Pécossor faisait
partie de la première génération d'elfes qui naquirent durant
la splendeur de Valinor. Dans les années qui suivirent sa naissance
aucune ombre n'obscurcissait le royaume béni. Melkor était encore
dans les chaînes et la lumière alternée des deux arbres rythmait
des jours heureux que rien ne semblait pouvoir ternir. Dans ce
contexte radieux l'enfance de Pécossor fut parfaitement heureuse.
Elle se partageait en un exact mélange de rires sans retenue ni
arrière pensée, de jeux pleins d'entrain avec ses amis Glorfindel
et Ecthelion et de découverte émerveillée et avide du savoir.
Dans ce domaine il voua rapidement une admiration sans borne pour
Fëanor dont il admirait le géni et la passion que ce dernier mettait
dans toutes ses entreprises.
Plus tard arrivé à l'age adulte le cœur de Pécossor pencha cependant
plus vers les être vivants que vers le travail de la matière.
Ainsi lorsque Fëanor s'enfermait des jours entiers dans sa forge,
il préférait se promener dans la campagne bénie d'Aman pour en
étudier les plantes et les animaux. C'est pourquoi, lorsque Melkor
fut relâché de sa prison et commença à répandre ses mensonges
chez les Noldors, Pécossor ne fut-il que très peu affecté. En
effet le Bauglir n'avait lui même que peu de connaissances concernant
les plantes ou les animaux et Pécossor trouvait donc peu de profit
à son contact. De même, comme leurs rencontres s'étaient espacées
il ne put se rendre compte de l'assombrissement progressif de
celui qu'il considérait à la fois comme un ami et comme un maître.
C'est ainsi que lorsque la beauté de Valinor fut détruite par
la malignité de Melkor et les ténèbres d'Ungoliant, il n'hésita
pas à se ranger au coté de Fëanor. Car même s'il concevait confusément
dans son cœur que la rébellion contre les Valar n'était pas la
voie à suivre, son amour pour son maître fut le plus fort.
A Alqualondë il suivit Fëanor comme son ombre et lui sauva plusieurs
fois la vie, sans même que celui-ci s'en aperçut. En effet entièrement
tendu vers son but Fëanor s'avançait avec une telle ardeur qu'il
ne prêtait même pas un regard pour tous ceux, amis ou ennemis,
qui l'entouraient. De même qu'une flèche dans sa course rapide
vers sa cible ne dévierait pas d'une ligne en traversant un essaim
de guêpes, ainsi allait Fëanor. Aussi, dans la presse d'Alqualondë
le bouclier de Pécossor dévia plus d'une pointe destinée à la
poitrine de son ami. Mais si dans l'ardeur de la mêlée il dut
parfois, pour se dégager, rendre des coups, il ne frappa que du
plat de son épée et quitta donc Valinor sans avoir versé le sang
de ses frères Téléris.
Lors de la prophétie du Nord une ombre tomba sur son cœur, mais
une fois encore sa fidélité fut la plus forte. C'est uniquement
lorsque Fëanor incendia ses vaisseaux à Losgar qu'il se mit à
douter de la sagesse de son chef et, désormais, il prit ses distances
avec lui. C'est pourquoi lors de la Bataille Sous les Etoiles,
il n'était plus au coté de Fëanor et, si nombreux furent les orcs
qui tombèrent sous sa lame, dès que la victoire fut certaine sa
mansuétude le porta vers les blessés et non vers la poursuite
des ennemis. Il ne vit donc pas que Fëanor, porté par l'ardeur
de sa colère et par le poison que son funeste serment avait mis
dans son âme, était partit quasi-seul à l'assaut d'Angband.
Malgré tout, un reste de fidélité fit que Pécossor se joignit
au détachement qui se porta au secours du roi des Noldors. Son
ardeur et sa vigueur étaient telle qu'il fut le premier à arriver
à Dor Daedeloth où il rencontra pour la première fois les terribles
Balrogs. Malgré tout sans hésitation Pécossor s'interposa entre
eux et leur victime, trop tard hélas car Fëanor était déjà condamné.
Longtemps l'image si terrifiante des démons de feu hanta les rêves
de Pécossor et chaque fois qu'il repensait à cette scène une ombre
pesait sur son esprit.
Juste avant que son âme ne parte chez Mandos Fëanor recommanda
son fils aîné à la garde de Pécossor et celui-ci jura de toujours
le servir et de le protéger. C'est ainsi qu'il s'attacha à Maedhros.
Comme le caractère de celui-ci était plus posé que celui de son
père, Pécossor se prit à aimer son nouveau maître. En particulier
il choisit de lui accorder sa foi lorsque Maedhros reconnaissant
les fautes de son père renonça à la royauté et offrit celle-ci
à Fingolfin.
Pécossor se prit rapidement à aimer Himring, son nouveau pays.
Il en arpenta longtemps les bois et les vallées et il en vint
à les connaître dans les moindres détails. Sa science, acquise
à Valinor des plantes et des animaux, lui permit de devenir un
remarquable chasseur et un formidable pisteur. Rare étaient ceux
qui en Terre du Milieu pouvaient se comparer à lui dans cet art
où seul, peut-être, Beleg de Doriath l'égalait.
Après Dagor Aglareb, lorsque les créatures et les espions de Morgoth
réapparurent à la surface de la terre, Pécossor consacra le plus
clair de son temps à les traquer. Sa vigilance et sa vaillance
étaient telles que rapidement les orcs évitèrent les collines
d'Himring. Le nom et la renommée de Pecossor arrivèrent aux oreilles
de Morgoth lui-même et celui-ci se mit à le haïr tout particulièrement.
Mais Pecossor ignorait qu'il faisait l'objet d'une telle attention
et l'eut-il su qu'il aurait même redoublé d'ardeur dans sa lutte
car son cœur était sans compromission avec le mal.
Un jour lors d'une de ses expéditions lointaines, il surprit une
bande d'orcs qui ramenaient des captifs pour servir d'esclaves
dans les sombres mines d'Angband. Les orcs étaient nombreux et
Pecossor était seul, mais il était rompu à ce genre d'embuscade
et il engagea le combat. A le voir virevolter avec ce pas si léger
des elfes, qui leur permet de marcher dans la neige poudreuse
sans s'y enfoncer, on aurait cru qu'il dansait. Mais chaque pas
de ce ballet était porteur de mort pour un au moins de ses opposants.
Les orcs comprirent alors à qui ils avaient à faire et la terreur
que leur infligeait le seul nom de Pecossor acheva de les disperser
en désordre.
Renonçant à les poursuivre Pecossor se tourna vers les captifs
pour leur apporter secours et réconfort. Plusieurs d'entre eux
en avaient grand besoin et particulièrement une jeune elfe sindar
dont il prit un soin particulier. Elle lui apprit qu'elle avait
nom Beniriel et qu'elle était orpheline, ses parents ayant été
tués par les orcs dans l'assaut de leur maison. Emu par son dénuement
Pecossor lui proposa de la ramener en Himring où, disait-il, Maedhros
prendrait soin d'elle. Désemparée et ne sachant où aller elle
accepta son offre et partit avec lui.
Jusqu'alors Pecossor n'avait pas envisagé l'amour et le mariage,
probablement car depuis la prophétie de Mandos, il pressentait
confusément le funeste destin qui pesait sur les Fëanoriens. Mais
là en ramenant Beniriel dans la forteresse de Maedhros pour l'y
faire soigner, il crut sentir son cœur se réchauffer comme un
cours d'eau qui se met à couler après un long hiver, ou un bouton
de fleur qui brusquement s'épanouit aux premiers rayons de soleil
du printemps. Il pensa que la vaillance des Noldors maintenait
la paix depuis plus de 400 ans maintenant, que jamais leurs épées
n'avaient été vaincues au cours des trois grandes batailles qui
les avaient opposées aux forces de Morgoth. Le dragon Glaurung
lui même avait été repoussé lors de sa sortie et n'avait jamais
été revu depuis. On pouvait croire qu'il se terrait désormais,
effrayé par l'habileté des archers elfes. En bref, il se mit à
envisager l'avenir avec plus d'optimisme.
Malgré tout, il resta dans un premier temps sur la réserve car
il ne voulait pas brusquer la jeune fille dans son deuil et ne
se sentait pas encore certain lui même de sa décision. Cependant
au fur et à mesure que le souvenir des mauvais traitements infligés
par les orcs s'éloignaient la beauté de Béniriel s'affirmait.
Elle avait un teint de lait, une chevelure noire comme les plumes
des corbeaux de Manwë et les lèvres couleur de coquelicot. Ses
dents auraient pu rivaliser avec les perles de la mer et l'éclat
de ses yeux avec les gemmes des profondeurs de la terre. Lorsqu'une
année entière se fut écoulée depuis la libération de la jeune
elfe, un matin de printemps, Pécossor osa parler à Béniriel et
celle-ci ne le repoussa pas.
Maedhros lui même présida la cérémonie de leur union et en cadeau
de mariage leur fit présent d'un manoir dans les collines à l'Est
de sa forteresse. Les jeunes époux y vécurent heureux et leur
science et leur goût commun pour les arbres et les plantes eurent
tôt fait de transformer leur terre en un merveilleux jardin où
il faisait bon vivre, chanter et s'aimer. Quelques années plus
tard Beniriel conçut et enfanta un fils qu'elle nomma Aerandir.
Désormais les expéditions de Pecossor sur les frontières se firent
plus courtes et moins fréquentes. Pour autant il ne relâcha pas
sa vigilance et ses lieutenants montaient une garde assidue et
lui adressaient de fréquents rapports sur les mouvements des espions
de Melkor.
Lorsque survint Dagor Bragollach le royaume de Himring ne fut
donc point prit au dépourvu. Alors que les flammes jaillies d'Angband
dévoraient tous les postes avancés préparés par les seigneurs
elfes et que les légions d'orcs accompagnés de balrogs et renforcés
par Glaurung, désormais au sommet de sa force, faisaient tomber
les uns après les autres les royaumes des elfes du nord, l'armée
de Himring tint bon. Maedhros qui se souvenait des tourments qu'il
avait subit lors de sa captivité au sein du Tangorodrim était
animé d'une rage ardente telle que nul ne pouvait tenir face à
son épée qu'il maniait de la main gauche. Comme il avait perdu
l'avant bras droit lors de son évasion il ne pouvait plus porter
d'écu pour se protéger le flanc. Alors durant les six jours que
dura la bataille Pecossor fut son bouclier. Toujours au coté de
son suzerain, même dans les moments les plus périlleux, il partagea
sa gloire et ses exploits.
Mais lorsqu'il rentra victorieux pensant retrouver la paix de
son foyer, il rencontra le désastre et le malheur. Car Morgoth
qui le haïssait tout particulièrement avait dépêché un détachement
d'orcs avec pour mission expresse de s'infiltrer derrière les
lignes elfes et de détruire tout ce qui était cher à Pécossor
. Celui-ci trouva donc son manoir incendié ses animaux égorgés
et, comble de son angoisse, sans aucune trace de Béniriel et d'Aerandir.
Dans sa détresse Pécossor vint trouver son maître et, au nom de
ses récents exploits, il réclama son aide. " Hélas ", lui répondit
Maedhros, "en temps ordinaire, je mettrais à ta disposition une
légion entière de ma garde personnelle pour t'aider à retrouver
ta femme et ton fils. Mais en ces temps de malheur pour les elfes
je ne crois pas que ce soit d'une quelconque utilité. Et je ne
puis dégarnir ainsi mes forces et mettre en péril la sûreté de
tout le royaume. Mais te concernant, je te délie du serment fait
à mon père et je te rends ta liberté. Tu feras comme te le dictera
ton cœur. Soit tu pourras rester auprès de moi et chercher dans
mon armée à te venger de ton ennemi. Soit tu pourras partir pour
tenter de retrouver les tiens, même si cette quête semble sans
espoir. Mais je te donnerai encore un avis, cherche le conseil
de Varda. En effet elle est la personne en Arda que Melkor craint
le plus et sa pensée avisée fouille en permanence les sombres
desseins du seigneur des ténèbres tandis que la porte de son esprit
à elle est fermée à celui-ci. "
Pécossor écouta les conseils de son suzerain et alla dormir seul
sur une haute colline dénudée d'où il pouvait contempler les étoiles
d'Elbereth et être irradié par elles. Malgré sa lassitude et son
tourment, il dormit d'un sommeil paisible. Varda lui montra en
songe sa femme et son fils vivant dans les caveaux d'Angband et
lui indiqua le chemin pour parvenir jusqu'à eux sans pour autant
rien dissimuler des périls et des nombreux pièges qu'il aurait
à affronter. A son réveil, Pécossor, s'il n'avait rien perdu de
son souci pour les siens, était du moins serein car il avait arrêté
sa décision. Il partirait pour délivrer Béniriel et Aerandir ou
il trouverait la mort.
Maedhros approuva ce choix et l'encouragea une dernière fois.
" Je n'en attendais pas moins de ta part, cœur fidèle. Si je ne
peux faire plus pour t'aider dans ta périlleuse quête, je te donnerais
toutefois ces deux présents. Voici une épée et une cotte de maille
forgées en leur temps par mon père lui même qui fut le plus habile
de tous les forgerons. Plus jamais il n'en sera fait de tels avant
la fin d'Arda. Puissent ces cadeaux t'aider à mener à bien la
tâche que tu t'es fixée ".
Pécossor remercia chaleureusement son suzerain puis ils s'étreignirent
longuement sans mot dire et, enfin, il partit sans se retourner
vers son destin. Comment réussit-il à s'introduire dans les donjons
d'Angband à y tuer les gardes qui surveillaient les siens ? Nul
ne le sait car les oiseaux de Manwë qui surveillent en permanence
la forteresse noire ne peuvent voir à l'intérieur des souterrains,
mais ce fut là, à n'en pas douter, un des plus grands exploits
jamais réalisés en Arda.
Lorsque Béniriel, Aerandir et Pécossor se retrouvèrent libre à
la lumière du soleil levant, leur joie fut merveilleuse et ce
moment compta certainement parmi les minutes heureuses de la Terre
du Milieu. Un joyau écrit pour l'éternité et que tous les maléfices
de Morgoth ne pourront jamais ternir. Mais Pécossor savait que
leur répit n'aurait qu'une courte durée car bientôt leur fuite
serait découverte et la traque commencerait. En temps ordinaire
ce grand chasseur n'aurait eu aucune difficulté à distancer les
orcs les plus rapides lancés à sa poursuite. Mais il était fatigué
par des jours et des jours de combats et par les terribles duels
qu'il avait du mener dans les caveaux d'Angband. Surtout il était
retardé dans sa fuite par Béniriel et le petit Aerandir encore
tout affaiblis par les privations et les mauvais traitements subits
en captivité.
Heureusement Pécossor, en pisteur avisé, avait prévu cette éventualité
et préparé un plan pour sauver ceux qui lui étaient chers. Il
les mena rapidement vers une rivière où il avait habilement dissimulé
une barque elfique sous un saule pleureur et leur dit. " Montez
dans cette barque et laissez vous conduire sans fatigue par le
courrant de cette rivière. Le pouvoir d'Ulmo s'y fait encore sentir
et les êtres malfaisants de Morgoth n'oseront pas s'y aventurer.
Quant à moi, je mènerais les orcs sur une fausse piste avant de
vous rejoindre plus tard ". Et si leur retrouvaille avait été
un moment de bonheur, leur séparation fut un instant bien cruel
car, en dépit des paroles rassurantes de Pécossor, chacun sentait
bien en son cœur qu'ils ne devaient plus se revoir avant d'être
passés par les cavernes de Mandos.
Là encore l'habile chasseur qu'était Pécossor eu put perdre les
limiers lancés à sa poursuite mais loin de chercher à les égarer
il s'attachait au contraire à laisser une piste facile à suivre.
Pour mieux tromper ses poursuivants, dans sa prévoyance, il avait
pensé à se munir d'une chaussure de femme et d'un soulier d'enfant
et par moment il laissait à dessein des traces. Ainsi il donna
longtemps le change à ses poursuivants mais se privait de toutes
chances de leur échapper. Lorsqu'il fut certain que Beniriel et
Aerandir étaient hors de danger et sentant que la traque se faisait
plus pressante, Pecossor résolut de choisir l'endroit de son dernier
combat. Eludant encore quelques instants les orcs il trouva une
clairière bordée par une petite falaise. Il s'accota alors à la
roche et attendit ses poursuivants.
Lorsque ceux-ci le trouvèrent ils comprirent qu'ils avaient été
joués et poussèrent des cris hideux puis se ruèrent sur lui. Mais
Pécossor eut tôt fait d'étendre un monceau de cadavres à ses pieds
et nul n'osait plus l'attaquer. Les orcs changeant de tactique
tentèrent de le percer de leurs flèches mais la cotte de mailles
de Fëanor était à l'épreuve de leurs traits. Ainsi les orcs irrésolus
restaient-ils à bonne distance de lui sans lâcher leur proie mais
sans savoir que faire.
Lorsque Morgoth appris que Pécossor avait réussi à pénétrer jusqu'au
cœur d'Angband et à y faire évader ses proches sa haine et sa
colère s'enflèrent démesurément et dans sa hâte de voir son ennemi
abattu, il dépêcha un Balrog pour le faire prisonnier. Il escomptait
par de lentes tortures se venger de cet affront et de tout le
mal que Pécossor avait fait par le passé à ses serviteurs.
Aiguillonné par la colère de Melkor le Balrog arriva sur les lieux
du combat comme un vent d'orage environné de flammes et de fumées.
Pécossor fut ainsi confronté à nouveau à la terreur qui avait
hanté ses cauchemars quatre siècles auparavant. Mais la certitude
d'avoir sauvé ses bien-aimés et le renoncement déjà accepté de
sa vie l'avait placé au-delà de toute peur. Il railla donc son
adversaire demandant si Morgoth n'avait pas d'autres créatures
plus effrayantes à lui opposer car il ne saurait avoir peur d'un
simple épouvantail. Déconcerté le Balrog hésita quelques instants.
S'il avait été plus avisé il aurait attendu que Pecossor s'affaiblisse
privé d'eau et de nourriture. Mais si grande était la colère de
son Maître qu'il ne put différer plus longtemps et il se jeta
sur le Noldor.
Leur duel dura la journée entière. L'épée de Fëanor ne pesait
pas plus lourd qu'une plume dans la main de Pécossor et semblait
dotée d'une vie propre. Malgré les langues de feu qui parfois
l'entouraient et le venin délétère que le démon lui soufflait
à la figure, l'Eldar rendait coup pour coup. Au fur et à mesure
que le temps s'écoulait le Balrog se prenait à douter, ses flammes
se faisaient moins mordantes, et l'impensable finit par se produire.
A l'instant précis où la première étoile s'allumait au firmament,
Pécossor plongea son épée dans la poitrine de son adversaire.
Si violent fut le soubresaut du monstre lorsqu'il se sentit touché
à mort que la lame se brisa et cette merveille fut perdue. Pourtant
si dans sa sombre caverne chez Mandos Fëanor apprit jamais le
sort de cette épée qu'il avait lui même forgée, il dut se réjouir
de savoir que l'œuvre de ses mains avait permi un tel exploit.
Pécossor posa son pied sur le cou de son ennemi vaincu, il regarda
l'étoile qui brillait aux cieux et, dans un dernier défi il cria
vers les orcs qui contemplaient la scène pétrifiés et incrédules
"Dans cette étoile d'Elbereth réside une beauté que ni vous ni
votre Maître le Bauglir ne pourront jamais ternir". Réalisant
enfin ce qui s'était passé, les orcs s'enfuirent terrifiés. Alors,
lorsque la place fut enfin débarrassée de toute créature mauvaise,
Pécossor; tout doucement, comme s'il se couchait pour un doux
sommeil, s'étendit sur le sol et son esprit partit comparaître
devant Mandos.
La terreur qu'inspira aux orcs et à toutes les créatures de Morgoth
cette première chute d'un Balrog fut telle que jamais aucun d'entre
eux n'osa désormais s'approcher de cette clairière. De sorte,
que durant cet age du monde, tout esclave en fuite ou tout éclaireur
en mission périlleuse en territoire ennemi fut certain de trouver
là un refuge sur où se reposer et reprendre des forces. Ainsi
même après sa mort Pécossor contribua-t-il à sauver bien des vies
et à contrecarrer les agissements du Roi Noir.
Béniriel et Aerandir, quant à eux, grâce à la protection d'Ulmo
échappèrent effectivement à la poursuite des créatures malfaisantes
lancées à leur poursuite. Béniriel fut avertie par un aigle de
Manwë du sort de son bien aimé. Elle ne voulut pas retourner en
Himring car elle y avait trop de chers souvenirs et se laissa
porter avec son fils au fil de l'eau. Elle arriva ainsi à l'embouchure
du Sirion où, enfin, elle se fixa. Longtemps après, Aerandir et
elle qui avaient déjà connu le deuil et l'exil furent parmi ceux
qui accueillirent avec le plus de compassion les rescapés de Gondolin.
Et Aerandir se souvenant de son passé se trouva particulièrement
ému par le sort du jeune Eärendil. C'est ainsi que malgré leur
différence d'âge une grande amitié naquit entre eux. Aussi lorsque,
bien des années plus tard, Eärendil chercha des compagnons d'une
fidélité à toute épreuve pour l'accompagner dans son voyage apparemment
sans espoir, il n'en trouva que trois et Aerandir en faisait partie.
Lorsque, contre toute espérance, Vingilot, leur navire, atteignit
Valinor, Aerandir reçut donc lui aussi la bénédiction des Valars.
Il repartit alors poussé par un vent favorable vers la Terre du
Milieu où, avec la permission d'Ulmo, il accosta sans encombres.
La nouvelle du pardon des Valars et du salut à venir arriva donc
portée par le fils de Pécossor l'impavide.
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