Chapitre 1 : Au coin du feu
Lorsque j’étais
enfant, mon oncle me racontait souvent des histoires. Je tiens
certaines pour authentiques et voici ce qu'il me dit un soir d’hiver
devant sa cheminée :
« L’existence des Mages bleus, tu le sais, fut oubliée pendant
des siècles et on ignore ce qu'est devenu Radagast. Un temps bien
court diraient les elfes mais trop long pour la mémoire des hommes.
Ce n'est que longtemps, très longtemps après leur disparition,
au tout début du Sixième Age seulement, qu’Alatar Pallando et
Radagast revinrent d'Orient pour un court moment.
On les vit alors pour la dernière fois sur Arda juste avant qu'ils
ne repartent définitivement à Valinor. Ils avaient été rappelés
vers l’Ouest par l’étoile magnifique d’Eärendil qui s’était mise
à briller d’une manière inhabituelle, plus claire et plus intense
que jamais auparavant. Et les mages virent là le signe d’un grand
événement pour les peuples d’Arda car il était dit que leur mission
parmi les hommes prendrait fin avec ce signe et qu‘après leur
départ, le souvenir du Grand Ordre des Valar serait perdu.
Sachant que cette heure longtemps attendue était enfin venue,
Ils se mirent immédiatement en chemin et firent un long et difficile.
Depuis la fin du Troisième Age, le temps, l’érosion et le travail
des hommes avaient considérablement modifié l’aspect de la Terre-du-Milieu
et sa géographie n’était plus vraiment celle de l’époque des Anneaux
de pouvoir. Il subsistait néanmoins des lieux sur lesquels les
années n’avaient pas de prise. Certaines forêts par exemple mais
pas celle de Mirkwood où Radagast aurait tant aimé retrouver son
ancienne demeure.
Les trois voyageurs la traversèrent mais ils ne trouvèrent plus
aucun Elfe, ni les enfants de la Maison de Béorn, et les araignées
géantes qui effrayèrent tant la Compagnie des Nains et Bilbo n’avaient
laissé pour descendance que des fileuses de bien petite taille.
Poursuivant leur route en direction de l’Ouest, ils arrivèrent
à Rivendell, du moins à l’endroit où s’était auparavant dressée
la Dernière Maison Simple, mais il n’en restait plus rien, pas
même une construction et cette vision emplit le cœur de Radagast
de tristesse, et celui de ces compagnons également car il leur
avait souvent parlé des rires cristallins et des chants mélodieux
dans la maison d’Elrond.
Ils reprirent leur route pleins de chagrin et parvinrent au bout
de plusieurs jours à l’orée de la Vieille Forêt et là, la joie
revint tout à coup dans leur cœur car le vieux Tom Bombadil y
vivait toujours avec Baie-d’Or. Il serait difficile de dire qu’il
n’avait pas changé car il était devenu assez gros mais ses yeux
avaient conservé leur malice, ses joues étaient encore toutes
rouges et sa barbe aussi longue qu’autrefois et bien sûr, il aimait
toujours s’habiller de couleurs vives. Baie-d’Or était quant à
elle aussi fraîche, rayonnante et belle qu’au premier jour de
sa venue en Terre-du-Milieu.
Autour de leur maison, les derniers elfes du Nord de ces régions
étaient venus s’installer. Ils n’étaient plus qu’une poignée mais
formaient avec Tom une joyeuse compagnie. Leur accueil fut plus
agréable encore que les Mages ne pouvaient l’espérer et ils décidèrent
de prendre quelques repos chez Tom jusqu’au jour où Radagast vint
s’entretenir avec lui : « j’ai fait l’autre nuit un rêve étrange,
dit Radagast. Il m’est apparu que le temps n’était pas encore
tout à fait venu de notre départ pour le Lointain Occident et
j’ai vu dans ce songe que nous devions auparavant rechercher un
enfant, et il m’a semblé que c’était un enfant des humains, de
ceux qui vivent plus au Sud ».
A cet instant, mon oncle s’arrêta pour bourrer sa pipe...
Chapitre 2 : Deuxième
bûche
...Il se leva,
remis une bûche dans l’âtre, se rassit et reprit :
« J’ai oublié de te préciser quelque chose de très important.
Des trois mages, Radagast semblait encore le plus jeune et Pallando
le plus vieux avec sa longue barbe blanche. Mais ce qui va te
surprendre c’est qu’ils portaient maintenant d'autres noms qui
leur avaient été donnés en Orient, au milieu du Cinquième Age
je crois, et qui étaient Gaspard et Melchior, et le nom d’Alatar
s’était transformé en Balthazar.
Car, je peux te le dire maintenant, ce sont bel et bien les Mages
que Saint Mathieu évoque dans son évangile et dont la tradition
dit qu’ils étaient des astronomes-astrologues venus d’Orient.
Et c’est seulement au troisième siècle de notre ère que Tertulien,
le premier écrivain chrétien de langue latine, les transforma
en Rois. Mais je m’écarte de mon histoire ».
Ce genre de commentaires n’était pas rare chez ce brave oncle.
« Or donc, poursuivit-il, Radagast, ou Gaspard si tu préfères,
parla de son rêve à Tom Bombadil et il lui dit que, d’après sa
vision, cet enfant serait Roi et qu’il fallait qu’avec ses compagnons,
il lui rende visite et lui fasse des présents dignes de son avènement.
Il n’était plus temps de se mettre en quête de mithril mais il
pouvait lui-même donner une boite finement ouvragée contenant
un encens très précieux et Alatar (enfin, Melchior) avait un petit
mais splendide coffret d’or et Pallando pouvait offrir de la myrrhe.
Tom qui l’avait écouté avec attention bondit de sa chaise en riant
aux éclats « Je reconnais bien là vos esprits sophistiqués de
Magiciens. Vous ne pourriez pas tout simplement lui offrir un
jouet puisque ce n’est encore qu’un enfant. Dommage qu’il n’y
ait plus de fabrication naine à proximité et je n’en ai pas à
vous proposer. Mais au fait, jusqu’où devez-vous aller pour le
trouver ? »
« Je l’ignore encore répondit Radagast et je ne sais même pas
s’il est déjà né où s’il nous faudra encore attendre des années,
mais je crois que le moment de sa venue n’est pas pour tout de
suite même s’il faut nous hâter. Et je suis également persuadé
que nous ne sommes pas passés chez vous par le simple fait du
hasard. Le destin vous a mis sur notre chemin pour que vous nous
aidiez à trouver cet enfant ».
Tom se renfrogna : « Je me demande bien comment je pourrais le
faire. Je n’ai aucun pouvoir de vision. Mes connaissances en géographie
sont très limitées et je n’aime pas m’aventurer hors de mon territoire.
Pour tout dire, je ne l’ai pas fait depuis si longtemps que je
m’en souviens à peine. Ah, si ! C’était au cours de ces années
de paix qui ont suivi la fin du Troisième Age, après les dernières
grandes guerres entre puissants dans cette partie du Monde. Nous
étions allés, Baie-d’Or et moi rendre visite à ce vieux Sylvebarbe.
Quel plaisir nous lui fîmes ce jour-là. Il était débordant d’énergie
et riait de tout. Lui aurait peut-être pu vous aider mais la dernière
fois que j’en ai entendu parler, on m’a dit qu’il avait fini par
devenir arbresque à son tour. »
Radagast insista : « Je n’en connais pas la raison mais si j’ai
un pouvoir de prophétie, il me dit que vous devez venir avec nous.
N’avez-vous pas envie de connaître cet enfant qui peut devenir
Roi ».
« Je n’ai que faire des rois, répondit Tom, vous le savez bien
; mais je viendrai avec vous puisque cela semble si important,
ne serait ce que pour lui offrir un jouet à ce bambin, que je
fabriquerai moi-même s’il le faut. De l’or, de l’encens, c’est
bien des idées de magicien ça ! ». Et il quitta la pièce en bougonnant
dans sa barbe. »
La pipe de mon oncle avait fini par s’éteindre...
Chapitre
3: Troisième bûche
...Il la ralluma
avec son vieux briquet à amadou puis me dit :
« Il est tard maintenant et tu devrais aller te coucher, je te
raconterai la suite demain. »
Je protestai avec véhémence. Impossible bien sûr de dormir sans
en savoir plus.
« D’accord repris mon oncle mais je vais devoir abréger un peu
le récit, car ta chère mère va encore me faire un sermon sur mes
contes « excentriques » comme elle dit.
Sache au moins que Tom, finit par prendre la route, presque à
contre cœur. Il disait que ce genre de voyage n’était pas fait
pour lui et que Baie-d’Or allait être triste.
En réalité, celle-ci ne voyait pas d’un mauvais œil que Tom se
remette à faire un peu d'exercice. Lui qui avait toujours gambadé
en sautillant, il avait peu à peu cessé de s’aventurer dans de
longues promenades. Il préférait faire d’interminables siestes
et discuter des jours entiers avec les elfes qui entouraient sa
maison. Bref, ce n’était plus tout à fait le même Tom et son tour
de ceinture impressionnant n’était pas vraiment du goût de Baie-d’Or.
Elle lui avait dit un jour qu’il allait finir aussi somnolent
que le Vieil-Homme-Saule. Son amour pour le vieux Tom n’avait
pas changé, bien entendu, mais, au plus profond de son cœur, Baie-d’Or
avait envie qu’il se secoue un peu.
Il serait trop long de te raconter toutes les péripéties du voyage
de Tom en compagnie des Mages et d’ailleurs, j’en sais fort peu
de choses. Ils traversèrent des contrées sauvages, faillirent
se noyer en tentant de traverser un grand lac salé, partirent
très loin au sud jusque dans des régions complètement désolées,
changèrent cent fois de cap, désespérèrent parfois mais jamais
ils ne renoncèrent.
Leur périple avait au moins du bon pour le vieux Tom qui, au bout
de quelques semaines, avait retrouvé une taille presque normale.
Malheureusement, il ne pouvait plus enfiler la plupart de ses
habits qui étaient devenus trop grands, sauf une tunique toute
rouge et trop chaude qu’il maintenait avec une large ceinture.
Pendant les veillées, Tom se mettait parfois à l’écart pour tailler
de petits morceaux de bois. Il n’avait pas oublié son idée de
fabriquer un jouet. Et il en fit effectivement deux qu’il brandit
un matin d’hiver, dans le désert, sous le nez des Mages en disant
: « Voilà mon cadeau, c’est un pistoléabouchon et une locomotivavapeur
».
« Mais qu’est-ce que c’est ? » demandèrent les Mages interloqués
et qui n’avaient jamais vu de pareilles choses.
« A vrai dire, je n’en sais rien, répondit Tom, mais ça me semble
parfait comme jouets ».
Les Mages n’osèrent le contredire. Ils avaient d’autres soucis
en tête que de savoir ce qu’étaient un pistoléabouchon et une
locomotivavapeur. Ils venaient d’avoir un long débat car leur
observation quotidienne des astres aboutissait à la conclusion
que la naissance de l’enfant était toute proche. Ils l’ignoraient
mais ils étaient dans une oasis toute proche de la région qu’ils
avaient cherchée en vain pendant des mois.
Leur quête allait enfin aboutir...
Chapitre
4: Bûche de Noël
Ils le dirent
à Tom et celui-ci sauta de joie.
Il se mit à courir dans tous les sens en chantant et en sautillant
s’éloignant petit à petit du campement sans s’en apercevoir. Et
tout à coup survint une tempête de sable qui l’enveloppa et l’éloigna
encore des Mages. Radagast cria pour le rappeler mais il était
trop tard. Tom ne les entendait plus. Il était au milieu d’une
nature qu’il ne connaissait pas du tout.
Lorsque la tempête cessa, il était à des kilomètres de distance
et il ne pouvait retrouver son chemin.
Les Mages le cherchèrent longtemps jusqu’au moment ou Alatar pressa
ses compagnons « il nous faut maintenant choisir entre notre mission
et la recherche de Tom Bombadil et je pense malheureusement que
notre quête est prioritaire ». Les autres l’approuvèrent plein
de tristesse.
Tu connais en partie la suite, dit mon oncle.
Gaspard, Melchior et Balthazar trouvèrent l’enfant qu’ils cherchaient
dans une grange allongée dans de la paille et ils lui firent l’offrande
de l’encens, de l’or et de la myrrhe. Et de la fin de leur voyage,
on ne sait rien. Sans doute ont-ils fait voile vers Valinor. Et
la prophétie s’est accomplie, les Valar ont été oubliés pendant
très longtemps, jusqu'à ce qu’un navigateur... Non, ça, c’est
encore une autre histoire que je te raconterai une autre fois.
car tu dois plutôt te demander ce qu’il advint du vieux Tom.
Eh bien figures-toi qu’il finit par retourner chez lui où Baie-d’Or
l’attendait pleine d’inquiétude. Il avait piètre mine, tout amaigri
et flottant dans sa vieille tunique, et il était surtout triste
de n’avoir pas pu offrir son cadeau : ses deux merveilleux jouets.
Il fallut peu de temps à Baie-d’Or pour le réconforter et lui
redonner un peu d’embonpoint mais Tom demeurait cependant songeur.
Un soir de l’automne suivant, il dit à Baie-d’Or « Les Mages avaient
raison, j’avais ma part dans cette mission. J’en devine aujourd’hui
l’importance et je ne l’ai pas accomplie. J’ai échoué et maintenant
il est trop tard. Je ne vois qu’un moyen pour me rattraper et
je prends à partir d’aujourd’hui l’engagement suivant : Dorénavant,
tous les ans à la date anniversaire de ce jour où j’aurais dû
offrir mon cadeau, je parcourrai le vaste monde pour donner des
jouets aux enfants, et je remettrai sur moi en souvenir ma tunique
toute rouge et toi, ma douce Baie-d’Or, tu me feras un bonnet
de la même couleur pour que je n’attrape jamais froid ; je remettrai
aussi mes grandes bottes et ma ceinture. Les Elfes qui sont ici,
s’ils le veulent bien, m’aideront à fabriquer des jouets en quantité
suffisante pour tous les enfants d’Arda et si les Valar peuvent
m’entendre, ils m’aideront à remplir cette promesse en me donnant
des ailes ou un chariot plus rapide que le vent ». Baie-d’Or lui
sourit tendrement et il n’en parlèrent plus ce soir-là.
Le lendemain matin, comme Tom ouvrait les volets de sa chambre,
il vit près de l’écurie du regretté Gros Balourd, un traîneau
magnifique et six paires de rennes tout fringants et harnaché
de grelots dorés. Il sut alors que les Valar l’avaient entendu.
Et tu sais maintenant ce qu’est devenu Tom. Et tu sais aussi qu’il
a depuis repris un peu d’embonpoint ».
Et voilà ce que me raconta mon oncle un soir d’hiver, un soir
de Noël si je me souviens bien...
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