Cet article est tiré du magazine Heimdal, la revue de la normandie, n°30 du printemps 1980.

Le 2 septembre 1973 mourait J.R.R. Tolkien; celui que l’on avait surnommé le “Seigneur des légendes” avait publié “Bilbo le Hobbit” et le “Seigneur des Anneaux”, cycle épique en trois volumes. Sa renommée en Angleterre et aux Etats-Unis est immense. Son œuvre compte des dizaines de millions de lecteurs dans tout le monde anglo-saxon mais elle reste encore très mal connue en France. Le film “Le Seigneur des Anneaux”, apparu sur nos écrans cet hiver, devrait aider à la découverte de cette œuvre.

Le lecteur non familier de l’œuvre de Tolkien qui feuillette ces quelques pages sera peut-être surpris de l’importance que nous accordons à un dessin animé… En fait, ces photos tirées du film sont une excellente introduction à une œuvre que tout lecteur de Heimdal se doit de connaître.

Il était une fois un Anglais bien tranquille du nom de John Ronald Reuel Tolkien. Né en 1892 à Bloemfontein en Afrique du Sud, de lointaine origine allemande, il passe son enfance dans le village de Sarehole, près de Birmingham. La guerre de 1914 éclate et il sert dans les Lancashire Fusiliers. De retour de la Grande Guerre, il va consacrer sa vie a l’étude et à l’enseignement. II est diplômé de l’Université d’Oxford en 1919, Docteur Honoris Causa des Universités de Liège et d’Exeter. II travaille au célèbre dictionnaire d’Oxford et devient maître-assistant à Leeds. II obtient enfin une chaire d’anglo-saxon ancien a Oxford; il la conservera jusqu’en 1945. De 1945 à 1959 il sera titulaire d’une chaire de langue et de littérature anglaise, jusqu’à sa retraite.

J.R.R. Tolkien est passionné par la mythologie et les langues germaniques, nordiques, celtiques. Philologue renommé il s’intéresse plus particulièrement pour le mythe anglo-saxon. C’est ainsi qu’il publie un ouvrage sur l’épopée de Beowulf. Il rédigera aussi des études sur Geoffroy Chaucer et le cycle des Romans de la Table Ronde ainsi que des contes de fées.

II est alors devenu totalement familier des mythologies de l’Europe du Nord et, pour se détendre, il invente la langue des elfes, l’elfique. On raconte que vers 1934, en corrigeant des copies, il griffonne un mot nouveau : ” Hobbit”. Ce nom amusant, il l’associe à un petit personnage de fantaisie. II donne alors vie, dans son imagination, à un type de personnage moitié moins grand que les hommes, trapu, aux pieds velus et silencieux. Ce “hobbit” vit dans des terriers extrêmement confortables. Le hobbit possède un merveilleux jardin, des pantoufles, une pipe et une cheminée où brûle un bon feu. Le hobbit symbolise le Britannique acquis à la vie simple et confortable. Tolkien, très britannique, fumant la pipe et recevant ses amis le soir au coin du feu, se reconnaît un peu dans ces hobbits qu’il décrit avec beaucoup de tendresse.

Cette peinture, conçue pour le film “Le Seigneur des Anneaux”, montre le magicien Gandalf apparaissent majestueusement devant Frodon et Sam (Artistes Associées).

Le film “Le Seigneur des Anneaux” est une adaptation condensée mais assez fidèle de l’oeuvre de Tolkien. Sur ces deux photos tirées du film, nous voyons les deux hobbits qui se sont chargés de l’anneau au cours de leur vie. Ces deux vues sont prises lors du grand conseil dans la maison d’Elrond à Rivendell (Fondcombe). Bilbon (photo n°1) est le héros de la première aventure décrite par Tolkien et  traduite en français sous le titre “Bilbo le Hobbit”. C’est au cours de cette aventure qu’il prit à Gollum le fameux anneau qui attira la convoitise de Sauron. Sur la photo suivante (2), nous voyons son neveu Frodon qui sera chargé de la terrible mission (photos Artistes Associés).

Le lecteur non familier de l’œuvre de Tolkien qui feuillette ces quelques pages sera peut-être surpris de l’importance que nous accordons à un dessin animé… En fait, ces photos tirées du film sont une excellente introduction à une œuvre que tout lecteur de Heimdal se doit de connaître.

Il était une fois un Anglais bien tranquille du nom de John Ronald Reuel Tolkien. Né en 1892 à Bloemfontein en Afrique du Sud, de lointaine origine allemande, il passe son enfance dans le village de Sarehole, près de Birmingham. La guerre de 1914 éclate et il sert dans les Lancashire Fusiliers. De retour de la Grande Guerre, il va consacrer sa vie a l’étude et à l’enseignement. II est diplômé de l’Université d’Oxford en 1919, Docteur Honoris Causa des Universités de Liège et d’Exeter. II travaille au célèbre dictionnaire d’Oxford et devient maître-assistant à Leeds. II obtient enfin une chaire d’anglo-saxon ancien a Oxford; il la conservera jusqu’en 1945. De 1945 à 1959 il sera titulaire d’une chaire de langue et de littérature anglaise, jusqu’à sa retraite.

J.R.R. Tolkien est passionné par la mythologie et les langues germaniques, nordiques, celtiques. Philologue renommé il s’intéresse plus particulièrement pour le mythe anglo-saxon. C’est ainsi qu’il publie un ouvrage sur l’épopée de Beowulf. Il rédigera aussi des études sur Geoffroy Chaucer et le cycle des Romans de la Table Ronde ainsi que des contes de fées.

II est alors devenu totalement familier des mythologies de l’Europe du Nord et, pour se détendre, il invente la langue des elfes, l’elfique. On raconte que vers 1934, en corrigeant des copies, il griffonne un mot nouveau : ” Hobbit”. Ce nom amusant, il l’associe à un petit personnage de fantaisie. II donne alors vie, dans son imagination, à un type de personnage moitié moins grand que les hommes, trapu, aux pieds velus et silencieux. Ce “hobbit” vit dans des terriers extrêmement confortables. Le hobbit possède un merveilleux jardin, des pantoufles, une pipe et une cheminée où brûle un bon feu. Le hobbit symbolise le Britannique acquis à la vie simple et confortable. Tolkien, très britannique, fumant la pipe et recevant ses amis le soir au coin du feu, se reconnaît un peu dans ces hobbits qu’il décrit avec beaucoup de tendresse.

Comme nous venons de le voir, il retrouvait souvent de bons amis le soir au coin du feu. Ce spécialiste de l’ancien anglo-saxon et de nos vieilles mythologies ne poussait pas les discussions sur la pêche au saumon ou sur le dernier modèle de voiture, il passait son temps à recréer et à revivre le mythe. Soir après soir, son imagination menait ses interlocuteurs sur les merveilleux chemins de pays inconnus, d’histoires fantastiques et mythiques. Et c’est là où nous touchons au génie de Tolkien. Alors que l’on considère habituellement un récit mythologique comme un fait figé, sans aucun rapport avec l’époque moderne, comme un document littéraire et ethnographique donnant lieu, au mieux, à de savantes études de spécialistes, Tolkien a le génie de sentir que le mythe reste vivant et peut faire partie de notre univers contemporain.

Au siècle dernier les folkloristes enregistrèrent une littérature orale qui plongeait ses racines dans nos plus vieilles traditions. De nombreux érudits suivirent les traces de Charles Perrault ou des frères Grimm. Mais la littérature orale était moribonde et les histoires de fées ou d’elfes ne survécurent alors qu’entre les pages d’un livre. Nos ancêtres vivaient le mythe chaque soir au cours des veillées. Nous avons rompu la tradition et sommes devenus muets et trop respectueux devant les pages imprimées, devant l’héritage de nos ancêtres. Tolkien a retrouvé cet esprit des veillées et c’est là où tout a commencé.

Le mythe de Beowulf, propre aux Anglo-Saxons, est très beau mais Tolkien en avait vite fait le tour. Il eut l’idée de broder à partir des structures habituelles des mythologies de l’Europe du Nord. Il allait alors montrer que les mythes pouvaient s’animer, qu’à partir de structures éternelles on pouvait créer de nouveaux cycles. Il y avait le cycle des Nibelungen, le cycle des Romans de la Table Ronde, Tolkien allait créer le cycle du “Seigneur des Anneaux”.

Tout allait commencer assez simplement. Tolkien invente une histoire pour ses amis et tout naturellement c’est un hobbit qui en est le héros. Bilbo (ou Bilbon suivant certaines traductions françaises) va suivre des nains pour prendre un trésor à un dragon. Le rapport avec le mythe traditionnel est ici transparent; nous retrouvons par exemple Sigurd/Sigfrid qui tue Fafnir, le dragon gardien de l’or dans le cycle des Nibelungen. Tolkien va rédiger cette première histoire et en faire un conte pour enfant – “The Hobbit” – qu’il confie en 1936 à un petit éditeur anglais. L’œuvre connaît alors un succès rapide et inattendu. J.R.R. Tolkien va pouvoir récidiver et publier le grand cycle auquel il rêvait.

Cette œuvre sera très construite ; à partir des mythes qu’il connaissait, il va élaborer l’Histoire d’un pays imaginaire – la ” Terre du Milieu ” – recréer une mythologie cohérente. A partir de ses connaissances linguistiques, il va même inventer une langue, I’elfique. Toute sa vie, il précisera les détails de la mythologie de la ” Terre du Milieu “. Toutes les notes qu’il rédigera sur ce ” corpus mythologique ” seront publiées en une œuvre posthume (éditée par les soins de son fils) : ” Le Silmarillion ” Ce sont ces notes qui lui serviront à donner une cohérence totale au récit complexe du “Seigneur des Anneaux”. Tolkien va travailler quatorze ans à son œuvre maîtresse, elle sera publiée en 1954 et 1955. Ce n’est qu’en 1972 qu’elle sera traduite en français et publiée chez Christian Bourgois.

Le monde de Tolkien

Comme nous venons de le voir, Tolkien a bâti en plein XXe siècle un monde mythique. Il a repris les structures traditionnelles qui lient les êtres entre eux dans les mythologies et les contes. Il y a des sortes de divinités que nous découvrons dans le début du Silmarillion. Il y a des hommes qui sont mortels. Mais il y a aussi des êtres élémentaires qui sont immortels ou capables de vivre très vieux. Nous avons ainsi les elfes, êtres immortels apparus peu après les déités et vivant le plus souvent au milieu de la forêt. La ” Terre du Milieu ” est aussi peuplée de nains qui peuvent vivre très vieux et habitent au sein des montagnes; ils sont mineurs et orfèvres. Il y a aussi les gobelins, qui sont appelés ” orques ” dans le ” Seigneur des Anneaux”; ce sont des êtres malfaisants, sortes de grands nains hideux. Et nous trouvons quelques magiciens qui ne sont pas immortels mais peuvent vivre plusieurs siècles. Et il existe bien d’autres catégories d’êtres; c’est ainsi que nous avons les serviteurs de Sauron qui sont des sortes de spectres. Au fond des montagnes habitent aussi des êtres très anciens et affreux comme le Balrog. Enfin existent les Ents qui sont de très vieux arbres animés de vie et qui peuvent se déplacer, symboles d’un temps mythique où la Nature se trouvait plus proche de l’Homme.

Nous voilà au début du film, et des trois gros volumes du “Seigneur des Anneaux”, nous sommes au pays des Hobbits, à Cul de Sac chez Bilbon. Il fête joyeusement son anniversaire avec tous les habitants des alentours. C’est au cours de ce festin qu’il disparaît pour quitter la Comté pour toujours et aller terminer sa vie dans la maison d’Elrond (Artistes Associées).

Les années ont passé, Frodon est devenu l’héritier de son oncle, Bilbon. Un soir arrive le magicien Gandalf, il expose à Frodon quelques-unes des terribles propriétés de l’Anneau que possédait Bilbon. Voici ce que la prophétie dit de lui : “Un Anneau pour les gouverner tous, Un Anneau pour les trouver, Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier / Au pays de Mordor où s’étendent les Ombres”. Cet Anneau donne la puissance à qui s’en sert et Sauron le Mauvais voudrait s’en emparer pour asservir la Terre du Milieu. Il faut le détruire pour qu’il ne puisse le prendre mais il est indestructible dans les flammes; il n’est qu’un endroit où il peut disparaître à jamais, c’est là où Frodon doit le jeter… (Artistes Associés).

Nous retrouvons des êtres familiers dans l’œuvre de Tolkien comme les magiciens, les elfes, les nains, les gobelins. Mais il en est un qui est sorti de son imagination et qui est propre à son œuvre, le Hobbit. Voici ce qu’en dit Jean-Louis Curtis dans la préface de l’édition française du “Seigneur des Anneaux”: “Mais voyons, ce mot de “Hobbit ” éveille certaines harmoniques… Il commence comme hobglotin, et il finit comme rabbit, lapin. Et justement Monsieur Tolkien nous dit que les demeures des Hobbits sont des trous dans la terre, des terriers très vastes, très ramifiés, confortables et fort bien meublés… Non, il nous fait abandonner cette piste, malgré le lapin en gilet qui consulte sa montre et court à un rendez-vous avec la Duchesse, au début d’Alice. Les Hobbits sont des êtres qui nous ressemblent, qui nous sont apparentés… Cet exemple illustre la manière de Monsieur Tolkien, et l’extrême ingéniosité avec laquelle il brasse et mêle les ingrédients qui composent sa marmite de sorcier”. C’est ce personnage du Hobbit qui fait l’originalité du mythe créé par Tolkien, par rapport aux autres mythes traditionnels.

Nous avons ainsi divers types de personnages dans cette œuvre. Mais nous découvrons un pays, la ” Terre du Milieu “, qui a sa géographie propre. Nous en donnons la carte complète aux pages 16 et 17. Dans les traductions françaises ne sont donnés que des extraits qui correspondent aux secteurs 1 et 2 de la carte générale.

A l’Ouest de la Terre du Milieu se trouve l’Eriador. C’est au cœur de ce pays verdoyant que se trouve La Comté, le pays des Hobbits. A l’Est de l’Eriador se dresse une chaîne de montagnes difficilement franchissable, les Montagnes brumeuses. Le grand fleuve Anduin coule au pied de ces montagnes, du côté oriental A l’Est du fleuve se trouve le Rhovanion occupé en grande partie par la Forêt Noire (“Mirkwood “). Au Sud des montagnes s’étendent les grandes plaines de Rohan habitées par un peuple de cavaliers Et enfin, au Sud, nous voyons, face à face, le royaume de Gondor habité par des hommes et le pays de Mordor, terre de la nuit et du mal où règne Sauron, serviteurs et des troupes d’Orques Le pays de Harad, bien au Sud est habité par des Noirs et peuplé d’éléphants La Terre du Milieu est donc une sorte de microcosme. Le décor est planté. De fantastiques épopées vont s’y dérouler dans le Tiers Age.

Mais voyons maintenant la part de la tradition nordique que l’on peut retrouver dans l’œuvre de Tolkien.

Tolkien et les mythes nordiques

Voyons tout d’abord le fond de ce cycle. Dans l’Anneau du Nibelung, vision wagnérienne du grand cycle des Nibelungen, Alberich, petit gnome hideux, veille sur l’or du Rhin. Ce sont les filles du Rhin, les Nixes, qui vont arracher l’or qui y reposait. Dans le ” Seigneur des Anneaux”, Bilbon s’empare de l’anneau puissant et maléfique que gardait Gollum. Comme Alberich, Gollum est un personnage repoussant; le premier se tenait au fond d’une anfractuosité dans le Rhin, Gollum habite sur un lac au fond d’une caverne. Les analogies sont évidentes.

C’est l’anneau maléfique qui est au cœur de l’œuvre. En exergue au premier tome on lit :

Trois Anneaux pour les Rois Elfes sous le ciel,
Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre,
Neuf pour les Hommes Mortels destinés au trépas,
Un pour le Seigneur des Ténèbres sur son sombre trône
Dans le Pays de Mordor où s’étendent les Ombres.
Un anneau pour les gouverner tous,
Un Anneau pour les trouver,
Un anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier
Au Pays de Mordor où s’étendent les Ombres.

 

Nous retrouvons ici, dans cette énumération des divers anneaux qui ont été forgés, les principaux chiffres sacrés: trois anneaux, sept anneaux, neuf anneaux et l’anneau unique de la puissance maléfique.

Chez les anciens peuples nordiques, le chiffre neuf avait une grande importance. C’est ainsi que la principale fête qui était célébrée sur le grand lieu de culte à Upsala (en Suède) se déroulait tous les neuf ans. Odin lui-même restera pendu neuf nuits à l’arbre battu des vents. L’Anneau Draupnir se multiplie tous les neuf jours, de lui “ruissellent huit anneaux”. Au Ragnarök, Thor reculera de neuf pas devant le géant. Il y a neuf anneaux, neuf mondes et neuf chants suprèmes. Gerd donne ses rendez-vous à Frey dans neuf nuits… On pourrait trouver encore d’autres exemples qui attestent de la valeur sacrée du chiffre neuf chez les peuples nordiques. Dans l’œuvre de Tolkien, il y a neuf Anneaux pour les Hommes Mortels mais, surtout, la Communauté de l’Anneau est composée des quatres Hobbits (Frodon, Sam, Merry et Pippin), de Gandalf, d’Aragorn, de Boromir, de Legolas et de Gimli; le compte y est, ils sont neuf !

Voyons maintenant si les êtres élémentaires décrits chez Tolkien se rattachent plus à la tradition nordique, à la tradition celtique, ou sont des créations nouvelles.

Les Nains sont des personnages familiers des mythes et contes nordiques. Dans la Prédiction de la Voyante (la Voluspa), ils sont mentionnés :

“Il y avait là Modsognir devenu le plus grand de tous les nains et Durinn, le second; des êtres à forme humaine ils firent en grand nombre, les nains dans la terre comme Durinn le prescrivit. Nyi et Nidi, Nordri et Sudri, Austri et Vestri, Althjof, Dvalinn, Nar et Nainn, Niping, Dainn, Bivurr, Bavurr, Bomburr, Nori, Ann et Onarr, Ai, Mjodvitnir. Vigg et Gandalf, Vindalf, Thrainn, Thekk et Thorinn, Thror, Vitr, Litr, Nyr et Nyrad; voici les nains – Reginn et Radsvinn – justement dénombrés. Fili, Kili, Fundinn, Nali, Heptifili, Hannarr, Sviurr, Frar, Hornbori, Fraegr et Loni, Aurvangr, Jari, Eikinskjaldi (…). S’y trouvaient Draupnir et Dolgthrasir, Har, Haugspori, Hlevang, Gloinn, Dori, Ori, Duf, Andvari, Skirfir, Virfir, Skafid, Ai”.

(traduction de Régis Boyer, dans ” Les religions de l’Europe du Nord “, Fayard-Denoël).

L’Univers du Seigneur des Anneaux

Dans le monde matérialiste où nous vivons, où le bitume recouvre les anciens chemins, où les poteaux télégraphiques rivalisent avec les pommiers en fleurs, on ne croit plus que le merveilleux, qu’une Nature dans se force première puisse être encore une réalité contemporaine. Quant aux sagas islandaises ou aux cycles nordiques, ils paraissent des récits antédiluviens qui n’ont plus de rapport avec notre temps. Asseyons-nous dans une salle de cinéma où passe le film tiré de l’œuvre de J.J.R. Tolkien ou bien ouvrons ” Bilbo le Hobbit ” ou le ” Seigneur des Anneaux “, nous ne sommes pas dans un autre temps mais dans un autre pays. On a l’impression d’avoir débarqué avec un bateau dans une terre inconnue toute imprégnée de merveilleux et de tradition Nous sommes replongés, par l’évocation de Tolkien, dans le Tiers Age de la Terre du Milieu. Comme nous l’avons vu cette “Terre du Milieu” a sa géographie propre et, d’après l’échelle qui nous est donnée (voir carte au milieu de ce numéro), ce pays est à peu près aussi grand que la France actuelle (sur une envergure de I 000 kilomètres environ) Le ” Seigneur des Anneaux ” se déroule près d’un demi-siècle après “Bilbo le Hobbit” et s’étale sur un peu moins d’un an; ce qui accroît son intensité dramatique On dit souvent que les Anglais sont des amoureux de la Nature et des maîtres du merveilleux. Ce sont ces deux qualités qui ont probablement assuré le succès de l’œuvre de Tolkien. C’est tout d’abord l’intensité dramatique permanente, le fait qu’il se ” passe continuellement quelque chose” qui fait que le lecteur veut tourner la page pour connaître la nouvelle aventure merveilleuse que ses héros vont connaître. Mais aussi, ce qui nous attache, c’est la beauté des paysages décrits, on ressent une nature vivante et encore peu altérée; le film a bien rendu ce côté de l’œuvre en présentant de très beaux paysages. Et nous commençons ce périple, au début du ” Seigneur des Anneaux”, par le paisible pays des Hobbits qui est une idéalisation de la campagne anglaise telle qu’on la concevait dans les contes pour enfants. Mais très vite, avec la présence de l’Anneau, la tension va monter, une menace, une angoisse planante va étreindre le pays. Elle sera concrétisée par la présence des cavaliers noirs qui peuvent surgir au détour d’un chemin au moment où on s’y attend le moins. Certains ont dit que le film aurait dû être confié à l’équipe Walt Disney plutôt qu’à celle de Ralph Bakshi; nous pensons le contraire. L’expression donnée au film par cette dernière équipe rend bien le climat oppressant des événements. Les scènes du film sont même bien souvent plus ” dures ” que la suggestion qui peut en être faite à la lecture. Mais l’oeuvre de Tolkien ce n’est pas “Bambi” ou “Alice au Pays des Merveilles “. C’est une sorte de Saga où les héros sont confrontés à de multiples périls – comme les Vikings ou les chevaliers de la Table Ronde – pour accomplir leur mission. Cette ” Terre du Milieu “n’évoque-t-elle pas d’ailleurs, par son nom déjà, le “Midgard ” des anciens Nordiques. Dans le prochain numéro nous aborderons d’autres aspects de l’univers du ” Seigneur des Anneaux” (à suivre).

 

Georges Bernage.

 

<insérer furthark>

Gandalf donne à Frodon des détails sur cette mission. Nous les voyons (8) traverser un village hobbit les maisons sont enterrées, leurs fenêtres et leurs portes sont rondes.
Comme nous le voyons ici ce détail a été assez bien rendu dans le film. Mais Sam Sagace a été surpris alors qu’il écoutait les secrets que Gandalf exposait à Frodon (9); pour sa punition il devra accompagner Frodon dans sa mission
(Artistes Associés).

Nous retrouvons ici, dans cette énumération des divers anneaux qui ont été forgés, les principaux chiffres sacrés: trois anneaux, sept anneaux, neuf anneaux et l’anneau unique de la puissance maléfique.

Chez les anciens peuples nordiques, le chiffre neuf avait une grande importance. C’est ainsi que la principale fête qui était célébrée sur le grand lieu de culte à Upsala (en Suède) se déroulait tous les neuf ans. Odin lui-même restera pendu neuf nuits à l’arbre battu des vents. L’Anneau Draupnir se multiplie tous les neuf jours, de lui “ruissellent huit anneaux”. Au Ragnarök, Thor reculera de neuf pas devant le géant. Il y a neuf anneaux, neuf mondes et neuf chants suprèmes. Gerd donne ses rendez-vous à Frey dans neuf nuits… On pourrait trouver encore d’autres exemples qui attestent de la valeur sacrée du chiffre neuf chez les peuples nordiques. Dans l’œuvre de Tolkien, il y a neuf Anneaux pour les Hommes Mortels mais, surtout, la Communauté de l’Anneau est composée des quatres Hobbits (Frodon, Sam, Merry et Pippin), de Gandalf, d’Aragorn, de Boromir, de Legolas et de Gimli; le compte y est, ils sont neuf !

Voyons maintenant si les êtres élémentaires décrits chez Tolkien se rattachent plus à la tradition nordique, à la tradition celtique, ou sont des créations nouvelles.

Les Nains sont des personnages familiers des mythes et contes nordiques. Dans la Prédiction de la Voyante (la Voluspa), ils sont mentionnés :

“Il y avait là Modsognir devenu le plus grand de tous les nains et Durinn, le second; des êtres à forme humaine ils firent en grand nombre, les nains dans la terre comme Durinn le prescrivit. Nyi et Nidi, Nordri et Sudri, Austri et Vestri, Althjof, Dvalinn, Nar et Nainn, Niping, Dainn, Bivurr, Bavurr, Bomburr, Nori, Ann et Onarr, Ai, Mjodvitnir. Vigg et Gandalf, Vindalf, Thrainn, Thekk et Thorinn, Thror, Vitr, Litr, Nyr et Nyrad; voici les nains – Reginn et Radsvinn – justement dénombrés. Fili, Kili, Fundinn, Nali, Heptifili, Hannarr, Sviurr, Frar, Hornbori, Fraegr et Loni, Aurvangr, Jari, Eikinskjaldi (…). S’y trouvaient Draupnir et Dolgthrasir, Har, Haugspori, Hlevang, Gloinn, Dori, Ori, Duf, Andvari, Skirfir, Virfir, Skafid, Ai”.

(traduction de Régis Boyer, dans ” Les religions de l’Europe du Nord “, Fayard-Denoël).

Gandalf donne à Frodon des détails sur cette mission. Nous les voyons (8) traverser un village hobbit les maisons sont enterrées, leurs fenêtres et leurs portes sont rondes.
Comme nous le voyons ici ce détail a été assez bien rendu dans le film. Mais Sam Sagace a été surpris alors qu’il écoutait les secrets que Gandalf exposait à Frodon (9); pour sa punition il devra accompagner Frodon dans sa mission
(Artistes Associés).

Sur ces quatre photos nous voyons les hobbits qui vont participer à l’expédition. Il s’agit de Frodon (13), de Sam (I1). de Merry (10) et de Pippin (12); ces deux derniers participants sont des cousins de Frodon (Artistes Associés).

La plupart de ces noms ont une signification, ainsi Dvalinn = ” engourdi “, Ai = ” aïeul “, Vigg = ” cheval “, Hornbori = “transpercé d’une corne”, Frar = ” prompt “, Eikinskjaldi = ” à l’écu de chêne “, Fraegr = ” renommé “, etc…

Dans l’œuvre de Tolkien apparaissent souvent les noms des nains dont il parle, ainsi nous avons Thorin fils de Thrain, Bifur, Bofur, Bombur, Dori, Nori, Ori, Oin, Gloin, Dvalin, Balin, Kili, Fili et Thror. Et nous retrouvons tout simplement ces noms dans la liste donnée par la Voluspa, comparons: Thorinn, Thrainn, Bivurr, Bavurr, Bomburr, Dori, Nori, Ori, Gloinn, Dvalinn, Kili, Fili, Throrr. Ils y sont presque tous et il n’y a que de très légères différences dans la graphie des noms; On trouve aussi dans un autre texte Gimle dont le nom correspond à celui de Gimli, l’un des membres de la Communauté de l’Anneau. On aura aussi remarqué au passage que c’est dans cette liste que Tolkien a trouvé le nom de Gandalf. Nous avons ici l’exemple le plus net de l’utilisation par le grand écrivain britannique de la tradition nordique. Il a plongé directement aux sources nordiques pour décrire les nains.

Quant aux Elfes, êtres immortels vivant au sein des forêts, leur image donnée dans le ” Seigneur des Anneaux ” correspond bien à ce que la tradition nordique dit d’eux. Dans le ” Dit d’Alviss “, Thor et Alviss donnent les qualificatifs que chaque espèce d’êtres utilise pour décrire les éléments. Il y a les hommes, les nains, les géants, les Alfes et les dieux – notons au passage que cette répartition des différents êtres correspond à peu près à la vision tolkienne: hommes, nains, gobelins, elfes, déités. Ainsi, dans le texte de l’époque des Vikings, la terre est appelée “germinante” par les Alfes, le ciel c’est “beau toit”, la lune c’est ” compte-années “. Écoutons une des strophes :

” Soleil s’appelle chez les hommes, / Mais lumière du sud chez les dieux, / Les nains l’appellent jouet de Dvalinn, / Les géants, éclats éternel, / Les Alfes, belle roue, / Toute claire, les fils des Ases”

Traduction R. Boyer, cf. Supra.

Les Elfes (ou Alfes dans les textes vieux-nordiques) sont restés vivants jusqu’au siècle dernier dans la tradition populaire. C’est ainsi qu’un poème existant à la fois dans une version allemande et dans une version danoise (d’après une tradition populaire existant dans le Schleswig) nous parle du seigneur Oluf ou Ole mort d’avoir refusé de danser avec des elfes rencontrées dans la forêt.

Ainsi, dans la tradition nordique, nous trouvons deux principaux types d’êtres liés aux éléments: les elfes qui vivent dans la forêt et les nains qui vivent à l’intérieur des montagnes. Mais il y a aussi les géants que Tolkien ignore dans son œuvre. Mais les gobelins, que l’on appelle aussi “arques” chez Tolkien (d’après ” yrch ” en langue elfique), occupent un peu la place des géants brutaux et malfaisants de la tradition nordique.

Dans le “Seigneur des Anneaux”, nous faisons aussi la connaissance de trois magiciens, dont Saroumane et surtout Gandalf. Ce dernier peut nous rappeler la tradition celtique et l’enchanteur Merlin mais, au vu des rapports très étroits que nous avons trouvé jusqu’ici avec la mythologie nordique, nous chercherons dans cette direction. Gandalf est un vieux magicien à la barbe fournie tout de bleu ou de gris vêtu et coiffé d’un grand chapeau Il chevauche à l’occasion un merveilleux destrier blanc et peut mener éventuellement les armées au combat. L’image du dieu Odin nous vient alors à l’esprit. Comme Gandalf, Odin est un magicien rusé qui peut mener les guerriers au combat, il est porté par le cheval Sleipnir, vêtu d’une grande cape et coiffé d’un chapeau à larges bords. Gandalf et Odin s’appuient sur un grand bâton (Odin est aussi armé de la lance Gungnir) Une scène du film où l’on voit Gandalf sur son cheval blanc et l’épée à la main, en tête des cavaliers de Rohan, évoque avec puissance l’image du dieu Odin (voir aussi l’illustration de la page 5). Les corbeaux d’Odin, Hugin et Munin, sont souvent représentés sous la forme d’aigles; dans le “Seigneur des Anneaux”, Gandalf est l’ami de l’aigle Gwaihir, le seigneur des vents, il sera plusieurs fois aidé par lui.

En ce qui concerne les hommes décrits par Tolkien, il est un groupe qui rappelle de toute évidence ces premiers Anglo-Saxons qui colonisèrent l’Angleterre: les cavaliers de Rohan. Dans l’œuvre ce sont des cavaliers grands et blonds qui habitent les plaines herbeuses du Rohan sur les marches septentrionales du royaume de Gondor. Les noms de ces cavaliers que nous retrouvons au fil des volumes sont presque directement tirés des vieux noms saxons Nous avons ainsi: Eorl le Grand, Eorl le Jeune, Thengel et son fils Theoden, nous avons Eomund père de Eomer et Eowynn. Nous avons le maréchal Theodred et l’huissier Hamar. “- mund”, “-mar” ou “-mer”, ” – winn ” sont des finales courantes dans les noms germaniques anciens. D’autres noms sont encore plus significatifs, nous trouvons ainsi Erkenbrand de l’Ouestfolde, Grimhold, Elfhelm, Helm Poing de Marteau. L’épée d’Eomer se nomme Guthvine!… Dans le royaume de Gondor, les deux princes fils du Grand Intendant portent le nom de Boromir et de Faramir, la forme saxonne pourrait être Beornmer et Faramer… Au nord du pays de Rohan se trouve une forteresse dont Saroumane s’est emparé, elle porte le nom tout nordique d’Isengard.

Le peuple auquel appartient Aragorn porte des noms ” moins nordiques”, mais ne faut-il pas voir dans le royaume perdu d’Arnor une évocation des royaumes celtiques de l’Ouest de l’Angleterre, du Pays des Pictes.
Il n’est pas besoin d’aller plus avant pour voir que l’inspiration de J.R.R. Tolkien est très largement puisée dans la tradition nordique. Mais voyons quelle part peut prendre la tradition celtique dans ce grand cycle. N’oublions pas que les Iles Britanniques où vivait Tolkien sont marquées par la confrontation entre le monde germanique des Saxons et le monde celtique des Bretons. Le Roman du Roi Arthur est une illustration du combat des Celtes de Cornouailles face à l’avance des Saxons conquérants. Tintagel, Camelot, Glastonbury où est enterré le Roi Arthur en sont les actuels témoignages parvenus jusqu’à nous. Gandalf évoque pour nous à la fois Odin et Merlin l’Enchanteur. Et Aragorn rappelle assez singulièrement la figure du roi Arthur. D’Isildur est issu Elfstone d’Arathorn et de lui est issu Elessar d’Aragorn. C’est ce dernier qui remontera sur le trône de Gondor comme Arthur est remonté sur le trône de Bretagne. Et nous trouvons une clef assez significative qui montre que Tolkien qui a mélangé les images de Merlin et d’Odin en un mythe unique; il va, là encore, opérer une fusion entre tradition celtique et tradition germanique. Chez les Nordiques, Sigurd/Sigfrid va reforger Gram l’épée brisée en deux par Odin. Dans le Cycle des Romans de la Table Ronde, Arthur va prouver son essence royale en retirant d’un bloc de pierre l’épée Escalibur que personne n’avait pu extraire. Aragorn va être l’avatar de Sigurd et d’Arthur; en prenant possession du royaume de Gondor il dressera, reformée, l’épée brisée de son aïeul Isildur.

Après ce cheminement dans le cycle tolkinien nous voyons que son génie a consisté à opérer une fusion entre les mythes de l’Europe du Nord, les mythes germano-scandinaves et celtiques. Et, comme les conteurs oraux des siècles passés, il apporta une touche propre donnant une physionomie particulière à son œuvre. Un conte relevé par les frères Grimm s’appuie presque toujours sur les mythes fondamentaux de l’Europe du Nord (masquée, apparaît bien souvent la figure du dieu Odin) mais dans une expression poétique particulière. C’est ainsi que Tolkien a procédé, montrant qu’en plein XXe siècle la mythologie traditionnelle n’est pas un objet figé mais qu’elle reste présente auprès de nous et peut s’animer brusquement. Contrairement aux dogmes politiques ou scientifiques qui restent raidis dans des carcans, nos mythes traditionnels restent une structure fondamentale de l’âme de nos peuples qui s’anime et prend une expression poétique quand on les évoque. Autrefois il n’y avait que littérature et poésie mythique et traditionnelle. Les bardes, skaldes ou sages brodaient à l’infini sur un vieux fond primordial. A l’époque moderne, la littérature devient chez certains pure spéculation sans fondement.

<insérer furthark>

La plupart de ces noms ont une signification, ainsi Dvalinn = ” engourdi “, Ai = ” aïeul “, Vigg = ” cheval “, Hornbori = “transpercé d’une corne”, Frar = ” prompt “, Eikinskjaldi = ” à l’écu de chêne “, Fraegr = ” renommé “, etc…

Dans l’œuvre de Tolkien apparaissent souvent les noms des nains dont il parle, ainsi nous avons Thorin fils de Thrain, Bifur, Bofur, Bombur, Dori, Nori, Ori, Oin, Gloin, Dvalin, Balin, Kili, Fili et Thror. Et nous retrouvons tout simplement ces noms dans la liste donnée par la Voluspa, comparons: Thorinn, Thrainn, Bivurr, Bavurr, Bomburr, Dori, Nori, Ori, Gloinn, Dvalinn, Kili, Fili, Throrr. Ils y sont presque tous et il n’y a que de très légères différences dans la graphie des noms; On trouve aussi dans un autre texte Gimle dont le nom correspond à celui de Gimli, l’un des membres de la Communauté de l’Anneau. On aura aussi remarqué au passage que c’est dans cette liste que Tolkien a trouvé le nom de Gandalf. Nous avons ici l’exemple le plus net de l’utilisation par le grand écrivain britannique de la tradition nordique. Il a plongé directement aux sources nordiques pour décrire les nains.
Quant aux Elfes, êtres immortels vivant au sein des forêts, leur image donnée dans le ” Seigneur des Anneaux ” correspond bien à ce que la tradition nordique dit d’eux. Dans le ” Dit d’Alviss “, Thor et Alviss donnent les qualificatifs que chaque espèce d’êtres utilise pour décrire les éléments. Il y a les hommes, les nains, les géants, les Alfes et les dieux – notons au passage que cette répartition des différents êtres correspond à peu près à la vision tolkienne: hommes, nains, gobelins, elfes, déités. Ainsi, dans le texte de l’époque des Vikings, la terre est appelée “germinante” par les Alfes, le ciel c’est “beau toit”, la lune c’est ” compte-années “. Écoutons une des strophes :

” Soleil s’appelle chez les hommes, / Mais lumière du sud chez les dieux, / Les nains l’appellent jouet de Dvalinn, / Les géants, éclats éternel, / Les Alfes, belle roue, / Toute claire, les fils des Ases”

Traduction R. Boyer, cf. Supra.

Les Elfes (ou Alfes dans les textes vieux-nordiques) sont restés vivants jusqu’au siècle dernier dans la tradition populaire. C’est ainsi qu’un poème existant à la fois dans une version allemande et dans une version danoise (d’après une tradition populaire existant dans le Schleswig) nous parle du seigneur Oluf ou Ole mort d’avoir refusé de danser avec des elfes rencontrées dans la forêt.

Ainsi, dans la tradition nordique, nous trouvons deux principaux types d’êtres liés aux éléments: les elfes qui vivent dans la forêt et les nains qui vivent à l’intérieur des montagnes. Mais il y a aussi les géants que Tolkien ignore dans son œuvre. Mais les gobelins, que l’on appelle aussi “arques” chez Tolkien (d’après ” yrch ” en langue elfique), occupent un peu la place des géants brutaux et malfaisants de la tradition nordique.

Dans le “Seigneur des Anneaux”, nous faisons aussi la connaissance de trois magiciens, dont Saroumane et surtout Gandalf. Ce dernier peut nous rappeler la tradition celtique et l’enchanteur Merlin mais, au vu des rapports très étroits que nous avons trouvé jusqu’ici avec la mythologie nordique, nous chercherons dans cette direction. Gandalf est un vieux magicien à la barbe fournie tout de bleu ou de gris vêtu et coiffé d’un grand chapeau Il chevauche à l’occasion un merveilleux destrier blanc et peut mener éventuellement les armées au combat. L’image du dieu Odin nous vient alors à l’esprit. Comme Gandalf, Odin est un magicien rusé qui peut mener les guerriers au combat, il est porté par le cheval Sleipnir, vêtu d’une grande cape et coiffé d’un chapeau à larges bords. Gandalf et Odin s’appuient sur un grand bâton (Odin est aussi armé de la lance Gungnir) Une scène du film où l’on voit Gandalf sur son cheval blanc et l’épée à la main, en tête des cavaliers de Rohan, évoque avec puissance l’image du dieu Odin (voir aussi l’illustration de la page 5). Les corbeaux d’Odin, Hugin et Munin, sont souvent représentés sous la forme d’aigles; dans le “Seigneur des Anneaux”, Gandalf est l’ami de l’aigle Gwaihir, le seigneur des vents, il sera plusieurs fois aidé par lui.

En ce qui concerne les hommes décrits par Tolkien, il est un groupe qui rappelle de toute évidence ces premiers Anglo-Saxons qui colonisèrent l’Angleterre: les cavaliers de Rohan. Dans l’œuvre ce sont des cavaliers grands et blonds qui habitent les plaines herbeuses du Rohan sur les marches septentrionales du royaume de Gondor. Les noms de ces cavaliers que nous retrouvons au fil des volumes sont presque directement tirés des vieux noms saxons Nous avons ainsi: Eorl le Grand, Eorl le Jeune, Thengel et son fils Theoden, nous avons Eomund père de Eomer et Eowynn. Nous avons le maréchal Theodred et l’huissier Hamar. “- mund”, “-mar” ou “-mer”, ” – winn ” sont des finales courantes dans les noms germaniques anciens. D’autres noms sont encore plus significatifs, nous trouvons ainsi Erkenbrand de l’Ouestfolde, Grimhold, Elfhelm, Helm Poing de Marteau. L’épée d’Eomer se nomme Guthvine!… Dans le royaume de Gondor, les deux princes fils du Grand Intendant portent le nom de Boromir et de Faramir, la forme saxonne pourrait être Beornmer et Faramer… Au nord du pays de Rohan se trouve une forteresse dont Saroumane s’est emparé, elle porte le nom tout nordique d’Isengard.

Le peuple auquel appartient Aragorn porte des noms ” moins nordiques”, mais ne faut-il pas voir dans le royaume perdu d’Arnor une évocation des royaumes celtiques de l’Ouest de l’Angleterre, du Pays des Pictes.
Il n’est pas besoin d’aller plus avant pour voir que l’inspiration de J.R.R. Tolkien est très largement puisée dans la tradition nordique. Mais voyons quelle part peut prendre la tradition celtique dans ce grand cycle. N’oublions pas que les Iles Britanniques où vivait Tolkien sont marquées par la confrontation entre le monde germanique des Saxons et le monde celtique des Bretons. Le Roman du Roi Arthur est une illustration du combat des Celtes de Cornouailles face à l’avance des Saxons conquérants. Tintagel, Camelot, Glastonbury où est enterré le Roi Arthur en sont les actuels témoignages parvenus jusqu’à nous. Gandalf évoque pour nous à la fois Odin et Merlin l’Enchanteur. Et Aragorn rappelle assez singulièrement la figure du roi Arthur. D’Isildur est issu Elfstone d’Arathorn et de lui est issu Elessar d’Aragorn. C’est ce dernier qui remontera sur le trône de Gondor comme Arthur est remonté sur le trône de Bretagne. Et nous trouvons une clef assez significative qui montre que Tolkien qui a mélangé les images de Merlin et d’Odin en un mythe unique; il va, là encore, opérer une fusion entre tradition celtique et tradition germanique. Chez les Nordiques, Sigurd/Sigfrid va reforger Gram l’épée brisée en deux par Odin. Dans le Cycle des Romans de la Table Ronde, Arthur va prouver son essence royale en retirant d’un bloc de pierre l’épée Escalibur que personne n’avait pu extraire. Aragorn va être l’avatar de Sigurd et d’Arthur; en prenant possession du royaume de Gondor il dressera, reformée, l’épée brisée de son aïeul Isildur.

Après ce cheminement dans le cycle tolkinien nous voyons que son génie a consisté à opérer une fusion entre les mythes de l’Europe du Nord, les mythes germano-scandinaves et celtiques. Et, comme les conteurs oraux des siècles passés, il apporta une touche propre donnant une physionomie particulière à son œuvre. Un conte relevé par les frères Grimm s’appuie presque toujours sur les mythes fondamentaux de l’Europe du Nord (masquée, apparaît bien souvent la figure du dieu Odin) mais dans une expression poétique particulière. C’est ainsi que Tolkien a procédé, montrant qu’en plein XXe siècle la mythologie traditionnelle n’est pas un objet figé mais qu’elle reste présente auprès de nous et peut s’animer brusquement. Contrairement aux dogmes politiques ou scientifiques qui restent raidis dans des carcans, nos mythes traditionnels restent une structure fondamentale de l’âme de nos peuples qui s’anime et prend une expression poétique quand on les évoque. Autrefois il n’y avait que littérature et poésie mythique et traditionnelle. Les bardes, skaldes ou sages brodaient à l’infini sur un vieux fond primordial. A l’époque moderne, la littérature devient chez certains pure spéculation sans fondement.

<insérer furthark>

Et justement, Tolkien s’est aussi inspiré de la forme des littératures nordiques anciennes pour son oeuvre. C’est ainsi que les Nains écrivent en runes (voir l’inscription que nous avons reproduite à la page précédente, elle est tout au début de “Bilbo le hobbit”). Il est écrit à la page 5 de “Bilbo” (Éditions “J’ai Lu”) : ” Les lettres étaient des runes. Celles-ci sont d’anciennes lettres, originalement sculptées ou gravées dans le bois, la pierre ou le métal; elles étaient donc fines et anguleuses. A l’époque de ce livre, seuls les Nains en faisaient un usage régulier, surtout pour les inscriptions privées ou secrètes. En comparant les runes de la carte de Thror avec la transcription en lettres modernes, on pourra déchiffrer l’alphabet adapté en français moderne, ainsi que le titre tunique ci-dessus. I et U servent également pour J et V. Il n’y avait pas de rune pour Q (employer CV); ni pour Z. Sur la carte, les points cardinaux sont marqués en runes, l’Est étant en haut, selon l’usage des cartes des Nains, et on lit dans le sens des aiguilles d’une montre: E. S. O, N”.

Ainsi Tolkien a repris intégralement les runes anglo-saxonnes dans son premier ouvrage, c’est un lien direct avec la Tradition nordique et, si on a la curiosité de déchiffrer l’inscription que l’on trouve au début de ” Bilbo ” (ci-dessus), comme l’a suggéré Tolkien, on découvrira que la première ligne de runes signifie: “The Hobbit”, en vous laissant le plaisir de déchiffrer la suite… On trouvera aussi des runes sur la carte de Thror (pp. 30 et 31 dans l’édition de “J’ai Lu”).
Mais Tolkien a aussi repris d’autres aspects de la littérature nordique, c’est le cas par exemple pour les énigmes. Dans le ” Dit d’Alviss ” (Alvissmal), le dieu Thor met à l’épreuve le Nain Alviss (dont le nom signifie ” Tout-Puissant “). Voyons par exemple l’une des questions qu’Alviss pose à Thor :

“Qu’est-ce que cet homme / Qui prétend puissance avoir / Sur la fascinante femme ? / Quel vagabond / (Rares ceux qui te connaissent) / T’a conçu avec droits d’hoirie?” (trad. R. Boyer).

Il existe d’autres énigmes dans le “Vafthrudnismal ” ou dans la “Saga de Hervor et de Heldrek”, dans ce dernier texte, nous lisons par exemple: ” Je voudrais savoir / Ce que j’avais hier, / Sais-tu ce que c’était ? / Embarrasse l’esprit, / Retient les paroles. / Roi Heidrek, / Réfléchis à l’énigme.” Il s’agit d’un extrait des “Enigmes de Geistumblindi” dans la traduction de R. Boyer. Les énigmes étaient une forme littéraire très appréciée à l’époque des Vikings et nous retrouvons la même formule dans “Bilbo le Hobbit”. Après avoir échappé aux gobelins , Bilbo s’est glissé au cœur de la montagne et rencontre Gollum. Il lui demande de l’aider à sortir du dédale de tunnels s’il triomphe au jeu des énigmes; par contre, s’il échoue, il sera dévoré par Gollum. Et nous trouvons différentes questions qui rappellent les concours d’énigmes que pratiquaient les anciens Nordiques. Ainsi, Gollum pose cette énigme :

“Sans voix, il crie; / Sans ailes, il voltige; / Sans dents, il mord; / Sans bouche, il murmure ” (Si vous n’avez pas trouvé, reportez-vous à la page 97 pour la solution, dans l’éd. “J’ai Lu”),

ou bien cette autre :

“Cette chose toutes choses dévore; / Oiseaux, bêtes, arbres, fleurs; / Elle ronge le fer, mord l’acier; / Réduit les dures pierres en poudre; / Met à mort les rois, détruit les villes / Et rabat les hautes montagnes. “

Nous pourrions donner d’autres exemples des rapports de l’œuvre de Tolkien avec la Tradition nordique, mais ce n’est pas utile; nous voyons qu’ils sont manifestes et que ce professeur de vieil anglo-saxon, ” marâtre des runes, des mythologies et des anciennes littératures nordiques” s’est aventuré sur les chemins de l’aventure avec de solides bases et de bons bagages. Son talent et son génie a été non de paraphaser la tradition nordique mais de la transposer, de s’en servir comme base pour de nouveaux développements. Voyons maintenant ce qui fait l’originalité de cet univers nouveau créé par Tolkien.

L’Univers du Seigneur des Anneaux

Dans le monde matérialiste où nous vivons, où le bitume recouvre les anciens chemins, où les poteaux télégraphiques rivalisent avec les pommiers en fleurs, on ne croit plus que le merveilleux, qu’une Nature dans se force première puisse être encore une réalité contemporaine. Quant aux sagas islandaises ou aux cycles nordiques, ils paraissent des récits antédiluviens qui n’ont plus de rapport avec notre temps. Asseyons-nous dans une salle de cinéma où passe le film tiré de l’œuvre de J.J.R. Tolkien ou bien ouvrons ” Bilbo le Hobbit ” ou le ” Seigneur des Anneaux “, nous ne sommes pas dans un autre temps mais dans un autre pays. On a l’impression d’avoir débarqué avec un bateau dans une terre inconnue toute imprégnée de merveilleux et de tradition Nous sommes replongés, par l’évocation de Tolkien, dans le Tiers Age de la Terre du Milieu. Comme nous l’avons vu cette “Terre du Milieu” a sa géographie propre et, d’après l’échelle qui nous est donnée (voir carte au milieu de ce numéro), ce pays est à peu près aussi grand que la France actuelle (sur une envergure de I 000 kilomètres environ) Le ” Seigneur des Anneaux ” se déroule près d’un demi-siècle après “Bilbo le Hobbit” et s’étale sur un peu moins d’un an; ce qui accroît son intensité dramatique On dit souvent que les Anglais sont des amoureux de la Nature et des maîtres du merveilleux. Ce sont ces deux qualités qui ont probablement assuré le succès de l’œuvre de Tolkien. C’est tout d’abord l’intensité dramatique permanente, le fait qu’il se ” passe continuellement quelque chose” qui fait que le lecteur veut tourner la page pour connaître la nouvelle aventure merveilleuse que ses héros vont connaître. Mais aussi, ce qui nous attache, c’est la beauté des paysages décrits, on ressent une nature vivante et encore peu altérée; le film a bien rendu ce côté de l’œuvre en présentant de très beaux paysages. Et nous commençons ce périple, au début du ” Seigneur des Anneaux”, par le paisible pays des Hobbits qui est une idéalisation de la campagne anglaise telle qu’on la concevait dans les contes pour enfants. Mais très vite, avec la présence de l’Anneau, la tension va monter, une menace, une angoisse planante va étreindre le pays. Elle sera concrétisée par la présence des cavaliers noirs qui peuvent surgir au détour d’un chemin au moment où on s’y attend le moins. Certains ont dit que le film aurait dû être confié à l’équipe Walt Disney plutôt qu’à celle de Ralph Bakshi; nous pensons le contraire. L’expression donnée au film par cette dernière équipe rend bien le climat oppressant des événements. Les scènes du film sont même bien souvent plus ” dures ” que la suggestion qui peut en être faite à la lecture. Mais l’oeuvre de Tolkien ce n’est pas “Bambi” ou “Alice au Pays des Merveilles “. C’est une sorte de Saga où les héros sont confrontés à de multiples périls – comme les Vikings ou les chevaliers de la Table Ronde – pour accomplir leur mission. Cette ” Terre du Milieu “n’évoque-t-elle pas d’ailleurs, par son nom déjà, le “Midgard ” des anciens Nordiques. Dans le prochain numéro nous aborderons d’autres aspects de l’univers du ” Seigneur des Anneaux” (à suivre).

 

Georges Bernage.

 

<insérer furthark>

Nous retrouvons ici, dans cette énumération des divers anneaux qui ont été forgés, les principaux chiffres sacrés: trois anneaux, sept anneaux, neuf anneaux et l’anneau unique de la puissance maléfique.

Chez les anciens peuples nordiques, le chiffre neuf avait une grande importance. C’est ainsi que la principale fête qui était célébrée sur le grand lieu de culte à Upsala (en Suède) se déroulait tous les neuf ans. Odin lui-même restera pendu neuf nuits à l’arbre battu des vents. L’Anneau Draupnir se multiplie tous les neuf jours, de lui “ruissellent huit anneaux”. Au Ragnarök, Thor reculera de neuf pas devant le géant. Il y a neuf anneaux, neuf mondes et neuf chants suprèmes. Gerd donne ses rendez-vous à Frey dans neuf nuits… On pourrait trouver encore d’autres exemples qui attestent de la valeur sacrée du chiffre neuf chez les peuples nordiques. Dans l’œuvre de Tolkien, il y a neuf Anneaux pour les Hommes Mortels mais, surtout, la Communauté de l’Anneau est composée des quatres Hobbits (Frodon, Sam, Merry et Pippin), de Gandalf, d’Aragorn, de Boromir, de Legolas et de Gimli; le compte y est, ils sont neuf !

Voyons maintenant si les êtres élémentaires décrits chez Tolkien se rattachent plus à la tradition nordique, à la tradition celtique, ou sont des créations nouvelles.

Les Nains sont des personnages familiers des mythes et contes nordiques. Dans la Prédiction de la Voyante (la Voluspa), ils sont mentionnés: “Il y avait là Modsognir devenu le plus grand de tous les nains et Durinn, le second; des êtres à forme humaine ils firent en grand nombre, les nains dans la terre comme Durinn le prescrivit. Nyi et Nidi, Nordri et Sudri, Austri et Vestri, Althjof, Dvalinn, Nar et Nainn, Niping, Dainn, Bivurr, Bavurr, Bomburr, Nori, Ann et Onarr, Ai, Mjodvitnir. Vigg et Gandalf, Vindalf, Thrainn, Thekk et Thorinn, Thror, Vitr, Litr, Nyr et Nyrad; voici les nains – Reginn et Radsvinn – justement dénombrés. Fili, Kili, Fundinn, Nali, Heptifili, Hannarr, Sviurr, Frar, Hornbori, Fraegr et Loni, Aurvangr, Jari, Eikinskjaldi (…). S’y trouvaient Draupnir et Dolgthrasir, Har, Haugspori, Hlevang, Gloinn, Dori, Ori, Duf, Andvari, Skirfir, Virfir, Skafid, Ai”. (traduction de Régis Boyer, dans ” Les religions de l’Europe du Nord “, Fayard-Denoël). La plupart de ces noms ont une signification, ainsi Dvalinn = ” engourdi “, Ai = ” aïeul “, Vigg = ” cheval “, Hornbori = “transpercé d’une corne”, Frar = ” prompt “, Eikinskjaldi = ” à l’écu de chêne “, Fraegr = ” renommé “, etc…

Dans l’œuvre de Tolkien apparaissent souvent les noms des nains dont il parle, ainsi nous avons Thorin fils de Thrain, Bifur, Bofur, Bombur, Dori, Nori, Ori, Oin, Gloin, Dvalin, Balin, Kili, Fili et Thror. Et nous retrouvons tout simplement ces noms dans la liste donnée par la Voluspa, comparons: Thorinn, Thrainn, Bivurr, Bavurr, Bomburr, Dori, Nori, Ori, Gloinn, Dvalinn, Kili, Fili, Throrr. Ils y sont presque tous et il n’y a que de très légères différences dans la graphie des noms; On trouve aussi dans un autre texte Gimle dont le nom correspond à celui de Gimli, l’un des membres de la Communauté de l’Anneau. On aura aussi remarqué au passage que c’est dans cette liste que Tolkien a trouvé le nom de Gandalf. Nous avons ici l’exemple le plus net de l’utilisation par le grand écrivain britannique de la tradition nordique. Il a plongé directement aux sources nordiques pour décrire les nains.
Quant aux Elfes, êtres immortels vivant au sein des forêts, leur image donnée dans le ” Seigneur des Anneaux ” correspond bien à ce que la tradition nordique dit d’eux. Dans le ” Dit d’Alviss “, Thor et Alviss donnent les qualificatifs que chaque espèce d’êtres utilise pour décrire les éléments. Il y a les hommes, les nains, les géants, les Alfes et les dieux – notons au passage que cette répartition des différents êtres correspond à peu près à la vision tolkienne: hommes, nains, gobelins, elfes, déités. Ainsi, dans le texte de l’époque des Vikings, la terre est appelée “germinante” par les Alfes, le ciel c’est “beau toit”, la lune c’est ” compte-années “. Écoutons une des strophes :

” Soleil s’appelle chez les hommes, / Mais lumière du sud chez les dieux, / Les nains l’appellent jouet de Dvalinn, / Les géants, éclats éternel, / Les Alfes, belle roue, / Toute claire, les fils des Ases”

Traduction R. Boyer, cf. Supra.

Les Elfes (ou Alfes dans les textes vieux-nordiques) sont restés vivants jusqu’au siècle dernier dans la tradition populaire. C’est ainsi qu’un poème existant à la fois dans une version allemande et dans une version danoise (d’après une tradition populaire existant dans le Schleswig) nous parle du seigneur Oluf ou Ole mort d’avoir refusé de danser avec des elfes rencontrées dans la forêt.

Ainsi, dans la tradition nordique, nous trouvons deux principaux types d’êtres liés aux éléments: les elfes qui vivent dans la forêt et les nains qui vivent à l’intérieur des montagnes. Mais il y a aussi les géants que Tolkien ignore dans son œuvre. Mais les gobelins, que l’on appelle aussi “arques” chez Tolkien (d’après ” yrch ” en langue elfique), occupent un peu la place des géants brutaux et malfaisants de la tradition nordique.

Dans le “Seigneur des Anneaux”, nous faisons aussi la connaissance de trois magiciens, dont Saroumane et surtout Gandalf. Ce dernier peut nous rappeler la tradition celtique et l’enchanteur Merlin mais, au vu des rapports très étroits que nous avons trouvé jusqu’ici avec la mythologie nordique, nous chercherons dans cette direction. Gandalf est un vieux magicien à la barbe fournie tout de bleu ou de gris vêtu et coiffé d’un grand chapeau Il chevauche à l’occasion un merveilleux destrier blanc et peut mener éventuellement les armées au combat. L’image du dieu Odin nous vient alors à l’esprit. Comme Gandalf, Odin est un magicien rusé qui peut mener les guerriers au combat, il est porté par le cheval Sleipnir, vêtu d’une grande cape et coiffé d’un chapeau à larges bords. Gandalf et Odin s’appuient sur un grand bâton (Odin est aussi armé de la lance Gungnir) Une scène du film où l’on voit Gandalf sur son cheval blanc et l’épée à la main, en tête des cavaliers de Rohan, évoque avec puissance l’image du dieu Odin (voir aussi l’illustration de la page 5). Les corbeaux d’Odin, Hugin et Munin, sont souvent représentés sous la forme d’aigles; dans le “Seigneur des Anneaux”, Gandalf est l’ami de l’aigle Gwaihir, le seigneur des vents, il sera plusieurs fois aidé par lui.

En ce qui concerne les hommes décrits par Tolkien, il est un groupe qui rappelle de toute évidence ces premiers Anglo-Saxons qui colonisèrent l’Angleterre: les cavaliers de Rohan. Dans l’œuvre ce sont des cavaliers grands et blonds qui habitent les plaines herbeuses du Rohan sur les marches septentrionales du royaume de Gondor. Les noms de ces cavaliers que nous retrouvons au fil des volumes sont presque directement tirés des vieux noms saxons Nous avons ainsi: Eorl le Grand, Eorl le Jeune, Thengel et son fils Theoden, nous avons Eomund père de Eomer et Eowynn. Nous avons le maréchal Theodred et l’huissier Hamar. “- mund”, “-mar” ou “-mer”, ” – winn ” sont des finales courantes dans les noms germaniques anciens. D’autres noms sont encore plus significatifs, nous trouvons ainsi Erkenbrand de l’Ouestfolde, Grimhold, Elfhelm, Helm Poing de Marteau. L’épée d’Eomer se nomme Guthvine!… Dans le royaume de Gondor, les deux princes fils du Grand Intendant portent le nom de Boromir et de Faramir, la forme saxonne pourrait être Beornmer et Faramer… Au nord du pays de Rohan se trouve une forteresse dont Saroumane s’est emparé, elle porte le nom tout nordique d’Isengard.

Le peuple auquel appartient Aragorn porte des noms ” moins nordiques”, mais ne faut-il pas voir dans le royaume perdu d’Arnor une évocation des royaumes celtiques de l’Ouest de l’Angleterre, du Pays des Pictes.
Il n’est pas besoin d’aller plus avant pour voir que l’inspiration de J.R.R. Tolkien est très largement puisée dans la tradition nordique. Mais voyons quelle part peut prendre la tradition celtique dans ce grand cycle. N’oublions pas que les Iles Britanniques où vivait Tolkien sont marquées par la confrontation entre le monde germanique des Saxons et le monde celtique des Bretons. Le Roman du Roi Arthur est une illustration du combat des Celtes de Cornouailles face à l’avance des Saxons conquérants. Tintagel, Camelot, Glastonbury où est enterré le Roi Arthur en sont les actuels témoignages parvenus jusqu’à nous. Gandalf évoque pour nous à la fois Odin et Merlin l’Enchanteur. Et Aragorn rappelle assez singulièrement la figure du roi Arthur. D’Isildur est issu Elfstone d’Arathorn et de lui est issu Elessar d’Aragorn. C’est ce dernier qui remontera sur le trône de Gondor comme Arthur est remonté sur le trône de Bretagne. Et nous trouvons une clef assez significative qui montre que Tolkien qui a mélangé les images de Merlin et d’Odin en un mythe unique; il va, là encore, opérer une fusion entre tradition celtique et tradition germanique. Chez les Nordiques, Sigurd/Sigfrid va reforger Gram l’épée brisée en deux par Odin. Dans le Cycle des Romans de la Table Ronde, Arthur va prouver son essence royale en retirant d’un bloc de pierre l’épée Escalibur que personne n’avait pu extraire. Aragorn va être l’avatar de Sigurd et d’Arthur; en prenant possession du royaume de Gondor il dressera, reformée, l’épée brisée de son aïeul Isildur.

Après ce cheminement dans le cycle tolkinien nous voyons que son génie a consisté à opérer une fusion entre les mythes de l’Europe du Nord, les mythes germano-scandinaves et celtiques. Et, comme les conteurs oraux des siècles passés, il apporta une touche propre donnant une physionomie particulière à son œuvre. Un conte relevé par les frères Grimm s’appuie presque toujours sur les mythes fondamentaux de l’Europe du Nord (masquée, apparaît bien souvent la figure du dieu Odin) mais dans une expression poétique particulière. C’est ainsi que Tolkien a procédé, montrant qu’en plein XXe siècle la mythologie traditionnelle n’est pas un objet figé mais qu’elle reste présente auprès de nous et peut s’animer brusquement. Contrairement aux dogmes politiques ou scientifiques qui restent raidis dans des carcans, nos mythes traditionnels restent une structure fondamentale de l’âme de nos peuples qui s’anime et prend une expression poétique quand on les évoque. Autrefois il n’y avait que littérature et poésie mythique et traditionnelle. Les bardes, skaldes ou sages brodaient à l’infini sur un vieux fond primordial. A l’époque moderne, la littérature devient chez certains pure spéculation sans fondement.

<insérer furthark>

Et justement, Tolkien s’est aussi inspiré de la forme des littératures nordiques anciennes pour son oeuvre. C’est ainsi que les Nains écrivent en runes (voir l’inscription que nous avons reproduite à la page précédente, elle est tout au début de “Bilbo le hobbit”). Il est écrit à la page 5 de “Bilbo” (Éditions “J’ai Lu”) : ” Les lettres étaient des runes. Celles-ci sont d’anciennes lettres, originalement sculptées ou gravées dans le bois, la pierre ou le métal; elles étaient donc fines et anguleuses. A l’époque de ce livre, seuls les Nains en faisaient un usage régulier, surtout pour les inscriptions privées ou secrètes. En comparant les runes de la carte de Thror avec la transcription en lettres modernes, on pourra déchiffrer l’alphabet adapté en français moderne, ainsi que le titre tunique ci-dessus. I et U servent également pour J et V. Il n’y avait pas de rune pour Q (employer CV); ni pour Z. Sur la carte, les points cardinaux sont marqués en runes, l’Est étant en haut, selon l’usage des cartes des Nains, et on lit dans le sens des aiguilles d’une montre: E. S. O, N”.

Ainsi Tolkien a repris intégralement les runes anglo-saxonnes dans son premier ouvrage, c’est un lien direct avec la Tradition nordique et, si on a la curiosité de déchiffrer l’inscription que l’on trouve au début de ” Bilbo ” (ci-dessus), comme l’a suggéré Tolkien, on découvrira que la première ligne de runes signifie: “The Hobbit”, en vous laissant le plaisir de déchiffrer la suite… On trouvera aussi des runes sur la carte de Thror (pp. 30 et 31 dans l’édition de “J’ai Lu”).
Mais Tolkien a aussi repris d’autres aspects de la littérature nordique, c’est le cas par exemple pour les énigmes. Dans le ” Dit d’Alviss ” (Alvissmal), le dieu Thor met à l’épreuve le Nain Alviss (dont le nom signifie ” Tout-Puissant “). Voyons par exemple l’une des questions qu’Alviss pose à Thor :

“Qu’est-ce que cet homme / Qui prétend puissance avoir / Sur la fascinante femme ? / Quel vagabond / (Rares ceux qui te connaissent) / T’a conçu avec droits d’hoirie?” (trad. R. Boyer).

Il existe d’autres énigmes dans le “Vafthrudnismal ” ou dans la “Saga de Hervor et de Heldrek”, dans ce dernier texte, nous lisons par exemple: ” Je voudrais savoir / Ce que j’avais hier, / Sais-tu ce que c’était ? / Embarrasse l’esprit, / Retient les paroles. / Roi Heidrek, / Réfléchis à l’énigme.” Il s’agit d’un extrait des “Enigmes de Geistumblindi” dans la traduction de R. Boyer. Les énigmes étaient une forme littéraire très appréciée à l’époque des Vikings et nous retrouvons la même formule dans “Bilbo le Hobbit”. Après avoir échappé aux gobelins , Bilbo s’est glissé au cœur de la montagne et rencontre Gollum. Il lui demande de l’aider à sortir du dédale de tunnels s’il triomphe au jeu des énigmes; par contre, s’il échoue, il sera dévoré par Gollum. Et nous trouvons différentes questions qui rappellent les concours d’énigmes que pratiquaient les anciens Nordiques. Ainsi, Gollum pose cette énigme :

“Sans voix, il crie; / Sans ailes, il voltige; / Sans dents, il mord; / Sans bouche, il murmure ” (Si vous n’avez pas trouvé, reportez-vous à la page 97 pour la solution, dans l’éd. “J’ai Lu”),

ou bien cette autre :

“Cette chose toutes choses dévore; / Oiseaux, bêtes, arbres, fleurs; / Elle ronge le fer, mord l’acier; / Réduit les dures pierres en poudre; / Met à mort les rois, détruit les villes / Et rabat les hautes montagnes. “

Nous pourrions donner d’autres exemples des rapports de l’œuvre de Tolkien avec la Tradition nordique, mais ce n’est pas utile; nous voyons qu’ils sont manifestes et que ce professeur de vieil anglo-saxon, ” marâtre des runes, des mythologies et des anciennes littératures nordiques” s’est aventuré sur les chemins de l’aventure avec de solides bases et de bons bagages. Son talent et son génie a été non de paraphaser la tradition nordique mais de la transposer, de s’en servir comme base pour de nouveaux développements. Voyons maintenant ce qui fait l’originalité de cet univers nouveau créé par Tolkien.

L’Univers du Seigneur des Anneaux

Dans le monde matérialiste où nous vivons, où le bitume recouvre les anciens chemins, où les poteaux télégraphiques rivalisent avec les pommiers en fleurs, on ne croit plus que le merveilleux, qu’une Nature dans se force première puisse être encore une réalité contemporaine. Quant aux sagas islandaises ou aux cycles nordiques, ils paraissent des récits antédiluviens qui n’ont plus de rapport avec notre temps. Asseyons-nous dans une salle de cinéma où passe le film tiré de l’œuvre de J.J.R. Tolkien ou bien ouvrons ” Bilbo le Hobbit ” ou le ” Seigneur des Anneaux “, nous ne sommes pas dans un autre temps mais dans un autre pays. On a l’impression d’avoir débarqué avec un bateau dans une terre inconnue toute imprégnée de merveilleux et de tradition Nous sommes replongés, par l’évocation de Tolkien, dans le Tiers Age de la Terre du Milieu. Comme nous l’avons vu cette “Terre du Milieu” a sa géographie propre et, d’après l’échelle qui nous est donnée (voir carte au milieu de ce numéro), ce pays est à peu près aussi grand que la France actuelle (sur une envergure de I 000 kilomètres environ) Le ” Seigneur des Anneaux ” se déroule près d’un demi-siècle après “Bilbo le Hobbit” et s’étale sur un peu moins d’un an; ce qui accroît son intensité dramatique On dit souvent que les Anglais sont des amoureux de la Nature et des maîtres du merveilleux. Ce sont ces deux qualités qui ont probablement assuré le succès de l’œuvre de Tolkien. C’est tout d’abord l’intensité dramatique permanente, le fait qu’il se ” passe continuellement quelque chose” qui fait que le lecteur veut tourner la page pour connaître la nouvelle aventure merveilleuse que ses héros vont connaître. Mais aussi, ce qui nous attache, c’est la beauté des paysages décrits, on ressent une nature vivante et encore peu altérée; le film a bien rendu ce côté de l’œuvre en présentant de très beaux paysages. Et nous commençons ce périple, au début du ” Seigneur des Anneaux”, par le paisible pays des Hobbits qui est une idéalisation de la campagne anglaise telle qu’on la concevait dans les contes pour enfants. Mais très vite, avec la présence de l’Anneau, la tension va monter, une menace, une angoisse planante va étreindre le pays. Elle sera concrétisée par la présence des cavaliers noirs qui peuvent surgir au détour d’un chemin au moment où on s’y attend le moins. Certains ont dit que le film aurait dû être confié à l’équipe Walt Disney plutôt qu’à celle de Ralph Bakshi; nous pensons le contraire. L’expression donnée au film par cette dernière équipe rend bien le climat oppressant des événements. Les scènes du film sont même bien souvent plus ” dures ” que la suggestion qui peut en être faite à la lecture. Mais l’oeuvre de Tolkien ce n’est pas “Bambi” ou “Alice au Pays des Merveilles “. C’est une sorte de Saga où les héros sont confrontés à de multiples périls – comme les Vikings ou les chevaliers de la Table Ronde – pour accomplir leur mission. Cette ” Terre du Milieu “n’évoque-t-elle pas d’ailleurs, par son nom déjà, le “Midgard ” des anciens Nordiques. Dans le prochain numéro nous aborderons d’autres aspects de l’univers du ” Seigneur des Anneaux” (à suivre).

 

Georges Bernage.

 

<insérer furthark>

Gandalf donne à Frodon des détails sur cette mission. Nous les voyons (8) traverser un village hobbit les maisons sont enterrées, leurs fenêtres et leurs portes sont rondes.
Comme nous le voyons ici ce détail a été assez bien rendu dans le film. Mais Sam Sagace a été surpris alors qu’il écoutait les secrets que Gandalf exposait à Frodon (9); pour sa punition il devra accompagner Frodon dans sa mission
(Artistes Associés).

Le lecteur non familier de l’œuvre de Tolkien qui feuillette ces quelques pages sera peut-être surpris de l’importance que nous accordons à un dessin animé… En fait, ces photos tirées du film sont une excellente introduction à une œuvre que tout lecteur de Heimdal se doit de connaître.

Il était une fois un Anglais bien tranquille du nom de John Ronald Reuel Tolkien. Né en 1892 à Bloemfontein en Afrique du Sud, de lointaine origine allemande, il passe son enfance dans le village de Sarehole, près de Birmingham. La guerre de 1914 éclate et il sert dans les Lancashire Fusiliers. De retour de la Grande Guerre, il va consacrer sa vie a l’étude et à l’enseignement. II est diplômé de l’Université d’Oxford en 1919, Docteur Honoris Causa des Universités de Liège et d’Exeter. II travaille au célèbre dictionnaire d’Oxford et devient maître-assistant à Leeds. II obtient enfin une chaire d’anglo-saxon ancien a Oxford; il la conservera jusqu’en 1945. De 1945 à 1959 il sera titulaire d’une chaire de langue et de littérature anglaise, jusqu’à sa retraite.

J.R.R. Tolkien est passionné par la mythologie et les langues germaniques, nordiques, celtiques. Philologue renommé il s’intéresse plus particulièrement pour le mythe anglo-saxon. C’est ainsi qu’il publie un ouvrage sur l’épopée de Beowulf. Il rédigera aussi des études sur Geoffroy Chaucer et le cycle des Romans de la Table Ronde ainsi que des contes de fées.

II est alors devenu totalement familier des mythologies de l’Europe du Nord et, pour se détendre, il invente la langue des elfes, l’elfique. On raconte que vers 1934, en corrigeant des copies, il griffonne un mot nouveau : ” Hobbit”. Ce nom amusant, il l’associe à un petit personnage de fantaisie. II donne alors vie, dans son imagination, à un type de personnage moitié moins grand que les hommes, trapu, aux pieds velus et silencieux. Ce “hobbit” vit dans des terriers extrêmement confortables. Le hobbit possède un merveilleux jardin, des pantoufles, une pipe et une cheminée où brûle un bon feu. Le hobbit symbolise le Britannique acquis à la vie simple et confortable. Tolkien, très britannique, fumant la pipe et recevant ses amis le soir au coin du feu, se reconnaît un peu dans ces hobbits qu’il décrit avec beaucoup de tendresse.

Comme nous venons de le voir, il retrouvait souvent de bons amis le soir au coin du feu. Ce spécialiste de l’ancien anglo-saxon et de nos vieilles mythologies ne poussait pas les discussions sur la pêche au saumon ou sur le dernier modèle de voiture, il passait son temps à recréer et à revivre le mythe. Soir après soir, son imagination menait ses interlocuteurs sur les merveilleux chemins de pays inconnus, d’histoires fantastiques et mythiques. Et c’est là où nous touchons au génie de Tolkien. Alors que l’on considère habituellement un récit mythologique comme un fait figé, sans aucun rapport avec l’époque moderne, comme un document littéraire et ethnographique donnant lieu, au mieux, à de savantes études de spécialistes, Tolkien a le génie de sentir que le mythe reste vivant et peut faire partie de notre univers contemporain.

Au siècle dernier les folkloristes enregistrèrent une littérature orale qui plongeait ses racines dans nos plus vieilles traditions. De nombreux érudits suivirent les traces de Charles Perrault ou des frères Grimm. Mais la littérature orale était moribonde et les histoires de fées ou d’elfes ne survécurent alors qu’entre les pages d’un livre. Nos ancêtres vivaient le mythe chaque soir au cours des veillées. Nous avons rompu la tradition et sommes devenus muets et trop respectueux devant les pages imprimées, devant l’héritage de nos ancêtres. Tolkien a retrouvé cet esprit des veillées et c’est là où tout a commencé.

Le mythe de Beowulf, propre aux Anglo-Saxons, est très beau mais Tolkien en avait vite fait le tour. Il eut l’idée de broder à partir des structures habituelles des mythologies de l’Europe du Nord. Il allait alors montrer que les mythes pouvaient s’animer, qu’à partir de structures éternelles on pouvait créer de nouveaux cycles. Il y avait le cycle des Nibelungen, le cycle des Romans de la Table Ronde, Tolkien allait créer le cycle du “Seigneur des Anneaux”.

Tout allait commencer assez simplement. Tolkien invente une histoire pour ses amis et tout naturellement c’est un hobbit qui en est le héros. Bilbo (ou Bilbon suivant certaines traductions françaises) va suivre des nains pour prendre un trésor à un dragon. Le rapport avec le mythe traditionnel est ici transparent; nous retrouvons par exemple Sigurd/Sigfrid qui tue Fafnir, le dragon gardien de l’or dans le cycle des Nibelungen. Tolkien va rédiger cette première histoire et en faire un conte pour enfant – “The Hobbit” – qu’il confie en 1936 à un petit éditeur anglais. L’œuvre connaît alors un succès rapide et inattendu. J.R.R. Tolkien va pouvoir récidiver et publier le grand cycle auquel il rêvait.

Cette œuvre sera très construite ; à partir des mythes qu’il connaissait, il va élaborer l’Histoire d’un pays imaginaire – la ” Terre du Milieu ” – recréer une mythologie cohérente. A partir de ses connaissances linguistiques, il va même inventer une langue, I’elfique. Toute sa vie, il précisera les détails de la mythologie de la ” Terre du Milieu “. Toutes les notes qu’il rédigera sur ce ” corpus mythologique ” seront publiées en une œuvre posthume (éditée par les soins de son fils) : ” Le Silmarillion ” Ce sont ces notes qui lui serviront à donner une cohérence totale au récit complexe du “Seigneur des Anneaux”. Tolkien va travailler quatorze ans à son œuvre maîtresse, elle sera publiée en 1954 et 1955. Ce n’est qu’en 1972 qu’elle sera traduite en français et publiée chez Christian Bourgois.

Le monde de Tolkien

Comme nous venons de le voir, Tolkien a bâti en plein XXe siècle un monde mythique. Il a repris les structures traditionnelles qui lient les êtres entre eux dans les mythologies et les contes. Il y a des sortes de divinités que nous découvrons dans le début du Silmarillion. Il y a des hommes qui sont mortels. Mais il y a aussi des êtres élémentaires qui sont immortels ou capables de vivre très vieux. Nous avons ainsi les elfes, êtres immortels apparus peu après les déités et vivant le plus souvent au milieu de la forêt. La ” Terre du Milieu ” est aussi peuplée de nains qui peuvent vivre très vieux et habitent au sein des montagnes; ils sont mineurs et orfèvres. Il y a aussi les gobelins, qui sont appelés ” orques ” dans le ” Seigneur des Anneaux”; ce sont des êtres malfaisants, sortes de grands nains hideux. Et nous trouvons quelques magiciens qui ne sont pas immortels mais peuvent vivre plusieurs siècles. Et il existe bien d’autres catégories d’êtres; c’est ainsi que nous avons les serviteurs de Sauron qui sont des sortes de spectres. Au fond des montagnes habitent aussi des êtres très anciens et affreux comme le Balrog. Enfin existent les Ents qui sont de très vieux arbres animés de vie et qui peuvent se déplacer, symboles d’un temps mythique où la Nature se trouvait plus proche de l’Homme.

Nous retrouvons des êtres familiers dans l’œuvre de Tolkien comme les magiciens, les elfes, les nains, les gobelins. Mais il en est un qui est sorti de son imagination et qui est propre à son œuvre, le Hobbit. Voici ce qu’en dit Jean-Louis Curtis dans la préface de l’édition française du “Seigneur des Anneaux”: “Mais voyons, ce mot de “Hobbit ” éveille certaines harmoniques… Il commence comme hobglotin, et il finit comme rabbit, lapin. Et justement Monsieur Tolkien nous dit que les demeures des Hobbits sont des trous dans la terre, des terriers très vastes, très ramifiés, confortables et fort bien meublés… Non, il nous fait abandonner cette piste, malgré le lapin en gilet qui consulte sa montre et court à un rendez-vous avec la Duchesse, au début d’Alice. Les Hobbits sont des êtres qui nous ressemblent, qui nous sont apparentés… Cet exemple illustre la manière de Monsieur Tolkien, et l’extrême ingéniosité avec laquelle il brasse et mêle les ingrédients qui composent sa marmite de sorcier”. C’est ce personnage du Hobbit qui fait l’originalité du mythe créé par Tolkien, par rapport aux autres mythes traditionnels.

Nous avons ainsi divers types de personnages dans cette œuvre. Mais nous découvrons un pays, la ” Terre du Milieu “, qui a sa géographie propre. Nous en donnons la carte complète aux pages 16 et 17. Dans les traductions françaises ne sont donnés que des extraits qui correspondent aux secteurs 1 et 2 de la carte générale.

A l’Ouest de la Terre du Milieu se trouve l’Eriador. C’est au cœur de ce pays verdoyant que se trouve La Comté, le pays des Hobbits. A l’Est de l’Eriador se dresse une chaîne de montagnes difficilement franchissable, les Montagnes brumeuses. Le grand fleuve Anduin coule au pied de ces montagnes, du côté oriental A l’Est du fleuve se trouve le Rhovanion occupé en grande partie par la Forêt Noire (“Mirkwood “). Au Sud des montagnes s’étendent les grandes plaines de Rohan habitées par un peuple de cavaliers Et enfin, au Sud, nous voyons, face à face, le royaume de Gondor habité par des hommes et le pays de Mordor, terre de la nuit et du mal où règne Sauron, serviteurs et des troupes d’Orques Le pays de Harad, bien au Sud est habité par des Noirs et peuplé d’éléphants La Terre du Milieu est donc une sorte de microcosme. Le décor est planté. De fantastiques épopées vont s’y dérouler dans le Tiers Age.

Mais voyons maintenant la part de la tradition nordique que l’on peut retrouver dans l’œuvre de Tolkien.

Tolkien et les mythes nordiques

Voyons tout d’abord le fond de ce cycle. Dans l’Anneau du Nibelung, vision wagnérienne du grand cycle des Nibelungen, Alberich, petit gnome hideux, veille sur l’or du Rhin. Ce sont les filles du Rhin, les Nixes, qui vont arracher l’or qui y reposait. Dans le ” Seigneur des Anneaux”, Bilbon s’empare de l’anneau puissant et maléfique que gardait Gollum. Comme Alberich, Gollum est un personnage repoussant; le premier se tenait au fond d’une anfractuosité dans le Rhin, Gollum habite sur un lac au fond d’une caverne. Les analogies sont évidentes.

C’est l’anneau maléfique qui est au cœur de l’œuvre. En exergue au premier tome on lit :

Trois Anneaux pour les Rois Elfes sous le ciel,
Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre,
Neuf pour les Hommes Mortels destinés au trépas,
Un pour le Seigneur des Ténèbres sur son sombre trône
Dans le Pays de Mordor où s’étendent les Ombres.
Un anneau pour les gouverner tous,
Un Anneau pour les trouver,
Un anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier
Au Pays de Mordor où s’étendent les Ombres.

Nous retrouvons ici, dans cette énumération des divers anneaux qui ont été forgés, les principaux chiffres sacrés: trois anneaux, sept anneaux, neuf anneaux et l’anneau unique de la puissance maléfique.

Chez les anciens peuples nordiques, le chiffre neuf avait une grande importance. C’est ainsi que la principale fête qui était célébrée sur le grand lieu de culte à Upsala (en Suède) se déroulait tous les neuf ans. Odin lui-même restera pendu neuf nuits à l’arbre battu des vents. L’Anneau Draupnir se multiplie tous les neuf jours, de lui “ruissellent huit anneaux”. Au Ragnarök, Thor reculera de neuf pas devant le géant. Il y a neuf anneaux, neuf mondes et neuf chants suprèmes. Gerd donne ses rendez-vous à Frey dans neuf nuits… On pourrait trouver encore d’autres exemples qui attestent de la valeur sacrée du chiffre neuf chez les peuples nordiques. Dans l’œuvre de Tolkien, il y a neuf Anneaux pour les Hommes Mortels mais, surtout, la Communauté de l’Anneau est composée des quatres Hobbits (Frodon, Sam, Merry et Pippin), de Gandalf, d’Aragorn, de Boromir, de Legolas et de Gimli; le compte y est, ils sont neuf !

Voyons maintenant si les êtres élémentaires décrits chez Tolkien se rattachent plus à la tradition nordique, à la tradition celtique, ou sont des créations nouvelles.

Les Nains sont des personnages familiers des mythes et contes nordiques. Dans la Prédiction de la Voyante (la Voluspa), ils sont mentionnés: “Il y avait là Modsognir devenu le plus grand de tous les nains et Durinn, le second; des êtres à forme humaine ils firent en grand nombre, les nains dans la terre comme Durinn le prescrivit. Nyi et Nidi, Nordri et Sudri, Austri et Vestri, Althjof, Dvalinn, Nar et Nainn, Niping, Dainn, Bivurr, Bavurr, Bomburr, Nori, Ann et Onarr, Ai, Mjodvitnir. Vigg et Gandalf, Vindalf, Thrainn, Thekk et Thorinn, Thror, Vitr, Litr, Nyr et Nyrad; voici les nains – Reginn et Radsvinn – justement dénombrés. Fili, Kili, Fundinn, Nali, Heptifili, Hannarr, Sviurr, Frar, Hornbori, Fraegr et Loni, Aurvangr, Jari, Eikinskjaldi (…). S’y trouvaient Draupnir et Dolgthrasir, Har, Haugspori, Hlevang, Gloinn, Dori, Ori, Duf, Andvari, Skirfir, Virfir, Skafid, Ai”. (traduction de Régis Boyer, dans ” Les religions de l’Europe du Nord “, Fayard-Denoël). La plupart de ces noms ont une signification, ainsi Dvalinn = ” engourdi “, Ai = ” aïeul “, Vigg = ” cheval “, Hornbori = “transpercé d’une corne”, Frar = ” prompt “, Eikinskjaldi = ” à l’écu de chêne “, Fraegr = ” renommé “, etc…

Dans l’œuvre de Tolkien apparaissent souvent les noms des nains dont il parle, ainsi nous avons Thorin fils de Thrain, Bifur, Bofur, Bombur, Dori, Nori, Ori, Oin, Gloin, Dvalin, Balin, Kili, Fili et Thror. Et nous retrouvons tout simplement ces noms dans la liste donnée par la Voluspa, comparons: Thorinn, Thrainn, Bivurr, Bavurr, Bomburr, Dori, Nori, Ori, Gloinn, Dvalinn, Kili, Fili, Throrr. Ils y sont presque tous et il n’y a que de très légères différences dans la graphie des noms; On trouve aussi dans un autre texte Gimle dont le nom correspond à celui de Gimli, l’un des membres de la Communauté de l’Anneau. On aura aussi remarqué au passage que c’est dans cette liste que Tolkien a trouvé le nom de Gandalf. Nous avons ici l’exemple le plus net de l’utilisation par le grand écrivain britannique de la tradition nordique. Il a plongé directement aux sources nordiques pour décrire les nains.
Quant aux Elfes, êtres immortels vivant au sein des forêts, leur image donnée dans le ” Seigneur des Anneaux ” correspond bien à ce que la tradition nordique dit d’eux. Dans le ” Dit d’Alviss “, Thor et Alviss donnent les qualificatifs que chaque espèce d’êtres utilise pour décrire les éléments. Il y a les hommes, les nains, les géants, les Alfes et les dieux – notons au passage que cette répartition des différents êtres correspond à peu près à la vision tolkienne: hommes, nains, gobelins, elfes, déités. Ainsi, dans le texte de l’époque des Vikings, la terre est appelée “germinante” par les Alfes, le ciel c’est “beau toit”, la lune c’est ” compte-années “. Écoutons une des strophes :

” Soleil s’appelle chez les hommes, / Mais lumière du sud chez les dieux, / Les nains l’appellent jouet de Dvalinn, / Les géants, éclats éternel, / Les Alfes, belle roue, / Toute claire, les fils des Ases”

Traduction R. Boyer, cf. Supra.

Les Elfes (ou Alfes dans les textes vieux-nordiques) sont restés vivants jusqu’au siècle dernier dans la tradition populaire. C’est ainsi qu’un poème existant à la fois dans une version allemande et dans une version danoise (d’après une tradition populaire existant dans le Schleswig) nous parle du seigneur Oluf ou Ole mort d’avoir refusé de danser avec des elfes rencontrées dans la forêt.

Ainsi, dans la tradition nordique, nous trouvons deux principaux types d’êtres liés aux éléments: les elfes qui vivent dans la forêt et les nains qui vivent à l’intérieur des montagnes. Mais il y a aussi les géants que Tolkien ignore dans son œuvre. Mais les gobelins, que l’on appelle aussi “arques” chez Tolkien (d’après ” yrch ” en langue elfique), occupent un peu la place des géants brutaux et malfaisants de la tradition nordique.

Dans le “Seigneur des Anneaux”, nous faisons aussi la connaissance de trois magiciens, dont Saroumane et surtout Gandalf. Ce dernier peut nous rappeler la tradition celtique et l’enchanteur Merlin mais, au vu des rapports très étroits que nous avons trouvé jusqu’ici avec la mythologie nordique, nous chercherons dans cette direction. Gandalf est un vieux magicien à la barbe fournie tout de bleu ou de gris vêtu et coiffé d’un grand chapeau Il chevauche à l’occasion un merveilleux destrier blanc et peut mener éventuellement les armées au combat. L’image du dieu Odin nous vient alors à l’esprit. Comme Gandalf, Odin est un magicien rusé qui peut mener les guerriers au combat, il est porté par le cheval Sleipnir, vêtu d’une grande cape et coiffé d’un chapeau à larges bords. Gandalf et Odin s’appuient sur un grand bâton (Odin est aussi armé de la lance Gungnir) Une scène du film où l’on voit Gandalf sur son cheval blanc et l’épée à la main, en tête des cavaliers de Rohan, évoque avec puissance l’image du dieu Odin (voir aussi l’illustration de la page 5). Les corbeaux d’Odin, Hugin et Munin, sont souvent représentés sous la forme d’aigles; dans le “Seigneur des Anneaux”, Gandalf est l’ami de l’aigle Gwaihir, le seigneur des vents, il sera plusieurs fois aidé par lui.

En ce qui concerne les hommes décrits par Tolkien, il est un groupe qui rappelle de toute évidence ces premiers Anglo-Saxons qui colonisèrent l’Angleterre: les cavaliers de Rohan. Dans l’œuvre ce sont des cavaliers grands et blonds qui habitent les plaines herbeuses du Rohan sur les marches septentrionales du royaume de Gondor. Les noms de ces cavaliers que nous retrouvons au fil des volumes sont presque directement tirés des vieux noms saxons Nous avons ainsi: Eorl le Grand, Eorl le Jeune, Thengel et son fils Theoden, nous avons Eomund père de Eomer et Eowynn. Nous avons le maréchal Theodred et l’huissier Hamar. “- mund”, “-mar” ou “-mer”, ” – winn ” sont des finales courantes dans les noms germaniques anciens. D’autres noms sont encore plus significatifs, nous trouvons ainsi Erkenbrand de l’Ouestfolde, Grimhold, Elfhelm, Helm Poing de Marteau. L’épée d’Eomer se nomme Guthvine!… Dans le royaume de Gondor, les deux princes fils du Grand Intendant portent le nom de Boromir et de Faramir, la forme saxonne pourrait être Beornmer et Faramer… Au nord du pays de Rohan se trouve une forteresse dont Saroumane s’est emparé, elle porte le nom tout nordique d’Isengard.

Le peuple auquel appartient Aragorn porte des noms ” moins nordiques”, mais ne faut-il pas voir dans le royaume perdu d’Arnor une évocation des royaumes celtiques de l’Ouest de l’Angleterre, du Pays des Pictes.
Il n’est pas besoin d’aller plus avant pour voir que l’inspiration de J.R.R. Tolkien est très largement puisée dans la tradition nordique. Mais voyons quelle part peut prendre la tradition celtique dans ce grand cycle. N’oublions pas que les Iles Britanniques où vivait Tolkien sont marquées par la confrontation entre le monde germanique des Saxons et le monde celtique des Bretons. Le Roman du Roi Arthur est une illustration du combat des Celtes de Cornouailles face à l’avance des Saxons conquérants. Tintagel, Camelot, Glastonbury où est enterré le Roi Arthur en sont les actuels témoignages parvenus jusqu’à nous. Gandalf évoque pour nous à la fois Odin et Merlin l’Enchanteur. Et Aragorn rappelle assez singulièrement la figure du roi Arthur. D’Isildur est issu Elfstone d’Arathorn et de lui est issu Elessar d’Aragorn. C’est ce dernier qui remontera sur le trône de Gondor comme Arthur est remonté sur le trône de Bretagne. Et nous trouvons une clef assez significative qui montre que Tolkien qui a mélangé les images de Merlin et d’Odin en un mythe unique; il va, là encore, opérer une fusion entre tradition celtique et tradition germanique. Chez les Nordiques, Sigurd/Sigfrid va reforger Gram l’épée brisée en deux par Odin. Dans le Cycle des Romans de la Table Ronde, Arthur va prouver son essence royale en retirant d’un bloc de pierre l’épée Escalibur que personne n’avait pu extraire. Aragorn va être l’avatar de Sigurd et d’Arthur; en prenant possession du royaume de Gondor il dressera, reformée, l’épée brisée de son aïeul Isildur.

Après ce cheminement dans le cycle tolkinien nous voyons que son génie a consisté à opérer une fusion entre les mythes de l’Europe du Nord, les mythes germano-scandinaves et celtiques. Et, comme les conteurs oraux des siècles passés, il apporta une touche propre donnant une physionomie particulière à son œuvre. Un conte relevé par les frères Grimm s’appuie presque toujours sur les mythes fondamentaux de l’Europe du Nord (masquée, apparaît bien souvent la figure du dieu Odin) mais dans une expression poétique particulière. C’est ainsi que Tolkien a procédé, montrant qu’en plein XXe siècle la mythologie traditionnelle n’est pas un objet figé mais qu’elle reste présente auprès de nous et peut s’animer brusquement. Contrairement aux dogmes politiques ou scientifiques qui restent raidis dans des carcans, nos mythes traditionnels restent une structure fondamentale de l’âme de nos peuples qui s’anime et prend une expression poétique quand on les évoque. Autrefois il n’y avait que littérature et poésie mythique et traditionnelle. Les bardes, skaldes ou sages brodaient à l’infini sur un vieux fond primordial. A l’époque moderne, la littérature devient chez certains pure spéculation sans fondement.

<insérer furthark>

Et justement, Tolkien s’est aussi inspiré de la forme des littératures nordiques anciennes pour son oeuvre. C’est ainsi que les Nains écrivent en runes (voir l’inscription que nous avons reproduite à la page précédente, elle est tout au début de “Bilbo le hobbit”). Il est écrit à la page 5 de “Bilbo” (Éditions “J’ai Lu”) : ” Les lettres étaient des runes. Celles-ci sont d’anciennes lettres, originalement sculptées ou gravées dans le bois, la pierre ou le métal; elles étaient donc fines et anguleuses. A l’époque de ce livre, seuls les Nains en faisaient un usage régulier, surtout pour les inscriptions privées ou secrètes. En comparant les runes de la carte de Thror avec la transcription en lettres modernes, on pourra déchiffrer l’alphabet adapté en français moderne, ainsi que le titre tunique ci-dessus. I et U servent également pour J et V. Il n’y avait pas de rune pour Q (employer CV); ni pour Z. Sur la carte, les points cardinaux sont marqués en runes, l’Est étant en haut, selon l’usage des cartes des Nains, et on lit dans le sens des aiguilles d’une montre: E. S. O, N”.

Ainsi Tolkien a repris intégralement les runes anglo-saxonnes dans son premier ouvrage, c’est un lien direct avec la Tradition nordique et, si on a la curiosité de déchiffrer l’inscription que l’on trouve au début de ” Bilbo ” (ci-dessus), comme l’a suggéré Tolkien, on découvrira que la première ligne de runes signifie: “The Hobbit”, en vous laissant le plaisir de déchiffrer la suite… On trouvera aussi des runes sur la carte de Thror (pp. 30 et 31 dans l’édition de “J’ai Lu”).
Mais Tolkien a aussi repris d’autres aspects de la littérature nordique, c’est le cas par exemple pour les énigmes. Dans le ” Dit d’Alviss ” (Alvissmal), le dieu Thor met à l’épreuve le Nain Alviss (dont le nom signifie ” Tout-Puissant “). Voyons par exemple l’une des questions qu’Alviss pose à Thor :

“Qu’est-ce que cet homme / Qui prétend puissance avoir / Sur la fascinante femme ? / Quel vagabond / (Rares ceux qui te connaissent) / T’a conçu avec droits d’hoirie?” (trad. R. Boyer).

Il existe d’autres énigmes dans le “Vafthrudnismal ” ou dans la “Saga de Hervor et de Heldrek”, dans ce dernier texte, nous lisons par exemple: ” Je voudrais savoir / Ce que j’avais hier, / Sais-tu ce que c’était ? / Embarrasse l’esprit, / Retient les paroles. / Roi Heidrek, / Réfléchis à l’énigme.” Il s’agit d’un extrait des “Enigmes de Geistumblindi” dans la traduction de R. Boyer. Les énigmes étaient une forme littéraire très appréciée à l’époque des Vikings et nous retrouvons la même formule dans “Bilbo le Hobbit”. Après avoir échappé aux gobelins , Bilbo s’est glissé au cœur de la montagne et rencontre Gollum. Il lui demande de l’aider à sortir du dédale de tunnels s’il triomphe au jeu des énigmes; par contre, s’il échoue, il sera dévoré par Gollum. Et nous trouvons différentes questions qui rappellent les concours d’énigmes que pratiquaient les anciens Nordiques. Ainsi, Gollum pose cette énigme :

“Sans voix, il crie; / Sans ailes, il voltige; / Sans dents, il mord; / Sans bouche, il murmure ” (Si vous n’avez pas trouvé, reportez-vous à la page 97 pour la solution, dans l’éd. “J’ai Lu”),

ou bien cette autre :

“Cette chose toutes choses dévore; / Oiseaux, bêtes, arbres, fleurs; / Elle ronge le fer, mord l’acier; / Réduit les dures pierres en poudre; / Met à mort les rois, détruit les villes / Et rabat les hautes montagnes. “

Nous pourrions donner d’autres exemples des rapports de l’œuvre de Tolkien avec la Tradition nordique, mais ce n’est pas utile; nous voyons qu’ils sont manifestes et que ce professeur de vieil anglo-saxon, ” marâtre des runes, des mythologies et des anciennes littératures nordiques” s’est aventuré sur les chemins de l’aventure avec de solides bases et de bons bagages. Son talent et son génie a été non de paraphaser la tradition nordique mais de la transposer, de s’en servir comme base pour de nouveaux développements. Voyons maintenant ce qui fait l’originalité de cet univers nouveau créé par Tolkien.

L’Univers du Seigneur des Anneaux

Dans le monde matérialiste où nous vivons, où le bitume recouvre les anciens chemins, où les poteaux télégraphiques rivalisent avec les pommiers en fleurs, on ne croit plus que le merveilleux, qu’une Nature dans se force première puisse être encore une réalité contemporaine.
Quant aux sagas islandaises ou aux cycles nordiques, ils paraissent des récits antédiluviens qui n’ont plus de rapport avec notre temps. Asseyons-nous dans une salle de cinéma où passe le film tiré de l’œuvre de J.J.R. Tolkien ou bien ouvrons ” Bilbo le Hobbit ” ou le ” Seigneur des Anneaux “, nous ne sommes pas dans un autre temps mais dans un autre pays. On a l’impression d’avoir débarqué avec un bateau dans une terre inconnue toute imprégnée de merveilleux et de tradition. Nous sommes replongés, par l’évocation de Tolkien, dans le Tiers Age de la Terre du Milieu.

Comme nous l’avons vu cette “Terre du Milieu” a sa géographie propre et, d’après l’échelle qui nous est donnée (voir carte au milieu de ce numéro), ce pays est à peu près aussi grand que la France actuelle (sur une envergure de 1 000 kilomètres environ) Le ” Seigneur des Anneaux ” se déroule près d’un demi-siècle après “Bilbo le Hobbit” et s’étale sur un peu moins d’un an; ce qui accroît son intensité dramatique.

On dit souvent que les Anglais sont des amoureux de la Nature et des maîtres du merveilleux. Ce sont ces deux qualités qui ont probablement assuré le succès de l’œuvre de Tolkien. C’est tout d’abord l’intensité dramatique permanente, le fait qu’il se ” passe continuellement quelque chose” qui fait que le lecteur veut tourner la page pour connaître la nouvelle aventure merveilleuse que ses héros vont connaître. Mais aussi, ce qui nous attache, c’est la beauté des paysages décrits, on ressent une nature vivante et encore peu altérée; le film a bien rendu ce côté de l’œuvre en présentant de très beaux paysages. Et nous commençons ce périple, au début du ” Seigneur des Anneaux”, par le paisible pays des Hobbits qui est une idéalisation de la campagne anglaise telle qu’on la concevait dans les contes pour enfants. Mais très vite, avec la présence de l’Anneau, la tension va monter, une menace, une angoisse planante va étreindre le pays. Elle sera concrétisée par la présence des cavaliers noirs qui peuvent surgir au détour d’un chemin au moment où on s’y attend le moins.

Certains ont dit que le film aurait dû être confié à l’équipe Walt Disney plutôt qu’à celle de Ralph Bakshi; nous pensons le contraire. L’expression donnée au film par cette dernière équipe rend bien le climat oppressant des événements. Les scènes du film sont même bien souvent plus ” dures ” que la suggestion qui peut en être faite à la lecture. Mais l’oeuvre de Tolkien ce n’est pas “Bambi” ou “Alice au Pays des Merveilles “. C’est une sorte de Saga où les héros sont confrontés à de multiples périls – comme les Vikings ou les chevaliers de la Table Ronde – pour accomplir leur mission. Cette ” Terre du Milieu “n’évoque-t-elle pas d’ailleurs, par son nom déjà, le “Midgard ” des anciens Nordiques.

Dans le prochain numéro nous aborderons d’autres aspects de l’univers du ” Seigneur des Anneaux” (à suivre).

 

Georges Bernage.

 

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