquée :) Pour ton troisième paragraphe, j'avais bien saisi tes explications précédentes ;) et c'est ce qui nous amène à dire tous les deux que "c'est le lecteur qui fixe pour lui-même le point où se romp la créance secondaire". Mais cela ne dépend pas de sa seule volonté :) et mon témoignage te parlerait de films dont la connaissance des trucages & effets spéciaux ont gâché dans de grandes largeur mon enchantement.
** Ne pouvant en discuter avec lui je m'en tiens au conditionnel ... mais de toute l'oeuvre de JRR Tolkien, la question de la Créance secondaire est mon sujet préféré, bien étudié, au travers des moindres remarques de l'auteur ça et là, et je me suis appliqué à bien comprendre son idée sur le sujet ;)
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Yyr
le 29-05-2002 à 17:11 |
Précisons Il en va de même pour des oeuvres nées d'amour ... sauf que le mystère d'une oeuvre est bien plus vulnérable que celui d'une personne. Yyr
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Fangorn
le 29-05-2002 à 17:16 |
Décidément, ce forum possède une richesse incroyable ! Si j'osais, je le comparerais à un immense Silmaril, synthétisant une pluralité de lumières...;-) Mais je m'emballe et ne veux surtout pas réserver à mon cher Cédric le destin de Fëanor ;-) Bien que l'envie de le faire me démange, je ne vais pas revenir sur les propos de chacun pour souligner mon accord (c'est marrant cette tendance de l'être humain à vouloir simplement répéter pour acquiescer). Cette gigantesque page virtuelle présente une palette des divers accents accordés à l'interprétation. Toutefois, puisque les notes de lecture ne sont pas bannies de cette réflexion ;-), je voudrais faire un parallèle avec la théorie d'Oscar Wilde sur le statut de l'art. Loin d'opposer l'analyse critique au plaisir esthétique, il les relie avec soin dans son dialogue intitulé Le critique comme artiste (publié in La vérité des masques. Essais et aphorismes, Editions Payot & Rivages, coll. Rivages Poches - Petite Bibliothèque, 2001, présenté par François Dupuigrenet Desroussilles, traduction de Jules Cantel, pp. 25-144). Je n'en partage pas tous les développements, mais la démarche est très séduisante. J'essaie par moments d'établir quelques liens avec Tolkien (pour ceux qui ne seraient pas totalement découragés par la longueur de ce message ;-))
L'un de ses thèmes principaux consiste à dire que l'art a le pouvoir de nous faire éprouver des sentiments que nous ne possédons pas naturellement. "Après avoir joué du Chopin, je me sens tel que si j'avais pleuré des péchés que je n'ai pas commis, et mené le deuil de malheurs qui me sont étrangers. La musique me semble toujours produire cet effet. Pour l'un, elle crée un passé qu'il ignorait ; elle remplit un autre du sentiment de tristesses jusque-là cachées à ses larmes. Je puis imaginer un homme qui, après avoir mené une vie parfaitement ordinaire et commune, entend par hasard quelque morceau d'une musique singulière, et découvre soudain que son âme, sans en avoir conscience, a traversé de terribles épreuves, et connu des joies effrayantes, ou d'ardentes et romanesques amours, ou de grands renoncements" (pp. 30-31).
Wilde voit alors en Platon et Aristote les deux fondateurs de la critique artistique. Critique et création se rejoignent donc : "l'opposition entre ces deux facultés est complètement arbitraire. Sans la faculté critique, il n'y a pas de création artistique digne de ce nom" (p. 51). La Critique est elle-même un art. A ce titre, elle est créatrice et indépendante. Wilde l'établit par analogie : de même que chaque art travaille sur des matériaux, la Critique a pour matériau les œuvres d'art. Elle est, si l'on peut dire, le « méta-art ». Son excellence n'est pas dépendante de la beauté des matériaux (tout comme un peintre peut réaliser un chef-d'œuvre sans avoir besoin de couleurs ou d'un support magnifiques, ou que Flaubert écrivit Madame Bovary à partir d'un sujet d'une extrême banalité).
"La Critique très élevée est, en réalité, la chronique d'une âme par elle-même. Elle est plus séduisante que l'histoire, puisqu'elle s'occupe simplement d'elle-même. Elle est plus délicieuse que la philosophie, puisque son sujet est concret et non pas abstrait, réel et non pas vague (cela dit, Wilde n'avait pas un concept très opérant pour la philosophie...). C'est la seule forme raffinée de l'autobiographie, puisqu'elle ne s'en prend point aux événements mais aux pensées d'une vie, point aux incidents physiques des actes ou des circonstances de la vie, mais aux états de l'esprit et aux passions imaginatives de l'intelligence. Je suis toujours amusé par l'impertinente vanité de ces écrivains et de ces artistes contemporains qui semblent imaginer que la fonction principale du critique est de discourir sur leur médiocre travail" (p. 69). Dès lors, "la signification de toute belle œuvre est au moins autant dans l'âme de celui qui la regarde qu'elle ne fut dans l'âme de celui qui l'a créée" (p. 73). La subjectivité intervient à trois niveaux : Le tort de nombreuses œuvres d'art est de vouloir trop exprimer, alors qu'elles devraient être impressives (voir p. 73). C'est au critique (non au peintre, au musicien, au poète ou au sculpteur) que revient la tâche d'exprimer ce qu'il ressent : Wilde reprend ici le principe de l'herméneutique, pour l'appliquer à l'art. Mais il ajoute que la critique doit être subjective, car les autres formes d'art ne doivent pas l'être trop explicitement — leur signification leur échappant de toute façon. "On dit parfois que le drame de la vie d'un artiste est l'impuissance où il est de réaliser son idéal. Mais le véritable drame qui s'attache aux pas de la plupart des artistes est bien plutôt qu'ils réalisent leur idéal trop complètement" (p. 77). "Vous voyez donc pourquoi le critique esthétique rejette ces formes d'art trop claires qui n'ont qu'une parole à prononcer, et, l'ayant prononcée, deviennent muettes et stériles ; pourquoi il recherche plutôt des formes suggestives de rêverie et de fantaisie, et qui, par leur imaginative beauté, font toutes les interprétations vraies et n'en font aucune définitive" (p. 78). Objectivité et subjectivité. La critique comme affirmation de soi est fondamentalement libre. Wilde retravaille la distinction habituelle entre objectivité et subjectivité. "La différence entre l'œuvre objective et l'œuvre subjective est seulement une différence de forme extérieure. Elle est accidentelle, non pas essentielle. Toute création artistique est absolument subjective. Le paysage même que regardait Corot n'était, comme l'a dit le peintre lui-même, qu'un état de son propre esprit (...). Car nous ne pouvons jamais sortir de nous-mêmes, et il ne peut y avoir dans la création ce qui n'était pas dans le créateur. Même, je dirais volontiers que plus objective paraît être une création, plus subjective elle est réellement" (p. 111). La subjectivité est irréductible. Mais, une fois de plus, Wilde la présente de façon dialectique : l'affirmation immédiate de la subjectivité sera moins forte qu'une expression personnelle passant par la médiation de l'objet. Le critique se voit débarrassé de toute exigence d'objectivité au sens courant d'impartialité :
La force de l'interprète est d'accéder à la véritable intensité de la vie. Pour Wilde, l'art est plus authentique que la vie : "(...) la Vie est terriblement défectueuse en ses manifestations" (p. 87). Ses événements contingents et éphémères font d'elle une toile imparfaite. Seul l'art peut la retoucher : "Quelle différence dans le monde de l'Art ! Sur un rayon de la bibliothèque, derrière vous, se trouve la Divine Comédie, et je sais que, si je l'ouvre à une certaine page, je serai rempli d'une haine farouche pour quelqu'un qui ne m'a jamais offensé, ou animé d'un grand amour pour quelqu'un que je ne verrai jamais. Il n'est aucune disposition ou aucune passion que l'Art ne puisse nous donner, et ceux d'entre nous qui ont découvert son secret peuvent fixer par avance quelles vont être leurs impressions. Nous pouvons prendre notre jour et choisir notre heure. Nous pouvons dire en nous-mêmes : « Demain, à l'aube, nous marcherons avec le grave Virgile à travers la vallée de l'ombre de la mort » (...)" (pp. 88-89). L'art offre ainsi une libération authentique en nous donnant un pouvoir sur nos sentiments. "C'est une chose singulière que cette transmission de l'émotion. Nous défaillons des mêmes maladies que les poètes, et le chanteur nous donne sa souffrance. Des lèvres mortes ont des paroles pour nous, et des cœurs tombés en poussière peuvent communiquer leur joie. (...) Il n'est aucune passion que nous ne puissions ressentir, aucun plaisir que nous ne puissions éprouver, et nous pouvons choisir le temps de notre initiation et le temps aussi de notre liberté. La Vie ! la Vie ! n'allons pas à la vie pour notre réalisation ou notre expérience. La vie est rétrécie par les circonstances, incohérente en son expression et dépourvue de cette belle harmonie de la forme et de l'esprit qui seule peut satisfaire le tempérament artiste et critique" (pp. 94-95). Les émotions esthétiques sont des émotions « neutralisées ». "(...) l'Art ne nous blesse pas. Les larmes que nous versons au théâtre sont le type des émotions délicieuses et vaines que l'Art a pour fonction d'éveiller. Nous pleurons, mais nous n'avons point de mal. Nous nous affligeons, mais notre affliction n'est point amère. Dans la vie réelle de l'homme, la tristesse, comme Spinoza le dit quelque part (Ethique, III, Définitions des affections, 3 : "La Tristesse est le passage de l'homme d'une plus grande à une moindre perfection"), conduit à un amoindrissement de perfection. Mais la tristesse dont l'Art nous remplit purifie et initie tout ensemble (...). C'est au moyen de l'Art, et au moyen de l'Art seulement, que nous pouvons réaliser notre perfection" (pp. 95-96). L'Art nous ouvre le champ des possibles, qui excède nos capacités réelles, tant physiques que psychiques. En ce sens, grâce à la catharsis, la réalité est neutralisée, ce qui ouvre la voie vers la perfection du sentiment. Il faut distinguer le contingent et le possible : seul ce dernier est en notre pouvoir. Face au contingent du quotidien, nous restons passifs et désarmés ; dans le champ des possibles artistiques, nous prenons la main. La Contemplation apparaît alors comme étant l'occupation la plus haute, alors qu'elle fait l'objet de la désapprobation sociale. Wilde fait référence à la contemplation philosophique de Platon et d'Aristote, ainsi qu'à la contemplation mystique des médiévaux. Elle est réservée à l'élite (l'élitisme est une revendication constante de Wilde : "Ah ! ne dites point que vous êtes d'accord avec moi. Quand on est d'accord avec moi, je sens toujours que je dois avoir tort" (p. 134) — cette phrase m'amuse beaucoup, même si je ne suis pas d'accord avec lui ;-)) : Non seulement cette contemplation est condamnée par la société, mais elle ne peut rebrousser chemin. Elle a évolué au cours de l'histoire : les philosophes et les saints ont épuisé les ressources de la raison et de la foi. Il faut se tourner désormais vers la contemplation artistique, qui présente l'avantage de n'être ni abstraite (comme les ouvrages glacés de la raison), ni transcendante (comme les visions de la foi qui n'ont conduit qu'au scepticisme). Il faut revenir aux choses mêmes (l'esthétique de Wilde annonce plusieurs traits de la phénoménologie).
Wilde renverse alors la conception habituelle : loin d'être parasitaire, la Contemplation artistique et critique peut offrir la véritable cohésion que la société recherche. Les hommes, esclaves de l'action utilitaire, sont enfermés dans le présent. Ils passent à côté de leur époque, faute d'avoir le recul suffisant. Wilde fonde cette faculté de sympathie trans-historique sur le principe de l'hérédité. Chaque être humain a non seulement reçu les capacités de se développer individuellement et de survivre dans la vie pratique, mais également celles d'être plus que lui-même : il garde le vestige de toutes les expériences humaines possibles. Toutefois, on ne parvient paradoxalement à éveiller cette disposition imaginaire que grâce à la culture. Cette culture appartient à l'esprit critique, "cet esprit de curiosité désintéressée qui est la vraie racine, comme il est la vraie fleur, de la vie intellectuelle, et ainsi atteint à la splendeur de l'intelligence, et, ayant appris « ce qu'on a connu et pensé de meilleur dans le monde », vit — ce n'est point une fantaisie de le dire — avec ceux qui sont les Immortels" (p. 103). Wilde reprend le thème antique de l'élévation humaine au rang des divinités grâce à la contemplation intellectuelle : l'homme devient plus qu'humain en contemplant, non en agissant.
Cette chaîne de l'imagination ne semble pas si éloignée de l'hérédité faërique qui parcourt l'œuvre de Tolkien. J. R. R. Tolkien annonce, dans le brouillon d'une lettre à Peter Hastings de septembre 1954, que "l'introduction chez les Hommes de la tendance elfique représente (...) une partie d'un Plan Divin pour l'annoblissement de la Race Humaine, destinée dès le commencement à remplacer les Elfes" (Letters, n° 153, p. 194). Effectivement, la vision qu'ont les Ainur de la grande Musique semble s'achever sur "l'accomplissement de la Domination des Humains et l'effacement des Premiers-nés" (Silm., Ainulindalë, Pocket, p. 20). Cet annoblissement est le fruit du croisement des lignées des Elfes et des Humains. Or, non seulement ces mariages mixtes ne sont pas nombreux, mais leurs descendances se rejoignent. En définitive, ces êtres issus de deux natures portent le destin de l'Humanité. Il me semble que Tolkien a mûri cette conception : dans le Livre des Contes Perdus, les Humains ont deux chemins pour aller à Valinor : Olórë Mallë (Chemin des rêves) et Qalvanda (Route de la Mort) (cf. LCP I, 280) ; l'Arc-en-ciel est réservé aux Elfes. La disposition à l'Enchantement — l'Etoile que porte Yyr (entre autres ;-)) — proviendrait de cette hérédité faërique...
Le dialogue s'achève par le credo de l'esthète dandy : "le rêveur est celui qui ne peut trouver son chemin qu'au clair de lune, et son châtiment est de voir l'aurore avant le reste du monde". Mais c'est également "sa récompense" (pp. 143-144). On croirait entendre un Elfe...;-) Fangorn, en plein rêve entique (dont l'un des pires inconvénients est la longueur, désolé ;-))... |
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Semprini
le 30-05-2002 à 10:14 |
Merci Spazko et Fangorn pour vos posts! S'il fallait effectivement du temps pour les lire ils en valaient vraiment la peine. :) Juste un complément à ton formidable post Fangorn. A titre personnel, j'aurais plutôt traduit l'extrait que tu donnes de la Lettre n° 153 par "l'introduction chez l'Homme d'une souche elfe", plutôt que par "tendance" elfe (Tolkien parle d'"Elven-strain"). Sinon, l'accès du critique artiste au rang des "Immortels" dont Wilde se fait le chantre est très précisément le sujet du Loup des Steppes de Hermann Hesse (parfois trop Nietzschéen). Yyr>>>ce dont je suis sûr c'est qu'il n'importe pas que le moyen soit formidable, mais d'abord qu'il soit juste. Cela va de soi, mais l'un n'exclut pas l'autre. C'est également rendre justice à l'auteur en tant qu'individu que de tenter de percer ses intentions, avec humilité et tout le respect qui lui est dû. |
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Cedric
le 30-05-2002 à 11:29 |
Fort jolie série de posts, s'il fallait confirmer l'expression "on en apprend tous les jours", je peux dire que depuis quelques jours, j'ai eu mon lot de nouveautés ;-) Merci pour ce fuseau ;-) A un endroit autre que celui-ci, je parlais de "Propension à l'imaginaire". Par contre, lorsque l'on sait accepter ce monde, on peut sûrement faire abstraction de certains parasites que sont nos connaissances externistes, leurs rapprochements que nous avons démontré, les questions et débats qui agitent encore notre pensée et portant sur l'oeuvre. Bref, la critique (qu'on si justement exposés Cathy et Fangorn) doit se tenir en retrait de la lecture (j'entends là seulement la critique comme jugement). Et parce que nous savons en faire abstraction, seul le "plaisir esthétique" nous guide, et c'est là ce qui fait tout notre joie de lecteur.
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Vinyamar
le 01-06-2002 à 18:52 |
il est difficile d'intervenir après d'aussi passionantes et travaillées contributions. ce que je vais dire est déjà contenu vaguement dans ce qui a été dit (qu'a-t-il pu être oublié ?), mais je voudrais mettre l'accent dessus. Yyr: d'abord porté à l'engouement devant ton premier post, les interventions qui y ont succédés m'ont fait rélféchir (éh oui, faut bien parfois :-) ) Je ne veux pas contredire le soutien qu'ailleurs je t'ai apporté Je ne pense pas que l'on puisse comprendre une oeuvre sans comprendre la personnalité de son auteur. Cette phrase demeure vraie pour moi (en plus d'être bien dite). Mais je pense que si l'oeuvre est bien écrite (travail bien fait) d'un côté, et que si le lecteur sait lire (découvre l'altérité du message plutôt que la projection de ses propres attentes), il n'est en effet pas besoin de connaître l'auteur pour bien comprendre son oeuvre. Mais les deux cas sont-ils si souvent réunis.
Bon, j'ai dû oublié la moitié de ce que j'ai lu et des réactions que j'avais à faire, bande de veinards :-) (3 jours pour tout lire, vous scannez vos devoirs ou quoi ?) Pour Fangorn: Lui-> Un critique ne peut pas être juste dans le sens ordinaire du mot. C'est seulement sur des choses qui ne nous intéressent pas qu'on peut donner une opinion réellement impartiale, et c'est sans doute pourquoi une opinion impartiale est toujours absolument dénuée de valeur Lui encore ->C'est pour ne rien faire que l'élite existe. L'action est limitée et relative. Illimitée et absolue est la vision de celui qui s'assied à l'aise et qui observe, qui marche dans la solitude et qui rêve Bon,j'ai déjà oublié le reste de ce que je voulais dire. Juste une chose, ce que dit Wilde sur le critique est vrai, mais il faut distinguer je crois ce dont il parle et ce dont nous parlions jusqu'ici. Il parle, lui, de la critique en tant que création, qu'art, et par dessus tout d'une critique qu'il laisse à sa subjectivité. J'avais cru comprendre que le malaise (pas exprimé, mais puisque ce fuseau me semble issu, entre autres, des discussions sur psychocritique, et autres débordement interprétatifs), que le malaise donc était né de cette critique, ou plutôt interprétation qui se prétendait objective, ou bien scientifique, ou en tous cas qui s'imposait. Wilde -> Car, lorsque l'œuvre est achevée, elle a, pour ainsi dire, une vie indépendante de la sienne propre, et peut transmettre des paroles tout autres que celles qui furent confiées à ses lèvres Bon, aler, va falloir que je relise tout pour reconstituer ma pensée... c'est inhumain ce forum :-) Vinyamar |
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Fangorn
le 02-06-2002 à 19:59 |
Semprini, tu as raison de corriger ma trad'. Je crois qu'on pourrait même directement parler de "lignée", non ? Merci également pour la référence à Hesse : du coup, il remonte de plusieurs strates dans les piles de livres qu'il faut que je lise ;-) Vinyamar, je suis ravi d'avoir contribué à ce que tu apprécies Wilde :-) Fangorn |
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Szpako
le 03-06-2002 à 03:10 |
Salut Yyr,
« C’est la marque d’un bon conte de fées, de l’espèce la plus élevée ou la plus complète, que, quelque extravagants que soient ses événements, quelque fantastiques ou terribles ses aventures, il peut donner à l’enfant ou à l’homme qui l’entend, quand le « tournant » vient, un frisson, un battement et une élévation du cœur proches (ou même accompagnés) des larmes … » (Christian Bourgois éditeur, p.90-91). Et plus loin dans l’épilogue (p.94), il ajoute : « Les Evangiles contiennent un conte de fées, ou une histoire d’un genre plus vaste qui embrasse toute l’essence des contes de fées. Ils contiennent maintes merveilles – particulièrement artistiques, belles et émouvantes : « mythiques » dans leur signification parfaite et indépendante ; et parmi les merveilles se trouve la plus grande et la plus complète eucatastrophe qui se puisse concevoir. Mais cette histoire est rentrée dans l’Histoire et dans le monde primaire … La Naissance du Christ est l’eucatastrophe de l’histoire de l’Homme. La Résurrection est l’eucatastophe de l’histoire de l’Incarnation. Cette histoire débute et s’achève dans la joie… » , cette « joie » que Tolkien dit au début de ce dernier chapitre avoir « choisie pour marque du véritable conte (ou roman) de fées …. » (p.93). Faërie est écrite dans une perspective bien chrétienne et il me semble que dans cet essai Tolkien veut plutôt insister sur le fait que la Fantasy et la Foi sont en harmonie en tant que vision d’un monde « donnant un aperçu fugitif de la Joie, une Joie qui est au-delà des murs de ce monde, aussi poignante que la douleur » (p.90). Le Conte de Fées est « une bonne nouvelle », un evangelium et pas seulement un voyage à l’Enchantement, quoique bien évidemment l’Evangelium est un Enchantement et en plus « cette histoire est suprême ; et elle est vraie » (p.96). Qu’en penses-tu ô chevalier Yyr au front étoilé ;-) (Vinyamar, cela peut être un début de réponse à une question que tu me posais ailleurs et restée sans réponse de ma part ;-().
Je reprends la citation, citation qui est justement une « confidence » claire sur sa vie personnelle et si on ne la connaît pas, ben, on passe à côté de qq chose d’important qui tenait à cœur à Tolkien : de l’origine de sa réflexion sur la mort et le mal dans son oeuvre : « Si important, toutefois, qu’ait été, à ce que je vois à présent, parlant de moi enfant, l’élément conte de fées dans les premières lectures, tout ce que je puis dire, c’est que le goût des contes de fées n’était pas une caractéristique dominante des premiers penchants. Le véritable goût s’en éveilla après l’époque de la nursery et après les années, peu nombreuses mais longues, menant du moment où j’appris à lire à celui où j’allais à l’école. En ce temps (j’ai failli écrire « heureux » ou « doré », mais il fut en réalité triste et troublé), j’aimais autant ou même préférais d’autres choses …Un véritable goût pour les contes de fées fut éveillé par la philologie au seuil de l’âge d’homme et poussé à son plein développement par la guerre ».
Ce rapprochement conte de fées/guerre semble assez étrange à première vue.
Hiswelókë, digne élève de Barthes ( ;-)), nous offre un bel exemple de dissection du Hobbit à la lumière de l’analyse proppienne que je vous invite à découvrir : Les archétypes du conte merveilleux chez Tolkien
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Cedric
le 03-06-2002 à 10:42 |
Vinyamar, j'aimerai revenir sur le point où tu parles des "oeuvres signées par un pseudonymes ou sans signature". Tu disais notamment "qu'il y a besoin de connaître l'époque et le milieu où une oeuvre a été composée" pour la comprendre. Malheureusement, je ne suis pas sûr que cela convienne avec celle de Tolkien. Cela pour deux raisons je crois : d'une part parce que Le Seigneur des Anneaux (pour ne citer que lui) ne se prête pas à une lecture allégorique. Car il faut bien connaître l'auteur pour savoir respecter son souhait qui veut que le SdA ne soit pas vu comme une allégorie de la seconde Guerre Mondiale, de la bombe atomique où que sais-je encore. Comment en effet, si nous ne connaissions pas Tolkien, saurions-nous que que la majeure partie de son roman a été écrit avant la guerre ? Comment sans ses lettres aurions-nous su qu'il ne fallait pas y voir quelconque allégorie ? Très certainement, notre "interprétation" du roman en aurait été faussée et nous aurions prêté des intentions à l'auteur que celui-ci rejetait explicitement. D'autre part, et si je suis bien d'accord avec toi pour l'exemple de La Fontaine, je ne pense pas que le SdA soit porteur de valeurs liées strictement à l'époque à laquelle vivait Tolkien et que la connaissance de l'époque soit donc chose suffisante pour comprendre une oeuvre. Au contraire (hormis l'épisode du Nettoyage de la Comté), Tolkien a par exemple véhiculé des valeurs quelque peu disparues au XXè s donc tout à fait hors du cadre contemporain de sa vie. Il y a donc du pour et du contre à connaître et à se référer à la vie de l'auteur. Cela permet de ne pas interpréter faussement un message et de pouvoir suivre sa pensée mais cela peut également, si le critique n'est pas scrupuleux, tirer des conclusions hâtives à partir d'une simple assertion.
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Silmo
le 03-06-2002 à 18:23 |
Salut à toutes et tous. Un petit passage vite fait sur le forum (qui me manque mais que je continue à suivre de loin en lecteur sans avoir trop le temps d'y participer). Je réagis vite fait au dernier post de Vinyamar commentant une phrase de Yyr(il faut toujours que ce soit Vinyamar qui me fasse réagir ;-))) et j'en profite d'ailleurs pour lui souhaiter un bon anniversaire, avec un peu de retard ...) Vinyamar écrit donc: "si l'oeuvre est bien écrite (travail bien fait) d'un côté, et que si le lecteur sait lire (découvre l'altérité du message plutôt que la projection de ses propres attentes), il n'est en effet pas besoin de connaître l'auteur pour bien comprendre son oeuvre" Eh bien je ne suis pas d'accord, forcément. Je peux certes prendre du plaisir à lire Oscar Wilde, dont il est question dans ce fuseau, mais savoir ce qu'il a été, comment il a vécu (difficilement ), comment il a été condamné pour ses moeurs, etc... apporte une autre dimension à son Oeuvre, ce qui décuple mon intérêt de lecteur. Je peux aussi lire du Victor Hugo mais les poèmes des "chatiments", si bien soient-il rédigés, perdent une partie de leur intérêt si l'on ne connait pas l'engagement politique de l'auteur ,son exil et Cie. Et ne parlons pas de la mort de sa fille ... Est-ce que cette part là de la vie de l'auteur n'a pas considérablement changé son écriture? Pour La Fontaine (peut-être mon auteur classique préféré), on peut aussi chercher à savoir qui était l'auteur. Sinon, autant lire Esope ...! (là, je sais, j'exagère mais ça fait longtemps que je ne suis pas intervenu, l'outrance me manque). S'agissant de Tolkien, le fait est qu'il a justifié son Oeuvre par sa correspondance, ses essais et exposés. Et je suis bien content d'avoir pu prendre connaissance de ces positions sur le SdA ou sinon j'aurais le sentiment d'en être resté à un stade bien agréable mais limité de lecture. Silmo PS: des soucis importants - d'ordre personnel - font que je ne m'accorde que peu de temps pour vous lire et encore moins pour participer aux échanges. je préfère donc m'abstenir depuis mon retour à Paris et me contente de jeter un oeil de temps à autre sur les principaux fuseaux, par distraction. La nouvelle classification permet au moins de s'y retrouver plus vite en évitant les élucubrations post-pubères de quelques-un(e)s. PPS: comme je l'ai appris par Cirdan, et constaté dans les fuseaux, ce cher RR n'intervient plus lui non plus. Dommage, c'était une plume talentueuse... (RR, si tu nous lis....) |
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sosryko
le 03-06-2002 à 23:26 |
Si tu avais donné une adresse, je me serai empressé de t'écrire pour ne pas faire hors-sujet, alors je me contente d'écrire petit... Cher Silmo, |
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Yyr
le 04-06-2002 à 09:40 |
... bon ... j'ai estimé à une journée entière le temps nécessaire à répondre à tout ; je dispose d'une heure :) Je serai concis, en outre, car la problématique de départ, rupture de la Créance Secondaire* (ou dit de manière moins externiste : violation des lois faëriques :)) s'est confondue avec une toute autre problématique : étudier une oeuvre littéraire selon un point de vue intentionaliste ou herméneutique ?*. Et cette dernière partie, quoique fort intéressante, est bien étrangère à la première pour un étoilé ... en tout cas il ne se permettrait pas de tenir valide pour toute oeuvre littéraire ce qu'il tient vrai pour les (bons) contes de fée. * Juste un mot pour repréciser aussi que cette problématique de départ ne vise pas à opposer systématiquement approche interniste / approche externiste. La première est forcément sauve, mais la seconde peut l'être aussi ... si elle ne dissèque pas l'oeuvre, si elle ne va pas chercher les os du boeuf dans la marmite du Conte .... ** Honnêtement le parrallèle ne pouvait manquer d'être fait, et personnellement son absence aurait été un manque - merci Cathy :) Précisons qu'à ce niveau, comme Cathy l'a par ailleurs précisé dans un fuseau, Tolkien avait clairement fait son choix : Ainsi dès la quatrième ligne de sa biographie, H Carpenter de nous dire : Tolkien lui-même n'aimait guère l'idée d'une biographie. Ou plutôt, il lui déplaisait qu'on l'emploie comme une forme de critique littéraire. "Je tiens fermement, écrivit-il un jour, que retracer la vie d'un écrivain est une manière fausse et entièrement vaine d'approcher son oeuvre". Vinyamar : [...] cela dit, le lecteur est ainsi fait qu'il va souvent se méprendre sur le sens à donner à ce qu'il lit . Mais il en va d'un monde faërique comme de notre monde : s'il est un message à trouver, il est à trouver dans le monde pas à l'extérieur [j'entends ici par monde la notion de réalité]. Et qui peut dire qui se trompe sur le sens de la vie plus qu'un autre ? De même pour l'interprétation d'un conte. Il est à prendre pour ce qu'il est, à la libre interprétation de chacun de ses hôtes ("[...] De même pour les contes de fées, je trouve qu'il est plus intéressant et aussi plus difficile en quelque sorte de considérer ce qu'ils sont, ce qu'ils sont devenus pour nous et quelles valeurs ont produit en eux les longs processus alchimiques du temps"). L'intention de départ n'a plus de valeur par elle-même, c'est le secret de (sous-)création ; sa valeur est passée toute entière dans la (sous-)création. Là il est possible de retrouver cette valeur, avec plus ou moins d'embûche et de grâce ... et ceux qui sont avec nous peuvent nous y aider. Cathy : Faërie est écrite dans une perspective bien chrétienne et il me semble que dans cet essai Tolkien veut plutôt insister sur le fait que la Fantasy et la Foi sont en harmonie en tant que vision d’un monde « donnant un aperçu fugitif de la Joie, une Joie qui est au-delà des murs de ce monde, aussi poignante que la douleur » (p.90). Le Conte de Fées est « une bonne nouvelle », un evangelium et pas seulement un voyage à l’Enchantement, quoique bien évidemment l’Evangelium est un Enchantement et en plus « cette histoire est suprême ; et elle est vraie » (p.96).. Ô dame Szpako :) je partage entièrement ton analyse, sauf que pour ma part j'enlèverais le "plutôt" :) il s'agit d'un élément fort de son essai ; ce n'est pas le seul (et je suppose que ma propre formulation n'aurais pas introduit "écrite dans une perspective bien chrétienne" car donnant de ce fait trop d'importance à mon goût à une (prétendue) intention par rapport au message :) Ha ! Ha ! Ha ! en tout cas là, étant donné qu'on n'a plus affaire à un conte, il est tout à fait OK de débattre de l'auteur pour comprendre le texte ;) mais personnellement je n'en avais pas eu besoin ;) ;) ;)). Au fait, d'accord pour réduire le cadre de ma problématique aux "bons" contes de fées ;) Sinon, je n'ai maintenant plus que 10 minutes :) quant à l'exemple que tu donnes sur la reflexion sur la mort et le mal, je ne suis pas d'accord pour dire que ce qui tenait à coeur à Tolkien (du moins à l'attention de ses lecteurs) était l’origine de sa réflexion sur la mort et le mal dans son oeuvre mais sa réflexion sur la mort et le mal dans son oeuvre . Cf. mon § en réponse à l'ami Vinyamar ... et l'ensemble de mes posts d'ailleurs :) Pour terminer, je dirais que quelque soit la pertinence et l'exactitude des dissections chercher l'os du boeuf défie les lois de Faërie et va même à l'encontre d'une sorte de morale faërique. Certes, on a vu avec Semprini par exemple que, pour ce qui est de la créance secondaire de chacun, celle-ci sera plus ou moins sensible à la dissection. C'est du point de vue du voyageur en Faërie. Mais du point de vue de Faërie même, il y a ces principes propres à ce monde et cette morale. Pendant l'instant où quelqu'un ne considère plus le Conte comme fin en soi mais comme moyen de décoder l'auteur ou le secret de fabrication - y compris pour les meilleurs raisons du monde* - pendant cet instant là, ce quelqu'un pèche** contre la morale faërique. * ce qui n'empêche pas les cas de "nécessité absolue", "moindre mal" etc... auxquels se rapportent peut-être les travaux du HOME ? ces notions sont de toute façon sujettes à la sensibilité de chacun ** le terme de morale est impropre mais celui de péché encore plus ; mais à l'heure qu'il est, j'ai dépassé mon heure de crédit et dois conclure :) Aller, juste une dernière remarque en passant : Je crois aussi que connaître l'homme JRR Tolkien est une grande richesse, mais avant tout pour lui-même, pour qui il était, et ce en quoi il croyait. Il est toujours intervenu de lui-même par rapport à son oeuvre en préservant et même en plébiscitant sa lecture pour elle-même et non par rapport à lui ou son époque (approche externiste tout à fait respectueuse de Faërie ; voici celles que je juge véritablement utiles).
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Yyr
le 04-06-2002 à 09:47 |
sniff : point de vue intentionaliste ou herméneutique ?** avec deux astérisques et non une seule, renvoyant bien entendue à la deuxième note :) |
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Yyr
le 04-06-2002 à 09:49 |
Bon cheminement ami Silmo, le plaisir de te lire était délicieux. En attendant que nos routes se croisent peut-être plus souvent, Namárië !
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Semprini
le 04-06-2002 à 10:38 |
Juste en passant: Fangorn, oui, "lignée" est encore mieux ; mais je m'étonne que tu ne préfères pas "souche". ;-) Yyr, je comprends bien ton point de vue, qui est empreint d'une vraie noblesse. Je crois que ce sont certains termes que tu utilises ("juste", "morale" faërique), qui me gènent un petit peu. :) Silmo, enfin, je te souhaite de revenir bien vite sur le forum, débarrassé de tes soucis. :) |
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Yyr
le 04-06-2002 à 11:10 |
Semprini : je comprends bien ton point de vue, qui est empreint d'une vraie noblesse. Je crois que ce sont certains termes que tu utilises ("juste", "morale" faërique), qui me gènent un petit peu. :) C'était inévitable ... pressé par le temps, et soucieux d'être compris afin de distinguer mon sujet d'une critique littéraire commune ... d'où une exagération ? mais comment celui qui tient à justifier une oeuvre par son seul support pourrait-il à son tour invoquer l'intention pour justifier son propre travail ? :) :) :) tu as donc mille fois raison de le relever. Pour ma défense :) j'avais prévenu de l'effort de concision qu'il me fallait produire et relevé moi-même que ces termes étaient impropres (et je n'écris pas un conte :) ...) et ne valent qu'en Faërie. Et il est toujours difficile de rendre ce que le coeur exprime plus que l'esprit. Un homme peut se considérer comme fortuné d'avoir vagabondé dans ce royaume, mais la richesse et l'étrangeté mêmes de celui-ci tient la langue d'un voyageur qui voudrait les rapporter :) Yyr PS : Merci Semprini de tes compliments ; ils sont comme l'or.
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Szpako
le 09-06-2002 à 03:50 |
Yyr >>>> je ne suis pas d'accord pour dire que ce qui tenait à coeur à Tolkien (du moins à l'attention de ses lecteurs) était l’origine de sa réflexion sur la mort et le mal dans son oeuvre mais sa réflexion sur la mort et le mal dans son oeuvre . ça m’arrive de dire de grosses bêtises (et celle-ci ne sera sans doute pas la dernière) :o) Merci d’avoir rectifié ; Tolkien s’est posé le problème de la mort et du mal (point de vue intentionnaliste) dans son œuvre et l’origine de cette réflexion est externe et personnelle ;-))
La fonction auteur est relative aux genres discursifs et aux époques historiques. La fonction auteur n’est pas universelle, ni uniforme, ni constante : ce ne sont pas les mêmes textes qui ont été attribués à des auteurs au cours des temps. Ainsi le textes « littéraires » (si on peut employer ce terme avant l’époque moderne), récits, contes, épopées, ont été longtemps reçus sans noms d’auteur et dans l’anonymat de leur énonciation, leur ancienneté leur étant une autorité suffisante. En revanche, au Moyen Âge les textes scientifiques portaient un nom d’auteur, garant de leur autorité et signe de leur approbation. Suivant un chiasme entamé aux xviie et xviiie siècles, un anonymat croissant a caractérisé les textes scientifiques, jouissant de l’autorité de la science, tandis que le discours littéraire a dû être attribué : l’anonymat littéraire n’a plus été acceptable dans le régime littéraire moderne … Les œuvres littéraires sont désormais traitées par auteurs, parfois par écoles ou genres, mais par auteurs pour l’essentiel .
A propos du SdA, l’intention de Tolkien s’articule autour de 2 idées maîtresses : 2. La Fantasy « aspire à l’art elfique, l’Enchantement », cad un Monde Secondaire auquel on peut accorder une Créance Primaire (l’art humain ne produit que la Créance Secondaire, art nettement moins efficace au niveau du réalisme et de l’immédiateté). C’est cet aspect que tu défends, Yyr ? Sans cet aspect, la Fantasy semble suspecte, c’est indéniable. « It is a fairy-tale, but one written – according to the belief I once expressed in an extended essay ‘On Fairy-stories’ that they are the proper audience – for adults. Because I think that fairy story has its own mode of reflecting ‘truth’, different from allegory, or (sustained) satire, or ‘realism’, and in some ways more powerful. But first of all it must succeed just as a tale, excite, please, and even on occasion move, and within its own imagined world be accorded (literary) belief. To succeed in that was my primary object » (L181, p.233). Et le réflexion que Tolkien porte sur son statut d’auteur est le garant en qq sorte de la Créance du Monde Secondaire (Si bien défendue par Jérôme ;-) . Je vous embête une dernière fois puis, promis,promis,promis, je me calme ;-) Donc M.Compagnon (prof à la Sorbonne)(c’est moi qui souligne): On imagine volontiers que la notion d’auteur a toujours existé. Or rien n’est moins sûr. Il s’agit bien plutôt d’une notion qui a émergé lentement, avant de se fixer, telle qu’elle nous est familière, entre les Lumières et le romantisme. La notion d’auteur n’existait ni en Grèce ni au Moyen Âge, où l’autorité émanait des dieux ou de Dieu. La Renaissance et l’imprimerie l’ont vue apparaître bien avant qu’elle fût reconnue en droit. La légitimité et l’autorité individuelles de l’auteur sont des idées modernes, idées peut-être éphémères, puisqu’elles furent menacées dès le xixe siècle par l’industrialisation de la littérature et la montée en puissance des grands éditeurs, au moment même où le statut symbolique de l’auteur atteignait pourtant son sommet. Et la notion d’auteur, on l’a signalé, a été déconstruite de manière répétée au cours et surtout à la fin du xxe siècle. Au-delà de sa légitimité philosophique, elle a acquis un statut juridique depuis la fin du xviiie siècle, statut dont on peut penser qu’il est aujourd’hui profondément remis en cause par les nouveaux médias numériques. C’est donc une revue historique de la notion d’auteur que nous allons maintenant entreprendre, en commençant par un détour par l’étymologie. Analysant la notion latine d’« autorité », au sens fort, Benveniste rappelle que les substantifs auctor et auctoritas sont issus du verbe augere : auctor est le nom d’agent de augeo, généralement traduit par « accroître, augmenter ». Le thème indo-européen sous-jacent (commun au grec et à l’allemand) signifie classiquement « augmenter ». Dérivé de ce thème, on trouve, à côté d’auctor, également en latin augur, le nom de l’« augure », et augustus. Tous ces mots, scindés en trois sous-groupes (augeo, auctor et augur) appartiennent à la sphère politique et religieuse. Comment la notion d’autorité (bien avant celle d’auctorialité, d’authorship), demande Benveniste, aurait-elle pu prendre naissance dans une racine signifiant seulement « augmenter » ? Tel est le problème. Si les notions de auctor et de auctoritas (les auctoritates, ce seront plus tard les extraits des auteurs, c’est-à-dire des écrivains autorisés) se concilient mal avec le sens « augmenter » qui est celui de augeo, c’est sans doute que le sens premier de ce verbe n’était pas celui-là. En indo-iranien, la racine aug- désigne la force, notamment divine, « un pouvoir d’une nature et d’une efficacité particulières, un attribut que détiennent les dieux ». Mais en latin, quel fut le sens propre du terme premier, qui puisse expliquer les dérivations ? Si auctor ne peut dériver vraisemblablement du sens faible de « augmenter » de augeo, le sens profond et essentiel du verbe reste toutefois dans l’ombre. Augeo se traduit par « augmenter » en latin classique, mais non au début de la tradition. Le sens classique, courant de « augmenter », c’est « accroître ce qui existe déjà ». Or augeo, dans ses emplois anciens, indique non le fait d’accroître, mais l’acte de produire hors de son propre sein, l’acte créateur qui fait surgir, qui est le privilège des dieux et des forces naturelles, non des hommes. Chez Lucrèce, ce verbe renvoie ainsi au rythme des naissances et des morts. Le sens propre de augeo serait donc « promouvoir », et auctor témoigne encore de ce sens-là : l’auctor est « celui qui “promeut”, qui prend une initiative, qui est le premier à produire quelque activité, celui qui fonde, qui garantit, et finalement l’“auteur” ». La notion se diversifie ensuite, mais elle se relie au sens premier de augeo, « faire sortir, promouvoir ». Ainsi s’explique la valeur extrêmement forte de l’abstrait auctoritas : c’est l’acte de production, la qualité du haut magistrat, la validité du témoignage, le pouvoir d’initiative. Quant à augur, ancien neutre, il désigne la « promotion » accordée par les dieux à une entreprise et manifestée par un présage. L’action de augere est donc bien d’origine divine. :Augustus est celui qui est « pourvu de cet accoissement divin ». Cet ensemble rattaché à augeo s’est ensuite disloqué en cinq groupes : 1) augeo, augmentum ; 2) auctor, auctoritas ; 3) augur, augurium ; 4) augustus ; 5) auxilium, auxilior, auxiliaris. Mais « le sens premier de augeo se retrouve par l’intermédiaire de auctor dans auctoritas » : « Toute parole prononcée avec autorité détermine un changement dans le monde, crée quelque chose » ; elle a le pouvoir qui fait surgir les plantes, qui donne existence à une loi. Et « augmenter » n’est donc qu’un sens secondaire et affaibli de augeo, non pas celui dont dérivent auctor et auctoritas. « Des valeurs obscures et puissantes demeurent dans cette auctoritas, ce don réservé à peu d’hommes de faire surgir quelque chose et – à la lettre – de produire à l’existence. »
Enfin, dans le Trésor de la langue française, les deux sens d’« auteur » sont ceux-ci : « I. Celui ou celle qui est la cause première ou principale d’une chose. Synon. créateur, instigateur, inventeur, responsable II. Domaine des arts, des sc. et des lettres. Celui ou celle qui, par occasion ou par profession, écrit un ouvrage ou produit une œuvre de caractère artistique. »
Et comme le dit Fangorn dans un thread lointain (Détail autobiographique) : « Mais il faut également souligner la définition que Tolkien donne, dans une note de la lettre 180, à propos de son statut d’écrivain du SdA : « I am not Gandalf, being a transcendent Sub-creator in this little world » (The Letters, p.232). Tolkien est donc « un subcréateur transcendant dans ce petit monde ». En d’autres termes, il a ceci de commun avec Dieu (quoiqu’en un sens encore différent) d’être transcendant à ce monde secondaire : il n’en fait pas partie, il se trouve au-delà. Mais il ne se considère pas pour autant comme créateur. Son œuvre ne lui appartient pas, elle s’inscrit dans le cadre plus large de la Création. C’est le statut intermédiaire de l’écrivain : subcréateur comme peuvent l’être ses personnages, il est transcendant à sa subcréation ». Grèce ancienne De même Tolkien dit à Lewis d’être parfois possédé d’une sorte de furor scribendi, « in which the pen finds the words rather than head or heart … » (L113, p.126)
On sait aussi par les lettres que Tolkien a une bonne connaissance d’Homère : « I was brought up in the Classics, and first discovered the sensation of literary pleasure in Homer» (L142, p.172). La même invocation figure au début de l’Odyssée, attestant une théologie de la parole pour laquelle il y a équivalence entre la Muse et la notion de parole chantée, ou de parole rythmée, dans le milieu des aèdes et poètes inspirés. Les Muses, filles de la mémoire Mnémosyné, sont sacrées dans une civilisation fondée non sur l’écriture mais sur les traditions orales, reposant sur un dressage de la mémoire, comme pour les grands catalogues d’Homère. Plus loin dans l’Odyssée, le poème met en scène l’aède Démodocos chez les Phéaciens, devant son auditoire. Ulysse lui parle au chant viii : « C’est toi, Démodocos, que, parmi les mortels, je révère entre tous, car la fille de Zeus, la Muse, fut ton maître, ou peut-être Apollon. » Un dieu « dicte le chant divin » de Démodocos, en accord avec l’origine réputée du récit d’Homère, reçu de la Muse ou des Muses, ou d’Apollon, à l’origine du chant de l’aède. On retrouve cette idée, dans plusieurs lettres de Tolkien, qu’il n’a pas le sentiment d’inventer les histoires du Légendaire: « Elles me vinrent à l’esprit comme si elles m’avaient été « données », …J’ai pourtant toujours eu conscience de mettre par écrit ce qui était déjà « là » queque part, et de ne pas inventer » (L131,p.718, traduction d’Eruvike in Conférence).
Cette personnification de la mémoire, la déesse Mnémosyne, mère des Muses, est ainsi omnisciente, elle sait « tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera » selon Hésiode. Lorsque le poète est possédé des Muses, il s’abreuve directement à la science de Mnémosyne, cad surtout à la connaissance des « origines ». « Les Muses chantent en effet, en commençant par le début … l’apparition du monde (intéressant quand on sait que le Silmarillion débute par l’Ainulindalë), la genèse des dieux, la naissance de l’humanité. Le passé ainsi dévoilé est plus que l’antécédent du présent : il en est la source. En remontant jusqu’à lui, la remémoration cherche, non à situer les événements dans un cadre temporel, mais à atteindre le fond de l’être, à découvrir l’originel, la réalité primordiale dont est issu le cosmos et qui permet de comprendre le devenir dans son ensemble » (J.P. Vernant, « Aspects mythiques de la mémoire en Grèce », cité in « Aspects du mythe» de Mircea Eliade). Je renvoie à ce propos à l’étude du Destin dans le Silmarillion par Cédric. Le motif mythique magico-religieux de la parole chantée remonte à la nuit des temps ; et chez Tolkien la musique est à l’origine de la création d’Eä car elle est la pensée d’Eru ; puis le thème de la musique et du chant parcourt tout le Légendaire, thème lié à la subcréation ou à la magie ( mais le chant a aussi d’autres fonctions : lutter contre l’oubli, immortaliser un acte héroïque, aspect ludique et créatif).
Là, je me dois de citer Vincent : « Tolkien fait sien un topos …. s’il n’y a pas de poète pour les chanter, les héros disparaissent, la parole et l’écriture, gardiennes du passé, offrant la victoire ultime sur l’oubli et la mort. » (Sur les Rivages de la Terre du Milieu, p.269). Et dans sa petite note 128 il écrit « Sans remonter à Virgile et Homère, Beowulf suffit là encore à montrer l’intérêt de Tolkien pour cette question, lui qui réfléchit au rôle de l’auteur qui conserve le souvenir …et à l’importance de la louange comme forme d’immortalité … ». Ainsi l’aède ne peut pas opposer à la Muse son propre savoir. Qu’il s’agisse d’une croyance religieuse ou d’une contrainte générique, en tout cas l’aède ne produit rien de lui-même. Un aède prétentieux figure ainsi au chant ii de l’Iliade, Thamyris : « vantard, il se faisait fort de vaincre dans leurs chants les Muses elles-mêmes […]. Irritées, elles firent de lui un infirme ; elles lui ravirent l’art du chant divin, elles lui firent oublier comment jouer de la cithare. » Thamyris, aède vantard, est puni pour son défi aux Muses, une forme d’hybris, et il est privé de son chant. Le thème est fréquent de l’aède qui se vante de mieux chanter que les Muses et qui est puni. On ne possède donc pas son art ou sa tekhnè, quel qu’il soit (pas plus l’archer ou le tisserand que l’aède, suivant la conception homérique) : la divinité est à l’origine de l’art. Et l’aède homérique n’est jamais pensé comme l’auteur de son chant. Tolkien reprend aussi cette thématique de l’orgueil et du désir de possession de sa création qui mène à la chute. La subcréation se doit être un enrichissement de la Création, elle est contenue potentiellement dans la Création et la revendiquer uniquement pour soi est un péché. Croyance archaïque, la doctrine de l’inspiration était devenue une convention au ive siècle, lorsque Platon la met en cause… Les poètes sont pris par une possession divine (mania), un délire sacré qui leur ôte la raison, comme c’est aussi le cas de devins ou de la Pythie…L’inspiration est un don divin qui met les poètes en branle ; elle provoque une perte momentanée de la raison. A cela Tolkien rétorque : « La Fantaisie est une activité humaine naturelle. Elle ne détruit certainement pas la Raison, non plus qu’elle n’y insulte ; et elle n’émousse pas non plus l’appétit, ni n’obscurcit la perception de la vérité scientifique. Au contraire. Plus la raison est aiguë et claire, meilleure sera la fantaisie qu’elle créera… » (Faërie, p.73) ;-))) Sacré Platon qui n’avait rien compris à la Fantasy ;-)) Car comme le dit Pierre Mabille (le Miroir du Merveilleux) : « Au-delà de l’agrément, de la curiosité, de toutes les émotions que nous donnent les récits, les contes et les légendes, au-delà du besoin de se distraire, d’oublier, de se procurer des sensations agréables et terrifiantes, le but réel du voyage merveilleux est … l’exploration plus totale de la réalité universelle » (p.24).
Cathy,
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sosryko
le 09-06-2002 à 16:21 |
Cédric qui met un point, ça sent Szpako (elle s'est mise au bleu!) qui a foiré ses tags; pas étonnant avec ce besoin de faire des posts si longs; pff, quelle idée ;-) Merci pour ce joli posts Szpako :) >>Szpako 2. La Fantasy « aspire à l’art elfique, l’Enchantement », cad un Monde Secondaire auquel on peut accorder une Créance Primaire (...). C’est cet aspect que tu défends, Yyr ? Ne nous embrouille pas dans les définitions et conservons celles imposées par Tolkien! Tolkien (et il le fait dans la citation de Faërie que tu utilise... juste après) parle bien de 'Créance Secondaire' (='Secondary Belief') pour le lecteur qui pénètre en esprit dans son Monde Secondaire (='Secondary World'). Je n'ai pas Faërie, mais les seules occurences (il me semble) dans les Lettres sont en L75, p.87 où Tolkien présente 'l'art qui se contente de créer un monde secondaire nouveau dans l'esprit', lequel 'monde secondaire' n'est réussi que si son auteur 'provoque la 'Créance Secondaire'' (L328, p.412) dans l'esprit de celui qui contemple/entend/lit l'oeuvre d'art.
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Szpako
le 10-06-2002 à 02:23 |
Merci, Cédric, c'est la deuxième fois, gloups, dans le même fuzeau, gloups, la troisième pas de quartier ;-)) Sosryko, salut, mais Tolkien distingue (mais je peux avoir faux ou mal interprété...) les "magies" elfique (Enchantement), humaine (Fantasy), et démoniaque (la Machine). J'y reviens, dès que possible, mais je ne dis plus à demain, généralement, ce n'est pas le bon mot magique pour provoquer une réponse rapide de ma part :)) Cathy, qui dois se lever tôt, beurck ;-)) |
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Vinyamar
le 10-06-2002 à 03:45 |
Oui, revenez-y, mais par pitié, ouvrez un nouveau fuseau, il commence à devenir difficile à charger |
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Yyr
le 11-06-2002 à 11:12 |
Cathy Dame Cathy :) merci ! Nous nous sommes enfin compris je crois :) et il reste peu d'endroit où nos points de vue ne se complètent tout à fait ... Merci aussi pour la mise en perspective de Faërie et son utilité. Oh non tu ne fais pas de hors sujet ! Tu termines sur la finalité du Conte de Fées ! C'est superbe ! Merci aussi et surtout, enfin, car ton approche de cette finalité, est justement de ces approches, pourtant externes, qui loin de malmener la magie du Conte, en expliquent tout le sens [sans briser leur mystère]. C'est un baume pour le coeur d'un Etoilé :) En remerciant enfin chacun pour ce partage, suivant la complainte ;) de Vinyamar, si vous souhaitez poursuivre ce fuseau, je vous y invite ici. Yyr
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vincent
le 11-06-2002 à 23:05 |
je me remets à lire ce fuseau, qui me fait peur par sa longueur ;-) un détail, Cathy : et que tu réponds : "Je dirais au contraire que Tolkien continue une longue tradition héritée de la Grèce archaïque et homérique" ne nous trompons pas : mon "sans remonter à " est de la pure prétérition ;-)). je pense à _eux_ avant tout, of course. mais il faut bien alléger les notes ! Vincent |
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Yyr
le 12-06-2002 à 12:46 |
snif ... Au risque de me répéter ;) si vous souhaitez poursuivre ce fuseau, je vous y invite ici. Yyr :)
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