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Le Précepteur

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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1. Pluie glacée...
(par michele huwart, ajouté le 24/10/03 19:23)


Pour mieux apprécier votre lecture, télécharger la carte de Hamerland
La pluie commence à tomber.
Une goutte. Puis une autre. Puis dix autre. Puis un millier d'autres. Puis un million d'autres.
Les gouttes sont d'abord arrêtées par les feulles. Puis elles transpercent la frondaison des arbres.
Elles arrivent jusqu'à lui.
Elles commencent à le mouiller.
Bientôt, il est trempé.
Détrempé.
Transi de froid.
De sa main valide, il serre son manteau contre lui, tentant de contrôler en même temps les rennes de son cheval.
Mais il y a longtemps qu'il ne dirige plus son cheval.
Son cheval suit la route.
La route détrempée par la pluie.
La route forestière, boueuse,collante.
Il a froid.
Il a froid, parce qu'il tremble de fièvre.
Il a froid parce qu'il fait froid.
Froid, au milieu de l'été.
Froid, alors que quelque jours plus tôt, les vieillards mouraient d'hyperthermie.
Que les mères ne savaient comment hydrater leurs bébés.
Mais le temps a changé.
La température a chuté.
Il fait froid. Et il pleut. A verse.

Son esprit s'évade.
Cherel.
Elle est si jeune, si belle.
Pourra-t-elle l'aimer un jopur ?
Ils ont été fiancés, sans qu'on leur demande rien.
Et pourtant, il rêve d'elle.
De ses cheveux sombres sous le soleil.
De son rire clair dans le vent de mer.
Il voudrait lui parler.
Lui dire.
Même si elle n'était qu'une fiancée officielle... elle est... il croit qu'elle est... Elle. La seule Elle.
L'Unique.
Il voudrait lui parler.
Il va vers elle.
Il l'aime.
Il croit qu'il l'aime.
Il voudrait revoir son père. Adoptif. L'oncle de Cherel.
Car son père à lui est mort.
Il y a longtemps.
Si longtemps.
héros de la guerre. De la Liberté. Lumineux dans la nuit de la guerre.
Son père qu'il n'a pas connu.

Il revoit les derniers jours.
Les derniers mois.
Le froid l'envahit. Et la douleur.
La douleur de son bras qui remonte jusqu'à sa tête. Jusqu'à son coeur.
Il a mal. Si mal.
Hier encore, il ne sentait rien. Il croyait aller bien.
Il croyait avoir eu raison de partir. De quitter Falaën.
De quitter l'enfer.
L'enfer, pour lui.
Alors que les autres disaient... qu'il avait ramené le Paradis.
La paix.
mais il ne peux pas y croire.
Il est arrivé si tard...
Trop tard... si souvent !
Il revoit les villages.
Il revoit le village.
Le dernier.
Le saccage des Chauffeurs.
Les maisons calcinées. Comme le Temple. Le Temple dans lequel ils les avaient enfermée. Tous.
Il revoit les cadavres, carbonisés.
Il se revoit les tenir dans ses bras.
Puis donner les ordres.
Pas de quartier !

La tête lui tourne. De plus en plus. Il est de plus en plus faible.
Il a de plus en plus froid.
Il a de plus en plus mal.
Pas de quartier !
Ils les ont pourchassés. Eux, les Chauffeurs.
La dernière bande.
Lorsqu'ils seraient hors d'état de nuire, le duché serait en paix.
le duché est en paix. Le calme règne.
Les derniers chauffeurs sont morts.
Ils se sont bien battus.
Leur chef l'a affronté, lui, le chef de la Milice.
Il a eu le dessus. Il l'a assommé, lui a cassé le bras.

Il se souvient...
Il a repris conscience, à Falaën.
Dès qu'il a pu se lever, il s'est dirigé vers la fenêtre. A regardé.
Et il a vu. Les gibets. Des dizaine s de gibets. Auxquels pendaient des hommes. Des Chauffeurs. Des monstres.
Il a pleuré sur eux.
C'étaient des monstres, mais il a pleuré sur eux.
Feroal lui a expliqué. le pouvoir implique de donner la mort. Pour faire justice.
mais y a-t-il une justice.
Il revoit les gibets.
Les victimes du Temple.
Il tremble.
La tête lui tourne. Il n'en peut plus.

Il apperçoit une crevasse dans la falaise.
S'en approche.
Il descend de cheval. Tente de faire une tente de son manteau.
N'y parvient pas.
Il se roule en boule dans la crevasse.
Il a froid... il a mal... il a peur...
Il n'a plus d'espoir...
Plus d'espoir...




2. L'inconnu
(par michele huwart, ajouté le 26/10/03 15:14)


= Vous comptez vraiment repartir, Seigneur Ormond. Sous cette pluie ...
Le seigneur de Lammermoor haussa les épaules.
= Il pleuvra probablement jusqu'au soir. Nous n'allons pas loger chez vous, n'est=ce pas, Rogor ? De plus, notre charriot est bien bâché. Et vos tonneaux de bière à l'abri.

Ormond de Lammermoor, son fils Quantor, et son domestique Pol firent leurs adieux au brasseur, et remercièrent son épouse pour l'excellent déjeuner qu'elle leur avait servi. Ils s'emmitouflèrent dans leurs manteaux de pluie, et prirent place sur la banquette du charriot. Le chien Wulf, bâtard de setter et de berger, sauta à l'arrière. Pol donna ses ordres aux boeufs, les frappa de sa longue verge de bois. Les placides animaux s'ébranlèrent en direction de la forêt.
Les gouttes d'eau frappaient la bâche du charriot avec violence, les chemins de terre étaient de vrais marécages de boue collante, le vent soufflait en rafales, mais il en fallait plus pour arrêter Ormond, robuste campagnard de quarante=cinq ans, qui, s'il portait le titre de Seigneur, et était le fils d'un chevalier autrefois glorieux, était avant tout un fermier, un homme de la terre, proche de la Nature. La pluie faisait partie de cette Nature, et, selon Ormond, ne présentait aucun risque pour deux hommes et un adolescent en pleine santé. la route non plus, ne présentait plus de risque. Depuis peu, le calme était revenu dans le Duché de Falaën, pour ne pas dire dans le Royaume. La Milice du Duc avait fait du bon travail, éradiquant la plaie monstrueuse qu'avait représenté pendant plusieurs années les bandes de Chauffeurs qui mettaient le pays à feu et à sang. Non pas que les habitants de cette région isolée, coincée entre les Marécages de Vernon et les Montagnes Bleues aient beaucoup attiré les brigands. Trop peu de choses à voler. Les gens d'ici étaient solides, mais non riches, même s'ils vivaient bien.
Quantor frissonna sous son manteau. Son père lui frappa amicalement sur l'épaule.
= Allons, fils, ce n'est qu'une averse. Une promenade sous la pluie, rien de tel pour vous forger le caractère.
Tout en disant celà, il ne pouvait s'empêcher de penser au travail des champs qui prendrait du retard, aux dégâts que l'averse risquait de causer aux fruits non encore cueillis, aux possibles inondations. Il était responsable de cette région, s'il n'en était pas le propriétaire. Les paysans comptaient sur lui.

Ils arrivèrent bientôt à la Fourche Noire. Là où la route se scindait en deux branches. Celle de l'Ouest conduisait au Manoir, et de là au village. Celle de l'Est plongeait au coeur de la forêt, longeant les Falaise pour escalader ensuite les Montagnes Bleues jusqu'à la frontière de Dartmoor.
Wulf grogna.
= Paix, le chien, cria Pol d'une voix grave.
L'animal grogna à nouveau, et sauta sur le chemin.
Ormond le vit se diriger vers la route Est. Il fit arrêter le charriot, et suivit l'animal, tout en pestant mentalement contre la boue qui maculait ses bottes, ce que lui repprocherait son épouse, à son retour.

Le chien s'était arrêté à quelques mètres des falaises. Il aboyait, face à un grand cheval bai. Ormond flatta l'animal rétif, irrité par les aboiements de Wulf, le calma.
Le cheval n'était pas attaché.
Ormond regarda autour de lui. Il l'apperçut.
Ce n'était qu'une silhouette recroquevillée dans une faille de la falaise.
Il s'approcha. L'homme leva les yeux.
Il tremblait de tout son corps.

= Que faites=vous ici ?
L'homme respira profondément, comme pour reprendre son souffle.
= Je suis Ormond de Lammermoor, reprit=il. Seigneur de justice de cette forêt. Qui êtes vous ? Et que faites vous ici ?
= Je ... je tente de m'abriter de la pluie, répondit l'inconnu d'une voix très faible. Je compte bivouaquer ici... cette nuit.
= Bivouaquer ? Cette nuit ?
La réponse de l'inconnu ne satisfaisait visiblement pas le seigneur de Lammermoor.
= L'heure du déjeuner est à peine passée. Vous ne pouvez pas rester ici.
L'inconnu eut un mouvement de recul, d'angoisse.
= Ce ... ce n'est qu'une forêt. Je ne dérange personne.
Ormond s'accroupit, prit la main de l'homme dans la sienne. Elle était trempée, glacée et brûlante à la fois.
= Vous me dérangerez, moi, si vous restez ici.
Il parlait doucement, avec autorité et calme.
= Jamais je ne pourrai dormir, continua=t=il, en vous sachant ici. Je suis responsable de ces bois, et de ceux qui s'y trouvent.
Il plongea son regard dans celui de l'inconnu, y lut toute la souffrance, toute la détresse du monde.
= Vous allez m'accompagner, Messire. Je ne vous offre pas grand chose. Juste l'hospitalité. Un toit, un bon lit, un repas simple mais chaud. Allons, venez.
L'homme ne répondit rien. Il tenta de se lever, vacilla. Lorsqu'Ormond le retint par les épaules, il gémit.
= Vous êtes à bout de forces, murmura le Seigneur.
= Pardonnez=moi.
= De quoi ? Venez. Ne marchez pas trop vite. Venez. Tout ira bien.


3. L'inconnu.2.
(par michele huwart, ajouté le 27/10/03 14:04)


- Va chercher Quantor, Wulf ! Va chercher !
Le chien partit à toute vitesse.
Ils approchaient lentement du chemin, l'inconnu lourdement appuyé sur le bras d'Ormond. Arrivé à hauteur du cheval, il murmura.
- Je crois ... je crois , Seigneur, qu'il vous faudra m'aider à monter.
- Non, répondit Lammermoor, dermement. Il n'en est pas question. Vous ne tiendiriez pas dix mimutes à cheval.
Il soupira.
- Vous ne tiendriez même pas dix secondes. Mon fils s'occupera de votre monture.
Il sentit l'étranger se crisper, inquiet.
- C'est un cheval de guerre. Il est... il est ... ombrageux. Il risque de faire du mal au garçon.
Ormond tanta de le rassurer. Au même moment, Quantor arriva à toutes jambes, suivant le chien.
- Qu'y a-t-il, Père ?
Le garçon se figea devant l'inconnu.
- Ce Chevalier va passer la nuit chez nous, répondit le seigneur. Demande à Pol d'amener le charriot ici. Et, ensuite, occupe toi du cheval. Montre-nous tes talents.
- Bien, Père, obéit l'adolescent.
Il flatta longuement l'encolure de l'animal, lui parla gentiment, et le prit par la bride. Le cheval le suivit, docile.
- Votre fils est doué, remarqua l'inconnu. Il sait s'y prendre avec les bêtes.
- Oui. Il sait s'y prendre. Bien mieux que moi, d'ailleurs. Vous voyez, il n'y a aucune raison de vous inquiéter.
Il sentit l'homme grelotter contre lui.
- Tout ira bien, continua-t-il. Nous avons un charriot bâché. Vous y serez à l'abri de la pluie. En sécurité.

Pol arriva bientôt, menant l'attelage. Il aida son maître à hisser linconnu à bord du véhicule, à l'asseoir contre les tonneaux de bière. Puis il reprit sa place sur la banquette.
- Va jusqu'à la clairière avant de faire demi-tour, lui cria Ormond à travers la bâche. Je ne tiens pas à ce que nous nous embourbions.
- Bien, Monsieur Ormond ! fit le domestique en frappant ses boeufs.
Ormond regarda l'inconnu. Pour la première fois, il scruta son visage pâle, trempé, crispé pas la souffrance. Et pourtant d'une étrange beauté, sombre et sévère. Il sortit un mouchoir, essuya doucement le front, les joues brûlantes. L'inconnu se laissait faire, sans réaction. Ormond lui ôta ses armes, ses vêtements détrempés par la pluie, remarqua le bras en écharpe, la main bleue et gonflée, les traces de blessures récentes sur la poitrine. Sans rien dire, il ôta son manteau et sa veste de laine, et en enveloppa l'inconnu.
- Non, murmura l'homme. Non... vous allez...
- Allons, l'interrompit Ormond. Ne faites pas l'enfant. Je vais bien, vous êtes blessé et malade. Vous avez plus besoin de ces vêtements que moi.
- Merci. Merci, je ne sais que dire...
- Alors, ne dites rien, Chevalier... ?
L'homme hésita un instant avant de répondre. Comme s'il ne désirait pas parler de lui.
- On m'appelle Hunter.
Hunter. Le Chasseur, en langage de Dartmoor.
- Je ne suis pas un brigand ... je ...
Ormond lui prit sa main valide.
- Ai-je laissé supposer que je vous prenais pour un brigand ? dit-il d'on ton compréhensif. Si l'on vous appelle Hunter, je vous appellerai Hunter. Et je ne vous poserai aucune question.
Rogor avait joint trois cruchons aux tonneaux de bière. Trois cruchons d'eau de vie, scellés. Lammermoor en déboucha un, détacha le gobelet qu'il portait à la ceinture, et le remplit d'alcool.
- Buvez, ordonna-t-il au blessé. Cà vous réchauffera un peu.
L'homme s'exécuta, but, toussa.
- C'est fort, dit-il avec un pâle sourire. C'est fort, mais c'est bon.
Ormond se versa une rasade, leva son verre et but d'un traît.
- Vous avez raison. Rogor ne m'a pas roulé.
Il rit. Hunter avait les yeux perdus dans le vague.

- J'étais au service de Feroal, dit-il après un long silence.
- Dans la Milice ?
- Oui... comment avez-vous deviné ?
Ormond fit mine de réfléchir un instant.
- Vous montez un cheval de combat, vous portez des armes de guerre. Ce n'est pas très difficile à comprendre.
- Vous avez raison...
- Vous avez fait du bon travail.
Le visage de l'étranger se rembrunit.
- Pas assez bon... murmura-t-il d'une voix brisée. Pas assez bon.
Des larmes se mirent à couler le long de ses joues.
Ormond l'attira contre lui, ne sachant que répondre.
- Tout ira bien, maintenant, dit-il doucement, tout ira bien.



4. L'inconnu.3.
(par michele huwart, ajouté le 30/10/03 14:14)


Hunter finit par s'endormir, affalé contre l'épaule d'Ormond. Celui-ci n'osait plus bouger, de crainte de réveiller le blessé. Curieusement, il se sentait envahi d'une affection irrationnelle pour cet homme inconnu qui ne lui avait même pas donné son vrai nom, affection qui allait bien au delà de la simple compassion. Plutôt un sentiment étrange, comme s'il s'en sentait responsable, et que cette responsabilité lui avait été confiée par une Autorté supérieure.
Un cahot fit trembler le charriot. Hunter gémit dans son sommeil.
- Pol ! Fais attention, voyons ! cria Lammermoor à travers la bâche, tout en tentant d'apaiser le blessé.
- Je fais ce que je peux, Monsieur ! grommela le domestique. Que voulez-vous, la route est mauvaise ....

Quantor ouvrit la bâche, à l'arrière du véhicule. Le chien aboya.
- Comment va-t-il , père ? demanda l'adolescent.
- Pas très bien, j'en ai peur. Pour l'instant, il dort.
- Qui est-ce ?
- Un soldat de Feroal.
- Un soldat ? Quantor ricanna. Un officier, plutôt.
- Pourquoi dis-tu celà ? lui demanda son père.
Le garçon désigna l'arc et l'épée qui gisaient sur le sol du charriot.
- Il porte des armes de grand seigneur. Et son cheval est une bête exceptionnelle, de plus, harnachée d'argebt massif...
La remarque sembla irriter Ormond.
- Qu'il soit fils de Roi, fit-il, agacé, ou le dernier des mendiants, peu mporte. Cet homme a besoin d'aide. De notre aide. C'est la seule chose qui compte.
Sa voix se radoucit.
- Comment te débrouilles-tu, avec le cheval ?
Son fils flatta l'encolure de l'animal.
- C'est une bonne bête. Je crois que nous sommes devenus amis.
- Alors, file ! Précède-nous chez ta mère, et annonce-lui que nous avons un invité. Qu'elle fasse préparer la chambre de ton oncle.
La demande de son père fit sursauter l'adolescent. Comme si Ormond avait prononcé des paroles sacrilèges.
- La chambre d'Oncle Landau, père ? Mais ...
- Tu préfères lui céder la tienne, ou le faire dormir sous les combles ? La chambre de Landau est inoccupée.
- Bien, père..., soupira le garçon, résigné.
Il tourna la bride, et partit en avant sous la pluie.

- Hunter ?
Ormond secouait doucement l'homme endormi.
- Hunter ? Réveillez-vous. Nous sommes arrivés à destination.
Le blessé porta sa main valide au visage, et se frotta longuement les yeux.
- Que ... que s'est-il passé ? Où suis-je ?
Il regardait Ormond avec une insistance inquiète, visiblement déphasé.
- Vous êtes chez moi. Ou plutôt devant chez moi. Prenez le temps de revenir à vous. Rien ne presse.
l'homme secoua la tête, hagard.
- Veuillez m'excuser, Seigneur. Je ... je suis un peu troublé.
- Comment vous sentez-vous ?
- Un peu mieux... je crois.
Il sourit faiblement.
- Vous ai-je déjà remercié pour votre gentillesse ?
- Plusieurs fois. Vous m'avez demandé pardon, aussi. Je me demande bien pourquoi.
- je .. je vous cause bien du tracas.
- Non. Vous en causerez peut-être à mon épouse, par contre...
- Je suis désolé. Je vous remercie encore.
- Tout homme aurait agi comme je l'ai fait.
Hunter resta un momentt, pensif. Son visage reflétait une reconnaissance absolue.
- Peut-être, finit il par dire, mais pas de la façon dont vous l'avez fait.





5. Aëlia.1.
(par michele huwart, ajouté le 06/11/03 11:53)


Ormond avait aidé Hunter à se déshabiller, et à entrer dans la baignoire de bronze emplie d'eau fumante et parfumée. Il lui avait dénoué sa longue tresse sombre, caractéristique des guerriers de Dartmoor. Le blessé avait gémi faiblement lorsque l'eau avait atteint le volumineux pensement qui entourait son bras droit, s'était excusé, et avait fini par se détendre.
- Vous avez mal ? demanda Ormond.
Hunter fit "oui" de la tête.
- Mon épouse va s'occuper de vous. Elle a de bonnes connaissances dans l'art de guérir. Son père était un médecin réputé.
Un voile d'étonnement passa sur le visage de l'étranger.
- Un membre de la Guilde ?
La Guilde des Guérisseurs était, avec le Magistère, une des plus grandes institutions de ce temps. Une institution qui ne connaissait pas les frontières des Royaumes.
- Oui.
- Et elle a pu vous épouser ? En général...
Ormond sourit, secouant doucement la tête.
- Elle m'a épousé, très jeune. Nos parents respectifs n'étaient pas, hum.. comment dire... très heureux de notre décision. Ils ont pourtant fini par s'y faire. Aëlia n'a, de ce fait, jamais subi l'Initiation. Celà ne l'empêche pas d'être compétente.
Hunter laissa aller sa tête contre le bord de la baignoire. Il ferma les yeux.
- Vous êtes fatigué ? s'inquiéta son hôte.
- Non, répondit-il. Enfin, oui, mais ce n'est pas celà. Je ... rêvais.
Ormond s'empara d'une brique de savon noir.
- Vous rêverez plus tard. laissez-moi d'abord vous aider à laver vos cheveux.
Une lueur de malice passa dans les yeux de l'étranger.
- Merci, dit-il. Mais je... enfin, je n'ai pas l'habitude d'être dorlotté ainsi, comme un petit garcon.
- Taisez-vous, fit Lammermoor, sévère. Et laissez-vous faire.

- Seigneur Ormond ?
- Je préférerais "Ormond" tout court, dit celui-ci tout en rinçant la longue chevelure sombre.
- Vous l'aimez ?
Un peu surpris par la question, il réfléchit un instant, songeur ...
- Aëlia ? Et comment. Aëlia est... Aëlia. Je ne peux rien dire qui exprime mieux ce que je ressens pour elle.
- Vous avez de la chance, soupira Hunter.
Ormond l'aida à sortir de l'eau, àse sécher au moyen d'une grande serviette un peu rêche, et à enfiler un long caleçon de flanelle. Il l'enveloppa ensuite dans une robe de chambre de laine brune.
- Je sais, répondit-il. Je sais... et vous ?
Le blessé s'appuyait lourdement sur l'épaule de son nouvel ami, qui le guidait maintenant à travers les couloirs de la maison.
- Elle... elle s'appelle Cherel. Nous avons été fiancés, enfants. Elle venait de naître, et j'avais treize ans... Je crois que j'ai appris à l'aimer. Mais...
- Mais ? répéta Lammermoor.
- Si elle m'aime... je ne sais pas. Je dois l'épouser au printemps prochain...
Il se tut, comme épuisé d'avoir trop parlé. Ormond dut presque le porter jusqu'à son lit.

- Merci. Merci encore. Je suis désolé...
Il était allongé dans un lit moelleux, tendu de draps de lin blanc. Ormond remonta sur lui l'édredon de plumes.
- S'il vous plaît. Arrêtez de me remercier, et de me demander pardon. Si les rôles avaient été inversés, vous auriez fait la même chose.
- Peut-être. Mais sans vous, je crois que je ... Je vous dois la vie, Ormond.
Lammermoor caressa le front brûlant de fièvre.
- La Mère Eternelle vous a mis sur ma route. Elle vous a confié à moi. Du moins, c'est comme çà que je vois les choses.
Il prit amicalement la main valide de Hunter dans les siennes.
- Vous êtes ici chez vous. Reposez-vous, et guérissez. C'est tout ce que nous désirons. Si vous voulez parler, nous confier quelque chose, vous pouvez le faire. Mais nous ne vous demandons rien.
Hunter porta la main de son hôte à ses lèvres, et la baisa avec reconnaissance.


6. Aëlia.2.
(par michele huwart, ajouté le 08/11/03 15:23)


Une jeune femme entra dans la chambre. Elle portait un bol et un pichet fumant, qu'elle déposa sur la table de nuit. Elle était petite et brune, et Hunter ne pur s'empêcher de remarquer qu'elle portait les cheveux en chignon tressé, à la manière des femmes de la Guilde. Elle vérifia la température du malade d'une main que le travail quotidien avait rendue calleuse et rêche, mais qu'il trouva délicieuse de fraîcheur. Puis, elle remplit le bol d'un liquide qui dégageait une odeur bizarre, et le lui tendit.
- Buvez, dit-elle. Ce n'est sans doute pas très bon, mais vous en avez besoin.
Ormond aida son nouvel ami à se redresser, lui soutint la main qui tremblait, risquant de renverser la potion. Hunter se mit à boire. A la première gorgée, il grimaça d'étonnement.
- Je vous avais prévenu, dit Aëlia, souriant gentiment. C'est très amer.
- Ce n'est pas çà, lui rétorqua son invité. C'est amer, c'est vrai. Mais j'aime l'amertume. Non... Combien avez-vous mis d'alcool, là-dedans ?
- Beaucoup, avoua la jeune femme. Je vais devoir soigner votre bras, et je risque, ce faisant, de vous faire très mal. Ce que je vous ai donné calmera la douleur, et vous fera dormir comme un loir. Buvez tout.
Hunter s'exécuta, docile. Il avala deux bols de tisane brûlante, et sentit une chaleur réconfortante l'envahir. Il se rallongea en fermant les yeux. Dix minutes plus tard, il dormait à poings fermés.

Aëlia découvrit le bras blessé, enveloppé d'un énorme pansement. Avec un fin stylet très aiguisé, et d'infinies précautions, elle se mit à le découper dans la longueur, et à lôter avec toute la douceur dont elle était capable. Lorsqu'elle eut terminé, elle ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de recul, tant la blessure était horrible à voir. Le bras, dont l'os avait été brisé, était strié de bleu. Les attelles qui avaient été posées par le médecin de Feroal avaient pénétré dans les chairs enflées, provoquant des plaies purulentes. Aëlia ferma les yeux et se mordit la lèvre. Puis, elle regarda son époux dans les yeux.
- Je n'y arriverai pas, Ormond, fit-elle d'une voix blanche.
- Que veux-tu dire ? lui demanda son mari.
- Tu as très bien compris, continua-t-elle. Cette blessure est trop grave. je ne suis pas assez qualifiée pour la soigner. Je risquerais de faire plus de tort qu'autr chose à ton ami.
Ormond respira profondément. Ses yeux se posèrent sur l'homme endormi qui n'avait pas bronché.
- Reste avec lui. Quantor peut descendre au village. Ou Galea.
- Tu es d'accord ?
Il effleura affectueusement les cheveux sombres du blessé, haussa les épaules, et fixa intensément son épouse.
- Il n'en peut rien... et je crois que nous n'avons pas le choix.

Ormond descendit dans la salle commune. Il apostropha une fillette d'une douzaine d'année, qui s'affairait à repriser des chaussettes en maugréant.
- Galea. J'ai besoin de toi, ma fille.
- Oui, Père ? répondit l'enfant, toute heureuse à l'idée de pouvoir abandonner son ouvrage.
- Va au village. Trouve... trouve Bertram, et ramène-le.
Galea ouvrit des yeux exorbités.
- Bertram ? Vous avez bien dit Bertram ? Messire Bertram ???
- Oui, ma fille. Tu as bien entendu. Dis-lui que nous avons un invité, qu'il a une grave blessure au bras. Très infectée. Que nous avons besoin de lui.
Galea lança son ouvrage dans un panier d'osier, décrocha son manteau de la patère, et se retourna vers son père.
- Quand il verra que je voens le chercher, il comprendra tout de suite que c'est sérieux, lui dit-elle d'un air entendu.
- Sois prudente, sous la pluie.
Elle leva les yeux au ciel.
- Père ! S'il vous plaît ! Je suis grande !

Ormond retourna vers la chambre, tendis que sa fille se dirigeait vers l'écurie. dans le couloir, il tomba nez à nez avec un vieil homme appuyé sur une canne.
- Alors, fils ? Il paraît que nous avons un invité ?
Ormond posa la main sur l'épaule de son père.
- Oui. Aëlia est avec lui. Je crois qu'elle a besoin de moi.
- Qui est-ce ?
Le visage du vieillard était sévère, soupçonneux.
- Un des miliciens de Feroal.
- De Feroal ? Moins on a affaire aux gens de ce vendu, mieux on se porte.
- Il avait besoin de nous.
Un nuage de lassitude passa sur le visage d'Ormond.
- Ce n'est pas le moment de parler politique, père.
- N'empêche ! repris le vieillard. ces miliciens de Feroal, ce sont des mercenaires, pour la plupart.
Puis il soupira.
- Tu lui a donné la chambre de ton frère ?
Il avait du chagrin dans la voix. Un ton de reproche, aussi.
- Autant qu'elle serve à quelqu'un, père.
Le vieil homme marmonna, repartit vers sa chambre en boitillant.
- Père !
Sigismond de Lammermoor leva la main, comme pour dire "c'est bon !". Il ne se retourna pas. Il ne voulait pas que son fils le voie pleurer.


7. Aëlia.3.
(par michele huwart, ajouté le 10/11/03 14:53)


Ormond, très las, entra dans la chambre où il trouva son épouse occupée à nattoyer délicatement les blessures de l'homme endormi. Il s'assit en soupirant. Hunter gémit en devinant sa présence, semblant aussi chercher quelque chose de sa main valide. Ormond la pris dans la sienne, à laquelle le blessé s'agrippa instantanément.
- Cà va ? demanda Aëlia, tout en continuant ses soins.
Son époux acquiesça silencieusement.
- Tu en es sûr ? Tu...
L'homme eut un geste d'agacement.
- Oui. Cà va. Galea est partie chercher Bertram. Elle était trop heureuse de pouvoir délaisser son ouvrage. A part çà ...
Il poussa un gros soupir.
- ... j'ai failli en venir aux mots avec mon père.
- Au sujet de la chambre ?
Ormond acquiesça à nouveau.
- Cà va faire quatre ans, Ormond.
- Je sais, fit-il, en dévisageant Hunter endormi. Je sais...
Le sommeil avait dissipé le masque de souffrance du blessé. Il semblait maintenant beaucoup plus jeune que lorsqu'Ormond l'avait découvert dans la forêt. La trentaine. Peut-être un peu plus. L'âge qu'aurait eu....
- Ormond ?
Il semblait hypnotisé par le visage de l'étranger.
- Ormond ? reprit Aëlia d'une voix inquiète. Ce n'est pas lui.
Lammermoor se passa la main sur le visage, comme s'il se réveillait.
- Ce n'est pas lui, continua sa femme. Ce n'est pas ton frère qui repose dans ce lit.
- Je sais, murmura-t-il, je sais... Ce n'est pas Landau. Ce n'est qu'un officier de Feroal. Comme lui.

Aëlia, inquiète, contempla longtemps le visage de son époux. Ni lui, ni son père n'avaient accepté la mort de Landau, tué au service du Duc, lors d'un des premiers accrochages avec les bandes de Chauffeurs qui avaient ravagé le pays, avant la formation de la Milice. Ses hommes avaient ramené le jeune chevalier mourant. Il s'était éteint sans qu'Aëlia, ni Bertram le Guérisseur puissent faire quoi que ce soit. Impuissants. Ormond en avait gardé une rancune tenace contre Bertram, rancune amplifiée par la vieille antipathie qui opposait les deux hommes depuis l'adolescence. Sigismond, quant à lui, n'avait pu se défaire du sentiment de culpabilité que peut ressentir un père qui voit mourir son fils sans avoir pu lui demander pardon. Ou, du moins, sans qu'il sache si ce "Pardon" a été entendu. Landau, officier de Feroal. Feroal, vassal du Roi d'Otrante. Et d'Hamerland, au grand dam de Sigismond.

Galea entra sans frapper, suivie d'un homme, très grand, aux cheveux courts, vêtu d'une veste de cuir.
- Bertram ! s'exclama la jeune femme. Vous avez fait vite.
Le médecin lança à Ormond un regard peu amène, puis haussa les épaules.
- Je me doutais bien que vous ne m'aviez pas fait chercher pour une écharde au pied. Que s'est-il passé ?
Ormond lui raconta ce qu'il savait de l'histoire de Hunter, et comment il l'avait découvert sous la pluie. Aëlia continua, lui expliquant quelles plantes elle avait utilisé pour tenter de le soulager. Tout en les écoutant, le médecin examinait le malade, lui prenant le pouls, lui palpant la gorge à la recherche de ganglions suspects, contrôlant sa fièvre et sa respiration, avec des gestes professionnels, précis.
- Laissez-nous, finit-il par dire, autoritaire.
- Mais... voulut rouspéter Ormond.
- Vous voulez que je le soigne ? Alors, laissez-nous. Vous me dérangez.
Aëlia entraîna son mari, réticent, hors de la chambre, et l'emmena dans la grande salle, où elle lui servit une tasse de thé fumant.



8. Sigismond.1.
(par michele huwart, ajouté le 12/11/03 13:35)


Deux enfants jouaient devant l'âtre avec des soldats de bois. La petite fille, bientôt, en eut assez, et vint s'asseoir auprès de son père. Ormond, machinalement, posa un baiser paternel sur sa joue rosie par la chaleur des flammes. L'enfant prit un bol et se servit elle-même du thé, auquel elle ajouta une bonne dose de miel, tout en observant l'homme du coin de l'oeil.
- Vous êtes triste, Père ? finit-elle par demander, face au mutisme d'Ormond.
Celui-ci sourit vaguement avant de répondre.
- Non. Pas vraiment, ma chérie. Je suis inquiet pour notre invité, c'est tout.
- Vous croyez qu'il va mourir ? Comme oncle Landau ?
Ormond songea que les enfants parlaient souvent de façon plus abrupte que les adultes, amis que leurs pensées n'étaient pas vraiment différentes.
- Non. Enfin... je ne sais pas. Je ne veux pas, Grace. Je ne sais pas pourquoi, mais j'aime bien ce garçon.
Il leva les yeux vers son épouse, comme pour lui demander de l'aide.
- On fera tout ce qu'on pourra pour l'aider, dit-elle doucement. Mais il ne faut pas nous voiler la face. Oui, il risque de mourir. Hélas.
Galea posa son ouvrage et releva la tête.
- Grand-Père n'est pas content. Il dit que...
- Que quoi, l'interrompit son père, irrité. Que j'aurais dû laisser cet homme mourir seul dans les bois ?
- Non... non, mais... que ...
La fillette hésitait.
- ... enfin, que vous auriez pu le mener directement chez Bertram. Ou à l'auberge.
- Quoi ? explosa Ormond. S'il s'était agi de mon frère, crois-tu que j'aurais aimé qu'on agisse comme çà envers lui ?
Il se radoucit brutalement.
- Il a confiance en moi. Il a besoin de nous. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour l'aider. Quoi que veuille ton grand père.
Ormond se leva, et se dirigea vers l'escalier qui menait aux chambres, ressassant à voix basse sa colère contre son père. Aëlia le rattrappa d'un bond. Pendant de longues minutes, elle tenta de camer son époux. De temps à autres, les trois enfants percevaient des éclats de voix.
- Bon, finit par accepter Ormond. je ne lui dirai rien aujourd'hui. J'attendrai d'être plus calme. Mais son attitude est intolérable.
- Ton ami est aux ordres de Feroal ...
- Et alors ? Landau aussi l'était. Il devrait avoir compris, depuis. Et Feroal est notre suzerain, que diable !

Le médecin parut au haut de l'escalier.
- Ormond ! appela-t-il. Votre ami a besoin de vous.
Ormond embrassa son épouse en signe d'apaisement, et monta rejoindre Betram. Celui-ci avait l'air soucieux.
- Comment va-t-il ? demanda Lammermoor d'une voix sourde.
- Il est très affaibli. Il souffre énormément. Il a besoin de vous.
- Est-ce que ?..;
- Je ne peux encore rien dire. Je reviendrai demain. Si son état empire, faites-moi chercher.
Il hésita un instant.
- Tout de suite.
Ormond entra dans la chambre, tandis que Bertam allai rejoindre Aëlia, pour lui donner ses instructions concernant le malade.
- J'ai fait ce que j'ai pu, chuchota-t-il. J'aurais sans doute dû amputer, mais il ne l'aurait pas supporté. Alors, il faut espérer que le traîtement agisse. Sinon...
- Je sais, répondit la jeune femme. J'avais compris.

Lorsqu'il eut quitté le manoir, Grace ne put s'empêcher de questionner sa mère.
- Pourquoi grand-père déteste-t-il tant le Duc ? demanda l'enfant. C'est notre seigneur, pourtant.
Aëlia réfléchit. L'opposition de Sigismond à son Seigneur datait de bien longtemps. D'aussi longtemps qu'elle pût se souvenir.
- Ton grand-père vit dans le passé, ma chérie, expliqua-t-elle après mûre réflexion. Il a des fidélités qui ne sont plus les nôtres depuis longtemps. Des fidélités qui datent de bien des générations. Il reproche à Feroal d'avoir prêté serment d'allégence au roi Géraud.
- Mais grand-père s'est battu pour le Roi, quand il était jeune... s'étonna l'enfant.
- ce n'est pas si simple, reprit sa mère. A l'époque, le pays était envahi. Et ton grand-père n'a pas combattu pour le roi Géraud. Il a combattu sous les ordres du prince Horgar. Horgar d'Hamerland. Quand le prince est mort, il a remisé son épée.
Grace voulut poser d'autres question, mais Aëlia ne se sentait pas d'humeur à expliquer l'Histoire et la politique du royaume à une enfant de neuf ans. Elle coupa court à la conversation, emportant à la cuisine les remèdes que lui avait confié Bertram.

Ormond s'assit au chevet du malade. L'entendant, Hunter ouvrit les yeux, et tenta de sourire. En vain.
- Merci, murmura-t-il. je suis content que vous soyez là.
- Je resterai autant que vous le voudrez, répondit Ormond en arrangeant les couvertures. Ne vous inquiétez pas.
- Même si je ne suis pas votre frère ?
- Je ne vous ai jamais pris pour mon frère. Vous êtes vous, çà me suffit.
Il caressa doucement le front brûlant de fièvre.
- Reposez-vous, maintenant. Dormez. Nous veillons sur vous.

-


9. Sigismond.2.
(par michele huwart, ajouté le 15/11/03 16:03)


Hunter ouvrit les yeux, et son regard tomba immédiatement sur Ormond, somnolant à son chevet. Il resta longtemps immobile, la tête encore embrumée par la fièvre et le sommeil, à observer son hôte avec affection et reconnaissance. Il se sentait mieux, reposé, malgré les cauchemars qui n'avaient cessé de le tourmenter. Il se demanda s'il avait parlé dans son sommeil, et, si tel était le cas, ce qu'il avait bien pu dire, et quelle y serait la réaction de son bienfaiteur.
Il tenta de se redresser. Le mouvement relança la douleur de son bras, et il ne put s'empêcher de gémir. A l'instant même, Ormond ouvrit les yeux.
- Vous êtes réveillé. Enfin !dit-il d'un ton amical, la voix encore vaseuse. Comment allez-vous, aujourd'hui ?
Il arborait un sourire bienveillant, mais son visage était marqué par la fatigue.
- Mieux, répondit Hunter. Mieux, je crois... Combien de temps ai-je dormi ?
- Trois jours pleins. Vous avez pas mal rêvé, aussi...
Hunter se mordit la lèvre, songeur.
- J'ai parlé ? finit-il par demander, visiblement inquiet.
Ormond lui posa la main sur l'épaule, rassurant.
- Oui. Vous étiez plutôt... incohérent. Comme souvent, quand on rêve. Ne vous en faites pas, vous n'avez pas trahi vos secrets.
- Veuillez excuser mon manque de franchise à votre égard, reprit le blessé, visiblement mal à l'aise. Je sais que je devrais lever toute équivoque à mon sujet, après tout ce que vous avez fait pour moi, je...
Ormond l'interrompit, gentiment, mais avec fermeté.
- Vous avez subi une lourde épreuve. Je l'ai bien compris, malgré votre incohérence. Vous en parlerez quand vous serez prêt. Vous êtes trop fragile encore pour remuer toutes ces émotions. Nous aurons tout le temps d'en parler, plus tard. Car je crois que vous allez passer un long moment en notre compagnie.
- Je ne veux pas vous déranger longtemps. Dès que j'en serai capable, je reprendrai mon voyage.
Il avait la voix enrouée par la soif. Ormond s'en rendit compte, lui versa un verre d'eau et l'aida à boire.
- Vous n'êtes pas bien avec nous? demanda-t-il, faussement vexé.
Hunter sembla à nouveau perdu, déphasé.
- Je... je n'ai pas voulu dire celà. C'est tout le contraire. Oh, oui, tout le contraire. Mais...
Sa voix se fit plus faible, comme un chuchotement triste.
- ...mais j'ai cru comprendre, lorsque j'étais dans un demi-sommeil, que... enfin, que votre père n'appréciait pas ma présence. De plus, je vous donne du travail. Et vous devez avoir tant à faire.
Ormond leva les yeux au ciel, soupira.
- Mon père est un vieux misanthrope. C'est vrai qu'il a eu des mots vous concernant, mais il a compris, maintenant, que son attitude était inhumaine. Vous ne dérangez personne, ici. Et je ne ferai pas comme Feroal. Je ne vous laisserai pas partir avant que vous soyez complètement remis.
A ces mots, Hunter réagit vivement, comme si Ormond avait attaqué quelqu'un qui lui était cher.
- Feroal n'a rien fait de mal ! dit-il, presque brutalement. Il n'a pas eu le choix. C'est moi qui suis parti. Il m'avait donné sa parole. De ne pas chercher à me retenir, le jour où je m'en irais. Celà faisait partie de notre accord.
Ormond fut surpris par l'attitude de son protégé. Jusqu'à présent, il avait vu en lui un jeune homme blessé dans son corps et dans son âme, noble, certainement, éduqué et courageux sans l'ombre d'un doute. mais en cet instant, il se révélait être autre chose. Il avait parlé comme si Feroal, Duc de Falaen, vassal direct du Roi d'Otrante et d'Hamerland lui devait, oui, c'était celà, lui devait... obéissance. Il ouvrit la bouche pour le questionner, s'interrompit et réfléchit un instant. L'heure n'était pas aux questions.
- Et bien, répondit-il simplement, moi, je ne vous ai rien promis du tout, sinon l'hospitalité. Et je ne vous laisserai partir que quand je serai sûr que vous ne courez aucun danger sur les routes. Et que, si le danger se présentait malgré tout, vous seriez en état de vous défendre.

Quelqu'un frappa à la porte. Aëlia entra, suivie par une petite fille qui portait un plateau chargé de nourriture, à première vue trop lourd pour elle. La jeune femme embrassa chaleureusement le blessé, s'enquit de son état, et l'aida à se redresser, arrangeant des coussins derrière lui.
- Vous êtes bien installé, comme çà ?
- Oui, dit-il. Soyez remerciée, ma Dame.
Aêlia pit le plateau des mains de l'enfant et le posa sur le lit.
- Je vous ai préparé un bon pot au feu. Cà va vous faire du bien. Vous n'avez rien avalé depuis plusieurs jours.
Un fumet agréable s'échappait d'un grand bol de terre émaillée. Hunter y plongea la cuiller, maladroitement, de sa main gauche valide.
- Attendez ! Je vais vous aider ! s'exclama la fillette en remarquant la gaucherie de l'invité de ses parents.
- Je suis encore capable de manger tout seul ! se rebiffa le jeune homme en riant malgré lui.
- Veuillez excuser notre fille Grace ! demanda Aëlia. Elle a voulu bien faire.
Le jeune homme fit signe à l'enfant de s'approcher.
- Tu t'appelles Grace ? C'est un très joli prénom. Et tu te débrouilles bien pour porter les plateaux.
- Oh, dit l'enfant, je le fais souvent. J'aime bien apporter son repas à grand-père.
- Tu veux bien m'aider à beurrer mon pain ? Je doute d'y arriver, avec une seule main.
Grace saisit le couteau à beurre, et fit consciencieusement ce que l'invité de ses parents lui avait demandé, tout en jetant à sa mère un regard qui disait " vous voyez bien que je peux être utile" !

Aëlia avait envoyé dormir son mari, et s'était elle-même assise au chevet du blessé, qui se forçait à avaler quelques cuillérées de bouillon de plus.
- C'est délicieux, mais je n'ai vraiment plus faim, s'excusa-t-il, reposant la cuiller et se laissant aller sur les oreillers.
- Merci. Vous savez vous y prendre, avec les enfants.
- Ce n'est pas difficile avec une petite comme Grace. Elle est charmante. Et votre fils aîné doit vous donner beaucoup de satisfactions, lui aussi.
- Oui. Oui... Grace et Quantor sont des enfants plutôt facile à élever, tout comme leur petit frère Valens. Galea, par contre...
Elle eut un soupir de découragement.
- ... mais je ne vais pas vous ennuyer avec mes histoires.
- Vous ne m'ennuyez pas. Par contre ...
Il eut un long silence.
- Par contre, j'aimerais présenter mes hommages à votre beau-père.
Aëlia lui prit la main avec un sourire songeur.
- Mon beau-père est un vieil ours. Mais je vais voir s'il peut , ou plutôt s'il veut bien, venir vous voir.
- C'est à moi de me déplacer jusqu'à sa chambre.
- Non. Interdiction formelle de vous lever. De la part de Bertram. Mais je vais faire venir Sigismond.


10. Sigismond.3.
(par michele huwart, ajouté le 18/11/03 16:17)


- Père ?
Le vieil homme était debout devant la fenêtre de sa chambre, appuyé sur son éternelle canne. Aëlia s'approcha de lui. Elle l'avait appelé à plusieurs reprises, mais, comme chaque fois qu'il ne désirait pas répondre, Sigismond faisait semblant d'être sourd. Son regard se perdait dans le paysage de prairies et de champs, de bosquets et de rivières. Un paysage tranquille, civilisé, bien ordonné par des siècles de cultures. Peu de guerres. les combats, il fallait aller les chercher plus loin. Dans l'espace et le temps. Au-delà des marais, dans la direction de Falaën. Au delà des années, la dernière guerre datant de presque trente ans. La dernière guerre, mais non les dernières batailles. Même si Sigismond n'aurait jamais pu prendre au sérieux la terreur qu'avaient fait régner les Chauffeurs si elle ne lui avait pas coûté son enfant.
- Père, reprit Aëlia.
Elle commençait à s'impatienter, et sa voix trahissait son agacement. Elle connaissait bien l'ancien chevalier, ses lubies, ses opinions que chacun jugeait rétrogrades et irréalistes. Elle s'était abstenue de le juger lorsqu'il avait renié Landau pour s'être mis au service du Duc. Elle avait désespérément tenté de le faire revenir sur sa décision, d'ouvrir à nouveau son coeur au jeune homme. Mais rien n'y avait fait. Ormond n'avait pas eu plus de succès qu'elle. Et le désespoir du vieil homme en avait été d'autant plus grand lorsque Landau avait été tué. Aëlia le savait. Elle savait que le remord enserrait le coeur du vieillard, mais aussi le rendait insensible à tout ce qui lui était extérieur. Extérieur, du moins, à sa propre famille et à ses convictions. Même si c'était au nom de celles-ci qu'il avait rejeté son fils.

Sigismond se retourna vers sa bru. Son visage était comme un masque. Impassible.
- Je suis là, ma fille, répondit-il enfin. Qu'avez-vous donc à me demander ?
Aëlia lui fit un charmant sourire.
- Vous avez l'air en bonne forme, Père.
Sigismond grogna. Il avait horreur des flatteries et, à son âge, considérait comme telle toute allusion à sa santé de fer.
- Oui... non ! mes rhumatismes me font souffrir. C'est ce temps pluvieux. Bien trop pour la saison.
- Mais pas suffisamment pour vois cloîtrer dans votre chambre, n'est-ce pas, Père ?
- Venez en au fait, Aëlia, fit-il brutalement. Vous avez passé l'âge de minauder comme votre fille aînée. Elle n'arrête pas. Sans cesse à tenter de m'extorquer quelques pièces, ou une histoire d'autrefois. Enfin, c'est de son âge. Et elle, au moins, elle m'écoute.
- Galea rêve de gloire, soupira la jeune femme. Mais ce n'est pas d'elle qu'il s'agit. Notre invité aimerait vous présenter ses hommages.
Le vieil homme haussa les épaules.
- Eh bien, qu'il vienne ! Qu'il frappe à la porte. Je lui ouvrirai si j'en ai envie.
- Voyons, Père...

Lorsque la porte s'ouvrit, Hunter s'attendait à voir apparaître Aëlia et son beau-père. Ce fut au contraire une fillette qui entra comme un vent de tempête. Elle s'assit à côté du lit et le dévisagea longuement. Lui ne pouvait détacher son regard de l'enfant. Elle était belle. De taille moyenne, avec des yeux d'un bleu sombre qui lui rappelaient les saphirs de sa mère, et des cheveux de la couleur des châtaignes mûres et brillantes. sa beauté n'était pas la fraîcheur de l'enfance, ni l'innocence ingrate d'une adolescente en devenir. Elle était à la fois hautaine et sauvage, arrogante et dure. Celle d'une femme, déjà, malgré le jeune âge de la fille d'Ormond.
- Bonjour, dit-elle. Cà va mieux ?
- Oui... oui, çà va. Galea, n'est-ce pas ?
- Vous avez l'air de connaître mon nom.
Elle regarda autour d'elle.
- Vous vous plaisez, ici ? la chambre n'a plus servi depuis longtemps...
Sa voix aurait été agréable si elle avait été plus naturelle.
- Je suis très reconnaissant à votre père de m'accorder l'hospitalité, Galea.
- On dit que vous travaillez pour Feroal. Etes vous un mercenaire ?
Son ton n'était pas exempt de mépris.
- Un... mercenaire ?
Hunter tourna lentement sur ses coussins. sa voix s'étrangla de colère contenue. Galea était la fille de son hôte. Il n'avait pas à lui faire de remarques désagréable. Bien qu'elle ne se fût pas privée de lui en faire.
- Non. Je ne suis pas un mercenaire. Ma mère est originaire du duché des Sarts. Donc, d'Hamerland. Ce pays est le mien, autant que le tien.
- Mais vous venez bien du Dartmoor ?
- Oui. J'y ai été élevé. Celà ne fait pas de moi un "mercenaire", comme tu le dis avec tant de respect. Et j'ajouterai que, si le calme est revenu en Falaen, c'est en grande partie grâce à des gens que tu qualifierais ainsi.
- Oh, fit-elle, vexée. Désolée, Monseigneur. C'était une simple question...
A cet instant, la mère de la fillette franchit le seuil de la porte. Elle exigea de Galea qu'elle présente ses excuses à Hunter. L'enfant le fit. Du bout des lèvres, puis partit en grommelant entre ses dents que ce n'était pas la peine de faire des histoires pour si peu.

- Je suis navrée de cet intermède involontaire, Hunter, dit-elle gentiment. Je vous assure que nous ne pensons pas...
- Ce n'est rien, sourit-il tristement. C'est ma faute. Vous ne savez rien de moi.
Elle l'embrassa sur le front.
- Nous ne vous avons rien demandé.
Elle s'loigna vers la porte.
- Mon beau-père arrivera dans quelques minutes. Je crois préférable de vous laisser. Je reviendrai plus tard.

Sigismond franchit la porte.
Il vit le visage du jeune homme, et eut un mouvement de recul.
C'était impossible.
Ce n'était pas vrai.
Ce ne pouvait pas être vrai.
Il se dirigea vers la commode, sur laquelle Ormond avait déposé l'épée de l'étranger.
Il la regarda.
Longtemps.
Avec incrédulité et respect.
Puis, il revint vers le lit.
Il s'agenouilla.

- Je vous présente serment d'allégeance, Königar d'Hamerland, dit le vieux chevalier d'une voix tremblante.
- Je l'accepte, murmura le prince. Relevez-vous, Sigismond de Lammermoor.



11. Sigismond.4.
(par michele huwart, ajouté le 20/11/03 13:12)


Galea n'en crut pas ses yeux.
Galea n'en crut pas ses oreilles.
Elle referma la porte, silencieusement. Aucun des deux hommes ne s'était aperçu qu'elle était entr'ouverte. Que quelqu'un les écoutait.
La fillette s'adossa au mur. Haletante.
Le protégé de son père s'appelait Königar d'Hamerland.
Et Königar d'Hamerland était le fils d'Horgar.
Donc il était... il était...
C'était invraissemblable.
Mais c'était vrai.
Son grand-père ne s'était pas trompé. Il n'aurait jamais pu. Tout celà était trop, bien trop important à ses yeux.
Königar était trop important.
Même s'il se faisait appeler Hunter.
Même s'il tous le prenaient pour un simple officier de Feroal, malade et blessé.
Il était l'Héritier. Le Prétendant.
Il était l'Enfant de l'Aurore.

La fillette retourna vers sa chambre. Entra.
Elle se jeta sur son lit en riant.
L'Héritier. Ils hébergeaient l'Héritier.
C'était sa chance.
Une chance à laquelle elle n'aurait pu croire quelques minutes plus tôt.

Le vieil homme se releva péniblement. Hunter l'invita à s'asseoir, mais il resta là, longtemps, sans bouger. Telle une statue. Tel un homme trop ébahi pour réagir. Il pleurait silencieusement. Il tremblait.
Hunter aussi, tremblait. Choqué. Comme s'il se relevait d'une chute.
- Je vous en prie, finit-il par dire d'une voix presque inaudible. Je vous en prie, Seigneur Sigismond. Asseyez vous. A la demande de votre Prince.
Sigismond, comme hypnotisé, obéit. Il prit la main valide du jeune homme. La baisa avec respect. Non, plus qu'avec respect. Avec dévotion.
- Votre Altesse, dit-il, ce faisant. Mon Prince.
- Je vous en prie, Sigismond..., reprit Hunter.
Puis, incrédule et intrigué:
- Comment avez-vous deviné ? Comment avez-vous pu me reconnaître ?
La réponse du vieux chevalier ne se fit pas attendre.
- Votre père, Altesse. Vous êtes le portrait de votre père. Comment aurais-je pu ne pas vous reconnaître ?
- Ainsi, vous avez connu mon père ?
La voix du jeune homme tremblait d'émotion.
- Connu est un bien grand mot, Altesse, répondit Sigismond. J'ai servi sous ses ordres. Il était mon chef. Mon général. Mon Roi.
Puis, plus bas...
- ... mon Roi bien-aimé.
Königar eut un geste de dénégation.
- Mon père n'a jamais été couronné Roi.
Mais le vieil homme se redressa.
- Il l'était, mon Prince. Pas seulement par le sang. Il l'était dans l'âme. Comme vous devez l'être, vous aussi.
mais Königar se détourna.
- Je ne sais pas, murmura-t-il, je ne sais pas...

Sigismond parla longtemps, de la guerre des Royaumes Alliés contre les envahisseurs Hulans. Des batailles désespérées. De la venue parmi les soldats d'un jeune prince de retour d'exil, qui avait su galvaniser les troupes. Qui ne voulait rien d'autre que protéger les siens. Et à qui les siens auraient voulu tout donner. Tout rendre. A qui géraud aurait tout redu après la victoire.
Mais le Prince Horgar n'avait pas vécu jusqu'à la victoire. Il était mort dans la dernière bataillle. Geraud avait conservé les trônes des deux royaumes. le fils d'Horgar n'était qu'un bébé.
L'enfant de l'Aurore.

Epuisé par les récits du vieil homme, Hunter ferma les yeux. Le sommeil l'envahissait doucement.
- Sigismond, demanda-t-il, je vous en prie...
- Qu'y a-t-il, mon Prince, demanda le vieil homme.
- Ne leur dites pas. Pas encore. Je voudrais... j'aimerais que celà reste... entre nous. Je le dirai à Ormond. Mais plus tard. Plus tard...
- Vos désirs son des ordres, Altesse. Mais je ne comprends pas...
- Je vous en prie.
Il se fit suppliant.
- Je vous en prie. Et ne m'appelez plus "Altesse", ni "Mon Prince", s'il vous plaît.
Sigismond remarqua soudail que Königar grelottait.
- Je vous le promets, lui dit-il, vos désirs sont des ordres mon...
Il eut un moment d'hésitation.
- ... enfant.
- Mon enfant... oui, c'est très bien... souffla le prince, à bout de forces.
Et il sombra dans la nuit...


12. La Chute d'Hamerland.1.
(par michele huwart, ajouté le 22/11/03 15:41)


Hunter resta de longues semaines entre la vie et la mort. Des semaines de douleur et de fièvre, de frissons et de cauchemars. Ces semaines durant lesquelles Ormond et les siens ne le quittèrent pas, le soignant, le réconfortant comme s'il avait été des leurs. La douceur d'Aëlia, l'affection fraternelle d'Ormond furent présente à chaque instant. Mais le vieux Sigismond eut une attitude qui intrigua sa famille, eux qui l'avaient vu si réticent à l'égard du jeune homme. Une attitude faite de profond respect et d'un dévouement sans borne, comme il n'en avait jamais eue à l'égard de personne aussi loin que remontaient les souvenirs d'Ormond. Sauf, peut-être, de certains de ses compagnons lorsqu'il était militaire. Ormond tenta de savoir d'où venait ce changement d'attitude.
- J'ai connu son père. J'ai aimé son père. Et je ne veux pas le voir mourir comme j'ai vu mourir son père.
Ce fut la seule réponse du vieux chevalier.

- Sigismond ?
- Mon enfant. Ne parlez pas. ne vous fatiguez pas, mon Prince.
- S'il vous plaît. Il faut... si...si je ne survis pas...
- Vous dites des bêtises.
- Non. Vous le savez bien. Envoyez un message à mon Oncle. Dites-lui.
- Je ne dirai rien du tout. Vous ne mourrez pas. Pas encore. Vous êtes l'Enfant de l'Aurore.
Il ferma les yeux en secouant la tête.
- Pourquoi dites vous celà, Sigismond ? Pourquoi ?

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La Reine Erin se tenait à la fenêtre de sa chambre. Devant ses yeux s'étalait la ville, trop animée malgré la nuit. Et, plus loin, la plaine. Les champs et les prairies. Les forêts, les rivières d'Hamerland. Erin regardait. Erin pleurait. Car de la plaine montait la rumeur de la guerre. Les champs n'étaient plus que de bataille. Les fermes brûlaient. Ils approchaient. Bientôt, ils seraient là.
- Il faut partir, Majesté.
Elle se tourna en posant une main sur son ventre. L'enfant avait bougé.
- Je vous en prie, Ma Dame !
Le Chambellan du Palais se tenait devant elle, suppliant. A ses côtés, le premier conseiller du Roi Edgar, le mage Luther. Il tenait une fillette par la main.
- La Reine d'Hamerland ? Fuir comme une lâche, et abandonner son peuple ?
Erin était belle dans sa dignité, malgré les longues nuits de veille, malgré l'angoisse et les privations.
- la Reine d'Hamerland porte l'héritier en son sein, ma Dame. Elle se doit de le protéger, pour son peuple.
Luther avait parlé d'une voix qui ne souffrait pas de contradiction. Il ajouta:
- Ce sont les ordres du Roi. Votre époux, ma Dame.
- Mais lui ? Edgar ? Que...
- Le Roi est à la place qui est la sienne.
- Mon époux n'a rien d'un foudre de guerre.
- Il est le Roi.

Erin finit par se rendre aux arguments des conseillers. Vêtue comme une paysane ainsi que la princesse, accompagnée de Luther qui avait pris les habits d'un prêtre de village, elle quitta la Citadelle de Marbourg, et s'enfonça dans la nuit. Le Mage les guida, elle et son enfant, à travers les campagnes dévastées. Elle connut le froid, la faim et la peur, dormant dans la paille des granges les jours fastes, à la belle étoile les autres jours. Ils traversèrent les duchés des Sarts et de Falaen, les marais, et enfin les Montagnes.
Ils arrivèrent à la frontière du Dartmoor. Il faisait plein soleil.
Et le soleil disparut. Il fit nuit en plein jour.
Ils étaient seuls, Erin, Luther, et la petite Brigitte. Et l'enfant qui remuait dans le ventre de la Reine.
Ils étaient seuls, au milieu de nulle part.
Luther sortit de sa poche une pierre brillante. La Pierre Royale d'Hamerland. Elle avait changé de couleur.
Il y avait un nouveau Roi.
Edgar était mort. L'enfant non encore né était le souverain.
Le souverain d'un pays conquis.
Le souverain d'un pays qui n'existait plus.
Ils avançèrent, encore, encore, jusqu'au premier village.
Ils furent reçus comme des vagabonds. A coup de pierres.
Les habitants du Dartmoor avaient vu trop de réfugiés d'Hamerland pour être encore hospitaliers.
Erin s'avança, royale sous ses haillons. Elle exigea. Elle obtint. Son oncle était Roi de Dartmoor. Elle y était née. Elle y resterait. Jusqu'à la reconquête.
Elle voulut se faire mener en ville. N'en eut pas le temps.
Le prince Königar, premier du nom, naquit dans une cabane de berger.
Erin fit allégeance au nouveau-né.



13. La chute d'Hamerland.2.
(par michele huwart, ajouté le 23/11/03 17:20)


Luther conduisit Erin et ses enfants au palais de Dartran.
Dartran, la grande cité. La ville Eternelle.
Dartran, la ville de Lumière et d'Erudition. Celle du Collège et du magistère.
La capitale de Dartmoor.
Le Roi de dartmoor accueillit sa nièce. Que pouvait-il faire d'autre.
Il n'avait pas réagi lorsqu'Hamerland était en péril.
Il avait laissé faire les troupes de Guibert d'Otrante.
Et maintenant, il était trop tard. Hamerland, le millénaire Hamerland, n'était plus.

Luther monta la colline, jusqu'aux temples jumaux. Les tours d'Or et d'Argent, du Créateur et de la Mère Eternelle, brillaient de mille feux.
Il fut accueilli comme ce qu'il était. Le Premier Prophète d'un pays déchu.
Il salua le Supérieur. Se retira.
Posa la Pierre d'Hamaerland au pied du Créateur.
Elle continuait à briller de mille feux.
Il pria.

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- J'ai faim.
Aëlia posa sa quenouille, et enveloppa son protégé du regard. "J'ai faim" étaient ses premières paroles intelligibles depuis bien des jours.
- C'est une bonne nouvelle, dit-elle en souriant. mais vous allez d'abord avaler celà !
Elle prit une fiole, et versa quelques centilitres d'un liquide trouble et blanchâtre dans un gobelet d'étain. Elle le tendit au malade, après l'avoir aidé à se redresser, et avoir arrangé ses oreillers de manière confortable.
Hunter avala le madicament. Dès la première gorgée, il reconnut la saveur âpre et râpeuse de la mandragore orientale. Il se mit à réfléchir rapidement.
Aëlia lui parlait, mais il n'entendait pas ses paroles.
- Hunter ? Messire ?
- Hein ? Euh... pardon, Aëlia. Je crois que j'étais dans les nuages.
- Je disais que j'étais bien contente de vous voir revenir à la vie. Nous le serons tous. Mon beau-père, en particulier.
Le jeune homme semblait toujours perdu dans ses songes. Il fit cependait l'effort de répondre.
- Votre beau-père ?
- Je ne l'ai jamais vu s'attacher comme çà à quelqu'un. Ormond non plus.C'est à croire que vous l'avez ensorcelé.
- Il a connu mon père, répondit-il d'une voix atone. Je crois qu'il... qu'il me prend un peu pour lui. Même si je ne suis pas mon père.
Il se redressa un peu plus. La tête lui tournait, mais, à part celà, il se sentait bien.
- Combien de temps ai-je été malade ? se décida-t-il enfin à demander, apparemment tracassé.
- celà fait vingt-quatre jours que vous avez sombré. Vingt-huit que vous êtes parmi nous.
Vingt-huit jours ... Feroal avait-il prévenu son oncle de sa folie ? Avait-il envoyé des gens à sa recherche. Non... Non... par la Mère Eternelle...
- J'ai dû vous causer bien des tracas...
Aëlia détourna la tête, puis ne put s'empêcher de prendre le jeune homme dans ses bras et de l'embrasser tendrement.
- Non. Non, aucun tracas. Seulement...
Le souvenir des nuits blanches, et de l'angoisse de chaque instant face à la mort qui paraissait vouloir emporter Hunter lui revint comme une masse en pleine tête. Les larmes lui montèrent aux yeux.
- ... seulement une très grande inquiétude. mais c'est fini.
Elle se força à sourire.
- Tout ira bien, maintenant. Du moins, si vous êtes raisonnable.
Il lui prit la main, et la serra très fort.
- J'ai quelque chose à vous demander, Aëlia.
Visiblement, il était mal à l'aise.
- Oui ?
- Bertram, le guérisseur... J'ai l'impression qu'il est venu me voir. Souvent.
- Tous les jours, répondit la jeune femme. Parfois plusieurs fois par jour. Vous... vous alliez très mal.
- Les médecins de la Guilde ne travaillent pas gratuitement.
La jeune femme sursauta, comme si les paroles de son protégé l'avaient vexée.
- Vous êtes notre hôte, Hunter. Vous aviez besoin d'aide, de soins...
- Et ces soins vous ont coûté cher. Très cher. J'ai reconnu le goût de la mandragore orientale.
Sa voix s'affermissait.Il se rendait compte qu'il n'avait aucune raison d'être mal à l'aise.
- ... et dans mes souvenirs de malade, il y a l'amertume de la tisane d'Arbre à fièvre.
- L'écorce de saule ne faisait plus d'effet...
Il se rendait compte. Il se rendait compte que ces gens pour qui il n'était rien avaient dû donner pour lui jusqu'à leur dernier centime de bronze.
- Ces remèdes... Ce sont des plantes importées. Qui coûtent une fortune. Combien ?
Elle détourna la tête en haussant les épaules.
- Combien, Aëlia ? Combien avez vous payé Bertram, pour moi ?
- Celà n'a aucune importance.
- Combien, Aëlia ?
Il avait retrouvé son autorité naturelle, impérieuse.
- Quarante... quarante ducats.
C'était une fortune, mais pas par rapport à ce qu'il pensait. Il fit cependant semblant de la croire.
- J'avais une bourse, dans les fontes de mon cheval...
Elle se dirigea vers la commode, ouvrit un tiroir, et en sortit une bourse de cuir brodé.
- Nous n'y avons pas touché, dit-elle, l'air amer.
Il ne se troubla pas. En sortit deux pièces d'or.
- Quarante ducats. Ne refusez pas, continua-t-il devant son air attristé. Je ne paie pas votre affection. Juste les frais que je vous ai causés. Je vous en prie.
De mauvaise grâce, elle tendit la main. Mais son visage parut soulagé, cependant, lorsqu'elle la referma sur les pièces de monnaie.
- Merci, dit-il, content. Je ne manque pas d'argent. Vous n'êtes pas riches. Je m'en serais voulu de vous avoir mis dans la gêne.
- Merci, répondit-elle, un peu trop brutalement.
Elle se radoucit, caressa doucement les cheveux sombres.
- Je vais vou chercher à manger.

Lorsqu'elle eut refermé la porte, KÖnigar rouvrit sa bourse, chercha un moment. Il trouva enfin une petite pierre ronde, brillante, irisée comme les lumières de l'aurore.
Il la prit. La serra longuement dans sa main valide.
Dans la Tour d'Or de dartran, la Pierre d'Hamerland prit un nouvel éclat. Irisé. Multicolore.
Lehan tressaillit.


14. La Chute d'Hamerland.3.
(par michele huwart, ajouté le 24/11/03 15:33)


Un domestique frappa à la porte, entra.
- Seigneur Lehan, annonça-t-il. Le Roi.
Lehan n'eut que le temps de recouvrir la Pierre, qui devait rester invisible aux non-initiés.
Alwin de Dartmoor parut, bel homme d'une soixantaine d'années aux cheveux noirs striés de gris, tressés d'or et d'argent. Il paraissait tracassé, inquiet.
- Avez-vous des nouvelles de mon neveu, Lehan ? demanda-t-il sans cérémonie.
- Votre neveu ? Königar ? interrogea faussement le mage.
Il savait bien qu'il s'agissait de lui. De qui d'autre ? Les autres neveux du Roi se trouvaient tous en sécurité, au Dartmoor, et le Mage n'entretenait avec eux aucune relation particulière. Alors que Königar était le prétendant au trône d'Hamerland, dont il était le Premier Prophète. En exil, comme son souverain légitime. Et qu'il avait en grande partie éduqué le jeune homme, qui était devenu pour lui un fils spirituel. Plus que celà, même, songea-t-il. Le fils qu'il aurait aimé avoir. Mais les membres du Magistère étaient condamnés à ne pas connaître les joies de la paternité...
- Et qui d'autre, s'ennerva le Roi.
Il tendit un parchemin au vieux religieux.
- Le garçon a quitté Falaen il y a un mois. Il avait été gravement blessé peu avant. Le Duc n'a pu le retenir. Il devrait être ici, maindenant. Depuis deux semaines au moins.
Il soupira.
- Je suis inquiet, Lehan. Terriblement inquiet.
Le Mage adressa au souverain un sourire énigmatique, tout en l'invitant à s'asseoir.
- Il va bien, dit il. Il va bien, maintenant.
- Que voulez-vous dire, Lehan ?
- Que si vous étiez venu me voir hier, j'aurais été aussi inquiet que vous. Mais la Pierre d'Hamerland a repris ses couleurs. Les couleurs de Königar. Les couleurs de l'Aurore. Elle brille de mille feux.
Il versa une liqueur ambrée dans un verre de cristal taillé, le tendit au Roi. Le souverain le remercia, trempa les lèvres dans le liquide sucré.
- Vous ne le lui avez jamais dit, Lehan.
- A quoi bon ? répondit le mage.
- Il a le droit de voir la Pierre. De savoir ce qu'il est.
- Il n'était pas prêt. Savoir lui aurait fait du mal. Il saura, le moment venu.

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Erin avait coupé ses longs cheveux, ainsi que les boucles blondes de Brigitte. Elle les avait portés à Luther. Il le lui avait demandé. Elle avait obéi.
Mais elle n'était pas d'accord avec ce qu'il voulait faire.
Avec ce qu'il allait faire.
Il allait faire parler le feu et l'eau.
Il allait tenter de trouver la clé de l'avenir. Après avoir invoqué le passé.
Celà lui coûterait la raison. Peut-être la vie.
Pour quelques phrases énigmatiques.
Celà n'en vallait pas la peine.
Mais Luther était le Premier Prophète. Seul le Supérieur pouvait lui interdire d'agir.
Et le Supérieur ne l'avait pas fait.

Erin se tenait, droite, devant Luther. Un jeune prêtre à ses côtés.
Face au bassin divinatoire.
Luther remit la Pierre à son acolyte. Bientôt, celui-ci serait Prophète. Premier Prophète d'Hamerland.
Puis il coupa ses tresses d'un coup de poignard. Les brûla dans un chaudron de bronze, avec les cheveux de la Reine et de la Princesse.
Il s'entailla la main, répendit son sang sur l'eau. Et l'image apparut.

Les troupes d'Otrante déferlant sur le pays. Les fermes, les villages en feu. La résistance désespérée des soldats.
Edgar à la tête de ses hommes. Edgar le juriste, le philosophe, l'erudit, face à Guibert le soudard.
Edgar à genoux, la hache de Guibert sur la nuque.
La mort du Roi. Son cadavre brûlé avec ceux de ses fidèles.
L'Eclipse. La nuit au milieu du Jour.
Marbourg en flammes.
Le Temple du Créateur. La Bibliothèque. L'Hôpital. Saccagés. Brûlés.
Guibert s'emparant de la Couronne. Guibert se couronnant. Guibert Roi d'Otrante.

L'image se brouilla.
Erin pleurait.

Une autre image.
L'Aurore au milieu de la Nuit. Une Aurore irréelle. Draperies de couleurs tombant du firmament.
Le cri d'un nouveau-né.
La Pierre aux couleurs de l'Aurore.
Et de nouveaux ennemis. De nouvelles troupes. A côté desquelles celles d'Otrante étaient civilisées.
La Nuit, la Mort. La Haine.
L'Epée d'Hamerland brandie face aux Ténèbres.
La Victoire de l'Enfant de l'Aurore.
Et la Paix.

Luther se redressa.
" Hamerland est tombé quand la Nuit a vaincu la Lumière.
Il renaîtra sous l'égide de l'Enfant de l'Aurore.
Car l'Aurore vaincra les Ténèbres."

Il s'effondra.
Plus jamais, il ne parla.
Luther, Prophète d'Hamerland, était devenu fou.





15. Hunter.1.
(par michele huwart, ajouté le 27/11/03 13:14)


Une tornade en robe bleue déboula dans la chambre de Hunter, suivie de peu par un petit garçon essoufflé. Elle sauta sur le lit et serra brutalement le jeune homme dans ses bras.
- Vous êtes guéri, répétait-elle sans fin, vous êtes guéri !
Décontenancé par l'attitude de la petite fille, Hunter ne savait que répondre.
- Grace ! se fâcha Aëlia à la vue de ce spectacle. Voyons ! Il est encore fragile. Tu vas lui faire du mal.
Elle prit fermement l'enfant par le bras et la fit descendre du lit de Hunter, qui reprit son souffle.
- Je suis désolée, dit-elle en posant devant le blessé un plateau garni d'un bol de gruau d'avoine et un bol de thé fumant. " Mais les enfants ont eu très peur pour vous. Surtout Grace."
- Ce n'est rien, répondit le jeune homme, plus ému qu'il ne voulait paraître. Je suis très touché par votre attitude, et par celle des enfants .
L'odeur de la nourriture lui chatouillait les narines. Son corps affaibli réclamait avidement de quoi reprendre des forces. Il se mit à manger, à dévorer férocement les céréales sucrées, sans dire un mot. Aëlia le regardait, attendrie.
- C'était bon ? demanda-t-elle lorsqu'il eut terminé de manger.
- Oui, répondit-il en trempant les lèvres dans la boisson brûlante. Oui. Cà fait du bien.
Il eut un sourire nostalgique.
- Vous avez sucré le gruau avec du raisiné ?
La question intrigua la jeune femme.
- Oui. C'est une recette des Sarts. Je suis originaire de cette région. Pourquoi ?
- Le goût de ce repas me rappelle mon enfance. Ma petite enfance, rajouta-t-il, mélancolique. Et ma mère... Elle aussi, venait de là-bas.
- C'est ce que m'a dit Galea. Et que m'a confirmé mon beau-père.
A la mention de Sigismond, Hunter sembla à la fois tracassé et touché.
- A-t-il dit d'autres choses, sur mon compte ? finit-il par demander.
- Non. Pas grand-chose, à vrai dire. Quelques souvenirs, où intervenaient votre père. C'est tout. Désirez-vous encore un peu de thé ?
- Ce n'est pas de refus.
Il aurait voulu changer de sujet de conversation, mais ce fut Grace qui continua.
- Il a dit aussi que vous aviez été élevé à Dartran. C'est vrai ? Vous venez vraiment de la Ville Eternelle ? Galea n'a pas cessé d'en parler...

Königar soupira. Dartran...
Dartran couronnée par les Temples. Dartran aux flèches d'or, et aux bulbes d'argent. Dartran, la ville aux mille jardins, aux fontaines chantantes, aux terrasses cascadant jusqu'au méandre du grand fleuve...
Dartran fourmillant de vie. Aux étudiants aux cheveux courts et en toge noire, emplissant les rues de palabres et de rires. Aux étals colorés des marchands venus du monde entier. Aux kiosques à musique égayant chaque grande place...
Dartran aux statues hiératiques, aux bannières flottant au vent d'Ouest. Aux soldats en uniformes écarlates...
Dartran la cultivée. Dartran la millénaire...
Dartran au palais blanc et froid, sévère, où un petit garçon solitaire peinait à trouver sa place... Autrefois.

- J'y ai été élevé, oui...
- Vous avez de la chance.
- En celà ? Pas vraiment, ma chérie... Mais c'est comme çà.
- J'aimerais bien y aller. Galea aussi. Elle a peut-être une chance. Pas moi.
A ces mots, le petit visage de l'enfant se renfrogna.
- Elle est intelligente, elle. Et belle... Moi, je suis banale.
De sa main valide, le jeune homme souleva le menton de l'enfant. Il plongea son regard dans le sien. Elle avait les yeux couleur de ciel d'orage, et des boucles chatain cascadaient sur ses épaules. Elle disait vrai. Elle n'était pas vraiment belle. En tout cas, pas en comparaison de sa soeur dont Hunter se rappelait la beauté triomphante. Grace, à l'opposé, n'avait que les traits ordinaires d'une petite campagnarde fraîche et saine.
- Non, tu n'es pas banale.
La gamine haussa les épaules.
- Je sais bien que je le suis. Cà ne sert à rien de me mentir.
Hunter tourna la tête vers la table de nuit. La table de nuit où s'épanouissait un gros bouquets de roses rouges et de marguerites mélangées.
- Une enfant banale n'aurait pas pensé à fleurir la chambre d'un malade inconscient.
Une stupéfaction joyeuse se peignit sur le visage de l'enfant.
- Vous avez remarqué mes fleurs ? Je croyais...
Il rit doucement, caressa les cheveux de la fillette.
- Je n'étais pas inconscient tout le temps ! Et elles m'ont fait du bien, tes fleurs. Elle m'ont aidé à aller mieux.
L'enfant se rengorgea.
- C'est vrai ?
- Oui. Et c'était ton idée, n'est-ce pas ? Pas celle de ta soeur ?
- Galea n'aime pas trop les fleurs, répondit l'enfant, avec une moue de désapprobation.


16. Hunter.2.
(par michele huwart, ajouté le 29/11/03 16:23)


Ormond accrocha son manteau à la patère, embrassa son épouse et le petit garçon qui courait vers lui. Il se dirigea vers la grande table, se laissa lourdement choir sur le banc de chêne, et se versa une chope de bière mousseuse. Il était fatigué par dix heures de jugements et de palabres, de ridicules conflits de voisinages, de vols de légumes et de bagarres d'ivrognes. Etre Seigneur de Justice lui valait souvent de se rendre plus compte qu'un autre de la bêtise et de la mesquinerie des hommes. Il était content après celà de retrouver la chaleur de sa maisonnée, sa femme si gentille et ses enfants.
- Quelquefois, soupira-t-il, j'aimerais être simplement fermier.
Il passa les mains sur ses yeux fatigués. Aëlia vint s'asseoir à ses côtés. Elle avait appris à ne pas irriter son époux les jours de Cour Plénière, lorsqu'il avait la tête encore pleine des affrontements verbaux de ses administrés.
- Tout s'est bien passé ? demanda-t-elle, attentionnée.
- Comme d'habitude. Des mesquineries et des tracas inutiles. Rien qui eut valu la peine d'être adressé à Falaen. Et ici ?
- Tout va bien. Très bien, même.
- Hunter ? s'inqquiéta son époux.
Un lumineux sourire parut sur le visage de la jeune femme.
- Il es réveillé. Il va bien, pour autant que j'aie pu en juger.
Sa voix hésita un instant.
- Bertram est près de lui.
Durant les semaines qui venaient de s'écouler, la gravité de l'état du malade avait incité le Seigneur et le médecin à conclure une trêve tacite. Aucune remarque acide n'avait franchi les lèvres d'Ormond, pas plus que de Bertram. Au contraire, Lammermoor commençait à douter du bien fondé de sa haine, de sa rancune.
- Qu'est-ce que....?
- Rien. Il m'a mise dehors. C'est plutôt bon signe, d'après moi.

Bertram descendit l'escalier. Il aperçut Ormond et Aëlia, proches l'un de l'autre, à se toucher. Comme à chaque fois, ce spectacle déclancha chez lui un mouvement de recul, d'autant plus que la jeune femme n'avait pas abandonné sa coiffure de membre de la Guilde, contrairement aux usages. Mais il devait faire fi, encore une fois, de ses préjugés de caste. Celà aussi faisait partie de ses devoirs. Autant que soigner n'importe quel malade, fût-il son pire ennemi. Il respira profondément et s'approcha.
- Vous n'avez plus à vous inquiéter, dit-il lorsqu'Ormond tourna vers lui un visage interrogatif. Il va mieux. Aussi bien que possible.
- Merci, Bertram.
Ormond n'avait pas eu à se forcer. Les mots "Merci, Bertram" lui étaient venus naturellement.
- Il reste très fragile. Il doit être raisonnable. Se reposer. Longtemps. Je reviendrai dans quelques jours.
- Merci, Bertram, reprit Ormond.Pour tout.
- J'ai fait mon devoir. Rien que mon devoir.
- Un peu plus, il me semble.
- Il n'est pour rien dans nos querelles. Ormond...
Le médecin parut soudain plus soucieux.
- Il va mieux, physiquement. mais il reste très atteint moralement. Très triste. J'ignore pourquoi. Ne le secouez pas trop, cette fois. Faites attention. Vous, mais vos enfants, également. Et surtout votre père.
- Je n'y manquerai pas. Quant à mon père, il culpabilise. Beaucoup. Il se dit que c'est en partie de sa faute si notre ami a été aussi mal.
Le médecin enfila son manteau, salua Aëlia.
- Pas d'émotions fortes, pour l'instant, répliqua-t-il simplement. C'est tout ce que j'ai à dire, à ce sujet.

Ormond trouva son père au chevet du jeune homme endormi. De grosses larmes silencieuses coulaient sur les joues ridées du vieux chevalier. Il tenait la main valide de Königar dans la sienne. Ormond s'approcha, entoura son père de son bras.
- C'est fini. Tout ira bien, maintenant.
Le vieil homme secoua la tête.
- J'ai eu si peur, Ormond. Si peur.
Sa voix tremblait.
- J'ai cru revivre le cauchemar de la mort de son père. Et de celle de ton frère.
- Vous l'aimiez, n'est-ce pas ? Le père de Hunter ?
Il fit un simple signe pour dire "plus tard". Il avait fait une promesse. Il ne parlerait pas du prince Horgar. Pas maintenant. Pas encore.





17. Hunter.3.
(par michele huwart, ajouté le 02/12/03 11:20)


Le bruit du glissement des anneaux sur le rail de bois agressa les oreilles de l'homme à-demi endormi. Il remonta son bras valide devant ses yeux, au moment même où une lumière qu'il jugea irréelle envahissait la chambre. Il tenta de se redresser, retomba sur les coussins en soupirant de faiblesse et d'impuissance.
Il se frotta le visage. La fenêtre pivota sur ses gonds, et l'air lourd de l'odeur de la maladie fut renouvelé par une brise fraîche.
Il tourna la tête, cligna longuement des yeux, et vit la fillette brune verser le remède dans un minuscule gobelet d'étain. Elle le lui tendit.
- Tenez, dit-elle. Buvez.
Il obéit, docile.
Elle avait tressé ses cheveux de rubans bleu sombre, et revêtu une tunique de lin qui ne semblait pas convenir aux tâches ménagères d'un manoir de province. Il s'en fit la réflexion, mais ne dit rien.
- Vous arrivez à boire cette horreur sans grimacer ? s'étonna la jeune fille.
Il tenta de hausser les épaules, s'abstint. La droite lui faisait encore mal.
- Cette horreur, comme tu dis, m'a sans doute sauvé la vie répondit-il, vguement agacé, amusé aussi.
Il était encore fatigué. A vrai dire, il aurait encore dormi des heures, si Galea l'avait laissé faire. Mais elle se tenait au chevet du lit, belle, impérieuse, passablement fâcheuse,aussi.
- Mon père viendra bientôt vous aider à faire votre toilette, affirma-t-elle. Ensuite, Cora fera votre chambre.
Elle renifla.
- Celà ne sent pas très bon, ici, fit-elle d'un air dégoûté.
Il fronça les sourcils, puis décida d'ignorer la remarque.
- Qui est Cora ? demanda-t-il.
- Notre servante. La femme de Pol. C'est elle qui aide ma mère à faire son travail de fermière. Et à tenir la maison.
La voix de la fillette s'était faite triste et désabusée. Le jeune homme remarqua à quel point elle avait insisté sur le mot "fermière".
- Ta mère semble une excellente maîtresse de maison, lui dit-il. Et une femme heureuse.
Il eut à ce moment l'impression que galea bouillait de rage. Et d'incompréhension. Il voulut à nouveau ouvrir la bouche, mais elle lui coupa la parole.
- Ma mère était une enfant de la Guilde. Elle aurait pu devenir guérisseuse. Et au lieu de celà, elle achoisi de tout abandonner. D'épouser mon père. Pour n'être qu'une... qu'une fermière.
L'amertume transparaissait dans chaque mot de la fillette.
Elle reprit:
- Vous n'auriez pas aimé être guérisseur, vous ?

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L'enfant serra la main de Lehan. Devant eux, le sombre bâtiment de l'Académie de la Guilde dressait ses murs d'obsidienne. Des jeunes gens aux cheveux courts, des jeunes filles au chignon tressé, se bousculaient sur le parvis, discutant, riant, révisant leurs cours.
- J'aimerais tant étudier la médecine, Lehan. Devenir guérisseur.
Le Mage posa la main sur l'épaule de l'enfant.
- Vous entrerez à l'Académie, Königar. Pour un temps. Il est bon que quelqu'un de votre rang ait des notions de multiples chose.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire, Lehan, répliqua le petit garçon. Je voudrais...
- Devenir un simple médecin, n'est-ce pas ?
Le petit prince serra les lèvres, et fit "Oui" de la tête.
- Devenir médecin est réservé aux membres de la Guilde, et à leurs descendants.
- Mais... se rebiffa l'enfant.
Le Mage s'accroupit devant le petit garçon, plogeant son regard dans les yeux clairs.
- Vous ne vous appartenez pas, Königar. Vous êtes l'Héritier. Le Roi d'Hamerland.
L'enfant se dégagea brusquement, détournant la tête.
- A quoi peut bien servir un Roi sans Royaume ? demanda tristement le petit prince.
Ce fut d'une voix grave, profondément sérieuse, que répondit Lehan.
- A servir, Königar. A servir ses sujets. Même s'il ne règne pas.

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- Vous rêvez, Hunter ?
- Non.
Il se passa à nouveau la main sur le visage. Comment avait-elle deviné, compris ? Ou n'était-ce qu'un hasard, dû à la propre amertume de l'enfant devant les choix de sa mère ?
- J'aurais aimé, oui, devenir médecin. Mais je n'en avais pas le droit. Seuls les enfants de la Guilde...
- Et les Princes de sang royal, le coupa Galéa. Ils ont le droit d'être initiés.
Pourquoi, pourquoi avait-elle fait cette remarque ? Il chassa ses soupçons de son esprit. Après tout, Galea n'avait fait que rappeler la Règle.
- Peut-être, soupira-t-il. Mais moi, je n'avais pas le droit.


18. Hunter.4.
(par michele huwart, ajouté le 04/12/03 14:35)


Ormond tendit le peigne à Hunter, qui se mit à démêler ses cheveux de sa main valide.
- Ce sera vite fait, remarqua-t-il. Vous me les avez coupés bien courts. Je dois ressembler à un érudit des Collèges...
- Ce n'était pas ma décision, répondit Ormond. Mais celle de Bertram. Vous étiez sans cesse trempé, à cause de la fièvre.
Le blessé rendit l'instrument à Ormond Son visage reprenait doucement des couleurs. Avec ses cheveux courts, il paraisait plus jeune encore, presqu'enfantin, par moments.
- Je serais malvenu de vous en faire reproche, Ormond.
Il prit la main de son hôte, la serra contre sa poitrine.
- Je vous doit tant, continua-t-il. Tant. Je ne sais que faire pour vous remercier.
Ormond le regarda affectueusement.
- Vous n'avez rien à faire, qu'à vous rétablir. A propos, comment va votre bras.
Hunter pencha la tête, tout en soulevant maladroitement son bras droit enveloppé d'un lourd pansement.
- Il me démange, avoua-t-il. Je n'ai plus mal, mais j'aimerais sincèrement pouvoir me gratter. Avec le système de Bertram, c'est malheureusement impossible.
Le médecin lui avait en effet fait confectionner une gouttière de terre cuite, bien plus efficace et confortable que des attelles pour immobiliser un membres blessé.
- Bertram est un bon médecin, dut reconnaître Ormond. Il vous a sauvé, et il vous a sauvé entier. Il est sectaire, mais compétent.
Hunter ne releva pas la remarque mêlée d'amertume. De plus en plus, il se rendait compte de l'antipathie d'Ormond pour Bertram, de Bertram pour Ormond. Celà avait dû être un crève coeur pour son hôte d'en appeler à cet homme.
- Je crois avoir fait la connaissance de toute la maisonnée, dit-il pour détourner la conversation. Vos quatre enfants, et Cora...
- Les enfants de Cora et Pol travaillent ici, eux aussi, compléta Ormond. Dans les campagnes. Ils font en quelque sorte partie de la famille. Vous aurez l'occasion de les rencontrer, quand vous pourez vous lever. D'ici là...
Il sourit affectueusement.
- ... vous resterez en notre pouvoir.
- J'en ai pour un bon moment, n'est-ce pas ?
- Avant de pouvoir rentrer chez vous ? Oui. Un très long moment.
Un voile de chagrin passa dans les yeux du jeune homme.
- Chez moi, murmura-t-il. Chez moi... L'est-ce vraiment ?

Cherel força la porte des appartements Royaux. L'homme de garde tenta de retenir la jeune fille, mais, échevelée et impérieuse, elle se trouva bientôt face au Roi et à son épouse, la reine Derva.
- Avez-vous vu Lehan ?
Alwin de dartmoor se redressa, fixa l'adolescente avec autorité.
- Cherel ? fit-il fermement.
La désapprobation filtrait de sa voix comme de son attitude. Il était Roi. Roi de Dartmoor, dont Cherel était princesse. L'étiquette de règle au palais ne souffrait pas d'exception. Elle devait guider chaque mot, chaque geste de la famille Royale, comme de chacun des courtisans, des domestiques, des gardes et des employés. Du Prince héritier aux filles de cuisine.
Cherel reprit son souffle, recula de trois pas. Elle salua son oncle d'une profonde révérence.
- Majesté, dit-elle d'une voix claire, refoulant toute émotion. Puis-je vous demander de m'accorder audience ?
Le Roi eut un signe d'acquiescement, qui signifiait également au garde de quitter la pièce. Le Roi indiqua unsiège à la jeune fille.
- Avez-vous vu Lehan, mon Oncle ?
Toujours silencieux, le Roi fit "Oui" de la tête.
- Seriez-vous inquiète, mon enfant ?
Les épaules et la tête de Cherel s'affaissairent brusquement, elle tenta de refouler ses larmes, mais n'y pavint pas.
- Vous n'avez pas de raison de l'être, reprit le Roi. Votre fiancé va bien, d'après Lehan. Et vous savez qu'il a un moyen infaillible de le savoir.
- Mais où est-il ? Que...
Elle avait à nouveau parlé trop vite, et les yeux de son oncles lui lancèrent des éclair.
- Lehan ne le sait pas, répondit Alwin, d'un ton toujours égal. Il ne cherchera pas à le savoir. Königar va bien, c'est tout ce qui importe. Mais...
Cherel eut l'impression que le regard de son oncle la transperçait de part en part, tentant de mettre son âme à nu.
- ... je m'étonne de vous voir vous inquiéter pour lui, Cherel. Représenterait-il quelque chose, pour vous ?
La Princesse ravala sa salive, mais garda la gorge nouée en répondant :
- Je dois l'épouser, selon vos désirs, mon oncle. J'ai donc appris à l'aimer. Il est un peu... un peu comme mon grand frère.
Derva sourit avec compassion. Un peu comme son grand frère ! Sa nièce, pas plus qu'elle-même, ne connaîtrait autre chose qu'une affection forcée.
- C'est bien, Cherel. Allez, maintenant.
La jeune fille salua, et se dirigea à reculons vers la porte. Elle fit un signe au garde, redescendit, droite et digne, le grand escalier, et traversa le palais jusqu'aux jardins. Quand il n'y eut plus personne en vue, elle s'effondra sur un banc et se mit à pleurer.

- Qu'y a-t-il, Hunter ?
Un filet d'inquiétude perçait dans la voix d'Ormond.
- Rien, lui répondit le jeune homme. Rien, je vous assure. Je me disais... je me disais que je ne serais pas un hôte très agréable, quelquefois.
- Allons, mon garçon, le rabroua gentiment Lammermoor. Vous dites des bêtises. Mais si nous vous trouvons désagréable, nous vous en ferons la remarque. Sans problème.
Les lèvres de Hunter esquissèrent un pâle sourire.
- Tout à l'air si simple, ici. Vous êtes si ... naturels.
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, lui répondit Ormond. Nous sommes des gens normaux. Et qui vous aiment beaucoup.


19. Cauchemars et souvenirs.
(par michele huwart, ajouté le 06/12/03 15:19)


Les cris.
Les cris emplissent l'air par dessus la campagne.
Les sabots des chevaux martèlent le sol. Les fouets sifflent la chaleur de l'été.
Dans la chaleur du feu.
L'homme pousse la femme et l'enfant hors de la maison. D'autres arrivent. Fouillent. Volent. Incendient.
Puis c'est le tour d'une autre maison.
D'une autre encore.
Les hommes du village sont aux champs. Sauf quelques uns.
Le Prêtre du Créateur.
Le meunier, le boulanger, le boucher.
Que peut un couteau de boucher contre des épées ?
Que peut le marteau du forgeron contre dix masses de guerre ?
Que peut... que peuvent... ?

La prêtresse de la Mère se tient devant les Chauffeurs. Face à eux, brandissant la Lumière.
Un insatnt, ils reculent.
Les paysans retiennent leur souffle.
Un arc se bande. Tire. La prêtresse s'effondre.

D'autres hommes arrivent.
A cheval.
Les épées croisent d'autres épées.
Les masses d'armes fracassent les boucliers.
Les cris de rage se mêlent aux cris d'horreur.
Le sang coule. Le sang coule..... Le feu s'étend dans la chaleur de l'été.

Königar se redressa, haletant, en sueur Regarda autour de lui pour retrouver ses marques. La nuit était belle, calme. Il reposait dans un lit moelleux. C'était fini. Tout celà, c'était fini. Ce n'était plus qu'un cauchemar.
Mais les souvenirs peuvent-ils n'être que des cauchemars ?
Il avait relevé la prêtresse morte, l'avait allongée sur l'autel du Temple. Les survivants l'avaient suivi, en pleurant, tandis que ses hommes ligottaient les Chauffeurs survivants, et pansaient les blessés. Il avait tenté de réconforter la veuve du boucher, et la fille du forgeron.
Les villageois étaient revenus des champs, regardant, hébétés, les maisons détruites et les femmes éplorées. Ils l'avaient injurié, insulté, avant de le remercier, perdus.
C'était un souvenir. C'était un cauchemar.
C'était sa première rencontre avec les Chauffeurs.


20. Königar.1.
(par michele huwart, ajouté le 08/12/03 13:48)


- Et qu'est devenu Luther ? Après être devenu fou ?
Les enfants, Grace, Valens, et Ben, le plus jeune enfant de Cora, étaient assis sur le lit de Hunter. Depuis son réveil, ils s'étaient attachés au jeune homme, friands des histoires du passé qu'il pouvait raconter des heures durant, ainsi que d'étranges souvenirs de voyage qui semblaient à leurs oreilles plus incroyables encore que toutes les légendes locales.
- Les prêtres du Temple d'Or ont voulu prendre soin de lui. Mais, une nuit, il a disparu. La légende prétend qu'il tenta de rejoindre Marbourg à travers les montagnes Bleues et les marais de Vernon, et qu'il y disparut à jamais. Certains prétendent avoir aperçu sa silhouette au milieu des marécages, cherchant, cherchant sans cesse quelque chose d'introuvable.
- L'Enfant de l'Aurore ?
Galea était assise au chevet du lit, maniant adroitement la quenouille. Contrairement à son frère et sa soeur, elle affectait une distance hautaine par rapport aux récits de Hunter, les entrecoupant cependant de questions auxquelles les autres enfants ne comprenaient visiblement pas grand chose.
- Pourquoi l'Enfant de l'Aurore ? demanda le jeune homme.
Il avait eu un imperceptible mouvement de recul. Imperceptible pour les enfants, mais pas pour Galea, qui sourit ironiquement.
- Je ne sais pas. Il devait l'attendre, non ? Et, comme il était fou, il devait l'attendre tout de suite.
Hunter soupira intérieurement. Il regrettait presque d'avoir raconté la Chute d'Hamerland et la prophétie de Luther. Sigismond lui avait déjà donné le nom d'Enfant de l'Aurore. Enfin, il lui semblait avoir entendu celà à travers sa fièvre. Ce n'avait sans doute été qu'un rêve. Mais maintenant, Galea revenait sur le sujet.
- Luther a prophétisé, et perdu la raison, tenta-t-il d'expliquer. Je ne sais pas ce qu'il a pu croire, ensuite.
- Qu'elle allait revivre. La gloire d'Hamerland. Et d'autres y croient encore, sans être fous. Que c'est peut-être pour bientôt. Pour demain.
- Tu racontes des bêtises, Galea.
La voix du jeune homme s'était faite sévère, agacée aussi. Il se détourna de l'adolescente pour entraîner les plus petits dans un jeu de charades et d'énigmes, qui dura jusqu'à l'arrivée de la maîtresse de maison.
- Le goûté est servi dans la cuisine ! annonça-t-elle joyeusement. Tarte aux prunes et lait à la menthe !
Les enfants sautèrent à bas du lit, et s'envolèrent gaiment vers le rez-de chaussée, tout en se bousculant. Mis à part galea, qui se leva dignement, fit la révérence, et s'en alla d'un pas tranquille.

- J'espère qu'ils ne vous dérangent pas, qu'il ne vous fatiguent pas trop, non plus, dit Aëlia, visiblement ennuyée de l'attitude de sa progéniture. Si c'était le cas, je vous en prie, dites-leur de s'en aller, de vous laisser tranquille.
Hunter secoua la tête, la rassura.
- Soyez sans crainte. Leur présence ne me dérange pas. Bien au contraire. Elle m'empêche... elle m'empêche de penser, de me perdre dans de sombres rêves.
- Vous en êtes sûr ?
Il acquiesça silencieusement.
- J'aime être avec eux. j'aime leur naturel, leur franchise. Même si...
Son visage prit un pli soucieux.
- ... même si Galea pose parfois des questions incongrues. Et a des opinions, disons, plutôt tranchées.
L'allusion que venait de faire l'adolescente à la prophétie de Luther n'était pas la première qu'elle faisait à propos de l'indépendance de son pays, du joug illégitime du Royaume d'Otrante, ou de retour attendu du descendant d'Edgar. Königar avait à chaque fois ressenti une gêne confuse. Galea parlait en l'air, certes, mais il ressentait ses paroles comme un cheval ressent l'éperon.
- Je suis désolée de son impolitesse, s'excusa sa mère. Je lui dirai...
- Ne lui dites rien, coupa le jeune homme. C'est à moi de le lui dire, si son attitude me dérange vraiment.

Aëlia arrangea les coussins, et l'édredon que les enfanta avaient fait à moitié tomber du lit.
- Merci, dit Königar, reconnaissant. Je suis comme un coq en pâte, auprès de vous.
Elle rougit, confuse.
- C'est la moindre des choses, ce que nous faisons, dit-elle, embarassée.
- Non. C'est plus que celà. Aëlia...
la voix du jeune homme se fit grave, sérieuse.
- A vrai dire, je ne me suis jamais senti aussi bien quelque part. Malgré mes blessures, et les cauchemars qui me hantent, je... j'aime être chez vous.
- Vous pouvez rester aussi longtemps que vous le voudrez, Hunter, répondit-elle. Bien que ce ne soit q'une habitation bien banale. Et que notre famille soit loin d'être exemplaire.
Il s'en renadait compte. La maison était loin d'être luxueuse. El la famille d'Ormond et Aëlia ne manquait pas de problèmes à affronter. Et pourtant... et pourtant...
- Il se trouve ici plus de chaleur humaine que je n'en ai rencontré dans ma vie, avoua Königar.
La foideur, l'étiquette, la solitude du palais de Dartran lui revinrent brusquement à l'esprit. L'obséquiosité des domestiques, la distance hautaine du roi son oncle, l'affectation orgueilleuse de Derva, et les intrigues, l'hypocrisie des courtisans. Au fond de lui-même, il savait qu'il était injuste, que ses parents adoptifs l'aimaient, tenaient à lui. Qu'à l'instant même, ils devaient ressentir une inquiétude qu'ils s'efforçaient de cacher à leurs administrés. Il le savait. Et il les aimait, lui aussi. Avec la reconnaissance d'un orphelin envers ceux qui ont fait de lui un homme. Mais il ne pouvait s'empêcher de se dire que la vie, la vraie vie, ce devait de ressembler à ce qu'il découvrait ici, dans cette modeste seigneurie provinciale, auprès de ces gens sans prétention.




21. Königar.2.
(par michele huwart, ajouté le 14/12/03 17:17)


Ormond embrassa sa femme, et serra la main valide de son ami. De retour des champs, il venait d'avoir une conversation animée avec ses enfants attablés, dévorant à belles dents la tarte tiède en évoquant des récits d'aventures. Il avait bien tenté de leur faire comprendre que ces récits n'étaient agréables que pour ceux qui les écoutaient. Que ceux qui avaient vécu ces histoires souvent tragiques en avaient surtout retiré souffrance et amertume. Mais les enfants étaient des enfants, innocents et insouciants, et nul ne pouvait les empêcher de rêver de hauts faits et de gloire.
- J'ai cru comprendre que vous vous plaisiez bien, chez nous ? lança-t-il amicalement à Hunter, qui sourit.
- Mieux que bien. A vrai dire, j'aimerais ne jamais quitter cet endroit.
Il rougit, confus. Son éducation stricte ne l'avait pas habitué à ce genre d'aveu sincère. Il se rendait compte également qu'il était une charge pour ses hôtes. Et que la vie d'un provincial moyen lui serait à jamais refusée.
- Vous ne le quitterez que quand vous le désirerez, répliqua Ormond. Et pas avant de pouvoir le faire en toute sécurité. J'ai une question à vous poser, cependant.
Königar se raidit, comme à chaque fois qu'il redoutait une question à caractère personnel. Il tenta cependant de dissimuler sa gêne.
- Oui ? fit-il simplement, à voix basse.
- Etes vous attendu, à Dartran ?
Il eut un geste qui ne voulait dire ni oui, ni non.
- Je n'en sais rien. Le seul "chez moi" que j'aie jamais eu est là bas, et ce n'était pas vraiment chez moi. Je suppose que Feroal a prévenu mon oncle de mon départ.
Puis, plus bas :
- j'espère cependant qu'il ne l'a pas fait.
- Vous devriez prévenir les vôtres que vous êtes ici. Que vous êtes en sécurité, et que vous allez mieux. Si Feroal leur a écrit, ils doivent être fous d'inquiétude, à votre sujet.
Une ombre énigmatique passa sur le visage du jeune homme.
- Je les ai prévenus, avoua-t-il simplement. Ils savent que je vais bien. Ils le savent de façon aussi certaine que si je me trouvais en face d'eux.
Ormond fronça les sourcils. Il savait mieux que quiconque que son ami n'avait eu de contact, depuis son arrivée, avec personne d'autre que les membres de sa famille, Bertram mis à part, et qu'aucun d'eux n'avait pu envoyer de message à Dartran. Ne serait-ce qu'en raison de leur difficulté à écrire, et du coût exorbitant des messagers. Cependait, il s'abstint d'interroger Hunter, et Âëlia fit de même.
- Alors, répondit-il, le problème est résolu. Rien ne vous empêche de rester ici tout le temps que vous voudrez. Et, se moqua-t-il gentiment, de bercer les enfants de vos récits de chevalerie. Ils étaient tout excités, quand je les ai vus. Vous racontez mieux que mon père, apparemment.
Mis à part Galea, Sigismond n'était jamais parvenu à intéresser aucun de ses petits-enfants aux récits de sa vie de chevalier.
- Je ne leur raconte pas ma vie, corrigea Königar. Juste quelques histoires du passé d'Hamerland, ou de Dartmoor. Celles que j'ai apprises dans ma jeunesse. Mon histoire à moi...
A ces mots, il pâlit, et ses yeux se voilèrent. Ormond l'interrompit, et le prit par l'épaule.
- Plus tard. Je ne veux pas que vous vous fassiez du mal. Plus tard, vous nous raconterez.
- Mais je vis chez vous. Je ne veux pas que vous pensiez... que vous pensiez que je n'ai pas confiance, que je veux me faire passer pour...
Ormond l'interrompit à nouveau.
- Je sais que vous avez confiance, mais que celà vous fait du mal de parler. Que mon père en sait beaucoup sur vous. Et que celà me suffit. Pour l'instant.
- Merci, murmura le jeune homme. Merci. Je vous promets...
Les longues heures passées en compagnie des enfants l'avaient épuisé. Ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes. Ormond remonta la couverture sur lui, et lui et Aëlia sortirent sans faire de bruit.




22. Königar.3.
(par michele huwart, ajouté le 15/12/03 13:43)


Cherel se tenait, droite, aux côtés du Trône. Depuis la mort de sa mère, et le mariage de la princesse Oleane, elle était troisième dans la hiérarchie féminine du Royaume, juste après la Reine Derva, et l'épouse de l'Héritier. Ce rang impliquait pour l'adolescente une attitude irréprochable, et une maîtrise d'elle-même qui ne pouvait souffrir de moment d'abandon. Particulièrement en public. Et particulièrement lors de l'accueil formel d'hôtes étrangers de haut rang, tels ceux qui s'avançaient dans la salle d'audience du palais de Dartran. Délégation impressionnante d'hommes et de femmes richement vêtus de fourrures et de velours, malgré la température encore estivale. Vêtus, et parés, à la mode de la barbare Hulanie, dont les forêts profondes, les rivières sauvages et les riches plaines agricoles s'étendaient au sud-est du pays.
Un jeune homme aux tresses blondes retenues par un lourd bandeau d'or incrusté de pierreries s'approcha du tône, mit genou en terre, et tendit un rouleau de parchemin scellé à Alwin, roi de Dartmoor. Le souverain s'en saisit, le descella, le déroula et le lut en silence. Puis, d'un geste de la main, invita le jeune homme à se relever. Ce qu'il fit. Il salua profondément, et, à reculons, regagnit sa place.
- Soyez les bienvenus, vous et les vôtres, Mandrig d'Hulanie, dit alors le Roi. Que votre séjour en nos murs vous soit agréable.
Pendant de longues minutes, le Roi, et l'Héritier d'Hulanie prononcèrent les phrases rituelles de politesse. Bien que bâillant intérieurement, Cherel se faisait un devoir de rester immobile, hautaine et hiératique, face aux étrangers.
Elle ne put cependant empêcher son regard d'aller de l'un à l'autre de ces notables qu'en bonne Dartmoorienne, elle se faisait un devoir de prendre de haut. Et son regard croisa un autre regard.
Cherel frissonna de bas en haut.
Elle respira profondément, tentant de masquer au mieux son trouble.
Mais ses yeux cherchaient spontanément ceux de l'inconnu.
De l'étranger.
Et ils les croisèrent à nouveau. Cette fois, la jeune fille soutint leur éclat. Un éclat comme elle n'en avait encore jamais vu. Un éclat de pureté infinie, de détermination, et de profonde noblesse.
Cherel se détacha des yeux clairs,de la couleur du ciel se reflétant dans une source de montagne, et observa celui à qui ils appartenaient.
Il se tenait au premier rang, à la droite de l'héritier. Il devait être de haut rang, et mais sa mise austère contrastait tant avec l'opulence des autres membres de la délégation qu'on ne voyait que lui. Il était très jeune, presqu'encore un enfant, portant la robe bleue des novices du Magistère, les cheveux plonds tirés en arrière en une longue queue de cheval. A la fois modeste et noble, simple et puissant.
Elle frissonna à nouveau, et sentit sa gorge se serrer. Le jeune étranger n'avait pas quitté son visage des yeux.

Allongé dans l'obscurité grandissante, Königar laissait errer son regard sur le plafond immaculé de la chambre. Il avait été soulagé lorsqu'Ormond avait refusé qu'il parle de lui-même, mais, depuis, il ne pouvait empêcher son esprit de vagabonder. Dartran... Falaen...ses voyages avec Lehan, par delà les mers...le Collège... les cours de médecine, de droit, de poésie...les longues heures passées avec son maître d'armes... l'apprentissage de la guerre...la diplomatie... l'étiquette...
Il avait reçu l'éducation d'un Roi. Il ne l'était pas. A quel titre aurait-il pu contester le trône d'Hamerland à Géraud d'Otrante ? Au nom du sang ? Mais le sang suffisait-il pour faire un bon roi ? En quoi pourrait-il être meilleur que Géraud ? Géraud était un bon souverain, généreux, capable, juste et puissant. Et lui, Königar, bien qu'il soit d'Hamerland, pourrait-il être juste ? Pourrait-il être magnanime ? Pourrait-il, aussi, punir ?
Les questions se pressaient dans sa tête. Comment pouvait-il envisager d'être Roi ? Il avait échoué dans sa tâche, si prêt du but. Il avait commis une erreur. Et le village était mort. Et la mort des derniers Chauffeurs n'y avait rien changé....
Il tenta de chasser de son esprit l'image des corpas carbonisés, et l'image des potences. D'y substituer une autre image. Cherel ferait une bonne Reine. Il en était sûr. Mais il était sûr ausi que, jamais, jamais, il ne pourrait déclencher sur Hamerland l'ouragan de la guerre civile. Jamais, quoi qu'en pensaient ses partisans. Il ne valait pas çà, parce qu'il ne valait pas mieux que Géraud. Au contraire.
Mais les petites phrases de Galea le troublaient. Ainsi que celles de Sigismond. Et les remarques entendues, au gré des fermes et des villages, pendant son service auprès de Feroal.
Et les potences de Falaen.....
Pourquoi serait-il l'Enfant de l'Aurore ?
Il aurait voulu n'être qu'un simple fermier...


23. Grace.1.
(par michele huwart, ajouté le 21/12/03 17:16)


- je peux regarder votre livre, Hunter ?
La petite fille baissa les paupières, et pencha la tête, minaudant. Le jeune homme fronça les sourcils, feignant une sévérité que démentait son sourire amusé.
- Crois-tu avoir été suffisamment sage, Grace ?
- S'il vous plaît, Hunter !
Elle adorait tourner les pages plus fines qu'un voile de lin, et s'extasiait devant les enluminures aux couleurs vives, rehaussées d'or et d'argent.
- Va le chercher, lui répondit le prince, après avoir longuement feint d'hésiter.
La gamine fonça vers la commode. Mais au moment où elle allait se saisir du lourd volume relié de cuir rouge sombre, Hunter la rappela.
- T'es-tu lavé les mains, Grace ?
Elle se retourna vivement, et brandit devant elle ses menottes roses. Puis, prit le livre, le déposa sur le lit, et s'assit au chevet du jeune homme.
- Voilà, Hunter ! Dites...
- Oui, Grace ?
- C'est quoi, çà ?
Valens et Ben s'étaient rapprochés. La fillette montrait du doigt le blason ornant la reliure, roses d'or sur champ de gueules.
Hunter regarda, chacun à son tour, les trois enfants, curieux, avant de répondre.
- Les armes de la famille de ma grand-mère. La mère de mon père. Les roses d'or des Fortunées.
Ben fit la moue. Le fils des domestiques était un petit garçon au bon sens très terre à terre.
- Les armes, Messire ? Des fleurs ne font pas un emblême très guerrier.
Il avait raison. L'emblêmes des Iles Fortunées n'était pas guerrier, parce que les îles ne l'étaient pas non plus. Riches, oui. Monstrueusement riches, avec leurs mines de fer et d'or, leurs terres grasses, leurs mers poissonneuses. Riches, mais pas guerrières, défendues depuis près de mille ans par les puissantes armées du Dartmoor, leur ancien conquérant.
Königar ouvrit le livre, feuilletant les pages jusqu'au moment où il trouva l'image qu'il cherchait. Celle d'une femme, blonde et belle, majestueuse, plentant un rosier dans la terre rouge. Et il se mit à raconter. A raconter comment la Mère Eternelle envoya sa propre fille planter les premiers rosiers des Fortunées. Rosiers dont les racines se transformèrent en filons d'or pur. Rosiers dont les fleurs jaune d'or embaumaient l'air du pays à la belle saison. Il raconta la vie rude des mineurs et le travail des orfèvres, et les chants brutaux résonnant la nuit dans les tavernes. Il raconta le passé des Fortunées, lorsque le souverain vaincu donna sa fille Lydia à son puissant vainqueur, Myrwin de Dartmoor s'assurant ainsi le pouvoir légitime sur la richesse des îles, ainsi que sur les mines de Fer, lui assurant l'indépendance guerrière. Lydia de quinze ans offerte en pâture à un homme trois fois plus âgé qu'elle.

- Et alors ? demanda Valens. Qu'est devenue la princesse ?
Sans faire de bruit, le vieux Sigismond était entré dans la chambre tandis que Königar parlait. Il avait pris place au milieu des enfants, et se laissait emporter par ces histoires venues d'un pays qui n'était pas le sien.
- Elle est devenue Reine de Dartmoor, répondit Hunter. L'actuel Roi de Dartmoor descend de son fils aîné. Son second fils reçut les Fortunées en héritage, sous la suzeraineté du Dartmoor.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire, insista le petit garçon. Est-ce qu'elle a été heureuse, avec son vieux mari ?
Avait-elle été heureuse ? Königar dut s'avouer n'avoir jamais envisagé cette histoire en ces termes. Lydia avait été reine, couronnée. Comme Erin, comme Derva, comme toutes ces souveraines jalonnant l'histoire, pions sur l'échiquier politique de leur temps, symboles d'alliances entre états dont l'avenir était décidé par d'autres. Comme l'avait été celui de Cherel. Comme l'avait été le sien propre.
- Ils formèrent un couple harmonieux, décida-t-il de répondre, bien qu'il ne sache rien d'autre que ce que racontaient les livres et les chansons.

- Vous avez de la chance, Hunter !
- En quoi, Grace.
- Toutes ces histoires. Vous pouvez les lire. J'aimerais bien apprendre. A écrire, aussi. Et à dessiner. A chanter des poèmes. Mais Papa et Maman sont si occupés...



24. Grace.2.
(par michele huwart, ajouté le 26/12/03 11:57)


Apprendre à lire, à écrire. Et tant d'autres choses... Hunter sourit à la petite fille.
- je pourrais t'enseigner, si tu veux. Enfin, t'enseigner les bases. Et à vous aussi, dit-il en se tournant vers Valens et Ben.
Si le fils du Seigneur lui répondit par un grand sourire, le fils des dumestique prit un air ahuri.
- A moi, Monseigneur ?
Jamais il n'aurait osé souhaiter pareille chose. Fils de domestique il était, et sa voie lui semblait toute tracée : servir. Comme valet de ferme, sans doute. Comme son père, et son père avant lui. Et ainsi jusqu'à la nuit des temps. Et Hunter lui proposait l'impossible...
- Pourquoi pas. Celà pourrait te servir. Qui sait, si tu es doué, tu pourrais devenir scribe. Il n'est pas besoin de fortune pour celà.
Sigismond regardait le jeune homme d'un oeil réprobateur. Eut-il été quelqu'un d'autre, il lui aurait lancé une remarque bien sentie sur l'immuabilité des choses, et la place que chacun devait tenir dans la société. Il devait même se retenir de ne pas lui dire qu'il était inconvenant pour quelqu'un de son rang de vouloir enseigner des petits provinciaux. Mais Königar était son Prince, son Roi non-couronné, et il se tut.
- Je vais avoir besoin d'aide, pour celà, reprit Hunter en soulevant son bras bandé. je serais bien incapable de tracer des lettres correctes de la main gauche...
Ses yeux clairs étaient plongés dans ceux du vieil homme, qui grommela, puis hocha la tête en grognant quelque chose qui pouvait ressembler à "c'est bien pour vous faire plaisir".
- On commence tout de suite ? demanda Grace, excitée comme une puce.
Königar rit franchement. Il lui fit comprendre qu'il devait d'abord informer ses parents de son projet, leur demander l'autorisation, et ensuite, qu'il aurait besoin d'un peu de matériel.
- Vos frère et soeur ont sûrement des ardoises et des craies. Il nous faudra aussi de l'encre et du papier. Et des plumes d'oie.
Sigismond grogna à nouveau.
- De l'encre et du papier ? pour des enfants ? Vous n'y pensez pas, mon... mon garçon, se reprit-il. Celà est bien au dessus de nos moyens.
Hunter faillit dire "je paierai tout", mais les mots lui restèrent dans la gorge. Ormond et les siens, s'ils n'étaient pas riches, étaient fiers, et n'auraient jamais accepté celà, même de la part d'un hôte qu'ils aimaient, et qui leur devait la vie.
- Qu'à celà ne tienne, finit-il par dire. Nous en fabriquerons donc nous-mêmes. Ce n'est pas si difficile.
- Tout de suite ? Grace ne tenait plus en place.
Son grand-père la réprimenda. Hunter allait beaucoup mieux, mais se fatiguait encore très vite, et à ce moment-là, ses traîts trahissaient l'épuisement, malgré les efforts qu'il faisait pour se donner bonne contenance.

A cet instant, quelqu'un frappa à la porte, entra. Les enfants partirent sans demander leur reste à la vue du guérisseur. Sigismond, lui, le toisa longuement, et Bertram soutint son regard. La rancoeur du vieil homme était palpable, et Königar se sentit soudain glacé.
- Sigismond ? Seigneur Sigismond ?
Il se détourna de Bertram à l'appel de son prince, qui lui sourit.
- Celà me gêne de vous le demander à vous, mais pourriez vous trouver Cora et me faire monter du thé, s'il vous plaît ?
Le vieil homme baissa les yeux et salua, soumis. Il savait parfaitement que son prince ne désirait pas de thé, seulement que cesse son affrontement silencieux avec le guérisseur. Il sortit. Bertram s'approcha.
- Je n'ai rien pu faire, confessa-t-il après un silence pesant, tout en auscultant son patient.
- Il s'en veut plus à lui même qu'à vous, tenta d'expliquer Hunter.
- Je sais. Mais il me repprochera toujours la mort de son fils. Et j'étais impuissant. Impuissant. J'aurais tout donné pour sauver le garçon. Je l'aimais bien. mais quand je suis arrivé, il était trop tard. landau était dans le coma. Il n'a jamais repris conscience.


25. Grace.3.
(par michele huwart, ajouté le 04/01/04 17:30)


Le guérisseur refaisait habilement le pansement de Hunter. Son visage était soucieux. IlPoussa un profond soupir, et s'adressa au jeune homme d'un ton sévère.
- Quel âge avez-vous, Messire ?
Hunter fut pris au dépourvu. Il s'attendait à tout sauf à cette question-là.
- J'ai... j'ai vingt-neuf ans, Messire Bertram. Pourquoi me posez-vous cette question ?
Bertram le fixa longuement en secouant la tête, visiblement agagacé.
- Parce qu'à votre âge, vous devriez savoir ce que le mot "raisonnable" veut dire.Vous rendez-vous compte d'où vous revenez ? Voulez vous compromettre tout mon travail ?
Hunter détourna la tête comme un enfant pris en faute.
- Je n'ai pas voulu... j'aime quand les enfants me tiennent compagnie. Il ne me dérangent pas.
- Il vous épuisent, se fâcha le médecin. Vous êtes brûlant de fièvre, et vous ne leur dites rien. Si vous continuez dans cette voie, je vais vous interdire de les voir. Jusqu'à votre guérison complète. Et je ne plaisante pas.
Le jeune homme tenta de se justifier. En vain.
- Deux heures par jour, et pas plus, répéta le guérisseur d'un ton sec.
Sa voix se radoucit.
- Pendant quelques jours encore. Soyez patient, mon garçon.
Hunter soupira. Comment expliquer à Bertram à quel point l'inactivité lui pesait ? Qu'en compagnie des enfants, il se sentait redevenir un être humain à part entière, et non une loque malade et impuissante...
- Quand, murmura-t-il , quand vais-je enfin pouvoir quitter cette chambre ? Ne plus être dépendant des autres pour les gestes les plus intimes ?
Il leva les yeux vers le visage de Bertram, concentré en apparence sur les attaches du pansement.
- C'est humiliant, Messire, de ne même pas pouvoir se rendre aux latrines.
Le médecin perdit son air sévère. Il prit la main de son patient dans la sienne.
- Si vous me promettez d'être raisonnable, je vous donnerai l'autorisation de vous lever pour vous rendre aux latrines.
Le visage de Königar sembla s'illuminer de reconnaissance.
- Merci, Messire Bertram.
- Si vous me promettez...
- Je vous promets, soupira le jeune homme. Je vous promets tout ce que vous voudrez si je puis éviter ce genre de... de corvée à mes hôtes.
Bertram remonta les couvertures sur son patient, et lui tendit ensuite un gobelet rempli d'un liquide trouble.
- Buvez, ordonna-t-il.
Ce que le jeune homme fit sans rouspéter.
- Bien, ajouta-t-il. Reposez-vous, maintenant. Dormez. D'ici peu de temps, j'espère venir vous voir dans la salle commune.
Kônigar ne répondit pas. Il s'était endormi.

Grace sursauta lorsque le guérisseur sortit de la chambre. Elle tenta de se faufiler par la porte, mais Bertram la retint par le bras.
- Pas maintenant, fillette ! lui dit-il d'un ton sérieux. Il dort.
- Mais... voulut dire l'enfant, il...
- Il doit se reposer. Il en a besoin.
L'enfant fit le gros dot, et repartit vers la salle commune en traînant les pieds.

Cherel tendit la main au jeune prêtre, l'entraînant vers les terrasses suplombant le grand fleuve. Le soleil du crépuscule donnait aux flots puissants des reflets d'or fauve, assortis aux couleurs flamboyantes des grappes de fleurs orangées dégringolant des murets. les toits d'or et d'argent des temples brillaient de tous les feux du ciel, et même le palais de marbre blanc avait perdu son aspect de glace.
- Regadez, Thorwald, chuchota-t-elle, enthousiaste, regardez Dartran dans toute sa splendeur.
Le garçon acquiesça, sans lui lacher la main.


26. Quantor.1.
(par michele huwart, ajouté le 05/01/04 12:35)


Quantor regardait l'épée sans oser y toucher. en était recouvert de motifs d'or et d'argent dans lesquels revenait à plusieurs reprise le Griffon d'Hamerland, ainsi que des censés attirer sur son propriétaire la protection des Puissances. la garde d'acier incrustée de cuivre aurait été d'une sobriété rare pour l'arme d'un grand Seigneur, si elle n'avait été rehaussée d'une émeraude de la taille d'un oeuf de pigeon.
- Vous avez-là une bien belle arme ! fit-il avec autant d'envie que d'admiration.
- Mon père l'a gagnée sur le champ de bataille, lui répondit Hunter. Vas-y, manipule-là, si tu en as envie.
le jeune garçon fit glisser la lame hors du fourreau. Il la brandit, para maladroitement, et la remis en place.
- Je ne saurais pas comment m'y prendre ! soupira le jeune garçon. Je suis novice en la matière. Personne ne m'a jamais appris.
- Pas même ton grand-père ? s'étonna le prince. Ni même ton oncle Landau ?
Le garçon vint s'asseoir sur le lit. C'était la première fois que hunter avait l'occasion de lui parler vraiment, Quantor étant habituellement trop occupé par les travaux des chaps pour avoir le temps de lui tenir compagnie.
- Grand-Père n'a plus tenu une arme depuis la fin de la guerre contre les Hulaniens. Depuis la mort du Prince Horgar, en fait. Il aurait eu bien trop peur de devoir se battre pour le roi Géraud. Et mon oncle n'a plus eu le droit de revenir ici après son engagement dans les troupes de Feroal. Sauf pour y mourir. Dites, Monseigneur ?
Le jeune garçon semblait embarassé. Quelque chose le tracassait, dont il désirait apparemment entretenir l'invité de son père, mais sans très bien savoir par où commencer.
- Monseigneur ? Vous êtes bien cérémonieux, Messire de Lammermoor, se moqua gentiment le prince. Vos frère et soeurs font bien moins de manière. Et d'abord, qui vous dit que je suis un Seigneur.
L'adolescent le regarda, éberlué.
- Ben... ça se voit, Monseigneur. A vos armes, à votre monture, à votre façon de parler, votre éducation, vos...
- A propos, comment se porte Cervier ? l'interrompit Hunter, tentant de dévier la conversation d'un sujet qui ne le tentait guère.
Quantor tomba dans le piège, et, pendant quelques minutes, fut intarrissable quant aux qualités du grand étalon. Mais bientôt son esprit revint à ses préoccupations initiales.
- Monseigneur ? je voudrais vous demander...
- Hunter, fit le jeune homme, agacé maintenant. Pas "Monseigneur". S'il te plaît, Quantor.
le jeune garçon baissa la tête, puis reprit :
- Excusez-moi, Hunter. Je ne voulais pas vous blesser. Je voudrais juste comprendre certaines choses.
- Tu ne m'as pas blessé. Quelles choses.
Le garçon s'agita, trahissant son malaise.
- Vous êtes d'Hamerland, n'est-ce pas, du moins par votre mère ?
- C'est exact Quantor. Par mon père également, même si sa mère était de Dartmoor. Et même si j'ai grandi à Dartran.
- Et vous vous êtes engagé dans les troupes de Feroal, tout comme mon oncle Landau.
- Encore exact. Ou veux-tu en venir, mon garçon ?
L'adolescent fronça les sourcile et se mordit les levres. Puis, il se décida à parler.
- Je voudrais être soldat, Hunter. Mais Lammermoor dépend de Feroal de Falaen. J'aimerais m'engager dans ses troupes, comme écuyer. Apprendre le métier des armes. Cependant...
- Cependant ? répéta Hunter.
- mon grand-père dit que Feroal est un traître, parce qu'il a prêté serment d'allégeance au Roi Géraud. Que Géraud est un usurpateur en Hamerland. Et que les soldats qui se battent pour lui sont des traîtres envers notre Roi légitime.
- Notre Roi légitime ?
- Königar d'Hamerland.
Ces paroles eurent l'effet d'un coup de poing sur le jeune homme. Il pâlit brutalement, et eut l'impression de dégouliner de sueur. Quantor remarqua le trouble de son interlocuteur, mais se méprit sur sa cause.
- Je... je vous demande pardon, Monseigneur, balbitia-t-il, honteux de lui même. Je voulais... je ne voulais pas vous accuser de traîtrise. Je...
- Calme toi, mon garçon, lui repondit Hunter en lui prenant la main. Je ne me considère pas comme un traître à mon Roi. Ni à mon peuple.
- Mais lui, Hunter, qu'en penserait-il ? Serais-je un traître aux yeux de mon Roi si je me bats pour Feroal ?

Königar lui sourit.


27. Quantor.2.
(par michele huwart, ajouté le 06/01/04 12:27)


- Pourquoi veux-tu être soldat, Quantor ?
L'adolescent hocha légèrement la tête en écartant les mains, comme indécis.
_ Je ne sais pas vraiment, Mon... je veux dire Hunter.
Il réfléchit un instant.
- Je ne vous mentirai pas. C'est prestigieux d'être soldat. Chevalier, surtout. Et j'aimerais y arriver. C'est dangereux aussi. Je le sais. Mon oncle est mort en combattant. Et j'ai vu à quel poins vous, vous aviez souffert. Mais le danger ne me fait pas peur. A vrai dire, il m'attire.
- Et c'est tout ?
De souriant, Hunter était devenu sévère.
- N... non. Je voudrais aussi... défendre les miens. Le danger peut surgir n'importe quand. On l'a bien vu, avec les Chauffeurs. Même s'ils n'ont pas fait beaucoup de mal dans le Comté.
Oui, ils avaient fait beaucoup de mal. Bien plus que le jeune garçon pouvait imaginer. Les images, une fois de plus, revenaient à l'esprit de Konigar. Des images de cendres et de larmes.
Il se secoua, comme pour chasser un cauchemar, et regarda Quantor avec affection. Il était jeune. Très jeune. Pas plus qu'un enfant. Pouvait-il lui reprocher de rêver d'aventure et de gloire ?
- Etre soldat représente beaucoup de chose, mon garçon. Nous aurons sans doute l'occasion d'en reparler plus tard. Mais tu m'as posé une question. Et, cette question, je vais te la retourner.
Quantor le regarda sans comprendre.
Il continua.
- Tu m'as dit vouloir défendre les tiens. Crois-tu que ton Roi légitime considérerait comme une trahison à son égard le fait de défendre son propre peuple ? Même sous l'autorité d'un autre ?
L'adolescent, soucieux, fronça les sourcils, et réfléchit un instant.
- S'il me refusait de défendre son peuple, le mien, je crois qu'il ne serait pas un homme bien. Je n'aimerais pas être gouverné par un tel Roi. Mais je ne crois pas que le Roi Königar soit un tel homme, ajouta-t-il vivement, comme s'il avait commis un crime de lèse-majesté.
Hunter serra très fort la main du jeune garçon, ému malgré lui de ses paroles.
- Et bien, tu vois, lui dit-il en souriant malgré lui. Tu as trouvé toi-même ta réponse à ta question. Comme je crois l'avoir trouvée avant toi, en ce qui me concerne.
Quantor semblait heureux, comme soulagé d'un poids bien lourd. En voyant son bonheur, le prince ne put s'empêcher de penser à ces familles qui restaient déchirées pour des raisons politiques. Depuis trois siècles. Trois siècles... Pourquoi était-ce si important pour ces gens de le voir lui, sur le trône ? Ils ne le connaissaient même pas ! Ils ne savaient pas s'il serait un tyran s'il prenait le pouvoir. Pensaient-ils tous comme cet adolescent, que Königar d'Hamerland, de par son sang, ne pouvait qu'être un homme bon et sage ? Ou peu leur importait-il qui il était vraiment, pourvu que la légitimité dynastique fût rétablie ?

La voix de Quantor vint le sortir de ses réflexions.
- Hunter ? Monseigneur ? Vous allez bien ?
- Oui... oui, mon garçon. Je réfléchissais, c'est tout.
- Vous avez vécu à Dartran, n'est-ce pas ? Comme le Roi Königar ?
Hunter fut à nouveau pris par surprise. L'adolescent était-il au fait de son identité réelle ? Pourquoi, alors, ne lui posait-il pas la question directement ?
- Oui, répondit-il, méfiant. Mais tu ne dois pas l'appeler "le Roi" Königar, même s'il est ton Roi légitime. Il n'a pas été couronné. Selon la règle d'Hamerland, il n'est que prince, et héritier du trône.
- Bon, bougonna le garçon. Comme vous voulez. Est-ce que vous l'avez rencontré, à Dartran ? Il doit avoir à peu près votre âge, d'après les histoires de grand-père.
- Le prince Königar a été élevé à la Cour de Dartmoor. Il fréquentait très peu les enfants de son âge, hors de la famille royale elle-même.
- Vous ne l'avez donc jamais rencontré ? Vous êtes un Seigneur, pourtant. Vous avez dû être reçu à la Cour.
Königar aurait voulu couper court à la conversation. Il ne voulait pas parler de lui. Trop de choses restaient en suspens dans sa tête. Trop de questions. Trop de doutes. Trop de cicatrices, aussi. Pourtant, au fur et à mesure de son rétablissement, une partie de lui-même lui disait de ne plus tromper ses hôtes sur son identité. Et cette partie de lui grandissait de jour en jour.
- Une cour royale, finit-il par répondre, n'est pas vraiment l'endroit où l'on peut apprendre à connaître quelqu'un. Les invités ne voient les princes que de loin, et l'étiquette les empêche de nouer de vraies relations avec eux.
- Mais encore ? insista le garçon. Vous le décririez comment ? Il y a bien quelque chose qui vous vient à l'esprit !

Königar respira profondément. Comment pouvait-il se décrire lui-même à un enfant lui demandant de parler de son Roi ?
- Réservé et solitaire. Et pourtant, avec une grande envie de connaître les autres. Je me souviens d'une anecdote...




28. Quantor.3.
(par michele huwart, ajouté le 07/01/04 14:00)


- Le marché de Dartran est un des endroits les plus surprenants du monde. Et, crois-moi, mon garçon, j'en ai visité beaucoup. C'est une ville de toile multicolore qui voit le jour au printemps et disparaît au milieu de l'automne. Chacun peut y trouver ce qu'il désire. S'il a les moyens de le payer, bien sûr. On y croise des marchands du monde entier. Comme on trouve des marchandises de toutes origines. Aussi bien des armes forgées dans nos provinces, de la laine tissée, ou filée, des cottonnades de la Porte ou de Garance, des épices orientales, des fruits rares, des oiseaux multicolores. Des choses, tant de choses que je ne puis les décrires. S'y promener au milieu des cris, de la foule, des odeurs entêtantes est à la fois un régal, et un dépaysement de chaque instant. mais ce que j'y préférais, c'était le marché aux Oiseaux. les cages dorées enfermant des petits êtres aux plumes multicolores, chantant, piaillant. Les perruches aux becs crochus, les chardonnerets de nos campagnes, les canaris au plumage d'or. J'y aurais passé des heures entières. Nous possédions une grande volière, agrémentée d'arbustes et de fleurs, et, de temps à autre, j'avais l'autorisation d'y ajouter un nouveau petit animal. J'aimais aussi les nourrir moi-même. Mais, laissons...
Un matin, le prince Königar se trouvait lui aussi au marché aux oiseaux. Mais, plutôt que de s'intéresser aux habitants des cages, il regardait avec un intérêt qui aurait pu sembler étrange un groupe d'enfants de son âge, assis dans une échope, à même le sol. Ils jouaient aux osselets. Il les a regardés longtemps, longtemps, sous l'oeil réprobateur du précepteur des enfants royaux, un homme en noir, accompagné de plusieurs autres garçons et d'un garde. Il leur posait des questions sur leur vie, et surtout sur leur jeu, qu'il ne connaissait pas. Un des petits joueurs dut l'inviter à participer à la partie, car il voulut s'asseoir aux mileu d'eux. mais, à ce moment, le précepteur s'est approché. Il n'eut qu'à dire duux mots, "mon prince", d'un ton qui ne souffrait aucune discussion, pour que Königar remercie les enfants d'un sourire triste, et rejoigne ceux de son monde. Je crois que, ce jour-là, il est rentré au palais sans oiseau. Il devait avoir huit ans.
Quantor ne parut pas surpris de l'anecdote racontée par Hunter. Pas un seul instant, pourtant, il ne songea que le petit garçon au sourire triste avait été Hunter lui-mêmeet qu'il avait ensuite dû subir de longues réprimandes, non pour avoir parlé à des enfants du peuple, mais pour avoir voulu, ne fût ce qu'un instant, se mêler à eux.
- Ce n'était qu'une histoire, Quantor, reprti Hunter. Juste pour t'expliquer que certaines personnes restent inaccessibles, même si leur désir serait plutôt d'aller vers les autres.
- C'est triste, répondit l'adolescent. je croyais qu'au contraire il faisait bon vivre parmi les grands de ce monde. Ceux qui ont tout sur Terre. L'argent, et le pouvoir.
- Tous les palais ne ressemblent pas à celui de Dartran, Quantor. Certains croulent sous la joie de vivre. Et même à Dartran, leurs occupants restent des êtres humains, avec leurs joies et leurs peines. Mais revenons à ton problème.

L'adolescent fut heureux que Hunter n'ait pas oublié la première raison de leur entretien.
- Tu désires vraiment entrer au service du Duc, n'est-ce pas.
Ce n'était pas une question de la part du jeune homme. Juste une constatation.
- Oui, avoua le garçon. Je ne le ferai pas si c'est contraire à l'honneur, mais suivant ce que vous m'avez dit, je crois que ce n'est pas le cas.
- Et tu es ignorant du maniement des armes.
Quantor acquiesça à nouveau.
- Et tes parents et ton grand-père ne verraient pas ton engagement d'un très bon oeil.
- Surtout grand-père, répondit l'adolescent. Mes parents auraient surtout... peur pour moi.
- Ils auraient raison.
Un instant, Quantor pensa que le jeune homme allait tenter de le dissuader d'accomplir son rêve. Mais il continua.
- Je resterai sans doute ici un bon moment encore. Et j'espère pouvoir bientôt me tenir debout. Je t'enseignerai quelques bases, pourque tu n'arrives pas totalement démuni devant Feroal.
- Merci, Monseigneur !
Le visage de Quantor s'illumina.
- Celà me laissera le temps de parler à ton grand-père, et de lui expliquer mon...
Il se reprit.
- Notre point de vue, voulais-je dire, sur le sujet.
Le gamin secoua la tête d'approbation.
- Ah oui ! Peut-être que vous, vous pourrez le convaincre. Parce que vous, il vous adore.
Königar songea que ce n'était pas l'"adoration" de Sigismond qui le mettrait dans un état plus réceptif à ses arguments. Mais qu'il disposait d'un argument de poids dont l'adolescent n'avait aucune idée.
- Et je te donnerai une lettre d'introduction pour Feroal. Il ne pourra que te réserver un accueil favorable.
Quantor, éperdu de reconnaissance, baisa longuement la main du prince, sans plus pouvoir dire un mot.

Il repartit bientôt accomplir ses travaux quotidiens, laissant Königar seul avec ses souvenirs.


29. La volière.1.
(par michele huwart, ajouté le 10/01/04 17:21)


Cherel et Thorwald d'Hulanie marchaient lentement dans le jardin, un garde sur les talons. Un garde, ou un chaperon, se demanda la jeune fille ? Quel besoin de garde dans les jardins royaux ?
- Mon oncle doit penser que nous passons trop de temps ensemble... bougonna-t-elle. Comme si nous faisions quelque chose de mal !
Le jeune homme baissa les yeux. Bien que les usages de la cour de son royal père fussent mons rigides que ceux de Dartran, il comprenait parfaitement la réaction d'Alwin. Il la comprenait, même si, oh combien, il la déplorait !
- Ce n'est que normal, répondit!il à la jeune fille. Vous êtes promise à un autre, moi au Temple d'Or. Nos promenades pourraient sembler suspectes à tout esprit mal intentionné.
Au fond de lui-même, il savait qu'elles faisaient plus que paraître suspectes. Elles l'étaient, tout simplement. Et les personnes mal intentionnées auraient simplement été dans le vrai. Il aimait Cherel de Dartmoor. Il l'aimait de tout son coeur, de toute son âme. Il l'aimait depuis le premier regard. Et il n'en avait pas le droit. Il était un Novice. Il avait le Don. Il avait le devoir de se donner au Magistère, de subir l'Initiation des Prêtres. Il n'avait pas le choix. Un Prince de sang royal possédant le Don se devait d'en faire profiter son peuple. Il le savait. Il l'avait toujours su. Mais il aimait Cherel, et, ce qui quelques jours plus tôt lui semblait un chemin tout tracé lui déchirait le coeur.
- Venez, Thorwald, entrez !
La jeune fille referma la porte transparente au nez du garde. Puis, l'interpelant à travers le fin grillage, elle lui ordonna de les attendre.
Thorwald regarda autour de lui, émerveillé. Ils se trouvaient, non dans un bâtiment en pierre, mais dans une salle immense faite de grillage et de verre, à la structure faite de courbes de fer forgé. Elle abritait le plus charmant des jardins, arbres aux essences rares, fleurs graciles, fontaines chantantes. Et, parmi des carillons de cristal voletaient des centaines d'oiseaux multicolores, plus graciles les uns que les autres.
- La volière de Königar,commenta la jeune princesse, tournoyant sur elle-même, les bras écartés, avant d'entraîner Thorwald vers un banc blotti au milieu des arbustes.
- Elle lui appartient, à lui seul ? s'étonna le jeune homme, en se demendant au dedans de lui pourquoi Cherel l'avait emmené dans un lieu ... un lieu qui devait lui rappeler...
Il sentit une pointe de jalousie lui mordre le coeur.
- Non ! fit Cherel en riant. Elle appartient au Palais. Mais Königar était le seul des princes à s'y intéresser. Il passait des heures ici. Que ce soit pour aider l'oiselier dans sa tâche, ou pour étudier. Il s'installait sur ce banc, avec ses livres. Je suppose que le chant des oiseaux lui rendait moins austère les Lois de Dartmoor ou les Mathématiques.
- Vous l'aimez ?
La question du jeune homme ne la pris pas au dépourvu. Elle l'attendait. En vérité, elle l'attendait depuis le jour de leur rencontre.
- Je lui suis promise, Thorwald. Ou plutôt, non. Ce n'est pas moi qui lui suis promise. C'est la princesse de Dartmoor. La fille de mon père. La nièce du Roi. Je lui étais promise depuis avant ma naissance, et si je n'étais pas née, une autre princesse de Dartmoor aurait pris ma place.
Ses yeux se firent mélancoliques. Elle savait tout autant que Thorwald que leur conversation n'allait mener à rien. Parce qu'elle ne pouvait pas. Parce qu'il ne pouvait pas.
- Ce n'est pas ce que je vous ai demandé, Cherel, insista le jeune homme.
Elle plongea les yeux dans son regard d'eau claire.
- Je l'aime, oui. Comme quelqu'un que je connaîtrais depuis toujours. Comme un grand frère. Un grand frère souvent absent, qui me charmerait de ses histoires de voyages. Un grand frère pour qui, aujourd'hui, j'éprouve une inquiétude intense. Königar n'est pas difficile à aimer, Thorwald. Et je l'aime beaucoup.
Elle repira profondément, se décidant à sauter le pas.
- Mais celui que j'aime c'est vous.


30. La volière. 2.
(par michele huwart, ajouté le 12/01/04 12:47)


Les mots de la jeune fille le foudroyèrent. En plein coeur. Mais c'était une foudre douce autant que brûlante.
- Cherel... Cherel... vous... nous... je...
Il ne parvenait pas à trouver ses mots. La tête lui tournait. Il se sentait enserrer dans un carcan de fer. Un carcan qu'elle seule aurait eu le pouvoir d'ouvrir.
Leurs mains se trouvèrent. Puis leurs bras. Puis leurs bouches. Ils n'étaient que des enfants découvrants les premiers émois de l'amour. Ils auraient dû avoir la vie devant eux et le monde à leurs pieds.
Mais ce n'était pas le cas.Un oiseau de feu vint gazouiller à leurs oreilles. Ils se séparèrent d'un coup, comme si une lame avait tranché entre eux.
- Nous ne pouvons pas. Nous ne nous appartenons pas.
Les yeux de Cherel se remplirent de larmes. De tout son coeur, de tout son corps, elle désirait Thorwald. Elle aimait Thorwald. Mais une autre part d'elle même lui rappelait un jeune homme brun aux yeux clairs. Un jeune homme à qui elle était promise.
Et qui l'aimait.
Elle ne s'en était jamais rendu compte jusqu'à ce jour.
Königar l'aimait !
Les dernières lettres qu'elle avait reçues de lui , entre son dernier départ pour Falaen et son inquiétante disparition n'étaient plus les missives polies d'un homme à une enfant promise d'autrefois. Mais celles d'un homme épris à son aimée.
Le regard qu'il posait sur elle à l'automne dernier n'était plus celui d'un grand frère.
Il l'aimait. Elle lui était promise. Et elle le trahissait.
Elle ne pouvait empêcher son coeur de le trahir.

Thorwald essuya les larmes qui ruisselaient sur le visage de la jeune fille. Il se sentait mal à l'aise. Et aussi le plus heureux des hommes. Et déchiré entre Elle et les Puissances qu'il avait fait voeu de servir.
- Qu'allons-nous devenir, Thorwald ? murmura Cherel. Qu'allons-nous devenir ?
Il ne pouvait la regarder en face. Elle aurait trop bien vu les larmes dans ses yeux.
- Dans deux jours, j'entrerai au Temple d'Or, répondit-il. Et dans peu de temps, vous épouserez l'héritier d'Hamerland.
- S'il revient !
Ils se levèrent, encore tremblants. Au moment de franchir la porte, Thorwald jeta un dernier regard au petit paradis qu'aimait tant Königar.
Il était jaloux. Il était triste. Il aurait dû détester ce rival.
Et plutôt que de le déterster, il le plaignait.
Il aurait le corps et la vie de Cherel. Mais pas son âme.

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Le Roi d'Otrante pénétra dans la volière, après avoir signifié d'un signe au garde de l'attendre. Les voyages d'Etat n'étaient qu'une suite de conversations à fleurets mouchetés noyés dans une continuité de fêtes et de fastes. Le Dartmoor était à l'évidence le plus puissant des pays Libres. Géraud le svait bien. Ne le savait que trop. Même si son Royaume était tout sauf faible. Et la question d'Hamerland restait pendante entre eux. Alwin de Dartmoor l'avait bien souligné. Encore une fois.
Le Roi passa sans les voir entre les fleurs et les fontaines, se dirigeant d'un pas ferme vers le banc où était assis un jeune garçon, un gros volume relié de cuir fauve entre les mains. Il s'assit à côté de lui, sans dire un mot. L'adolescent mit plusieurs secondes avant de se lever, et de le saluer d'une voix qu'il se forçait à maintenir neutre. Géraud lui sourit, et l'invita à se rasseoir.
- Je vous cherchais, Königar. Je pensais vous trouver en compagnie des autres enfants.
- Je ne suis plus un enfant, Majesté, répondit le jeune prince, relevant la tête avec une dignité certaine. Et je dispose de peu de temps pour les jeux de plein air.
- Celà se voit ! rétorqua Géraud, scrutant le visage trop pâle et les yeux trop cernés de l'enfant.
Puis, reportant son regard sur le livre :
- Qu'étudiez-vous donc là ?
- Les Lois et Coutumes de mon Royaume. Enfin, se reprit il, du vôtre, maintenant.
- La plus grande partie de ce royaume est incontestablement mienne, mon enfant. Mais, vous avez raison, celle que vous pourriez revendiquer a gardé ses lois propres. Puis-je jeter un coup d'oeil à votre livre ?



31. La volière.3.
(par michele huwart, ajouté le 13/01/04 13:50)


Königar tendit le lourd volume à Géraud en poussant un léger soupir de mécontentement. Le Roi fit mine de ne pas s'en apercevoir, se plongeant dans la lecture aride des articles de loi et de leurs conséquences coutumières, avant de rendre le livre à l'adolescent.
- Les lois de la filiation et des successions. Austère, comme lecture, pour un enfant de treize ans.
- Quatorze ! s'insurgea le jeune prince.
- Quatorze, en effet. J'aurais dû m'en souvenir, mon enfant. Le jour de votre naissance fut aussi le jour de gloire de votre père. Et, en ce qui concerne votre père...
Géraud prit Kônigar par les épaules, l'obligeant à se tourner vers lui et à le regarder en face.
- Je l'aimais beaucoup, continua le Roi d'Otrante. Et je l'estimais plus encore. Je lui dois de posséder encore mon royaume. Mes royaumes.
" Dont l'un était le sien. Le mien." ne put s'empêcher de penser le jeune garçon.
Géraud perçut la contrariété sur le visage de Königar.
- Dont l'un était sien par les droits du sang, reprit-il comme faisant écho aux pensées de l'adolescent. C'est ce que vous pensez. Et je vous comprends. Mais je le tiens de mes pères par droit d'héritage, moi aussi. Et pourtant ! Pourtant, je le lui aurais rendu, son royaume, s'il avait vécu ! Votre père était bien plus que moi l'artisan de notre victoire, le sauveur de notre indépendance.
- Mais vous ne l'avez pas fait, constata Königar, amer.
- Votre père est mort, mon enfant. Il est mort, et je le regrette. Vous n'étiez alors qu'un nourrisson, un tout petit garçon sous la tutelle du Dartmoor. J'étais prêt à rendre Hamerland à Horgar. Pas à le mettre sous la dépendance de mon puissant voisin. J'aimerais que vous compreniez celà, mon enfant.
Königar se mordit les lèvres. Il avait toujours vécu dans un monde imbibé de politique et de diplomatie. Il se rendait compte à présent à quel point les arcanes du pouvoir pouvaient se révéler complexes, à quel point les individus pouvaient n'être que des pions sur un échiquier. Il ne voyait plus Géraud uniquement comme un usurpateur descendant de soudards, mais comme un Roi digne du trône, et comme un homme.
- Je comprends, Majesté. Je comprends que... je n'étais qu'un bébé. Et je suis trop jeune encore pour gouverner. Mais ce ne sera pas toujours le cas. C'est pourquoi je m'y prépare.
Ses yeux se portairent sur le gros volume qu'il avait déposé sur le banc.
- C'est bien. Préparez vous. Mais sachez que je ne vous rendrai pas votre trône sans raison de le faire. La situation, à la fin de la dernière guerre, était exceptionnelle. Ne l'oubliez pas.
L'adolescent sourit.
- Je ne l'oublie pas, Majesté. Mais la paix est une chose précaire. Qui sait ? Un jour, peut-être, aurez vous besoin de moi. Ou votre fils, peut-être.
- Qui sait, en effet... Mais il est temps, maintenant, de nous occuper de choses plus immédiates. Je suis l'hôte de votre oncle. Et en tant qu'hôte de votre oncle, je veux vous voir jouer au piquet avec mes fils et les siens. Et comme votre précepteur vous demandera des comptes concernant votre travail, laissez-moi vous aider à terminer celui ci. Je connais assez bien les lois de mon pays.
Et, pendant plus d'une heure, le Roi expliqua à l'enfant les finesses du Droit et de la Coutume d'Hamerland, agrémentant sa leçon d'exemples parfois drôles, qui finissaient par arracher de francs sourires à ce petit prince trop sérieux. Puis, il l'entraîna à travers le jardin jusqu'au terrain de piquet.

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- Vous rêvez, mon...
Sigismond se reprit juste à temps.
- ... garçon ?
Hunter se tourna vers le vieil homme, sourit.
- Non. Je me souvenais, simplement.
- Je ne sais pas ce que vous avez raconté à mon petit-fils, mais il ne tient plus en place.


32. Projets.1.
(par michele huwart, ajouté le 16/01/04 14:11)


- Quantor est venu me demandé de l'aide. J'ai accepté de lui en apporter, tout simplement.
Sigismond n'osa pas affronter Königar de face. A ses yeux, le jeune homme était son souverain légitime, et le contredire passait presque pour un crime de lèse-majesté.
- Alors... vous l'encouragerez dans sa folie de devenir chevalier ? Vous accepterez de le voir se battre pour Feroal ?
Le prince soupira. Il aimait beaucoup le vieil homme, mais son intransigeance dynastique lui faisait parfois froid dans le dos. Il ne voulait pas le brusquer, néanmoins.
- Pas pour Feroal, objecta-t-il. Pour Hamerland. Comme l'a fait son oncle. Comme je l'ai fait moi-même.
Sigismond avait frissonné à l'évocation de Landau. Comme à chaque fois. Mais Kônigar, cette fois, n'y pris pas garde, et continua.
- Et comme vous l'avez fait vous-même. Il y a trente ans.
- Ce n'était pas la même chose ! se rebiffa le vieux chevalier. C'était la guerre. Mon pays était en danger. Envahi par ces... ces brutes hulaniennes, imbibées de bière et d'hydromel. Pas des soldats, mon garçon. Des sauvages. Des sauvages sans foi ni loi. Qu'aurais-je pu faire d'autre que défendre les miens ? Sans compter que votre père...
Königar sourit. Sigismond lui donnait lui-même les arguments susceptibles de le convaincre.
- Croyez-vous que la paix soit éternelle, Sigismond, lui dit-il doucement. Croyez-vous que l'Hulanie, vaincue, et revenue dans le cercle des Pays Libres soit notre seule ennemie ? Le monde est vaste, mon ami. Et derrière les frontères de l'Est, au-delà de la Mer Intérieure, ou dans des Glaces, vivent des gens qui, un jour ou l'autre, ne pourront plus admettre leur misère. Qu'elle soit matérielle ou morale. Un jour ou l'autre, ils suivront les agents de l'Ombre. Un jour ou l'autre, les ténèbres déferleront à nouveau sur le monde. Vous le savez, Sigismond.
Le vieil homme secoua la tête, agacé. Il savait que Königar avait raison. Que le monde ne se réduisait pas au paisible Comté de Guelen, dans la paisible Hamerland...
- Et vous savez aussi que notre pays n'est pas si paisible, reprit le prince. Ce ne sont pas des envahisseurs venus d'ailleurs qui ont tué votre enfant. Ce ne sont pas des étrangers qui ont pillé et incendié des dizaines de villages. Ce n'est pas un homme venu des confins du monde qui est responsable de mes blessures. L'Ombre guête, Sigismond. A l'affût de nos faiblesses, de nos erreurs, de nos vices.
- Et nous devons nous tenir prêts. A nous défendre. A la combattre. Quoiqu'il arrive.
Sigismond avait retrouvé ses réactions de chevalier. Il comprenait où le jeune homme voulait en venir.
- Le petit doit être prêt, n'est-ce pas ? C'est celà que vous vouliez dire ?
Königar opina gravement du chef.
- C'est celà. Il doit être prêt. Pas à combattre pour Géraud. Mais à défendre les siens. A vous défendre, vous. A défendre son peuple.
Sa voix se fit plus basse lorsqu'il ajouta:
- Mais, de tout coeur, j'espère qu'il n'en aura jamais besoin.


33. Projets.2.
(par michele huwart, ajouté le 17/01/04 16:32)


Cora récurait le dallage de la salle commune en grommelant. Pour la troisième fois de la journée, Grace et Valens étaient venus lui réclamer des vieux chiffons. Et, cette fois-ci, elle les avait purement et simplement renvoyés en leur disant "vous n'avez qu'à chercher vous-mêmes. J'ai autre chose à faire qu'à perdre mon temps à ces bêtises". Elle ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui avait bien pu passer par la tête de Hunter, et quel but poursuivait le jeune étranger. Qu'il encourage les Quantor dans ses désirs de carrière militaire, ou qu'il veuille apprendre leurs lettres aux petits, celà ne la regardait pas. Elle n'était qu'une servante. Une servante qui aimait ses maîtres, qui faisait, comme on dit, partie de la famille, mais qui n'avait pas à donner son avis quant à ce genre de choses. Mais qu'il veuille mêler Ben, son Ben, à tout çà, elle ne pouvait l'accepter. Apprendre à lire, à écrire, c'était inutile pour un paysan. Un fils de valet de ferme. Celà ne ferait que lui mettre des idées de grandeur dans la tête. Il devait apprendre la terre, les animaux, les récoltes. A traire une vache, soigner les poules, reconnaître les plantes des bois. A maîtriser les gestes des vendanges, et de l'entretien du potager. Mais pas à lire ou à écrire ! Qu'avait-il dans la tête, ce fils de grand seigneur ? Oh, c'était un gentil garçon, qui jamais ne la prenait de haut, qui la remerciait plus souvent qu'à son tour, et celà avec toute la simplicité du monde. Elle l'aimait bien, Hunter. Mais il était ce qu'il était, bien qu'il n'en parlât jamais. Un aristocrate né avec une cuiller d'argent dans la bouche. Qui ne comprendrait jamais les gens comme elle, ou comme ses enfants. Et qui, surtout, ne saurait jamais de quoi ils avaient besoin.
Et cette nouvelle idée: faire fabriquer du papier aux enfants ! Le papier, c'était un bien de luxe, que le Seigneur Ormond achetait une fois l'an au Moulin de Guelen, et dont il se servait pour les choses importantes. Retranscrire les jugements, par exemple. Ou envoyer ses doléances au Duc. Alors, en fabriquer soi-même, et pour le mettre entre les mains des enfants ! qui s'habitueraient à en utiliser ! Quelle folie !

Grace ouvrit à nouveau le grand buffet de la cuisine. Elle se remit à fouiller sous les yeux agacés de cora, et finit par trouver deux morceaux de tissu élimé, qu'elle s'empressa de fourrer dans le sac de jute qu'elle tenait à la main. Son petit frère la rejoignit bientôt, et lui tendit une vieille serpillère crasseuse qu'il avait dû dénicher dans l'étable.
- On en a déjà beaucoup. Tu crois que c'est suffisant ? demanda le petit garçon.
Sa soeur haussa les épaules.
- Je n'en sais rien. Il faut demander à Hunter.
Ils partirent en courant vers l'escalier qui menait à l'étage. Ils montèrent les marches quatre à quatre, et pénétrèrent en coup de vent dans la chambre de Hunter, qu'ils trouvèrent en grande conversation avec leur grand-père.
- Voilà ! lança la petite fille en déversant les loques plus ou moins poussiéreuses sur le couvre-lit. Est-ce que çà peut aller, çà ? Pour le papier ?
Le jeune homme éclata de rire, mais Sigismond se mit en colère.
- Grace ! Val ! Rengez-moi ces saletés ! Que vous passe-t-il par la tête ?
Hunter, continuant à rire, posa la main sur le bras de son vieil ami, et tenta de le calmer en paroles.
- Ne vous fâchez pas, Sigismond. C'était mon idée, souvenez-vous, de leur enseigner la fabrication du papier. Il semble qu'ils aient assimilé la première leçon : partir à la recherche de vieux chiffons.
- Vous êtes fou ! bougonna le vieil homme. Et vous, les enfants, apporter ces chiffons crasseux ici !
Grace, timidement, se mit à remettre les morceaux de tissu dans le sac.
- C'est bien, ma chérie, la consola Hunter. D'ici un jour ou deux, je serai sur pieds, et je vous montrerai ce qu'il faut faire ensuite. Ben n'est pas avec vous ?
- Non, avoua-t-elle, un peu triste. Cora ne veut plus qu'il vienne vous voir. Elle dit que vous lui mettez trop de rêves en tête. Elle l'a envoyé aux champs avec son frère et Quantor.


34. Projets.3.
(par michele huwart, ajouté le 18/01/04 16:50)


Quantor redescendit de l'échelle, le lourd panier de fruits à la main. Il se dirigea vers la carriole, y déverça précautionneusement les pommes gris-vert mâtinées de rouge, et repartit vers l'arbre en soufflant. Pol l'aida à déplacer la lourde échelle, s'assura qu'elle tenait bien en place, et retourna à son poste de cueillette tandis que le jeune garçon remntait dans les branches, et se remettait au travail. Travail qu'il accomplissait la tête dans les nuages, plein de rêves de gloire et d'aventures héroïques. le travail de la ferme ne lui plaisait pas. Mis à part, bien sôr, les soins aux chevaux. Il aimait ces animaux, mais son père n'en possédait qu'un seul, dont il se servait avant tout pour se rendre au conseil du village, ainsi qu'à la cour pléniaire de Guelen. Heureusement, depois l'arrivée de Hunter, il avait la chance de pouvoir s'occoper de Cervier, et les moments où il emmenait le grand étalon prendre de l'exercice, au galop dans les campagnes, étaient très vite devenus les meilleurs de ses journées. Il s'imaginait, chevauchant vers des mondes inconnus à la rescousses de princesses en détresse. Il entendait les bannières claquer au vent et les cors de combat retentir dans la fraîcheur de l'aube. Il savait que ce n'était qu'un rêve, que la vie n'y ressemblait en rien. Il savait que la vie qu'il croyait avoir choisie serait une vie dure, faite de séparations et de souffrances, bien plus que de louanges et de gloire. Mais il s'en moquait. Il avait quinze ans. Il était jeune,il avait, pour la première fois de sa vie, l'espoir que ses rêves prendraient forme. Il ne passerait peut-être pas son existence entière à faucher les blés, cueillir les pommes, traire les vaches, et régler des conflits stupides entre des campagnards bornés. Il n'avait pas encore informé son père de ses projets, mais il était sûr, maintenant, que celui-ci, au moins, l'écouterait.

Un nouveau panier de fruits vint se déverser dans la carriole. Quantor leva les yeux, et croisa ceux de Ben. L'enfant avait les joues rouges et le visage triste. Il n'avait pas dit un mot depuis ce matin. Ce qui était plutôt inhabituel, chez ce garçon franc et jovial. L'adolescent lui donna une tape amicale sur l'épaule, ce qui eut pour effet de renfrogner Ben encore plus. Pol vint bientôt les rejoindre, et lui intima fermement de reprendre son travail sans traîner. Le petit garçon remonta dans l'arbre, mais de mauvais gré, Quantor en était sûr.
- Il a trop traîné avec votre frère et votre soeur, Monsieur Quantor ! Ca ne vaut rien pour un gars comme lui. Sa place est aux champs, pas à fréquenter des grands de ce monde, ou des raconteurs d'histoire.
Quantor regarda Pol comme s'il ne l'avait jamais vu. Il ne comprenait pas pourquoi l'employé de son père ne considérait pas la proposition de Hunter comme une chance. Une chance pour son fils de sortir de sa condition de valet.
- Votre ami, il a sûrement dit çà comme çà, en l'air ! continua Pol devinant les pensées de son jeune maître. Pour le moment, il est maade et il s'ennuie. Cà l'occuperait plutôt, d'apprendre leurs lettres aux petits et à Ben. Mais quand il sera en forme, il les laissera là, il retournera dans sa riche famille, et si Madame votre mère continuera à enseigner ses enfants, mon Ben restera sur le carreau, avec ses rêves et tout. Il aura du chagrin, et çà, je ne veux pas.
- Pourquoi dites-vous çà, Pol ? demanda l'adolescent. Pourquoi ne faites vous pas confiance à Hunter ?
Pol haussa les épaules. Quantor était décidément bien jeune....
- Suffit de voir sa monture, sa selle et tout. Ce type-là, il est pas comme nous, ni comme vous, sauf votre respect, Monsieur Quantor. Ben m'a parlé de ses livres, de son épée , et tout çà. Un homme comme lui n'a rien à faire dans une maison comme la vôtre. Sa place, c'est dans un palais, ou à la tête d'une armée.
Il soupira.
- Pas chez nous.


35. Projets.4.
(par michele huwart, ajouté le 19/01/04 13:57)


Hunter ne put que remarquer l'air maussade de Quantor quand le jeune garçon vint lui apporter son dîner. Il le dévisagea longtemps, avant de lui demander ce qui le tracassait. L'adolescent répondit par un haussement d'épaules, et s'en repartait comme il était venu, lorsque le prince l'interpela.
- Celà me ferait plaisir que tu reviennes après le repas. Apporte un verre. Ton père m'a fait monter assez de vin pour saoûler un troll des cavernes.
Le jeune garçon ne put que grommeler un "oui" indistinct. Il était impossible de refuser quoi que ce soit à Hunter lorsqu'il prenait ce ton de commandement. Le ton de quelqu'un qui avait l'habitude d'être obéi. C'était çà. L'habitude. Pol avait dit que sa place était à la tête d'une armée. Et quand il parlait ainsi, il était impossible de ne pas s'en rendre compte. Pol avait raison. Et si Pol avait raison là-dessus... Pouvait-on faire confiance à Hunter pour le reste ? Les laisserait-il vraiment tomber lorsqu'il serait guéri ?
Quantor, ce soir-là, mangea du bout des lèvres. Il avait la gorge serrée. Il était tellement confiant, ce matin, en l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Et voilà que Pol, avec ses idées, sa méfiance, lui avait fait perdre son bel optimisme. Son père et son grand-père avaient beau tenter de le dérider, de lui extorquer une information quant à son humeur maussade, il restait plongé dans ses pensées.
- C'est quand même malheureux ! finit par dire Sigismond. On lui offre le monde, et monsieur tire la tête !
- Que voulez-vous dire, grand-père ? questionna Galea. En quoi le monde est-il offert à Quantor ?
Le vieil homme soupira. Il lui fallait avouer qu'il avait compris s'être trompé, autrefois, lorsqu'il avait renié Landau. Que cette erreur, il ne la referait pas. Et que Quantor risquait de partir rejoindre les gardes de Feroal, une fois qu'il aurait appris à se débrouiller avec une épée.
L'adolescente écarquilla les yeux de surprise. C'était son grand-père qui parlait ainsi ! Son grand-père depuis toujours considérait le Duc comme un félon. Son grand-père qui...
- Quelqu'un m'a descillé les yeux, petite fille, avoua Sigismond. J'avais tort. Je n'étais qu'un vieil imbécile.
Galea n'eut pas difficile à comprendre qui était se quelqu'un , ni pourquoi son grand-père s'était si facilement soumis à ses arguments. Elle jubila intérieurement. Si Hunter avait pu aider à la réalisation des projets d'avenir de Quantor, que ne ferait-il pas pour elle ? Peut-être, songea-t-elle, devrait-elle se montrer plus aimable avec lui ? Et plus séduisante, plus belle... Elle savait qu'elle était belle. Qu'elle était intelligente. Il lui falait utiliser ses atouts. Il le fallait absolument.

- Vous êtes au courant de notre conversation d'hier, grand-père ? De ce que Hunter m'a proposé ? bafouilla l'adolescent, étonné. Je ne savais pas qu'il vous en parlerait aussi rapidement.
- Il m'en a parlé ce matin, répondit Sigismond. Et j'en ai fait part à ton père. De tes désirs et du... du reste. Tu as choisi un bon défenseur, fiston.
Le jeune garçon sembla se dérider un peu, et, lorqu'il rejoignit Hunter dans sa chambre, parut moins sur la défensive.

Le jeune homme lui tendit son verre.
- Remplis-le. Remplis-en un pour toi, et viens t'asseoir.
Quantor s'exécuta.
- Et maintenant, explique ! reprit Hunter. Pourquoi cet air boudeur ? Je croyais pourtant t'avoir promis de t'aider. Et je crois aussi avoir commencé à le faire. Alors, pourquoi as-tu l'air de m'en vouloir ?
Quantor ne savait comment exprimer ce qu'il redoutait. Les mots de Pol trottaient dans sa tête, mais il ne voulait pas attirer d'ennuis au valet.
- Je ... enfin vous... chuchota-t-il.
Puis il se tut, mal à l'aise. Face au visage franc du jeune homme, il se sentait honteux de son manque de confiance.
- Je quoi ? Qu'ais-je fait de mal, qui me vaille ta mauvaise humeur ? Pire, ta méfiance.
Quantor sursauta. Son interlocuteur avait don bien compris qu'il s'agissait de méfiance. De méfiance à son égard. Il rougit.
- J'ai parlé., bredouilla-t-il. J'ai parlé avec Pol aujourd'hui. Il m'a dit que vous, enfin, que quelqu'un comme vous, ne pouvait pas s'intéresser vraiment à des gens comme nous. Et encore moins à un garçon comme Ben.
Le prince soupira. Les mots de l'enfant lui faisaient mal. Bien plus mal qu'il aurait voulu l'avouer. Il répliqua simplement.
- Quelqu'un comme moi ? Que veux-tu dire par là ? En quoi suis-je différent des autres ? De vous ?
Quantor détourna le regard.
- Je ne sais pas qui vous êtes, Monseigneur. Mais vous êtes de haut lignage. Et ce n'est que par accident que vous fréquentez des gens comme nous. Quand vous serez guéri, vous nous oublierez.
Königar, alors, saisit l'adolescent par le bras, et le força à le regarder.
- Tu te trompes, Quantor ! lui dit-il, d'un ton ferme. Je ne suis pas ici par accident. Je suis ici de par la bonté de ton père. Je suis ici parce qu'il a ramassé dans la forêt un homme à moitié mort, dont il ne savait rien, et qu'il l'a traîté comme un frère. Et si tu me crois capable d'oublier celà, c'est que tu me respectes bien peu.




36. Projets. 5.
(par michele huwart, ajouté le 20/01/04 14:42)


Quantor voulut baisser les yeux, mais Königar ne le laissa pas faire. Il l'obligea à soutenir son regard, jusqu'au moment où le jeune garçon lui balbutia des excuses informes.
- Je ne voulais pas vous vexer... je vous demande pardon.... je sais bien que ... vous êtes... enfin...
Le prince l'interrompit brusquement.
- Tu ne m'as pas vexé. Tu m'as fait de la peine. Je croyais avoir gagné ta confiance. Et tu me parles presque comme si j'avais voulu m'amuser de toi et des tiens. Comme si vous n'étiez qu'un passe-temps pour moi. Comme si je ne m'étais pas pris d'amitié pour vous tous. Même pour Ben.
Et c'était vrai. Quantor le lut sur le visage de KÖnigar. Il lui avait fait mal. Il lui avait fait maal sans véritable raison. Il s'était méfié de lui, alors que le jeune homme ne demandait qu'à l'aider.
- Je vous demande pardon, répéta-t-il, sincèrement troublé, cette fois.
- Si tu réfléchissais un peu avant de parler, tu n'aurais pas à demander pardon, Quantor ! Apprends déjà celà, avant d'entrer dans le monde.
- Je suis désolé. J'aurais dû vous remercier d'avoir intercédé pour moi auprès de grand-père. Et, au lieu de celà, je vous ai manqué de respect. Mais ce que m'a dit Pol m'a troublé. Je crois que Cora pense la même chose que lui. Vous devez être né bien trop haut pour comprendre des gens comme moi. Et encore plus des gens comme eux.
" Plus haut encore que tu ne penses !" songea Königar. Puis, s'adressant au garçon:
- Je ne les comprends pas, en effet. Ben est un enfant intelligent, prometteur. Je ne vois pas en quoi apprendre à lire pourrait lui faire du mal. Quant à toi, apprends à réfléchir par toi-même, plutôt que de te laisser influencer par la dernière personne qui a parlé.
Il se radoucit soudain, vida son verre, et demanda à Quantor de le remplir à nouveau. Le garçon s'exécuta avec empressement.
- Je ne prétends pas tout connaître du monde, Quantor. Je ne sais pas ce que c'est de manquer de quoique ce soit. Ni de craindre de mauvaises récoltes. Ou d'être chassé de ma place. Je le reconnais. Je suis immensément riche, et n'ai rien fait pour celà, que de naître fils de mon père, qui était fils de sa mère. L'or et le fer des Fortunées... Mais je n'en suis pas moins un être humain. Aussi humain que toi. Et j'aurais donné bien des choses pour avoir eu la chance de connaître mon père. Pour n'avoir pas perdu ma mère à six ans. Pour avoir une famille, simplement. Une famille comme la tienne.
Il respira profondément, et repris:
- Tes parents, ton grand-père, m'ont donné plus que j'ai reçu de toute ma vie. Et je voudrais moi aussi vous donner à mon tour. Comprends-tu çà, Quantor ? C'est tout ce que je te demande.
Le jeune garçon acquiesça silencieusement. Puis, à nouveau, présenta ses excuses.
- Pour la quatrième fois, Quantor ! fit le prince, sarcastique. Parlons d'autre chose, maintenant. D'ici deux ou trois jours, nous allons commencer ton entraînement.
- mais ? Et votre bras ? s'étonna Quantor.
- On se bat autant avec les jambes qu'avec les bras. Et on se bat surtout avec la tête !

Il restèrent longtemps à converser avicalement. Mais, quand l'adolescent quitta sa chambre, Königar ne put s'empêcher de penser aux réactions de Cora et de Pol. A celle de Quantor lui-même. Etait-il si éloigné des autres pour que ses attitudes soient à ce point incomprises ? Et comment réagiraient-ils, tous ces gens qu'il aimait, en apprenant sa véritable identité ? ne verraient-ils plus en lui qu'un titre, et non un homme, si déjà le seul fait de sa fortune les éloignait à ce point de lui ? Il se rendait compte que Sigismond n'avait pas cédé devant lui, mais devant ce qu'il était, ce qu'il représentait.


37. Intrusion. 1.
(par michele huwart, ajouté le 22/01/04 12:10)


Il sortit de lui-même.
Il sortit de son corps.
Volontairement, cette fois. Pour la première fois.
Il savait que c'était dangereux. Il savait qu'il n'avait pas le droit. Il savait que ses raisons étaient mauvaises. Du moins, irrationnelles.
Mais il le fit.
Il alla vers elle. Elle dormait. Elle dormait, douce et triste. Il lui pris la main.
Son corps spectral lui prit la main.
Et il sut.
Qu'elle l'aimait, lui. Qu'elle l'aimait beaucoup, l'autre. Qu'elle était malheureuse et troublée.
Alors, il alla vers l'autre. Il franchit les montagnes et les rivières, les prés et les champs.
Il fut près de lui. Et lui aussi, dormait. Jeune encore, bien que moins que lui-même, les cheveux sombres coupés courts. Un énorme pansement enserrant son bras. Pâle et vulnérable, en apparence.

Il regarda autour de lui. Une chambre. Plus confortable que luxueuse. Des fleurs sur la table de nuit. Une épée sur une commode. Un tableau au mur. Chevaux dans la plaine.
Une fenêtre. Une cour pavée. Des bâtiments. Etables, écurie, grange, sans doute.
Il traversa les murs et les vit endormis. Un couple enlacé. Un petit garçon dodu. Une fillette aux cheveux bouclées. Une adolescente belle comme la nuit. Un jeune homme robuste, chien sur la courtepointe.
Un vieil homme, éveillé. Assis sur le lit. Lisant des parchemins jaunis. Un bouclier au mur. Griffon d'argent sur champ de sinople. Ailes repliées. Sans couronne.
Les combles. Nouveaux dormeurs. Un couple. Deux adolescents, garçon et fille. Un jeune garçon aus yeux rougis. Nouveau contact. Amertume, chagrin. Incompréhension. Révolte.

Il retourna auprès de lui. Il avait honte. Il le toucha de sa main spectrale.
Un flot d'émotions, soudain. Une reconnaissance éperdue. Un sentiment de sécurité. Puis le doute, le malaise, les remords. Le doute, encore. Une forme d'incompréhension. Le chagrin et le doute. Le devoir.
Et l'amour, tout simple, sans fioritures.
Comme une source d'eau fraîche.
Il se retira.
Il n'aurait pas dû. Jamais.
Il repartit.
Il rentra en lui. Réintégra son corps.
Il avait froid. Si froid...

- Ormond ?
Hunter ouvrit les yeux, mit un moment avant de s'habituer à l'obscurité.
- Ormond ? répéta-t-il . C'est vous ?
Personne ne répondit. Il avait dû rêver? Pourtant, l'impression lui semblait trop forte pour être un rêve. L'impression d'une présence. Oui, il en était sûr...
Il y avait eu quelqu'un dans la chambre.
Pourtant, il n'y avait personne.


38. Intrusion.2.
(par michele huwart, ajouté le 24/01/04 15:45)


Lehan méditait face au symbole du Créateur lorsqu'un Frère mineur pénétra dans la chambre. Il mit quelques minutes avant de réagir à sa présence, puis se leva lentement et se tourna vers lui. Le Frère salua profondément le Prophète.
- Pardonnez cette intrusion, Monseigneur. Mais on a besoin de vous au pavillon des Novices.
- Soyez plus explicite, Frère ! répondit Lehan d'une voix glacée.
Le religieux s'agita. le Premier Prophète d'Hamerland jouissait d'une réputation de sévérité qui ne s'était jamais démentie.
- Un des garçons a dû faire des bêtises cette nuit. Il n'est pas bien. Il tremble de partout, et semble incapable de se lever.
Premier Prophète d'un pays qui n'existait plus, Lehan passait, depuis que son Prince avait pris son envol en tant qu'adulte, une grande partie de son temps à l'initiation des novices aux Mystères. Il savait mieux que quiconque à quel point l'utilisation du Don pouvait être tentante pour les jeunes gens dont il avait la charge. A quel point aussi elle pouvait être dangereuse, même pour des hommes avertis. Il prit une fiole dans une armoire, lança sur ses épaules la cape dorée de sa fonction, et suivit le religieux d'un pas rapide.
- Le gamin est conscient ? demanda-t-il avec une inquiétude non feinte.
- Oui, Monseigneur, répondit l'autre. je vous l'ai dit. Incapable de se lever, seulement, tremblant comme une feuille, mais bien assez lucide pour reconnaître avoir dérogé à la Règle. Volontairement.

Le Prophète entra dans la cellule blanche et nue du Novice. Thorwald était recroquevillé sur lui même, grelottant sous la couverture de laine rêche. Lehan s'approcha, posa la main sur le front glacé du jeune homme, saisit ses mains à lui de l'autre, et se mit à parler. Doucement, lentement. Entrant par la psalmodie en contact avec l'esprit de son élève. Petit à petit, les tremblements se calmèrent, et un peu de chaleur revint aux membres de Thorwald. Il ouvrit les yeux, fixa son maître avec crainte, se mordit les lèvres encore bleues de froid dans l'attente de la réprimande. Lehan renvoya le Frère mineur, lui ordonnant de se rendre aux cuisines, et de ramener des bouillottes et du bouillon bien chaud. Il fit boire au jeune homme le contenu de la fiole, et s'assit à son chevet, tandis que Thorwald ne pouvait s'empêcher de grimacer à l'âpreté du remède.

- Alors ? fit Lehan, sévère.
Thorwald soupira. Il avait désobéi, et il le savait. Il n'avait aucune excuse, et il le savait aussi. Il avait utilisé son pouvoir pour revoir la femme qu'il aimait et, pire, pour s'introduire dans l'intimité de son rival. Pour capter ses émotions. Il ne lui en restait qu'un profond sentiment d'amertume, et des regrets sincères. Il avoua. Il avoua tout à Lehan, craignant le pire. le Prophète écouta attentivement la confession du jeune homme. Il allait commencer à lui répondre lorsque le Frère pénétra dans la cellule, suivi d'une soeur cuisinière portant un plateau. Lehan leur ordonna de poser leur charge sur la table de bois brut, puis les renvoya d'un geste.
- Bois, ordonna-t-il à Thorwald, lui tendant le bol de bouillon brûlant.
Le jeune homme fit la grimace. Il se sentait nauséeux, et le goût du médicament persistait dans sa bouche. Il s'exécuta, cependant, absorbant à petites gorgées le liquide réconfortant qui réchauffait son corps affaibli, Tandis que Lehan disposait autour de lui les bouillottes bien chaudes.
- Tu as désobéi, Thorwald. Gravement désobéi. Tu mérites un châtiment exemplaire. Tu le sais.
Thorwald acquiesça en silence. Lehan avait raison.
- Tu seras affecté aux cuisines. Tu accompliras les tâches les plus humbles. Jusqu'au jour ou je considérerai que tu as suffisemment grandi pour reprendre ta place parmi tes condisciples.
- Je... tenta d'intervenir le jeune homme.
Lehan l'interrompit d'un ton sec.
- Je ne t'ai pas donné la parole, Thorwald d'Hulanie. Les Pouvoirs ne nous sont pas donnés pour que nous en usions à notre guise. Mais pour servir. Pour servir le Créateur. Pour servir la Mère. Et pour servir les hommes. Pas pour espionner un rival. Pas pour rejoindre un ancien amour.
IL se radoucit devant l'air contrit de son élève. Thorwald souffrait; il s'en rendait compte. Il se rendait compte à quel point les Voeux sacrés des prêtres pouvaient être douloureux pour un jeune homme de vingt ans. Il s'en rendait compte parce que lui-même, il y a bien longtemps, avait connu les mêmes difficultés.
- Tu es un prêtre du magistère, Thorwald, dit-il doucement. Tu as renoncé à l'amour, au mariage, en prenant la robe. Tu n'avais pas le choix. Un prince de sang royal possédant le Don n'a pas le choix.
- Je ne savais pas, alors, murmura Thorwald d'une toute petite voix. Je ne savais pas à quoi je renonçais.
Lehan serra la main de son élève dans la sienne.
- Je te comprends mieux que tu le crois, mon enfant. Mais, maintenant, écoutes : plus vite tu feras le deuil de Cherel, plus vite tu recouvreras la sérénité. Quant à ton attitude vis à vis de Königar, sache que rien ne peut l'excuser. Il n'empêche...
Thorwald perçut un soupçon d'étonnement dans la voix du Maître.
- ... tu as réussi à te decorporer volontairement, et à entrer en contact avec les personnes que tu espionnais. A lire leurs sentiments. Pour un garçon qui n'a reçu que les Premiers Mystères, c'est ... exceptionnel.
Le jeune homme le regarda, incrédule, ne sachant s'il devait prendre l'affirmation de Lehan pour un compliment.


39. Intrusion.3.
(par michele huwart, ajouté le 27/01/04 13:59)


- Vous m'avez appelé, Hunter ?
Le jeune homme se frotta les yeux. Ormond venait de pénétrer dans la chambre, et il se demandait s'il avait parlé si fort que toute la maisonnée avait pu entendre ses paroles.
- Non, répondit-il. Je... j'ai cru que vous étiez dans ma chambre. J'ai senti comme une présence. Celà m'a réveillé. Mais ce n'était sans doute qu'un rêve. Je suis navré de vous avoir tiré du lit. Je ne pensais pas avoir crié.
- Vous n'avez pas crié, rétorqua Lammermoor. Et je ne crois pas non plus que vous ayez rêvé. J'ai moi aussi ressenti une présence.
Complètement réveillé, Hunter se redressa sur ses oreillers, tandis qu'Ormond allumait une la lampe à huile, avant de s'asseoir sur le lit. S'ils avaient tous deux ressenti une présence, ce devait être parce qu'il y avait effectivement quelqu'un dans la maison. Une présence invisible. Et Ormond de Lammermoor avait depuis longtemps cessé de croire aux fantômes. Il savait, par contre, que certains initiés du Magistère avaient le pouvoir de voyager en esprit. Et qu'il était lui-même quelqu'un de trop modeste pour valoir ce genre d'intrusion dans sa vie.
- Je crois que quelqu'un s'inquiète pour vous, mon ami, déclara-t-il sans ambage en se servant un verre de vin. Soif ?
Avant même la réponse du jeune homme, il le servit et lui tendit le verre. Visiblement, il attendait une explication.
- Je ne comprends pas, avoua Königar. A vrai dire, mes proches doivent savoir depuis des jours qu'ils ne doivent pas s'inquiéter pour moi. Je pense que mon maître aurait pu faire ce genre de choses... je veux dire, envoyer son corps spectral vers moi, au début de mon séjour chez vous, lorsque j'étais très malade. Mais pas maintenant. Il sait que tout va bien.
- Comment ? demanda Ormond, intrigué et vaguement agacé par l'assurance du jeune homme. C'est la deuxième fois que vous faites allusion à celà. Comment peut-il savoir que vous allez bien ?
Pour toute réponse, Königar prit sa bourse sur la table de nuit, et montra la Pierre à son hôte.
- Elle est en liaison avec la Pierre de ma Maison, expliqua-t-il.


40. Intrusion.4.
(par michele huwart, ajouté le 29/01/04 12:32)


Ormond tendit la main vers la pierre irisée. A ses yeux profanes, elles ne semblait pas bien différente d'un banal caillou.
- C'est une pierre messagère ? demanda-t-il.
Puis, après que le jeune homme eut hoché positivement la tête.
- Puis-je ? Je n'en ai encore jamais vues.
Königar la posa délicatement dans la main de son ami en souriant.
- Elle n'a aucun pouvoir entre vos mains, Ormond. Elle est accordée sur ma personne. Comme la Pierre de ma Maison. Elle ne sert pas à grand-chose, en fait. Juste à appeler au secours. Ou à insister sur le fait que je vais bien, si c'est le cas.
Ormond rendit la pierre à Königar qui la serra très fort dans sa main en continuant.
- ... comme çà, tout simplement. Si mon maître n'est pas vraiment rassuré, maintenant, et avec lui tous mes proches, je ne vois pas ce que je puis faire de plus.
- Leur écrire, peut-être ? suggéra Ormond.
Mais Königar réagit presque violemment à sa suggestion.
- Non ! C'est... c'est inutile !
Son visage s'était rembruni, et ses yeux voilés de tristesse.
- Pardonnez-moi, Ormond. Je ne suis pas prêt à leur écrire... pas encore.
mais Lammermoor crut bon d'insister.
- Ils veulent peut-être en savoir plus. Plus qu'un simple "tout va bien". Peut-être pas votre maître. Peut-être cette jeune fille dont vous m'avez parlé ?
- Cherel... murmura Königar. Cherel ? Peut-être. Je ne sais pas. Je la vois mal faire appel à un Initié pour moi... J'aimerais, pourtant, savoir qu'elle pense un peu à moi.
- Elle aimerait aussi, peut-être, savoir que vous pensez à elle ! lui rétorqua Ormond.
Mais la réponse du jeune homme ne fut pas celle qu'il attendait.
- Je ne suis pas sûr d'être digne d'elle.

Ormond attendit un moment, espérant une confidence, ou une explication, mais Hunter restait muet. Il semblait redevenu en cet instant le jeune homme perdu des premiers jours. Il voulut insister, mais le regard désespéré de son ami l'en empêcha. Il lui demanda simplement s'il arriverait à se rendormir.
- Je ne sais pas, avoua Hunter. Mais ne vous inquiétez pas. Cà ira.
- Cette présence ne semblait pas hostile.
- Je ne crois pas que quiconque me veuille du mal.
- Vous êtes l'héritier d'une grande maison.
Il avait énoncé l'évidence. Seules les plus grandes familles des Pays Libres possédaient une Pierre Témoin, et seuls leurs chefs et héritiers une Pierre messagère.
- Non, fit KÖnigar. Le chef d'une grande maison. Déchue.


41. Reconquise.1.
(par michele huwart, ajouté le 31/01/04 16:18)


- Pas comme çà, Quantor ! Viens.
L'adolescent se rapprocha de Hunter qui, de sa main valide, déplaça légèrement les siennes.
- Tu n'as pour l'instant qu'un simple bâton entre les mains. Si tu tiens une épée de cette façon, tu te fatigueras beaucoup trop vite. D'ailleurs...
Il lui tendit sa propre épée. Incrédule, le jeune garçon osa à peine y toucher.
- Vas-y. Prends-là, et dégaine. Reconquise a beau être une arme très dangereuse, elle ne te mordra pas.
- Reconquise ? demanda Galea, assise auprès du jeune homme.
Il sourit.
- Reconquise est le nom que lui a donné mon père. Elle a été perdue, il y a longtemps, et reconquise durant la dernière guerre. Bien, Quantor.Place tes mains, maintenant, et sens le poids de l'arme. Tu comprends ?
Le garçon acquiesça. Il avait déjà tenté de manier l'épée, une fois. Mais, là, c'était différent. Il se sentait intimidé sans savoir pourquoi par la lame brillante d'acier bleuté, glacial. Cette épée, à coup sûr, avait une histoire, et il se sentait tout petit devant cette histoire qu'il ne connaissait pas.
- Bien, Quantor. Maintenant, tu dois trouver ton équilibre. N'oublie pas que l'épée fait partie de toi, dès que tu la dégaine.
Il faudrait, se dit Hunter, se procurer rapidement des armes d'exercice. Des bâtons plombés, et des épées non aiguisées. Il en parlerait à Ormond dès son retour des champs.

La leçon dura près d'une heure. Docile, le jeune garçon écoutait attentivement les instructions de Hunter, et s'efforçait de les suivre tant bien que mal, sous le regard goguenard de sa soeur. A plusieurs reprises, la fillette ne put s'empêcher de pouffer, ce qui agaçait prodigieusement son frère.
- On voit bien, finit il par dire, que ce n'est pas toi qui tiens l'épée.
- Ce n'est pas faute de vouloir le faire ! lui rétorqua Galea, posant sa quenouille et se levant d'un bond. Donne !
Ce fut au tour de Quantor d'éclater de rire.
- A toi ? Voyons, Galea ! Tu es une fille !
Cependant, contrairement à ce qu'aurait attendu le garçon, Hunter abonda dans le sens de sa soeur.
- Ce n'est pas une mauvaise idée, dit-il, un petit sourire au coin des lèvres. Nul ne sait à quels événements vous serez confrontés dans l'avenir. Il est toujours utile, pour une femme, de savoir se défendre. Mais ce sera pour demain. J'aimerais rentrer, maintenant.
- Vous êtes fatigué ? s'inquiéta Galea. Vous ne vous sentez pas bien ?
- Je me sens très bien, la rassura le jeune homme. Mais, oui, je commence à être fatigué. Et à avoir soif. Ce qui doit aussi être le cas de ton frère. Venez.
La tête lui tourna un peu lorsqu'il se leva. Il s'appuya, vacillant , contre le mur de pierre grise. Quantor, attentionné, lui offrit son épaule.
- Je n'ai plus l'habitude de marcher, s'excusa-t-il.
Le jeune garçon ne répondit pas, se contentant de guider son hôte vers la cuisine, où Hunter s'affala sur une chaise.

- Vous n'êtes pas raisonnable, Hunter ! le gronda gentiment Aëlia en posant devant le jeune homme une tasse de thé fumant. Vous vous levez pour la première fois depuis deux mois, et vous vous précipitez dehors pour entraîner mon fils. Ce n'est pas sérieux.
- Je suis resté assis presque tout le temps, plaida Hunter, comme un enfant pris en faute. Et Quantor en avait tellement envie...
- Mon fils n'est qu'un gamin, répondit-elle, bourrue. Vous êtes adulte. Et c'est de votre santé qu'il s'agit. Pas question de vous fatiguer.
Il lui jeta un regard implorant. Comprenait-elle seulement à quel point l'inactivité lui avait pesé, durant ces longues semaines ? A quel poins il aspirait à respirer l'air pur ? A se promener dans les champs ? A cesser d'être dépendant, fragile ?





42. Reconquise. 2.
(par michele huwart, ajouté le 02/02/04 13:52)


Valens et Grace abandonnèrent bientôt leurs jeux pour venir s'asseoir auprès de Hunter. Le petit garçon voulut grimper sur ses genoux, mais sa mère le réprimenda vertement. Leur hôte était fatigué, il ne fallait surtout pas l'embêter avec des histoires d'enfants. D'ailleurs, dès qu'il aurit fini sa tasse de thé, il retournerait se coucher. Le jeune homme ne put s'empêcher de remarquer à quel point la douce Aëlia pouvait se montrer rude et intransigeante. Il aurait, quant à lui, bien aimé passer un moment en compagnie des petits, et en fit la remarque à leur mère.
- C'est bien pour celà que je prends les devants, répondit-elle avec une brusquerie amusée. Vous ne savez pas leur dire non. Il faut bien que je sois raisonnable à votre place. Vous allez vous reposer. Plus tard, vous pourrez leur raconter toutes les histoires que vous voulez.
Hunter grogna pour le principe, mais finit par obéir comme un enfant docile.

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Il était assis à la table haute. A sa droite, la Reine d'Otrante, pâle et maladive, ne paraissait pas remarquer sa présence. A sa gauche, la princesse Alix, soeur cadette du roi, chipotait dans son assiette. Il lui vint à l'esprit que la jeune femme serait un jour sa belle-mère. mais elle, non plus, ne le remarquait pas, échangeant de temps à autre des mots convenus avec le prince des Fortunées, frère cadet de la reine.
Il regarda avec envie la table que les jeunes princes du sang partageaient avec les enfants d'Otrante. Il n'y régnait pas une ambiance festive mais, à tout le moins, conviviale. Ils parlaient entre eux, devaient échaanger des anecdotes et des plaisanteries. Il poussa un gros soupir que personne ne remarqua. Sa place à lui, d'après son oncle, se trouvait à la table haute. Il nétait pas là pour s'amuser. Même en exil, il restait le souverain légitime d'Hamerland. Il devait donc occuper la place d'un Roi. Particulièrement aujoutd'hui. Particulièrement en présence de Géraud d'Otrante. Le descendant de l'envahisseur.
Les serviteurs servaient et desservaient de nombreux plats. Luxueux. Raffinés. Dignes de la grandeur de Dartmoor. Il aurait prégéré un bon bol de ragoût. Le jeu de piquet l'avait mis en appétit. Et il n'avait jamais eu le goût des mignardises alimentaires. En celà, il tenait de sa mère. Son oncle et sa tante ne manquaient jamais de lui en faire le reproche. Dame Aveline était simple et douce, pour peu qu'il s'en souvienne. Elle lui manquait. Comme lui manquait son père. Ou plutôt un père. Un père comme Géraud d'Otrante, par exemple. Géraud étair Roi, tout autant que son oncle, mais, aissi, c'était un être humain. Qui l'avait traîté ce jour-là comme un être humain, lui avait parlé comme à un adulte avant de le forcer à jouer comme un enfant. Il l'aimait bien. Même s'il occupait son trône et son pays, il l'aimait bien.
L'aîné des princes d'Otrante lui fit un petit signe. Il lui répondit d'un sourire. Lui aussi, il l'aimait bien. Il serait heureux de l'accompagner à la chasse, demain. Et de lui montrer Reconquise. La Reconquise même que Géraud avait rendu à Horgar autrefois

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- Vous nous la racontez, maintenant, notre histoire ?
Le petit garçon avait attendu des heures la permission de sa mère. Königar aussi, d'ailleurs. Il préférait de loin se trouver en compagnie des enfants que seul, dans sa chambre, à songer au passé. Le vieux Sigismond était venu le rejoindre auprès de l'âtre, dans l'attente du retour d'Ormond, et Valens et Grâce étaient assis à ses pieds, tandis que galea filait d'un air distrait.
- Quelle histoire voudriez-vous que je vous raconte ? s'informa-t-il auprès des enfants.
Il s'attendait à une réponse de Grace, ou du petit garçon. Mais ce fut Galea qui répondit d'un mot.
- Reconquise.



43. Reconquise.3.
(par michele huwart, ajouté le 03/02/04 14:07)


- Reconquise ?
Königar avait parfaitement entendu. mais, à vrai dire, il aurait préféré parler d'autre chose. Reconquise était l'épée de ses père depuis les siècles de légende, et raconter son histoire revenait à raconter celle de sa famille, du Royaume... la sienne, en quelque sorte.
- Tu es sûre.
L'adolescente opina de la tête.
- Une arme comme celle-là doit avoir une histoire, non ? D'abord, d'où vient son nom ?
Si Galea ne savait pas formellement d'où venait le nom de l'épée, elle s'en doutait. Elle connaissait l'identité du jeune homme et l'histoire de son père. De la guerre. Reconquise. Géraud avait rendu au prince Horgar l'épée de ses ancêtres après la victoire des Quatre Croix. La victoire de l'Aurore, comme l'appelait son grand-père lorsqu'il racontais sa guerre. La victoire la plus décisive contre l'envahisseur. La victoire du père de Hunter. Elle le savait.
Et si Galéa n'était pas privée d'intelligence, elle ne l'était pas non plus d'une certaine forme de cruauté. En fait, elle jouait. Elle jouait avec l'hôte de son père le mettant, sans qu'il le sache, au défi de parler de lui-même et des siens sans révéler une identité qu'il désirait garder secrète.

- Reconquise a été rendue à mon père, commença Königar. Sur le champ de bataille. le jour même de ma naissance. Mais celà est la fin de l'histoire. Et une histoire ne se raconte pas en commençant par la fin.
- Elle me plait bien, la fin ! l'interrompit Galea.
Mais KÖnigar ignora la remarque de la fillette. Il continua,plongeant son regard clair dans les yeux de Grace, puis de Valens.
- Il y a bien des siècles, au temps où l'Histoire se confondait avec la légende, le peuple qui vivait ici n'était pas le nôtre.
- Les Anciens ! intervint le petit Valens. C'était le peuple des Anciens. Ils savaient parler avec les Puissances et ne faisaient jamais le mal.
Un sourire apparut sur le visage de Königar. Il ébouriffa gentiment les cheveux de l'enfant avant de le reprendre.
- Ils communiquaient avec les Puissances, c'est vrai. Mieux que nous. Sans doute est-ce le sang des Anciens qui parle aujourd'hui en ceux qui possèdent le Don. Mais, pas plus que nous, ils n'étaient imperméables au mal, Val. Le Corrupteur pouvait les entraîner dans son sillage, comme il le peut de tout être. Peut-être, cependant, étaient-ils plus purs que nous, le monde étant plus jeune. Et les Puissances leur étant plus proches.
Le peuple des Anciens était un peuple d'artisans et d'artistes. Leurs forgerons avaient acquis une maîtrise du travail de l'acier qui fut perdue après la conquête de nos terres par les Hommes. Tout comme fut perdu l'art de leurs luthiers et charpentiers de navires. Mais un grand nombres de leurs chansons nous sont restées. Bien peu d'entre nous sont encore capables de les comprendre dans leur langue d'origine. Elles nous sont restées, car elles ont été traduites, et chantées, et racontées, dans les veillées, au fil des siècles.
- Vous la parlez, Hunter ? La langue des Anciens ?
C'était Grace, cette fois, qui était intervenue.
Hunter se gratta la tempe.
- Je ne la parle pas. Personne ne la parle plus, hors de certaines cérémonies des Temples d'Or et d'Argent. Je l'ai étudiée, simplement. J'arrive à la lire.
- Vous nous l'apprendrez ?
- Je crois plus judicieux de vous apprendre à lire la vôtre. Quoi qu'il en soit, la naissance de l'épée que je nomme aujourd'hui Reconquise remonte à ce temps de légendes. Elle fut forgée par les Anciens. Et l'histoire de sa naissance est celle des fils d'Eldan.




44. Reconquise.4.
(par michele huwart, ajouté le 04/02/04 13:51)


- Eldan ? demanda Valens. Qui était Eldan ?
Hunter avait l'habitude, maintenant, de raconter des histoires aux enfants Lammermoor, et ne se formalisait plus des nombreuses interruptions dues à la curiosité impatiente du petit garçon. Il répondit donctrès calmement, alors que Galea rabrouait son petit frère avec agacement.
- Eldan était un Ancien. Un grand Seigneur.
- Comme Feroal ?
- Oui. On peut dire çà, Grace. Or, disai-je, Eldan était un grand seigneur. Il avait deux fils, nés le même jour. Eilan était le fils de son mariage. Lothan, par contre, était un bâtard.
- C'est quoi, un bâtard ?
- Un enfant dont les parents ... ne sont pas mariés.
- On peut faire des enfants sans être mariés ? s'étonna le petit garçon, ahuri. C'est possible ?
Kônigar ne put s'empêcher d'éclater de rire, tandis que Galea prenait des airs gênés.
- Ou, mon chéri c'est possible. Quant à "comment", je crois que ce n'est pas à moi de te l'expliquer. Puis-je continuer ?
L'enfant fronça les sourcile en agitant la tête.
- Physiquement, Eilan et Lothan se ressemblaient comme des jumeaux. Mais leurs caractères différaient autant que la couleur de leurs yeux. Eilan aux regard d'azur etait un garçon calme et placide, tourné vers l'étude et la méditation. Le bâtard au regard de nuit ne rêvait que d'aventures et de batailles, de chevauchées fantastiques et d'exploits chevaleresques. Ils s'aimaient pourtant, autant que peuvent s'aimer des frères, au grand désespoir de Minerva, la mère d'Eilan.
Lorsqu'ils atteirent l'âge d'homme, Eldan offrit à ses deux fils deux épées jumelles. Ce fut à cette époque que la guerre se déclara entre les différents clans de ce qui n'était pas encore les Pays Libres. Les fils d'Eldan se mirent au service de leur Roi.
Très vite, Lothan, malgré sa jeunesse et ses origines, devint un chevalier respecté. Doué pour le combat, fin stratège et guerrier courageux, soucieux de ses hommes et impitoyable envers les ennemis, il fut bientôt légendaire. La tête du Bâtard fut mise à prix.
Et son frère fut fait prisonnier.
Mais Eilan n'intéressait pas les ennemis des siens, sinon comme otage. Courageux et sage, il n'était pourtant qu'un bien piètre guerrier. Son geolier, Goran du Nord, eut alors une idée. Jouant sur l'aversion que Minerva éprouvait pour Lothan autant que sur l'amour qu'elle portait à son propre enfant, il lui fit parvenir une proposition d'échange. Un frère contre l'autre. Le Bâtard ne se méfia pas de l'invitation lancée au nom de son père. Il se rendit au château, où l'attendaient les hommes de Minerva.
Mais lorsque ceux-ci le livrèrent à Goran, Eilan , libéré, refusa de partir en abandonant son frère. Et ils brûlèrent ensemble sur le bûcher du sacrifice.
Cependant, ému par le courage des deux garçons, et par l'affection qui les unissait, il renvoya leurs épées à leur père. Père qui ne les reçut pas, car, apprenant la tragédie et le rôle qu'y avait joué son épouse, Eldan s'était précipité du haut de la plus haute tour du château.
Ce fut sa fille unique, son seul enfant vivant, Myra, qui fit reforger les épées de ses frères en une seule. Jumelle. Tel fut le premier nom de celle qui est aujourd'hui Reconquise.

- C'est une histoire triste, murmura Aëlia après un long silence.
- Les histoires tristes sont souvent celles qui traversent les siècles, lui fit remarquer Königar.
Une question, cependant, trottait dans la tête des enfants. Ce fut Galea qui la formula.
- Les épées se transmettent de père en fils, Hunter. A moins d'être conquises sur le champ de bataille. Seriez-vous le descendant d'Eilan ? Ou celui du Bâtard ?
- Ni de l'un, ni de l'autre, fillette. Ils avaient dix-neuf ans lorsqu'ils sont morts. Non. Mes ancêtres sont les méchants de l'histoire. Goran du Nord, et Minerva, par Myra. Myra la Fédératrice.
- C'est quoi, une fédératrice ? questionna à nouveau Valens.
- C'est ... une autre histoire, pour un autre jour, mon chéri. Ton père est de retour, et il est temps de passer à table.


45. Revelations.1.
(par michele huwart, ajouté le 05/02/04 13:34)


Cherel se tenait devant son père,les yeux rugis d'avoir trop pleuré. D'une main, elle triturait un fin mouchoir de soie, de l'autre tenait une lettre en tremblant. Le prince Tylwyn la regardait, sévère.
- Assieds-toi, enfant.
La jeune fille obéit sans mot dire.
- Je sais ce qu'il y a dans cette lettre. Et je sais pourquoi tu pleures.
- Pourquoi ? lança-t-elle, rageuse. Pourquoi ne puis-je disposer de ma vie ? Pourquoi Thorwald ne le peut-il, lui non plus ? Pourquoi ne pouvons nous pas nous aimer... comme n'importe qui ?
- Cà suffit, Cherel !
Le prince commençait à perdre patience. Tout en se faisant des reproches à lui-même. Il aurait dû ! Il aurait dû mettre fin à cette idylle dès le premier jour. mais il ne l'avait pas vue naître. Et quand, comme chacun au palais, il avait remarqué l'amour naissant entre ces enfants, il était déjà trop tard.
- Vous n'êtes pas "n'importe qui". Ni le petit prince d'Hulanie, ni toi. Lui moins encore que toi. Il est prêtre du Magistère. Il a prononcé ses voeux. Et, plus encore, il a le Don. Et tu es fiancée.
- Pas de mon fait ! Je l'étais déjà le jour de ma naissance.
- C'est exact. Mais tu aurais pu plus mal tomber.
Elle frappa la table d'un poing rageur. Elle le savait, qu'elle aurait pu plus mal tomber. Que toutes les jeunes filles de la Cour l'enviaient. Et sans doute aussi toutes celles de la ville. Oui, Königar était joli garçon. Oui, il était noble et richissime. Oui, il était intelligent, et pétri de qualités humaines. Et, pis que tout, il l'aimait ! Elle n'avait jusque là fait que s'en douter. Et il avait falu que ce soit Thorwald qui lui en donne la certitude. Il l'avait apris durant son voyage interdit. Il avait lu dans l'âme de Königar. Il le lui avait écrit, dans cette lettre, cette maudite lettre !
- Je m'en moque ! Lui ou un autre, je m'en moque ! C'est Thorwald que je veux. C'est Thorwald que j'aime. Königar, je l'aime juste... bien.
Elle éclata à nouveau en sanglots, la tête posée sur ses bras croisés. Mais Tylwyn de Dartmoor restait insensible à son désespoir. Il la pris par les épaules, et la força à se redresser.
- Et bien, sois contente, lui dit-il brutalement. Tous n'ont pas cette chance. Tu l'aimes bien ! Et il t'aime tout court ! Ta mère et moi ne nous étions même jamais vus avant notre mariage ! Melwyn a dû épouser une ennemie ! Et tu te plains !
Elle restait tête baissée, butée.
- Le petit Hulanien est plus raisonnable que toi. Enfin, il l'est devenu. Parce qu'il a falu qu'il fasse cette chose stupide ! Utiliser le Don pour lui-même !
- Ce n'était pas stupide ! se fâcha la jeune fille !
Elle l'avait senti dans son sommeil. Il avait été là, près d'elle. Elle trouvait celà si magnifiquement romantique !
- Pas stupide ? Romantique ? Mais tu divagues, mon enfant. C'est un crime aux yeux du Magistère d'espionner l'âme d'un homme à des fins personnelles. Il aurait pu se faire exclure, renvoyer comme un paria.
- Alors, je l'aurais accueilli.
Elle persistait dans son entêtement.
- Parce que tu crois que ton oncle l'aurait admis à la Cour ? Après çà ?
- J'aurais fui avec lui.
Cà aussi, elle l'aurait trouvé si romantique.

Le prince faillit la frapper, se retint. Il respira profondément, tentant de reprendre son calme. Cherel était sa fille. Sa fille. Il ne l'avait pas éduquée à se rebeller. Il allait la convaincre.
- Petite sotte, dit il, plus calmement. Tu ne sais pas ce dont tu parles. Tu as toujours vécu dans l'opulence, sans crainte du lendemain. Comme Thorwald. Enfants gâtés. Vous imaginez-vous, seuls sur les routes ? Sans compter que pour lui, celà aurait signifié la mort ou la folie, à plus ou moins brève échéance.
- La mort ou la folie ? Mais, pourquoi ?
- Parce que Thorwald a le Don. Parce qu'utiliser son pouvoir est dangereux. Très dangereux, lorsque l'on n'a pas appris à le maîtriser. Ce petit idiot a pris des risques immenses pour venir hanter tes rêves et ceux de Königar. Il aurait très bien pu y rester. Ne pas pouvoir réintégrer son corps.
La jeune fille porta la main à la bouche, horrifiée.
- Tu vois, Thorwald n'a pas le choix. L'initiation lui est vitale. Et son pouvoir risque d'être vital à tous.

Ils étaient rassemblés autour de la table familiale. Sigismond présidait, face à son invité. Il demanda à celui-ci de réciter les Grâces.


46. Revelations.2.
(par michele huwart, ajouté le 06/02/04 13:34)


Königar se leva et prononça les paroles rituelles, remerciant la Mère pour l'abondance de nourriture, et demandant au Créateur de la bénir. Il se rassit ensuite, ses yeux faisant le tour de la table. Grace et Val s'étaient spontanément installés à ses côtés, et n'allaient pas tarder à entamer la conversation.
- Dites, hunter, vous pouvez continuer ? Votre histoire de Reconquise et de Myra la fadé... fida....
- Fédératrice, le corrigea le jeune homme. pas aujourd'hui, Val. Plus tard. Si je vous raconte tout aujourd'hui, que ferai-je la prochaine fois que vous me demanderez une histoire ?
Aëlia intima à son fils de laisser leur invité tranquille, pendant que Cora déposait sur la table un lourd chaudron de ragoût de mouton fumant. Celà sentait bon. Ils étaient tous affamés. Et, pendant quelques minutes, on n'entendit plus dans la salle commune que le bruit des mâchoires, et des cuillers dans les bols.
- Vous allez rester ?
ce fut Grace qui rompit le silence.
- Vous allez rester, Hunter ? Pour toujours ?
La voix de la petite semblait inquiète. Elle aimait beaucoup l'ami de son père. pas seulement pour ses histoires, et tout ce qu'il pouvait lui apprendre. Elle l'aimait pour lui-même, comme pouvait aimer une enfant naïve, et redoutait de le voir s'en aller.
- Je resterai aussi longtemps que tes parents voudront bien de moi. Et que je le pourrai, Grace. je ne suis pas libre de ma vie.
Galea redressa la tête, et le fixa longuement de ses prunelles de saphir. Un regard de défi.
- Personne ne vous attend donc, à Dartran ou ailleurs ?
Königar lui rendit son regard.
- J'ai des parents à Dartran, et des parents ailleurs. Mais ils ne m'attendent pas. Pas au sens strict du terme.
- Et votre Seigneur ?
Il se demandait où l'adolescente voulait en venir.
- Quel Seigneur ?
- Vous avez dit être d'Hamerland. Par votre mère, et le père de votre père. Je ne vois donc qu'un Seigneur que vous puissiez servir à Dartran. le Prétendant. Le servez-vous ?
Il reçut les paroles de Galea comme un coup de poing dans l'estomac.
- En quelque sorte, répondit-il lentement, reposant la cuiller dans son bol.
- Compte-t-il rassembler une armée, et reconquérir son trône ? Son grand-père....
- Le Prince Edgar...
Il respira profondément. Cette enfant, il s'en rendait compte, n'était ni plus ni moins qu'en train de lui demander de dévoiler ses projets politiques concernant Hamerland.
- ... le prince Edgar voulait effectivement reconquérir son trône par la force. Comme d'autres l'avaient fait avant lui. Je ne crois pas que son petit-fils en fasse autant.
- Pourquoi ? Aurait-il trop peur d'échouer ?
- Galea !
La voix d'Ormond tonna dans la grande salle, tandis que Königar rassemblait toutes ses forces afin de conserver son calme. Sa voix était posée lorsqu'il répondit.
- Königar ne désire put-être pas voir Hamerland dévasté par la guerre civile. Il estime peut-être que son trône ne vaut pas la vie de son peuple. Et il n'appartient pas à une fille de ton âge de juger ses décisions, ni ses actes.
- Ni à quiconque d'entre nous, intervint Ormond. Parlons d'autre chose.
La conversation devint animée lorsque les enfants décidèrent de raconter par le menu leur journée à leur père Ormond les écouta patiemment, comme il avait déjà écouté, plus tôt dans la journée, le récit de Quantor venu le rejoindre aux champs. L'ambiance était à nouveau détendue et sereine, lorsqu'au détour d'une phrase, Galea décida à nouveau de défier Hunter.
- Vous avez reçu une bonne éducation, c'est vrai, lui déclara-t-elle sans ambage, et pas mal d'instruction. Mais était-ce parce que vous étiez le fils d'un Seigneur, ou l'orphelin d'une servante que l'on avait pris en pitié ?
La gifle claqua. Violente. Jamais Galea n'aurait cru que son grand-père jouisse encore d'une telle force. Aëlia et Ormond étaient restés sans voix devant l'insolense et la méchanceté gratuite de leur aînée.
Königar, très pâle, se leva lentement.
- Ma mère, Galéa, dit-il d'une voix blanche, ma mère était une grande dame qui ne se serait jamais permis d'insulter un hôte à sa table. Eusse-t-il été le bâtard d'une servante. Maintenant, veuillez m'excuser.
Il quitta la table et se dirigea vers l'escalier. Il entendit dans son dos Aëlia et Ormond disputer leur fille, puis la jeune femme l'entraîner au dehors.


47. Révélations. 3.
(par michele huwart, ajouté le 07/02/04 16:07)


Il sentit Ormond lui passer un bras autour des épaules. Il entendit sa voix comme assourdie.
- Cà va ?
- Pas vraiment, répondit-il.
Malgré tous ses efforts, Königar ne pouvait s'empêcher de trembler. Il sentait le chagrin sourdre en lui comme une source amère. Il ne comprenait pas l'agressivité de la jeune fille à son égard. Elle avait toujours été distante et narquoise, certes, mais là... Ses provocations le laissaient désarmé.
- J'aimerais, murmura-t-il, vous parler seul à seul, Ormond.
- Venez.
Ormond l'entraîna dans une petite pièce sobre. Un sofa, un bureau, des rayonnages de livres et de rouleaux de parchemin. Il le força à s'asseoir, prit un flacon et deux verres, et lui ordonna de boire . Kônigar eut un petit sourire triste.
- C'est la même eau de vie que vous m'avez donnée à boire. Dans la charette. Dans la forêt.
Il n'avait pas envie de boire.
- Je suis désolé, Ormond.
Lammermoor s'assit auprès de son protégé, et prit sa main valide dans les siennes.
- Désolé ? Pourquoi ?
- Je vous ai fait affront en quittant votre table de cette façon ?
L'étonnement se peignit sur le visage de l'homme.
- Affront ? Vous ? Vous n'êtes pas sérieux. Galea vous a fait affront Vous n'avez fait que réagir comme un être humain. Bien plus calmement que la plupart des êtres humains, d'ailleurs. Mais je suppose...
Sa voix se fit plus grave.
- ... je suppose qu'après ce qui vient de se passer, vous désirez nous quitter au plus vite.

Hunter secoua négativement la tête, puis, après un long silence, répondit.
- Je partirai si vous le désirez. Je ne tiens pas à vous imposer ma présence. Vous en avez tant fait pour moi. Cependant...
Ormond lut la détresse sur le visage de son ami. La même détresse qu'il avait lue ce jour de pluie où il l'avait trouvé, mourant, dans la forêt.
- ... si vous le permettez. J'aimerais rester encore. Je... comment dire... je...
Il bredouillait, cherchant ses mots.
- Je... j'ai besoin de vous, Ormond. Je me sens encore tellement... perdu. Déphasé. Je...
Ormond le prit dans ses bras comme il l'eut fait d'un enfant, et Königar, brutalement, se mit à sanglotter comme cet enfant qu'il n'était plus. Doucement, d'abord, puis de plus en plus violemment. Et Ormond eut l'impression que par ces sanglots remontaient les chagrins inexprimés de toute une vie. Il ne dit rien, se contentant de serrer son ami contre lui en attendant qu'il se reprenne, se rendant compte que sa présence était le seul réconfort qui'i pouvait lui offrir.

- Excusez-moi.
Hunter se moucha, et s'essuya le visage. Il s'était complètement laissé aller, et il en avait honte. Mais Ormond lui sourit.
- Vous n'avez pas à vous excuser. Vous êtes ici chez vous, et je suis votre ami. Et nous avons besoin de vous, nous aussi. Quand je vous ai offert de rester parmi mous le temps que vous voudrez, j'étais sincère. Et intéressé. Nous vous aimons beaucoup, Hunter, et votre présence nous parmi nous nous fait du bien à tous.
- Ah bon ? Ma présence ?
Il leva vers Ormond un visage intrigué.
- Je n'ai été pour vous, jusqu'ici, qu'une charge.
- Non. Vous avez été celui qui a ressoudé notre famille. Qui a ramené mon père à la vie. Qui a rétabli le lien entre Quantor et nous. Nous avons autant besoin de vous, Hunter, que vous avez besoin de nous.
Le visage du jeune homme, déjà rougi par les larmes, devint écarlate.
- J'accepte votre invitation, Ormond, répondit-il. Mais je ne peux l'accepter qu'à deux conditions.

Il prit sa respiration et souffla, ne sachant par où commencer.
- Je vis sous votre toit depuis près de deux mois, et durant tout ce temps, je vous ai vus, Aëlia et vous, vous tuer au travail, tandis que je restais cloué au lit sans rien faire.
- Vous étiez malade ! lui objecta Ormond.
- Je vais bien, maintenant.
Il vit la grimace de sun interlocuteur, et corrigea :
- ... enfin, je vais mieux. Et je ne veux plus être une charge pour vous. Je sais que vous refuseriez toute compensation financière.
- Et comment ! Vous me vexeriez, mon ami. Ce serait là un véritable affront.
- Je me vois mal tenir une charrue,ou passer la serpillère. Encore moins traire les vaches. Mais j'ai eu la chance de recevoir une instruction de haut niveau, et j'ai pensé...
- Vous avez pensé ? répéta Ormond, intéressé.
- J'ai pensé... vous avez des enfants intelligents, prometteurs. Je sais que vous aimeriez leur donner une éducation poussée, mais le collège est très cher, et les précepteurs encore plus. J'ai pensé que, pendant mon séjour chez vous, je pourrais leur en tenir lieu.
- De précepteur ?
- Oui. Ce serait ma façon de vous rendre vos bienfaits. Je ne perle pas seulement de leur apprendre leurs lettres, comme je leur en ai déjà parler, maais aussi le calcul, les sciences, l'histoire. Si celà vous agrée, évidemment.
Très touché de la proposition du jeune homme, Ormond lui répondit gravement.
- Je suis très honoré de votre proposition , Hunter, et j'accepte de grand coeur. Mais ne vous fatiguez pas trop encore. Vous êtes à peine convalescent.
- Et déraisonnable d'après votre épouse... Ne vous en faites pas pour celà. Quant à la deuxième condition...
Il ne voulait plus garder son secret plus longtemps.
- Je ne peux plus rester sous votre toit sans que vous sachiez qui je suis.




48. Révélations.4.
(par michele huwart, ajouté le 08/02/04 16:07)


- Peu m'importe votre nom, répondit Ormond. Vous êtes vous. C'est tout ce qui compte à nos yeux.
Königar hocha doucement la tête en se mordant les lèvres. Il était inqiet, visiblement. Mal à l'aise. Il continua, cependant.
- Je vous remercie. Cependant, il me reste l'impression d'avoir abusé de votre confiance, en ne vous dévoilant pas ma véritable identité, et en demendant à votre père de ne pas vous la révéler. C'est important, pour moi, que vous sachiez qui je suis vraiment.
- Vous êtes un grand seigneur, c'est évident. Et vous étiez au service de Feroal...
- Je n'étais pas au service de Feroal de Falaen.
Ormond blêmeit. Se pouvait-il que Hunter lui ait menti ? Qu'il ait trahi sa confiance.
Mais le jeune homme continua.
- Pas dans le sens ou on l'entend habituellement. Je lui avait offert mon épée, c'est vrai. Mes aptitudes et mon expérience militaire. Mais je ne le servais pas, lui, plus qu'aucun autre habitant de ce pays. En fait, je servais Hamerland.
Ormond se demandait pourquoi son ami parlait par énigmes, et où il voulait en venir.
- Vous ne vous doutez vraiment pas de qui je suis ? lui demanda Hunter, empreint d'ironie amère.
Ce à quoi Ormond ne put que répondre "non".
- Celà ne m'a jamais paru important, à vrai dire. Votre personne m'était plus importante que votre nom.
- Je vous en remercie, répondit le jeune homme, ému. je le savais au fond de moi, et c'est la raison même qui m'a fait tarder si longtemps avant de vous parler. De crainte que, une fois que vous auriez su mon nom, il n'ecclipse pour vous ma personne.
Ormond regarda son protégé comme il ne l'avait encore jamais fait, cherchant dans ses souvenirs une parole, un indice, tentant de découvrir qui se cachait sous les traîts encore pâles du jeune homme.
- Je suis Königar d'Hamerland. Je suis le prétendant au trône, le roi légitime de ce pays, le descendant d'Edgar.
A ces mots, Ormond se leva lentement, et voulut mettre un genou en terre devant son souverain.
- Votre Altesse Royale ! murmura-t-il, la gorge serrée.
Mais Königar le releva.
- Je suis le même homme qu'il y a deux minutes, Ormond. je suis celui à qui vous venez de confier l'éducation de vos enfants. Celui que vous avez ramassé comme un paquet mouillé dans la forêt. Je n'ai pas changé.
- Mais, votre Altesse, bredouilla son hôte, ne sachant visiblement plus quel comportement adopter.
- Je vous en prie, Ormond. Je vous en supplie. Pas d'"Altesse" entre nous. Votre réaction devrait vous faire comprendre pourquoi j'ai tant tardé à vous parlé de moi. Au début, j'étais trop faible, trop troublé. Mais depuis plusieurs jours, je retardais ce moment de crainte...
Il ferma les yeux un instant. Les rouvrit, et les plongea dans ceux de son ami.
- J'avais besoin d'être traîté comme un homme, et non pas comme un prince. J'avais besoin de votre affection bien plus que de votre respect. Et j'avais peur. Peur que votre attitude à mon égard change à l'énoncé de mon nom. Je devais pourtant vous parler. Je l'ai fait. J'ai la faiblesse de croire que j'étais votre ami. J'espère l'être toujours.
Ormond lui étreignit longuement la main. Il n'avait pas été long à comprendre l'attitude de Königar. Et ce fut franchement qu'il lui sourit.
- Vous l'êtes toujours. N'ayez crainte. J'ai été très étonné, c'est tout. Plus que celà, même. Ebahi. Jamais je n'aurais cru... Je comprends mieux maintenant l'attitude de mon père, bien que je m'imagine mal comment il a pu garder un tel secret vous concernant.
- Il m'a reconnu au premier regard. Je lui ai demendé de ne rien dire, et il m'a obéi. J'aimerais aussi... que vous fassiez comme lui. Oh, bien entendu, votre épouse a le droit de savoir. Mais pour les enfants, les domestiques, et tous ceux que je rencontrerai pendant mon séjour chez vous, je voudrais rester "Hunter", le précepteur de vos enfants. Si vous le voulez bien.
- Je vous le promets. Je vous le promets, mon ami. Venez, maintenant. Allons rejoindre les autres. Je crois qu'Aëlia a envoyé alea dans sa chambre, et je vous présente encore mes excuses...
Ormond se rendit brusquement compte à cet instant que ce n'était pas une fois, mais deux, que sa fille avait insulté le jeune homme.
- Je ne les accepte pas, trancha le prince. Les seules excuses qu j'accepterai sont celles de Galea. Et, comme j'ai désormais la charge de son éducation, j'aimerais pouvoir décider de sa punition. Prendre mon service dès ce soir.


49. Revelations.5.
(par michele huwart, ajouté le 09/02/04 13:56)


A leur retour dans la salle commune, la petite Grace se précipita sur Hunter en pleurant. Elle se jeta contre lui, le déséquilibrant à moitié, et l'entourant de ses bras.
- Vous n'allez pas partir, n'est-ce pas ? sanglottait-elle. Vous n'allez pas rentrer chez vous ? C'est Galea qui a été méchante. Pas nous. Nous, on vous aime. On vous aime beaucoup. On...
Le jeune homme s'accroupit devant la petite fille, et essuya ses larmes, plus touché qu'il ne voulait le reconnaître par sa réelle détresse.
- Non, ma chérie, lui répondit-il. Je ne pars pas. Pas encore. Ta soeur m'a fait de la peine, mais je ne vous en veux pas. Je suis heureux, parmi vous.
- Pourtant, vous avez pleuré ! remarqua l'enfant devant les yeux rougis de son ami. On m'a appris, pourtant, que les hommes ne pleuraient pas.
- Oh, si, ils pleurent ! reconnut Hunter. Ils essaient seulement de le faire quand ils sont seuls ... ou presque. J'ai pleuré, c'est vrai, et ton père m'a réconforté. Et ce qui me réconforte plus encore, c'est vous tous. J'espère pouvoir rester un long moment parmi vous. Nous venons d'en parler, ton père et moi.
Chacun repris place à la table d'où Galea était absente.
- Notre ami Hunter, comme il vient de le dire à Grace, va rester avec nous tant que son devoir ne l'appellera pas ailleurs, annonça Ormond. Il va tenir le rôle de précepteur auprès des enfants.
Il regarda Quantor, puis Grace et Val d'un oeil sévère avant de continuer.
- Ce qui signifie que vous lui devrez obéissance, autant qu'à votre mère ou moi-même. Obéissance et respect. Hunter n'est pas un domestique, mais un ami qui nous offre gracieusement ses services. Ce pour quoi je lui suit infiniment reconnaissant.
Les deux petits poussèrent un cri de joie, tandis que Quantor et sa mère parurent soulagés. L'esclandre de Galea les avait fortement peinés, et ils se demandaient jusqu'alors si leur hôte n'allait pas les quitter fâché. Sigismond, lui, resta coi sur son fauteuil. Il ne pouvait concevoir ce qui arrivait. Il ne pouvait concevoir que le prince dont il avait vénéré le père et le grand-père allait instruire ses petits-enfants. Comme l'aurait fait un simple employé. C'était pour lui le monde à l'envers.

- Permettez que je me retire, et vous souhaite bonne nuit ! J'avoue que la journée m'a fatigué. Et il me faut encore voir Galea avant de me mettre au lit.
Ormond et les siens saluèrent leur hôte en souriant, et Hunter se dirigea vesr l'escalier d'un pas encore chancelant. Quantor se précipita pour l'aider, mais le jeune homme le renvoya.
- Je dois me débrouiller tout seul, maintenant. Mais je te remercie. C'est très gentil de ta part de vouloir m'aider.
Lorsqu'il eut atteit sa chambre, il s'écroula sur le lit. La tête lui tournait, et il sentait la fatigue l'assaillir par vagues. Il resta un long moment étendu, la main sur les yeux. Les émotions de la soirée l'envahissaient à nouveau. Il devait lutter contre elles. Il devait encore voir Galea, et il ne comptait pas lui montrer le visage d'un homme atteint par ses paroles indignes.
Prudemment, il se releva et, fouillant dans les tiroirs où Aëlia avait rengé ses affaires, en retira un petit livre relié de vert, et doré sur tranche. Il prit aussi du papier, une plume d'oie, et un flacon d'encre. Il sortit de la chambre, et c'est à ce moment qu'il se rendit compte qu'il ignorait quelle était la chambre de la jeune fille. Il frappa donc à plusieurs portes, avant d'entendre un "qui est là" irrité. Il entra.
Galea était couchée sur le ventre, lês poings sur les joues. Elle détourna à peine la tête à l'entrée du visiteur, puis, au moment où elle le reconnut, sauta sur ses jambes.
- Que faites-vous ici ? demanda-t-elle, hargneuse. Vous n'avez rien à faire dans ma chambre ! Je vais...
- ... me présenter vos excuses, jeune fille ! lui répondit Hunter sans se dapartir de son calme.
Il avisa une table de bois, où il déposa soigneusement le matériel qu'il avait apporté, puis se retourna vers la fillette.
- Votre père vient à l'instant d'accepter mon offre. Je vous tiendrai lieu de précepteur durant mon séjour chez vous. Et c'est à ce titre, autant qu'à celui d'offensé, qu'il me revient de décider de votre punition.
Elle s'attendait à tout sauf à celà. Elle se rassit, et d'une voix claire et haitaine, lui demanda :
- Et quelle est elle ?
Il ouvrit le livre, et le lui tendit.
- Vous allez me recopier ce texte. Vous allez le calligraphier du mieux que vous pouvez. Vous allez le méditer. Et lorsque je reviendrai, vous m'en ferez la synthèse.

Elle commença à lire:
" Nul ne frappe à une porte par hasard. L'étranger qui frappe à votre porte est l'envoyé des Puissances... "
- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle, visiblement peu attirée par le texte qu'elle avait devant elle.
- Une leçon tirée des Principes de Myra. Vous vous souvenez ? Myra la Fédératrice. Une leçon qui traîte de l'accueil, de l'hospitalité.
Il força la fillette à le regarder dans les yeux.
- Il est malvenu d'offenser un hôte, Galea. Quel qu'il soit. Même le fils d'une servante, ce qu'entre parenthèses, je ne suis pas. Maintenant, j'attends vos excuses.

Galea tenta d'imposer sa volonté au jeune homme, mais ce fut lui qui eut le dessus.
- Pardonnez-moi, je vous prie. Je suis désolée de vous avoir froissé, murmura-t-elle de mauvaise grâce.
- Bien, répondit le jeune homme. Je reviendrai vous voir demain soir, avant le dîner. D'ici là, bon travail.

Il revint à sa chambre. Epuisé, il se déshabilla comme un automate, et se coucha. Avant que sa tête touche l'oreiller, il s'était endormi.



50. Les Pays Libres
(par michele huwart, ajouté le 12/02/04 15:27)


Grace tira Hunter par la manche.
- On a lavé les chiffons, comme vous nous l'aviez demandé. Vous venez voir ? Et qu'est-ce que nous devons faire d'autre ?
Elle l'entraîna vers une ancienne étable où Cora étandait du linge mouillé. La servante ne fit aucune remarque, mais n'adressa pas non plus la parole au jeune homme, dont la présence la mettait mal à l'aise depuis l'interdiction qu'elle et son époux avaient faite à Ben de le fréquenter. Hunter quant à lui la salua d'un sourire qu'elle ne lui rendit pas. Il s'intéressa ensuite aux enfants, et au baquet de bois dans lequel se trouvaient les chiffons humides. Il demanda à Val de lui en montrer un, l'inspecta, et félicita les deux petits pour leur excellent travail.
- Et maintenant, on fait quoi ? demanda le petit garçon.
- Vous allez aller chercher de l'eau propre, et vous la verserez sur les chiffons. Ensuite, vous laisserez le tout pourrir.
Il réfléchit un instant, puis continua.
- Ce serait bien d'y ajouter du bois écrasé. Des branches de mûriers, par exemple. Nous irons en chercher dans la forêt, lorsque la pluie aura cessé de tomber.
- On peut y aller tout de suite ! s'enthousiasma le petit garçon. C'est inutile d'aller jusqu'à la forêt. Il y a des mûriers dans les haies de la prairie nord.
La fillette, elle, avait sursauté au mot "pourrir".
- Vous êtes sûr ? demanda-t-elle à Hunter. On peut faire du papier avec du tissu pourri ?
- C'est même la meilleure façon de le fabriquer, expliqua le prince. Le tissu et le bois pourris vont se transformer en pâte, que nous façonneront en feuilles. Mais plus tard. Et je ne tiens pas à me mettre votre mère à dos en vous emmenant sous une pluie pareille. Non. Nous allons sagement rentrer à la maison.
- Et vous nous raconterez une histoire ?
- Plus tard, Grace ! Je vais d'abord vous parler de votre pays. Ensuite, il sera temps de passer à table.

Lehan salua cérémonieusement les Supérieurs du Magistère, Haut Prêtre du Créateur et Haute Prêtresse de la Mère. L'homme lui fit signe de s'asseoir.
- J'aimerais que vous nous parliez du jeune Thorwald, demanda-t-il de but en blanc. Vous l'empêchez de suivre les cours, m'a-t-on rapporté.
- Je l'empêche de faire ce qu'il aime. Il est puni.
- De là à envoyer un prince faire les corvées aux cuisines... fit remarquer la Prêtresse.
Lehan ne broncha pas.
- J'aurais très bien pu l'exclure. Il a commis une faute inexcusable. Et qui, en passant, aurait pu le tuer.
- Mais il est vivant, constata le Prêtre. Et,plus encore, il a réussi à maîtriser le Don d'une façon remarquable.
Celà, Lehan le savait mieux que son supérieur. Il était très difficile, même pour un grand initié, d'établir un contact en état de décorporation, et Thorwald l'avait fait spontanément, sans difficulté apparente.
- Le petit est doué, admit-il. Très doué.
- Et, pour le reste ? Vous donne-t-il satisfaction ? interrogea la femme. Mis à part bien sûr, sa récente bêtise.
Lehan n'eut pas à réfléchir longtemps avant de répondre.
- C'est un enfant intelligent. Supérieurement intelligent. Travailleur, aussi. Curieux de tout. Et qui témoigne d'une Foi sincère. Il n'est pas hautain, ni distant, mais ouvert aux autres. Gentil, sans être mièvre. Obstiné. Romanesque. Et si vous voulez le fonds de ma pensée...
Lehan devait se rendre à l'évidence : Thorwald était l'élève le plus prometteur qu'il ait jamais eu à former. Il atteindrait à coup sûr les plus hauts sommets de la hiérachie, et ne le devrait pas à son statut de prince. Il était, à coup sûr, le plus riche trésor de la farouche Hulanie.
- Ce garçon est l'avenir de notre ordre, Vos Saintetés. Sans doute aussi l'avenir de son peuple.




51. Les Pays Libres.2.
(par michele huwart, ajouté le 13/02/04 12:39)


Le Supérieur ne broncha pas. Son homologue féminin, cependant, demanda des explications complémentaires. Lehan les lui donna de bonne grâce. Thorwald comprenait d'instinct les textes les plus ardus. Il témoignait d'une avidité d'apprendre qui n'avait d'égale que sa modestie. Il manifestait des dons supérieurs pour la calligraphie et l'enluminure. La méditation lui était un plaisir que ne pouvait expliquer que l'amour des Puissances par delà la Foi.
- Et vous l'envoyez aux cuisines ! dit à nouveau la Haute Prêtresse. N'est-ce pas du gaspillage ? Il devrait au contraire, s'il est tel que vous le dite, et prince, de surcroît.
Lehan campa fermement sur sa position. Il était responsable des novices, et, bien que son interlocutrice fut d'un rang supérieur au sien, campa sur sa position.
- Je le répète. Il est puni. Et un peu de travail manuel, humble, ne peut lui faire que du bien. Qu'il se rende compte que bien des gens doivent travailler dur, de leurs mains. Qu'il se rende compte de ce que c'est que de récurer des chaudrons et de charrier des seaux d'eau. Il a toujours vécu comme ce qu'il est, à l'origine : un petit prince privilégié. Et seul un homme ayant la connaissance intime, personnelle, des tâches et de la vie du peuple peut prétendre accéder au sommet.
Il était sûr d'avoir raison. Il continua.
- Le petit est d'ailleurs satisfait de son sort, et en retire beaucoup. Il reprendra sa place parmi ses condisciples quand je le jugerai prêt. Pas avant. N'insistez pas.

Grace et Val avaient pris place autour de la grande table, attendant Hunter avec impatience. Il arriva bientôt, et prit place dans le fauteuil qu'il occupait la veille, en bout de table. Il commença par interroger les enfants. Qui ils étaient ? D'où venaient leurs parents ? Lui même ?
- Père est né ici, répondit Grace. Mère vient de Hellen, dans le Duché des Sarts, où habitent grand-père et grand-mère. Et vous avez habité Falaen, chez le Duc Feroal, le suzerain de notre suzerain.
- Pas mal ! reconnut le jeune homme. Nous allons donc reprendre :
Nous sommes sur le territoire de Lammermoor, le village dont vous portez le nom. Il est situé dans le Comté de Guelen...
- Père est à Guelen aujourd'hui,l'interrompit Val. A la Cour Pleinière. Même si je ne sais pas ce que c'est...
- C'est un tribunal, expliqua Königar. Le Comte de Guelen réunit ses vassaux pour juger des crimes commis dans le Comté. Mais j'aimerais ne pas être interrompu à chaque instant, Val.
Le petit garçon ouvrit de grands yeux ronds. Etonné. La voix de Hunter n'avait plus le ton amical qu'il adoptait pour raconter ses histoires, mais celui, sévère, d'un homme d'autorité.
- Je reprends. Guelen fait partie du Duché de Falaen. Qui avec trois autres duchés forment votre pays.
- Hamerland ! s'exclama Grace. Mais Hamerland n'existe plus ...
- Hamerland existe encore. Elle est seulement passée sous l'autorité du Roi d'Otrante depuis la défaite du Roi Edgar. Mais les deux pays restent séparés. Chacun garde ses lois, ses coutumes. Bien. Pouvez-vous me donner le nom des autres Duchés ?
Grace réfléchit, mais Valens la prit de vitesse.
- Les Sarts ! et Marbourg, non ?
- Marbourg est la capitale. Elle ne fait partie d'aucun Duché, comme il est de tradition dans les Pays Libres.
- Le Duché de Brayland ? hasarda timidement Grace...
- Le Duché de Brayland, c'est celà. Et le quatrième, le Duché de Saintonge.
- On va devoir retenir tout çà ? gémit le petit Val. C'est difficile...
Kônigar sourit en lui ébourriffant les cheveux.
- Mais non, mon chéri, le rassura-t-il. Ce n'est pas difficile. Quand mon bras sera guéri, je vous tracerai la carte d'Hamerland et des Pays Libres. Vous verrez comme il vous sera facile, alors, de situer tous les endroits dont je parle. Et dont je parlerai dans mes histoires.
Au mot d' "histoires", le petit garçon etu une grimace d'espoir, mais Königar reprit, imperturbable.
- Hamerland est aujourd'hui gouvernée par le roi d'Otrante. L'Otrante est un autre des Pays Libres. Comme le Dartmoor, où j'ai grandi. En connaissez-vous d'autres ?
- L'Hulanie ! cria presque Valens. L'Hulanie a fait la guerre à grand-père.


52. Les Pays Libres.3.
(par michele huwart, ajouté le 14/02/04 15:18)


- Disons plutôt, le corrigea Königar, que l'Empereur d'Hulanie a déclaré la guerre au roi Géraud et a envahi l'Otrante. En commençant par Hamerland. Et que votre grand-père a participé à la défense de notre pays. Tout comme mon père.
- Comment se fait-il, alors, interrogea Grace, que l'Hulanie fasse partie des Pays Libres ? Ou Otrante ? Et pourquoi les appelle-t-on ainsi ?
- Vous me faites dévier de ma leçon d'aujourd'hui. Disons que, malgré toutes les différences qui peuvent sembler les opposer, les Pays Libres partagent des valeurs communes, ainsi que des institutions qui font fi de leurs frontières, comme la Guilde et le Magistère. Même si l'influence du Magistère s'étend bien au delà de leurs frontières. Vous voulez bien que l'on en revienne à ma question ?
Valens fit mine de réfléchir, puis haussa les épaules en écartant les mains, pour témoigner de son ignorance. Grace osa un timide "Le Nord", auquel Hunter secoua négativement la tête.
- Le Nord est très différent, bien qu'il soit de temps à autre allié de certains de nos royaumes. Mais n'avez-vous jamais entendu parler de la Porte ? C'est un royaume marin, un Archiduché, plutôt, bordé par la Mer Intérieure, tout comme le Duché indépendant des Côtes du Sud. Les deux Pays Libres restant étant l'Ombrie et le duché d'Olonne. Vous me suivez ?
- Tous ces noms ! soupira le petit garçon. Je n'arriverai jamais à m'en souvenir !
Königar l'encourragea, lui expliquant que derrière ces noms se cachaient des hommes et des paysages. Il évoqua les lourds bateaux marchands des Côtes, et les galères de guerre de la Porte. Il décrivit l'océan se fracassant sur les rochers rouges que surplombait Castellanne, citadelle d'Otrante, et le palais blanc de Dartran sous le ciel étoilé. Il parla des bergers d'Olonne, de leurs troupeaux de chèvres et de leurs chiens de garde, du soleil d'Ombrie illuminant les mimosas. Des forestiers d'Hulanie, charbonniers ou chasseurs d'Ours. Des vignes cascadant sur les côteaux des Sarts. Les murs rouges de Marbourg, maisons autant que Citadelle. Et, tout en racontant, il posait,de temps à autre, une question visant à vérifier si les enfants écoutaient ses paroles. Il avait remarqué, depuis un lomg moment, que le jeune Ben s'était subrepticement introduit dans la pièce, et s'était fait tout petit , accroupi au pied de la table. Il lui demanda soudain, comme il l'eut fait à Grace ou Valens.
- Quelle est la capitale d'Hulanie ?
L'enfant n'hésita pas avant de répondre.
- Romburg, Monseigneur. Mais je ne suis pas censé être là.
- Tu y es, pourtant, constata le jeune homme. Et celà me fait plaisir. Mais tu risque des ennuis. Avec tes parents.
L'enfant le défia d'un regard sombre.
- Cà m'est égal. Ils ne comprennent rien. Et moi, je veux apprendre. Je ne veux pas rester un ignorant comme eux. Je ne pense qu'à çà, depuis que vous m'avez proposé de m'apprendre mes lettres.
Il y avait dans la voix de l'enfant une volonté aussi farouche que désespérée. Le précepteur en eut pitié.
- Tu dois obéissance à tes parents, Ben. mais je leur parlerai. Je me fais fort d'obtenir leur consentement. D'ici-là...
Ben se dressa sur ses jambes, l'image de la révolte sur le visage. Ainsi donc, Hunter le renvoyait. A cause des idées bornée de ses parents. Mais le jeune homme continua.
- Va tisonner le feu. Je crois qu'il en a bien besoin.
Rien n'était plus faux.
- Et ouvre grand tes oreilles !
Il recommença à parler. Et Ben à reprendre espoir.


53. Les Pays Libres.4.
(par michele huwart, ajouté le 17/02/04 13:54)


Königar sentit une main lui empoigner l'épaule, et le secouer gentiment. Il ouvrit les yeux, encore ensommeillé, et dut faire un effort pour sortir de son rêve. Ormond était là, assis auprès de lui, sourire aux lèvres. Avait-il donc dormi aussi longtemps ?
- L'heure du dîner approche. Je vois que les enfants vous ont bien fatigué !
Königar se retint de bâiller, et se frotta les yeux avant de répondre.
- Je comptais ne faire qu'une petite sieste. Veuillez excuser ma paresse.
- Allons, altesse ! grogna Ormond. Vous pouvez dormir autant que vous le voulez,vous le savez bien !
Puis, soulevant un sac de jute posé à ses pieds.
- J'ai ramené de Guelen ce que vous m'aviez demandé. Enfin, presque tout. Les bâtons plombés seront disponibles chez l'armurier la semaine prochaîne.
Hunter vérifia le contenu du sac : épées d'entraînement, arc et flèches, ardoises, craies, papier de qualité inférieure et encre noire. Tout y était.
- Avez-vous eu suffisemment d'argent ? s'inquéta-t-il. J'avoue ignorer le prix de bien des choses.
Ormond se tortilla, gêné.
- Il me manquait trois Livres d'argent. Mais ce...
Le jeune homme l'interrompit, alla à la commode prendre sa bourse, et posa les pièces dans la main de son ami.
- C'est moi qui vous ai demandé d'acheter ce matériel. Il n'est que juste que ce soit moi qui le paie.
- Mais il doit servir à mes enfants ! protesta Ormond.
- Parce que je vous ai proposé de les instruire. C'était mon idée. Et çà...
Il désigna de la main les objets posés sur le lit.
- Considérez-le comme un cadeau. Un cadeau bien modeste, en comparaison de tout ce que vous faites pour moi.
Ormond n'insista pas.Au grand soulagement de Hunter qui préféra enchaîner sur un autre sujet.
- Puis-je vous demander une nouvelle faveur, Ormond ?
L'homme accepta de bon coeur, se demandant malgré tout quelle nouvelle idée avait pu germer dans le cerveau de son invité.
- J'aimerais que vous parliez en ma faveur à Cora et Pol. En ma faveur, et en celle de Ben. Le petit est malheureux.
Ormond soupira. Il avait, comme tout un chacun, remarqué le changement d'attitude des domestiques à l'égard de Hunter. Il avait également remarqué que Ben ne servait plus de compagnon de jeux à ses propres enfants, mais suivait son père aux champs. Il l'avait remarqué, mais n'avait à ce sujet fait aucune remarque à Pol. Domestique ou non, celui-ci était le père de l'enfant. C'était donc à lui de veiller à son éducation. Il en fit partà Hunter, qui hocha la tête.
- Je ne l'ignore pas, Ormond. C'est même la raison pour laquelle je vous demande de leur parler. Il me déplairait tout autant d'instruire cet enfant contre la volonté de ses parents que de ne pas l'instruire du tout. Je voudrais qu'ils sachent que je ne veux pas m'amuser du gamin. Que jamais je ne le laisserai tomber, même après mon départ. Je voudrais que vous le leur disiez, parce que, moi, ils ne m'écouteront pas.
- S'ils savaient qui vos êtes, suggéra Ormond, peut-être...
Mais le prince l'interrompit d'un ton sec.
- Il n'en est pas question. D'ailleurs, murmura-t-il tristement, je crois que celà ne ferait qu'empirer les choses. Pol pourrait-il concevoir que l'héritier du trône s'intéresse au fils d'un valet de ferme ? Il n'arrive même pas à comprendre qu'un seigneur de haug rang s'intéresse à vos propres enfants.
Hunter avait raison, et Ormond le savait. Il lui promit de parler à Pol, de plaider la cause de son ami, bien qu'il n'eut guère d'espoir. Puis il rappela à son ami qu'il était l'heure de passer à table.
- Puis-je d'abord voir Galea ? demanda Königar.
- Non, dit fermement son ami. Après le repas, seulement. Je tiens à ce qu'elle dîne seule, dans sa chambre. Et vous risqueriez de lever la punition avant. Venez, maintenant.


54. Galea.1.
(par michele huwart, ajouté le 18/02/04 13:29)


Galea boudait. Tout en tentant d'avaler son bol de ragoût, elle ne pouvait s'empêcher de réfléchir. Injuste. Elle trouvait sa punition injuste. Qu'avait-elle fait de mal, au fond ? Si l'hôte de son père avait eu l'honnêteté de dévoiler son identité, elle ne l'aurait pas provoqué. Et si le prétendant au trône avait eu le courage de lever une armée, d'attaquer Géraud d'Otrante, et de reconquérir ses droits, elle ne l'aurait pas traîté de couard. Tout çà, c'était sa faute à lui, pas à elle. Il aurait dû avoir la dignité de le reconnaître. Au lieu de celà, il lui avait infligé cette pénitence stupide, et ce texte rasoir à calligraphier. Et à méditer. "L'étranger à votre table est un envoyé des Puissances" Bla... bla... bla...
" Quels que soient sa race ou son rang" Bla...bla...bla... "Il n'y a ni rang, ni race, qui prévalent devant la face du Créateur" Bla...bla... bla... D'un moralisateur, ce texte ! Et écrit par une femme, en plus, qui d'après Hunter avait dû épouser l'assassin de ses propres frères ! Et on lui demandait après çà de la prendre au sérieux ? Et de prendre au sérieux son blabla religieux ?

Elle repoussa son bol, et saisit un peigne de corne. Consciencieusement, elle se mit à lisser ses longs cheveux brillants, puis à les tesser de rubans assortis à sa robe. Bleu pâle. Elle aurait bien aimer juger du résultat dans un miroir, mais elle n'en possédait pas. Trop cher, avait dit Père lorsqu'elle lui avait demandé d'en acheter un à la foire de Guelen. Pourquoi tout était-il toujours "trop cher" ? Elle enviait la fortune de Callixa de Guelen. Callixa était toujours vêtue à la dernière mode. Celle de Dartran. Elle portait des bijoux de prix, et des robes décolletées. Elle étudiait la musique et l'art de la danse. Elle fréquentait les enfants de Feroal. Avait rencontré le prince Guibert. Guibert avait beau être le fils de l'Usurpateur, il était prince quand même. Callixa aurait pu le séduire. Peut-être même l'avait elle fait ? Et elle, Galea de Lammermoor, qui pourrait-elle jamais séduire avec ses robes cousues par sa mère ? Des robes si chastes... Et là, ce n'était même pas une question de coût. Mère trouvait inconvenant qu'une enfant de son âge porte des robes décolletées. Inconvenant ! Mère aurait sans doute apprécié les textes de cette Myra. D'ailleurs, Myra, toute grande dame qu'elle ait été avait vraissemblablement dû toute sa vie porter des robes de petite fille !

Elle entendit frapper à la porte, ne répondit pas. Hunter entra mangré tout. L'oeil sévère. Joli garçon quand même, se prit à constater l'adolescente. Pas éloigné, physiquement, de l'idée qu'elle se faisait d'un prince. Un peu trop maigrichon, peut-être. Qu'est-ce qu'un homme comme lui pouvait donc bien trouver à cet endroit perdu ? A cette famille banale ? Il aurait dû être en train de rassembler des troupes au Dartmoor, ou de conter fleurette à une princesse aux cheveux d'or dans un palais de rêve. Et il allait rester ici, à servir de précepteur à des petits fermiers sans envergure comme ses frères et sa soeur. C'était stupide.
- Bonsoir, Galéa, lui dit-il d'une voix neutre.
Elle darda son regard dans le sien.
- Bonsoir, Hunter !
- Alors ?
Elle lui tendit son travail sans mot dire. Le jeune homme l'étudia, longuement. Galéa tenta de saisir une lueur de satisfaction, ou d'insatisfaction sur ses traits, mais le visage de Hunter resta impassible.
- Vous avez fait des erreurs, finit-il par dire froidement. Vous recommencerez, demain. Pas ici, dans la salle commune.
Elle ressentit une impression de profonde injustice.
- Recommencer ? Pourquoi ?
- Je vous l'ai dit, Galea. Parce que vous avez fait des fautes. Soyez plus attentive, la prochaîne fois. Et maintenant, dites-moi ce que vous en avez retenu .
Elle soupira. Elle lui déballa les principes insipides sur l'hospitalité et l'égalité des Etres de Conscience devant les Puissances, puis le regarda d'un air satisfait.
- Bien, dit le précepteur. Je vois que vous avez compris. Mais comprendre ne suffit pas. Ces principes, il vous faut les appliquer.
Elle haussa les épaules. Qui les appliquait vraiment, ces principes ?
- Personne, avoua Königar. Mais beaucoup s'y appliquent. Et, entre nous, Galea, ce n'est pas très difficile de ne pas insulter un hôte. Je vous le dis pour votre propre bien. J'ai le pardon facile, mais ce n'est pas le cas de tout le monde. Des paroles blessantes peuvent vous créer des ennemis. A vie.
- Mais des traîts d'esprit peuvent vous rendre populaire ! rétorqua la jeune fille.
- Popularité de pacotille ! La rancoeur est plus forte que le plaisir de la moquerie. Et ne confondez pas "esprit" et "méchanceté". Maintenant, vous pouvez sortir.
Elle se composa un visage de dame, sûre d'elle. Tout en songeant que Callixa de Guelen prisait beaucoup les traîts d'esprit moqueurs.


55. Galea.2.
(par michele huwart, ajouté le 21/02/04 13:40)


- Vous êtes bien matinal, Hunter ! lui lança gaiment Aëlia en levant la tête, continuant à tourner dans la casserole de lait au moyen d'une cuiller de bois.
- J'avais faim, avoia le jeune homme. De plus, messire Bertram doit passer me voir ce matin, et il m'aurait déplu, cette fois , de le recevoir au lit.
La jeune femme retira la lourde casserole du feu, et servit à son hôte un grand bol de liquide brûlant, tandis que Cora posait devant lui un quignon de pain, du beurre, et un grand pot de miel. Hunter remercia la servante, qu'Aëlia envoya bientôt à l'étable.
- Je n'ai pu vous voir seul hier, dit-elle en tranchant le pain, puis en y étalant copieusement la garniture.
- Alors, vous savez.
C'était une simple constatation.
- Oui. J'avoue avoir été, comment dire, éberluée. Non que j'aie jamais douté de votre noblesse, s'excusa-t-elle immédiatement. Mais que quelqu'un de votre rang n'en fasse pas part! Et semble réellement se plaire en notre compagnie ! J'avoue que celà me dépasse un peu. Ormond a tenté de m'expliquer pourtant.
Il soupira intérieurement. Encore ! Etait-ce si difficile à comprendre ?
- On voit bien que vous n'avez pas été élevée dans une cour royale ! lui rétouqua Hunter, feignant l'amusement. Ici, au moins, je n'ai pas rencontré d'hypocrisie.
Il mordit dans le pain sucré. C'était bon. Le goût d'un soleil d'été. Aëlia lui laissa le temps de dévorer avant de répondre.
- D'hypocrisie, non. D'insolence et de méchanceté, oui.
- De provocation, plutôt. C'était uniquement celà, de la part de votre fille. De la provocation.
La jeune femme se prit un instant le visage dans les mains. Galea était une enfant difficile. Elle se souvenait en avoir déjà fait part à Hunter, tout au début de son séjour chez eux. Elle décida donc qu'il serait plus simple de s'ouvrir à lui des problèmes qu'elle rencontrait avec l'adolescente. Galea n'était pas réellement rebelle. Seulement rebelle contre le monde qui était le sien. Elle voulait plus. Elle voulait autre chose. Elle avait des ambitions démesurées, irréalisables.
- De plus, ajouta-t-elle, je crois qu'elle pense vraiment ce qu'elle vous a dit avant-hier.
- A mon sujet ? Je veux dire, rajouta-til, à mon sujet en tant que prince ?
Aëlia acquiesça.
- Elle aurait sans doute tenu sa langue si elle avait connu votre véritable identité. Mais elle le pensait. Vraiment.
- Et vous ?
La question de Königar prit Aëlia au dépourvu. Elle se rendit compte brusquement qu'elle n'avait jamais réfléchi à la question. Malgré la dévotion quasi religieuse de Sigismond à la famille royale légitime. Et malgré le fanatisme, dans un sens ou dans l'autre, de nombreuses relations.
- Je crois que vous savez mieux que moi où se trouve votre devoir, finit elle par répondre. Et j'avoue que vivre dans un pays en proie à la guerre civile ne me tente guère. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde.
- Galea ? Est-ce votre beau-père qui...
- Non, l'interrompit-elle. Sigismond vous suivra. Il vous sera fidèle. Mais il n'a rien d'un conspirateur. Je voulais parler d'autres personnes, que Galea admire. Les enfants de notre suzerain, le comte de Guelen, par exemple. Il éblouissent ma fille grâce à leur fortune. Et entraînent son esprit dans leurs rêves de reconquête. Oh, elle ne les rencontre que rarement. Mais, parfois, rarement suffit. Elle désire ardemment leur ressembler. Et, eux, et d'autre comme eux, seraient prêts à tout pour vous obliger à reprendre ce qui vous appartient.
Il sentit sa gorge se nouer. Il avait déjà été confronté à ce genre de fanatiques. Certains d'entre eux s'étaient ouverts à lui, ignorant son identité, lors de la campagne contre les Chauffeurs. Ils lui faisaient peur. Sans doute bien plus peur que n'importe quel ennemi en arme.
- Hamerland ne m'appartient pas, répondit-il, cassant. J'appartiens à Hamerland, c'est différent. Je m'estime responsable de ce pays, bien que je ne le gouverne pas. Je ferai ce que je crois être mon devoir envers lui.
Puis, il se radoucit, et demanda d'une petite voix:
- Et vous, Aëlia, me prenez vous vous aussi pour un lâche ?
Elle secoua la tête. Négativement.


56. Galea.3.
(par michele huwart, ajouté le 01/03/04 13:19)


Lorsque Bertram et Königar apparurent au bas de l'escalier, Grace se précipita vers eux.
- Il va bien, dites, Messire ? demanda-t-elle au guérisseur d'un ton inquiet.
Bertram, anormalement familier, lui ébouriffa les cheveux avant de lui affirmer que son ami allait très bien, et qu'il continuerait à en être ainsi à condition qu'elle et ses frères et soeur n'exigent pas trop de lui. Pour l'instant.
- Pourquoi est-ce qu'il a toujours son pansement, alors ? insista l'enfant.
Le guérisseur semblait d'humeur aimable. Mieux, joyeuse.
- Son bras n'est pas encore guéri. Mais il le sera bientôt.
Puis, s'adressant à Aëlia, il la complimenta sur son apparence, et la félicita.
- Tu m'as bien aidé à le remettre sur pied, cousine ! fit-il d'un ton badin.
Aëlia faillit en lâcher sa quenouille.
Cousine !
Bertram ne l'avait plus appelé ainsi depuis son mariage !
Quant à Galea, elle resta plantée, la bouche ouverte.
Après un amical au-revoir, le guérisseur franchit la porte, et l'adolescente se tourna vers sa mère.
- Cousine ? Bertam vous a appelée COUSINE ! Il avait bu, ou quoi ?
Aëlia se mit à rire doucement, puis franchement. La situation lui semblait surréaliste. Absurde. Et la tête de sa fille encore plus.
- Bertram est le fils de ton oncle. Le frère de ma mère.
- Mais, pourquoi... pourquoi n'en savions nous rien ? insista la fillette.
- Cette branche de ma famille m'en voulait. De m'être mariée en dehors de ma caste. Et Bertram, particulièrement. Qui détestait ton père depuis l'enfance.
Puis, se tournant vers le prince qui n'avait pas bronché.
- Que lui avez-vous dit, Hunter ? Qui puisse expliquer ce changement d'attitude ?
Le jeune homme baissa les yeux. Qu'avait-il dit, au juste ? Rien de particulier. Quelques mots aimables concernant Ormond et les siens. Quelques remerciements à Bertram. Rien, selon lui, qui permette d'expliquer le changement d'attitude du guérisseur.
- Peut-être, osa-t-il, a-t-il compris que vous et votre époux formiez un couple honorable. Vous n'avez pas dû beaucoup vous fréquenter, ces dernières années. Surtout depuis la mort de Landau. Alors que, depuis que je suis ici, et que vous avez collaboré pour me sauver...
Aëlia écarta de son visage une mèche de cheveux bruns.
- Nous nous sommes vus tous les jours. Et, reconnut-elle,je dois avouer que Bertram a des qualités que je n'aurais jamais soupçonnées auparavant.
Elle eut un petit sourire espiègle.
- Vous savez, Hunter, que vous avez l'art de pacifier les situations ? D'accorder les gens ?
Il songea à l'attitude de Galea. A celle des parents de Ben.
- Pas toujours, soupira-t-il tristement.J'aimerais, pourtant...
A ce moment, Val lui déboula dans les jambes, accompagné de Wulf.
- Il ne pleut plus, Hunter ! cria, un peu fort, le petit garçon. On va couper les branches ? Pour le papier ?

Thorwald entra dans la chambre du Prophète, les bras chargés d'un plateau. Il le déposa maladroitement sur une table basse, salua son maître, et voulut se retirer. Lehan le rappela.
- Ferme la porte, petit. Et assieds toi.
Le novice parut ne pas comprendre. Ou plutôt, ne pas réaliser ce que son maître voulait de lui.
- Et bien, mon garçon. Ne reste pas là, les bras ballants à regarder dans le vide. Tu as l'air d'un attardé. Assieds-toi, sers moi à boire, sers toi aussi. Ce n'est pas si difficile.
Thorwald s'exécuta. Servit le vin. Et resta tête baissée devant Lehan.
Le vieux prêtre semblait s'amuser de son disciple. Il le secoua par l'épaule.
- Alors, mon garçon ? Comment te débrouilles-tu, aux cuisines ?
Thorwald respira profondément, souffla. Puis fit d'une voix très basse.
- Je ne sais pas, Monseigneur. Je suis plutôt lent. Et pas très adroit, je crois. Mais j'essaie d'apprendre.
- Et qu'as-tu appris ?
- A charrier des seaux d'eau. A éplucher les légumes, et...
- Ce n'est pas de celà que je voulais parler, Thorwald. Qu'as-tu appris ?


57. Galea.4.
(par michele huwart, ajouté le 02/03/04 12:48)


Le jeune garçon porta ses poings au menton et ferma les yeux pour mieux réfléchir. Qu'avait-il appris ? Tant de choses ! En si peu de temps... Il s'était entaillé les mains en tranchant des racines, et brûlé au contact d'un chaudron. Il avait attappé des cals en charriant des seaux. Il avait subi les quolibets des domestiques sans réagir. Fait preuve de bonne volonté, et gagné leur affection. Et appris à aimer son travail. Oh, moins que la méditation ou la calligraphie, certes, mais à l'aimer quand même !
- J'ai appris, dit-il en plongeant ses yeux limpides dans ceux de son maître, que tout travail a son utilité, et est agréable, pour peu qu'on le fasse avec amour. Que chaque personne a une valeur. Quel que soit son rang social. Et que j'aurais mérité une punition bien plus dure.
Lehan sourit, but une gorgée, et redit son regard au garçon.
- C'est bien. C'est un bon début. Tu as encore beaucoup de progrès à faire, mais c'est bien. Quant à ta punition,Thorwald,elle ne consiste pas à préparer la soupe. Comme tu viens de le dire, il est très honorable de préparer la soupe.
Le novice eut un petit geste de surprise, mais son maître continua:
- Ta punition consiste à être privé de cours. Et, lorsque tu réintégrera ta place, elle consistera à rattrapper ton retard. Je vais néanmoins la lever en partie.
Une lueur d'espoir éclaira les traîts du novice.
- Tu reprendras les exercices de maîtrises du Don dès demain. Il est trop dangereux de laisser quelqu'un comme toi sans tuteur dans ce domaine.
Thorwald eut un soupir de dépit. Les exercices en question lui étaient si faciles qu'ils lui semblaient une perte de temps. Lehan, devant son air contrit, se fit sévère.
- Ces cours sont essentiels à ta formation, mon garçon. Même si tu les trouves simplistes. Ne pèche pas par orgueil.


Les enfants revêtirent leurs manteaux. Galea comme ses frère et soeur, mais en ronchonnant. Qu'en avait-elle à faire, d'apprendre à fabriquer du papier ? Le papier, çà s'achetait ! Hunter lui rétorqua que tout savoir peut être utile un jour, et lui intima de les accompagner. Il demanda aussi, poliment, à Cora, l'autorisation d'emmener Ben, arguant que l'enfant lui serait utile pour racler les branchages et en ôter les épines. La servante se tourna vers sa patronne, qui ne broncha pas. Mais partit ensuite vers l'écurie, dont elle revint accompagnée d'un petit garçon radieux.

C'était l'automne. Les arbres avaient pris des couleurs de feu et d'or. L'herbe mouillée sentait bon sous les pas. Königar rassentait avec un plaisir non feint la fraîcheur de la brise sur son visage. Ses yeux se gorgeaient de soleil. Heureux. Heureux de revivre enfin, de marcher dans la campagne, d'entendre les rires des petits.Il passa la main dans ses cheveux courts, agita la tête, et eut envie de rire aux éclats.


58. Galea.5.
(par michele huwart, ajouté le 03/03/04 13:52)


Königar et les enfants eurent bientôt rassemblé un joli fagot de branchages, dont Ben, armé du poignard du jeune homme, et les mains protégées par d'épais gants de cuir, raclait scrupuleusement les épines et les feuilles. Pendant ce temps, Val s'empiffrait allègrement des dernières baies noires et juteuses en s'en barbouillant le visage. Galea tentait parfois de l'en empêcher, mais le bambin restait sourd aux réprimandes de sa grande soeur, qui finit par se tourner vers le précepteur.
- Pourquoi ne faites-vous rien, à la fin ? Val ne vous aide même pas, et il mange à s'en rendre malade. N'oublieriez-vous pas que vous êtes responsable de nous ? Et que vous avez la charge de nous éduquer ?
Hunter ne se départit pas de son calme pour expliquer à l'adolescente que quelques mûres ne pouvaient faire de mal à un enfant, que Val n'avait que six ans et, qu'effectivement, il avait la charge de l'éduquer.
- Et toi, non ! termina-t-il. Et, en ma présence, encore moins. Et je te prie, désormais, de cesser de me faire des remarques de ce genre.
L'adolescente devint écarlate, et fit mine de repartir vers la maison. Hunter la rappela.
- Je n'ai pas souvenir de t'avoir donné congé, Galea. Reviens, s'il te plaît.
Comme elle semblait ne pas vouloir lui obéir, il la pris par le bras, fermement mais sans rudesse, et la força à se retourner. Il plongea dans ses yeux un regard de glace.
- Je ne tiens pas à ce qu'entre toi et moi, celà tourne à l'épreuve de force. Tes parents t'on confiée à moi. Tu me dois obéissance et respect. Et des excuses pour ton insolence.
Galea marmonna un "pardon" indistinct. Elle aurait voulu être à mille lieues de là, tant le regard du précepteur l'avait troublée. Gelée. Et autre chose, aussi.... autre chose...
Grace tira le jeune homme par la manche, lui désignant le fagot :
- Voilà ! Il y en a assez, comme çà ?
Il y jeta un coup d'oeil, et acquiesça.
- Nous allons écraser tout çà, maintenant. Mais, d'abord, retournons à la grange.

- Où avez vous appris à fabriquer du papier, Hunter ? demanda la petite fille.
- Chez ma grand-mère. Ma grand-mère des Fortunées. Elle possédait, entre autres biens, un moulin à papier.
Tout en battant les branches de mûrier avec un maillet de bois, Ben redressa la tête, tout ouïes.
- Un moulin à papier ? Il est à vous, maintenant ?
- A mon oncle, répondit Hunter. Comme la maison, et le titre qui se rattache à ses terres. Pour ma part, elle m'a légué des mines de fer. Que mon oncle gère en mon nom.
Des mines, oui, songea-t-il. Des mines à ciel ouvert, où l'on extrayait le minerai rouge, si riche. Des mines dans lesquels des hommes suaient sang et eau , comme dans les forges voisines, pour assurer l'indépendance et la richesse du Dartmoor. Et sa fortune, à lui. Des hommes rudes et fiers qu'il ne pouvait s'empêcher d'admirer. Et d'aimer, contrairement à la fière princesse.
- Vous y alliez souvent ? Visiter votre grand-mère ?
- J'ai passé trois étés aux Fortunées, quand j'étais enfant. Trois étés et un hiver. J'y ai vu fleurir les roses d'or, et entendu les flots se fracasser sur les rochers. J'ai accompagné, quelquefois, le travail des mineurs. Lors de mon dernier séjour, j'entends. J'avais quinze ans alors.
... Il avait quinze ans, et avait défié l'autorité de sa grand-mère pour se joindre aux travailleurs de la mine. Il avait quitté le palais, de nuit, comme un voleur, et, sous un faux nom,s'était fait embaucher comme ouvrier. Il avait peiné à charrier la terre rouge, et avait partagé le pain et le sel des hommes du peuple. Il avait appris à les conaître. Il avait appris à les aimer.
- Elle vous gâtait beaucoup ? Votre grand-mère ?
- Non. Gâter n'est pas le mot. Ma grand-mère était...
... elle l'avait fait chercher. Dans toute l'île. Et dans toutes les îles, ensuite. Elle avait mis près d'un mois à le retrouver. Elle ne l'avait même pas retrouvé, en fait. Car aucun de ses hommes n'avait songé un seul instant à rechercher le jeune prince parmi les ouvriers de la mine. C'était Robar, l'Intendant, qui l'avait reconnu, sous sa crasse, lors d'une visite d'inspection. L'avait réexpédié dare dare à sa Princesse. Qui, elle même, l'avait réexpédié tout aussi vite à Dartran.
- ... ma grand-mère était une grande dame, sévère et distante. Pas une bonne-maman gâteau. En fait, elle était tout aussi sévère que mon oncle. Elle m'aimait bien, pourtant, à sa manière.
Sa grand-mère... Danya des Fortunées. Reine d'Hamerland...


59. Leçons.1.
(par michele huwart, ajouté le 07/03/04 17:40)


Quantor et Galea étaient en nage. Epée au poing, ils s'escrimaient depuis un long moment à courir dans la cour pavée et, sur les ordres de hunter, à toucher d'estoc les pommes que le jeune homme avait disposées çà et là, à des hauteurs diverses. Assis sur le banc, il les regardait d'un oeil attentif, Val sur les genoux, et Grace et Ben à ses côtés. De temps à autre, une remarque fusait, sèche.
- Pas ainsi, tes pieds, quand tu frappes ! Tu vas perdre l'équilibre, Quantor !
Et lorsque Galea s'approcha de lui, d'un seul geste, avec un^simple bâton, et sans lâcher l'enfant, il lui fit sauter l'arme des mains. Elle tomba sur le sol avec un fort bruit métallique. L'adolescente eut un geste de rage.
- Pourquoi avez-vous fait çà, Hunter ? maugréa-t-elle en ramassant l'épée.
- Tu dois tenir ton arme. Pas t'y agripper, mais l'avoir en main comme si elle faisait partie de toi. Tu dois la tenir sans même y penser. Si tu as à combattre, ton arme sera toi, et tu seras ton arme. Et ton adversaire ne se privera pas de te désarmer, s'il en a l'occasion. Recommence.
Comme elle soupirait, il ajouta:
- C'étais toi, si je ne me trompe, qui voulait apprendre. Alors, apprends.
Elle serra les dents, et repartit en courant, brandissant l'arme.
- J'aimerais bien, Messire... osa timidement Ben.
Il attendit, espérant un "vas y". Après tout, ce matin, Hunter avait bien trouvé le moyen de l'emmener avec les enfants Lammermoor. Et ses parents n'étaient toujours pas venu lui assigner le corvée. Mais le précepteur secoua négatimement la tête.
- Non, mon grand. Pas sans l'autorisation de tes parents. Je m'emploie à l'obtenir, mais je ne peux me permettre de te prendre pour élève malgré eux.
Ben baissa la tête, et ses épaules retombèrent tristement.
- Père pourrait leur donner l'ordre de laisser ben étudier avec nous, suggéra Grace. Il est leur seigneur, quand même.
Hunter se fit sévère.
- Il est leur seigneur de justice, et leur employeur. Mais Cora et Pol ne sont pas des esclaves. Ce sont des gens libres. Et qui, comme tels, ont le droit d'éduquer leurs enfants comme ils l'entendent. Plus souplement, Quantor ! fit-il plus haut. Tu es raide comme un piquet !
Il posa la main sur les épaules de Ben.
- Un peu de patience, mon grand. C'est tout ce que je te demande. le temps que tes parents comprennent enfin que je ne te considère, pas plus que je ne considère les enfants Lammermoor, comme un passe-temps occasionnel.

- Alors, lui demanda Aëlia, tout se passe bien ?
- Pas mal, lui répondit Hunter. Ce n'est que le début, bien sûr. Mais tout se passe bien.
- Nous accompagnerez-vous à la fête de l'Automne, à Guelen ? Et au bal qui s'ensuivra ?
Elle le prenait au dépourvu. La fête de l'Automne, bien sûr... Elle était célébrée dans tous les bourgs des Pays Libres. On l'appelait fête de l'Automne, plutôt que Fête du Pardon.
Et il avait tant à se faire pardonner...
- Hunter ? Cà va ?
Il se secoua, se frotta les yeux.
- Excusez-moi, Aëlia... la fête du Pardon ? Peut-être... je vous accompagnerai peut-être, si vous voulez bien de moi. Mais au bal... au bal du Comte de Guelen, n'est-ce pas... non. Au bal, sûrement pas. D'ailleurs, la place du précepteur des enfants Lammermoor n'est pas au bal du Comte de Guelen.


60. Leçons.2.
(par michele huwart, ajouté le 08/03/04 12:56)


La réplique de Königar la laissa sans voix. Elle s'essuya les mains sur son tablier avant de réagir.
- Vous plaisantez, j'espère ? Vous savez bien que...
Mais il l'interrompit. Il se serait voulu ferme, mais il ne l'était pas.
- Aux yeux du monde, je suis seulement le précepteur de vos enfants, Aëlia. Et je tiens à le rester.
Il baissa le regard avant de rajouter:
- Surtout aux yeux de Guelen et des siens. S'ils sont bien tels que vous me les avez décrits. Non, Aëlia, je resterai à la place qui est la mienne, pour l'instant. Aux côtés de Val et de Grace. Mais oui, je crois... celà me sera un plaisir de vous accompagner à la fête elle-même. Voulez-vous m'excuser, maintenant... Je...
Il se prit à nouveau la tête dans la main, presque tremblant. Inquiète, la jeune femme se rapprocha de lui, lui posant la main sur l'épaule.
- Vous êtes sûr que çà va ? Que se passe-t-il, Hunter ?
Il resta un long moment silencieux, troublé, assailli par les ombres... les ombres... les souvenirs... encore et encore...
- Ce n'est rien, dit-il enfin d'une pauvre petite voix triste. Rien du tout. Mais la fête du Pardon...
Il hésita, continua pourtant.
- ... il faudrait... je devrais rencontrer le prêtre du village. Ou la prêtresse, peu importe. Avant... avant la Veillée.
- Vous comptez passer la veillée du pardon dans le Temple ? s'étonna Aëlia. Vous ? Qu'avez-vous donc à vous faire pardonner ?
Elle se rendit compte tout à coup de l'indiscrétion dont elle faisait preuve, se reprit.
- C'est à moi de vous demander pardon, Hunter. Mais vous semblez... enfin, il m'est difficile d'imaginer que quelqu'un comme vous ait pu faire grand chose de mal.
Il se mordit les lèvres, ravala sa salive, la gorge nouée.
... grand chose de mal... c'était sa faute. Uniquement sa faute, s'ils étaient morts... tous morts... tous innocents... et les coupables... les autres...
- Vous savez si peu de choses me concernant, réussit-il à murmurer après un long moment. Si peu de choses. Je devrais tout vous dire, je le sais. Mais, je...
- Vous ne devez rien nous dire.
Elle tenta de le rassurer. De le réconforter. Maladroitement.
- Vous devriez descendre au village demain. Rencontrer le frère Orren. Lui signifier que vous serz présent, à la Veillée. Et parler un peu avec lui. Ou avec soeur Ana. Celà vous ferait du bien, sans doute.
Il soupira, tenta de sourire.
... mais les morts ne le quittaient pas... revenaient sans cesse...calcinés... brûlés... pendus...
- Vous devriez vous reposer. Désirez-vous quelque chose qui vous aide à dormir ?
Il secoua la tête.
- Non. Pas de drogues.
... nulle drogue ne pouvait éloigner les morts...


61. Leçons.3.
(par michele huwart, ajouté le 09/03/04 13:51)


Il s'était recroquevillé sur son lit, sans prendre la peine de se déshabiller. Juste d'ôter ses botte. Comme si le fait de se rouler en boule pouvait empêcher les souvenirs d'affluer...
... l'odeur de la chair brûlée... les flammèches qui persistaient... les cedres du temple... brûlantes encore...le cri silencieux des corps noircis...
...les maisonnettes aux meubles éventrés...la casserole de soupe encore sur le foyer... Les vêtements usagés, éparpillés, piétinés...
... le galop des chevaux... les ordres... les cris de ses hommes... la bataille...
... la bataille... la dernière bataille...
Il aurait voulu trouver le sommeil. Et en même temps pas. Dans les rêves, les souvenirs se transforment en cauchemars, parfois.
Il sentit une main se poser sur ses cheveux. Affectueusement. Puis serrer doucement la sienne. Il leva les yeux.
- Pardonnez-moi, parvint-il à murmurer. Je manque à tous mes devoirs envers vos enfants, Ormond.
Ormond ne releva pas la phrase prononcée. Son inquiétude se reflétait sur son visage.
- Qu'est-ce qui ne va pas, mon ami ? demanda-t-il d'une voix basse mais chaleureuse.
Puis, sans attendre la réponse:
- Ce sont vos souvenirs, n'est-ce pas ? Toujours les mêmes.
Ce n'était pas une question, et Königar répéta d'un ton neutre:
- Toujours les mêmes. Toujours les mêmes morts. Les mêmes victimes de mes erreurs. De mon incompétence.
- Vous racontez des bêtises, Hunter ! se fâcha gentiment Ormond. Et vous allez me faire le plaisir de boire çà. Je ne peux souffrir de vous voir vous mettre dans un état pareil.
Il tendit au jeune homme une chope de tisane brûlante. Il la huma, circonspect, puis rechigna:
- J'avais dit à Aëlia...
- Je sais, l'interrompit fermement Ormond. C'est moi qui ait insisté pour qu'elle la prépare. Et qui insiste pour que vous la buviez. Vous avez besoin de dormir. De vous calmer. Vous restez fragile, quoique vous en pensiez.
Königar poussa un gros soupir, avant d'obéir de mauvais gré.
- Je ne sais pas ce qui s'est passé ce jour-là, continua Lammermoor. Je sais seulement une chose. Ce n'est pas vous qui avez massacré ce village. Ce sont les Chauffeurs. Ce sont eux les coupables. Je sais que vous vous en rendez responsable, mais...
- Mais j'étais responsable ! Je suis responsable !
Sa voix était aussi aigüe que faible. Et si triste, si triste...
- C'est MOI qui ai commis une erreur d'appréciation impardonnable. C'est MOI qui me suis fourvoyé. Et si je ne l'avais pas fait...
... les mains du prêtres cuites par le bronze fondu de la clenche... les corps emmêlés de deux jeunes amoureux...
Ormond le pris par les épaules, le secoua violemment.
-... et c'est vous qui devez continuer à vivre avec ces images devant vos yeux. Revenez, Königar. Revenez parmi les vivants. Vous ne m'avez pour ainsi dit jamais parlé de cette histoire. Je veux bien admettre que vous y ayez votre part de responsabilités. Mais cessez de vous ronger ainsi. Pour un village mort, combien vivent, grâce à vous ? Combien, parmi ceux qui devraient être vos sujets vous doivent la vie ? Ou vous doivent de n'avoir pas tout perdu ? Celà aussi, c'est vous !
Tout en parlant, Ormond avait repris la chope vide, et aidé son ami à se déshabiller, à passer une chemise de nuit, à se coucher.
- Vous aimez votre peuple, n'est-ce pas ? demanda-t-il à brûle pourpoint.
- Oui, avoua le prince. Même si j'ai échoué à le protéger, je l'aime.
- Vous n'avez pas échoué. Vous n'êtes pas infaillible, c'est tout.
Königar voulut protester, mais Ormond l'en empêcha.
- Et si un jour il advenait que le trône vous revînt, ce serait un grand bonheur pour le pays. Vous ferez un bon roi. Autant que vous êtes un bon précepteur. Reposez-vous, maintenant.
Il voulut quitter la chambre, mais Hunter le rappela.
- Ormond ? Merci. veuillez m'excuser d'avoir eu ce... cette crise malencontreuse.
Il eut un geste pour dire "ce n'est pas grave", et le jeune homme rajouta:
- Landau avait de la chance. D'avoir un grand frère tel que vous.
Ce fut aux yeux d'Ormond d'être voilés de tristesse.
- C'est moi qui avait de la chance, Hunter, d'avoir un frère tel que lui.


62. Lammermoor.1.
(par michele huwart, ajouté le 11/03/04 13:33)


Cervier était sellé, tout comme Galante, la jument d'Ormond. Quantor se tenait à la porte de l'écurie où Hunter vint le rejoindre. Il considéra gravement le jeune garçon avant de lui demander d'aller ceindre son épée.
- Pourquoi , demanda naïvement Quantor. La route est sûre d'ici au village. Nous ne traverserons que nos terres, ainsi que celles des Mormont.
- Et de plus, ce n'est qu'une épée d'entraînement, ajouta le précepteur. Je sais tout celà, mon garçon. Mais je trouve que l'occasion est bonne pour toi d'apprendre à la manier à cheval. Ou plutôt, corrigea-t-il, d'apprendre à la porter. Allez, file.
Le garçon disparu, il flatta longuement le lourd étalon de combat, lui parlant affectueusement, comme à un ami qu'il aurait depuis trop longtemps abandonné. Il lui offrit un quignon de pain que l'animal s'empressa d'engloutir. Le cheval frottait sa grosse tête baie à la crinière noire contre la joue de son maître lorsque Quantor revint, essoufflé d'avoir couru, et le fourreau battant ses jambes.
- Voilà, Hunter ! dit-il joyeusement. J'espère ne pas vous avoir trop fait attendre. Dois-je vous aider à monter ?
Hunter le remercia d'un sourire, acceptant son aide, maladroit, encore, de par son bras immobilisé.
- Le village n'est pas très loin, expliqua le garçon alors qu'ils s'éloignaient du manoir. Une lieue tout au plus. Nous y serons vite.
Il salua d'un signe de la main son père et Pol , occupés à atteler les boeufs à la charrue. Puis se tourna vers Hunter.
- Vous y tenez tant que çà, à voir le frère Orren ? Vous pourriez tout aussi bien aller simplement à la Veillée. C'est ouvert à tous, vous savez.
- Je sais, répondit Königar. Mais ce serait discourtois de ma part. Non, Quantor, il vaut mieux que le prêtre et la prêtresse me connaissent avant la cérémonie. Et sachent pourquoi j'y assiste, fit il d'une voix plus basse avant de se reprendre.
- Dégaine !
- Hein ? demanda le jeune garçon, surpris. Maintenant ?
- Dégaine, et fais attention à ne pas blesser Galante. Et n'oublie pas. Ta lame fait partie de toi.

Lorsqu'ils arrivèrent à Lammermoor, Quantor fut heureux de remettre l'épée au fourreau. Rarement il s'était senti aussi gauche. Et pourtant, son professeur ne lui avait rien demandé de bien difficile ! Comme la veille. Juste toucher une branche, un piquet, un arbuste. "Ta lame fait partie de toi". Combien de fois lui avait-il fait la remarque durant ce court trajet. "Tu ne dois pas y penser comme à une arme. Tu ne dois même pas y penser du tout. Pas plus qu'à ton bras, ou ta jambe". Et, lorsqu'il ne lui faisait pas de remarques de ce genre, il l'entretenait de choses et d'autres. Alors que lui aurait tant voulu se concentrer sur ses exercices. A croire qu'il le faisait exprès !
Ils démontèrent devant le Temple. Ce n'était qu'une modeste construction de bois. A la mesure du village, qui n'était qu'une modeste bourgade. Hunter tendit les rênes de Cervier à Quantor sous les yeux inquisiteurs des villageois présents.
- Ne m'attends pas ici. Je ne sais pas combien de temps durera mon entrevue avec le prêtre.
- Je vous attendrai à l'auberge, répondit le garçon. Ce n'est qu'une petite auberge, mais la bière y est bonne.
Hunter lui glissa une pièce d'argent dans la main.
- Bois un peu à ma santé, alors. Je crois que j'en ai bien besoin.
Et, tandis que le garçon s'éloignait, il frappa à la porte de la maison attenante au temple. Une femme âgée, en robe de prêtresse vint lui ouvrir.
- Mon fils ? interrogea-t-elle d'une voix qui pouvait paraître sévère.
Elle avait les cheveux nattés en une tresse grise. Petite et maigre, elle dégageait cependant une autorité profonde.
- Je voudrais parler au frère Orren, répondit Königar. Sinon à soeur Ana. Je m'appelle Hunter. Je suis...
-... le précepteur des enfants du seigneur Ormond, je sais, l'interrompit la vieille femme. L'homme qu'ils a recueilli dans la forêt. Entre, mon fils.
-


63. Lammermoor.2.
(par michele huwart, ajouté le 13/03/04 13:37)


Hunter ne mit pas longtemps avant de trouver la minuscule auberge du village. Lorsqu'il poussa la porte, il fut assailli par les odeurs mélangées d'alcool, d'herbes à tisanes et de viande grillée. Il se souvint qu'il avait faim, avant d'apercevoir Quantor attablé dans un coin de la salle en compagnie de deux jeunes gaillards roux comme l'automne. Il alla s'asseoir ne leur compagnie, et fit un signe à la servante, qui s'empressa d'arriver.
- Une chope de bière, commanda-t-il. Une grande. Et si vous pouviez y rajouter quelque chose à manger, ce serait gentil.
- Du ragoût ? demanda l'accorte fille. Ou simplement du pain et du fromage ? Nous avons des saucisses sèches, aussi. Et si Messire à le temps d'attendre...
- Va pour le pain et le fromage. Et les saucisses. Et n'oubliez pas de remplir les verres de mes compagnons.
La fille s'exécuta prestement, et la table fut bientôt recouverte de mets simples mais revigorants, et Hunter pourvu d'une énorme chope de bière brune. Quantor, quant à lui, présenta ses compagnons au jeune homme.
- Hunter, voici les fils aïnés du maire. Aron et Garlan Martin. Les amis, vous avez devant vous l'homme dont je vous ai parlé, et qui a la bonté de me servir de précepteur. Hunter. Un soldat de Feroal émérite. Et un conteur infatigable, quand il le veut bien. Bien qu'il exerce surtout ce genre de talent pour les plus petits.
Hunter rougit légèrement, tandis que les jeunes gens scrutaient son visage. Et qu'il était le point de mire des autres occupants de la salle commune.
- Alors, c'est vous, finit par dire Aron. On savait tous ou à peu près qu'Ormond avait recueilli un étranger blessé. Je vous imaginais plus vieux.
- On ne voit pas beaucoup d'étrangers par ici, renchérit son frère. Faut dire qu'il n'y a rien à faire, dans ce trou. C'est bizarre que vous vouliez rester.
Hunter but une longue rasade de bière, tout en les observant. Elle était lourde et sucrée. Presque un repas à elle toute seule, se fit-il la remarque. Pas mauvaise, quand même. L'aîné des garçons devait avoir une vingtaine d'années. Son frère, deux ou trois ans de moins. Ils portaient des vêtements simples, mais de qualité. Et semblaient, tout comme Quantor, ne pas être à leur première chope de bière. Il leur proposa de partager son repas, avant de demander à Aron pourquoi il le croyait plus âgé. Le garçon haussa les épaules.
- On s'est laissé dire que vous étiez haut placé, chez le Duc. Chef de la garde ou un truc comme çà. C'est pas souvent des gamins qui occupent ce genre de postes.
- J'ai l'expérience du combat, soupira Königar. Un peu trop à mon goût, d'ailleurs. Et il y a longtemps que je ne suis plus un gamin, d'ailleurs.
Leur conversation partit ensuite sur la vie du village, les récoltes de l'année, qui avaient été bonnes, la Mère en soit remerciée ! Les nouvelles loi du Roi Géraud concernant les bordels - aucun des garçons n'avait jamais vu un bordel, mais çà les faisait rire quand même . Les filles qui grandissaient. Celles qui, eh bien, pourraient bientôt être courtisées. Et celle à qui ils pourraient voler un baiser à la prochaîne Fête de l'Automne.
- Enfin, après la Procession, maugréa Quantor. Parce que, pour le Bal du village, c'est raté. Cette année encore, nous sommes de corvée pour le bal des Guelen, et tout leur tralala.
- Nous aussi ! le rassura Garlan. Mon père est invité en tant que Maire. Comme toujours.
Ainsi que l'Officier public et le fermier Harden. Et Amalia Harden, donc...
Les yeux de l'adolescent se mirent à briller d'un éclat de désir...


64. Lammermoor.3.
(par michele huwart, ajouté le 16/03/04 14:03)


Ils trinquèrent à nouveau. Les villa geois avaien cessé de regarder Hunter comme s'il avait été une bête rare, ce qui soulageait grandement le jeune homme. Les enfants du Maire se révélaient de joyeux compagnons, et Quantor lui-même semblait plus détendu que dans sa propre maison. Le bal des Guelen était maintenant le centre de la conversation. Et la belle Amalia en était le point de mire. Fille du plus riche fermier du Comté. Belle. Des cheveux d'or rouge. Dix-sept printemps, et peu farouche. Enfin, peu farouche selon les rumeurs.
- C'est ce qu'on prétend parfois, remarqua Königar, des filles trop jolies. Certains jeunes gens aiment prétendre les avoir accrochées à leur tableau de chasse. Même si elles les ont farouchement repoussés.
Quantor fit la moue. Il avait vraiment vu, prétendait-il, Amalia embrasser un garçon au bal du Printemps. Chez les Guelen, justement. Et ce garçon n'était pas n'importe qui. Et elle ne l'embrassait pas n'importe comment. Mais comme une femme embrasse un homme. Ou une maîtresse, un amant.
- A qui le tour, cette fois-ci ? plaisanta Aron. Je me mettrais bien sur la liste de ses prétendants. A moins, continua-t-il avec un sourire en coin, que Madame ta Soeur daigne accorder une parcelle de son coeur à un moins que rien tel que moi.
Quantor éclata de rire.
- Ma soeur ? Galea ? N'y compte pas trop, vieux frère. Galea ne regardera pas en dessous de prince du sang. Sauf pour s'amuser, peut-être. Et jeter ensuite. Ou pour conspirer. Je la verrais bien entraîner Edmond de Guelen à sa suite pour mettre le prince Königar sur le trône.
- Faudrait pas pousser beaucoup Sa Seigneurie pour çà, pouffa Garlan. Mis à part qu'elle ferait les frais de l'affaire. La bataille gagnée, ta chère petite soeur n'aurait de cesse que de larguer Edmond pour Sa Majesté.
Le prince, rouge pivoine, plongea les yeux dans sa bière en espérant que ses compagnons n'aient rien remarqué de son embarras. Etait-il possible que Galea puissa avoir, d'une façon sérieuse, de telles ambitions ?
- Faut pas vous en faire pour Edmond, lança alors Quantor, visiblement un peu éméché. Son Altesse est sûrement une personne trop maligne pour succomber aux manigances de ma soeur. N'est-ce pas, Hunter ? Vous qui l'avez rencontré à Dartran.
Königar respira un bon coup, avant de se recomposer un visage de circonstance et de déclamer d'une façon solennelle.
- Son Altesse est fiancé depuis l'enfance. Et je doute qu'il trahisse sa promise au profit d'une petite fille. Je crois, rajouta-t-il qu'il serait temps re rentrer chez nous. Tu as bu plus que de raison, Quantor. Et la journée n'est pas plus terminée que ne l'est ton entraînement.

Ils laissèrent les deux Martin à l'auberge. La bière avit laissé Quantor les yeux dans le vague. Königar, quant à lui, était troublé, plus que troublé, même, par les propos que les garçons avaient tenus à propos de Galea. Certes, il la savait ambitieuse. Et il savait tout autant que toutes les petites filles rêvent, un jour ou l'autre, de devenir princesses. Mais là, il s'agissait d'autre chose. Les garçons plaisantaient, bien sûr. Mais ce qu'ils disaient en blaguant, ils le pensaient pourtant. Ils croyaient vraiment Galea capable de tout pour se hisser jusqu'aux plus hautes sphères de la société. Et il se rendait compte qu'il le croyait aussi.
- Dégaine ! ordonna-t-il à son élève, afin, avant toute choses, de détourner son esprit de ces pensées.
- Hein ? fit le jeune garçon. Maintenant ? Ce n'est pas que je n'ai pas envie d'obéir, Hunter, mais je ne sias pas si... enfin, je crois que j'ai un peu trop bu.
- Dégaine, insista le précepteur. Saoul ou pas, et tout de suite. Tu crois que, si l'ennemi décide d'attaquer après le repas, il attendra que tu ait dessaoulé pour engager le combat ? Allons, mon garçon, vas y.
Et les exercices reprirent. Tout autant que la conversation.


65. Lammermoor.4.
(par michele huwart, ajouté le 17/03/04 14:08)


Quantor aurait bien aimé que son précepteur se taise. Ou du moins s'abstienne de lui demander de répondre. Afin qu'il puisse se concentrer. Mais il ne lui en fit pas la remarque. Il connaissait sa réponse à l'avance. Alors, bon gré, mal gré, il tentait de combiner dans son esprit embrumé conversation et maniement de l'épée. Et il se rendait parfaitement compte qu'il avait un peu trop abusé de la bière.
- Excusez-moi, Hunter, fit-il, penaud, après avoir pour la troisième fois failli blesser son propre cheval - ou du moins failli le blesser s'il s'était entraîné avec une épée de combat. Je crois que je ne suis pas très en forme. Par ma faute, reconnut-il.
La réponse ne se fit pas attendre.
- En forme, pas en forme, peu m'importe. Tu dois pouvoir y arriver. Sans y penser. Ce n'est pas difficile.
Il dévia ensuite la conversation sur ces fameux Comtes de Guelen, dont il ne cessait d'entendre parler depuis quelques jours.
- Oh, répondit le garçon. Les Guelen ? Vous devriez demander à Galea, plutôt, ce qu'elle pense d'eux. Moi, pour tout avouer, je ne me sens pas très à l'aise avec eux. Ils sont trop riches pour être de mes amis.
Il eut l'impression d'avoir dit une bêtise, et voulut se rattrapper.
- Enfin, je veux dire... vous aussi, vous êtes riche, Hunter. Plus qu'eux, je parie. Mais vous n'en faites pas tout un plat.
Hunter sentit la gêne de son élève, et le rassura.
- Je n'ai pas à en faire tout un plat. Je n'ai pas à me glorifier d'une fortune que je n'ai pas contribué à bâtir. Je suis le petit-fils de ma grand-mère, c'est tout. mais tu parlais des Guelen.
- Ben... le Comte est notre suzerain. Il est très riche, et regarde un peu tout le monde de haut. Même les gens de son rang. Alors, les gens comme nous, ou, pire, les Martin ! Il nous invite seulement trois fois par an simplement parce que c'est la tradition. Et pour faire étalage de toilettes, de vins fins et de nourriture exotique.
Il fit la grimace. Visiblement, les mignardises et les mondanités n'étaient pas à son goût.
- Je préférerais cent fois rester au village après la procession, plutôt que d'aller à ce bal guindé, ou personne n'ose être naturel de peur de froisser Sa Seigneurie. Mais je suis le fils du Seigneur Ormond...
Il frappa d'estoc un buisson d'aubépine avant de soupirer.
- Galea aime ce genre de trucs. Les bals, les cancans superficiels et les hypocrisies. Elle admire Callixa. Parce qu'elle est plus âgée qu'elle. Qu'elle est toujours vêtue à la dernière mode. Et qu'elle fréquente des jeunes gens du meilleur monde. Elle ne se rend pas compte qu'elle et son frère la prennent de haut.
" Ou elle ne veut pas s'en rendre compte... " songea le prince.
- ... et puis, continua le jeune garçon, elle pense qu'avec eux elle pourra comploter ! Ma soeur rêve de complots politiques, de restaurer la splendeur d'Hamerland et la Famille Royale. Et les Guelen aussi. Pire qu'elle. ILs feraient n'importe quoi pour mettre Königar sur le trône.
" N'importe quoi !". C'étaient les mots exacts qu'avait utilisés Aëlia.
- ... et ce sont des hypocrites. Ils ont reçu le Prince Guibert, le deuxième fils du Roi, il y a peu. Ils l'ont reçu selon son rang, en lui faisant plein de sourires, et tout. Je parie qu'ils ne pensaient qu'à une chose : lui planter un poignard dans le dos.
" S'ils sont intelligents" ne put s'empêcher de penser Königar", "et qu'ils veulent me mettre sur le trône, tuer ce jeune fat de Guibert serait la dernière chose à faire."
- Ils seraient prêts à tuer ? se contenta-t-il de demander.
- A tuer. A déclancher la guerre. A tout. Et à exiger ensuite du Roi un poste à son conseil. Edmond de Guelent est aussi ambitieux que fanatique. C'est pour çà qu'il plaît tant à ma soeur.


66. Lammermoor.4.
(par michele huwart, ajouté le 21/03/04 17:49)


Lorsqu'ils entrèrent dans la salle commune, ils trouvèrent Galea debout sur la table, tandis que sa mère et Cora mettaient à longueur sa robe de soirée. Une robe de jeune fille, pas d'enfant, remarqua Hunter. Une robe de lin lilas tissée de blanc. Jolie. Ce qui ne semblait pas être l'opinion de l'adolescente, qui arborait une mine particulièrement renfrognée.
Les voyans entrer, Aëlia ôta les épingles de sa bouche et leur proposa de leur préparer à manger. Hunter lui fit part qu'ils avaient copieusement déjeuné à l'auberge.
- Hum... fit la jeune femme devant les joues trop rouges de son fils. Pas seulement déjeuner, apparemment. File te changer. Ton père t'attend au Pré aux Pies. Il a besoin de toi.
KÖnigar voulut prendre la défense de son élève.
- C'est ma faute, dit-il. Je l'ai laissé seul pendant un bon moment. Il a rencontré des amis. Et j'avoue les avoir rejoints ensuite. Il était de ma responsabilité de modérer Quantor.
Aëlia rit de bon coeur.
- Ce n'est rien, Hunter. Mais il a du travail à accomplir. Et celà, qu'il ait bu un coup de trop ou pas. Ce genre d'excuses n'a pas cours, ici. Qui avez vous rencontré, au village ?
- Les fils du Maire. Aron et Garlan. Ils ont parlé de toi, Galea, dit-il avec espièglerie à l'adolescente, qui prit une mine exaspérée.
Parlé d'elle, avec son frère, et devant un étranger ! Car Königar était pour eux un étranger. Mais pour qui se prenaient-ils, ces paysans ?
- Les Martin ne sont pas intéressants, grogna-t-elle. Ils se contentent de rester dans ce trou, sans essayer de s'élever. Ils sont stupides.
Mais elle ne put s'empêcher de poser la question:
- Ils seront au bal des Guelen ?
- Contraints et forcés, apparemment, répondit le prince.
Elle leva les yeux au ciel, tandis que sa mère continuait à disposer ses épingles.
- Comme mon frère ! Ils ne se rendent pas compte de la chance qu'ils ont. Pouvoir assister à une soirée aussi... aussi... raffinée. En compagnie de gens du meilleur monde. A propos, vous ne venez pas, vous ?
Il baissa les yeux avant de répondre.
- Je ne suis pas prié à ce bal. Parce que je n'y serais pas à ma place. Je l'ai déjà dit à ta mère.
Galea haussa les épaules.
- Vous n'êtes pas vraiment l'employé de mon père. Et je suis sûre que si le Comte connaissait votre véritable identité...
Königar se raidit, et l'interrompit brutalement.
- Quelle "véritable" identité ? Pour l'instant, je suis votre précepteur, et c'est tout.
Elle eut un petit sourire qui voulait dire "à d'autres !". Puis tenta d'inciter sa mère à échancrer un peu - beaucoup - plus son corsage. En vain...
- Personne, finit-elle par dire, furieuse, personne ne fera attention à moi si je vais au bal dans cette tenue. Elle est...
- Ce qui convient à une jeune fille de treize ans ! s'ennerva sa mère. Ne reviens plus avec çà, Galea. Tu porteras cette robe, ou tu resteras ici !
Callixa, elle aurait une tenue venue directement de Castellane. Pire ! De Dartran, peut-être !
- Mais c'est une robe de gamine ! Et de paysanne, en plus ! Dites-lui, Hunter !
Elle darda ses prunelles de saphir dans les yeux du jeune homme. D'un air de défi.
- Dites-lui qu'un grand seigneur ne regarderait jamais avec envie une fille habillée comme moi !
Il la regarda de haut en bas. Elle était belle dans sa colère.Belle sous sa crinière brune et brillante. Dans sa robe virginale.
Trop virginale.
- Aver envie, ou désir, non, Galea. Avec respect, certainement. Et admiration. Tu es très jolie.
Il ne pouvait pourtant s'empêcher de penser que, quelque part, Galea avait raison. Sa robe ne lui correspondait pas.
Galea n'était plus, malgré son jeune âge, virginale.
Mais il n'en dit pas un mot.



67. Myra.1.
(par michele huwart, ajouté le 25/03/04 17:15)


Les petits faisaient de leur mieux pour tracer leurs lettres sur leurs ardoises. Hunter les avait complimentés à plusieur reprises. A plusieurs reprises aussi, Ben était venu dans la salle commune , soi-disant pour apporter de l'eau. Ou du bois pour le feu. Ou une collation. Et, à chaque fois, il avait regardé les ardoises avec envie. Et les petits lui avaient expliqué la signification de chaque signe sous l'oeil bienveillant du précepteur.
- Je parlerai à tes parents dès ce soir, finit par dire ce dernier. Cette situation me déplaît par trop.
Mais le petit secoua négativement la tête.
- N'en faites rien, Messire. Je vous en prie. C'est inutile. Ils ne voudront rien entendre. Messire Ormond a essayé, déjà, de les convaincre. Mais ils ne veulent pas que j'apprenne. Pour mon bien, disent-ils. Ils ont trop peur qu'après, je ne me contente plus de la place qui est la mienne, et que je sois malheureux.
Hunter soupira. Encore, et encore le même refrain. Pourtant, sa décision était prise. Il n'en démordrait pas.
- Je leur parlerai, que tu le veuilles ou non. Je m'en veux suffisemment ne ne pas l'avoir déjà fait. Allez, file, maintenant, sinon ta mère va se fâcher.
Le gamin quitta la pièce, mais reparut tout aussi tôt.
- Messire Bertram arrive. Pour vous voir, je suppose.
- Pour me libérer, j'espère ! répondit Hunter, plein d'espoir. J'en ai plus qu'assez de ne pas pouvoir bouger le bras. Continuez sans moi, les enfants. Je n'en aurai pas pour longtemps.
Il sortit, et Ben resta. Grace lui donna sa touche, Val son ardoise, et il se mit à copier leur travail du mieux qu'il pouvait.

Le guérisseur suivit le jeune homme dans sa chambre. Il ôta le bandage et la gouttière, examina le bras blessé, et se fendit d'un large sourire.
- Tout va bien, mon garçon. Tout va très bien.
- Vous êtes sûr ? Vraiment ?
Il sourit à son tour. Soulagé. Enfin.
- Il va faloir me remuscler tout çà, maintenant, reprit le guérisseur. Bougez votre bras, pour voir !
Gauchement, Hunter fit quelques gestes. Son bras restait faible, ankylosé par sa longue immobilité. Mais il était guéri. Guéri. Enfin.
Bertram posa la main sur son épaule.
- Je suis heureux, dit-il, de voir votre bonheur. Et de ne plus devoir venir vous visiter. Prenez soin de vous, Hunter.
- Vous aussi, Messire Bertram.
Il raccompagna le médecin jusqu'à la porte, pui, désireux de se changer, voulut regagner sa chambre. Il se fit alors la réflexion qu'il ne possédait plus une seule chemise à deux manches.
- Venez ! lui dit gaiment Aëlia en voyant son embarras. Ormond ne m'en voudra pas si je vous en prête une des siennes. Il vous faudra retourner au village, acheter du tissu. Je vous en confectionnerai quelques unes, à votre goût.

Ce fut un Königar tout guilleret qui rejoignit les enfants.
- Alors ? fit Ben, sautant sur ses pieds.
- Alors, mes voeux ont été exaucés, mon garçon.
Il agita maladroitement le bras droit.
- Plus de leçons pour aujourd'hui ! Allez jouer, les enfants.
Il jeta un regard sur le travail de Ben, et lui ébouriffa les cheveux de sa main retrouvée.
- C'est bien, mon garçon. Très bien.
L'enfant rougit, son coeur bondissant dans sa poitrine.
- Vous êtes toujours là, vous autres ? fit-il ensuite, jouant l'étonné en regardant Valens et Grace.
- On ne veut pas aller jouer, répondit le petit garçon.
- On veut que vous nous racontiez une histoire ! continua sa soeur.
- Celle de Myra la machinchose.
- Bien, consentit Hunter. A la cuisine, alors. J'aimerais que votre soeur l'entende aussi.

Ils s'étaient assis autour de la grande table de bois. Galea, tout comme sa mère, épluchant des légumes, carottes et céléri-rave, pour le repas du soir.
- Alors, vous commencez, s'impatienta Valens.
Hunter prit une profonde respiration, et commença.
" Myra est un personnage très connu de notre histoire. Elle est en quelque sorte à l'origine de ce que l'on appelle aujourd'hui les Pays Libres, même si sa race s'est fondue dans celle des hommes. Elle est aussi la fondatrice de la plus ancienne de nos institutions, le Magistère"
- Comment est-ce possible, interrogea Ben ? Si elle est votre ancêtre, c'est qu'elle était mariée !
- Avec l'assassin de ses frères ! renchérit Galea.
- Pas si vite, les enfants ! Je voulais simplement dire par là que ce n'est pas de n'importe qui que je raconte l'histoire. Je disais donc que les chansons parlent encore de Myra, comme d'une femme très belle et très sage. Sage, elle le fut. Sa vie et son oeuvre le prouvent. Belle, non. Pas d'après elle, en tous les cas. Elle se décrit comme ayant été une enfant quelconque. Une enfant qui passait inaperçue, contrairemant à son aîné, Eilan, dont la beauté attirait tous les regards.


68. Myra.2.
(par michele huwart, ajouté le 28/03/04 17:01)


- Vous dites des bêtises ! se fâcha Grace.
- Et pourquoi donc ? lui demanda le prince, amusé.
La petite fit une grimace.
- Parce que, dans les histoires, les femmes sont toujours belles. Merveilleusement belles. Pas banales.
Et elle rajouta en baissant les yeux.
- Pas banales comme moi.
Königar prit la main de l'enfant par dessus la table.
- Je t'ai déjà dit que tu n'étais pas banale. Même si tu le crois. Peut-être d'ailleurs était-ce aussi le cas de Myra. Peut-être seulement se croyait-elle banale, éduquée comme elle l'avait été dans l'ombre de son frère. Ou devrais-je dire dans la lumière de son frère. Frère, d'ailleurs, avec lequel elle avait bien des points communs.
Comme Eilan, Myra était une enfant calme et studieuse. Elle n'aimait rien tant que fuir le château et se réfugier dans la forêt, pour pouvoir lire calmement les légendes de ses ancêtres.
- De ses ancêtres ? s'étonna Val ? Mais c'était une Ancienne !
- Et les Anciens, rétorqua Hunter, avaient leurs propres ancêtres qui avaient leur histoire. Et qui avaient leurs ancêtres. On peut continuer ainsi jusqu'aux origines du monde. Donc, Myra aimait étudier l'histoire de son peuple. Elle aimait aussi la poésie et le chant. Et nous a laissé de nombreuses ballades. Très belles. Mais surtout, elle possédait, plus que n'importe qui, le Don. Elle pouvait sans effort s'unir aux Puissances. Elle pouvait voyager par l'Esprit, et lire dans le coeur des hommes. Et, selon la légende, des bêtes aussi.
Or, donc, Myra vivait la vie heureuse d'une demoiselle de haut parage. Intelligente, douée, et très aimée des siens. Comme toutes les demoiselles, il lui arrivait de rêver. De rêver d'un homme qui l'aimerait. D'un homme qu'elle aimerait. D'un homme qui ressemblerait, non à Eilan, mais à son frère bâtard qu'elle admirait. Sutrout à cause de sa différence par rapport à elle. Lothan le Preux, Lothan le Hardi. Lothan qui, malgré sa condition, gagnait les faveurs des belles aux tournois des chefs de Clans.
Mais Lothan, bien que bâtard, était son frère. Et aucune femme ne peut aimer son frère. Du moins, aimer d'amour. Celà, Myra le comprenait. Et Myra l'acceptait. Elle était assez raisonnable pour celà. Assez raisonnable pour savoir qu'elle devrait trouver à aimer ailleurs.
Et elle aima ailleurs.
- Elle aima Goran du Nord ? demanda Galea.
- Elle aima un chevalier poète. Un garçon de toute petite noblesse, sans terres, et sans fortune. Il s'appelait Sigismond de Harren. Il avait vingt ans, et Myra quinze. Il avait les cheveux d'or, et une voix de cristal. Il chantait aux tournois, aux mêmes tournois qui apportaient la gloire à Lothan.
- Pourquoi ne l'a-t-elle pas épousé ? questionna Grace. Si elle l'aimait...
- Les choses ne sont pas si simple, fillette. Pas pour les filles de grands seigneurs. Pas pour celles qui posent les yeux trop bas. Et pas pour celles qui aiment alors que la guerre bourgeonne.
Eldan et Minerva avaient apprécié la musique du jeune ménestrel. Ils lui avaient proposé un poste au chateau. Un poste de professeur de musique. Celà, à la demande de leur fils, Eilan. Eilan qui avait remarqué le trouble de sa petite soeur, et qui désirait la rendre heureuse. Mais, quelquefois, l'enfer est pavé de bonnes intentions...
- Elle ne fut pas heureuse ?
- Pas avec Sigismond. Enfin, pas longtemps. Eilan était très jeune, lui aussi. Il pensait, à son âge, que l'amour pouvait vaincre tous les obstacles. Surtout ceux dûs au rang social.
Si le jeune homme avait immédiatement remarqué les émois de sa soeur, ce n'était pas le cas du Seigneur Eldan, ni de Dame son épouse. ne serait-ce que parce qu'il ne leur serait jamais venu à l'esprit que leur précieuse Damoiselle puisse poser les yeux sur un simple chevalier. Un chevalier ménestrel, qui plus est. Sans doute est-ce grâce à celà que les mois qui suivirent furent pour Myra et Sigismond, des mois de bonheur parfait. De bonheur hors du temps. Pour eux, et pour les frères de la jeune fille.
Jusqu'au jour où le Roi des sarts déclara la guerre au Roi de Reynières.

Ormond franchit la porte de la cuisine. Déposa un panier de choux-raves sur le sol.
- Eh bien, fit-il après quelques minutes d'attente. Je vois que vous êtes bien empressés de m'accueillir !
- Oh, pardon, père ! s'excusa Grace. Comprenez-nous. Hunter nous racontait une HISTOIRE !
Le jeune précepteur se leva, et salua son hôte. Puis, se tournant vers les enfants, il leur dit.
- Allez jouer, maintenant. Je vous raconterai la suite une autre fois.


69. Myra.3.
(par michele huwart, ajouté le 30/03/04 18:04)


Ormond considéra Hunter de haut en bas , et lui donna une tape amicale dans le haut du dos.
- Mes chemises vous vont mieux qu'à moi ! fit-il gaiment.
Puis, plus sérieusement:
- C'est bon de vous voir enfin en pleine possession de vos deux bras. Et j'espère que votre complet rétablissement ne vous donnera pas la mauvaise idée de repartir trop vite chez vous.
Hunter leva vers lui des yeux remplis d'incompréhension.
- Pourquoi dites-vous celà, Ormond, demanda-t-il. Pol aurait-il réussi à vous mettre en tête que je n'étais ici que contraint et forcé ? Je croyais pourtant vous avoir dit...
- Allons... allons... le rassura Ormond. Vous savez bien que je voulais pas dire celà. Vous savez bien que je sais ce que nous représentons pour vous. Je plaisantais, c'est tout. Je plaisantais en vous voyant tellement heureux. En voyant que vous redeveniez vous même. Physiquement, au moins.
Il se dirigea vers la cuisinière, et y déposa une bouilloire pleine d'eau.
- Une petite infusion, Hunter ?
Le jeune homme acquiesça de bon coeur. Bientôt, Ormond, portant deux chopes fumantes, l'entraîna dans la salle commune, faisant aux enfants signe de ne pas les suivre. Ils s'installèrent confortablement, et discutèrent un long moment de choses et d'autres. la conversation vint un moment à se porter naturellement sur les histoires qu'avaient l'air de tant apprécier les enfants.
- Vous devez nous prendre pour des parents bien terre à terre, Hunter, dit Ormond, un peu gêné. Tous les parents sont censés bercer leurs enfants de contes et de légendes. Et j'avoue leur avoir surtout raconté des histoires de mon enfance, ou des histoires de famille.
Hunter eut un petit rire amical avant de répondre.
- Mais voyons, Ormond. C'est ce que je leur raconte, moi aussi. Des histoires de famille. Il se fait simpement que l'histoire de ma famille se confond avec la légende, et avec l'Histoire tout court. Je n'ai donc aucun mérite.
- Cà m'a quand même l'air plus intéressant que mes bagarres de gosse avec Bertram. A propos, désirez-vous vous rendre au village, demain ? J'ai eu la vague impression que vous désiriez faire quelques achats. Et je me ferai un plaisir de vous accompagner.
Hunter accepta la proposition, et remercia son ami.
- Votre épouse a proposé de me coudre des effets neufs. Mais, avoua-t-il, je crains de lui causer trop de travail. Il y a certainement au village un tailleur digne de ce nom.
Sur ces paroles, Ormond s'esclaffa franchement.
- Digne de ce nom ? Mais où vous croyez vous, mon ami, sinon au milieu de nulle part ? Chaque femme, ici, coud les effets de sa famille. Oh, il y a bien la vieille Aude, qui travaille essentiellement pour les veufs du village. Mais de là à la qualifier de "tailleuse digne de ce nom" ! Non, mon ami, faites confiance à Aëlia. D'ailleurs, vous la vexeriez en refusant ses services. Désirez-vous un peu plus de tisane ?
Le jeune homme tendit maladroitement sa chope de la main droite, et manqua renverser le liquide bouillant.

- J'ai à nouveau parlé à Pol, dit soudain Lammermoor.


70. Myra. 4.
(par michele huwart, ajouté le 03/04/04 13:10)


- ... et
- Et ce sera à vous de le convaincre. De les convaincre, lui et son épouse. Pol a accepté de vous parler. C'est mieux que rien.
Il toussotta, prit une gorgée de liquide brûlant, et reprit :
- Ne vous méprenez pas sur Pol et Cora. Ce sont de braves gens. Ces gens simples. Le monde dans lequel vous avez toujours évolué leur est totalement étranger. A moi aussi, d'ailleurs. Mais, à eux, il leur fait peur. Tout comme les gens qui en sont issus.
- Et, à leurs yeux, toud ces gens qui en sont issus ne sont que des égoïstes prétentieux, constata Königar, amer. J'avais compris depuis longtemps. Je ne peux d'ailleurs pas leur reprocher de le penser. Beaucoup de grands seigneurs et de grandes dames sont en effet égoïstes, prétentieux ou méprisants. Ou les trois à la fois. Je suis mieux placé que quiconque pour le savoir.
Il en avait croisé tout au long de sa vie, de ces hommes, de ses femmes convaincus de leur supériorité sur le commun des mortels. Et flagorneurs envers les gens comme lui...
- Mais, continua-t-il, Pol n'a pas dû en croiser beaucoup. Feroal de Falaen est un brave homme. Pour qui le bien de son peuple passe avant toute ambition personnelle. Pour qui ses vassaux et ses sujets ont une importance réelle et profonde.
- Feroal... soupira Ormond. Feroal est un bon suzerain. Mais il n'est pas notre suzerain direct.
Et nous y revoilà ! songea Königar. Les Guelen. Les Guelen revenaient trop souvent, ces derniers jours, dans les conversations. Les Guelen et leurs fêtes. Les Guelen et leur fanatisme. Les Guelen et leur fortune. Les Guelen et leur mépris.
- Raymond de Guelen n'est pas précisément le genre d'homme à faire aimer aux gens du peuples les grands de se monde. Il...
- Raymond de Guelen ne fait pas partie des grands de ce monde, l'interrompit le prince, implacable. Raymond de Guelen n'est que le seigneur d'un comté de province. Ceci dit sans aucun mépris de ma part, s'excusa-t-il en voyant changer le visage de son ami. Simple constatation des faits. Le Premier Prophète Lehan, mon oncle, Alwin de Dartmoor, l'Archiduchesse de la Porte ou le Géronte des Saïs, Amar. Eux, sont des grands de ce monde. Des hommes et des femmes capables de faire basculer le destin de l'humanité. Pas Raymond de Guelen. Même s'il l'imagine.

Ses yeux se perdirent un instant dans le vague. Un instant, il revit l'Archiduchesse suppléant sur le trône son époux blessé, relevant le Géronte vaincu. Trois ans... il n'y avait que trois ans de celà... Une éternité ...

- Je parlerai à Pol, reprit-il. Je lui ferai comprendre que je n'ai pas moins de respect pour lui que j'en ai pour votre fichu suzerain.
Au changement de ton de la voix du jeune homme, Ormond se rendit compte que c'était à nouveau Hunter qui se trouvait à côté de lui, et plus seulement le Prince d'Hamerland. Et il en fut plus convaincu encore lorsque le précepteur ajouta:
- Vous ai-je jamais demandé, Ormond, l'autorisation d'enseigner à Ben en même temps qu'à vos enfant ? Vous pourriez être blessé de cette initiative de ma part.
Ormond le rassura en souriant.


71. Le sacrifice.1.
(par michele huwart, ajouté le 05/04/04 12:16)


Ilregarda autour de lui.
Il frissonna.
Où était-il ? Et qui étaient ces gens ? Il n'en avait pas la moindre idée.
Il devait avoir abandonné son corps. Encore une fois.
Il ne l'avait pas fait volontairement cette fois.
Ou était-il ?
Qui étaient ces gens ? Des gens aux cheveux noirs. A la barbe taillée. Aux yeux en amandes.
Un cercle d'hommes et de femmes, vêtus de cuir brodé. De pantalons amples.
Un cercle d'hommes et de femmes, autour d'un feu immense.
Autour d'un homme au crâne rasé. Vêtu de blanc. Tenant à la main un coutelas d'argent.
Un homme qui levait les mains au ciel. Qui psalmodiait en une langue inconnue.
Quelle était cette langue ?
Il avait de plus en plus froid.
Il était de plus en plus fasciné.
Comme la proie fixant les yeux du serpent.

Il regardait de tous ses yeux. S'il pouvait dire. Ses yeux de chair se trouvaient loin. Loin de là. Loin de ces plaines herbeuses s'étendant au delà de la cité de tentes.
Les étoiles brillaient par-dessus la cérémonie.
Un homme se leva. Blond. Grand. Etranger parmi ces étrangers.
Un homme au torque d'or. Au collier d'os. Vêtu de fourrure blanche. Couronné.
Un autre se leva à son tour. Richement vêtu. Couronné, lui aussi.
Le prêtre versa du vin dans une coupe. Les Rois - s'il s'agissait de Rois - y burent. Tour à tour.
La clameur s'éleva lorsque le pr^tre jeta le reste du vin dans le feu.

Il aurait voulu savoir. Il saurait...
Il lui suffisait de toucher l'un des Rois.
Il devait le faire.
Il le fit.
Il ressentit l'orgueil. Le désir de conquête. La haine. La fierté lorsque ses yeux se posaient sur une femme enceinte.
L'inquiétude.
Une volonté farouche.
L'alliance. Une volonté d'alliance.
Une volonté qu'il ressentit en touchant l'autre Roi.
Et la même haine. Le même but.
Mais quelle alliance ? Quel but ?

La clameur s'emplifiait.
Il se sentait de plus en plus froid.
Il le vit.
L'homme était jeune. Presqu'aussi jeune que lui.
Terrifié. Même s'il tentait de le cacher.
Le prêtre s'approcha.
Le prêtre planta le coutelas d'argent dans le ventre du prisonnier.
Et l'agonie commença.

Il était effaré. Il aurait voulu... il aurait voulu... agir...
Il n'était qu'une ombre...
Le prêtre lisait dans les sursauts de l'agonie.
La foule psalmodiait encore.
Les Rois fixaient le sacrifié. Inquiets.

Il toucha le mourant de sa main immatérielle.
Il ressentit sa souffrance. Son désespoir.
Il vit la maison blanche au bord du fleuve... l'attaque des cavaliers... une femme berçant un petit garçon... une fillette couronnée de fleurs...
Il sentit une vie s'éteindre.
Lentement... si lentement...
Il ne pouvait rien faire...
Il ne pouvait rien faire, sinon rentrer chez lui.
Mais pas avant... pas avant... il ne pouvait abandonner le sacrifié.

Il resta. Longtemps.
Il vit le prêtre parler aux Rois. Il vit les Rois se congratuler.
L'alliance...
Le garçon s'en était aller. Ailleurs.
Il devait rentrer chez lui. En lui.

Il était reté trop longtemps. Il ne savait plus.
La panique le prit.
Il était perdu.
Il ne trouvait plus le chemin de lui-même.
Il allait mourir...

Il ne pouvait pas. Il ne voulait pas.
Il tenta d'oublier le sacrifice.
Se remémora les exercices.
Se concentra. Se regroupa en lui-même.
C'était si difficie, cette fois... Si difficile.
Il n'y arrivait pas. Il ne pouvait se concentrer. L'horreur l'obsédait.
Mais il le fallait.
Il recommença. Une fois. Deux fois....
Il retrouva le fil ténu de sa vie...
Il revint en lui.

Thorwald revint à lui. Il avait froid. Si froid. Il se recroquevilla sous les couvertures rêches. Il tremblait de tout son corps.
Le don s'était manifesté. Il ne l'avait pas voulu. Il ne l'avait pas cherché. C'était venu tout seul.
Il avait peur. Rétrospectivement. Le retour avait été si difficile ! Il avait failli mourir. Il s'en redait compte, et celà le glaçait.
Mais le souvenir de sa vision le glaçait plus encore.
Qui était cet homme ? Qui étaient ces gens ?




72. Le sacrifice.2.
(par michele huwart, ajouté le 06/04/04 12:55)


Quelqu'un tambourinait à la porte. "J'arrive, j'arrive", lui cria Königar, tout en attachant les boutons de sa chemise. "Laissez-moi le temps de terminer de m'habiller." Il tira les tentures et jeta un coup d'oeil par la fenêtre. Le soleil n'était pas encore levé.
Lorsqu'il quitta la chambre, il se trouva face à Quantor, et à un Ben surexcité, qui saisit sa main et voulut l'entraîner vers les escaliers.
- Du calme, mon garçon ! le sermonna gentiment le jeune homme. Je vous suis. Inutile de galoper. Les vaches ne vont pas s'encourir !
Mais le gamin, comme s'il n'avait rien entendu, dévalait déjà l'escalier quatre à quatre.
- Pardonnez-lui, Hunter, voulut l'excuser Quantor. Il n'arrive pas à y croire. Que vous ayez réussi à convaincre ses parents de le laisser assister à vos leçons.
Il toussotta avant de reprendre.
- Ni, d'ailleurs, que vous vouliez apprendre à traire les vaches, à labourer, et tout çà. Moi non plus, d'ailleurs, je ne comprends pas bien.
- Il n'y a rien à comprendre, lui répondit Hunter, très sérieux. C'est un contrat, passé entre les parents de Ben et moi, et auquel ton père a donné son accord. Il a le droit de suivre mes cours et, en échange, il doit m'apprendre des choses, lui aussi. Comme traire les vaches, par exemple. Tu viens ?
- Cà n'a pas été facile, n'est-ce pas, de les convaincre ?

Non, celà n'avait pas été facile. Pol et Cora étaient resté longtemps butés, méfiants. Ce qui avait fini par les convaincre, c'était le fait que le jeune prince, bien que guéri, semblait avoir vraiment décidé de rester un long moment à Lammermoor, ce que n'auraient jamais cru les domestiques. Celà, associé à la promesse que, si Ben désirait dans l'avenir quitter le travail de la ferme, il le prendrait sous son aile, tout comme il le ferait pour les enfants d'Ormond. Et à son absence total de mépris vis à vis d'eux.
- Pourquoi vous mépriserai-je ? leur avait il dit. Parce que j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut, et que j'ai eu la chance de recevoir une instruction poussée ? Je n'y suis pour rien. Pas plus que vous n'êtes pour quoi que ce soit dans le fait d'être nés pauvres.
- Tout le monde ne pense pas comme vous... lui avait répondu un Pol désabusé.
- Je ne suis pas tout le monde, l'avait asuré Königar. Je suis moi. Et c'est moi qui vous parle, et non un de ceux qui vous ont pris de haut. A vrai dire, avait-il ajouté, acerbe, c'est plutôt pour ce genre de personnages que j'éprouve du mépris.
Des souvenirs étaient remontés à la surface. le mépris quotidien de certains contremaîtres vis à vis des mineurs dont ils avaient la responsabilité. Celui de Robar, l'intendant, vis à vis de tout le personnel de la mine. Il ne pouvait pas affirmer qu'il comprenait ce que pouvaient ressentir les ouvriers dédaignés. Il n'avait fait partie de leurs rangs que pendant un très court laps de temps, et, pendant cette période, il avait toujours su qu'il n'était parmi eux que parce qu'il l'avait voulu. Qu'il était différent. Il n'empêchait. Le mépris, il l'avait ressenti. Et il l'avait haï.

- Venez, Messire. Je vais vous montrer !
Nen posa le tabouret de traîte devant le flanc de la vache.
- Asseyez-vous. N'ayez pas peur, rassura-t-il le précepteur en supposant un mouvement de recul de sa part. Les vaches ne sont pas méchantes. Et la traîte, elles aiment çà ! Cà leur fait du bien. Prenez le pis. Un téton dans chaque main.
Königar tenta de suivre les instructions du gamin. Mais celui-ci éclata de rire, sous les yeux ironiques de Quantor.
- Pas comme çà ! intervint l'adolescent. Plus haut. Et n'ayez pas peur de presser.
Ben lui jeta un regard furibond.
- C'est MOI qui doit lui apprendre, jetta-t-il à son jeune maître. Puis s'adressant à Hunter qui avait déplacé ses mains.
- C'est mieux. Allez, pressez, maintenant. Non, pas comme çà !
Königar dut s'y prendre à plusieurs reprises. Mais, bientôt, un jet de liquide blanchêtre atterrit dans le seau métallique .
- J'ai réussi ! jubila le jeune homme, sans se soucier du fait que, pour les deux garçons, il avait accompli un geste bien ordinaire.

Thorwald sentit une main se poser sur son front. Il ne bogea pas. Il continuait à trembler sous la couverture. Peu aprèsil sentit un bras passé autour de ses épaules. Quelqu'un le soutenait, l'aidait à boire un liquide âcre et brûlant. Il ouvrit les yeux, et vit Lehan, bienveillant et inquiet, à son chevet.
- Je ne l'ai pas fait exprès ! implra-t-il d'une toute petite voix. Je vous le jure, Monseigneur, jene suis pas parti exprès, cette fois.
- Je sais, je sais, fit doucement le Prophète. Calme toi, mon garçon. Je ne t'en veux pas. Tout va bien.




73. Le sacrifice.3.
(par michele huwart, ajouté le 09/04/04 14:58)


Il secoua fébrilement la tête. Tout allait bien, avait dit son maître ? Non. Tout n'allait pas bien. Le visage du jeune sacrifié persistait dans sa tête. Avec toute la force de sa volonté, il ne pouvait l'en chasser. Il posa sur Lehan un regard suppliant, implorant de l'aide. Le vieux prophète faisait les gestes habituels vis à vis d'un prêtre qui avait utilisé le Don : il l'entourait de bouillottes bien chaudes, le recouvrait d'une nouvelle couverture. Thorwald finit par l'appeler. Son esprit avait besoin de bien plus de chaleur que son corps.
- Repose-toi, lui dit à nouveau son mentor. Nous parlerons plus tard. Tu as besoin de dormir.
Dormir... comme s'il pouvait se rendormir, après celà. Il avait peur. Peur de partir à nouveau, et de ne pas pouvoir réintégrer son corps. Peur de revivre cette scène effroyable. Peur, surtout, de ressentir encore une fois ce sentiment d'impuissance qui l'avait étreint face aux souffrances et à la dértresse du sacrifié.
- je ne peux pas, répliqua-t-il. Je ne peux pas.
Les mots peinaient à sortir de sa gorge.
- Je suis là, Thorwald, tenta de le rassurer Lehan. Je resterai près de toi. Si tu pars à nouveau, je m'en apercevrai. Je t'aiderai à revenir.
Le jeune garçon secoua la tête avec toute la violence dont il était capable.
- Ce n'est pas çà, Monseigneur !
Il aurait crié s'il l'avait pu.
- Ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Je dois parler, vous parler de ce que j'ai vu. Je ne sais pas où j'étais. Ni qui était cet homme. Qui étaient ces gens. Je vous en prie. Ne me forcez pas à dormir. Pas maintenant. Pas tout de suite.
Lehan sentit la détresse de son élève. Et sa détermination. Dût-il tomber gavement malade, Thorwald se refuserait à dormir avant d'avoir toutes les explications qu'il désirait. Cet enfant éétait d'un têtu, quelquefois. Cet aspect-là de sa personnalité lui rappelait Königar. D'autres aspects aussi, d'ailleurs. Il essuya doucement la sueur qui ruisselait sur le jeune visage pâle, caressa paternellement les cheveux blonds et murmura:
- Raconte.

Au fur et à mesure du récit, la mine de Lehan se faisait plus soucieuse. Thorwald ne savait pas ce à quoi il avait assisté. Mais son maître n'avait pas difficile à comprendre ce qu'il décrivait. Une cérémonie. Une cérémonie d'alliance entre un Clan de Sans-Ombres, et le Ragnar d'une Tribu du Nord. Une alliance lourde de menaces.
Le récit du sacrifice le laissa perplexe. La cérémonie avait vraissemblablement eu lieu sur le territoire des Sans Ombres. Mais le sacrifice avait été pratiqqué à la manière des Sorciers du Nord. L'alliance devait donc être forte. Très forte.
- Et je n'ai rien pu faire, termina Thorwald. Rien. Je ressentais son désespoir, sa souffrance. J'aurais voulu l'aider. Soulager son agonie. J'étais si impuissant !
De grosses larmes perlaient dans ses yeux limpides. Lehan l'embrassa sur le front.
- Tu ne pouvais pas l'aider, mon garçon. Tu étais ici, pas la-bas.
Une pensée de révolte passa dans l'esprit de Thorwald.
- Ce n'est pas juste, Monseigneur. Les Puissances m'envoient des visions. Et je...
- Le Puissances ne t'envoient rien du tout. C'est toi qui te déplaces. C'est toi qui t'unis à elle de manière imparfaite, et, dans ce genre de cas, réponds à un appel.
- Mais l'appel de qui, Monseigneur ? s'étonna le garçon. Je ne connaissais personne, là-bas. Je ne sais même pas qui étaient ces gens.
- L'appel désepéré, lancé à tous les vents, d'un homme terrorisé.
Sa voix se fit amère.
- je comprends ton sentiment d'impuissance, mon garçon. Je le ressents moi-même encore, lorsque ce genre d'expériences s'imposent à moi. Le Don est un fardeau bien lourd à porter, quelquefois. Allons, tu devrais dormir, maintenant.
Mais le jeune prince n'en avait pas terminé avec Lehan.
- Non, dit-il. Je veux comprendre. J'ai bien remarqué que c'était un sacrifice. Un sacrifice rituel, visant à sceller une alliance. Je veux savoir à quoi celà rime.
Lehan poussa un profond soupir.
- A prophétiser. L'homme est incapable de voir l'avenir. Sauf en s'unissant aux Puissances. Et seule la mort permet cette union complète qui abolit le Temps.
- Mais certains Prohètes du Magistère... commença Thorwald.
- Certains des nôtres ont prophétisé, c'est vrai. Mais au prix de leur propre vie. Ou, si les Puissances se montraient cruelles, de leur propre raison. Depuis l'instauration du Magistère par les Anciens, les sacrifices humains n'ont plus lieu en nos contrées. Mais ce n'est pas le cas partout. Les Sans-Ombre y ont encore recours.

Les Sans Ombre...
Malgré leur nom, c'était bien une ombre qu'ils commençaient à projeter, aux yeux de Lehan, sur les Pays Libres...
-


74. Le sacrifice.4.
(par michele huwart, ajouté le 12/04/04 16:26)


- Monseigneur ?
Malgré son épuisement, Thorwald avait remarqué l'air préoccupé de son mentor. Et il ne voulait toujours pas dormir. Il voulait savoir. Mais, à présent, le vieux prêtre se montra intraîtable.
- Non, mon enfant. Nous reparlerons de tout celà quand tu seras reposé. Je te ferai alors apporter de quoi dessiner ce que tu as vu. Tu es très doué, pour le dessin. Et je ne doute pas que tu sois capable de reproduire les traîts du Ragnar. Qui sait... la princesse Olga pourra-t-elle l'identifier, peut-être... Mais , maintenant, j'exige que tu dormes.
Le garçon se renfrogna un instant. Puis ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes. Il sombra dans un sommeil sans rêve.
Lehan, paternellement, l'embrassa sur le front.
Il s'attachait de plus en plus à Thorwald. Comme il s'était, auparavant, attaché à Königar.
Königar qui lui manquait tant...
Königar dont le père avait trouvé la mort des mains même de celui de Thorwald...

Les garçons et leurs pères portaient à la laiterie les seaux remplis de lait. Sauf un, qu'Ormond chargea Hunter de porter aux cuisines.
- Et du bras droit ! fit-il gaiment.
Le jeune homme eut un petit soupir amusé. Du bras droit ! Même s'il y parvenait, il risquait de renverser la moitié du lait, tant il se sentait encore ankylosé et maladroit. Enfin... moins maladroit, quand même, que pendant la traîte. Jamais il n'avait eu l'impression d'être à ce point ridicule. Même s'il était parvenu, laborieusement, à remplir son seau. Pauvre vache ! songea-t-il rétrospectivement. Elle n'avait pas dû être à la fête. Et pourtant, il comptait bien recommencer le lendemain. Il s'était mis au défi d'apprendre, il apprendrait. Il apprendrait ce qui faisait le quotidien de milliers de ses sujets potentiels. Et, triomphant, il déposa le seau aux pieds d'Aëlia, avec autant de fierté que s'il s'était agi d'un butin de guerre. La jeune femme voulut le féliciter, mais il se récria, mettant en avant sa maladresse et son inexpérience.
- C'est comme tout, répondit-elle, sentencieuse. Il faut apprendre. Moi aussi, les premiers temps, j'étais bien maladroite. Les bêtes me faisaient peur. J'osais à peine les toucher. Mes beaux-parents ont dû bien des fois regretter d'avoir consenti au mariage de leur fils avec une "intellectuelle" sans expérience des travaux des champs.
Elle avait prononcé ces mots d'un ton badin, indifférent. Hunter, pourtant, y décela une réelle amertume.
- Je suis sûr, lui répondit-il amicalement, que vous vous êtes très vite habituée à votre nouvelle vie.
Elle haussa les épaules. Tout celà n'était que le passé. Mais, non, elle ne s'était pas "très vite" habituée. Elle avait eu dur, très dur. Sa belle-mère ne lui passait aucune erreur. Elle entendait encore sa voix sarcastique résonner dans la laiterie ou dans l'étable. Elle ne l'appelait autrement que "ma fille", moquant ses manières de citadine.
- J'aimais mon mari, avoua-t-elle simplement à Hunter. Le reste n'a pas d'importance. Et Landau était là, au début.
Ladau... même pas quinze ans lors de son arrivée à Lammermoor. Landau, enthousiaste, patient. Adorable, en un mot. landau rêvant de gloire et de sacrifice...
... de sacrifice...
Elle chassa également cette image-là de son esprit.
Hunter n'insista pas.

Grace et Valens déboulèrent dans la cuisine, suivis de Galea qui s'efforcait de prendre l'air digne d'une grande dame.
- On fait quoi, aujourd'hui ? demanda le petit garçon, impatient.
Le précepteur réfléchit un instant.
- Je dois me rendre au village avec votre père. Je vais donc vous donner un peu de travait à faire en mon absence. Des lettres à recopier, en Majuscules, et en minuscules. Quant à toi, Galea...
L'adolescente releva la tête et fixa le jeune homme d'un air boudeur.
- ... tu vas prendre une plume et du papier. Et écrire une histoire que tu as vécue. N'importe laquelle.
Elle leva les yeux au ciel ! Comme si elle avait jamais vécu quoique ce soit digne d'être rapporté !
Quoique... enfin...


75. Feroal.1.
(par michele huwart, ajouté le 19/04/04 15:06)


Les enfants faisaient craquer les feuilles et branches mortes sous la semelle de leurs bottes. A part, bien entendu, Ben, qui portait des sabots. Ce qui ne l'empêchait pas de courir aussi vite que ses jeunes maîtres. Alors que Galea et Quantor, épées d'execice à la main, s'entraînaient à pourfendre arbustes et buissons. De temps à autre, un des petits découvrait, qui des champignons comestibles, qui un noisettier couvert de fruits. Les paniers se remplissaient alors comme par magie, chacun, même Hunter, ou alors il donnait bien le change, se précipitant pour cueillir le plus possible de ces caseaux des bois. Chacun, même Galea qui pour une fois avait laissé sa morgue à la maison, tout au plaisir de jouer les apprenties guerrières.
Ils n'étaient pas très éloignés du chemin lorsqu'ils entendirent du bruit. Des voix d'hommes, des pas de chevaux. ^¨nigar se tourna dans leur direcction, mais ne put voir au travers des arbres que des silhouettes et des bannières claquant au vent.
- Feroal, dit Galea en s'approchant. Ou le Comte de Guelen. Je ne vois qu'eux pour venir dans le coin en pareil équipage. Jee parierai pour Feroal, vu la couleur des bannières. Elles me semblaient bleues. Bleues et noir.
Loup de sable sur champ d'azur, songea Königar. Les armes de Falaën...
Il reprit cependant la jeune fille.
- Pourquoi dis-tu simplement "Feroal", alors que tu donnes son titre à Guelen ? En toute logique, ce devrait être l'inverse, le Duc de Falaen étant le suzerain du Comte.
Elle se mordit la lèvre, consciente d'avoir commis une faute protocolaire. Bah, se dit-elle, peu importait. Ils ne l'avaient entendue ni l'un, ni l'autre. Si Feroal, comme elle le croyait, se rendait chez son père, elle lui ferait une profonde révérence, en lui donnant du "Votre Seigneurie".
Elle se demanda soudain quelle serait la réaction du Duc en voyant Hunter en sa fonction de précepteur. Sûr qu'il savait, lui, qui était son ancien capitaine... Et quelle serait la réaction de Königar lui-même. Dommage qu'il ait vu les cavaliers. L'effet de surprise en était donc raté...

Les cavaliers s'arrêtèrent devant la grande porte. Aëlia, alertée par le bruit des sabots, ôta son tablier, remit quelques épingles à sa coiffures, et sortit.
- Voter Seigneurie, accueillit-elle l'hôte imprévu en une révérence gracieuse.
Le Duc liu prit la main, et s'inclina.
- Dame Aëlia de Lammermoor. Toujours aussi ravissante, fit il dans un sourire charmeur. Le temps n'a décidément aucune prise sur vous.
Flatteries, se dit la jeune femme en le priant de la suivre.
- Ormond est aux champs, le prévint-elle. Je vais envoyer Cora le chercher. Entrez, Monseigneur. Ainsi que...
Elle hésita un instant, dévisageant l'adolescent aux cheveux blonds qui accompagnait Feroal. Elle risqua...
... Monseigneur votre fils, et vos chevaliers.
Le jeune garçon lui jeta un regard de fierté. Elle l'avait donc reconnu !

Aëlia envoya Cora chercher son époux. Et revint des cuisines les bras chargés d'un plateau, de vin, de verres. Avant de repartir et de revenir encore, porteuse de petits gâteaux secs et de fromage.
- Vous êtes bien active, aujourd'hui, ma Dame ! lui fit remarquer le Duc. Lors de mes précédentes visites, vous n'étiez pas seule pour faire le service.
Elle baissa la tête, vaguement confuse.
- J'ai envoyé Cora avertit Ormond que Votre Seigneurie l'attendait, bredouilla-t-elle. Et ma fille est absente.
Feroal partit d'un grand rire.
- Ne vous excusez-pas, Aëlia, voyons ! Votre accueil est charmant. Mais je suis étonné de voir votre maison si calme. Où se trouve donc votre marmaille ?
- Le précepteur de nos enfants les a emmenés dans la forêt.
- Le "précepteur" ?
Feroal ouvrit des yeux ronds d'étonnement.
- Auriez-vous fait un héritage inattendu, ma Dame ? Cette engeance-là se fait payer une fortune. J'arrive difficilement moi-même à contenter celui de mes fils !
Ce en quoi il exagérait beaucoup.
- Hunter instruit nos enfants gracieusement, Votre Seigneurie.
Au nom de Hunter, Feroal pâlit.


76. Feroal. 2;
(par michele huwart, ajouté le 21/04/04 13:08)


A cet instant, Ormond entra dans la pièce, priant le Duc d'excuser sa tenue salie par le travail. Feroal eut un geste d'agacement. Peu lui importaient les traces d'herbes ou de terre sur les vêtements de travail d'un homme qui, tout Seigneur de Justice qu'il était, restait avant tout un cultivateur. Puis il se leva et, entraînant Ormond par l'épaule, lui demanda de pouvoir lui parler seul à seul. Il n'attendit pas d'être entré dans le bureau avant de poser la question qui lui brûlait les lèvres.
- Que fait Hunter ici, Lammermoor ?
Calmement, Ormond ouvrit la porte, fit entrer son suzerain dans la pièce, puis la referma soigneusement.
- Hunter ? demanda-t-il. Serait-il la raison de la visite de Votre Seigneurie ?
Feroal se prit la tête dans les mains, souffla. Puis plongea son regard dans celui d'Ormond.
- Je viens pour vérifier les comptes, Ormond. Je viens deux fois par an vérifier les comptes avec vous. Vous le savez parfaitement. Mais, d'abord, je veux savoir ce que Son... Hunter fait chez vous. Votre épouse m'a tenu des propos insensés.
Ormond ne se départit pas de son calme.
- Il tient lieu de précepteur à mes enfants depuis sa guérison.
Feroal semblait de plus en plus incrédule. Et de plus en plus nerveux.
- De précepteur ! Celà n'a aucun sens, Ormond. Aucun. Avez vous seulement l'idée de l'identité de cet homme ?
Ormond, lui, se faisait de plus en plus glacial.
- J'ai en effet connaissance de l'identité de Son Altesse. Depuis peu.
- Mais enfin, repris le Duc, abasourdi. Comment pouvez-vous accepter une telle situation ? Vous rendez-vous compte ... ?
Ormond ne se laissait pas démonter. Il était plutôt amusé, intérieurement, de la réaction de Feroal, qu'il connaissait somme un brave homme, certes, et un homme d'honneur, mais d'un homme, aussi, bien peu porté sur les convenances et le protocole.
- Son Altesse nous fait l'honneur, expliqua-t-il doucement, d'instruire nos enfants, parce qu'il refuse d'être à notre charge durant son séjour chez nous. Que je n'accepterais pas d'argent de la part d'un hôte que je considère aussi comme un ami. Qu'il a besoin de rester ici un moment, de faire le point sur lui-même avant de retourner vers sa royale famille, et de se reconstruire après ce qui s'est passé.
- Ce qui s'est passé... Feroal hocha tristement la tête. Il vous en a parlé ?
- Rarement. Par bibres. Je ne lui ai pas posé de questions. Je sais seulement qu'il y a eu un massacre. Par le feu. Et qu'il s'en rend responsable.
Le Duc frissonna. Il avait vu, lui aussi, les lieux du carnage. Il avait dû, par la suite, faire justice. Et il était au chevet de Königar lorsque celui-ci avait repris conscience.
- Il a commis une erreur, c'est vrai. J'aurais commis la même, à sa place. Je comprends ses remords, son chagrin. Quoique je ne l'étende pas aux Chauffeurs exécutés... Et que je le trouve trop... trop extrême. Il a connu tant de succès... tant de gens lui doivent la vie, et la tranquilité !
- Pourquoi l'avez vous laissé s'en aller, Monseigneur ?
Bien qu'il s'attendit à cette question, Feroal hésita. Mais Ormond repris, glacial.
- Comment avez-vous pu le laisser partir ? Il était seul. Il était incapable de se défendre en cas de problème. Il était fragile, blessé, malade. Désespéré. Comment avez-vous pu ?
Le Duc poussa un long soupir. Comment avait-il pu, en effet ? Il s'en était fait le reproche. Chaque jour, depuis le départ du Prince, il s'en faisait le reproche.
- Je n'ai pas eu le choix, Lammermoor. Je lui avait donné ma parole. Ma parole de ne révéler à personne son identité. Ma parole de le laisser s'en aller s'il le désirait. Tel était notre marché.
- Il a failli en mourir, constata Ormond. Si je ne l'avais pas trouvé par hasard, à l'agonie, dans la forêt et sous la pluie.... Pardonnez-moi si je vous manque de respect, Monseigneur, mais...
Feroal l'interrompit brusquement.
- Vous ne me manquez pas de respect. Vos paroles tombent sous le sens. J'ai commis une faute en le laissant s'en aller.
Sa voix se radoucit soudain.
- Vous avez l'air de vous être drôlement attaché à lui.
Ormond sourit.
- Votre Seignerie doit savoir qu'il n'est pas difficile de s'attacher à Son Altesse.



77. Feroal.3.
(par michele huwart, ajouté le 22/04/04 13:44)


Lehan suivait le garde. Les couloirs du Palais Royal lui paraîssaient interminables. Il lui vint soudain à l'esprit qu'il avait vieilli. Pis. Qu'il était vieux, tout simplement. Que ses jambes le faisaient souffrir. Que son souffle devenait court. Il se prit à penser à son frère. Le Duc des Sarts avait - quoi - près de quatre-vingt ans, maintenant. Quatre-vingt, et toujours en vie. Bien que ce soit l'aîné de ses fils qui administre maintenant ses domaines. Les Sarts... les Sarts et leur vin liquoreux. Les Sarts aux vergers de pêchers, aux collines en pente douce. Les champs d'orge et de blé. Et le rire de la fille du meunier. La fille du meunier... il y avait si longtemps. Naëlle. Elle s'appeleit Naëlle...Elle devait être grand-mère à présent. Il y avait si longtemps. C'était hier.
Il croisa une jeune fille aux boucles brunes. Elle fit un pas vers lui, croisa son regard, baissa les yeux et passa son chemin. Naëlle. Cherel, plutôt. Cherel qui aurait voulu, sans doute, lui parler. Savoir. Savoir pour Thorwald. Devait-il lui parler de Thorwald ? Devait-il lui parler de Naëlle ? Lui parler de lui-même ? Plus tard, se dit-il. Plus tard... Plus tard. Il y avait plus important que le chagrin d'amour d'une princesse. Même s'il le comprenait.
Annoncé par le héraut, il entra dans la salle d'audiences. La salle d'audiences dite "privée", bien plus petite que la Salle du Trône. Mais qui dégageait la même froideur somptueuse. Le Roi se tenait debout sur l'estrade, devant un siège d'argent garni de coussins écarlates. A ses côtés, une grande jeune femme aux lourdes tresses blondes relevés en couronne se tenait sans raideur ni modestie. A sa place, siplement. Olga, épouse du Prince Héritier Melwyn de Dartmoor. Mais surtout, ce qui inmportait en ce jour pour Lehan, Olga, Ragnessa du Nord, fille du Ragnar Ghor, chef du Conseil des Clans.
Après les salutations d'usage, Alwyn de Dartmoor s'assit. Sa bru fit de même, quelques secondes plus tard. Le prélat remit à la jeune femme plusieurs feuilles de papier. Des dessins, en fait. Des peintures d'une exquise facture. Mais qui représentaient les protagonistes d'une scène atroce. La princesse les regarda. Les regarda longtemps, attentivement, avant de les tendre à son beau-père. Lehan remarqua qu'elle était devenue très pâle. Nerveuse, aussi, ne sachant que faire de ses mains, tandis qu'elle tentait de garder la pose hiératique convenant à son rang.
- Parlez, ordonna le monarque.
La jeune femme ravala sa salive, et commença.
- Le Ragnar Holden Charsson. Le cousin de Madame ma Mère. C'est lui, l'homme au torque d'or et au collier d'os. En tenue de guerrier. De Ragnar guerrier. Et lui...
Elle désigna le prêtre au crâne rasé.
- Le Harrengarst. Le Harrengarst en tenue de cérémonie.
Ce fut au tour de Lehan de pâlir. De Lehan et du Roi. Le Harrengarst ! Le grand-prêtre des Noroîts. L'autorité la plus puissante de ce peuple de clans plus ou moins autonomes.
- Le Harrengast dans les pleines des Sans-Ombre, hasarda Lehan. C'est ... plutôt inhabituel, n'est-ce pas, Votre Grâce ?
La réponse d'Olga fit croître encore son inquiétude.
- Le Harrengarst ne quitte jamais nos terres. Sauf pour une chose.
La guerre. Le prélat et le Roi le savaient tous les deux.
- Ils n'ont pas l'air d'en vouloir aux Sans-Ombre, constata le roi. Il s'agit donc...
- D'une alliance, continua la princesse. D'une alliance entre mon Cousin et les Sans-Ombre. D'une alliance, en vue d'une guerre.
C'était aussi évident, à ses yeux, que le fait que la pluie tombait des nuages.
Une guerre. Mais une guerre contre qui ? Là était la première question. Les suivantes étant : comment réagir ? Et qui mettre dans le secret ?
- Vous êtes sûr du garçon ? interrogea le roi.
"Autant que de moi-même" fut la réponse du prélat. Alwyn en aurait visiblement préféré une autre.

Au moment ou Lehan voulut prendre congé, le Roi le rappela.
- Vous devriez le rappeler, lui dit-il. Qui sait ce que l'avenir nous prépare ?
Le prêtre n'eut pas besoin de demander au roi de qui il parlait. Il répondit simplement:
- La guerre. L'avenir nous prépare la guerre. Nous savions, vous comme moi, qu'elle viendrait tôt ou tard. "L'Aurore vaincra les Ténèbres", Majesté. Königar est l'Enfant de l'Aurore. Sa naissance le prouve. La Pierre le prouve. Donc, viendront les Ténèbres. Au moins sur Hamerland. Mais Hamerland est loin des Plaines. Et loin du Nord...
- Rappelez-le, Lehan. Et ne me dites pas que vous ignorez où il se trouve. Vous avez le Don, vous aussi.
Mais Lehan resta inflexible.
- Il se trouve où il doit se trouver. Je ne le rappellerai pas. Les Noroîts sont superstitieux. Ils mettent des mois, parfois des années, à préparer leurs guerres extérieures. J'irai chercher mon Roi quand le moment sera venu.

Les enfants pénétrèrent dans la cour en riant, fiers de leur cueillette. Des hommes d'armes devisaient devant la grande porte. L'un d'eux apperçut Königar. Le reconnut. Ne put en croire ses yeux. Les autres le virent à leur tour. Le prince s'avança vers eux. Les enfants furent témoins alors d'expression de joie incrédule.
- Nous étions si inquiets pour vous, Capitaine, avoua, la gorge enrouée, un grand guerrier couturé de cicatrices. Qu'est-ce qui vous a pris de partir comme çà ? Comme un voleur ?
Königar secoua la tête, ne sachant que répondre.


78. Feroal.4.
(par michele huwart, ajouté le 23/04/04 15:07)


Les enfants se précipitèrent dans la cuisine, leurs paniers à la main. Ils posérent sur la table le fuit de leur cueillette. Cora jeta un coup d'oeil à leur récolte, puis opina de contentement. Las champignons venaient à point pour améliorer l'ordinaire. Avec sa Seigneurie et sa suite à déjeuner ... Pourquoi, aussi, n'avait-il pas averti de sa venue ? Ces gens de la haute se croiyaient toujours tout permis. Même de s'inviter à table n'importe quand. Elle ragarda Hunter comme s'il avait pu lire ses pensées.
- Qu'y a-t-il, Cora, interrogea le jeune homme.
- Rien, Messire, grommela-t-elle. Je travaille, comme d'habitude. M'est avis que vous devriez rejoindre Messire Ormond et Sa Seigneurie dans le bureau. M'est avis qu'ils causent de vous.
- J'irai si l'un d'entre eux me le demande, répondit-il. Et certainement pas dans cette tenue. Veillez à ce que les enfants se lavent et se changent, eux aussi, avant de paraître devant Sa Seigneurie.
- Bien, Messire, fit-elle,d'un ton de servante obéissante.

HUnter, propre et vêtu de frais, entra dans la salle commune, où se trouvaient déjà Quantor et Galea. Aëlia voulut le présenter à ses hôtes, mais le jeune Eilan l'en empêcha.
- Laissez, Dame, dit-il d'une voix joyeuse. Nous connaissons tous le capitaine Hunter de Carlean. Et je crois pouvoir parler au nom de mes compagnons en disant que nous sommes profondément heureux de le revoir, vivant et en bonne santé.
- Votre Seigneurie est bien aimable, le salua Hunter. Je suis heureux, moi aussi, de vous revoir, Eilan. Ansi que vous, continua-t-il en se tournant vers les deux chevaliers qui s'étaient levés pour l'étreindre. Armand et Michal ! Comment vous portez-vous ?
Pendant un long moment, ils parlèrent des événements récents de leurs vies respectives. Hunter restant malgré tout sur la défensive. Mais, à son grand soulagement, ni Eilan, ni aucun des chevaliers ne lui demanda d'explication quant à sa disparition soudaine.

Lorsque vint l'heure du repas, Ormond et le Duc les rejoignirent. Feroal et Königar échangèrent un long regard muet. Puis le Duc s'approcha de son prince et le pris dans ses bras. "Nous parlerons plus tard" lui dit-il.
- Comme il plaira à Votre Seigneurie, répondit Königar.
Le repas fut animé, sympathique. Feroal, malgré ses titres et sa fortune était un homme simple, sympathique et bon vivant. Ce qui ne l'empêchait pas par ailleurs de gouverner son duché d'une poigne de fer.Ce ne fut que le dessert terminé qu'il se tourna vers Ormond.
- Permettez, Lammermoor, que je vous emprunte votre précepteur le temps d'une petite conversation ?
Ormons acquiesça. Königar et le Duc se levèrent de table et quittèrent la pièce.
Ils restèrent longtemps silencieux. Ce ne fut qu'à la sortie de la cour pavée, que Feroal parla.
- Vous m'avez fait peur, Altesse. Depuis votre départ de Falaen, je me rongeais d'inquiétude à votre sujet. Et de remords, quant à mon attitude envers vous.
- Je vais bien, Feroal, répondit Königar. Aussi bien que possible. Je vous présente mes excuses.
- Vos excuses ? Feroal ne savait que répondre.
- Mes excuses, pour m'être sauvé de chez vous en dépit du bon sens. Pour ne pas vous avoir prévenu, par la suite, du fait que j'étais en sécurité. Ni vous, ni mon oncle, d'ailleurs. Ni mon grand-père...
- Je comprends, fit doucement le Duc. Enfin, je crois comprendre. J'ai discuté avec Ormond. Je ne tiens pas à vous parler de ... enfin, vous savez bien de quoi...
Oh, oui, hélas, il savait bien de quoi. Très bien . Trop bien.
Le soleil automnal les baignait d'une lumière tendre, mélancolique. L'herbe haute de la prairie caressait leurs bottes.
- Personne ne vous en veut, Altesse, reprit le Duc. Moi-même, si...
Kônigar l'interrompit, cassant.
- Ce n'était pas vous le responsable, c'était moi. Et si personne ne m'en veut, moi si...



79. Feroal.5.
(par michele huwart, ajouté le 24/04/04 18:02)


Le Duc prit Königar par les épaules et le forçà à le regarder en face.
- Reprenez-vous, Altesse, lui dit-il fermement. Vous ronger ne rendra pas la vie aux victimes des Chauffeurs. Des chauffeurs, pas de vous.
Puis, plus doucement, il ajouta:
- C'est une bonne chose que vous soyez ici-même. C'est un bon endroit pour guérir. Ormond est un homme bien.
- Il m'a traîté comme un frère, avoua le prince. Lui et les siens m'ont témoigné tant d'affection, et m'en témoignent encore, que jamais je ne pourrai leur rendre le centième de ce qu'ils me donnent. Ils m'ont arraché à la mort, Feroal.
- Je sais, répondit le Duc. Je sais, mon ami.
Et, plus gaiment :
- Je suppose que le vieux Sigismond vous adore !
- Ma foi ... trop. J'ai l'impression qu'il me prend pour mon père. Et je ne suis pas mon père.
- Vous êtes vous. Celà doit suffire à ce vieux partisan pour vous porter aux nues. Comme mon serment à Géraud et mon attitude pendant la guerre lui suffisent pour me mépriser. Et pour gagner sa chambre aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettent dès qu'il voit approcher mes banières.
Königar reconnut qu'il avait raison. Mais tenta malgré tout de plaider la cause du vieillard.
- Aucune importance, fit Feroal en haussant les épaules. Ce n'est pas à son âge que vous le changerez. Même la mort de son fils ne l'a pas radouci, à mon égard. Pauvre garçon ! Ce qu'il a pu souffrir de l'attitude de son père ! Simplement parce qu'il désirait servir...
- ... servir sous vos ordres ! fit remarquer le prince. Sous les ordres d'un traître à son Roi.
Feroal s'empourpra, mais Königar continua.
- Sigismond a pourtant changé, malgré son âge. Il consent à ce que son petit-fils rejoigne vos rangs dès qu'il sera prêt. Je crois l'avoir convaincu que vous n'étiez pas un traître à votre Roi.
Feroal en resta sans voix.

DEs bruits parvenaient de la cour pavée. Des cris d'enfants entrecoupés de chocs métalliques. Ni Hunter, ni le Duc ne furent étonnés de voir Eilan et Quantor ferailler sous les yeux des petits qui encourageaient leur frère de la voix. Tandis que Galea, elle avait pris le parti du jeune Seigneur. Jeune Seigneur qui, à plusieurs reprises, avait déjà désarmé l'adolescent encore inexpérimenté.
- Pare, Quantor ! cria le précepteur. Oui... bien... Attaque, maintenant. Enveloppe ... Oui... vas-y ! Tu peux le vaincre !
- Précepteur ! Maître d'armes ! se moqua gentiment le Duc. Vous avez décidément pris ces gamins en charge.
Mais Hunter, tout à son élève, n'écoutait plus...


80. Interlude.1.
(par michele huwart, ajouté le 28/04/04 13:28)


- Il est gentil, le fils du Duc ! fit remarquer Quantor en tendant à sa mère un bol qu'elle s'empressa d'emplir de ragoût. Pas hautain pour un sou ! Je n'aurais jamais cru qu'il accepterait de ferailler avec moi.
Sigismond grommela quelque chose d'incompréhensible, tandis que Galea fit remarquer, moqueuse, qu'en fait de ferailler, Eilan avait passablement ridiculisé son frère. Celui-ci devont rouge pivoine, tenta de se justifier, et la discussion menaçait de dégénérer lorque Hunter, autoritaire, y mit fin.
- Eilan t'a battu, Quantor, c'est un fait. Et c'est normal. Il s'entraîne depuis sa plus tendre enfance, alors que tu n'es qu'un débutant. Compris, Galea ? fit-il en dardant sur la jeune fille son regard de maître.
- Compris, Hunter, bougonna-t-elle. Il n'empêche. Il se bat drôlement bien, Eilan. Pas comme celui de la légende, apparemment.
- Je dois admettre qu'il est doué, acquiesça Hunter. Mais pas en fonction de ce que j'ai pu voir cet après-midi. Je l'ai vu s'entraîner à Falaen, avec les hommes de troupe. Des hommes durs, et qui frappent fort. Et intelligemment, souvent. Drôlement plus coriaces qu'un bleu comme ton frère.
Il ajouta aussi que ce n'étais pas parce qu'il n'était pas avant tout un homme de guerre que l'Eilan de la légende ne savait pas se battre.
- Il préférait les arts et la philosophie, mais n'était ni lâche, ni manchot ! "Un peu comme moi, je crois" s'abstint-il d'ajouter.
Les petits entrèrent dans la conversation, pour demander "la suite" de l'histoire. Insistèrent, jusqu'à ce que le jeune homme cède un " après le repas" qui les calma un moment.

Thorwald entra dans la chambre de son maître. Celui-ci, agenouillé devant le feu qui brûlait dans la grande cheminée de pierre mit un long moment avant de s'appercevoir de sa présence. Lorsqu'enfin, il releva la tête, le jeune garçon lui trouva l'air pâle d'un homme surgissant des brumes.. Il lui tendit la main pour l'aider à se relever. Lehan sourit.
- J'ai donc l'air vieux à ce point, Thorwald ?
Ce n'était pas une question. La même constatation, seulement, que quelques heures plus tôt.
- Non, Monseigneur, répondit le novice. Vous n'avez pas l'air vieux. Vous... n'aurez jamais l'air vieux, je pense...
- Vil petit flateur ! fit le vieux prêtre en hochant la tête. L'âge est là, allez ! Je le sens bien. Mais je ne t'ai pas fait appeler pour me plaindre de mes vieux os. Comment te sens-tu, toi ?
- Bien, Monseigneur, mentit Thorwald.
Car s'il était physiquement remis de son voyage extra-corporel, la scène du sacrifice continuait à le hanter. Et ce qu'elle pouvait signifier, à l'angoisser.
- J'ai rencontré Son Altesse, ce matin. La Princesse Olga. Je lui ai montré tes dessins.
- Au Palais ? demanda avec trop d'empressement le jeune garçon.
Au Palais... elle devait être au palais... Elle... Cherel !
- Bien sûr, au Palais, petit imbécile. Où voudrais-tu, sinon ?
Il perçut la lueur implorante dans les yeux clairs de son élève. La même qu'il avait perçue dans le regard de la jeune fille croisée par hasard. Cherel ! Songea-t-il ! Naëlle !... Pourquoi Naëlle venait-elle le troubler à nouveau ?
- Je l'ai vue, fit-il très doucement. Je l'ai vue, et je ne lui ai pas parlé. Tu dois la reléguer dans un coin de ton coeur. Pas l'oublier, non, ce n'est pas possible. Juste...
- Je sais, Monseigneur ! l'interrompit tristement Thorwald. Je sais, mais... c'est si dur, parfois...
- Je sais, compatit le vieux prêtre. Je sais, mon enfant.
Thorwald prit une profonde respiration, ravala sa salive, et regarda à nouveau Lehan en face.
- Je suppose que vous ne m'avez pas fait appeler pour parler de Cherel ?
- Non, mon enfant non.
La suite de sa réponse fut pour le moins inattendue aux oreilles de Thorwald.
- Qu'y a-t-il à manger, ce soir ?


81. Interlude.2.
(par michele huwart, ajouté le 29/04/04 14:07)


Thorwald ouvrit des yeux ronds d'étonnement.
- A manger ? bredouilla-t-il.
- Oui. A manger, se moqua le vieux prêtre. Il est bientôt l'heure du dîner, non ? Et je n'ai pas, que je sache, fait voeu de mourir d'inanition. Alors ? Tu travailles au cuisines, non ?
Le jeune garçon prit conscience du ridicule de sa réaction. " Du boudin", s'empressa-t-il de répondre. " Du boudin noir grillé et des pommes sautées" Il n'ajouta pas, mais n'en pensa pas moins "pour les hommes et femmes de votre rang". Les religieux du commun ainsi que les élèves n'ayant droit, eux, qu'au boudin réchauffé au bouillon et aux pommes en compote. Alors que Thorwald adorait les pommes sautées !
- Ramènes-en deux portions, ordonna Lehan. Du pain gris, aussi. Et un flacon de vin des Sarts. Du rouge. Pas trop vieux. Et des fruits. Pas des pommes, bien sûr.
Le garçon s'empressa d'exécuter les ordres de son mentor, et revint bientôt chargé d'un lourd plateau qu'il déposa sur la table ronde, que le prêtre avait lui-même débarrassée d'un fatras de paperasses.
- Prends deux verres dans l'armoire. Amènes-les et assieds-toi.
- Moi ? s'étonna à nouveau le jeune prince.
Lehan le regarda d'un oeil amusé.
- Oui, toi. Tu n'imagines quand même pas que je vais avaler tout çà tout seul ! Et je ne vois personne d'autre ici. Bon sang, Thorwald ! Tu m'as l'air d'avoir l'esprit engourdi, ce soir !
Le novice s'assit en balbutiant des excuses, que son maître ne releva pas. Il l'observait plutôt, servant le vin. Ils récitèrent le grâces de conserve, puis l'élève attendit comme il se devait que Lehan commence à manger avant d'attaquer son repas. Si jeune... songea-t-il. Aussi blond que Königar était brun. Si peu différent, pourtant, de son ancien élève. Qui avait, hélas, bien des raisons de le détester. Il chassa cette idée de sa pensée, sourit, et commença son repas.
- Alors ? demanda-t-il au jeune homme.
Thorwald avala, puis remercia son maître de l'invitation.
- J'aime beaucoup les pommes sautées ! ajouta-t-il, mais je suppose que ce n'est pas de celà que vous voulez que je parle.
- Effectivement ! répondit Lehan. Je veux que tu me parles de toi.
- Je vais bien, je vous l'ai dit. J'ai recommencé à travailler, ce matin. Je préfères çà à rester dans mon lit à penser.
- Et ton travail ? insista Lehan.
Le visage du garçon s'éclaira.
- Il se passe bien. Très bien, même. Il est devenu ma façon de prier, de rendre grâce aux Puissances.
La réponse sembla satisfaire le prêtre. Il était temps, désormais, que Thorwald reprenne sa place parmi ses condisciples.
- Tu sera donc attristé d'en être privé ? questionna-t-il malicieusement.
- Triste ? je... pourquoi ? Celà veut-il dire...
- ... que la punition est levée ? termina Lehan. Oui. Elle n'a plus lieu d'être, puisqu'elle n'est plus une punition. Et tu dois reprendre ta formation. le temps presse, mon garçon. Le temps presse ...
Il ne savait pas au juste pourquoi, d'ailleurs. La guerre menaçait, sans doute. Sans doute étaient-ce les prémices des Ténèbres qu'avait aperçu Thorwald au cours de sa vision. Mais, tout prince de sang royal qu'il fût, le jeune garçon n'était qu'un novice du magistère. Alors, pourquoi sentait-il si fort que ce gamin devait être prêt, lui aussi, lorque se déclencherait la tourmente ? Pourquoi, sinon parce qu'il aurait un rôle à y jouer. Un rôle important.
Il ne fallait pas que Königar déteste Thorwald...

La curiosité se peignit sur le visage du jeune garçon.
- C'est à propos de ce que j'ai vu, n'est-ce pas ? interrogea-t-il. Que vous dites que le temps presse.
- J'ai parlé à Olga.
Cà, c'était évident, pensa Thorwald. C'était pour celà que Lehan s'était rendu au Palais.
- Elle a reconnu deux des personnages que tu as "rencontrés" au moyen du Don. L'un d'eux est un sien cousin. Le Ragnar Holden, paraît-il. Un puissant Seigneur et un grand guerrier.
... un grand guerrier voulant s'allier les Sans-Ombre...
- Et l'autre ? demanda le prince, inquiet.
- L'autre ... le prêtre blanc... l'autre est le Harrengarst des Noroîts.
Thorwald saisit son verre de vin et le vida d'un coup.

- Hunter ! lui rappela Grace. Vous avez promis !
Elle prit le jeune homme par la main et l'entraîna devant l'âtre. Le reste de la famille vint les y rejoindre.
- J'ai entendu moi aussi, confirma Ormond. Vous avez promis.


82. Interlude.3.
(par michele huwart, ajouté le 01/05/04 17:31)


- Je dois reprendre où ? questionna malicieusement Hunter.
- Ben... répondit Galea, vous devriez le savoir, non ? C'est vous qui racontez, après tout. Enfin... il était question d'une histoire d'amour impossible - c'est ce que vous prétendiez, en tout cas - et de la guerre.
- La guerre... la guerre, oui ! confirma le précepteur. Mais, attention. Il ne s'agissait pas d'une guerre comme celle qui a vu la chute d'Hamerland, ou celle qui a il y a peu opposé l'Otrante à l'Hulanie. Pas de grandes armées disciplinées. Pas "deux pays l'un contre l'autre". mais une multitude de petites entités qui se battaient les unes contre les autres. Chacune pour elle-même. On appelle celà la guerre, mais je préfèrerais pourtant l'appeler le Chaos. Car tout était devenu chaotique, aléatoire. C'était le temps de l'égoïsme et des règlements de comptes. De l'héroïsme aussi, parfois. Et du sacrifice. Du sacrifice et des sacrifices. Et Goran offrit aux Puissances les frères de Myra.
- Pourquoi ? demanda Grace, intriguée. Vous avez déjà parlé de ce bûcher du sacrifice. Mais je ne comprends pas pourquoi offrir des vies aux Puissances. Elles ne demandent sûrement pas çà !
- Evidemment, ma chérie, approuva Hunter. Mais la mort est l'unique moyen permettant de s'unir aux Puissances afin de prédire l'avenir. Ces coutumes, ajouta-t-il très vite devant l'air épouvanté de la petite fille, n'ont plus cours dans nos pays. Elles ont été supprimées par le Magistère, peu après sa création. Et lorsque les Humains ont envahi les Pays Libres, et se sont unis aux Anciens, ils ne les ont heureusement pas rétablies. Par contre, les Noroîts, les Sans-Ombres et les Arcaniens de l'Est y ont encore recours. Rarement, toutefois...
- Ce sont des barbares ! affirma Galea.
- Pas plus que l'étaient nos ancêtres, tempéra Hunter. J'avoue cependant que tuer pour les Puissances... non, vraiment, je n'aime pas çà.
- Et ensuite ? interrogea Valens ? Qu'est-ce qu'elle a fait, Myra, après la mort de ses frères ? Elle a fait reforger leurs épées, et puis...
- Et puis, elle s'est servie de Jumelle ! Elle a pris la tête des forces de son clan, et est devenue une redoutable femme de guerre. Elle ne songeait qu'à une seule chose : la vengeance. La vengeance qui seule, croyait-elle, pourrait apaiser son chagrin. Mais, pus elle accumulait les faits d'armes, et plus Sigismond, qui ne la quittait pas, les chantait, plus sa rancoeur et sa haine grandissaient. Son seul réconfort, de fait, elle le trouvait dans les bras de son jeune amant.
- Vous vouléz dire, fit Galea, éberluée, qu'elle et Sigismond... enfin, qu'ils...
Elle regarda ses petits frère et soeur, se demandant s'il était bien "convenable" de poser ce genre de question. Mais elle ne pouvait se faire à l'idée qu'une femme comme Myra, qui avait écrit des textes si... enfin simoralistes, si ennuyeux, si pesamment "convenables", justement, ait pu avoir, non un amoureux, mais un amant !
- La Myra de cette époque était une jeune fille bouillante et,non, pas toujours "convenable", avoua Hunter. Il fait se remettre dans le contexte d'une guerre chaotique, infiniment cruelle, dont nul ne savait quand la fin viendrait. Myra vivait au jour le jour. Accumulant cependant les victoires. Et se faisant respecter de tous. Devenant de ce fait, autant que par sa naissance, un parti avantageux. Un parti que sa mère décida d'unir à un très puissant Seigneur. Le Prince d'Hermalle.
- Mais vous aviez dit que... interrompit Valens.
- J'ai dit qu'elle avait épousé Goran. Je n'ai pas dit quand, Val !

Thorwald avait peur. Il se trouvait passablement stupide, d'ailleurs, d'avoir peur, dans ce temple paisible, au coeur de la capitale du plus puissant royaume de son temps. Et pourtant... Si le Harrengarst des Noroîts se trouvait au pays des Sans-Ombres, celà signifiait la guerre, à plus ou moins brève échéance. Peut-être pas pour le Dartmoor, qui, certes, avait des frontières communes avec les Ragnarrak des Noroîts, mais se trouvait séparé des plaines des Sans-Ombres par la farouche Hulanie. Son pays. Son pays qui, lui, se trouverait aux premières lignes d'une probable attaque.
- Je sais ce que tu penses, fit Lehan.
Sa voix n'était ni apeurée, ni rassurante. Seulement fataliste. Fataliste...
- Leur but est peut-être d'attaquer l'Arcanie ... hasarda le jeune prince.
- Non, affirma le prêtre coomme s'il s'agissait d'une évidence. Leur but est de nous envahir. Nous. L'Hulanie, d'abord, puis l'Otrante. Puis... je ne sais pas. Celà dépendra de nous.
- Comment pouvez-vous en être aussi certain ? demanda Thorwald, aussi intrigué qu'inquiet.
- Parce que l'Aurore doit, selon la prophétie, vaincre les Ténèbres. Que, donc, les Ténèbres s'abattront sur Hamerland. Sera-ce dans six mois, dans un an, dans cinq ans, je ne sais... mais ce sera bientôt. Car Königar est l'Enfant de l'Aurore.


83. Interlude.4.
(par michele huwart, ajouté le 02/05/04 17:58)


- Vous en êtes certain ?
- Aussi certain, répondit Lehan, que du fait que je suis en train de te parler. Les signes ne trompent pas. L'aurore totalement anormale de la nuit de sa naîssance...
Le jeune homme l'interrompit.
- Le jour de la bataille dite des Croix-Brûlées, c'est bien celà ? La plus grande victoire de son père. Et la plus grande défaite de mon propre grand-père. Je n'étais pas né, alors. Mais mon père l'a vue, cette aurore. Elle est apparue au Nord, et lui a fait penser, un moment, que le prince promis était Horgar lui-même. Mais Horgar est mort, peu après, et de sa propre main. Il m'a dit qu'il avait dû se tromper. Que ce n'était sans doute qu'un simple phénomène météorologique.
- Une aurore boréale ? s'étonna le vieux prêtre. Sous nos latitudes ? Sois sérieux, Thorwald. Si ce n'est pas totalement impossible, c'est en tout ca rarissime. Non, mon garçon, je le répète : Königar est l'enfant de l'Aurore. Et pas seulement à cause de sa naissance. Tu es un initié, maintenant. Alors, viens. Et regarde.
Il se dirigea vers un petit tabernacle d'or, en retira un objet précieusement emballé dans un linge de soie. Il le découvrit, et le tendit au garçon.
- La Pierre d'Hamerland ? fit-il, étonné, tout en la saisissant avec respect. Elle... elle n'est pas comme les autres, Monseigneur. Ce genre de pierres est d'ordinaire monochromes.
- Elles le sont toujours, confirma Lehan. Celle-ci l'était aussi, jusqu'à la mort d'Horgar. Mais quand elle a pris la couleur de son fils, celà a donné...
- ... l'Aurore, termina Thorwald. Donc, viendront les Ténèbres. Pardonnez-moi, Monseigneur, mais ne croyez-vous pas qu'il serait judicieux de prévenir Sa Majesté mon père ? Ainsi que Königar ? Et...
- Viens, ordonna Lehan, tout en remettant la Pierre dans son écrin. Viens, mon garçon. Nous allons terminer notre repas. Ensuite, tu écriras à Sa Majesté ton père.
Thorwald, la gorge serrée par l'inquiétude, n'avait plus faim. Il obéit cependant à son maître.
- Et Königar ? Vous comptez lui écrire vous-même ?
Il ne doutait pas un instant que Lehan connaisse le refuge du prince.
- Plus tard, Thorwald. Plus tard. Rien ne presse, de ce côté. Il n'est pas encore remis des événements de Falaen. Laissons-lui le temps de guérir.

- Alors, demanda Quantor, elle a épousé le prince ?
Hunter soupira. Il songea un instant à Cherel. Cherel l'épouserait-elle s'ils n'avaient pas été fiancés par leurs familles ? Il n'avait pas la réponse à cette question. Et Cherel n'était pas Myra...
- Myra était amoureuse de son ménestrel. Et particulièrement peu désireuse de satisfaire une mère qu'elle rendait, autant que Goran, responsable de la mort de ses frères. Elle refusa. Offensant de ce fait son prétendant. Qui ne brûla à son tour que de se venger. De se venger de Myra elle-même. De la faire souffrir dans son coeur et dans son âme.
- Il l'aimait ? interrogea Grace.
Car quelle autre raison aurait-il eu de se venger d'elle ? pensait la petite fille.
- Il ne l'aimait pas. Il ne l'avait, en fait, jamais rencontrée. Mais elle l'avait blessé dans son orgueil. Il lança donc ses armées contre celles de Myra. Il remporta la victoire. Il la fit prisonnière ainsi que Sigismond. Et il offrit le jeune homme en sacrifice divinatoire, obligeant sa maîtresse à contempler l'horrible spectacle.
- Et ensuite, il l'épousa ? C'est dégoûtant ! Grace était horrifiée.
- Ben... c'était de sa faute, aussi, intervint Galea. A Myra. Elle n'avait qu'à l'épouser dès le départ, son prince. C'était quand même un meilleur parti qu'un ménestrel sans fortune.
Königar songea que, décidément, Galea n'avait pas la fibre sentimentale.
- Tu es bête, se fâcha Grace. Elle l'AIMAIT.
- Et alors ? reprit sa soeur en haussant les épaules.
Ignorant la querelle entre les deux gamines, Hunter reprit son récit.



84. Interlude.5.
(par michele huwart, ajouté le 03/05/04 13:22)


- Oui, elle a épousé le prince d'Hermalle. Contrainte et forcée, et la haine au coeur. Mais, ce que les prêtres d'Hermalle et leur prince avaient lu dans les flammes du bûcher de Sigismond n'était pas promesse de victoire et de paix. Le Clan du prince fut écrasé, et lui-même mourut dans d'atroces souffrances, entre les mains de Goran du Nord. Myra resta veuve, enceinte... et princesse. Mais elle avait compris plusieurs choses devant le bûcher de son amant. Que c'étaient les sacrifices humains en eux-mêmes qui étaient mauvais. Pas tel ou tel sacrifice, seulement. Tous. Que ce fléau devait être éradiqué. Et, aussi, que la division de , comment dirai-je, pas du "pays" puisqu'il n'existait pas encore, mais de la "région" au sens très large, en un grand nombre de principautés, de clans, de micro-royaumes indépendants n'était pas favorable à la paix. Elle réfléchit, logtemps. Elle réfléchit, l'épée au fourreau et sa fille grandissant en elle. Ce n'était pas Goran en tent que Goran qui avait tué ses frères et son mari. Et si son mari avait bien tué Sigismond par jalousie, il l'avait fait selon les rites du temps et les lois de la guerre. Il fallait donc changer les rites et les lois.
- Et elle parvint à les changer ? demanda Grace. Comment ?
- C'est une autre histoire, lui répondit Hunter. Je vous la raconterai. Mais, il se fait tard. Vous devriez aller dormir, maintenant. Et moi aussi...


- Monseigneur ?
- Qu'y a-t-il, Thorwald ?
- Vous savez où il se trouve, n'est-ce pas ? Je veux dire, Königar ?
Le prêtre prit dans les siennes le main de son élève et la serra très fort.
- Oui. Je sais où il est. Et avec qui il est. Et je vais te donner une nouvelle preuve de ma confiance en toi. Je vais te le dire sous le sceau du secret.
Le garçon le regarda, interdit. Jamais il n'aurait cru que son maître puisse lui révéler quoique ce soit sur son ancien protégé, après ce que lui-même avait fait.
- Si vous savez, constata-t-il d'évidence, c'est que vous aussi...
- ... moi aussi. Mais ma démarche était diférente de la tienne. La première fois que je l'ai "visité", c'était pour vérifier s'il n'avait pas besoin d'aide, la Pierre faiblissant dangereusement. La dernière fois c'était... c'était hier soir. Je voulais savoir s'il était prêt à revenir à Dartran. Il ne l'ést pas.
- Pourquoi ? interrogea Thorwald.
Il n'y avait cette fois aucune curiosité malsaine dans sa question. Juste un intérêt sincère.
- Parce qu'il doit être prêt pour cette épreuve. Parce que ce n'est pas sous la férule de Sa Majesté son oncle qu'il pourra reprendre confiance en lui-même. Alwyn tentera, s'il revient, de faire de Königar un pion de sa propre politique, de ses propres alliances. Il tentera de l'empêcher de combattre. Ou, en tout cas, d'assumer son rôle d'héritier d'Hamerland.
Thorwald comprenait mal ce que voulait dire Lehan. Si cette alliance entre les Noroîts et les Sans-Ombre avait pour but d'envahir les Pays Libres...
- Le Dartmoor ne bougera pas, affirma Lehan, amer. Sauf s'il est attaqué lui-même. Le Dartmoor n'a jamais bougé pour aider un soi-disant allié, et ceci depuis deux mille ans. Non, vois-tu, mon garçon, je préférerais encore envoyer Königar à ton père, ou à Géraud d'Otrante, plutôt que de le rappeler ici. Mais il vaut mieux pour lui de rester pour l'instant auprès des Lammermoor.
- Vous les connaissez ? s'étonna le garçon. Ils m'ont fait l'effet de gens plutôt modestes...
Lehan eut un instant d'absence. Les yeux dans le vague, il revoyait un chevalier d'êge mûr défendant son souverain agonisant. Il revoyait Sigismond, désarmé et blessé par Thadrig d'Hulanie, s'emparer de la probre dague d'Horgar, et la planter dans la poitrine du prince impérial au travers de son corselet de plates.
- Sigismond est l'homme qui a blessé ton père, le jour de la défaite des tiens.
- C'était la guerre, reconnut calmement Thorwald.
- Et la guerre revient, confirma Lehan. Mais si jadis les pères étaient ennemis, il s'agit que demain leurs fils soient alliés.


85. La fête du Pardon.1.
(par michele huwart, ajouté le 13/05/04 13:12)


Sigismond s'était installé à côté de Pol, et Hunter avait pris place dans le charriot lui-même. Au moment où le domestique allait mettre en branle le lourd attelage, retentit le cri de Quantor. "Attendez", et le jeune garçon sauta souplement, suivi de Wulf, à l'arrière du véhicule.
- Tu comptes participer à la veillée ? s'étonna le précepteur, tandis que Pol donnait aux boeufs un léger coup de verge. Aurais-tu gravement offensé quelqu'un ?
Le gamin haussa les épaules en s'installant aussi confortablement que possible. "Non", avoua-t-il. Il désirait simplement se rendre au village en cette veille de fête, jeter un coup d'oeil aux préparatifs, au chapiteau dressé pour le bal du lendemain, aux rues décorées de chrysanthèmes et de bruyères en vue de la prossession.
- Demain matin, confessa-t-il, nous aurons à peine le temps de voir quoique ce soit. Après la procession, nous embarquerons dans la voiture des Martin - une voiture à chevaux ! - pour nous rendre à ce bal pompeux. Et, là, j'ai envie de m'amuser un peu. C'est égoïste, n'est-ce pas, de s'amuser pendant que d'autres font pénitence ?
Hunter le rassura, lui expliquant que, n'étant en rien responsable des fautes des autres, il n'avait aucune raison de s'associer à leur pénitence.
- Pas même à la vôtre ? demanda le garçon. Par solidarité ?
Königar détourna les yeux en murmurant "Surtout pas à la mienne", comme pour couper court à la conversation. Mais le jeune garçon continua pourtant.
- Je ne comprends pas ce qu'un homme tel que vous a bien pu faire de mal. Et à qui. Vous n'êtes pas du genre à...
Kônigar le coupa net. Il ne voulais pas en parler. Pas au petit. Pas de cette façon. Bien qu'il ne veuille lui laisser aucune illusion sur son compte.
- J'ai commis une faute, Quantor. Je l'ai commise par orgueil, par excès d'assurance. Et bien des gens ont péri à cause d'elle. A cause de moi. Et dans des circonstances atroces.
De sèche, la voix du jeune homme était devenue tremblante, cassée. Il serra les poings, se mordit les lèvres au sang pour refouler ses émotions. Face à sa détresse, Quantor lui pris la main, lui présenta ses excuses.
- Ce n'est rien, lui répondit Königar. C'est moi. Je dois apprendre à vivre avec mon passé, avec mes fautes. A en parler, aussi. Je comprends que tu te poses des questions... je devrais pouvoir y répondre.
Il agita la tête en signe de dénégation, tout en ajoutant : "mais je n'y arrive pas. Pas encore... "
Ce fut le moment que choisit Wulf pour lui donner un grand coup de langue sur le visage. Il flatta l'animal de la main et sourit tristement.
Et la pluie se mit à tomber.

Lanternes à la main, Soeur Ana et Frère Orren accueillaient les fidèles à l'entrée du Temple. Hunter sauta du charriot, et aida ensuite Sigismond à descendre. Quantor et Pol se dirigèrent ebsuite vers l'auberge, tandis que les pénitents entraient un par un dans le lieu de prières, encore plongé dans l'obscurité. Ils déposaient leurs offrandes dans de grands paniers disposés sous les représentations du Créateur et de la Mère Eternelle. Sigismond fit don d'une tourte à la viande, le prince d'une bourse rebondie et d'une ramette de papier. Ensuite, lorsque chacun, hommes à gauche de l'allée centrale, femmes à droite, eut rejoint sa place, les religieux remontèrent vers les autels et, d'un geste, firent entammer les chants.


86. La fête du Pardon.2.
(par michele huwart, ajouté le 14/05/04 14:50)


La pluie ne cessait de tomber, et le vent s'était invité lui aussi, accompagnant de ses rafales lectures et cantiques. Königar frissonna. Il n'avait pas plu, ce jour-là... s'il avait plu, peut-être... mais le passé était ce qu'il était. Rien ne pourrait faire revenir les morts. Rien. Que faisait-il là, d'ailleurs ? Leur demander pardon ? Mais pourraient-ils jamais, là où ils étaient, lui pardonner ? Ne serait-il pas pour l'éternité un petit prince orgueilleux, un soldat persuadé d'avoir toujours raison - même, et surtout, lorsque ce n'était pas le cas, aux yeux des victimes des Chauffeurs ? Il resserra son manteau autour de lui, poussant un gros soupir. Peut-être les morts lui pardonneraient-ils un jour. Mais il doutait fort que lui-même puisse jamais se pardonner. Il regarda Sigismond, livide à la pâle lueur des cierges. Lui non plus, se dit-il, ne se pardonnerait jamais...

... ce n'était pas la première fois qu'il assistait à ce genre de veillées expiatoires. En tant que prince de Dartmoor et d'héritier d'Hamerland, il était tenu d'y accompagner le Roi son oncle depuis l'âge de six ans. Jamais, pourtant, il n'y avait participé. Participé en tant que pénitent. Et, au fond de lui-même, il était soulagé de ne pas se trouver ce jour dans la grande nef commune aux Temples d'or et d'Argent, au premier rang des dignitaires. Son esprit s'évada un moment. Le Haut Prêtre remplaçait Frère Orren, la Haute prêtresse Soeur Ana. Prêtres et prêtresses en robes blanches et novices vêtus de bleu emplissaient le temple de leurs chants choraux. Lehan parmi eux, Lehan, son maître, et son grand-oncle. Sans doute la seule personne qui lui manquait vraiment. Plus que Cherel elle-même. Lehan... il n'avait jamais pensé à lui comme à un parent. A cause de sa prêtrise ? Non. Un prêtre reste un homme, malgré ses renoncements. Peut-être parce qu'il avait été plus proche de lui qu'aucun autre parent... Lehan avait d'autres élèves, maintenant. Des garçons destinés, eux, à mener la même vie que leur mentor. Quelle pouvaient bien être leurs relations ? Y avait-il parmi eux un garçon auquel le vieil homme s'était attaché plus qu'aux autres ? Quelqu'un qui le remplaçait, lui, dans son coeur ?

Il y eut d'autres chants... d'autres lectures... d'autres prières. Et le jour se leva. Un matin inondant de soleil les rues détrempées et boueuses du village. La procession se mit en branle à la suite des religieux. Derrière les pénitents venaient les enfants, parmi lesquels Grace et Valens, puis les jeunes célibataires, et enfin les adultes. La foule chantait, mais la tristesse et le remord avaient fait place à la gaité. Le pardon était accordé, et la vie renaissait.

Le chapiteau avait survécu à la tempête. Du vin chaud aux épices fut servi aux veilleurs. Puis au reste de la foule. Les plats traditionnels furent partagés : pain aux noix, fromage à pâte jaune et dure, et fruits séchés. Hunter et Sigismond retrouvèrent les leurs, et le vieil homme embrassa tendrement l'aîné de ses petits-enfants.
- Je ne répèterai pas mon erreur, lui dit-il doucement. Je ne te renierai pas comme je l'ai fait de Landau. Vis ta vie, mon enfant. Fais ce que ton coeur désire. Je ne t'en aimerai pas moins.


87. La fête du Pardon.3.
(par michele huwart, ajouté le 15/05/04 18:11)


Hunter sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna, et se trouva face à un Bertram souriant, qui s'empressa de lui présenter son épouse, Alana. Sans oublier de lui faire remarquer que participer à ce genre de veillée si peu de temps après sa guérison n'était pas vraiment raisonnable. Ce qui fit rire le jeune homme qui ne put s'empêcher de lui répondre que, non seulement il se portait très bien, mais que, selon un certain guérisseur, il ignorait jusqu'à la signification de ce mot. Au cours de la conversation qui suivit, il demanda au guérisseur s'il se rendait, lui aussi, à la soirée des Guelen. " Les Puissances m'en préservent !" répondit-il, tout en s'étonnant ouvertement du fait que Hunter, lui, n'y participe pas.
- Je n'ai rien à y faire, constata simplement le jeune homme. Un simple précepteur n'a pas sa place dans ce genre de soirée.
- Mais celui qui se cache sous l'identité de Hunter, lui, y serait le bienvenu. S'il daignait s'abaisser à s'y rendre.
Königar hésita un instant. Se pouvait-il que Bertam... ? Avait-il dévoilé son identité dans son délire ?
- Cet homme désire rester Hunter encore un moment, avoua-t-il en guettant l'expression du médecin, qui ne broncha pas. Et daignera ce soir assister à un bal paysan. Sans avoir à se forcer pour celà.
Ce fut ce moment qu'Aëlia choisit pour se joindre à eux. "Cousine", la salua le guérisseur, puis, relativement froidement, son épouse. Mais Bertram, décidément d'humeur joyeuse, saisit la jeune femme par les épaules et se fendit d'un discours dithyrambiques sur les talents qu'elle avait mis en veilleuse en quittant la Guilde. Aëlia, rougit, tenta de nier, mais un Königar rétabli et doté de ses deux bras ne put qu'abonder dans le sens du guérisseur. Finalement, Alana se dérida, Ormond vint se joindre au petit groupe, et le village entier resta sabs voix à la vue de ces anciens ennemis apparemment réconciliés.

Königar, Sigismond et les petits repartirent vers le manoir en compagnie de Pol et de sa famille, tandis qu'Aëlia, Ormond et leurs aînés rejoignaient le Maire et les siens en partance pour Guelen. Garlan, bientôt imité par son frère, salua cérémonieusement Galea et la félicita pour son élégance, ce qui leur valut un regard noir de la part de l'adolescente.
- Cessez de vous moquer de moi, leur lança-t-elle. Vous savez parfaitement que je porte une vieille robe, et que je ne me ferai belle qu'à l'auberge ! "Si on peut appeler çà se faire belle" rajouta-t-elle mentalement. Enfin... sa toilette serait de toute façon bien assez élégante pour des campagnards du genre Martin. Des garçons assez aveugles pour rêver d'une Amalia Harden ! Qui serait présente, bien entendu. Vêtue comment, au fait ? Comme une femme, certainement ! Pas comme une petite fille sage. Amalia n'avait d'ailleurs rien d'une petite fille sage ! Tout le monde le savait, à Lammermoor. A Guelen aussi, d'ailleurs. Qu'est-ce que les garçons pouvaient bien lui trouver, sinon le fait d'être provocante ? Et riche, bien entendu... du moins pour une paysanne ! L'héritier du trône la trouverait-il à son goût, Amalia ?
Quantor avait pris place aux côtés de ses amis. Garlan menait la charrette, tout en plaisantant avec son frère et le fils du seigneur. Et si Galea voyait dans les autres jeunes filles des rivales potentielles, eux se demandaient de laquelle ils auraient les faveurs en cette soirée de fête.
- Callixa de Guelen ? risqua Aron.
Ils rirent àç gorge déployée.
- Callixa ? Aucun risque ! Elle n'aime pas les gens. Seulement les complots.
Quantor jeta un oeil à l'arrière, et ajouta:
"Comme ma soeur !" à voix basse.


88. La fête du Pardon.4.
(par michele huwart, ajouté le 17/05/04 13:55)


Cherel avait hâte que la cérémonie se termine. Assise au premier rang des fidèles, entre son père et le Prince héritier, il lui semblait que les yeux de toute l'assemblée étaient fixés sur elle. Et que toute l'assemblée se rendait comtpe qu'elle était loin d'être en prières. Ou plutôt que ses prières n'avaient rien d'un repentir. Depuis la veille au soir, son regard restait comme aimanté par un jeune novice du troisième rang. Il l'avait reconnue, lui aussi, l'avait gratifiée d'un sourire nostalgique, puis s'était plongé dans ses dévotions, comme s'il ne l'avait pas vue. Comme si elle n'avait pas été là... Thorwald ! L'avait-il oubliée, déjà ? Se pouvait-il qu'elle ne soit pour lui que l'ombre d'un souvenir alors que son coeur à elle brûlait d'amour pour lui ? Se pouvait-il... était-elle de force à lutter contre les puissances ? Elle l'aurait fait, oh oui, elle l'aurait fait, elle ! mais que valait l'amour d'une jeune fille face à la vocation religieuse et au devoir d'état d'un prince impérial ? Pouvait-elle demander au Créateur de lui rendre celui dont le souvenir la rongeait ? Pouvait-elle elle même rompre ses engagements ? Aller contre la volonté de son père, du Roi ? Et Königar, là-dedans ? Méritait-il de n'être qu'un pis-aller ? Non, certainement pas, malgré son silence. Des pebsées se portèrent sur le message succint qu'il lui avait adressé par le canal de Feroal de Falaen. Un message qui ne disait rien d'autre que "je vais bien, j'ai besoin de rester encore ici un moment, pardonnez mon long silence" et, bien sûr "je vous aime". En d'autres mots, bien sûr. Königar avait toujours été doué pour tourner de jolies phrases. Königar avait d'ailleurs toujours été doué pour tout. Sauf pour se faire aimer d'elle... se faire aimer mieux que "bien". Pourquoi fallait-il qu'il l'aime tout court ?

La voix grave de Sa Sainteté retentit dans la nef. Le signal de la Procession. Enfin... enfin... non ! Après la Procession, elle devrait être présente à la réception, au Palais. Puis, ce soir, au Bal de l'Automne. Les novices seraient-ils présents au Bal de l'Automne ? Sûrement pas. Mis à part les hauts dignitaires, comme le Premier Prophète Brynden, Leurs Saintetés, ou Lehan. mais Thorwald n'était pas un novice comme les autres... alors, se pourrait-il ? Que valait-il mieux ? Que désirait-elle ?
Les religieux remontaient la nef d'un pas lent, majestueux, Leurs Saintetés à leur tête, suivis des Prophètes en vêtements de cérémonie brodés d'or, des simples prêtres et prêtresses en robes blanches, et de la vague bleue des novices des deux sexes. En passant devant elle, Thorwald beissa les yeux. Pas elle.
Et bientôt vint le tour des fidèles de suivre la marche des religieux. Sa Majesté en tête, accompagné de la Reine Derva et du couple héritier. Son père, ensuite. Et elle. Elle qui ne sentait pas la fatigue d'une nuit de veille, mais la faiblesse d'un coeur déchiré.

Le cortège défila ensuite dans la ville, remontant à travers rues et ruelles vers le Palais Royal. Sous le crachin, habituel en cette saison. Chrachin sans grisaille, cependant, illuminé de chrysanthèmes multicolores décorants chapelles et balcons. Elle soupira, faillit trébucher. Son jeune cousin lui tendit une main secourable. Elle le remercia d'un signe de tête. Elle avait commis une erreur. Une princesse de Dartmoor ne trébuchait pas en public. Une princesse de Dartmoor se devait d'être parfaite. Une princesse de Dartmoor n'avait pas le droit d'être amoureuse....

La Salle du Trône avait été décorée de bannières à motifs religieux, qui brisaient tant soit peu sa froideur. Les buffets étaient dressés, le vin chaud et les pêtisseries emplissaient l'air de volutes odorantes. Cherel n'avait pas faim. Elle n'avait pas non plus envie de sourire. Elle le devait pourtant, comme elle devait manger. Une princesse de Dartmoor buvait et mangeait en temps et en heure. Même le coeur au bord des lèvres.
Dignitaires et notables emplissaient l'immense salle. parmi eux, un grand nombre de prêtres. Peu de novices. Elle n'avait pas songé qu'elle pourrait le rencontrer à la réception. Elle n'avait songé qu'au bal...
Et elle se trouvait face à lui...


89. La fête du Pardon.5.
(par michele huwart, ajouté le 18/05/04 13:26)


Elle ne savait quoi lui dire. Lui non plus, apparemment. Il baissa la tête, lui cachant ses yeux clairs, avant de bredouiller un "Bonjour, ma Dame" confus. Elle tenta de sourire, n'y parvint pas, cacha son trouble dans son gobelet de vin chaud. Puis s'enhardit d'un "Comment avez vous trouvé la cérémonie, Thorwald ?". Se rattrappa d'un " Pardon... Frère Thorwald".
- Frère, oui, répondit-il. Telle est visiblement ma destinée. Et la cérémonie était... impressionnante, comme tout ici.
Il rajouta plus bas : "Tout ici, sauf vous". Elle rougit. Il continua.
- Dans mon pays, les fastes sont moindres. C'est sans doute une des raisons qui font que les vôtres nous considèrent comme des barbares mal dégrosssis.
Elle nia, d'un petit rire nerveux. Mais il n'était pas dupe. Il n'était dupe de rien.
- J'avais à être pardonné, resqua-t-il timidement. Plus que les autres années. J'ai commis plusieurs fautes. Dont une inexcusable.
Elle frissonna. Ce n'était dû ni à la fatigue, ni au froid.
- Je sais, répondit-elle. Lehan nous a dit... Vous avez pris des risques. J'ai trouvé celà...
Que pouvait elle lui dire ? Qu'elle avait trouvé son intrusion auprès d'elle et de Königar merveilleuse, romanesque, bouleversante ?
- ... j'ai trouvé celà touchant, de votre part, de vous intéresser à mon fiancé, se reprit-elle, redevenue Princesse de Dartmoor.
Il se mordit les lèvres. Sa gorge se serra, et ce fut d'une voit étranglée qu'il répondit.
- Un fiancé qui vous aime, ma Dame. De tout son coeur. Et que je respecte, de toute mon âme.
Il était, lui aussi, redavenu Prince d'Hulanie, et novice du Temple d'Or.

- On retourne quand, au village, questionna Valens, surexité par la journée de fête qui s'annonçait.
Il y aurait un concours de tir à l'arc. Un autre de tir à la corde. Et des ménestrels. Et même, lui avait dit Ben qui le tenait de la petite bonne du Maire, un montreur d'ours. Il aurait voulu ne pas rentrer, passer toute la journée à la fête, mais Hunter s'était montré intraîtable.
- Vous êtes sous ma responsabilité. Je rentre, vous rentrez. Et j'avoue avoir besoin de dormir un moment.
Le petit garçon sembla contrit d'avoir oublié que son grand ami venait de passer une nuit éprouvante. Il lui pris la main et l'embrassa. Hunter à son tour lui ébourriffa les cheveux.
- Je te promets que nous descendrons au village avant l'heure du goûter. Il y aura des tas de gourmandises. Et tu pourras voir les ménestrels et l'ours dansant.
- Et aller danser, ce soir ? ajouta Grace qui s'était tue jusque là.
- Et aller danses ce soir, confirma le précepteur. Mais nous ne resterons pas trop tard, cependant. J'ai des comptes à rendre à vos parents.
La petite fille l'embrassa à son tour.
- Je suis contente, Hunter. Je préfère çà que de devoir aller à Guelen avec Père. Je me sentirais mal à l'aise, là-bas.
- Et ce serait normal, approuva le jeune homme. Ce genre de soirée n'est pas pour les petites filles de ton âge.

Ils arrivèrent bientôt au manoir. Hunter aida galamment Cora à descendre de la charrette, puis les enfants se dispersèrent en riant dans la cour. Le précepteur regagna sa chambre, et, sans prendre la peine d'ôter autre chose que son manteau, se jeta sur le litet sombra dans un sommeil sans rêves.


90. Bals.1.
(par michele huwart, ajouté le 21/05/04 15:53)


Hunter sentit une main le secouer, et entendit une voix enfantine l'appeler. Il fit un effort pour émerger du sommeil, bâilla, ouvrit les yeux. Et se trouva face à face avec un Valens ne tenant pas en place.
- Ah ! Vous vous réveillez enfin ! s'écria le petit garçon. Il était temps ! C'est bientôt l'heure du goûter, et vous avez promis...
Le jeune homme se redressa en se frottant les yeux. L'heure du goûter... il avait l'impression de n'avoir dormi que quelques minutes. Et il avait promis, c'était vrai... Il aurait voulu se renfoncer sous les couvertures, mais il se leva et renvoya l'enfant.
- Va dire à Pol d'atteler les boeufs. Je me change, et j'arrive.
Il ôta ses habits frippés, et les remplaça par une chemise et un pantalon verts sombre, cousus par Aëlia. Il enfila ensuite une ancienne veste de Landau, noire et bien chaude. Les paroles du vieux Sigismond lui revinrent à l'esprit : "Les effets de mon fils ne servent plus à personne depuis longtemps... Ils devraient vous aller. Alors, servez-vous. Il en serait heureux, je crois...". malgré tout, il eut un curieux sentiment. Celui d'usurper quelque peu la place du disparu. Il tenta de le chasser, et alla rejoindre le reste de la maisonnée. Sigismond le regarda d'un air triste, mais satisfait, pourtant.
- Elle vous va bien, constata-t-il.
Les autres ne relevèrent pas la remarque. Grace tira le précepteur par la main, l'obilgea à la regarder.
- Je suis jolie ? l'interrogea-t-elle, inquiéte.
Il la rassura, lui certifia qu'elle était ravissante. Et c'était vrai. Elle était toute fraîcheur dans une robe blanche rebrodée de fleurs multicolores, ses cheveux châtains cascadant sur les épaules.
- C'est une vieille robe de Galea, avoua la petite fille. Mais elle est belle quand même, hein ?
- Très belle, lui assura-t-il. Et il n'y a pas de honte à porter les effets d'autrui, s'il n'en a plus l'usage.
Il avait parlé autant pour se rassurer, lui, que pour la petite fille.

Ils arrivèrent bientôt dans un village grouillant d'animation. Et se retrouvèrent plus vite encore sous le grand chapiteau, les enfants n'ayant cessé de dire qu'ils avaient faim. Ben y compris, ce qui lui avait valu de se faire rabrouer par sa soeur aînée.
- T'as déjeuné. C'est pas possible que t'aies déjà faim.
Hunter, lui, dût s'avouer que son estomac criait famine. Il entraîna donc tout son petit monde devant les trétaux où étaient exposées pâtisseries et autres douceurs.
- Je veux des marrons chauds ! s'exclama Grace. Ben et Jonah, son frère aîné, abondèrent dans le même sens, alors que val entraînait son grand père devant une tourte aux prunes passées, et que Cora, son époux et leur fille se tâtaient, hésitant à dépenser trop d'argent pour trop peu de choses. Hunter les tranquillisa, les assurant qu'ils étanent, en ce jour de fête, ses invités privilégiés. Après un moment de gêne, les domestiquesse risquèrent à se faire servir de grosses parts de gâteau à la crème. Tandis que Grace revenait, portant deux gamelles pleines de marrons brûlants, et en tendait une à Hunter. Qui s'en saisit, puis là regarda d'un oeil cisconspect.
- Y a-t-il un problème, mon garçon ? lui demanda Sigismond.
Le jeune homme eut un instant d'hésitation, finit par admettre qu'il ignorait comment se dégustaient les marrons.
- Eh bien ! lença Jonah, en voilà une histoire. Où c'est-y donc que vous avez été élevé, Messire, pour pas savoir çà ?



91. Bals.2.
(par michele huwart, ajouté le 23/05/04 17:25)


Sigismond lança un regard noir à l'adolescent, et son père se fendit d'une réprimende. HUnter, lui, tenta de calmer le jeu en reconnaissant que son ignorance en la matière pouvait effectivement sembler bizarre à un garçon de la campagne.
- J'ai grandi à Dartran, ajouta-t-il. Dans une famille qui ne servait les marrons que rarement, en accompagnement de plats raffinés, et qui considérait comme malséant le fait que je puisse avoir l'idée d'en acheter à un marchand ambulant et de les déguster en pleine rue. "Ce qui était d'ailleurs parfaitement normal" songea-t-il ensuite.
La petite Grace, elle, se fit un plaisir de servir, pour une fois, de professeur à Königar, et lui montra comment faire craquer l'écorce brûlante entre les doigts.
- Bien sûr, dit-elle, on se brûle toujours un peu. Mais c'est bon, meilleur que les marrons en purée ou cuits dans une sauce.
Ce en quoi, quelques instants plus tard et les doigts brûlants, le prince ne put que lui donner raison.

Il y avait un miroir dans la chambre d'auberge que Galea partageait - à son grand dam - avec Quantor et ses parents. C'était toujours çà ! Assise, vêtue de sa nouvelle robe lilas, elle contemplait son image, s'affairant à enrouler autour de sa tête ses lourdes tresses brunes enrubannées. Elle refusa l'aide que sa mère lui proposait, redoutant qu'elle lui impose une coiffure de petite fille. Après plusieurs essais, elle opta pour une sorte de couronne de nattes croisées lui barrant le front, les cheveux se fondant sur l'arrière de la tête dans un entrelac maintenu par de petits peignes au ton assorti à la robe et aus rubans. Elle jeta un dernier regard à son apparence, regretta le décolleté outrageusement sage à son goût, et se déclara prête.
- Tu en as mis, du temps, ironisa son frère. Tu as l'intention de harponner un grand seigneur, ce soir ? Tu es encore bien jeine pour celà.
Elle aurait voulu lui lancer sa brosse à la tête? Mais elle se contint, très grande dame à ses propres yeux, et se contenta de le toiser du regard.

Ils arrivèrent au chateau de Guelen dans un cabriolet de location. Ils montèrent les marches de pierre bleue vers le hall d'accueil. Deux serviteurs munis de torches se tenaient de part et d'autre des lourdes portes de chênes sculpté, et les ouvrirent de conserve. Galea sentit son coeur bondir en découvrant la salle garnie de tapisseries, et surtout la foule recherchée qui s'y pressait. Ses parents les entraînèrent, Quantor et elle, vers les maîtres de maison trônant sur les premières marches d'un escalier recouvert d'un tapis rouge et bleu. Avec la déférence requise, elle salua, imitant sa mère, les suzerains de ses parents d'une gracieuse révérence. Puis se tut tandis qu'Ormond remerciait poliment, mais hypocritement, songea-t-elle, leurs hôtes de leur aimable invitation. les yeux de l'adolescente détaillaient autant que possible la tenue de la comtesse. Une jupe d'un rouge de feu prenait sa taille fine et retombait en cascades de volants quasi transparents. Un corsage de dentelle neigeuse lui dénudait les épaules. Son cou était pris dans une fine résille de grenats et d'argent, tout comme son opulente chevelure de jais. Galea ne put s'empêcher de la comparer à sa mère, qui avait pour l'occasion ressorti une robe de velours bleu nuit datant d'au moins trois ans, et n'avait pas abandonné la coiffure traditionnelle des femmes de la Guilde, l'agrémentant simplement de quelques épingles de nacre.


92. Bals.3.
(par michele huwart, ajouté le 24/05/04 13:56)


Elle se tourna ensuite vers la foule des invités, qui n'avaient pas cessé d'arriver. Elle repéra, au milieu des robes et des habits chatoyants les enfants de leurs hôtes. D'un coup de coude, elle fit comprendre à son frère qu'aller les saluer tombait sous le sens. Elle redressa la tête, affectant un maintien royal, et se dirigea vers le groupe de jeunes aristocrates qui entourait Callixa et Edmond. Elle réitéra davant eux sa révérence, ainsi que Quantor son salut. Callixa les gratifia d'un petit sourire hautain, mais l'adolescent qui se tenait à la droite de la jeune fille serra franchement la main de Quantor, et se pencha avec galanterie vers Galea. Emerveillée , celle-ci reconnut Eilan de Falaen, et l'attention que leur portait l'héritier du Duc les fit remonter d'un cran, elle et son frère, dans l'estime des enfants de leur suzerain. Galea se rengorgea lorsqu'edmond lui offrit gracieusement une coupe de vin blanc, et rosit lorsqu'il daigna la complimenté sur sa toilette. Elle sourit, et le remercia avec toute la distinction dont elle était capable. Elle avait réussi à intégrer le petit cercle des enfants Guelen. Elle ne tenait pas à s'en faire exclure ce soir.

Cherel observait les invités d'un oeil morne. Sous un sourire de façade, bien entendu. Elle se devait de faire bonne figure. Il y avait moins de monde qu'à la réception du matin. Moins de religieux, surtout. Presqu'aucun, de fait. Elle repéra Bryndes, Premier prophète de Dartmoor, et une dizaine de dignitaires des deux sexes. Pas de novices, ou pas encore. Pas de Lehan non plus. Mais des femmes en robes somptueuses. Des officiers en uniformes de gala - sans plate ni maille, celà allait de soi, aux couleurs du Dartmoor ou des différents duchés. De grands seigneurs arboraient fièrement soiries et velours. Guérisseurs de la Guilde et notables de Dartran semblaient plus sobrement vêtus. Une troupe de ménestrels jouait une musique discrète : il n'était pas venu pour vielles et bombardes de couvrir le bruit des conversations animées.
Elle soupira. Chercha des yeux quelqu'un qui, elle le savait, ne viendrait pas. C'était mieux ainsi. Pour lui, pour elle, pour Königar, sans doute. La raison le voulait. Mais pas elle. Pas elle... Königar... il préférait d'ailleurs passer la Fête de l'Automne en compagnie d'étrangers. De paysans sans importance. Il avait besoin d'eux, avait-il dit. S'il l'aimait, elle, comment se pouvait-il qu'il ait plus besoin d'eux que d'elle ?
Melwyn et Olga parurent. La foule se prosterna. Le prince héritier et son épouse se dirigèrent vers l'estrade et la table haute. La jeune femme, remarqua Cherel, avait l'air soucieux, inquiet. Celà depuis la venue de Lehan, peu de temps auparavent. Cherel avait tenté d'en savoir plus sur ce qui s'était dit ce jour-là. Mais rien n'avait filtré des lèvres de la princesse, pas plus que de celles du Sénéchal Tylwyn ou de Sa Majesté. Même Melwyn et la Reine sa mère ne semblaient pas au courant de ce qui se passait. Pourquoi ? Quel était ce secret ? Peut-être, ce soir; les langues se délieraient-elles ?
Ce fut au tour du Roi de faire son entrée. Sa Majesté. Son oncle. Toujours aussi imposant. L'homme, sans aucun doute, le plus puissant de son temps. Plus puissant, elle en était certaine, que l'empereur d'Hulanie. L'Hulanie avait perdu la guerre, moins de trente ans auparavant. La guerre contre l'Otrante. Et le Dartmoor avait compté les coups pensant tirer ainsi son épingle du jeu. Deux puissants voisins qui s'affaiblissaient mutuellement ne pouvaient qu'ainsi reforcer sa puissance. Ce qui s'était produit. Et Alwyn dirigeait le Dartmoor d'une main de fer. Tout comme sa propre maison. Elle n'aurait jamais pu l'oublier, même en ce jour de fête. Même en entendant la voix grave du souverain inviter ses hôtes à prendre place.
Elle obéit à l'appel de son oncle, et prit place à la table haute. Entre son cousin Melwyn et le prince des Fortunées.


93. Bals.4.
(par michele huwart, ajouté le 25/05/04 13:38)


Fou de joie, Valens regardait l'ours se dandiner au son d'un biniou, entraîné dans la danse par une jeune femme avenante qui frappait son tambourin tout en faisant voler ses jupes multicilores. Assis sur les genoux du précepteur, le petit garçon battait la table de ses petits poings au rythme de la musique. Il en rêvait depuis un long moment, de cet ours. Et il n'était pas déçu. Captivé, il n'entendait pas les conversations qui l'entouraient. Ni sa soeur lui proposer un gobelet de cidre. Seulement la musique. Et, de temps à autre, les grognements de la grosse bête qui faisaient dire à Ben que l'ours n'était pas seulement dansant, mais chantant. Hélas, tout a une fin, même les spectacles de baladins. La danseuse salua, l'ours se fendit d'une révérence comique, et le public, Val en tête, applaudit à tout rompre. Puis, la femme emmena son animal. Le musicien joua un air plus langoureux, avant de faire lui-même ses adieux.
- J'a soif ! constata alors le petit garçon.
- Tu as du cidre devant toi, lui rétorqua sa soeur. Ouvre les yeux, idiot.
- Je suis pas idiot ! grommela l'enfant, avant de se saisir du gobelet et de le vider d'une traîte. Je peux encore en avoir, Hunter ?
- Encore ? demanda le jeune homme, tout en faisant mentalement le compte des gobelets qu'avait dû boire son élève. Celà ne me semble pas raisonnable, mon chéri. A partir de maintenant, il vaudrait mieux que tu boives de l'eau..
Le gamin fit la moue. De l'eau, c'était bon à la maison. Pas ici, à la fête. mais son grand-père renchérit sur Hunter, disant qu'il ne comptait pas ramener au manoir un petit garçon fin saoûl. Val voulut bouder. Mais un nouveau spectacle mit fin à sa subite mauvaise humeur.. Des jongleurs faisaient tourbillonner des balles multicolores autour de leur tête, avant de se lancer l'un à l'autre des torches enflammées sous les yeux médusés des villageois. Et, d'attraction en attraction, arriva bientôt l'heure du dîner.
Bien que la majorité des convives ait passé une grande partie de la journée tâter des différentes douceurs proposées par les villageoises, ils n'en firent pas moins bon accueil au cochon rôti, dont les tranches odorantes leur furent servies sur de grands tranchoirs de pain gris. Hunter goûta. C'était bon, un peu trop cuit, peut-être. Celà s'accordait bien avec la bière locale, toujours aussi lourde. Toujours aussi entêtante. Les rires fusaient par-dessus les tables. Les villageois s'amusaient, toutes classes sociales confondues. Soudain, un bruit. Le choc violent d'un cruchon de terre sur une table de bois. Les jurons d'un homme debout, trempé de bière, pestant contre le maladroit qui avait par sa balourdise détrempé sa culotte neuve. De nouveaux rires fusèrent, devant la mine déconfite du jeune serveur tenant à la main l'anse du récipient. Anse qui, sans qu'il en soit en rien responsable, avait cédé.
Hunter souriait, pensif. C'était sa patrie. C'était son peuple. C'était aussi sa première fête populaire. Si éloignée des fastes de Dartran...

Quantor avait pris place à une des tables basses. Il avait retrouvé pour partager le repas ses amis Martin, Amalia Harden en voiles bleu pâle et quelques autres jeunes gens venus des quatre coins du Comté. Il jeta un coup d'oeil à la table voisine, et vit sa soeur en grande conversation avec un élégant jeune homme qui avait certainement dépassé la vingtaine. Trop vieux pour elle, songea-t-il. Qu'est-ce que ce garçon pouvait bien trouver d'intéressant au bavardage d'une gamine comme Galea ? Il haussa mentalement les épaules, et reporta son regard vers une charmante brunette rougissante.


94. Bals.4.
(par michele huwart, ajouté le 26/05/04 13:30)


Et les plats succédaient aux plats. Raffinés, coûteux. Pas assez abondants au goût de l'adolescent qui aurait préféré à ces mignardises un bon bol de ragoût fumant, et un quignon de pain bis. Il avait faim ! Et il rit sous cape en entendant un de ses compagnons de table, un jeune écuyer de la garde ducale, abonder dans ce sens. Au moins, le vin était bon. Très bon, même. Une excellente cuvée des Marches des Roches. Il se fit la réflexion que, pour un homme conspirant depuis toujours en faveur du retour d'Hamerland à l'indépendance, le comte Raymond n'hésitait pas à servir à ses invités un produit provenant de chez l' "ennemi", plutôt qu'un habituel crû des Sarts. Le patriotisme devait avoir ses limites...

Les domestiques amenaient à présent une énorme pièce montée décorée de glaçage multicolore et de grappes de raisins. Par on ne sait quelle magie, des gerbes d'étincelles retombaient d'étranges bougies grésillantes. Bien que Galea fut émerveillée, elle se garda bien de montrer ses sentiments, craignant de paraître bien trop paysanne à ses interlocuteurs. Elle avait jusque là réussi à soutenir leurs conversations, bien qu'ils fûssent plus âgés qu'elle, et de plus haut lignage. En son for intérieur, elle remerciait Feroal d'être venu contrôler les comptes de son père, de s'être fait pour l'occasion accompagner de son fils, et Eilan de l'avoir saluée comme une amie. La salutation du jeune homme lui avait valu son introduction auprès de personnes du meilleur monde, et elle avait su en profiter. Pas comme son idiot de frère qui, dès qu'il en avait eu l'occasion, s'en était retourné auprès de ses rustauds d'amis, de cette m'as-tu-vu d'Amalia, et de gamins du même acabit. Elle remerciait aussi le destin qui avait jeté le prétendant au trône dans les bras de sa famille, et la brillante idée qu'avait eu ce dernier de leur donner le début d'un vernis d'instruction. Elle ne faisait pas tache parmi les jeunes gens riches et lettrés qui partageaient le repas avec elle.
Quelqu'un déposa devant elle une part de gâteau recouverte de crème épaisse. Elle attendit, poliment, que chacun des convives aient été servi avant de l'entamer. Il était délicieux, tout comme le vin sirupeux qui avait remplacé le rouge capiteux des Roches.
- Celui-ci vient d'Ombrie, lui expliqua son voisin. Un délice, dame Galea.
Elle surit, faussement discrète. Le jeune homme s'appelait Ferrand. Il était le propre neveu du comte Raymond. Il avait vingt-deux ans. Vingt-deux ! Et il était au petits soins pour elle ! Il leva son verre.
- A nos hôtes, lança-t-il. A Hamerland. Et au Prétendant !
Certains parurent gênés, mais toute la tablée reprit : "Au prétendant".

La musique couvrait maintenant les bavardages. Quelques jeunes gens s'étaient levés de table, et dansaient là même où les avait précédé l'ours. Rien qu'une tournante, relativement calme. Puis, l'orchestre changea de rythme, et ce fut à une gavotte que les villageois furent invités. Grace se leva, tira Hunter pas le bras.
- Venez, Hunter, venez ! On va bien s'amuser.
Il aurait aimer la suivre, mais ne put qu'avouer que cette danse lui était inconnue.


95. Bals.5.
(par michele huwart, ajouté le 27/05/04 12:57)


- Cà ne fait rien, rétorqua l'enfant. Je vous apprendrai. Ce n'est pas difficile.
Il continua pourtant à décliner l'invitation. Il n'avait aucune envie de se ridiculiser devant le village entier. Il s'était déjà senti idiot devant sa gamelle de marrons, et se disait qu'au fonds, il ignorait bien des détails de la vie de son peuple. Mais Grace insistait...
- Plus tard, peut-être, fillette ! La soirée ne fait que commencer. L'orchestre jouera certainement d'autres airs. Des airs qui s'accorderont plus à mes compétences de danseurs. Des tournantes, par exemple. Des quadrilles ou des farandoles. Ou des pavanes.
Ce fut au tour de Sigismond de se gausser gentiment du prince.
- Des pavanes ? Vous auriez dû accompagner mon fils et ma bru chez les Guelen. Je suis sûr que la, vous n'auriez eu aucune crainte de vous rendre ridicule.
- J'aurais eu d'autres craintes, répondit Königar. Il est des sujets dont je préfère m'abstenir de discuter. Et je sais pertinemment qu'ils seront abordés ce soir, à Guelen.
Son visage, un instant assombri, s'éclaira de nouveau.
- Je préfère être ici, avoua-t-il. Même si je me sens un peu maladroit. Et même si je dois apprendre à danser la gavotte... à condition de passer inaperçu dans la foule.
- En attendant, viens, toi ! et Grace tira brutalement Ben par le bras, Ben qui faillit basculer en arrière, mais qui était finalement contant que la fille de son maître ait pris l'initiative de l'inviter. Bientôt, toute la tablée, mis à part Hunter et Sigismond se retrouva à tricoter savamment des gambettes. Le jeune homme les observait, tentant de mémoriser les pas.
- Alors, Monseigneur, comment trouvez-vous notre fête ?
Hunter sursauta. Plus au terme de "monseigneur" d'ailleurs, que du fait que quelqu'un avait parlé dans son dos. Il se retourna brusquement. Le frère Orren se tenait face à lui.
- Puis-je m'imposer un moment ? s'enquit courtoisement le religieux.
Sigismond voulut dire oui, mais Hunter le prit de vitesse.
- Bien sûr, mon frère. A la condition que vous cessiez de me donner du "monseigneur". Je ne suis que le précepteur des enfants Lammermoor, ici.

Ferrand s'inclina devant galea.
- Madame ? la pria-t-il, lui tendant la main.
Elle rosit joliment lui offrant la sienne. Elle se leva, et le suivit vers la piste de danse.. Avec sept autres couples, ils se mirent en place pour le quadrille. Galea jubilait. Plus encore que pendant le dîner. Il y avait là la fine fleur du duché. Plus encore, des jeunes gens avec lesquels elle désirait ardemment faire connaissance, et surtout, parler. Mais l'heure n'était pas aux bavardages. Il lui falait pour l'instant se concentrer sur les pas, faire attention à ne pas se tromper, éviter le ridicule. Tout en restant souriante. Tout en faisant semblant d'avoir fait celà toute sa vie, plutôt que de filer la laine ou d'arracher les navets.


96. Bals.6.
(par michele huwart, ajouté le 28/05/04 14:06)


Et ce fut les joues en feu qu'elle se retrouva aux côtés d'Edmond et de sa soeur, un verre de vin à la main. Ils avaient l'air de vraiment s'intéresser à elle, cette fois. Elle n'allait pas tarder à apprendre pourquoi.
- Il paraît, insinua le jeune homme au détour d'une phrase, que votre père s'est décidé à engager un précepteur pour enfin vous faire bénéficier de l'éducation due à votre rang.
Elle ne savait comment prendre ces paroles. Etait-ce une insulte ou un compliment ? Ou Edmond en savait-il plus sur Königat qu'il voulait le laisser entendre ?
- Engagé n'est pas le mot, expliqua-t-elle. Ramassé dans la forêt serait plus exact. Père l'a installé chez nous, a fait soigner ses blessures. Et, une fois guéri, Hunter est resté comme notre précepteur.
Elle ajouta d'une voix rusée "plutôt que de retourner à Dartran".
- Dartran ? interrogea Callixa, faussement étonnée. J'avais entendu dire qu'il s'agissait d'un seigneur Hamerlandais...
Callixa voulait faire parler Galea. Et Galea voulait parler. Mais à son rythme. Lâcher ses informations petit à petit.
- Il est Hamerlandais, mais il vit à Dartran. Enfin, habituellement. Pour l'instant, il vit plutôt chez nous. Et il doit se trouver en ce moment même au bal du village.
Elle ricana.
- Vous dites, Galea, qu'il est de noble lignage, fit Edmond,intéressé. Vous auriez pu l'amener ici avec vous.
Elle secoua doucement la tête de gauche à droite.
- Il prétend que ce n'est pas sa place. Chez vous. Et, de toute façon, il est un peu bizarre. Cependant, il peut être intéressant, parfois. Il connaît pas mal d'histoires, de légendes. Plus que les ménestrels. Et il connaît pas mal de gens, aussi.
- A Dartran ? s"enquit Ferrand jusque là silencieux. Et, qui... ?
Ils attendaient tous la réponse. Et celle que leur fit Galea ne les déçut pas.
- Le prince Königar. Le Prétendant.
Elle avait ferré le poisson. Les jeunes gens étaient maintenant rivés à ses paroles. Non qu'ils ne s'en soient doutés. Ormond de Lammermoor n'avait pas caché à son suzerain avoir recueilli un homme blessé venu de Dartran. Mais le fait qu'il connaisse Königar était une donne nouvelle pour les partisans de la monarchie légitime. Une chance inespérée...
- Il le connaît... bien ? insista Ferrand.
- Assez bien pour savoir que Königar n'est pas partisan de la lutte armée. Hunter prétend que jamais il n'attaquera Géraud d'Otrante.
- Mais encore ? s'impatienta Callixa.
Galea minauda, prit un petit air gêné.
- Oh, Hunter n'aime pas beaucoup parler de Dartran, ni du Prince. Mais, d'après ce que j'ai pu comprendre... Königar considère que la guerre civile serait une mauvaise chose pour le pays.
Edmond faillit s'emporter.
- Il faudra pourtant en passer par là, s'enflamma-t-il. Nous n'allons pas rester indéfiniment sous la coupe des Otrantais. Galea, KÖnigar est le roi légitime de ce pays. Il se doit de revendiquer sa couronne. Il nous le doit à nous.
Galea sourit.
- Peut-être, proposa-t-elle, Hunter sait-il ce qui pousserait le prince à agir ? Et peut-être pourrais-je, moi, le faire avouer à Hunter ?

Odric des Fortunées remercia Cherel d'un profond salut. La jeune fille lui rendit un pâle sourire.
- Tout le plaisir était pour moi, cousin.
Cousins, ils ne l'étaient pas vraiment. Elle était la nièce du Roi. Lui, le neveu de la Reine. Comme KÖnigar. Elle se prit à penser que, s'il arrivait malheur à celui-ci, le Prince Culloch deviendrait Roi légitime d'Hamerland. Et Odric après lui. Si Königar venait à disparaître, la marierait-on à Odric ?






97. Bals.7.
(par michele huwart, ajouté le 29/05/04 15:57)


Il voulut lui offrir une coupe de vin. Elle préféra un verre d'eau. Elle y trempa les lèvres, mais s'abstint de le boire trop rapidement. Tant qu'elle aurait ce verre à la main, nul ne l'inviterait à danser. Telle était l'étiquette. Et Cherel n'avait pas très envie de danser. Elle chercha quelqu'un du regard, sachant pertinement qu'il n'était pas la, but une gorgée. L'eau n'était pas assez froide.
- Vous rêvez, Cherel ?
Odric devait lui parler depuis un bon moment. Elle n'avait rien entendu. Non, elle ne rêvait pas, pourtant. Ses pensées n'avaient rien d'un rêve.
- Oui... non... pardon, Odric, je suis un peu perturbée, ces derniers temps. Je me pose pas mal de questions.
"... s'il arrivait malheur à Königar, me merierait-on à Odric ?..."
- J'ai appris que vous aviez reçu une missive de mon cousin, récemment.
Il avait feint une indifférence polie en posant la question, mais, malgré tous ses efforts, une inquiétude certaine perçait dans sa voix. "Odric a toujours bien aimé Königar" pensa-t-elle. Les deux princes étaient à peu près du même âge.
- Il a daigné m'envoyer de ses nouvelles, en effet, reconnut-elle, presque à contre-coeur.
Elle n'avait pas envie de parler de lui.
- Je me demande bien pourquoi, d'ailleurs, continua-t-elle avec amertume. Après un si long silence... Et pour m'annoncer qu'il avait besoin de rester encore chez ces gens, ces...
Elle faillit dire une parole inconvenante, se reprit.
- ... ces campagnards. Que peuvent-ils donc lui apporter ? J'admets qu'ils lui ont sans doute sauvé la vie, d'après le duc de Falaen. Mais que peuvent ils avoir que nous n'avons pas ?
Odric rit franchement, décontenançant la jeune fille.
- Kônigar aime les gens simples, Cherel. Vous devriez le savoir !
Elle le savait, oui. Mais de là à le comprendre...
- Il aime passer du temps avec eux, continua le jeune homme. Il veut les comprendre. Il veut vivre leur vie. Vous êtes trop jeune pour vous en souvenir, mais vous avez certainement entendu parler de sa fugue, lorsqu'il avait quinze ans.
Elle en avait entendu parler, bien sûr. Comme tout le monde, au palais. Elle en avait discuté avec Königar lui-même. Il lui avait avoué regretter d'avoir causé de l'inquiétude aux siens. Mais certainement pas le temps passé parmi les mineurs. Elle se souvenait de la chaleur que prenait sa voix à l'évocation de leur courage, et de leur fraternité.
- Nous étions assez proches, poursuivit Odric. Pourtant, il ne m'avait pas fait par de son projet. De peur, sans doute, que je vende la mèche... Grand-mère a fait fouiller les îles de fonds en combles. Enfin, elle a fait fouiller tous les endroits où un petit prince aurait été susceptible de se cacher. Et ceux où des gens mal intentionnés auraient pu l'emmener. Mais jamais elle n'a pensé aux mines. Et lorsqe, par hasard, l'intendant l'a retrouvé, croyez-vous que Königar ait fait preuve de contrition ? Que nenni ! Il était triste, çà oui ! De devoir revenir à sa vie de prince !
Un seviteur stylé présenta un plateau au jeune homme, qui saisit délicatement une coupe de vin doré, la mira, goûta le précieux breuvage, avant de convenir que la vie de prince n'avait pas que des mauvais côtés.
- Et ce n'est pas tout. Consigné dans sa chambre, il trouva le moyen de rédiger un rapport à l'attention de mon père. Un rapport dans lequel il signalait différents problèmes concernant les conditions de travail et la sécurité des ouvriers. Ainsi que les moyens d'y remédier. Et, mieux encore, comment améliorer le rendement de la mine tout en diminuant la fatigue du personnel.
Cherel n'en croyait pas ses oreilles.
- Comment... ?
- Il avait écouté les gens, tout simplement. Ce qu'il avait renseigné à mon père, c'était tout simplement ce qu'avaient constaté les hommes. Les vieux mineurs, qui connaissaient bien leur métier. Et qui avaient raison sur bien des points.
Il prit Cherel par les épaules, la regarda dans les yeux.
- Il reviendra, cousine. Mais êtes vous sûre que c'est ce que vous voulez vraiment ?

L'orchestre entonna une farandole. Grace prit Hunter par la main.
- Venez, maintenant ! Vous ne pouvez pas dire que vous ne savez pas danser çà. Tout le monde sait. Vous aussi, frère Orren, venez !


98. Bals.8.
(par michele huwart, ajouté le 30/05/04 18:19)


Il entra dans la danse, y entraînant lui même une Cora enchantée. Et toute ses craintes tombèrent d'un coup. Il n'était pas ridicule. Il n'était pas déplacé. Il n'était qu'un homme, jeune encore, qui s'amusait simplement au milieu de gens qui l'acceptaient comme celui qu'il feignait d'être. Non, qu'il était. Il ne jouait pas un rôle. Il était Hunter, précepteur des enfants Lammermoor, au même titre que Königar, prétendant au trône. Parce que, même si personne ne connaissait son nom véritable, chacun savait par contre qu'il n'était pas un homme du peuple. Les villageois le savaient, l'acceptaient, et ne le lui faisaient pas remarquer à tout bout de champ. Excepté frère Orren, qui se trouvait être de noble naîssance... Il invita dame Alana à danser une tournante, et se risquà même à suivre, cette fois, Grace au rythme de la gavotte. Il se trompa dans les pas, comme il s'y attendait. Nul de lui fit de remarque déplaisante, même si quelques sourires apparurent. Il n'était pas ridicule. Il était tout bonnement maladroit, comme il se devait d'un débutant. Il n'en avait pas honte, et nul ne lui en faisait grief. Surtout pas Grace, toute heureuse de danser en sa compagnie.
Il regagnit sa place à table, rejoint par une petite fille aux anges. Il fit bon accueil à une généreuse chope de bière. La danse lui avait donné chaud et soif. Vraiment soif. Il but à longues goulées le liquide suave et lourd. Bertram le frappa sur l'épaule.
- Alors, comment trouvez-vous notre petite fête ? Pas trop dépaysé ?
Il dut avouer que, si, il l'était. Dépaysé, et pourtant aussi à l'aise qu'il était possible de l'être. Chez lui.
Et ce fut comme une révélation. Il était chez lui. Il avait cru que, de toute sa vie, il ne ressentirait jamais ce sentiment. Le seul chez lui qu'il avait connu, c'était le palais de Dartran. Mais ce n'était pas un vrai chez lui. Il n'y était, n'y serait jamais, qu'une pièce rapportée. Parce qu'il n'était pas de Dartmoor. Parce qu'il était d'Hamerland. Qu'il était Hamerland.
Il avait cru appartenir à son royaume. C'atait faux. Il était Hamerland, et Hamerland était lui. C'était évident. C'était aussi aussi évident que la chaleur du soleil et le froid de la neige. Et chacun des hommes et des femmes de son peuple faisait partie de lui. Les danseurs joyeux du bal de l'automne. Les victimes des Chauffeurs. Les gardes de Feroal et les vignerons des Sarts. Tous. Même les Chauffeurs. Ils faisaient autant partie de lui que ses propres mains, que son propre coeur.
Il était Hamerland...
Valens grimpa sur ses genoux, se blottit contre lui.
- Tu es fatigué ? lui demanda-t-il, en bon précepteur attentionné.
Le petit garçon ne répondit pas. Il ferma les yeux, fourra son pouce en bouche, et s'endormit.

Plus tard, bien plus tard, sous les yeux attendris de Sigismond, Hunter ôta la veste et les bottes de l'enfant, le coucha dans son lit, et le borda affectueusement.
- Vous paraîssez avoir fait celà toute votre vie, lui fit remarquer le vieil homme.
Le prince sourit dans l'obscurité de la chambre.
- Je l'aime, Sigismond, reconnut-il sans fards. Je les aime, tous.
- Ne pensez-vous pas qu'il serait temps d'en avoir à vous ?
Königar soupira. En avoir à lui ? Avec Cherel ? Il s'était cru prêt à devenir père il y avait bien longtemps... Mais Cherel était si jeune, alors... Et maintenant...
Il ne savait plus. Il se devait d'engendrer un héritier...
Mais l'héritier de quel héritage ?

Il sortit silencieusement au milieu de la nuit. Il traversa la cour sous le crachin. Se dirigea vers le verger.
Il s'adossa à un pommier. S'assit dans l'herbe. Posa les mains par terre.
Il laissa la pluie inonder son visage.
Il ressentait la terre. Il ressentait les arbres. Il ressentait l'eau elle-même. Il ressentait la vie.
Sa vie.
Hamerland...


99. Lendemains de fête.1.
(par michele huwart, ajouté le 04/06/04 14:23)


Lorsque Cora pénétra dans la cuisine, elle fut tout étonnée d'y trouver Hunter. Celui-ci, à la lueur d'une lampe à huile, était concentré sur une large feuille de papier, sur laquelle il dessinait à l'encre noire. La domestique le regarda longuement avant qu'il se rende compte de sa présence. Elle finit par toussotter. Il sursauta, et posa sa plume, semblant émerger d'un rêve.
- Déjà debout à cette heure ? lui dit-elle,d'un ton de reproche. Vous devriez pas, Messire. Bertram a dit que...
Il s'étira. Voulut nouer ses cheveux d'un geste machinal, se souvint qu'ils étaient trop courts encore... et interrompit la servante.
- Bertram sait très bien que je ne suis pas raisonnable. Et tout le monde ici, aussi. De plus, je vais bien, Cora. Et je ne pouvais plus dormir.
A vrai dire, il n'avait pas dormi de la nuit...
- Qu'est-ce que vous faites, là ? demanda la domestique, intriguée par les courbes complexes qui avaient envahi le papier.
Une carte, lui expliqua-t-il. Une des cartes qu'il avait promis plusieurs semaines auparavant à ses élèves. Il posa un regard qui aurait pu passer pour amoureux sur son ouvrage.
- Hamerland, murmura-t-il pour lui même plus que pour la servante.
Le travail n'était qu'esquissé. Frontières extérieures, limites des Duchés... Marbourg, calligraphié. Marbourg, la Capitale. Sa capitale de briques rouges. Sa forteresse altière, millénaire... Le tombeau de Goran et Myra dans le Temple privé... Les jardins intérieurs aux rosiers grimpants... Son trône de chêne massif, dans sa salle aux multiples miroirs... Sa bibliothèque...
Il n'aurait jamais dû pouvoir y pénétrer. Il n'aurait jamais dû, d'ailleurs, franchir les frontières d'Hamerland. Selon les lois de Guibert Premier - Premier pour Hamerland - sa famille était à jamais bannie. Contrainte à l'exil. Mais Géraud avait aboli la loi. Et le prince Guilhelm lui avait ouvert les portes de la Citadelle. A lui, le Prétendant. Son ami...
Il se secoua, parut revenir sur terre.
- Votre époux et vos enfants seront bientôt levés, j'imagine. Peut-être auront-ils besoin de moi...
La suggestion du jeune homme fit lever à Cora les yeux au ciel. Besoin de lui ! Qu'allait-il imaginer-là, ce seigneur aux mains blanches ? De quelle utilité pouvait-il être dans une ferme ? Elle lui fourra un panier d'osier dans les mains.
- Z'êtes pas un paysan, messire, lui fit-elle remarquer. Sauf vot' respect. Vous voulez apprendre, c'est sûr... mais vous en s'rez jamais un. Alors, j'vous donne un travail à vot' mesure. Allez ramasser les oeufs. Et tant qu'vous y êtes, donnez du grain aux poules. Quand vous r'viendrez, y'aura du gruau tout chaud pour vous.
- Au raisiné ? demanda-t-il, gourmand.
- Faut être des Sarts pour aimer çà ! trouva-t-elle à redire. Enfin, si c'est ce que vous voulez...

Il partit sans rien ajouter, retrouvant son rêve qui ne le quitta pas lorsqu'il franchit la porte du poulailler. Pas plus que lorsqu'il enleva leurs eux aux bestioles emplumées qui le regardaient faire sans réagir. Ou lorsqu'il s'empara d'une jarre, se rendit au silo à grain, puis déversa du blé dans la mangeoire. Il était ailleurs... face à la Mer Orientale... la mer aux vagues grises, lourdes, violentes... qui venaient mourir sur de vastes plages de sables tout aussi gris... Les plages de Saintonge... d'Hamerland... Ses plages...
Il déposa le panier devant Cora comme un trophée.


100. Lendemains de fête.2.
(par michele huwart, ajouté le 05/06/04 15:23)


Galea s'étira, bâilla, leva la tête de l'oreiller. Elle flottait encore sur un petit nuage. Tout avait été, la veille si... Si quoi, au fonds ? Les mots lui manquaient pour l'exprimer. Elle n'avait d'ailleurs aucune envie de l'exprimer devant son péquenaud de frère, qui avait sans doute été la seule tache risquant de lui gâcher cette soirée parfaite. Il s'était contenté de plaisanter, parfois de façon nettement inconvenante, jugeait-elle, avec ses compagnons de tablée...Et de courtiser cette fille, aussi, cette petite brune en robe verte. Clara, ou Clyra... peu importait ! Une Vernon ! Une Vernon dont le père ne gouvernait que les marécages du même non. Des gens encore moins riches qu'eux-mêmes. Peut-être même de moin bonne naîssance. Pffttt. Quantor n'avait jamais su comprendre quels étaient ses intérêts...
Elle chassa de son esprit son frère et cette ... euh... Clyda. Soupira... Ferrand s'était montré si galant et si attentionné ! Il l'avait traîtée en dame, malgré sa robe trop sage ! Et Edmond l'avait fait danser à plusieurs reprises. Ces garçons-là valaient vraiment la peine qu'on s'intéresse à eux. Ils s'y connaissaient en grands vins, en poésie, en musique. Ils avaient voyagé. Ferrand avait même passé l'été à Castellanne... Mais surtout, surtout, ils avaient quelque chose dans la tête. Des idées, des projets. Pas pour eux-mêmes. Pour le pays. Pour Hamerland. Et ces idées, ces projets, elle les partageait. Elle les partageait, oh combien !
Restait à les faire partager également au principal intéressé... Elle n'avait pas dévoilé à ses nouveaux amis que le prince avait l'air de beaucoup apprécier Géraud d'Otrante. En fait, elle comptait ne leur distiller les rares informations qu'elle avait que petit à petit. De manière à les tenir en haleine. Il lui faudrait aussi, mine de rien, tenter d'amener Königar à perler de ses intentions sans se trahir elle même... en douceur. Pouquoi appréciait-il le Roi ? Quelles étaient ses relations avec les Princes d'Otrante ? Avec les Ducs ? Comment réagirait-il si ses partisans se levaient en masse ? Quelle serait dans ce cas l'attitude du Dartmoor ? Elle avait du travail. Beaucoup de travail...
Elle bâilla à nouveau, se leva. Son père terminait sa toilette, essuyant son visage rasé de frais. Il devait se rendre en ville, avant leur retour. Des courses à faire, avait-il dit. Pour Hunter...Evidemment, pour Hunter ! Il était si rare qu'il fasse des emplettes à Guelen pour sa famille ! Trop cher, disait-il ! Elle lui demanda néanmoins de pouvoir l'accompagner. Il accepta.

Elle s'habilla de frais, regrettant seulement de devoir porter ce vieux manteau bleu foncé délavé.
- Il m'en faudrait un neuf, fit-elle remarquer à son père.
Celui-là, elle le tenait d'une cousine. Du côté maternel. Une de celle qui ne les battait pas froid, tout en les regardant de haut. C'était un manteau d'occasion, et, de plus, démodé. Ormond ne releva pas la remarque.
Malgré l'heure matinale, et les excès de la veille - plusieurs bals populaire ayant été organisés par les autorités de la petite ville - Guelen s'éveillait. Les boutiques ouvraient leurs volets. Les marchands ambulants criaient, colporteurs ou porteurs d'eau. Des ivrognes, avachis par la beuverie de la fête, gisaient abrutis dans les coins abrités. Des hommes du guêt en uniforme rouge et bleu les réveillaient parfois à coups de pieds. Galea se rapprocha de son père. Il marchait vite, ce qui semblait normal, sous le crachin.
Ils achetèrent du papier de haute qualité, et des encres multicolores, ainsi que plusieurs pinceaux se différentes grosseurs. Des citrons en provenance d'Ombrie. De drôles de petits fruits vert kaki et noirs dans des pots de grès. Des épices diverses. Mais la boutique que préféra Galea fut celle du maîtr drapier. Elle regardait l'homme dérouler de lourdes étoffes de laine, de différentes couleurs, et de diverses qualités. Ce dont elle aurait besoin, songea-t-elle, pour se confectionner un manteau digne de ce nom, et de ses nouvelles fréquentations. Le choix d'Ormond se porta sur un magnifique drap vert sombre. Un tissu digne d'un roi, mentionna le marchand, ce qui la fit rire sous cape. Puis, son père se tourna vers elle, et lui demanda :
- Puisque tu es là, choisis.
Elle n'en croyait pas ses oreilles. Elle devait se faire des idées. Il devait penser "choisis autre chose pour Hunter"....
- Allons, Galea, insista Ormond. Il me semblait t'avoir entendu dire que tu avais besoin d'un nouveau manteau. Et quelqu'un d'autre a dû penser la même chose. Il aurait été malséant de ma part de refuser le cadeau d'un ami.
Elle regarda de tous ses yeux, tandis qu'Ormond choisissait un solide drap bleu pour Quantor et Valens. Et se fixa sur un splendide tissu d'un rouge obscur, profond.
- Celui-là, dit-elle. Et celui-ci pour ma soeur.


101. Lendemains de fêtes.3.
(par michele huwart, ajouté le 07/06/04 15:16)


Elle était toute guillerette lorsqu'elle franchit la porte.
- Hunter nous a fait un cadeau, lançà-t-elle à qui voulait l'entendre.
Et qui voulait l'entendre faisait plus de monde qu'elle l'aurait pensé, les fils Martin ayant rejoint Quantor dans la chambre. Elle prit sur elle pour ne pas faire de remarques désagréables au sujet de leur présence. Ce qui aurait d'ailleurs été d'autant plus malvenu qu'elle comme le reste de sa famille devait faire le voyage de retour dans leur charette.
- Un cadeau ? s'étonna Quantor. Et Père a accepté... curieux... Qu'est-ce que c'est ?
Il était plus curieux qu'il voulait le laisser paraître.
- Un cadeau utile, lui répondit Ormond. Du bon drap pour vous confectionner à tous de nouveaux manteaux d'hiver... et je ne peux décemment pas toujours refuser les cadeaux d'un ami. A force, je risquerais de le vexer.
Galea songea que, pour sa part, elle aurait trouvé idiot de vexer Königar en refusant ses gentillesses. Et qu'elle ferait d'ailleurs bien de cesse elle-même de le vexer tout court. Même si ses intentions étaient au fonds très différentes de ce que s'imaginaient les siens.
- Je n'avais pas vraiment besoin d'un manteau neuf, fit remarquer son frère.
Mais, devant le regard désapprobateur de ses parents et le sourire moqueur de Garlan regardant son manteau râpé, il se reprit.
- ... mais je remercierai Hunter quand même. C'est gentil de sa part d'y avoir pensé. Dites, j'ai faim ! Pouvons-nous descentre dans la salle commune ?
Ormond acquiesça d'un air approbateur. mais, comme Galea s'apprêtait à suivre les garçons, il la rappela.
- Pas toi. Nous avons à te parler, ta mère et moi.

L'adolescente se tenait très droite devant ses parents. Pourquoi, se demandait-elle, son père avait-il attendu d'être rentré à l'auberge pour lui parler ? Il aurait très bien pu le faire pendant leur promenade commune. Pendant laquelle, d'ailleurs, il s'était montré charmant. Non. Il avait attendu... de ne plus être seul avec elle. Il comptait sur Aëlia pour asseoir sa position de force !
- Tu as passé une bonne soirée, n'est-ce pas.
Ce n'était pas une question. Galea ne répondit donc pas.
- Tu as passé une bonne soirée en compagnie de jeunes gens nettement plus âgés que toi, renchérit Aëlia.
L'adolescente ne put que confirmer les dires de sa mère.
- Et alors ? se rebiffa-t-elle. Ils étaient plus âgés, mais semblaient se plaire en ma compagnie. Ferrand, d'ailleurs...
- Ferrand de Jamar a vingt-deux ans, l'interrompit Ormond. Il a vingt-deux ans et est de bien trop haut lignage pour jeter les yeux sur une gamine de ton rang.
Elle affecta un petit air supérieur.
- J'ai beau n'être qu'une gamine, répliqua-t-elle, et la fille d'un petit hobereau sans fortune, il A posé les yeux sur moi. Et pris selon toute évidence plaisir à ma conversation. Tout comme Edmond de Guelen...
Aëlia soupira. Sa fille était jeune, si jeune... elle ne se rendait pas compte, pensait-elle, des dangers de la vie, des désillusions auxquelles elle s'exposait.
- Lorsqu'un garçon fait la cour à une fille, opposa-t-elle à l'adolescente, ce n'est pas particulièrement pour sa conversation. Oh, Galea... il faut que tu comprennes. Tu ne sais rien de la vie. Des jeunes gens comme eux risquent de s'amuser avec une jeune fille telle que toi. De te faire du mal, et de t'abandonner ensuite. Si j'avais pu, hier soir, j'aurais interrompu vos petites messes basses. mais je craignais d'indisposer nos hôtes...
Galea haussa les épaules. Sa mère la prenait vraiment pour une oie blanche. C'était elle qui ne comprenait rien.
- Ils se joueraient de moi parce qu'ils sont riches ? De plus haut rang ?
Ce fut ce que son père confirma.
- Ils ne sont pas de notre milieu, Galea.
- Et Hunter, alors ? fit elle d'une voix insolente. Il est de notre milieu, lui ? Laissez-moi rire ...
- Ce n'est pas la même chose, lui répondit sa mère. Hunter est notre ami.
Mais Ormond se redressa, lentement. Il s'approcha de sa fille. Il la dominait, maintenant. Presque menaçant. pas du tout paternel.
- Tu parlais, Galea, de "conversations". Voudrais-tu dire que ce dont tu as parlé avec Edmond et son cousin, c'est de ... politique ?
Elle se contenta de le fixer dans les yeux. De le défier, en somme. Son père sentit la colère l'envahir.
- Edmond est le fils de mon suzerain, gronda-t-il. Malgré tout, je t'interdis, je t'interdis, tu entends, de tremper dans ses conspirations. Tu n'es pas de taille à jouer aux jeux des trônes, Galea. Et je t'interdis tout autant d'y impliquer quelqu'un qui n'a pas demandé...
Oubliant toute éducation, elle lui coupa la parole.
- Qui vous dit, Père, que je veuilles y impliquer quiconque ? Hunter ? Je n'ai pas prononcé son nom. Quant au Prétendant, que je participe ou non à ce que vous appelez des "conspirations", il s'y trouvera impliqué, lui. Qu'il le désire ou non.
Ormond avait levé une main de façon menaçante. Il la rabaissa, ébahi.
Et Galea songea que ce serait son rôle, à elle et à elle seule, de faire que Königar désire être "impliqué". A elle seule. Elle allait devoir jouer. Serré...

Grace vint s'asseoir auprès de Hunter. Elle l'embrassa, pous se trouna vers Cora en lui disant : "J'ai faim".





102. Lendemains de fête.4.
(par michele huwart, ajouté le 08/06/04 14:04)


La domestique déposa devant elle un bol de gruau et un grand pot de miel, dont la petite fille se servit copieusement, avant de dévorer avec voracité. Hunter la dévisagea avec tendresse. Sentant son regard sur elle, elle leva la tête vers lui, et lui marmonna une phrase incompréhensible.
- Avale donc avant de parler, la sermona doucement le jeune homme. Je n'ai rien compris à ce que tu voulais me dire. Et c'est impoli de parler la bouche pleine.
L'enfant déglutit, reprit sa respiration, et répéta calmement.
- Pourquoi vous me regardiez ainsi, Hunter ?
Il sourit. Comment, et que répondre à cette question d'enfant, lui exprimer toute la tendresse qu'il ressentait en cet instant ?
- Parce que je suis heureux d'être ici, avec toi, lui déclara-t-il après un moment de réflexion. Avec vous tous.
- Alors, vous n'êtes plus triste ? lui demanda la petite fille.
Un nuage passa sur le visage de Königar. Triste ? Il le serait toute sa vie, pensait-il, lorsque lui reviendraient à l'esprit certains souvenirs. Mais quelque chose en lui avait changé : ces souvenirs, ils ne les avait plus perpétuellement à l'esprit. Il était en train de guérir, même si une part de lui-même se disait encore que cette guérison était injuste. Les victimes des Chauffeurs ne guériraient jamais....
- Seulement quand je pense à certaines choses, lui concéda-t-il. Et j'y pense beaucoup moins qu'avant. Grâce à toi, entre autres.
Elle rougit sous l'effet du compliment, se rapprocha du précepteur, et l'embrassa sur la joue.
- Je voudrais que vous n'y pensiez plus jamais, alors, lui dit-elle solennellement. Et je ferai tout pour çà.
Il lui ébouriffa affectueusemet les cheveux. N'y penser plus jamais ? Il l'aurait voulu, parfois... Oublier... Oublier à jamais... Mais les morts ne méritaient pas l'oubli...
- Tu es gentille, Grace. Mais certaines choses sont impossibles, même à la plus gentille des petites filles. Allons, se secoua-t-il, parlons d'autres choses. Il me semble que tu n'as pas eu trop de mal à te lever, ce matin !
L'enfant ne perdit pas cette occasion de se mettre en valeur.
- Je suis grande, maintenant, se rengorgea-t-elle. Pas comme Val qui s'est endormi pendant le bal. Et j'ai du travail à faire. Je dois ramasser les oeufs et donner à manger aux poules.
Il prit un air faussement contrit pour lui annoncer qu'il avait déjà accompli ces tâches.
- C'est Cora qui me l'a demandé, ajouta-t-il comme pour présenter ses excuses.
- Mais c'est MON travail, se fâcha la petite fille. Vous, vous êtes ici pour vous reposer, et pour vous occuper de nous. Val va avoir besoin de vous, tout à l'heure, pour l'aider à s'habiller. Tout seul, il serait capable de mettre ses vêtements d'été, et, moi, il ne m'écoute pas.
- C'est mon travail, en effet, de m'occuper de vous, reconnut le jeune homme, taquin. Bien qu'habiller les petits garçons soit plus du domaine d'une bonne d'enfants que d'un précepteur...
Elle le regarda comme s'il venait de proférer une énorme bêtise.
- On n'a pas les moyens d'avoir une bonne d'enfants, ici.
Puis, poussant un grand éclat de rire : "Un précepteur non plus. N'empêche que votre travail, c'est nous, pas les poules. Les poules, c'est le mien."
Il en convint, et lui promis de ne plus empiéter sur son domaine. Avant de lui faire remarquer qu'elle ne pourrait accomplir ses autres tâches qu'après avoir terminé son gruau, et fait sa toilette.
Elle se remit à manger, puis demanda : " Qu'est-ce qu'on fait, aujour d'hui ?"


103. Lendemains de fête.5.
(par michele huwart, ajouté le 09/06/04 13:01)


Il réfléchit un instant, et, s'adressant à Cora, lui demanda quel serait le prochain jour de lessive.
- Demain, répondit-elle. Pourquoi ? Vous allez enfin transformer le contenu de ce baquet puant en papier ? Pas trop tôt, à mon goût.
- Quand votre linge sera sec, affirma-t-il gaiment. Et, aujourd'hui, dit-il ensuite à l'attention de Grace, je vais continuer à vous apprendre vos lettres. Quand Val sera levé, et que ben aura terminé ses corvées, bien entendu. Et je continuerai à dessiner ma carte.
- Votre carte ? Vous l'avez commencée ?
- Je l'ai commencée ce matin, oui. Avant le petit déjeuner.
- Je peux la voir ? demanda-t-elle, impatiente, tout en portant son bol vide à Cora.
Plus tard, répondit Hunter. Quand elle sera terminée. maintenant, vas faire ta toilette, et rejoins-moi ensuite dans la grande salle.
Elle partit en sautillant. Et les bruits qui parvinrent ensuite de l'escalier ne correspondaient pas du tout à ceux que pouvait faire une petite fille gracieuse montant calmement les marches.
- Ah... ces gamins... soupira Cora. Ils tiennent pas en place. Y'a pas encore d'feu, dans la grande salle. J'vais en faire, mais en attendant, restez ici. J'voudrais pas qu'vous r'tombiez malade.
Il eut beau lui expliquer de mille façons qu'il allait bien, qu'il n'avait rien d'une fleur de serre qui risquait de se faner au moindre coup de froid, qu'il avait apris à vivre à la dure, ainsi qu'à allumer un feu durant sa vie de soldat, la domestique ne voulut rien entendre.
- J'vais faire du feu, et vous restez ici. Bertram a raison. Vous êt'pas raisonnable.
Il capitula.

Grace ne fit pas hommeur à son prénom en sautant lourdement de la cinquième marche. Hunter sursauta, puis secoua la tête avec un sourire indulgent.
- Cora m'a fait la morale, avoua-t-il à la fillette. Je n'ai pas le droit d'aller dans la grande salle avant que le feu ait pris.
- Vous n'avez pas à obéir à Cora ! répliqua la petite fille. sauf si çà vous fait plaisir, bien sûr...
- Disons que çà me fait plaisir de lui faire plaisir, expliqua-t-il. Et çà lui fait plaisir, que je lui obéisse. Après tout, je ne suis qu'un étranger de passage, ici.
La petite fille se fâcha brutalement. Elle voulait bien tout entendre, sauf çà.
- Vous n'êtes pas un étranger, protesta-t-elle, les larmes aux yeux, en frappant du pied. Et vous n'êtes pas de passage. Vous allez rester avec nous. Je ne veux pas que vous nous quittiez. Jamais. Je...
Plus ému qu'il aurait pensé, Hunter attappa la petite fille par les épaules et l'attira contre lui.
- Calme-toi, lui dit-il doucement. Calme-toi, ma chérie. Je n'ai aucune envie de partir. Je te l'ai dit tout à l'heure. je suis heureux avec vous. Seulement, accepte que, pour Cora, je ne sois qu'un invité. Et aussi... tu dois te rendre compte qu'un jour, je m'en irai.
Elle voulut rouspéter, mais il continua.
- Je m'en irai le plus tard possible, promit-il. Pourtant, un jour, mon devoir m'appellera ailleurs. Et je serai obligé d'y répondre. Pour Hamerland.
L'enfant s'essuya les yeux d'un revers de main. Elle le savait bien, au fonds d'elle même, que Hunter les laisserait un jour pour retrouver le monde qui était le sien. Elle n'aimait pas, cependant, qu'il le lui rappelle.
- Hamerland est plus importante que nous, alors, pour vous ? demanda-t-elle tristement.
- Rien n'est plus important à mes yeux que vous, lui répondit-il. mais Hamerland... est Hamerland.
Ce fut à cet instant que Cora entra dans la pièce.
- Vous pouvez y aller, maintenant !leur lança-t-elle. Y commence à faire bon.

La fillette eut vite fait d'oublier son chagrin. Après tout, Hunter étéit là et bien là, et, il l'avait dit, sans doute pour un long moment. Quand elle eut réussi à s'en persuader, sa bonne humeur revint. Elle s'empara de son ouvrage et vint rejoindre le jeune homme près du feu, Wulf sur les talons. Elle s'installa confortablement, et commença à jouer de ses grosses aiguilles de buis. Ce n'était pas la première fois que Hunter la voyait tricoter , pas trop mal d'ailleurs, ce large cache-nez vert rayé de gris argenté. Mais il n'avait jamais songé avant ce jour à lui demander à qui il était destiné.
- Ben... à vous, répondit-elle, comme s'il se fut agi d'une évidence. Vous n'avez pas de cache-nez. Et il fait souvent froid, ici, l'hiver.
Il resta in instant interloqué, puis sentit à nouveau l'affection le submerger. Même s'il s'imaginait mal paré d'une telle écharpe à la cour du roi Alwyn.
- C'est... gentil. Très gentil, Grace.
- C'est moi qui y ai pensé, déclara-t-elle, très fière. J'ai choisi de le faire vert, parce que vous aimez porter du vert. N'est-ce pas ?
Elle guettait visiblement l'approbation que lui donna immédiatement le jeune homme.
- Et c'est grand-père qui m'a dit que ce serait mieux avec des rayures. Là, j'aurais préféré les faire rouges. Mais il m'a dit que, gris clair, ce serait mieux.
Il approuva.
- Vert et gris argent. C'est très bien, Grace. Et je suis très heureux que toi et ton grand-père ayez eu cette idée.
... griffon d'argent sur champ de sinople...
Cette écharpe était confectionnée à ses propres couleurs.

Galea n'ouvrit pas la bouche de tout le petit déjeuner. Sauf pour manger, bien sûr. Et à peine. Elle jetait de temps à autre des coups d'oeil assassins à ses parents. Lui interdire... lui INTERDIRE de faire son devoir... car c'était son devoir de rétablir sur le trône le Roi légitime. C'était celui de tous les Hamerlandais. Même si Königar disait ne pas vouloir de ce trône au prix du sang...


104. Lendemains de fête.6.
(par michele huwart, ajouté le 10/06/04 15:36)


Elle resta ainsi, butée, pendant tout le voyage de retour. Assise à l'arrière de la charette, en compagnie de ses parents et des parents Martin, qui ne se risquèrent pas à se mêler d'un problème qui, selon eux, ne les regardait pas. Et pendant ce temps, les garçons n'arrêtaient pas, eux de bavarder. De la soirée, des filles... Clyra avait accepé Quantour pour cavalier durant quatre danses d'affilée... quatre ! Et il avait pu la réinviter par la suite... Et Aron avait embrassé Amalia derrière les tentures. Vraiment embrassé. Pas seulement... enfin, les autres n'avaient qu'à comprendre. Et elle lui avait même laissé sous-entendre qu'un jour, peut-être. Galea eut un ricanement de mépris. Des gamins... Ils étaient plus vieux qu'elle, mais n'étaient que des gamins, n'ayant aucune idée de la réalité du monde, de la vie. Ils se contentaient de la croquer au jour le jour sans... sans agir. Ce n'était pas qu'elle-même ne rêvait pas de baisers sous les étoiles, non. Mais pas sous les étoiles de Lammermoor. Encore moins de Vernon. Voyait-on seulement les étoiles à Vernon, l'été, au travers des nuées de moustiques... Guelen, c'était déjà mieux. Ou Jamar, selon Ferrand, petite ville fortifiée de briques rouges à dix lieues des plages de Saintonges... elle aurait aimé voir la mer ! Ou attirer le regard d'Eilan de Falaen, autrement que comme une amie. Quoique... Eilan était le fils de son père. Et Feroal été l'ecuyer de Geraud d'Otrante, durant la guerre contre l'Hulanie. Comment avait-il pu, alors que son propre roi légitime avit levé sa propre armée ? Oh... ils étaient dans le même camp, bien sûr. Contre les Barbares... Mais jamais, elle en était sûre, Eilan ne rejoindrait un groupe de partisans du Prétendant. Donc, même fils de Duc, elle ne l'embrasserait jamais. Jamais ! Ce serait de la trahison... Et puis, ce qui comptait, ce qui était important,ce n'était pas quelques baisers volés. ce qui comptait, c'était Königar à Marbourg. Et elle...
Elle n'osa pas envisager le reste.

Les enfants - enfin, Grace et Ben - travaillaient, penchés sur leurs ardoises, tandis que Königar traçait sur la carte d'Hamerland le cours des fleuves et des rivières. Il en était à l'embouchure de la Saive lorsqu'un petit garçon aux yeux embués de sommeil l'appela d'une voix pâteuse.
- Je peux venir sur vos genoux ? demanda Val, traînant derrière lui sa poupée de chiffons ?
- Maintenant ? Je travaille, tu le vois bien. Grace et Ben aussi. Tu devrais demander à Cora...
- Elle est pas là ! répondit l'enfant. J'ai pas faim, de toutes façon.
Et il grimpa sur les genoux de Hunter qui n'eut pas le courage de le repousser. mais qui essuya soigneusement plume et pinceau, et reboucha soigneusement sa bouteille d'encre noire.
- Tu as veillé bien tard, hier, pour un petit garçon, constata le précepteur. C'est ma faute. j'aurais dû te ramener bien plus tôt à la maison.
Ce qui lui valut un regard ironique de la part de Ben.
- A pieds, sans doute, messire ? Avec Val dans les bras ? Vous dites des bêtises !
Et, tandis que le petit se pelotonnait à nouveau contre lui, Hunter dut reconnaître que Ben avait raison.
- Vous nous racontez une histoire ? demanda Valens après de longues minutes. Une histoire de quand vous étiez petit ?
Une histoire de quand il était petit... Pourquoi pas. mais quelle histoire ? Celle des dîners interminables à la table haute ? Ou celle des tout aussi interminables cours de calligraphie et de maintien ?
- Je dois d'abord vérifier le travail de Ben et de Grace.
Il tentait de se défiler. Mais force lui fut de constater que les lettres avaient été tracées sur les deux ardoises de manière impeccable...

Ils reprirent place devant la cheminée. Wulf à leurs pieds.
- Que voulez vous savoir, de "quand j'étais petit" ? demanda Königar.
- Je sais pas... enfin, comment c'était, chez vous ?
Chez lui... mais ce n'était pas vraiment chez lui.
- Je vivais chez mon oncle et ma tante. Je suis né là-bas, pendant la guerre. Mon père se battait
- ... dans les troupes du prince Horgar, l'interrompit Grace, avant de présenter ses excuses.
- Je n'aurais pas dû vous couper la parole, je sais, fit-elle, contrite.
Hunter eut un léger silence. L'intervention improptue de la petite avait été la bienvenue. Il acquiesça.
- Oui. Contre les Hulaniens. Pour Hamerland. Je ne l'ai jamais connu. Il a été tué, à la toute fin de la guerre. Ma mère est restée veuve. Puis, elle est morte, elle aussi. Il me reste peu de souvenir d'elle. Sa douceur... et quelques chansons. Le gruau au raisiné et un parfum de fleurs des champs. Elle est morte, et je suis resté. A Dartran. Le... la maison était blanche, belle, mais froide. Très froide. Mes cousins et moi...




105. lendemains de fête. 7.
(par michele huwart, ajouté le 11/06/04 15:31)


- Vous avez beaucoup de cousins ?
Val avait à son tour coupé la parole à Hunter, mais le jeune homme avait décidé de prendre son parti de ces interruptions. Après tout, il ne faisait que parler de son enfance, et les questions des petits n'étaient pas mal venues, bien au contraire.
- A Dartran, trois. C'est avec eux que j'ai été élevé. Avec les deux aînés, surtout, Melwyn et Oleane. Ils sont mariés, tous deux, maintenant. J'ai d'autres cousins aussi... aux Sarts, et aux Fortunées. Mais je les voyais relativement rarement étant enfant. C'est d'ailleurs toujours le cas... Enfin... quand j'étais petit garçon, mes cousins et moi avions rarement l'autorisation de nous rendre en ville. Et, lorsque c'était le cas, nous étions accompagnés de notre précepteur. Ou, en ce qui me concerne, de Lehan, mon maître.
- Qui était Lehan ? demanda Ben.
- Lehan ? Je crois vous en avoir déjà parlé, non ? Je me trompe peut-être... Lehan est l'oncle de ma mère, et aussi un haut prêtre du Temple d'Or. Il s'occupait beaucoup de moi, autrefois. Jusqu'il y a peu, même... Bref. Je n'avais pas le droit, enfant de me rendre seul en ville. A présent, je me rends compte que mon oncle avait ses raisons, pour me l'interdire. Mais je n'étais pas raisonnable, à l'époque.
- Vous ne l'êtes toujours pas, lui fit remarquer Grace, mutine. Enfin, c'est ce que prétend Mère.
- Elle n'est pas la seule, convint Hunter. Pourtant, j'ai toujours tenté de l'être. Raisonnable et docile. Je passais des heures, chaque jour, à étudier les matières les plus diverses. J'accompagnais mon oncle et mon cousin lors de ... il voulut dire "réceptions officielles" ... mondanités. Ou à la chasse. Je n'aimais pas la chasse, enfant. je trouvais celà cruel. plus tard, par contre, j'y ai pris plaisir. A celle au gros gibier, surtout.
- Père a tué un cerf, l'hiver dernier ! lança Valens.
- Et on en a mangé pendant des jours... soupira sa soeur. Cuissot de cerf... civet de cerf... saucisses de cerf... saucisson de cerf séché... cerf fumé... cerf salé... C'était comme çà aussi, chez vous, après la chasse ?
... après la chasse... un cerf entier n'aurait pas suffi à nourrir le quart des habitants du palais...
- Nous étions nombreux, à la maison. Non, Grace, un cerf tué était très vite consommé. Mais quand je parlais de gros gibier, je pensais surtout au sanglier.
... et à la chasse qui lui avait fait aimer la chasse...
- C'est dangereux, les sangliers, affirma doctement Valens.
- C'est bien pour çà que j'aimais les chasser, répondit Königar. Je me souviens d'un jour... j'avais quatorze ans. Mon oncle recevait des... relations, venus de l'étranger.
... Géraud d'Otrante, son épouse, et les jeunes princes. Et un nombre impressionnant de seigneurs, de fonctionnaires et d'hommes d'armes otrantais...
- L'invité de mon oncle m'avait aidé, la veille, à réviser mes leçons de Droit.
- C'est quoi, le Droit ? demanda Ben.
- Les lois, si tu préfères. Je m'étais lié d'amitié avec l'aîné de ses fils, Guilhelm...
- Comme le prince héritier ?
- Comme le prince héritier d'Otrante, oui.
... après tout, Guilhelm était un prénom courant, en Otrante...
- Nous nous faisions une joie d'accompagner les adultes à la chasse. Avec, à l'esprit, l'idée de fausser compagnie aux autres. Enfin, elle venait plutôt de moi, cette idée. Et nous l'avons mise en pratique dès que nous avons pu. Nous avons chassé longtemps, côte à côte... si on peut dire, dans une forêt. Et, je ne sais comment, fuyant les rabatteurs, je suppose, il est survenu devant nous. Un sanglier. Un cochon mâle. Enorme. Et furieux. Il a chargé sans attendre. Entre les pattes de mon cheval. Qui s'est cabré, puis effondré.. je suis tombé. J'avais lâché ma lance dans ma chute.
- Et alors ? demanda Grace, haletante. Il a foncé sur vous, le sanglier ?
- Il a foncé sur moi. Guilhelm a été plus rapide.Il s'est interposé entre la bête et moi, lance en avant. A enfoncé son arme dans le flanc du cochon. Arme qui s'est rompue. le sanglier est revenu sur nous. J'avais eu le temps de dégainer. Je lui ai planté reconquise dans la gorge.
... les gardes du Roi les avaient retrouvés peu après, riant aux éclats, couverts de terre et de sang...
- Et alors ?
- Alors j'ai été puni. Oh, après le départ des invités, bien sûr. J'ai été puni pour avoir manqué à l'étiquette, et pris des risques inutiles. Il était évident que nous n'avoins pas le droit de nous éloigner des autres à ce point. Pour avoir notre hôte, également...
... mais peu lui avaient importé les semaines qu'il avait dû passer seul, dans une chambre non chauffée, à étudier des textes empoisonnants, peu lui avaient importé l'interdiction de se rendre chez son grand-père le Duc des Sarts, il s'était fait un ami. Un ami comme on en rencontrait rarement... Guilhelm d'Otrante...


106. Lendemains de fête.8.
(par michele huwart, ajouté le 13/06/04 18:43)


Galea pénétra dans la grande salle à la suite de ses parents, du Maire et de son épouse. Elle se dirigea, sourire aux lèvres, vers Hunter, qui s'était levé à leur arrivée. Elle n'avait pas, songea le jeune homme, l'attitude d'une petite fille, mais celle d'une femme certaine de vaincre. Il ressentit une impression bizarre au creux de l'estomac. Elle était belle, diaboliquement belle. Elle le savait. Et, là, à cet instant, elle le dévisageait comme un chasseur sa proie, malgré son sourire et le ton doux de ses paroles de remerciement.
- Rien n'aurait pu me faire plus plaisir que votre cadeau, Messire Hunter.
Mais, il le savait, certaines chasses aboutissent plus facilement lorsque le traqueur s'enrobait de miel. Ce qui n'avait pas, loin de là, été le cas de Galea jusqu'à ce jour.
- Je suis content que celà t'aie plu, répondit-il aussi froidement que possible. Et j'espère que celà plaira également à tes frères et soeur.
- Un cadeau ? Où çà ?
Valens s'était précipité sur sa soeur qui eut un léger mouvement de recul. Ce gamin allait lui gâcher ses effets. D'autant plus que, sautant sur l'occasion, son père lui ordonna sèchement de montrer aux petits les tissus, ainsi que tout ce qu'ils avaient ramené de la ville. Et de prévenir Cora de préparer de la tisane. Elle sortit en maugréant, suivie par un Val et une Grace très excités, et par Ben qui avait compris qu'il n'avait rien à faire au milieu des invités de son maître. Et revint quelques temps plus tard, porteuse d'un grand plat de biscuits, qu'elle posa, tout sourire, devant Hunter, avant de jeter des regards furibonds à son père.
- Mercimercimerci ! cria à cet instant une petite voix joyeuse. Je n'avais jamais eu de vêtements juste à moi. Seulement les vieux de Quantor.
- C'est bien trop beau, renchérit Grace.
- Rien n'est trop beau pour toi, fillette, fit le prince, touché. Mais occupe-toi des invités de tes parents, maintenant. Présente-leur donc ces biscuits, qui ont l'air délicieux.
La petite fit le service. Quantor et Aron ne cessaient de parler de leur bonne fortune au bal des Guelen. Garlan racontait mille anecdotes, tentant de dérider une Galea fermée au possible. Le Maire et son épouse se révélaient être des gens attentifs au bien être de leurs administrés, et Hunter fut ravi de la passion qu'ils éprouvaient pour leur village, et pour ses habitants.

Ce fut après le départ des Martin qu'Ormond entraîna le précepteur dans son bureau.
- Je dois vous parler, Altesse, déclara-t-il, une fois la porte close. Sérieusement.
Il parut soudain fatigué, très fatigué. Et le jeune homme perçut dans sa voix la même lassitude, mélangée de respect et du désir de se confier. Ormond l'avait appelé "altesse" pour la première fois depuis bien longtemps.
- "Hunter", corrigea-t-il. Pas "altesse". pas ici, et pas vous. Ai-je fait quelque chose qui vous aurait déplu ?
Ormond secoua la tête, sortit le flacon d'eau de vie et deux verres, en tendit un au prétendant.
- Ce n'est pas vous. Même si, en quelque sorte, vous êtes lié à ce problème.
- Galea, fit Königar.
Ce n'était pas une question.
- Galea, confirma Ormond. Je ne sais ce qu'elle a en tête.
Il poussa un profond soupir, reprit :
- Je ne sais pas à quel jeu elle joue. Ou peut-être le sais-je trop bien. Elle a passé toute la soirée à minauder devant Edmond de Guelen et son cousin Ferrand. ces jeunes gens sont beaucoup plus âgés qu'elle, et d'un rang supérieur. Aëlia craignait au départ que Galea se fourvoie dans une histoire sentimentale sans lendemains. Qu'elle se fasse piétiner par un garçon voulant se jouer d'elle.
Königar songea qu'il lui était impossible d'imaginer Galea se faire piétiner par quiconque.
- Mais ce que je redoute, moi, est pire encore, à mes yeux, continua Ormond. Edmond, et, plus encore, Ferrand, sont...
- Des fanatiques, lâcha Königar, sans joie. Des légitimistes fanatiques prêts à tout pour ce qui soi-disant m'appartient me soit rendu.
Il avait l'impression qu'un fardeau de plusieurs tonnes s'abattait sur ses épaules.
- Je suis inquiet, Königar, avoua son ami. Je ne veux pas voir ma petite fille impliquée dans une quelconque conspiration. D'ailleurs, quel intérêt ces garçon peuvent-ils lui trouver, je me le demande...
Il semblait éreinté, accablé. Et Königar savait que ce qu'il lui dirait n'arrangerait rien.
- Moi, affirma-t-il, comme une évidence.
- Vous ? répondit Ormond, interloqué. Mais pourquoi ? Ils ne savent pas... elle ne sait pas...
- Elle sait - et donc il doivent savoir - que je suis un haut seigneur d'Hamerland vivant à Dartran. Et que donc, en toute logique, je dois être en relation avec le Prétendant. Ce n'est pas très difficile à deviner. Ils doivent vouloir l'utiliser pour obtenir des informations. Des informations venant de moi. Des choses que je me serait confiées à moi-même.
Il partit d'un rire sans joie. Oui, sans aucun doute, ces garçons voulaient utiliser Galea. Et l'utiliser, lui. Et il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il n'était pas homme à se laisser manipuler. Et que Galea tenait plus du marionnettiste que de la marionnette.
- Mais, que veut-elle ? Que veut ma petite fille ?
- Moi, encore, répondit Königar. Mais pas en tant que moi. En tant que Roi. Elle veut Königar sur le trône d'Hamerland. C'est aussi simple que çà.
Pourtant, ils savait que ce n'était pas aussi simple. Il savait, il sentait que l'adolescente voulait autre chose aussi...



107. Conversation.
(par michele huwart, ajouté le 15/06/04 17:26)


Hunter sentit quelqu'un lui poser un manteau sur les épaules. Il se retourna. Une Aëlia souriante lui faisait face.
- Il fait froid, cette nuit. Je ne tiens pas à vous voir retomber malade.
- Merci. Merci beaucoup. La nuit est belle, ne trouvez-vous pas ?
- C'est pour celà que vous restez dehors à contempler les étoiles ?
Il secoua doucement la tête.
- Vous allez me prendre pour un illuminé... J'ai l'impression que quelqu'un cherche à communiquer avec moi. Quelquun que je ne connais pas et qui m'a... visité. Oh, çà fait un bon moment, maintenant. Mais il me semble que cette personne doit contempler, elle aussi, les étoiles, ce soir...
Elle lui prit gentiment la main.
- Je ne vous prend pas pour un fou. Pourquoi le ferais-je ? Non... il y a tant de choses étranges, dans le monde. En tout cas, il vous me semblez aller beaucoup mieux, depuis la veillée.
- Ce n'est pas seulement l'effet de la veillée. C'est...
Comment, se disait-il, lui expliquer ce sentiment de pleinitude qui l'avait étreint la veille ?
- ... c'est tout çà !
Il désigna d'un geste englobant tout ce qui l'entourait.
- C'est ce pays. Ces gens, à la fête. Vous. J'ai l'impresssion de me réveiller. De n'avoir jamais vécu avant ce jour. C'est une sensation bizarre. Celle d'avoir enfin compris qui je suis. Ce que je suis.
- KÖnigar d'Hamerland, c'est çà ?
- C'est çà, Aëlia.
- Alors vous comptez... vous comptez affronter Géraud ?
- Non. jamais je n'affronterai Géraud. C'est un bon roi. Et ce qui est important, c'est que mon pays soit bien gouverné. Par un homme capable. Pas que je règne à Marbourg.
- Mais vous y avez pensé, n'est-ce pas.
- Je mentirais, si je disais le contraire. Ce pays est le mien, Aëlia. Plus encore. Je ne fais qu'un avec lui. Mais je refuse de le faire saigner. Surtout pour l'enlever à Géraud. Ou à Guilhelm.
- Les amis de Galea ne seraient pas contents, s'ils vous entendaient.
- Les amis de Galea n'ont jamais connu la guerre. Moi, si. J'ai passé deux ans et demi à combattre les Saïs au côté de l'Archiduc Joan de la Porte. Deux ans de sang et d'horreur. Je ne veux pas de çà pour Hamerland. Et ce n'est pas une bande de jeunes excités qui me fera changer d'avis.
Il avait brusquement haussé le ton. Aëlia sentait la colère percer dans chacun de ses mots.
- Vous devriez le laisser sous-entendre à Galea. Elle...
- Il vaudrait mieux qu'elle ne revoie pas ces garçons. Peut-être même qu'il vaudrait mieux pour elle que je parte...
- Pourquoi ?
La question manifestait une surprise attristée.
- Parce que... C'est peut-être ma présence qui attise ces idées chez Galea. Je n'en suis pas sûr.
- Galea est amoureuse de vous, constata Aëlia, comme une évidence.
- Je sais. Elle a une curieuse façon de me le manifester, pourtant. Et pour celà aussi, peut-âtre vaudrait-il mieux que je parte. Qu'elle m'oublie. Parce que c'est sans espoir, pour elle. Quand bien même voudrais-je d'elle... je ne m'appartiens pas. Mon mariage est arrangé depuis la naissance de Cherel. Pour des raisons de politique, de diplomatie.
- Galea n'est pas stupide. Elle a beaucoup de défauts, mais pas celui-là. Elle doit comprendre que vous n'êtes pas pour elle. Que vous êtes trop âgé, et d'un rang beaucoup trop élevé pour vous intéresser à une gamine dans son genre.
- Je n'en suis pas si sûr...
Il était même sûr du contraire. Et Galea n'avait pas tout à fait tort sur ce point.



108. Papier.1.
(par michele huwart, ajouté le 19/06/04 17:54)


Maladroitement, Valens plongea le moule dans le baquet de pâte à papier, et l'en sortit, dégoulinant. Mais lorsqu'il voulut se diriger vers le grand drap blanc sur lequel séchaient déjà plusieurs feuilles, trop humides et fragiles encore pour être suspendues aux cordes à linge, Hunter lui saisit gentiment la main, et se mit à secouer doucement le mole en un rapide mouvement de va et vient, afin d'en éliminer l'excès de pâte.
- Ta feuille aurait été trop épaisse, expliqua-t-il. Et pas plus solide pour autant. Tu peux y aller, maintenant. Tourne le moule d'un coup sec.
Le petit garçon fit de son mieux, mais, maladroitement, ne réussit qu'à obtenir un gros tas de mixture blanchâtre. Il regarda son oeuvre, désappointé, puis le précepteur, et se mit à pleurer.
- J'y arrive pas, Hunter. Les autres, eux, ils font des belles feuilles. Pas moi...
Tandis que Galea et Grace rianent sous cape de la maladresse du bambin, Hunter l'attira vers lui, sortit de sa poche un grand mouchoir à carreaux, et lui sécha les yeux.
- Les autres sont plus grand, voilà tout. Crois-moi, j'étais très maladroit, moi aussi, les premières fois où j'ai essayé. Allez, viens. Recommence.
Il guida la main de l'enfant, plongeant délicatement le tamis dans le baquet, l'en retirant, et, finalement, faisant tomber sur le drap un superbe rectangle de pâte.
- Voilà, dit-il. Tu y arrives. C'est juste un tour de main à attrapper. Réessaie, maintenant. Tout seul.
Ce que fit le petit. Réussissant, cette fois, à obtenir une feuille à peu près passable.
- A moi, maintenant, fit Galea, retirant brutalement le tamis à l'enfant. Vous vous exerciez souvent à faire çà ? continua-t-elle en s'adressant au précepteur. C'est un drôle de passe-temps pour un aristocrate fortuné.
- Un passe-temps qui me plaisait, lui répondit le jeune homme. Au grand dam de mon oncle, d'ailleurs, qui a eu des mots bien plus durs que toi lorsqu'on m'a découvert à le pratiquer dans les écuries. En compagnie de ma cousine, d'ailleurs. Je crois que c'est parce qu'elle aimait çà aussi qu'il nous a permis de continuer. Et parce que Lehan l'en a prié, aussi.
- Vous avez appris à votre ami, demanda Valens ? Vous savez, Guilhelm ?
Au nom de Guilhelm, Galea tressaillit. Guilhelm, c'était le prince d'Otrante. Elle en était sûre. Et si Königar avait parlé de lui aux petits en le qualifiant d'ami, çà voulait dire... çà voulait dire qu'il devait l'estimer, comme il estimait le Roi. Elle devait en savoir plus. Savoir si Königar répugnerait autant à se dresser contre ce garçon que contre son père.
- Je lui ai appris, confirma Hunter. Mais pas lors de son séjour à Dartran. Mon oncle n'aurait pas apprécié. Plus tard, chez mon grand-père des Sarts.
" Son grand-père le duc des Sarts" corrigea mentalement Galea.

Petit à petit, le drap se recouvrait de feuilles de papier. Bientôt, Ben termina l'ouvrage. Il resait de la pâte, mais plus de place. Grace et Galea s'apprêtaient à étendre sur le sol un nouveau linge, mais Hunter les en empêcha.
- Posez ce drap sur le premier, leur demanda-t-il. Et ensuite, tâchez de trouver des objets lourds, qui susceptibles de nous servir de presses.
Ce qui fut fait. Les petits se répendirent dans toute la maison, cherchant ce qui pourrait faire le bonheur du précepteur. Galea, elle resta.
- Qui est donc ce Guilhelm dont parlait Grace ? demanda-t-elle ingénument.
Alors qu'elle connaissait parfaitement la réponse à sa question.


109. Papier.2.
(par michele huwart, ajouté le 20/06/04 18:06)


Hunter soupira. Une joute verbale avec l'adolescente ne le tentait pas du tout. Il savait que Galea était tout sauf idiote, et se maudissait en lui-même d'avoir parlé de Guilhelm aux petits. Eux n'avaient fait qu'un rapprochements de prénoms, ce qui était bien naturel. Leur aînée, elle, il en était sûr, faisait un rapprochement de personnes.
- Un ami, déclara-t-il, circonspect. Je pourrais même dire le seul véritable ami, hormis ton père, que j'aie jamais eu.
Il n'avait pas à en avoir honte, après tout. Guilhelm était un homme tout ce qu'il y avait de bien.
Galea, elle, jubilait intérieurement. Elle lui avait, sans avoir l'air de rien, soutiré une information qu'elle considérait comme capitale.
- Guilhelm, sussura-t-elle, l'air de rien. C'est un prénom assez courrant, en Otrante... pas au Dartmoor.
- Exact, rétorqua-t-il, agacé. Mon ami n'est pas originaire du Dartmoor. Et je ne vois d'ailleurs pas pourquoi nous parlons de lui. Il ne te concerne en rien.
Elle sourit, et répliqua, sans se départir de sa douceur:
- C'est Grace qui a parlé de lui. Parce que vous lui avez sans doute raconté une histoire le concernant. Et son prénom m'a fait réagir.
Puis, de but en blanc, elle demanda :
- Connaissez-vous le prince héritier ?
- Königar ? réagit-il, narquois.
- Guilhelm. Königar, je sais bien que vous le connaissez. " Et pour cause, songea-t-elle."
Il sentait la patience le quitter. Il prit sur lui pour ne pas hausser le ton, la prit pas les épaules, et la força à le regarder en face.
- Arrêtez, votre petit jeu, Galea de Lammermoor, fit-il avec tout le calme dont il se sentait capable. Si vous avez une question à me poser, faites-le, sans tourner autour du pot. Il est de notoriété poblique que Son Altesse a passé plus d'un an chez Feroal, lorsque j'y séjournais moi-même. Alors, oui, je le connais. Oui, je l'estime. Et, non, celà ne vous regarde en rien. Pas plus que les relations entre Son Altesse et le Prétendant ne regardent vos nouveaux amis.
Elle baissa les yeux. Hunter était intelligent, mais pouvait se montrer si naïf... Evidemment, que ses relations avec l'héritier de Géraud concernaient Edmond et les autres...
Il l'obligea à le regarder à nouveau.
- Ecoutez-moi bien Galea. Je ne veux rien à voir affaire avec le fils Guelen et sa bande de conspirateurs en herbe. C'est clair ? Et il me conviendrait que vous cessiez tout commerce avec eux tant que je vivrai sous votre toit, et que je serai responsable de votre éducation.
- De quel droit ? se fâcha-t-elle. De quel droit m'iterdiriez-vous...
Il la coupa, brutalement.
- Du droit que m'a donné votre père de m'occuper de vous. Et du droit que me donnent mes relations avec le prince Königar. Il désapprouverait... il désapprouve ce genre de coteries. S'il veut reprendre Hamerland, il compte le faire à sa façon, pas à la vôtre.
- Nous...
- Vous, rien. Compris ?
- Vous me prenez pour une petite fille !
Il se radoucit un instant.
- Non, Galea de Lammermoor. Je ne vous prends pas pour une petite fille. Vous n'en êtes plus une, malgré votre jeune âge. Je vous prends pour ce que vous êtes : une patriote légitimiste. Mais une patriote qui fréquente des gens dangereux, qui risquent d'entraîner Hamerland sur une mauvaise pente. Le débas est clos, maintenant. Allez aider les petits à trouver des objets lourds, et à les apporter ici. Allons, Galea, vas-y. Tu te défouleras sur moi à l'épée cet après-midi, si je t'ai fâchée.
Elle lui tourna le dos, brusquement, faisant voler ses boucles brunes. Furieuse de la réaction de son prince. Mais décidée malgré tout à n'en faire qu'à sa tête. Et, quelque part aussi, ravie.
Il lui avait dit qu'elle n'était pas une petite fille à ses yeux.

La jeune fille disparue, Hunter se laissa tomber sur le sol, haletant. Leur discussion l'avait vidé de son énergie. Et il ressentait au fond de lui-même une menace confuse. Qu'est-ce que Guelen et les siens voulaient donc au prince héritier ?



110. Papier.3.
(par michele huwart, ajouté le 21/06/04 15:10)


Il frissonna. La question à laquelle Galea voulait arriver était belle et bien celle-là : "Croyez vous que Königar serait prêt à se révolter cintre Guilhelm, devenu Roi ?" Peut-êtr aussi : "Et vous ?" La réponse aurait été "Non", bien sûr. C'était une évidence. Mais soudain dans son esprit se fit une autre évidence. Il voulut la chasser. Une fois. Deux fois. Rien n'y faisait. Elle restait là, brûlante dans sa tête. Il considérait Géraud et son fils aîné comme des hommes honorables, intelligents et soucieux du bien-être de leurs sujets. Il les aimait et les respectait. Mais ce n'était pas le cas de Guibert... Et s'il advenait que par malheur le second fils du Roi vienne à accéder au Trône, il n'aurait sans doute aucun scrupule à tenter de le renverser. Il n'avait pas confiance en lui, tout simplement. Ce manque de confiance pourrait-il l'entraîner à la révolte ? A la guerre ?
Il rejeta cette vision fâcheuse. Guibert sur le trône, celà voulait dire son frère mort sans descendance. Celà ne serait pas. L'héritier de Géraud était en pleine santé. Bathilde d'Hulanie lui donnerait bientôt une flopée de marmots... Non, celà ne serait pas ! Ce jeune égoïste de Guibert ne serait jamais Roi !

La pousséede petites mains le fit sortir de ses pensées anxieuses. Valens se tenait face à lui.
- On a trouvé des planches. Des vieilles. Mais Pol dit que çà pourrait servir si on met d'autres trucs plus lourds dessus, comme des grosses pierres. Vous nous aidez à les porter ?
Chose dite, chose faite. Les draps contenant les précieuses feuilles de papier furent bientôt dissimulés sous une accumulation de bois et de moellons. Et ce avant même que les filles ne fussent de retour.
- Pourquoi doit-on faire çà ? demanda Ben, toujours curieux et intéressé.
- Il faut normalement mettre le papier sous presse, expliqua le précepteur. Afin d'obtenir de belles feuilles bien lisses. mais comme nous n'avons pas de presse sous la main, il nous faut nous débrouiller autrement.
- On aurait pu utiliser le pressoir à pommes, suggéra naîvement Valens.
Königar rit. Ces gamins avaient parfois des idées qui lui semblaient totalement saugrenues, pour leur sembler logiques à eux. Et ils avaient aussi le talant de faire disparaître au vent ses propres tourments.
- C'est du papier que nous fabriquons. Pas du cidre !
Le mot "cidre" enclancha une réaction immédiate chez le petit garçon.
- J'ai soif ! dit-il.
Et il voulut partir immédiatement vers la cuisine. Hunter le retint.
- Il nous faut d'abord ranger cette pièce. Ensuite, vous irez vous laver, vous changer, et il sera l'heure de passer à table.


111. La Rougeole.1.
(par michele huwart, ajouté le 23/06/04 13:34)


Il neigeait. Il neigeait à gros flocons. la cour et les prairies étaient recouvertes d'un épais tapis blanc qui, entr'aperçu par la fenêtre de la cuisine semblait doux et moelleux. Les enfants , empressés à l'idée de batailles de boumes de neige et de glissades en luge se dépêchaient d'engloutir leur petit déjeuner. Sauf Galea, bien sûr, à laquelle sa dignité nouvellement acquise de demoiselle interdisait ce genre de jeux idiots. Et sauf Valens, qui, contrairement à es habitudes, bougonnait en tripotant son gruau d'un air maussade. Lorsque Grace lui demanda de se dépécher de terminer son repas, le petit fondit en larmes.
- J'ai pas faim ! pleurnicha-t-il d'une voix cassée. Et j'ai mal à la bouche.
Ses frère et soeurs le traîtèrent de bébé grognon et le taquinèrent jusqu'au moment où Hunter franchit la porte, apportant avec lui un souffle de fraîcheur hivernale. Le petit garçon se précipita vers lui, agrippa ses vêtements froids et humides.
- Ils font rien que m'ennuyer, Hunter ! se plaignit-il en tremblant. Mais je veux pas manger. J'ai mal à la bouche, et j'ai envie de vomir.
le précepteur ôta son manteau avant de s'accroupir devant son plus jeune élève. Il lui pris les mains, et les trouva brûlantes. Il saisit alors l'enfant dans ses bras, ordonna à Cora de préparer de la tisane de saule, et se dirigea ves l'escalier, tout en lançant à l'attention des enfants :
- Prévenez votre mère que val est malade. Et qu'elle monte le voir dès son retour. Galea, quand la tisane sera prête, monte-la nous, veux-tu ? Et n'oublie pas d'y ajouter une bonne portion de miel.
Il porta le petit garçon dans sa chambre, fouilla son armoire à la recherche d'une seviette de toilette et d'une chemise de nuit propres, le déshabilla, et entreprit de le laver avec l'eau du broc à laquelle il n'avait pas touché.
- C'est froid ! gémit l'enfant.
- C'est froid, convint Hunter. mais tu as besoin d'être lavé. Tu es trempé de sueur. Tu te sentiras mieux, une fois rafraîchi, tu verras.
Valens se laissa faire sans plus réagir. Le précepteur le débarbouilla, l'essuya, le vêtit de frais, avant de faire la grimace devant l'état des draps, eux aussi humides de transpiration.
- Je vais te doucher dans mon lit, en attendant que Cora change ta literie, décida-t-il.
Ce qu'il fit. Il coucha l'enfant, le recouvrit de couvertuers moëlleuses, et s'assit lui-même sur le lit. Valens se mussa contre lui, fourra son pouce en bouche et ferma les yeux. Lorsque Galea entra dans la chambre, elle trouva Hunter, un bras protecteur passé autour du bambin, en train de chanter doucement une mélodie aux paroles incompréhensibles.
- Voisà la tisane ! fit-elle, tout miel. Val est vraiment malade, Hunter ? Et pourquoi est-il dans votre lit à vous ?
- Parce que ses draps sont trempés. Si tu voulais avoir la gentillesse de préparer son lit, Galea, celà nous ferait très plaisir.
- Comme il plaira à Votre Seigneurie ! répondit-elle avec une grâce ironique, tout en mimant une révérence.
Hunter tâta l'infusion. Trop chaude, constata-t-il, alors que l'enfait gigotait contre lui en ouvrant les yeux.
- Vous pouvez encore chanter, Hunter ? demanda-t-il doucement. C'était joli, même si je ne comprends pas les paroles.
- C'est une berceuse du pays ses Saïs. Elle raconte l'histoire d'un petit garçon visité dans ses rêves par un esprit des sables.
Et il se remit à chantonner à voix basse.

- Dites, Hunter, vous avez été dans le pays des Saïs ? Je veux dire, pas pendant la guerre...
Le jeune homme porta le bol de tisane aux lèvres du petit malade. L'enfant but avidement le liquide tiède, avant de faire la grimace.
- C'est pas bon !
Hunter sourit, caressant affecrueusement les boucles brunes de Valens.
- Attends donc, avant de te plaindre ! Si l'écorce de saule n'est pas efficace, tu devras prendre de la racine d'arbre à fièvre. Et la plupart des gens trouvent çà VRAIMENT infect.
- Bertram vous en donnait quand vous étiez malade ! se souvint le petit. Cà n'avait pas l'air bon, mais vous aviez l'air d'aimer çà.
Hunter convint qu'il avait parfois de drôles de goûts.
- Vous avez visité le pays des Saîs ? réitéra l'enfant.


112. La rougeole.2.
(par michele huwart, ajouté le 26/06/04 12:52)


Le prince acquiesça. Il se doutait bien que l'enfant n'en resterait pas là, qu'il lui demanderait de "raconter", comme d'habitude. Et c'est ce qu'il fit, sans attendre les questions de Valens. Il raconta les rivières asséchées et les cailloux brûlants, les femmes aux voiles multicolores et les troupeaux faméliques de chèvres et de moutons. Les citadelles blanches dominant la Mer Intérieure et la chaleur implacable du soleil sur les sables du désert. Les rapides galères pirates et le parfum des épices.
- Et les gens ? demanda le petit garçon en bâillant. Ils vivent comment, là-bas ? Et pourqui ils ont fait la guerre à la Porte ?
Königar allait répondre lorsque la porte s'ouvrit sur Aëlia. Le précepteur se redressa.
- Le petit a de la fièvre, expliqua-t-il. J'ai pris sur moi de le mettre au lit. Mais comme le sien était trempé...
Aëlia le remercia, s'approcha de son fils, et commença à l'examiner de façon professionnelle, tandis que le jeune homme quittait la chambre. Valens en profita pour pleurnicher : "je veux pas que Hunter parte". Sa mère le gronda gentiment, mais le jeune homme revint auprès du petit garçon, lui expliquant calmement qu'Aëlia devait le soigner, et que lui-même ne ferait que la gêner.
- Souviens-toi, ajouta-t-il, lorsque Bertram venait me voir, il chassait tout le monde de ma chambre.
- Pas toujours ! le contredit l'enfant. Et puis c'est pas Bertram qui est là.
- Non, fit Hunter fermement. C'est ta mère. Je vais vous laisser. Mais je reviendrai plus tard te tenir compagnie,si tu le désires.
- Vous avez commencé à me perler des Saïs ! lui rappela l'enfant.
- Et je continuerai tout à l'heure.
Il sortit, refermant la porte sans bruit.

Galea s'escrimait à fourrer l'édredon de plumes dans une housse de lin propre. Elle n'avait jamais aimé ce travail. Elle le faisait mal, d'ailleurs. Et sans mauvaise volonté. Ce n'atait pourtant pas difficile, selon son frère ou Rita de mettre les coins de l'édredon dans ceux de la housse puis de faire coulisser celle-ci tout autour. Elle le faisait pourtant toujous de travers, cette fois-ci comme les autres, et pestait sur elle-même.
Veux-tu un peu d'aide ? fit la voix du précepteur derrière elle.
Elle haussa les épaules. Comme si une altesse royale savait comment changer la literie ! Il n'avait sans doute jamais fait çà de sa vie, disposant d'une armée de valets et de servantes pour accomplir ces tâches indignes de sa noble personne...
Elle sentit qu'il lui prenait l'édredon des mais. Il plongea la tête à l'intérieur de la housse pour ajuster l'étoffe, ressortit en riant, et lui tendit un des coins.
- Tiens. Il suffit de secouer le tout, et ce sera fini.
Elle se saisit de l'édredon. Se faisant, sa main frôla celle du prince, et un frisson la fit trembler. Elle se sentit pâlir, rougir.Furieuse contre elle-même. Il ne fallait surtout pas qu'il remarque son trouble. Surtout pas. Il ne fallait pas qu'il sache qu'il l'attirait irrésistiblement. Et pas seulement en tant que prince. Bien qu'elle ne pouvait nier que le fait qu'il fût l'héritier du trône contribuait à la confusion qu'il faisait naître en elle.
- J'ai toujours été nulle à çà ! s'excusa-t-elle !
Il ne lui fit aucune remarque. Il lui confia simplement qu'au cours de ses voyages et campagnes militaires, il n'avait pas toujurs eu des domestiques pour s'occuper de lui. Il ne lui fit pas non plus part du fait qu'il avait remarqué son trouble, et que celui-ci l'avait mis mal à l'aise.


113. La Rougeole.3.
(par michele huwart, ajouté le 27/06/04 16:59)


- Hunter ?
Le jeune homme quitta des yeux Galea pour se tourner vers sa mère. Soulagé, en quelque sorte.
- Hunter, excusez-moi. Mais Val n'arrête pas de vous réclamer.
- Qu'est-ce qu'il a ? s'inquiéta-t-il.
- Il a tous les symptômes d'un début de rougeole.
Hunter sentit sa gorge se serrer et le sang quitter son visage. Aëlia se rendit compte de son désarroi. Doucement, elle s'approcha de lui, lui demanda :
- Qu'y a-t-il ? Vous m'avez l'air désemparé. Simplement parce que je vous ai dit que Val devait avoir la rougeole. Tous les enfants passent par là...
Il ne put effacer l'expression d'angoisse de son visage, bien qu'il l'eut voulu.
- Tous les enfants, oui... murmura-t-il.

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DEpuis plusieurs jours, il se sentait mal. Il avait froid. Il avait des aphtes. Il était de mauvaise humeur, aussi. Son précepteur et sa bonne n'arrêtaient pas de le gourmander pour celà. Il faisait des efforts, pourtant. Pour ne rien montrer. Pour rester digne. Pour être un petit prince - un petit Roi - distingué, qui ne se plaignait pas, comme on le lui avait appris, parce qu'un prince garde pour lui ses souffrances. Il était pourtant au bord des larmes. Sans cesse au bord des larmes. Et il avait mal à la tête. De plus en plus mal à la tête. Il aurait voulu sa mère auprès de lui. Mais elle n'était plus. Depuis quelques mois, elle n'était plus. Il était tout seul. Tout seuL. Il aurait voulu la rejoindre, là où vont les âmes lorsqu'elles quittent les corps. Aveline. Sa mère.
Sa maman...

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- Tous les enfants, répéta-t-il, oui. Moi aussi, j'ai eu la rougeole, autrefois. C'est pour celà, sans doute, que je m'inquiète pour le petit.
- Cà c'est mal passé ? demanda Aëlia. Vous avez été très malade ?
- J'ai fait toutes les complications possibles, convint-il. Lehan disait... il disait que j'avais l'air de vouloir m'en aller. M'en aller pour toujours. Il n'avait pas tort. J'ai survécu, pourtant. Bien que tous les guérisseurs m'eussent déclaré perdu. Celà ne m'empêche pas de penser que rougeole égal danger de mort et...
- Hunter ! clama une petite voix cassée d'une chambre voisine. Où êtes-vous ? je vous veux vous.
Aëlia et sa fille n'eurent pas le temps de le retenir. Il avait filé vers la chambre où le petit garçon tremblait sous les couvertures. Il s'approcha du lit et le prit dans ses bras. Val, à son tour, entoura le cou du précepteur de ses petits bras potelés, et se serra contre lui.
- Je veux toi, pleurnicha-t-il. Je veux toi.
Hunter l'enleva dans ses bras, lui murmurant des phrases rassurantes auxquelle il ne croyait pas vraiment.
- Je te ramène dans ton lit, déclara-t-il finalement. Il est tout frais, tout propre. Galea a changé les draps.
- Galea déteste changer les draps, bougonna l'enfant. Elle le fait mal. Elle laisse des plis partout.
- Mais je l'ai aidée, cette fois ! Et je t'assure qu'il ne reste aucun pli. Tu seras couché aussi confortablement que possible.
Il tenta de coucher le petit garçon, mais celui-ci continuait à s'agripper à lui comme si sa vie en dépendait.
- Je veux toi, s'obsinait-il. Je veux pas que tu partes !
- Val' le gourmanda sa mère. Qu'est-ce qui te prends de dire "tu" à Hunter ? Et d'exiger qu'il reste près de toi ?
Mais le précepteur la calma.
- Le petit est malade, dit-il. Il a besoin de soutien. Et, quant à moi, personne ne m'a tutuyé depuis bien longtemps. Et ce n'est pas désagréable.
Il écart une boucle humide du front de l'enfant.
- Je reste près de toi, mon petit coeur. A condition que tu me promettes d'être sage. Et de ne pas rouspéter contre les remèdes que te fera prendre ta mère.
Le bambin promit. Hunter l'emrassa sur le front.

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Il s'était écroulé devant son précepteur. Celui-ci avait commencé par se fâcher, et il avait tenté de se lever malgré les vertiges, malgré le voile rouge qui envahissait sa vue. Il avait perdu contact avec le réel, ne ressentant plus que la forge qui brûlait dans sa poitrine et le marteau qui martelait sa tête. "Mère" voulait-il appeler. "Maman". Mais à quoi bon appeler. Aveline ne viendrait pas. Elle avait rejoint son amour. So père à lui. "Père"... murmura le petit garçon.


114. La Rougeole.4.
(par michele huwart, ajouté le 04/07/04 18:18)


Il sentit des bras l'enlacer, l'emporter. Et ce fut le néant, le silence. Jusqu'à ce qu'il ouvre les yeux sur Lehan. Jusqu'à ce qu'il pose le regard sur le visage angoissé du prêtre. Qu'il se serre spontanément contre lui. Et que Lehan lui rende son étreinte.

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Le petit garçon ronflait dans son sommeil lorsque revint sa mère. Elle vérifia sa température, borda soigneusement ses couvertures, et prévint Hunter que le déjeuner allait être servi. "Je n'ai pas faim", lui répondit le jeune homme. "Je reste auprès du petit".
Elle insista. Rien n'y fit. Il refusait de quitter le chevet de l'enfant.
- Vous êtes la personne la plus têtue que je connaisse ! constata Aëlia. J'ai beau vous dire que Val paut rester seul un moment, vous refusez d'entendre raison. Je suis sa mère, pourtant. Je tiens à lui !
Il l'admit. Elle était la mère de l'enfant. Et elle l'aimait. Val n'avait rien de lui-même lorsqu'il avait son âge. Et pourtant...
- Il aura besoin de quelqu'un auprès de lui, s'il se réveille, s'obstina Hunter. Je le sais bien. Je me souviens...
- Votre oncle est resté auprès de vous, quand vous aviez la rougeole ? demanda la jeune femme.
Son oncle ? Son oncle le Roi ? Quelle idée ! Il ne se souvenait pas l'avoir vu avant la fin de sa convalescence. Peut-être était-il passé le voir lorsqu'il était inconscient ? Mais rester au chevet d'un enfant malade ne faisait pas partie des priorités d'un Roi de Datrmoor...
- Mon oncle ? Non... Quoique...
Lehan était son grand-oncle, après tout ! Même s'il ne le voyait pas avant tout comme tel.
- ... je puis dire qu'un de mes oncles n'a pas dû beaucoup s'éloigner de moi. Lehan. Il m'a retenu. Il m'a empêché de m'en aller. Comme vous l'avez fait vous-même, il n'y a pas si longtemps.

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Le prêtre lui fit prendre un peu de lait au miel. L'enfant fit la grimace, voulut repousser la tasse. Mais il n'avait plus de forces, et Lehan s'acharnait à le faire boire. Alors, il obéit. Fit l'effort d'avaler. Crut vomir. Prit une nouvelle gorgée et le laissa retomber sur ces coussins. L'homme le prit dans ses bras, le berça doucement, lui murmurant des mots sans suite. Il se pelotonna contre lui, s'abandonnant à son étreinte rassurante. Rassurante, oui... à défaut de l'étreinte de sa mère. Aveline... il aurait tant aimé qu'elle soit là... Il aurait tant aimé la rejoindre ! Comme elle avait rejoint Père ! Il lui aurait suffi de se laisser aller. De cesser de lutter. mais Lehan était là. Il avait toujour été là. Il l'empêcherait de partir. Il l'en avait déjà empêché. Il ne savait s'il devait en être heureux, ou lui en vouloir à mort....
- Lehan... balbutia-t-il faiblement.
- Je suis là, mon prince, l'apaisa le prêtre. Je suis là, mon ange...

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- Hunter ... balbutia Valens.
- Je suis là, mon ange ! l'apaisa le précepteur.
- J'ai soif !
Il souleva l'enfant, l'aida à boire. Se rendit compte qu'il avait soif, lui aussi. Plus tard, songea-t-il. Ormond viendrait sûrement voir son enfant. Ou Aëlia.
- Je suis content que tu restes. Je veux pas être tout seul.
Hunter serra la petite main brûlante du bambin dans la sienne.
- Je n'avais aucune raison de te laisser tout seul.
- Tu racontes une histoire ? Tu sais, tu avais promis.... quand tu étais chez les Saîs...



115. La Rougeole.5.
(par michele huwart, ajouté le 08/07/04 21:08)


Königar réfléchit, remontant le cours de ses souvenirs. Il ressentit la brûlure du soleil sur sa peau, la soif trop rarement apaisée par une eau trop souvent saumâtre. L'odeur des mimosas lui monta au nez, et le goût des figues au miel à la bouche.
- Les Saîs du bord de mer vivent dans des maisons de pierre, expliqua-t-il, et les paysans y cultivent la terre. Un peu comme ici, mis à part que les cultures y sont différentes. Les orangers remplacent les pommiers, les oliviers les pruniers. Les champs de blé sont peu fournis, et l'on n'y voit pas de vaches dans les prés : seulement des chèvres et des moutons.
- Et pour tirrer les charettes ? demanda l'enfant. Y a pas de boeufs ?
- Pas de boeufs, non. Des chevaux, parfois. Mais surtout des ânes. Et, si l'on s'enfonce dans l'intérieur des terres, on rencontre de drôles de bêtes à bosses qui remplacent les chevaux. Les gens n'y cultivent pas la terre. Ils suivent leurs troupeaux de pâturage en pâturage, car il y fait trop chaud et trop sec pour qu'y pousse une herbe riche. Et les moutons et les chèvres épuisent vite la maigre végétation locale.
- Les Saïs emmènent leur maison avec eux ?
- Ils n'ont pas de maison. Ils dorment dans de grandes tentes de toile, et des tapis leur servent de lit.
L'enfant était ébahi. Pas de maison... seuls les plus misérables des vagabonds pouvaient accepter de vivre ainsi !
- Tu vexerais les Saïs des sables, s'ils pouvaient t'entendre ! lui fit remarquer le prince. Ils ne se considèrent pas comme des vagabonds, mais comme des seigneurs. Ils sont très fiers, pour la plupart. Fiers au point de ne pas vouloir de souverain.
Le petit garçon fronça les sourcils. Pas de souverain ! C'était encore plus invraissemblable que pas de maison !
- Ils arrêtent pas de se taper dessus, alors ? Comme ici avant Myra ?
- Il y a des querelles entre clans, convint Königar. Pas autant qu'on pourrait le croire, cependant. Ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas de Roi qu'ils n'ont pas d'autorité supérieure. Les chefs de clan élisent le Conseil des Anciens, et les membres de celui-ci, l'homme qui le dirigera pendant l'année à venir, qu'on appelle le Géronte. J'ai rencontré l'homme qui occupait le poste de Géronte durant la guerre des Saïs contre la Porte. Il avait été réélu à plusieurs reprises. Et crois-moi, Val, c'est un des hommes les plus impressionnants que j'ai jamais rencontré.
- Tu as de la chance, fit l'enfant, une ombre de jalousie dans la voix. J'aimerais bien voir tous ces pays que tu as vus. Mais revenir ici après, hein ! Je voudrais pas vivre toujours dans une tente !
Kônigar rit, et passa la main dans les boucles brunes du petit garçon. Qui, fatigué, grogna qu'il avait soif et mal à la bouche. Et qui se rendormit aussitôt après avoir bu.

Lorsqu'Ormond pénétra dans la chambre de son fils, celui-ci s'était à nouveau blotti contre Hunter qui faisait son possible pour rester immobile, de crainte de réveiller l'enfant.
- Vous devriez descendre, murmura Lammermoor. Le dîner sera bientôt servi. Äëlia m'a dit que vous n'avez rien avalé de la journée.
Le jeune homme dut l'admettre. Et admettre également qu'il était assoiffé. Il rechigna cependant à quitter le chevet de l'enfant. Ormond, pourtant, ne céda pas.
- Je vais rester auprès de lui. Vous, vous descendez. Vous n'avez pas à faire tous les caprices de Val. Même s'il est malade.
Il désserra les mains du petit garçon de la chemise de Hunter. Ce faisant, malgré toute la douceur paternelle qu'il avait mise dans ses gestes, il ne put s'empêcher de réveiller l'enfant, qui se mit à pleurnicher.
- Hunter ! Je veux toi ! Je veux pas que tu partes !


116. La rougeole.
(par michele huwart, ajouté le 09/07/04 20:23)


Hunter prit les mains de l'enfant dans les siennes et se mit à lui parler avec affection.
- Je suis là, mon chéri. Je suis là. Mais je vais obéir à ton père, qui est mon hôte et mon ami. Et toi, tu vas rester un peu avec lui. Jusqu'à ce que je revienne. Et quand je reviendrai, tu mangeras ce que je t'apporterai.
- J'ai pas faim, ronchonna le petit garçon. Je veux juste toi ici.
- Val ! le sermonna son père. Cà suffit. Tu es malade, mais çà ne te donne pas tous les droits. Surtout pas celui de croire que Hunter est là pour faire tous tes caprices. Il va descendre manger, et je resterai près de toi. Se pourrait-il que tu ne m'aime plus ?
Le bambin secoua vigoureusement la tête. Protesta qu'il aimait son père de toutes ses forces. "Mais j'aime mieux être avec Hunter", ajouta-t-il, suppliant.
Ce fut au précepteur d'intervenir. Fermement, cette fois.
- Ne dis pas çà, Val !
La voix du jeune homme s'était voilée de tristesse. "Ne dit pas çà ! Jamais. Je suis heureux que tu m'aimes, et moi aussi, je t'aime très fort. Mais ton père est ton père. Tu n'en as qu'un, Val. Et tu as la chance de l'avoir auprès de toi. Crois-moi. Quand j'avais ton âge, j'aurais tout donné pour avoir ce que tu as. Un père qui m'aime auprès de moi. Et je donnerais bien des choses encore...Alors, profites-en. Profites-en bien."
L'enfant serra les lèvres et fronça les sourcils. Puis lâcha le précepteur pour entourrer Ormond de ses bras. et enfouir son visage dans la chemise de son père. Celui-ci embrassa les cheveux sombres du petit garçon, avant de remercier Hunter d'être intervenu.
- Vous êtes vraiment fait pour vous occuper d'enfants, lui fit-il remarquer. Vous savez quoi leur dire et comment les prendre. Vous devriez songer...
Le jeune homme ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase. Il continua
- ... à en avoir moi-même. Votre père me l'a déjà dit. J'y penserai... plus tard. D'ailleurs, je ne suis pas si sûr de savoir m'y prendre avec "les" enfants. Il se fait que j'aime beaucoup les vôtres, tout simplement.
- Ils vous le rendent bien. Allez. Déguerpissez, maintenant. Votre estomac doit crier famine.


117. Anniversaire.1.
(par michele huwart, ajouté le 11/07/04 18:27)


Agenouillé dans la chapelle des novices, Thorwald n'arrivait pas à prier. Pas plus que, dans son lit il n'avait réussi à s'endormir. Le silence de la nuit incitait pourtant au recueillement. Les murs du Temple d'Or isolaient le jeune homme de la fureur de la tempête qui déferlait sur la ville. Peu lui importait, d'ailleurs, cette tempête : c'était l'hiver. Il n'était que normal qu'il neige, bien que la saison se soit montrée particulièrement précoce. Romburg... pensa-t-il ? Neigeait-il à Romburg ? L'Empereur son père devait veiller. Il veillait souvent très tard, enfermé dans son cabonet de travail. Accompagné parfois de l'Impératrice douairiaire. Ou du sévère Duc de Grumweld, son premier Conseiller. Son père... il pourrait le rejoindre, s'il le voulait. C'était interdit, mais...
Thorwald repoussa cette idée, comme il avait repoussé celle de rejoindre Cherel. Il n'avait pas le droit. Le Don ne lui appartenait pas en propre. S'il le possédait, c'était pour le mettre au service des siens. Mais les siens avaient-ils pris son avertissement au sérieux ? Son père n'avait-il pas pensé "le petit a simplement fait un cauchemar" ? Et sa grand-mère ? Elle était Ragnessa du Nord. Comme Olga. Vaguement parente de l'homme qui préparait la guerre. Elle n'avait jamais, malgré les longues années passées en Hulanie, cru aux Puissances à la manière des adeptes du Magistère. Au fonds d'elle même, il le savait, elle restait attachée à la foi et aux rites de sa patrie de naissance. De son peuple. Elle restait une adepete de l'Harrengarst.
A l'évocation de celui-ci, Thorwald frissonna. Il revis son visage à l'heure du sacrifice. Ce n'était pas un visage cruel. Seulement... froid. Si froid ! Le visage d'un homme que la mort ne touchait pas. Qui était au-delà de la mort. C'était un prêtre. Lui-même était un prêtre. Mais jamais, lui semblait-il, il ne pourrait devenir indifférent à la souffrance humaine. Pas plus que Lehan ne l'était devenu. Et Lehan était vieux.
Il regarda la statue de la Mère Eternelle. Elle n'était pas de marbre, comme celle de la grande Nef. Juste de bois polychrome. Chaleureuse. "Mère", tenta-t-il de prier, "Oh, Mère ! Je vous en prie ! Guidez-moi. Aidez-moi. J'ai l'impression que tout m'échappe. Je voudrais devenir un bon prêtre, et l'image de Cherel s'impose à moi. Je voudrais empêcher la guerre qui s'annonce, protéger mon peuple, et je ne sais que faire. Pardonnez-moi, Mère ! Je ne suis qu'un petit prince inutile".
- Pas si inutile que çà ! fit une voix derrière lui.
Avait-il prié à haute voix, ou Lehan avait-il lu dans ses pensées ? Le Prophète s'agenouilla à côté de lui, et Thorwald se sentit mois seul. Ils restèrent longtemps, tous deux, abîmés en prières.

- Hunter ?
Le précepteur sursauta dans son demi-sommeil. Se frotta les yeux. Bâilla.
- Pardonne-mo, mon chéri, répondit-il à l'enfant après un long silence. Je m'étais assoupi, je crois.
L'enfant se redressa sur ses oreiller, bâilla lui aussi.
- C'est la nuit, observa-t-il. Et vous êtes toujours près de moi.
- Tu n'as pas arrêté de me réclamer depuis que tu es tombé malade, lui fit remarquer le jeune homme. Je reste donc autant que je peux.
Il n'osait pas avouer à l'enfant la terrible inquiétude qui n'avait cessé de le tarauder cer derniers jours. Il n'osait pas lui dire que, chaque fois qu'il franchissait la porte, il craignait de le voir s'étouffer dans les convulsions...
- Je me souviens, lui dit-il seulement, que, quand j'ai eu la rougeole, enfant, je ne supportais pas que Lehan s'éloigne de moi.
- Je veux pas non plus que vous vous éloigniez de moi ! affirma Valens. Mais je vais mieux. Et vous, vous êtes fatigué.
Il se sentait un peu honteux, aussi, d'avoir tant exigé de l'ami de son père - de SON ami ! Il avait été malade, mais aussi capricieux, grognon et exigeant. Casse-pieds, lui avait dit sa mère à plusieurs reprises.
- Et je suis pas vous. Vous, quand vous l'avez eue, la rougeole, vous étiez malheureux. Parce que votre maman était morte. Je suis pas malheureux, moi. Et je peux rester tout seul, maintenant. Je veux pas que vous soyez fatigué à cause de moi.
Hunter baisa le front de l'enfant, contrôlant du même coup sa température. La fièvre avait baissé, c'était vrai. Considérablement. Le petit devait vraiment se sentir mieux. D'ailleurs, curieusement, il avait cessé de le tutoyer.
- J'ai promis à ta mère de rester près de toi cette nuit, assura-t-il au bambin. Et je ne suis pas si fatigué que çà. Mais tu as raison : tu as l'air d'aller mieux. Et c'est donc la dernière nuit que je passerai à ton chevet.


118. Anniversaire.2.
(par michele huwart, ajouté le 12/07/04 21:15)


Le petit garçon se sentit triste, tout à coup. Il avait dit lui-même à Hunter qu'il n'avait plus besoin de lui, la nuit, mais, au fond de lui, il n'avait pas envie de rester seul. Enfin, ce ne serait que la nuit suivante qu'il resterait seul. Et, pur l'instant, il se sentait bien réveillé.
- Dites, Hunter ? demanda-t-il. Il y a encore de la neige, dehors ?
Non seulement la neige persistait, mais de gros nuages déversaient une avamlanche de flocons blancs sur la campagne endormie.
- Tu devrais dormir, voyons ! le gourmanda le précepteur.
- J'ai plus sommeil. Je pourrai aller jouer dans la neige, demain ?
Le jeune homme secoua la tête d'un air désespéré. Aller jouer dehors ! dans la neige ! Alors qu'il n'était pas même convalescent ! Il n'en était pas question. Ce serait dangereux. Ce ne serait pas raisonnable.
- Vous non plus, vous êtes pas raisonnable ! lui fit remarquer l'enfant. Mamant le dit tout le temps.
- Et elle devrait ajouter qu'à ce niveau-là, je ne suis pas un exemple à suivre. J'ai failli en mourir, Val, de n'avoir pas été raisonnable. En fait, je n'aurais jamais dû quitter Falaen.
Falaen... Il revit les gibets sur l'esplanade... Exposant au bon peuple leurs macabres fardeaux...Des assassins... Des hommes...
Il frissonna.
- Si vous aviez pas quitté Falaen, vous seriez pas là !
La remarque de Val était d'une logique imparable.
- Ma folie a eu un résultat ... positif, admit Hunter. Elle m'a conduit vers votre père, qui s'est révélé l'ami le plus proche que j'aie jamais eu. Et vers vous. mais ce n'est pas une raison pour être fou toi aussi. As-tu envie de passer tout l'hiver dans ton lit, simplement pour avoir voulu en sortir trop tôt ?
Val fronça les sourcils. Réfléchit. Hunter avait raison. Passer tout un hiver au lit serait terriblement ennuyeux. Même avec lui pour raconter des chaque jour d'autres histoires.
- Je pourrai descendre, quand même ? C'est l'anniversaire de Galea, après-demain...
- Je sais, répondit le jeune homme. Je sais. Mais c'est à ta mère de décider. Je ne suis pas médecin, moi !
- Elle non plus ! rétorqua l'enfant. Elle a failli, seulement ! Je pourrai me lever, dites, pou l'anniversaire ?
Il aurait tant voulu dire oui. Mais il n'était ni le médecin, ni le père de Val. Et se contenta d'une réponse évasive.

Quatorze ans. Elle allait avoir quatorze ans. Désormais, nul ne pourrait plus la traîter de petite fille. Pas même ses parents. Pas même Königar... Elle ferait tout pour être belle, le jour de son anniversaire. Elle mettrait sa robe lilas. Bien qu'elle la trovât trop sage, elle n'en avait pas d'autres aussi belle... Et Ferrand l'avait trouvée à son goût, dans cette robe. Peut-être que... Elle chassa l'idée de son esprit. Il ne fallait pas qu'elle pense à lui de cette façon. Il ne fallait pas qu'elle pense à Hunter comme à un homme. Pas encore. C'était trop tôt. Il était à la fois son précepteur et son prince. Et elle devait transformer ce prince en roi. N'importe qui lui aurait dit que ce n'était pas raisonnable de s'imaginer qu'elle pourrait jouer un rôle dans le retour au pouvoir de la dynastie légitime. Elle n'était qu'une gamine sans importance. La petite fille du modeste seigneur d'un modeste village...
Elle n'était plus une gamine.
Elle n'était plus une petite fille.
Et ce n'était pas par hasard que le prince Königar se trouvait dans ce modeste village.
Elle en était sûre.
Certaine.
Aussi certaine que de ce qu'elle était, elle-même.
Galea de Lammermoor.
Aussi certaine que du fait qu'il était le prince de la prophétie.
Qu'il était l'Enfant de l'Aurore.
Qu'il reconquerrait Hamerland.
Aussi certaine qu'elle l'....
Elle ne pouvait pas penser à çà.
Elle ne voulait pas penser à çà...


Thorwald et Lehan sortirent de la chapelle. Toujours silencieux.
- Cà va mieux ? demanda le vieil homme à son élève ?


119. Anniversaire.3.
(par michele huwart, ajouté le 17/07/04 17:36)


Le jeune homme acquiesça silencieusement. Grelotta dans la fraîcheur du couloir. Mais pas à cause de la fraîcheur du couloir.
- Viens ! lui ordonna Lehan.
Thorwald, sans mot dire, suivit son maître, qui l'entraîna jusqu'aux cuisines, où il demanda aux mitrons de service de leur préparer un broc de vin chaud. Ils n'eurent pas le temps de lui obéir, le prince ayant rapidement mis la main sur une casserole de cuivre, tiré au tonneau du vin ordinaire, et s'étant attelé à la prépaaration du breuvage.
- Pas trop de citron, s'il te plaît, mon garçon ! lui commanda le prêtre. Et sois généreux en ce qui concerne la cannelle !
Il souriait, heureux de voir son élève accomplir ces gestes simples comme s'il avait fait çà toute sa vie. Un autre novice se serait fait servir, marquant ainsi sa différence de rang d'avec le petit personnel. Pas Thorwald. Il n'en avait pas besoin. En celà, il lui rappelait Königar... En celà comme en bien des choses. Comme lui, il prenait tout très à coeur. Trop à coeur. Sa vision devait le hanter, il en était sûr. Tout comme, sans doute, le souvenir de Cherel...
Toujours en silence, ils rejoignirent les appartements du prélat. Thorwald leur servit à tous deux un bol de vin brûlant. Lehan attendit qu'il en ait bû quelques gorgées avant de lui adresser la parole.
- Je t'ai demandé si tu allais mieux. Tu m'as fait signe que "oui" alors que visiblement, c'est "non". Tu es tracassé. Plus que tracassé, même. Alors, dis-moi. Dis-moi tout.
Le jeune prince baissa les yeux. Lehan devait se douter de ce qui le tourmentait. A quoi bon parler ?
- Tu parleras parce que je te l'ordonne. Et que tu me dois obéissance.
Cette fois encore, Lehan avait deviné ses pensées...
- J'ai peur, finit-il par avouer. J'ai peur pour les miens. Que mon père ne prenne pas ma vision au sérieux. Que ma grand-mère rejoigne le camp des Noroîts... après tout, elle en est une de naîssance. La guerre va ravager ma patrie, Lehan. Et moi je suis ici. Impuissant. Inutile.
- Tu es à la place qui est la tienne ! répondit Lehan, fermement. C'est ici, et ici seulement que tu peux apprendre à aider ton peuple. En maîtrisant le don que les Puissances t'ont donné.
Le jeune homme écoutait, les yeux dans le vague. Lehan avait beau dire... il était là à ne rien faire pendant qu'une guerre se préparait.
- Tu n'es pas un soldat, continua le vieux prêtre. Tu n'as rien d'un stratège. Tu es un prêtre. C'est en tant que tel que tu dois, et que tu devras agir. En priant. En faisant usage du Don à bon escient. Et, quand le malheur tombera sur ton peuple, car il tombera,c'est inéluctable, en donnant courage aux tiens. En réconfortant les blessés, les veuves, les orphelins. Et en donnant aux combattants la foi en la victoire finale. Qui, elle aussi, est inéluctable.
Thorwald soupira intérieurement. La foi de Lehan en l'avenir le laissait pantois. Comme le calme avec lequel il envisageait la pire des catastrophes.
- Il y a des choses contre lesquelles lutter est inutile, mon garçon. Les ténèbres doivent envahir notre monde avant que se lève l'aurore. Et l'aurore est prête à se lever.
- Königar... murmura le jeune homme. Mais comment peut-il se préparer, lui, s'il reste dans l'ignorance de ce qui va se produire ? Je ne vous comprends pas, Monseigneur.
- Je te l'ai déjà dit : c'est là où il est qu'il comprendra ce qu'il est vraiment. Qu'il acceptera son destin. Les Puissances ne l'ont pas mené là par hasard.
- Dans une seigneurie provinciale ? fit Thorwald incrédule. Dans une ferme ?
- Sur ses terres. Avec son peuple. En Hamerland.

Königar sortit son pinceau, ses encres, sa plus belle feuille de papier, et se mit à l'ouvrage.


120. Anniversaire.4.
(par michele huwart, ajouté le 18/07/04 16:37)


Il avait annoncé aux enfants qu'il ne leur donnerait aucun cours ce jour. Qu'il avait du travail. Il avait demandé à Quantour de tenir compagnie à son petit frère, à Grace et Ben de recopier leurs lettres. Il avait donné à Galea un livre de poésies, l'avait invité à en choisir une et à comme,cer, entre deux points de couture, à l'étudier par coeur. Puis il s'était retiré dans sa chambre. Il aurait aimer se pelotonner au fonds de son lit et dormir. Les longues nuits de veille au chevet de Valens l'avaient épuisé plus qu'il ne voulait l'admettre. Mais il avait autre chose à faire.
Il réfléchit, se concentra longtemps, posa enfin le pinceau sur le papier.
Celà faisait des mois qu'il n'avait plus fait çà. Plus encore... la dernière fois, c'était à Dartran. Dans la volière, avec Cherel. Cherel... Il chassa de son esprit l'image de la jeune fille. Il ne fallait pas qu'elle parasite son inspiration en cet instant.

La famille s'était réunie autour de l'âtre avant de passer à table. Aëlia avait sorti un bocal de cerises à l'alcool, auxquelles Galea avait eu droit pour la première fois. De patits gâteaux salés et les fruits bizarres qu'Ormond avait ramené de Guelen à la demande de Hunter trônaient sur un banc. Val, emmitoufflé dans un vieux châle datant de sa grand mère, en pris un sans demander la permission. Ce qui lui valut une sérieuse réprimande de son grand-père.
On présente aux autres avant d'en prendre soi-même ! gronda le vieil homme. Ce n'est pas parce que tu as été malade que tu dois perdre tes bonnes manières.
Le bambin, le fruit à la main, na savait que faire, et regarda sa mère d'un air implorant.
- Mange le, répondit-elle à sa question muette. Puisque tu l'as pris. Et, ensuite, fais le service, comme te l'a demandé ton grand-père.
Val porta le fruit à sa bouche. Fit la grimace. Recracha la "chose" dans sa main. .
- C'est quoi-çà ? fit il, l'air dégoûté. C'est pas bon. Et y a un noyau, en plus.
Il se brécipita ves sa bolée de cidre, mais trébucha dans son châle, s'étala, et se réfugia dans les bras du précepteur en pleurnichant.
- Val ! le reprit Galea.
Mais Hunter éclata de rire.
- Cà t'apprendra d'être aussi gourmand ! Ce sont des olives. Des fruits des pays du Sud. Elles ont un goût particulier, je te le concède, qui ne plaît pas souvent aux petits enfants.
Galea se leva, pris une coupelle d'olives , et la présenta aux divers membres de sa famille ainsi qu'au précepteur. Elle resplendissait dans sa robe lilas. Non pas de fraîcheur, comme il aurait convenu à une jeune personne de son âge. Mais de féminité. Elle était ce soir là d'une beauté insolente. Elle avait enroulé ses cheveux tressés autour de son front, imitant une couronne. "Une couronne royale" songea Königar. Ce soir, Galea avait un port de reine. Il l'observa longuement. Elle dégustait son olive sans broncher, comme si le goût lui en était familier. Avec grâce. Elle n'aurait pas déparé la cour de Dartran.
- C'est très bon, Hunter, dit elle d'un voix suave. Puis-je en reprendre, mère ?
Oui, quand elle le voulait, Galea de Lammermoor pouvait se comporter comme une demoiselle de haut parage. Et, en ce jour qui était le sien, visiblement, elle le voulait.

- C'est prêt ! annonça Cora, ouvrant la porte de la cuisine, et entrant, suivie d'un délicieux fumet de venaison rôtie.
Elle servit du cerf. De la purée de celeri-rave. Des carottes glacées. Du pain blanc croustillant. Un repas de fête pour un jour de fête.
Et après le repas, vint le moment des cadeaux.
Ormond remit à sa fille un étui de cuir. Elle ouvrit, feignant l'hésitation. Sourit en en sortant un collier d'ambre et d'argent. Ce n'était peut-être pas un bijou de reine. Mais c'était un bijou de femme. Elle l'accrocha à son cou. les perles de soleil illuminèrent son visage.
- Merci, père, dit-elle, sincère, cette fois. C'est très beau. Je suis très contente.
Elle reçut de Sigismond une dague au manche de curne incrusté d'argent, en fut étonnée. "Je sais, bougonna le vieux chevalier. Ce n'est pas un objet très féminin, mais je crois qu'il te convient". Quantor lui offrit un petit animal de bois sculpté par lui et convenait, ironisa-t-il, à merveille aux convictions de sa soeur. Königar sentit le sang lui monter aux joues. Il s'agissait du griffon d'Hamerland. Ailes déployées, et couronné. Comme il n'apparaissait plus depuis trois cents ans.
Après le bouquet de fleurs séchées de Grace, et les excuses de Val "J'ai rien. J'étais malade". Ce fut à Hunter de tendre à la jeune fille un rouleau de papier.
- je n'ai pu me rendre à Guelen pour t'acheter un présent digne de ce nom. Mais prends celà, en témoignage de mon amitié.
Elle le déroula lentement. Blêmit. Porta la miain à sa bouche.


121. Anniversaire.5.
(par michele huwart, ajouté le 21/07/04 17:57)


Elle resta longtemps, longemps, à contempler le portraît. Aisi, c'était ainsi... c'était ainsi qu'il la voyait ! Non comme une gamine, mais comme une femme. Une femme impérieuse et fière. Et belle. Etait-elle vraiment aussi belle ?
-Puis-je ? demanda Ormond, main tendue.
Galea donna le dessin à son père, puis, la gorge nouée, murmura un "Merci" presqu'inaudible.
Ormond, lui aussi, resta bouche bée, avant de murmurer à son ami : "Et bien, Hunter. J'ignorais que vous aviez un tel talent. C'est... étonnant."
Il passa le portraît à son père, qui sourit. Plus tard, sa petite-fille pourrait montrer à ses enfants et ses petits enfants limage qu'avait eu d'elle le Roi - car Königar deviendrait roi, il n'en doutait pas un seul instant - alors qu'elle était jeune et belle.
Hunter eut droit à d'autres compliments, mais tous étaient empreints de surprise. Au point qu'il songea un instant avoir commis un impair. Il voulut s'en excuser. Galea l'interrompit.
- Non, Hunter. Ne vous excusez pas. C'est seulement... Je ne m'attendais pas à recevoir un tel cadeau de vous. A vrai dire, je n'attendais de vous aucun cadeau. Non seulement vous n'avez pas eu l'occasion d'aller acheter quoique ce soit, mais aussi... je ne suis pas toujours très...
Elle cherchait ses mots, ce qui ne lui ressemblait guère. Sauf quand elle faisait semblant. Et ce n'était pas le cas.
- ... agréable... gentille. Je suis parfois... c'est parce que... il y a certaines choses qui comptent pour moi. Beaucoup. Et vous... je crois que vous pourriez... qu'un jour... Je croyais que vous ne voyiez en moi qu'une petite fille. Une petite fille naïve et sans intérêt.
Hunter sentait sur lui le regard de tous les membres de sa famille d'adoption. Ils attendaient visiblement une réponse.
- Je ne considère pas les petites filles comme sans intérêt, Galea. Ta soeur n'est pas sans intérêt. Mais toi, tu n'es plus une petite fille. Même si je t'ai qualifiée de telle, quelquefois. Tu n'étais déjà plus une petite fille à mon arrivée ici. Tu n'en restes pas moins très jeune. Et... impétueuse, quand il s'agit de... d'un certain terrain sur lequel je ne te suis pas.
"... et d'un autre, songea-t-il, sur lequel je ne pourrai jamais te suivre. Même si je le souhaitais. Ce qui n'est pas le cas. J'en aime une autre, Galea. Et même si je ne l'aimais pas... "
Val le tira par la manche, le faisant redescendre sur terre.
- Vous ferez mon portraît aussi ? demanda-t-il, presqu'implorant.
- Plus tard, assura le prince. Pour ton anniversaire. Je te le promets.

Sigismond leva son verre à sa petite-fille, et tous l'imitèrent. Cora servit une énorme pâtisserie aux pommes et aux noix, à laquelle chacun fit honneur. Et le repas terminé, la famille se rassembla à nouveau devant l'âtre.
- Hunter, demanda Galea, puis-je vous demander un second cadeau d'anniversaire ?
Il la regarda, mi amisé, mi-surpris.
- Une histoire, ajouta-t-elle. Racontez-nous... racontez-nous comment Hamerland est devenu Hamerland.

Il respira profondément, et commençà :
- Comment naquit Hamerland... eh bien... celà nous ramène à Myra. Plus précisément à Goran et Myra.


122. Anniversaire.6.
(par michele huwart, ajouté le 24/07/04 17:38)


- Le prince d'Hermalle avait relégué Myra dans un rôle traditionnel de princesse. Il faut dire qu'il l'avait rapidement mise enceinte. Et qu'il n'aurait pas voulu dans ses armées d'une femme en qui il n'avait aucune confiance. On peut donc dire que Myra n'avait pris aucune part dans la défaite du Prince et la chute d'Hermalle. Elle ne s'en réjouissait pas, cependant.
- Pourquoi ? demanda Grace. Il avait tué son amoureux, pourtant.
- Parce qu'Hermalle était l'héritage de l'enfant qu'elle portait. Et qu'elle tenait à le lui léguer. Elle fit alors une chose que l'on pourrait juger paradoxale.
- Paradoquoi ? interrogea Valens.
- Euh... réfléchit le précepteur. Paradoxale. Qui semblait aller dans le sens opposé à ce qu'elle désirait.
- Ah ! fit l'enfant qui ne comprenait pas bien, mais refusait de passer pour un idiot aux yeux de sa famille.
- Donc, reprit Hunter, Myra, en tant que princesse régente d'Hermalle, s'agenouilla aux pieds de Goran et lui fit serment d'allégeance. Ce serment-là fut le début d'une longue, très longue ascension. Goran releva la jeune femme, sachant très bien qui elle était. ce qu'il avait fait aux siens. Il fut étonné de ne lire aucune haine dans son regard. Plus encore. Il en fut impressionné. Il voulut la connaître et la comprendre. Et, au fil des mois, commença à la trouver non seulement séduisante et courageuse, mais aussi d'excellent conseil. Il se mit à écouter Myra. Il se mit à agir selon les désirs de Myra. Et, finalement, après la naissance de la petite princesse Aube, il demanda Myra en mariage. Elle accepta. A deux conditions. La première était qu'Aube soit reconnue comme souveraine d'Hermalle.
- Ah ? demanda Galea. Pourtant, il me semblait qu'elle voulait fédérer les différents duchés... même si ce n'étaient pas vraiment des duchés, n'est-ce pas ?
- En effet, reconnut Königar. Celà aussi peut sembler paradoxal. Mais Myra n'agissait pas ainsi sous prétexte de conserver un trône à sa fille. Elle refusait, simplement, de règner sur un pays qui ne représentait pour elle que souffrances et malheurs.
- Et la deuxième condition ? questionna Quantor.
- Qu'il renonce aux sacrifices humains... Il faut, mes enfants, vous remettre dans l'état d'esprit de l'époque. Aucun chef de guerre ne se serait mis en campagne sans invoquer l'oracle. C'était tout simplement inimaginable. Et c'est ce que cette veuve vaincue demandait à Goran pour prix de la mariée. Le seigneur hésita. Longtemps. Longtemps. Puis, contre l'avis de tous ses conseillés, proposa à Myra un moratoire...
- C'est quoi, un moratoire ?l'interrompit Val.
- Disons qu'il lui proposa de ne plus pratiquer de sacrifices pendant un an. Et que, si, malgré tout, les Puissances lui donnaient la victoire, il y renoncerait définitivement.
- Et il a été victorieux.
Galea n'avait pas posé de question. Elle avait seulement énoncé une évidence.
- Il a été - je devrais dire "ils ont été", parce que Myra avait réendossé sa cotte de maille et combattait à ses côtés - bien plus que victorieux. Ils ont accumulé victoire sur victoire. J'allais dire "soumettant" les clans les uns après les autres. Mais ç'aurait été faux. Ils ne soumettaient pas les vaincus. Ils se les ralliaient, rendant leurs épées à leurs seigneurs, et les admettant à leurs côtés comme leurs égaux. Et l'année écoulée, ils avaient rassemblé sous leur bannière tout ce qui est aujourd'hui Hamerland. Alors, Goran épousa solennellement sa conseillère en sa ville de Riannel. Et jura encore plus solennellement qu'il renonçait définitivement aux anciennes pratiques divinatoires. Il fut imité en celà par les Seigneurs des Clans qu'il avait vaincus, puis ralliés. Et, au cours d'un conseil devenu légendaire, les anciens ennemis élurent celui qui serait désormais le premier d'entre eux. Leur chef à tous.
- Ils choisirent Goran ? demanda Grace, bien qu'il lui semblât évident qu'il ne pouvait en être autrement.
- Non, répondit le Précepteur. Ils ne choisirent pas Goran. Il se rallièrent à son choix.
- Et ? les enfants étaient suspendus aux lèvres du jeune homme.
- Ils choisirent Myra.


123. Anniversaire.7.
(par michele huwart, ajouté le 26/07/04 15:57)


- Myra, s’étonna Quantor une … fille ?
- Une femme, plutôt, répliqua Königar. Mais, tu as raison. C’est très surprenant qu’une assemblée d’hommes choisisse une femme comme chef suprême. C’est ce qu’ils firent, pourtant. Myra devint la première reine d’Antielle, et Goran ne fut que son prince consort. Et le mouvement qu’ils avaient amorcé fit tache d’huile : Ce qui allait par la suite devenir le Dartmoor s’unifiât de la même façon. Puis l’Otrante, l’Hulanie, et les autres pays qu’on allait par la suite appeler libres. Ce fut une longue histoire. Une belle histoire.
Un sourire ironique, q’elle s’efforça de faire disparaître au plus tôt, était apparu sur les lèvres de Galea. Königar en avait trop dit, cette fois. Il s’était, en quelque sorte, démasqué. Elle se demanda
Si l’un de ses frères et sœur allait réagir à ce qu’il venait de raconter. Personne… Même Quantor. Etaient-ils sourds ?
- Dites-moi, Hunter, finit-elle par lui demander, Myra est bien votre ancêtre directe, n’est-ce pas ?
- Oui, admit-il, circonspect.
- Comment se fait-il, alors, que vous ne soyez pas, vous, sur le trône d’Hamerland, plutôt que Königar ?
Elle avait cru, tout en espérant intimement le contraire, que sa question prendrait le jeune homme au dépourvu. Ce ne fut pas le cas.
- Parce qu’Hamerland a été envahi, jeune fille, dit-il ;en plongeant son regard dans les yeux de l’adolescente. Ou plutôt que l’Antielle des Anciens a été envahi par les Hommes, qui jetant le descendant de Myra à bas de son trône, le rebaptisèrent Hamerland. Tout comme Riannel devint Marbourg. Au fil du temps, les envahisseurs s’unirent aux indigènes, pour faire de nous ce que nous sommes. Et, comme ils furent impressionnés par la prospérité des pays qu’ils avaient conquis, les nouveaux maîtres d’Hamerland gardèrent les institutions de Myra, et adoptèrent, petit à petit, sa religion.
Ce n’était pas un mensonge. C’était la stricte, la pure vérité de l’Histoire.
Même si Königar avait omis une chose. Un détail. Un seul. Mais d’importance.
Horgar d’Hamerland, premier du nom, Horgar le Conquérant, s’il ravit le trône d’Eilan d’Antielle, lui ravit également sa fille unique.
Aveline d’Antielle fut la première reine d’Hamerland.
Les descendants de Myra étaient restés sur le trône. Y étaient toujours, d’une certaine façon.
Géraud d’Otrante n’était-il pas l’héritier d’Aube d’Hermalle ?


124. Le tremblement de terre.1.
(par michele huwart, ajouté le 31/07/04 15:58)


La nuit du solstice approchait à grands pas. la neige persistait, à la grande joie des petits, et particulièrement de Val qui pouvait enfin sortir au grand air. Un énorme bonhomme blanc trônait dans le verger, que Grace avait affublé d'un vieux cgapeau de paille troué, et Ben d'une curieuse ombrelle rose dont la soie partait en lambeaux. Val décida qu'il lui fallait une compagne. Sa soeur le regarda d'un drôle d'air, avant de décider que, finalement, le bambin avait raison. Et ils se remirent à modeler la neige poudreuse en une grosse boule, que Val poussa d'abord seul pour la faire grossir, devant ensuite se faire aider de sa soeur, le "ventre" de leur future "bonne femme" étant devenu trop lourd pour les seuls bras du petit garçon.
- C'est une géante obèse que vous nous fabriquez là ! leur lança gaiment le précepteur, avant de leur tourner le dos, et de rejoindre dans la cour Galea et Quantor s'exerçant à l'escrime malgré le froid mordant.
- Le froid n'a jamais empêché un ennemi d'attaquer ! leur avait fait remarquer Hunter.
Une étrange prémonition lui avait fait ajouter "surtout s'il doit venir du Nord". Ce n'était à première vue qu'une phrase en l'air, dictée par le temps glacial qui régnait ce matin-là. Mais elle lui restait dans la tête. Un ennemi qui viendrait du Nord...Alwyn de Dartmoor avait toujours ménagé les Noroîts. Il en avait même fait épouser une à son fils... Königar tenta de chasser ses craintes. Il n'y avait aucune raison qu'une guerre se déclanche contre les Noroîts. D'ailleurs, entre eux et Hamerland s'étendait la puissance du Dartmoor...
- Pare ! cria-t-il à son élève. Oui. Bien. Enveloppe. Frappe. Tu es morte, Galea !
- J'avais un flocon dans l'oeil ! protesta l'adolescente.
Ce à quoi Königar répondit : "Tu es morte quand même".
Elle secoua ses tresses brillantes, maintenant mouchetées de blanc. Posa une question.
- Au cas où ils parviendraient jusqu'ici s'il y avait une guerre, ce qui m'étonnerait quand même fort, ils se battent avec quoi, les Noroîts ?
Ainsi, elle avait pris sa phrase au sérieux. Königar faillit lui répondre "Il n'y aura pas de guerre avec les Noroîts, et même s'il y en avait une, celà m'étonnerait moi aussi qu'ils puissent parvenir jusqu'ici." Mais il dit simplement:
- Avec des épées, plus larges et plus courtes que les nôtres. Et ils jouent à merveille de la masse d'armes.
- Ah ! fit seulement l'adolescente. Et, là dessus, elle attaqua furieusement son frère, bien décidée cette fois, à ne pas lui laisser l'avantage.
Königar songea qu'il devrait entraîner le garçon à se défendre face à un combattant armé d'une masse d'armes.

Et le bruit survint. Un grondement très grave, accompagné d'une note aigüe indéfinissable. Le cri de souffrance de la terre. Qui se mit à vibrer. A trembler de plus en plus fort.
Galea lâcha son épée. Regarda Hunter d'un air rempli d'incompréhension. Quantor murmura "Par les Puissances... par la Mère...", restant figé sur place.
Ils étaient au milieu de la cour, songea Hunter. Ils ne risquaient pas grand-chose, là. Sauf si...
Il courut vers le verger, malgré la neige, malgré le sol qui ondulait sous ses pas.
Val hurlait de terreur. Grace pleurait. Ben semblait paralysé. Le précepteur s'agenouilla devant les enfants. Tentant de les rassurer.
"Cà va aller... leur disait-il. Cà va aller. Ce n'est qu'un tremblement de terre"
Qu'un tremblement de terre...


125. Le tremblement de terre.2.
(par michele huwart, ajouté le 03/08/04 13:48)


es secondes paraissaient durer des heures. Val et Grace s’étaient blottis contre Hunter, qui s’était tu, se contentant de serrer les petits contre lui. Il retenait sa respiration. Les idées se bousculaient dans sa tête. Les idées comme les souvenirs. Ceux d’une citadelle blanche transformée en champ de ruines sous le soleil brûlant. Ceux des cris de terreur, suivis des cris de souffrance et de désespoir. Ils n’étaient pas rares, les tremblements de terre, là bas, dans l’archiduché de la Porte ou au pays des Saïs. A trois reprises, lui-même en avait été témoin… plus que témoin… mais ici, ici, en Hamerland…

Et la terre cessa de gronder. Et la terre cessa de trembler…

Hunter se releva, gardant Val dans ses bras, et, prenant Grace par la main, se dirigea vers la maison. Ben les suivit sans mot dire. Ils retrouvèrent Galea et Quantor dans la cour, accompagnés du reste de la maisonnée. Tous s’étaient précipités, qui hors de la grange, qui hors de la maison. Pol avait encore une fourche à la main, et Aëlia n’avait pas lâché le tissu qui devait devenir un manteau pour son aîné.
Ils semblaient perdus, hébétés. « Les puissances se sont déchaînées » gémissait Cora. « Les Puissances se sont déchaînées contre nous « . Hunter tenta de luyi faire entendre raison, arguant qu’il s’agissait d’un phénomène naturel, et que les Puissances n’avaient rien à voir là-dedans, il n’était pas très convaincant, n’étant lui-même pas convaincu. Cependant, il ne servait à rien de rester là, sans rien faire. Et il était le seul à avoir jamais vécu ce genre de situation. Il fut le premier à entrer dans la maison, à constater les dégâts, heureusement peu importants, à éteindre le feu qui avait pris aux rideaux de la grande salle. Il ressortait à peine lorsqu’il vit Pol se diriger vers l’étable. Etable d’où provenaient des meuglements désespérés et terrifiés.

Il cria. Il lui cria de ne pas entrer. De d’abord laisser les bêtes se calmer. Il cria, mais rien n’y fit. Pol ne l’entendit pas. Ou ne l’écouta pas. Ouvrit la porte.
Plusieurs bêtes s’échappèrent à la vitesse du vent, courant dans la neige sans se préoccuper du froid glacial. Tandis que Pol pénétrait à l’intérieur.
Il y eut du bruit. Il y eut un cri. Déchirant, bref.
Jonah voulut se précipiter. Königar le retint par la manche.
- Non ! fit il. Et, ignorant les protestations de l’adolescent et les larmes de sa mère, il ordonna à tous de rentrer.
- Vous et moi, Ormond, commanda-t-il d’un ton sec.
Il n’y avait plus de précepteur en cet instant. Plus de Hunter. Seulement un Königar d’Hamerland au ton de commandement, à la volonté d’être obéi. Une volonté à laquelle personne n’osa s’opposer…

Ils entrèrent. Avec mille précautions. Et, pour Königar, l’épée au clair. Bien qu’une épée soit inutile face à une vache folle de terreur. Ils entrèrent sans faire de bruit. Et le spectacle les révulsa d’horreur. Pol, le fidèle Pol, baignant dans son sang, le crâne défoncé. Du sang sur les cornes d’un animal. De la… cervelle, songea Königar, dans la paille. Une bête éventrée beuglant sa douleur…
Ormond voulut se précipiter. Une fois encore, à regret, le prince s’interposa. Il n’y avait plus rien à faire. Rien, avant que les animaux se soient calmés.


126. Le tremblement de terre.3.
(par michele huwart, ajouté le 06/08/04 15:53)


Plus tard, bien plus tard, Königar, livide, tremblant entra dans la cuisine. A sa vue, nul ne douta de ce qui s’était passé. Et pendant un long moment, le silence régnant dans la pièce fut plus assourdissant que ne l’avait été le grondement de la terre. Ce fut le prince qui le rompit. D’une voix cassée. « Aëlia », dit-il « Ormond a besoin de vous ».
La jeune femme, d’un pas d’automate, se dirigea vers la porte. Jonah voulut la suivre mais, une nouvelle fois, d’une main ferme, le prince arrêta l’adolescent. Qui se rebella. Se débattit. Cria.
- C’est de mon père qu’il s’agit. De mon père. Vous ne comprenez pas. Vous ne pouvez pas comprendre. Vous … vous…
Et il éclata en sanglots.
- Emmène-les dans la grande salle, Quantor ! ordonna Hunter, reprenant de l’assurance. Prépare du thé, Galea. Quant à toi, mon garçon…
Doucement, très doucement, il prit entre ses mais le visage de Jonah, l’obligeant à le regarder en face.
- Tu es le chef de famille, maintenant. Et tu verras ton père plus tard. Tu ne pourrais rien faire, de toute façon. Rien. Et moi, si je ne peux vous empêcher d’avoir du chagrin, j’aimerais que ce chagrin ne soit pas augmenté par… par une vision trop… trop…
Il hésitait à nouveau. Ne sachant que dire au garçon. Ne voulant pas lui décrire l’état de son père…
- Il est… mort, n’est-ce pas ? murmura l’adolescent.
Il était le premier à oser prononcer le mot.
- Oui, mon garçon, avoua le prince. Il est mort dès qu’il est entré dans l’étable. Dès qu’il a crié. J’aurais voulu… oh, je te jure, j’aurais voulu ! Mais il n’y avait plus rien à faire quand nous sommes entrés à notre tour, Ormond et moi. Plus rien… c’était fini.
Ben étouffa un sanglot, et Quantor le prit dans ses bras.
- Emmène-les ! réitéra Hunter.
Avant de rejoindre ses amis sur le lieu du drame.

Ils ramenèrent Pol à la maison. Hunter et Ormond le baignèrent, avant qu’Aëlia ne bande ses horribles blessures. Avant de le vêtir de ses habits de fête – ceux là même qu’il portait au bal de l’automne, songea le prince -, et de le coucher dans le lit du précepteur, celui où était mort Landau un peu plus de quatre ans plus tôt.
Alors, Ormond alla chercher Cora et sa famille, ainsi que son propre père et ses propres enfants. Et Königar se retira, se sentant intrus, mal à l’aise au milieu de ces gens dans l’affliction. Nul ne le remarqua, sauf Galea.
- Où allez-vous ? demanda la jeune fille.
Aucun sarcasme dans sa voix. Aucun reproche. Juste une question. Et aussi… aussi une supplication qui voulait dire « restez ».
- Faire ce qui reste à faire, répondit Königar. Je suis la personne ici qui était la moins proche de lui. Les siens auront besoin de vous et… d’un soutien moral. Je vais au village. Je vais tenter de ramener le frère Orren. Ou peut-être sœur Ana. S’il n’ont pas trop à faire, là bas…
Il ne savait pas dans quel état il allait trouver Lammermoor. Quels seraient les dégâts, ni les réactions des villageois. Mieux valait ne pas y penser. Pas encore…
- Je vous accompagne ! décida la jeune fille.
- Non.
Cette fois encore, Hunter avait utilisé son ton de commandement. Son ton de prince…
- Non, reprit il plus doucement. Je te l’ai dit. Ils vont avoir besoin de vous … de toi.
- Je ne suis pas douée pour consoler les gens, fit elle avec un petit rire nerveux. Vous devriez vous en être rendu compte depuis longtemps.
- Il y aura malgré tout à faire. Rentrer les bêtes. Calfater les vitres brisées avec des couvertures… Ta place est ici, Galea. Je vais chercher le frère Orren. Je ne serai pas long.
Elle le regarda partir, des larmes plein les yeux.

Il s’essuya les yeux d’un revers de manche. Il n’avait jamais été vraiment proche de Pol. Ils avaient eu un différent sérieux, même. Et il n’était pas sûr que le domestique lui ait vraiment donné sa confiance. Mais Pol était un brave homme qui n’avait pas mérité ce qui lui était arrivé. Un homme d’Hamerland qu’il n’avait pas pu protéger… pas plus que…
Il chassa l’idée de son esprit. Il n’avait pas pu sauver Pol, mais n’avait pas commis de faute, cette fois. Pas d’erreur… pas comme… Pourtant, Pol était mort quand même. Et son cœur saignait, comme Hamerland saignait sous son manteau de neige souillée.


127. Le tremblement de terre.4.
(par michele huwart, ajouté le 07/08/04 17:48)


Le village ne semblait pas avoir trop souffert quelques cheminées abattues, une masure à peu près détruite. Mais il était loin d'avoir retrouvé la paix. Des groupes de gens erraient, parlaient, pleuraient, encore effrayés par... par... ils ne savaient pas quoi au juste ! La colère des Puissance ? De la Terre elle-même ? Königar aurait été bien en peine de leur expliquer quoi que ce soit, sinon que le phénomène qu'ils venaient de vivre se produisait beaucoup plus souvent "ailleurs". Les Puissances avaient-elles plus de raisons d'être en colère contre les Portains ou les Saïs ?
Lemaire Martin allait d'un groupe à l'autre, tentant de rassurer ses concitoyens comme il le pouvait, de les inciter aussi à rentrer chez eux, ce que beucoup n'osaient faire, redoutant une nouvelle secousse. Il était imité en celà par soeur Ana et frère Orren, Orren qui avait étudié à Dartran et connaissait l'existance du phénomène. Enfin, connaissait théoriquement. Il ne l'avait pas plus vécu auparavant que ses ouailles. Et lorsqu'il aperçut le jeune homme venant vers lui, il crut un instant, sachant qu'il avait beaucoup voyagé, pouvoir trouver de l'aide auprès de lui. Mais lorsque Hunter lui eut annoncé la raison de sa présence, il s'empressa d'aller seller le baudet qui lui servait de monture. Remarquant celà, le maire s'approcha.
- Il s'est passé quelque chose au manoir, affirma-t-il.
- Pol est mort, répondit le précepteur. Il a...
Il prit une grande inspiration, et baissa les yeux avant de continuer
- ... il est entré dans l'étable pour tenter de calmer les bêtes. Il a été... encorné. Et piétiné.
Il sentit des larmes couler sur son visage. Martin lui entoura les epaule, l'attira vers l'auberge proche.
- Une tasse de thé vous fera du bien, mon garçon. Nous mêmes sommes un peu perdu. Nous ne comprenons pas ce qui s'est produit. Mais il n'y a pas de victime au village. Par la Mère... se souvint-il ! Il va me faloir prévenir son frère...
HUnter plongea les lèvres dans le liquide brûlant qu'un aubergiste maladroit avait failli renverser sur lui. C'était vrai. Pol avait un frère plus jeune qu'il se souvenait vaguement avoir salué au bal d'Automne...
- Je peux le faire, messire, murmura-t-il.
Mais sa voix démentait ses paroles.
- C'est mon rôle de maire, lui objecta Martin. Ma responsabilité. Vous aurez suffisemment à faire, et suffisemment à vivre dans les prochaînes heures.
Le jeune homme ne répondit rien, mais le maire put lire le soulagement sur son visage.

Le religieux entra dans la chambre. Ormond et les siens sortirent, préférant pour l'instant laisser la famille du défunt seule avec le religieux. Aucun n'avait envie de parler. Encore moins de manger quoi que ce soit.
- Merci, dit enfin le maître de maison à Hunter.
Celui-ci haussa tristement les épaules.
- De quoi ? répondit-il tandis que Val grimpait sur ses genoux et enfouissait son petit visage dans sa veste. J'étais aussi impuissant que vous tous.
- D'avoir été chercher Orren, lui répliqua Sigismond. Et d'avoir eu la présence d'esprit d'éteindre nos rideaux en flammes. Sans vous, nous n'aurions plus de maison...
Le début d'incendie... il n'y pensait même plus. La seule chose qui avait de l'importance en ce jour, c'était que Pol était mort. Que Ben était orphelin...


128. Le Tremblement de Terre.4.
(par michele huwart, ajouté le 09/08/04 14:19)


rère de Pol et son épouse arrivèrent peu après. Tristes, mal à l’aise. Incrédules aussi, comme bien souvent le sont les gens face à une mort inopinée. Galea les mena à la chambre mortuaire, puis, de manière inattendue, se mit à nettoyer des légumes. Lorsque sa mère la questionna sur ce qu’elle faisait, la jeune fille haussa les épaules et répondit brusquement :
- Il faut bien que tout le monde mange. Et le partage du bouillon fait partie des rites d’une veillée funéraire. Et il faut bien le préparer, ce bouillon, non ?
La petite n’avait pas tort, songea Hunter. Même si la voir s’affairer autour du fourneau semblait incongru dans les circonstances présentes. Spontanément, Hunter se leva pour l’aider, mais la gamine le rabroua.
- Ce n’est pas un travail pour… pour quelqu’un comme vous. Si vous voulez vraiment m’aider, allez me tordre le cou d’un poulet.
Il obéit. Val le suivit, désireux surtout d’échapper à une ambiance pesante qui convenait peu à un enfant de son âge.
- Tu es sûr de vouloir m’accompagner ? lui demanda Hunter. Je vais devoir le tuer, le poulet. Ce n’est pas un spectacle pour un petit garçon.
L’enfant lui rétorqua qu’il avait souvent vu mourir des poulets. En petit campagnard, les cycles de la vie et de la mort lui étaient familier.
- Mais je n’ai pas souvent vu mourir des gens, ajouta-t-il tristement. Juste oncle Landau, je crois. Je sais plus. J’étais qu’un bébé alors. Je me souviens pas. Sauf que tout le monde pleurait. Comme aujourd’hui.
Il était déjà étonnant, songea le précepteur, que le petit ait le moindre souvenir de cette époque. Il devait avoir à peine deux ans…
- J’ai vu quant à moi mourir bien des gens, expliqua-t-il à l’enfant. Et je crois que je ne m’habituerai jamais. Jamais…
Il enchaîna en ébouriffant les cheveux de l’enfants :
- Tu m’aideras à plumer le poulet ? Je n’ai pas trop l’habitude…
Val secoua la tête : « Je sais pas faire çà « dit-il dépité. C’est toujours Pol qui fait çà…
L’absence du défunt se faisait déjà sentir dans ces détails infimes…
Alors le prince, pour la première fois de sa vie, tordit le cou d’une volaille, la pluma, et la vida du mieux qu’il put.

Le soir tombait lorsque Jonah descendit. Il s’inclina et demanda respectueusement à ses patrons, ainsi qu’à Quantor et Galea, de se joindre à la famille du défunt pour la suite de la veillée funèbre. Il était de tradition qu’outre les parents proches du défunt, seuls leurs invités étaient acceptés à cette cérémonie intime. Les Lammermoor rejoignirent donc leurs domestiques. Galea se retourna vers le précepteur :
- Vous voudrez bien nous apporter le bouillon lorsqu’il sera prêt ? lui demanda-t-elle. Je sais que je ne devrais pas demander çà à quelqu’un comme vous…mais nous n’avons personne d’autre sous la main. Et je voudrais ne pas quitter la veillée…
« Quelqu’un comme lui »… c’était la deuxième fois qu’elle lui faisait la remarque…
Grace voulut se joindre à ses parents, mais Jonah l’en empêcha.
- Tu es trop jeune. C’est… c’est dur de veiller un cadavre.
La voix du garçon se brisa. Ce cadavre, c’était celui de son père. Il se reprit pourtant.
- Pardonnez-nous de ne pas vous avoir invités, Messire Hunter. Nous avons… ma mère a pensé, si vous vouliez bien… Je sais que nous ne sommes que des domestiques, et que nous outrepassons nos droits, mais…
Jonah se mit à nouveau à pleurer. Hunter tenta de l’apaiser, lui fit part de sa sympathie. L’assura qu’il pouvait lui demander tout ce qu’il désirait.
- C’est à dire…
L’adolescent s’essuya brutalement les yeux
- Messire… On aimerait que Ben ne veille pas trop tard. Et qu’il ne reste pas seul, ce soir. Si vous pouviez… Il vous aime beaucoup…
Hunter promit. Il monterait les bols de bouillon rituel, et redescendrait avec le garçonnet.
- Ta mère a raison, dit-il à Jonah. Ben est trop jeune pour vivre çà. Tout comme vous, confirma-t-il en se tournant vers Val et Grace.
- Mais je l’aimais, Pol ! protesta la fillette.
- Et moi, l’aimais beaucoup ma mère ! Il n’empêche que les souvenirs de sa veillée me restent encore insupportables. Vous resterez avec moi, cette nuit.
Lorsqu’il avait six ans, seul Lehan avait suggéré au Roi de laisser le petit garçon qu’il était à l’écart des rituels de deuil. Le Roi son oncle avait rétorqué qu’il n’était pas un petit garçon, mais le Roi d’Hamerland de droit, sinon de fait. Et qu’il se devait d’assumer son titre…


129. Le Tremblement de Terre.5
(par michele huwart, ajouté le 11/08/04 16:21)


Hunter déposa la cruche de bouillon brûlant devant le religieux, qui le remercia silencieusement, tandis que Grace posait à son tour les bols de terre cuite. Puis, le jeune homme se dirigea vers Ben et le pris par l’épaule.
- Viens, lui dit il.
L’enfant fin « non » de la tête. Hunter insista.
- Viens. C’est la volonté de ta mère.
Ben tenta de trouver de l’aide auprès de ses frère et sœur. Sans succès, Jonah lui intimant fermement de suivre le précepteur. Ce qu’il fit, de mauvaise grâce. Mais il attendit d’etre redescendu à la cuisine avant d’exploser.
- C’est pas juste ! cria-t-il à la tête de Hunter. C’est pas juste ! C’était mon père, mon père ! Autant que celui de Jonah. Et je n’ai pas le droit de prier pour lui avec les autres. Je ne suis plus un bébé. Je suis…
Il ne put continuer. Il s’effondra en sanglots dans les bras du jeune homme, qui, doucement, tout doucement, l’entraîna, l’assit sur ses genoux, et se mit à le bercer comme un tout petit enfant.
- Je sais, murmura-t-il à son oreille. Je sais… ce n’est pas juste… rien de ce qui est arrivé aujourd’hui n’est juste… Ton père n’aurait pas dû mourir… c’est lui qui devrait te serrer dans ses bras, pas moi. Mais c’est arrivé, pourtant. Et ta mère et ton frère veulent seulement te protéger. Ils sont perdus, eux aussi. Ils tentent de faire ce qu’ils peuvent. Je ne peux pas leur donner tort, Ben. Tu es très jeune. Et c’est dur, très dur, de participer à ce genre de veillées.
- Vous… l’avez fait, vous, …quand …vous étiez …petit, n’est-ce pas ?
- J’en fais encore des cauchemars, Ben. Encore maintenant… Mais si tu le désire, nous prierons ensemble pour ton père. Avec Grace et Val. Bien que l’éternité de Pol ne dépende pas de nos prières.
- Pourquoi… vous dites… çà ? s’étonna l’enfant en reniflant.
- Parce que ton père a mené une vie honnête. Qu’il n’a voulu de mal a personne. J’ai eu des désaccords avec lui, Ben. A ton sujet. Il ne me faisait pas confiance, à cause de ce que je suis. Mais c’était parce qu’il avait peur pour toi. C’était un homme bien, et un bon père pour ses enfants. Il n’a pas besoin de nos prières pour accéder à l’autre monde. Mais nous prierons quand même.
Il se tut. Il attendit que les pleurs de l’enfant se calment, puis l’embrassa, le posa sur une chaise, et proposa de partager le bouillon selon le rituel. Les enfants protestèrent qu’ils n’avaient pas faim.
- C’est pour çà, je suppose, que ces rites ont été institués, expliqua Hunter. Pour obliger les familles en deuil à se nourrir. Apporte-moi les bols, Grace !
Cérémonieusement, il remplit les bols, en posa un devant chaque enfant, puis devant lui-même. Ensuite, il éleva symboliquement le sien vers les cieux et prononça les paroles rituelles.
« O vous, Créateur des Mondes, O vous, Mère Eternelle, devant vous, nous partageons ce repas comme nous partageons notre peine. Et nous vous demandons d’accueillir votre serviteur, Pol, dans les plis de votre gloire ».

Quand fut venue l’heure de coucher les enfants, Ben, d’une petite voix timide, demanda à Hunter s’il pouvait ne pas dormir dans son lit.
- Vous comprenez, on n’a qu’une chambre, pour nous et nos parents. Et je… je ne pourrais pas y rester seul cette nuit.
Hunter le rassura. Lui proposa de passer la nuit dans le lit de Quantor, qui veillait de toute façon.
- Et tu ne seras pas seul, ajouta-t-il. J’ai promis à ton frère de veiller sur toi, cette nuit. Si tu veux bien.
L’enfant accepta, reconnaissant.


130. La ville ravagée.1.
(par michele huwart, ajouté le 14/08/04 17:37)


Le jour suivant vit de nouvelles averses de neige sur le pays meurtri. Ben se réveilla très tôt, comme Hunter s'y attendait. Le précepteur l'obligea, ainsi que Grace et Val qui n'avaient pas été long à les rejoindre, à prendre un petit déjeuner frugal avant de les autoriser à rejoindre en sa compagnie la chambre mortuaire. Ils trouvèrent l'assemblée à genoux, et s'agenouillèrent à leur tour pour écouter le frère Orren prononcer les paroles d'adieu au défunt. Ensuite, en silence, le frère et le fils de Pol enveloppèrent le cadavre d'un drap blanc, et le portèrent jusqu'au charriot, suivis par la maisonnée recueillie. Quantor aida son père à atteler les boeufs, tandis que Hunter et Galea sellaient Cervier et Vaillant, le cheval d'Ormond, ainsi que l'âne du religieux.
- Je dois te féliciter, pour ton attitude d'hier, dit soudainement le jeune homme à l'adolescente qui sursauta.
- Pourquoi, répondit-elle ?
- Tu n'as pas perdu ton sang froid. Plus que les autres, tu...
Elle l'interrompit d'un haussement d'épaules.
- J'ai fait ce qu'il y avait à faire, c'est tout. Comme vous. Pas la peine de me complimenter pour çà.
Mais le rouge qui lui montait aux joues démentait ses paroles.

Le religieux prit la tête du convoi funéraire qui s'ébranla lentement, en direction du village. Quantor menait les boeufs, son grand-père à ses côtés, tandis que Königar chevauchait derrière le charriot en compagnie d'Ormond.
- La dernière fois, c'était mon frère que nous accompagnions ainsi, se souvint Lammermoor. Mon petit frère... Pol était un peu mon frère, lui aussi. Nous avons grandi ensemble, fait nos premières bêtises ensemble. Avec Sam, aussi. Landau était beaucoup plus jeune. Nous étions séparés par plus d'années que vous et Quantor. Jamais nous n'aurions imaginé qu'il partirait le premier. Et maintenant, Pol, en pleine force de l'âge. Je me sens vaguement orphelin, aujourd'hui.
Königar se rapprocha, et serra le bras de son ami en signe de sympathie. Ormond lui adressa un sourire triste.
- Vous aussi... vous êtes devenu, même si je suis bien audacieux de dire celà, un peu mon petit frère. Alors, faites attention à vous, Königar. Je ne veux pas vous perdre, vous aussi.
Le jeune homme promit. Ne releva pas qu'Ormond l'avait appelé par son véritable prénom. Et songea qu'il éprouvait lui aussi des sentiments fraternels pour lui. Ainsi que pour son fils, ce qui pouvait sembler curieux. Enfin, ce qui lui semblait être des sentiments fraternels. Il n'avait pas eu de frère, ses cousins de Dartran et des Fortunées avaient toujours été distants vis à vis de lui, ceux des Sarts le considéraieient avant tout comme l'héritier du trône... La seule personne avant Ormond avec qui il avait eu ce genre d'intimité, c'était Guilhelm. Guilhelm d'Otrante.
Et Cherel. Mais il ne considérait plus Cherel comme une petite soeur...
Elle était à peine plus âgée que Quantor, pourtant. Pas beaucoup plus que Galea...
Son esprit cessa de vagabonder, lorsqu'une voix les interpela. Il se porta, ainsi qu'Ormond, à l'avant du charriot, où se tenait, à cheval, Garlan Martin, le fils du Maire.

- Je suis désolé, s'excusa l'adolescent. Je veux dire, de vous déranger un jour comme aujourd'hui.
Ormond le rassura, lui intimant ensuite de parler.
- C'est mon père qui m'envoie. Et Bertram. Un cavalier est arrivé de Guelen, à l'aube. Le neveu du comte. L'amoureux transi de Galea.
- Ferrand ? interrogea Ormond.
Visiblement, il n'avait pas apprécié le commentaire de Garlan. Et Hunter se rendit compte que lui non plus.
- Ferrand, oui. Pardonnez-moi de l'avoir appelé ainsi, Seigneur Ormond, mais c'est lui-même... enfin, il ne s'est pas porté volontaire pour venir ici par hasard.
- Et que veut-il, ce garçon ? questionna sèchement Ormond.
- Du secours, Messire. Du secours pour les gens de Guelen. Il paraît que la ville... qu'il y a beaucoup de dégâts. Des maisons effondrées, des morts. Des blessés ensevelis sous les décombres. Le comte ne sait plus quoi faire. Il a envoyé des messagers un peu partout. Jusqu'à Falaen.
Ormond retourna vers l'arrière du charriot, s'excusa auprès de Cora.
- Je suis désolé. Mais j'ai à faire, en tant que Seigneur.
Il éperonna Vaillant, et partit à toute allure vers le village, bientôt rattrapé par Garlan et le prince.



131. La ville ravagée.2.
(par michele huwart, ajouté le 16/08/04 15:05)


Dans la maison du maire, ils trouvèrent celui-ci en grande discussion avec Bertram et son épouse, ainsi que plusieurs notables. Leur arrivée fut accueillie avec un soulagement certain. Ormond se demanda pourquoi. Il n’était pas plus qualifié que qui que ce soit dans l’aide aux victimes de ce type de catastrophes. Il ignorait même deux jours auparavant l’existence même de ces phénomènes. Ce qui n’était pas le cas de Hunter.
- Où est le garçon ? demanda celui-ci dès son arrivée.
- Je l’ai forcé à se reposer. Il n’était pas vraiment bien en arrivant. Très choqué, ce qui est normal. Il faut le laisser tranquille pour l’instant.
- Non.
La voix du prince avait claqué, autoritaire.
- Non, reprit-il plus doucement. Je dois lui parler. Savoir exactement ce qui s’est passé, quels sont les dégâts, quels sont le bâtiments qui ont tenu le coup. C’est important. Ce que nous devront faire en dépend.
- Il nous a déjà dit ce qui en était, plaida le guérisseur.
Mais Königar ne se rallia pas à ses dires.
- Il vous a dit quoi ? Que la ville avait subi de gros dégâts, et qu’il y avait de nombreux morts et blessés ? Mais çà ne suffit pas. Je veux parler à ce garçon. Tout de suite.
- De quel droit nous parlez vous sur ce ton ? fulmina un homme de haute taille, richement vêtu. Qui êtes-vous, sinon un employé des Lammermoor ?
Königar darda son regard dans les yeux de l’individu. L’obligea à baisser le sien, avant de déclarer d’une voix très calme.
- Du droit que me donne mon expérience en la matière. Je sais ce qu’est une ville ravagée par ce fléau. J’ai participé à des opérations de sauvetages telles que celle dont Guelen a besoin. Je suis le seul dans le cas à vingt lieues à la ronde, au moins. Je me crois donc un peu plus qualifié que vous pour organiser les secours. Maintenant, je veux parler à Ferrand. Et je veux que vous commenciez à rassembler le matériel indispensable : des pelles, des pioches, des fourches. Du bois, pour étançonner les travaux, des couvertures…
- Mais… tenta encore de s’interposer l’homme.
- Taisez-vous, Hullen ! commanda Ormond, visiblement agacé. Et écoutez-le.
Il se tourna en souriant vers le jeune homme.
- Je suis à vos ordres, mon ami, lui dit-il.
Puis il regarda les personnes présentes, dont il était le seigneur légitime. Un murmure parcourut l’assemblée. Puis Martin, à son tour, se mit sans le savoir sous le commandement de son souverain.

Le maire conduisit Hunter à la chambre où reposait Ferrand, puis se retira. Le prince regarda longuement le jeune homme, avec compréhension et compassion avant de lui adresser la parole. Très pâle, les yeux rougis, Ferrant tenta malgré sa détresse visible de faire bonne figure.
- Je suis Hunter, se présenta le prince. Je suis…
- Je sais qui vous êtes, l’interrompit Ferrand. Vous êtes le précepteur de Galea de Lammermoor. Et également un proche du Prétendant. Galea m’a beaucoup parlé de vous, lors du bal de l’Automne.
Königar grimaça.
- Galea parle trop. Peu importe. J’ai besoin de vous, Ferrand. Vous allez me décrire les dégâts que le tremblement de terre a provoqués à Guelen. De la manière la plus précise possible. En commençant par le château de votre oncle.
Le garçon soupira, fit un effort de concentration. Il était épuisé, et Hunter sans rendait compte. Mais ce n’était pas le moment de s’attendrir.
- Le château… Il y a des dégâts, mais rien de tragique, commença Ferrand. Le corps du bâtiment a tenu bon. Les écuries sont détruites. Plusieurs bêtes sont mortes écrasées, ainsi qu’un palefrenier.
- Le bâtiments principaux ? La Halle ? L’Hôtel de ville ?
- La Halle est intacte. L’Hôtel de ville, par contre, est plus qu’à moitié détruit. Mon oncle craint qu’il s’écroule…
- La caserne de la Garde ?
- Je ne sais pas, Monseigneur…
- Combien y a-t-il de sans-abri, d’après vous ?
- Je l’ignore, Monseigneur. Plusieurs milliers, je le crains. Dont beaucoup sont blessés, choqués…
Plusieurs milliers… plusieurs milliers, dans le froid de l’hiver…


132. La ville ravagée.3.
(par michele huwart, ajouté le 18/08/04 13:41)


Hunter tenta d’obtenir du jeune homme d’autre renseignements encore, mais Ferrand se révéla incapable de lui donner les précisions attendus quant à la quantité de vivres disponibles ou l’attitude des soldats du guêt. Il était parti en toute hâte, à la demande d’un oncle aussi désemparé que ses administrés, dont la principale initiative avait été de quémander du secours à tous les vents.
- Edmond est parti pour Falaen, précisa Ferrand. Il espère que le Duc…
- Feroal interviendra, le rassura le prince. Pourquoi en douter ? C’est votre suzerain. Il ne vous fera pas défaut. Et nous non plus. Maintenant, reposez-vous.
Ferrand protesta. Il n’était pas question pour lui de rester inactif pendant que Guelen était en train de mourir sous la neige.
- Il n’est pas question que vous nous accompagniez, ordonna le prince, sévère. Vous êtes éreinté, choqué. Vous risquez de tomber malade, si vous refusez d’être raisonnable. Auquel cas vous deviendrez une charge plutôt qu’une aide. Reposez-vous. Vous nous nous rejoindrez plus tard. Nous aurons besoin de matériel et de vivres. Vous nous rejoindrez avec un des convois qui les achemineront vers Guelen.
Le garçon tenta de tenir tête à Königar. Sans succès.
- N’insistez pas ! C’est non. Ne vous fatiguez pas à vouloir m’imposer votre point de vue, Ferrand ! Je suis très obstiné. Surtout quand j’ai raison.
Il allait quitter la pièce quand ferrand le rappela.
- Hunter…euh… Monseigneur !
- Hunter suffira. Qu’y a-t-il ?
- Galea… est-ce que… ? il n’osait finir sa phrase.
- Galea va bien, fit le prince, apaisant. La maisonnée a été très secouée par la mort de Pol, le valet de ferme. Mais Galea va bien.
Ferrand sembla soudain gêné, timide.
- Est-ce que… pourrais-je…
Kônigar sourit Bien qu’il se rendît compte que les sentiments du garçon pour son élève lui déplaisaient souverainement, il ne put s’empêcher de trouver ses hésitations touchantes.
- Etant donné que vous passerez la journée ici, çà m’étonnerait fort que vous ne lpuissiez la voir. Cà m’étonnerait encore plus qu’elle ne vienne pas vous voir d’elle-même. Une chose, cependant…
Le moment était malvenu d’en parler. Hunter n’en tint pas compte.
- Pas question de parler politique. Pas question de l’entraîner sur des chemins que ses parents désapprouvent. Et qu’en tant que proche de Königar, comme vous l’avez dit vous même, je désapprouve également.
Mais Ferrand hocha tristement la tête.
- Je n’ai pas le cœur à comploter, aujourd’hui. La politique… ce sera pour plus tard….
Ce fut au tour de Königar d’être mal à l’aise.

- Bertram ! interpella le prince dès qu’il eut retrouvé les notables du village. Deès que votre épouse sera prête, nous partons pour Guelen. Ormond ?
Le jeune homme commandait à présent sans être interrompu, avec une autorité naturelle, sans forfanterie, sans prétention. Il faisait ce pour quoi il avait été éduqué depuis l’enfance : prendre la tête des hommes. Et, par là même, en être responsable.
- Ormond, allez chercher Wulf.
- Wulf ? s’étonna le seigneur, visiblement dérouté.
- Wulf, oui. Il m’a trouvé, dans la forêt. Il en retrouvera sous les gravats. Rassemblez les meilleurs chiens pisteurs du village, ainsi que leurs maîtres, et retrouvez nous à Guelen. Martin, vous avez la responsabilité des outils et de couvertures. Envoyez aussi de la nourriture. Celle qui se trouve sous les décombres ne servira plus à personne. Et, j’y pense, j’aimerais que le cantonnier du village nous rejoigne au plus tôt, ainsi que des maçons.
- Ce sera fait selon vos ordres, Monseigneur ! opina le Maire.
- Ormond ? appela à nouveau Königar.
- Oui ?
- Je sais que… enfin, votre maisonnée a été meurtrie par la catastrophe. Il faut pourtant… enfin, Aëlia sera la seule personne versée dans l’art de guérir en l’absence de Bertram et de son épouse. Et dans les jours qui viendront, ils risque d’y avoir à faire, ici, dans ce domaine. Pourrait-elle … ?
- Aëlia fera son devoir, le tranquilisa Ormond. Nous frons tous notre devoir, n’ayez crainte.
- Je n’ai aucune crainte à se sujet, avoua calmement Hunter. J’étais seulement un peu… ennuyé de le demander, vu les circonstances.
Ormond pris les mains de son ami, les serra très fort dans les siennes.
- Merci, dit-il. Tout se passera bien. Nous avons confiance en vous.
Königar ne répondit pas. Malgré son apparente assurance, il était loin, lui, d’avoir confiance en lui.

Elle attendait devant le temple, son manteau rouge sombre flottant autour d’elle, tel celui d’une reine.
- Hunter ! apostropha-t-elle le jeune homme.
Celui-ci descendit de cheval, fit signe à ses compagnons de ne pas l’attendre.
- Galea ?
- Vous allez à Guelen, n’est-ce pas ?
- C’est une évidence ! répondit-il, sarcastique.
- Attendez-moi. Je trouverai un cheval et…
- Non, l’interrompit-il, péremptoire.
- Je pourrais être utile, là bas ! s’obstina-t-elle. Je…
- Vous êtes guérisseuses, Galea ? Maçon ?
- Vous n’êtes ni l’un ni l’autre, vous non plus ! lui fit-elle remarquer avec insolence.
Elle pensait le voir perdre son calme. Ce ne fut pas le cas.
- J’ai l’habitude du commandement, répondit-il avec le plus grand calme. Et j’ai quelque chose à vous dire, Galea.
Elle frémit. Elle frémit sous le regard qu’il posait sur elle. Qui nétait pas celui d’un homme en colère, ni même celui d’un homme irrité par l’arrogance d’une petite fille. Mais un regard qui exprimait… qui, d’une façon inattendue, exprimait la confiance la plus absolue.
- Galea… vous pourriez être utile à Guelen, c’est vrai. Mais c’est ici qu’on a besoin de vous. Que j'ai besoin de vous.


133. La ville ravagée. 1.4.
(par michele huwart, ajouté le 20/08/04 14:01)


- Besoin… de moi ?
Elle en resta bouche bée. Ce qui ne lui arrivait pas souvent.
Le prince prit les mains de la jeune fille dans les siennes. Elle portait des gants verts, élimés. Qui n’allaient pas avec son nouveau manteau, remarqua-t-il, s’en faisant immédiatement le reproche. Etait-ce le moment de songer à des choses aussi futiles qu’une paire de gants ?
- De vous, oui. Cora et ses enfants ne vont pas être très disponibles, dans les prochains jours. Et même s’il le sont… Votre père gagnera Guelen dès qu’il aura rassemblé les limiers du village, et votre mère devra remplacer Bertram et son épouse durant leur absence. La maison doit être tenue, Galea. Et vous savez mieux que moi que le temps ne s’arrête pas, dans une ferme. Les animaux doivent être nourris, les vaches traîtes. Il faudra préparer les repas, et s’occuper des petits. Quantor ne peut assurer tout çà tout seul. De plus s’il vous reste du temps…
Ecouter Königar demandait à l’adolescente un effort soutenu, tant son émotion était grande. Pas à cause de ce qu’il disait. Mais parce qu’il lui montrait qu’il la considérait, en cet instant, comme une femme. Plus encore, comme une femme responsable. Parce qu’il avait délaissé le tutoiement réservé aux plus jeunes, ce qu’il ne faisait à l’ordinaire que lorsqu’il se voulait ironique, ou qu’il était en colère. Il n’y avais pas d’ironie, cette fois, dans sa voix. Pas de colère. Seulement un respect dont elle ne se sentait aucunement digne. Et qui faisait battre son cœur plus vite et plus fort qu’aucun serment d’amour n’aurait pu le faire.
- … j’aimerais que vous aidiez Martin. Je lui ai demandé de réquisitionner des vivres pour les sinistrés de Guelen. Et je crains… c’est l’hiver, Galea. Malgré la générosité des villageois, que je ne mets pas en doute, je sais bien que les gens, l’hiver, craignent de manquer de tout. Particulièrement de nourriture. Il vous faudra les convaincre de partager ce qu’ils ont. En commençant par les plus aisés d’entre eux.
Elle leva vers lui un visage grave, espérant qu’il attribuerait au froid hivernal ses joues rougies par l’émotion.
- Nous commencerons par donner nous-mêmes, Hunter. Mais qu’est-ce qui vous fait croire que je serais capable de convaincre les récalcitrants ? Que j’en serais plus capable que le maire en personne .
- Rien, répondit-il sourdement. Sauf le fait que je sais que vous l’êtes. C’est aussi évident à mes yeux que le blanc de la neige.
Il l’embrassa sur le front.
- Dites à Cora que je regrette de ne pouvoir rester. Et à Ben. Surtout à Ben. Prenez soin de Ben, Galea.
Elle promit. Il enfourcha sa monture, et partit au galop rejoindre le guérisseur et son épouse. Elle le regarda s’éloigner, et resta longtemps, longtemps, les yeux fixés sur l’horizon, après qu’il eut disparu au loin.


134. La ville ravagée 2.1
(par michele huwart, ajouté le 25/08/04 15:49)


Plus ils approchaient de Guelen, plus le paysage était bouleversé. Arbres déracinés, coulées de neige et de roches, maisons plus ou moins détruites. Tel était le visage qu’offrait le Comté, l’avant-veille encore si calme, si paisible, si … immuable. Par trois fois, Bertram dut venir en aide à des personnes blessées. Oh, légèrement, mais malgré tout… et Königar dut faire appel à toute sa force de persuasion pour inciter des sinistrés à ne pas se réfugier à Guelen. Mais plutôt à rentrer chez eux si leur maison avait encore en toit, et dans le cas contraire, à prendre plutôt la direction de Lammermoor, de Vernon ou d’un autre village de la région. « Guelen est détruite » leur disait-il. Mais ils ne voulaient pas le croire… Certains d’entre eux, cependant, impressionnés autant par son autorité naturelle, que par l’éclat implacable de ses yeux clairs, décidèrent de lui obéir.
- J’ai peur, avoua-t-il au guérisseur. Plus nous approchons de la ville, plus je redoute ce que nous allons trouver là-bas.

Ses craintes étaient cependant bien en-deçà de la réalité à laquelle ils furent confrontés dès leur entrée dans la ville ravagée. Une large brèche fendait les remparts non loin de la porte principale, où nul homme du guêt ne montait la garde. Des réfugiés, hagards, se pressaient dans les ruelles, pataugeaient dans une bouillasse brunâtre. Des hommes fouillaient des amas de décombres, d’autres sortaient en catimini de maisons désertées. Enroulés dans couvertures et manteaux, transis de froid, des enfants n’étaient visiblement pas rentrés chez eux depuis la catastrophe. Il n’y avait aucun signe d’autorité dans ce chaos, aucun signe d’une organisation quelconque…
Königar sentit monter en lui la colère. Puis le chagrin. Puis le désarroi le plus total. Tant… il y avait tant à faire…. Et ces gens qui souffraient étaient ses sujets, cette terre déchirée était la sienne.
Hamerland…
Il ressentit soudain en lui la douleur de la terre déchirée. La souffrance de ses sujets. Il le ressentit physiquement, comme une brûlure, une plaie à vif. La tête lui tournait… un voile rouge tombait devant ses yeux… Hamerland… il crispa les mains sur ses rênes .
- Monseigneur !
La voix de Bertram le fit revenir instantanément à lui-même.
- Monseigneur, reprit Bertram. Cà va ?
- Non, eut-il l’humilité de répondre. Cà ne va pas. Mais çà n’a pas d’importance, Bertram. Nous avons à faire. Je ne connais pas cette ville. Pourriez-vous me conduire au château par le chemin le plus court ?
Le guérisseur dut reconnaître que lui non plus ne connaissait pas bien la ville, et que même lui eut-elle été familière… Il ne reconnaissait rien , à vrai dire, rien des rues habituellement animées, rien du la propreté, des maisons coquettes, des commerces bien achalandés de Guelen.
Alors, Hunter héla un gamin d’une douzaine d’années.
- Conduis- nous chez le Comte, petit ! ordonna le prince.
L’enfant le regarda d’un air vague.
- Chez le Comte ? répéta-t-il comme un automate. Chez le seigneur Comte, Monseigneur ?
- Chez le Seigneur Comte, oui, ! fit le prince, agacé.
Puis il regarda le gamin, se rendit compte de sa détresse et sa voix se fit douce, compréhensive.
- Nous ne te voulons pas de mal, petit. Nous devons parler au Comte. Et au Maire de la ville, si possible. Nous sommes là pour essayer… pour vous aider. Du mieux que nous le pourrons.
- Le Maire est mort, renifla l’enfant. Mais je veux bien vous conduire au château.
- Alors, viens ! lui enjoignit le jeune homme en lui tendant la main, et en se forçant à lui adresser un sourire bienveillant.
Le gamin se retrouva ainsi perché sur le grand destrier ; devant son souverain qu’il ne connaissait pas. Et bientôt, Königar et ses compagnons arrivèrent devant les portes du seigneur du lieu. Closes.

Il héla. Il tambourina. Un valet vint enfin leur ouvrir. S’excusant. Baffouillant. Ils le suivirent dans la cour, jetant au passage un coup d’œil aux écuries dévastées.
- Conduisez-nous à votre maître ! ordonna Königar, cette fois sans douceur aucune. Et trouvez-moi quelqu’un pour s’occuper des chevaux.
- Mais, Messire … bégaya le domestique… nous sommes… nous ne savons pas…
- Je vois bien que vous ne savez pas ! fit le prince, aussi tranchant que son épée. Conduisez-nous à votre seigneur. Et trouvez-nous un palefrenier dans les trente secondes.
Il se tourna alors vers son jeune guide, et tendit les bras pour l’aider à descendre de Cervier. Puis il fouilla dans sa bourse, et lui tendit une pièce d’argent.
- Pour ta peine, mon garçon ! lui dit-il, sans préciser de quelle sorte de peine il s’agissait.
L’enfant remercia, les larmes aux yeux.

- Qui dois-je annoncer ? interrogea un garde devant la porte de la salle d’honneur.
- Je suis… Vous pouvez annoncer le comte Hunter de Carlean. Ex-capitaine de la Milice de Falaen. Messire Bertram, et Dame Alana Dellens de la Guilde. Nous avons vu Ferrand.
Le garde entra, les laissant un instant.
- Hunter de Carlean ? s’étonna le médecin. Ne serait-il pas plus à propos de révéler votre véritable identité ?
- Quelle véritable identité ? questionna le jeune homme.
- Vous savez bien… même si je ne la connais pas. Je sais que vous êtes plus que « Hunter de Carlean « .
- S’il est réticent… mais il n’a aucune raison de l’être. Vu la situation, il serait malvenu de sa part de l’être.
Le prince ne put s’empêcher de penser que Galea de Lammermoor elle-même aurait mieux réagi que le suzerain de son père.


135. La ville ravagée. 2.2.
(par michele huwart, ajouté le 27/08/04 11:31)


Ils entrèrent. Se retrouvèrent face au comte de Guelen, entouré de deux conseillers. Alana fit une profonde révérence. Bertram salua profondément. Hunter se contenta d’incliner raidement la tête.
- Hunter de Carlean ? interrogea le seigneur des lieux. Carlean dans les Sarts ?
- Carlean dans les Sarts, confirma Hunter d’une voix neutre. Il vous faut rappeler le guêt, Messire. Organiser des patrouilles dignes de ce nom. Le pillage des ruines a commencé. Et envoyez vos gens à la recherche de professionnels du bâtiment, architectes, maçons, entrepreneurs, tailleurs de pierres… bref, de tous les gens valides, et capables de vérifier si un bâtiment est habitable, ou sur le points de s’effondrer. En commençant par las Halles et le Temple, qui sont susceptibles d’abriter un grand nombres de sinistrés.
Il avait parlé d’une seule traite, malgré les nombreuses tentatives de Guelen pour l’interrompre. Lorsqu’il eut terminé, Guelen explosa.
- De quel droit ? gronda-t-il. De quel droit un gamin des Sarts vient-il me donner des ordres dans ma propre ville ? Dans mon propre château ?
Sans se départir de son calme, Königar se dirigea vers la haute fenêtre dont les vitraux exquis étaient paradoxalement intacts. Il l’ouvrit d’un geste brusque, et fit un geste de la main vers la ville martyre.
- Du droit que me donne ce que j’ai vu en arrivant dans Guelen, répondit-il, exerçant un contrôle rigide sur sa personne. Du droit que me donnent ces hommes et ces femmes désespérés et livrés à eux mêmes.
Il se retourna et foudroya Guelen du regard.
- au demeurant, ajouta-t-il, je ne suis plus un gamin depuis longtemps. J’ai vingt-neuf ans, dont deux passés au service d’ l’Archiduc de la Porte. Deux ans de guerre. Et deux ans et demi de lutte contre les Chauffeurs sous les ordres du duc de Falaen. Je n’ai pas connu que des succès, dit-il plus doucement. Mais je sais mener des hommes. Je sais gérer une situation de crise. Et j’ai déjà vécu un tremblement de terre. Et même plusieurs. Ce ne dois pas être le cas de beaucoup d’hommes d’ici.
Le comte avait baissé imperceptiblement le regard, incapable de soutenir celui de ce jeune homme impérieux, autoritaire, et, tout au moins en apparence, sûr de lui. Il tenta encore, de rouspéter, se cognant à nouveau à la volonté inflexible du prince.
- Je ne cherche pas à bafouer votre autorité, Guelen ! Mais vous êtes visiblement dépassé par les évènements. Vous avez appelé vous vassaux à votre secours. Et c’est votre peuple qui souffre, dans le froid, dans la neige. Sous les gravats. Votre peuple. Mon peuple…. Mon peuple…
Il ne s’excusait pas. Il énonçait une évidence. Et Guelen savait pertinemment qu’il avait raison. Il tenta alors de sauver la face d’une façon inattendue.
- Carlean…Carlean est bien l’apanage d’un des fils du Duc des Sarts, n’est-ce pas ?
- Oui, reconnut Hunter du bout des lèvres.
Carlean était de fait l’apanage de son oncle, le second fils du duc et le frère de sa mère. Il pria pour que Guelen ne connaisse pas par cœur la généalogie de cette partie de sa famille.
- Vous êtes donc apparenté au Duc.
- Peu importe !
Il était sur le point de perdre patience. Mais il se rendait compte que reconnaître une partie de ce qu’il était lui faciliterait grandement la tâche.
- Le Duc est-mon grand-père, concéda-t-il. Ce n’est pas le moment d’en parler, mais je suis de ce fait apparenté à Königar. Et mon… cousin, hésita-t-il, serait grandement mécontent d’une attitude … irrespectueuse de votre part à mon égard. Ainsi que du… désordre qui règne en ville. A vous d’en tirer les conséquences.

Galea, tandis que Cora et ses aînés restaient dans le temple où le corps de Pol devait, selon le rituel, rester exposé trois jours durant, était retournée au manoir en compagnie de ses frères et sœur et de ben, qui cette fois n’avait pas rouspété. Elle était lasse et triste, mais, se reprit-elle, elle n’avait pas le temps de se laisser aller à ses émotions. Quantor aurait voulu occuper le fils du défunt, et les vaches devaient être traites, mais la jeune fille lui avait fait remarquer qu’emmener l’enfant sur les lieux du drame était sans doute la dernière chose à faire.
- Grace, demanda-t-elle à sa petite sœur, vas ramasser les œufs, et donner à manger aux poules. Prends les garçons avec toi. Et, tant que j’y pense, ramenez des pommes du cellier.
Sur ce, elle alla rejoindre son aîné.
Il fallait bien traire les vaches…


136. La ville ravagée.2.3.
(par michele huwart, ajouté le 30/08/04 10:19)


Elle avait ramené à la cuisine deux lourdes cruches de lait frais, qu’elle faisait maintenant bouillir dans le chaudron, tout en pelant des pommes, et en les coupants en morceaux. Il restait du pain de la veille, mais du pain fait pas elle. C’était toujours Cora qui faisait le pain… Celui de Galea était dur à se casser les dents. Elle avait dû le pétrir trop… ou pas assez, elle ne savait pas. Il faudrait qu’elle demande, qu’elle apprenne… Elle n’avait que quatorze ans, mais elle détestait échouer. Echouer en quoique ce soit, fût-ce en la confection d’une miche mangeable. Pour le coup, elle se faisait l’impression d’être une petite aristocrate pourrie gâtée, et incapable de tenir un ménage. En faisant les choses elle-même, entendait-elle. Pas seulement en donnant des ordres. C’était faux, et elle le savait. Elle était capable de faire à peu près tous les travaux ménagers possibles. A part changer correctement la literie. Ou faire du pain. Elle se demanda soudain si Callixa de Guelen avait déjà pétri le pain… non, sans aucun doute. Pas plus que cette Cherel de Dartmoor qui…
Elle ne voulait pas penser à Cherel.

- Je vais préparer des crêpes, annonça-t-elle d’une voix qui se voulait joyeuse et, en fait, était lugubre. Aux pommes. Cà vous tente ?
Personne ne répondit oui. Mais comme personne n’avait répondu « non » non plus, elle continua son travail. Et bientôt, une bonne odeur se répandit dans la cuisine. Ils mangèrent en silence, Val accroché à son grand-père, et ben ne levant pas les yeux de son assiette.
- Ils revienne quand, papa et maman ? demanda soudain le benjamin. Et Hunter, il revient quand ? Pourquoi ils sont partis ?
- Maman rentrera ce soir, le rassura sa sœur. Père a rejoint Hunter à Guelen. Pour… pour aider. Ils reviendront… ils reviendront quand çà ira mieux là-bas. Nous devons aider ces gens, nous aussi.
- Mais, comment ? questionna Grace. Qu’est-ce qu’on peut faire ? On est des enfants. Et grand-père est vieux…
- Ils auront besoin de vivres et de couvertures, là bas, expliqua Galea. Quantor et Ben vont préparer quelques sacs de grain, et des pommes… non, plutôt de la farine et du gruau que du grain. Les gens de Guelen n’ont sans doute plus de moulin.
Sigismond et Quantor se regardèrent, se demandant pourquoi la jeune fille continuait à prendre l’initiative des décisions. Mais ils ne purent qu’approuver.
- Et nous, on fait quoi ?
Le petit garçon regardait sa sœur avec des yeux brillants.
- Vous… elle réfléchit un instant… allez au grenier. Il y a sûrement des vieilles couvertures, et des manteaux usagés. Cà n’a pas d’importance qu’ils soient abîmés. L’important, c’est qu’ils tiennent chaud à ceux qui en auront besoin.
Et elle se dit que, finalement, le cadeau de Hunter ferait peut-être quelques heureux de plus.

Quantor emmena Ben. Grace monta en compagnie de Val. Sigismond s’approcha de sa petite-fille.
- Comment se fait-il que tu prennes toutes ces décisions ? interrogea-t-il ? Bienveillant, cependant.
- Ce ne sont pas « mes » décisions, répliqua-t-elle. Juste… Je dois me montrer digne de la confiance de quelqu’un.
- Ah… fit le vieil homme, sans avoir à poser la question de qui était ce quelqu’un. C’est bien. Seulement…
Il aurait voulu la mettre en garde, la mettre en garde contre ses illusions d’adolescente. Il s’abstint, pourtant.
Ce n’était pas le moment…

Elle s’était rendue chez le Maire. L’avait accompagné dans sa tournée des différentes fermes. Deux chariots de vivre attendaient sur la place du village. Deux autres étaient prévus pour le lendemain.
- Merci, lui dit martin, sincère. Merci de votre aide, jeune fille. Vous êtes une sacrée petite personne.
Le compliment lui fit plaisir, mais elle ne rougit pas.
- Il y a quelqu’un, chez moi, qui aimerait vous voir avant son départ.
- Ferrand vous accompagne ? demanda-t-elle ingénument.
- Non. Pas ce soir, expliqua le maire. Ce garçon a été très secoué. Votre mère désire qu’il se repose encore un peu. Jusqu’à demain matin. Mais je doute que vous ayez l’occasion de revenir au village avant demain matin.
Elle se dirigea vers la maison du Maire. Elle entra.
- Tiens, Galea ! la salua un Garlan faussement désinvolte. Je connais quelqu’un qui bondira de joie à ta vue.
Elle haussa les épaules en lui jetant un regard noir.
- Conduis-moi près de lui, au lieu de raconter des âneries ! lança-t-elle au jeune garçon.
Elle n’avait pas le cœur à plaisanter.


137. La ville ravagée.2.3.
(par michele huwart, ajouté le 31/08/04 11:19)


Lorsqu’elle entra dans la chambre, le jeune homme se redressa sur ses oreillers et se tourna vers elle, le visage éclairé d’un sourire éclatant. Il tendit la main vers elle, elle s’en saisit, l’embrassa sur la joue, et le serra un instant dans ses bras, consciente malgré tout de l’inconvenance de ce geste vis à vis de quelqu’un qu’elle connaissait à peine. » J’ai essayé d’agir » bredouilla-t-il « j’ai essayé. Je ne savais pas… c’était tellement… tellement… »
Il était au bord des larmes. Elle le réconforta, comme elle pouvait.
- Mon père est là-bas, maintenant.
Une fois de plus, elle prit conscience de l’inconvenance de ses mots. Son père n’était que le vassal de l’oncle de Ferrand. Un petit seigneur sans importance. Il n’y avait aucune raison valable pour qu’il puisse contrôler la situation plus efficacement que son propre suzerain. Elle continua, pourtant.
- Mon père. Et Hunter. Il saura quoi faire.
- Je sais, répondit Ferrand à l’adolescente étonnée. J’ai compris, quand je l’ai vu. Il m’a… il m’a impressionné. Il savait exactement où il voulait en venir, lorsqu’il me questionnait. Il n’a rien d’un précepteur ordinaire, cet homme.
Elle acquiesça. Evidemment, qu’il n’était pas un précepteur ordinaire
– C’en est un bon quand même, rétorqua-t-elle cependant. Il nous enseigne des tas de choses. Et bien. Et les petits l’adorent. Pourtant, vous avez raison. Il est… plus que çà. Plus que beaucoup, et pas seulement de par sa naissance. Il… aime ce pays. Il aime les gens qui y vivent. C’est difficile à expliquer.
– A expliquer, oui, lui accorda le garçon. A comprendre, non. Il est la seule personne depuis la catastrophe à m’avoir rassuré, à m’avoir montré que… qu’il y avait peut-être quelque chose à faire, et qu’il allait tenter de le faire. La seule personne… avec vous, ajouta-t-il très vite.
Elle ne rougit toujours pas. Plus personne n’arriverait désormais à la faire rougir. Plus après…
Elle ne rougit pas, mais elle sourit.
Elle sourit comme ce qu’elle était. Une villageoise adolescente . Que l’on ne cessait de complimenter depuis la veille, et qui se demandait bien pourquoi.
Même si certains de ces compliments étaient agréables.
Plus qu’agréables.
Elle s’enquit de la famille du jeune homme, de la situation à Guelen. Puis, leur conversation dériva. Comme il se devait, malgré les circonstances, et malgré la promesse de Ferrand à Hunter. La conversation dériva parce qu’ils étaient jeunes, et passionnés par une cause commune.
- Il agira, dit Galea.
- Je le crois aussi, répondit Ferrand. Mais comment ? Il est à Dartran. Il n’a même pas le droit de séjourner en Hamerland. C’est la loi.
- Je ne sais pas comment – elle le savait très bien – mais il agira quand même. Il enverra des hommes. Des vivres. De l’or. Plus, peut-être, si le roi Géraud l’accepte. Si le prince Guilhelm arrive à convaincre son père…
- Il n’a pas le droit de venir lui-même, s’obstina le garçon.
Avant de sursauter.
- Qu’est-ce que le prince Guilhelm a à voir là-dedans ?
- Königar l’aime beaucoup, d’après Hunter, répondit-elle calmement. Et c’est paraît-il réciproque.
- Guilhelm lui-même, soupira Ferrand, ne peut aller contre la loi de ses pères. C’est à nous… c’est à nous d’agir pour que cette loi n’ait plus court. Que la domination d’Otrante n’ait plus court.
Et même si Galea était, par extraordinaire, au fait que cette loi n’avait plus court, elle répondit/
- Je sais.

Thorwald s’agita sur sa couche.
Il partait. Ce n’était pas sa faute, cette fois, s’il partait. S’il sortait de lui-même. L’appel avait été si violent qu’il ne pouvait qu’y répondre.
Il vit la ville. Dévastée. Ravagée. Meurtrie. Et parmi les ruines, un jeune homme aux cheveux courts tenant dans ses bras le corps sans vie d’un enfant. Un jeune homme qu’il ne connaissait pas vraiment, et qui l’avait appelé, pourtant, sans le connaître du tout.
- Königar ! songea-t-il. Et, tout de suite après : Pourquoi, moi ?
Il eut une sensation étrange. Qu’il n’avait jamais connue auparavent.
Il n’était pas le seul esprit à se tenir là. Pas le seul à avoir entendu l’appel du prince.
- Lehan, se dit-il.
Soulagé. S’il lui était possible de l’être.


138. La ville ravagée.2.4
(par michele huwart, ajouté le 31/08/04 15:07)


Il vit une femme entrer dans une colère hystérique contre Königar, avant de s’effondrer dans les bras d’un homme pâle comme la mort. Il vit un homme entre deux âges, qu’il se souvenait avoir entr’aperçu endormi pendant un précédent voyage prendre précautionneusement le cadavre de l’enfant des bras du prince pour le remettre à celui qui devait être son père. Il le vit ensuite entraîner Kônigar à l’écart des parents affligés et le prendre lui-même dans ses bras. Il vit le jeune homme trembler un instant, puis se redresser vivement et jeter la tête en arrière, comme par défi. Il entendit l’autre, qui devait être le seigneur de Lammermoor, se souvint-il, lui conseiller de se reposer un moment, et Königar répliquer vivement, d’un ton qui ne souffrait pas de contradiction :
- Non, Ormond. Non. Tant qu’il restera une seule personne sous les gravats, tant qu’il restera une seule chance de sortir une seule personne vivante de sous ces gravats, je devrai continuer. Si je me repose ne serait-ce qu’une minute et qu’une seule personne en meurt… Je ne pourrais pas me le pardonner, Ormond. Je ne pourrais pas. J’ai déjà trop à me pardonner comme çà…
- Vous n’êtes pas tout seul, tenta d’objecter le dénommé Ormond. Je vous en prie, Hunter ! Vous avez accompli un travail extraordinaire. Laissez faire les autres, maintenant…
- Non, le coupa sèchement Königar. Non, pas vous ! Vous, moins qu’un autre avez le droit de me demander cela. Pas…pas en sachant ce que vous savez.
- Vous n’en pouvez plus. Vous n’êtes pas bien. Vous…
- Je suis moi. Et parce que je suis moi, je ne pourrai aller mieux que quand ce qui doit être fait ici le sera. Pas si je me repose.
Thorwald vit Königar retourner vers les parents de la jeune victime. Il l’entendit leur dire les mots que lui-même leur aurait dit. Il le vit les quitter, suivi d’Ormond et d’un chien, se diriger vers des hommes du guêt, leur parler. Il les vit indiquer une direction d’un geste.
Et il tenta un contact.
Son corps immatériel toucha Königar. Un bref instant.
Il n’aurait pas pu le faire plus longtemps. Tant la souffrance du prince était intense. Plus qu’intense. Lancinante et fulgurante à la fois. Comme s’il ressentait…
Parce qu’il ressentait la terre et les gens. Parce qu’ils étaient sa vie. Plus que sa vie.
Parce qu’ils étaient lui.
Il se demanda si son propre père ressentait l’Hulanie de cette façon violente et charnelle.
Puis il ressentit une impuissance épouvantable. Plus épouvantable encore que lors de sa vision du sacrifice. Ainsi qu’une affection profonde, doublée d’un sentiment de compassion teintée de culpabilité pour ce prince étranger.
Et il sentit quelqu’un s’emparer de lui. Et le renvoyer à lui-même.
Lehan.

Le garçon se débattait dans son sommeil. Lehan avait fait un effort terrible pour revenir en lui-même, pour le ramener aussi. Königar, songea-t-il, en tenant Thorwald dans ses bras . mon petit… mes petits…
Il y avait un lien entre eux. Il avait dû se créer lors du premier contact, cette intrusion du jeune prêtre dans l’esprit de son rival en amour. Et ce lien le rendait heureux, s’il osait dire. Car il était inquiet, avant tout, inquiet pour l’un et l’autre. Ses petits… ses petits…
- Non…non… gémit faiblement Thorwald. Non…
Il ouvrit les yeux., peinant à retrouver sa respiration.
- C’est fini, mon petit, tenta de l’apaiser son maître .
Mais le garçon éclata en sanglots.
- C’est fini… pour nous… pas pour Königar… pas pour ces gens, là bas. C’est trop dur, Lehan…trop dur de ne rien pouvoir faire. Trop….
Il retomba, inconscient dans les bras du mage.


139. Guilhelm.1.
(par michele huwart, ajouté le 01/09/04 14:27)


Il ne s’attendait pas à çà .
Lorsque, l’avant-veille, l’émissaire du comte de Guelen était arrivé à Falaen, il avait fait part de la terreur qui avait accompagné le cataclysme, du choc et de la désorganisation qui l’avaient suivie. Il croyait donc trouver une ville plongée dans le chaos. C’était tout le contraire. Le calme régnait, presqu’absolu. Les rues étaient peu fréquentées, le guêt veillait au maintien de l’ordre. Des ouvriers travaillaient dans les ruines. Des repas étaient distribués aux sinistrés démunis.
Il demanda à un agent du guêt où il pourrait trouver son seigneur. L’homme lui indiqua la direction de la Halle.
- Mais, précisa-t-il, si Messire Raymond a à présent repris son rôle, ce n’est pas lui qui a mis sur pied les opérations de secours et d’aide, Altesse. C’est un seigneur des Sarts. Il serait bon, avec tout le respect que je dois à mon maître, que vous le rencontriez, lui aussi.
Le visage de Guilhelm s’éclaira. Un « seigneur des Sarts » songea-t-il, en riant sous cape ! la nouvelle de la catastrophe n’avait pu encore atteindre les Sarts. Par contre, un certain prince de ses amis utilisait volontiers le patronyme d’un de ses oncles de là-bas. Plus qu’un ami, même. Qui résidait depuis quelque mois dans la région, lui avait révélé Feroal. Et qui se trouvait être un organisateur hors pair.
- Il me faut d’abord rencontrer le maître de céans ! fit remarquer diplomatiquement l’héritier du trône. Mais c’est avec plaisir que, par la suite, j’irai m’entretenir avec ce certain Seigneur, qui me semble lui avoir été d’un certain secours. Si je sais où le trouver.
- Il est… là où on a besoin de lui, répondit le garde. Là où on a besoin de lui.
C’était vague…
Guilhelm ordonna d’un geste à sa troupe de se remettre en marche. Vers la Halle. Il jeta un coup d’œil à sa sœur.
Qui ne souriait pas du tout.

Agenouillé dans la pierraille, Hunter sentit une main se poser sur son épaule. Il leva les yeux, croisa le regard de Guilhelm et sentit une partie de son fardeau tomber de ses épaules. D’autant plus que son ami d’enfance vint s’accroupir à ses côtés, après l’avoir salué d’un « Bonsoir, Capitaine ! » que toutes les personnes présentes avaient pu entendre.
- Il y a quelqu’un là-dessous, Altesse ! expliqua-t-il.
- Que dois-je faire ? fut la réponse de Guilhelm.
Une réponse en forme de question qu’Ormond, qui venait de rejoindre Königar après, lui, avoir dormi, apprécia. Tout comme il remarqua, et apprécia derechef, que les hommes du prince ne brandissaient pas la bannière d’Hamerland. Simplement les serpents entrelacés d’Otrante.
Hunter expliqua. Et comme un ouvrier parmi d’autres, Guilhelm se mit au travail. Ils parlèrent peu, très peu, pendant plusieurs heures. Jusqu’au moment où, à la lueur des torches, ils réussirent à extraire la femme de son étau de gravats. Vivante. A peine, mais vivante… Après trois jours et dans ce froid glacial, c’était pour ainsi dire un miracle… Un pâle sourire apparut sur le visage du Prétendant.
- Viens. Lui demanda Guilhelm.
Et à Ormond « Vous êtes le Sire de Lammermoor ? Venez, vous aussi. »
Ils s’éloignèrent, laissant un guérisseur local donner les premiers soins à la victime miraculée.

Le visage de Guilhelm se fit très grave, tout à coup.
- Comment te sens-tu ? interrogea-t-il Königar, d’un ton à la fois inquiet et sévère.
Le jeune homme eut un geste de lassitude, mais sa voix était affirmée lorsqu’il répondit que cela n’avait pas d’importance.
- Depuis quand n’as-tu plus dormi ? insista le prince. Et mangé ? Tu as une mine de déterré ! Même si en l’occurrence c’est toi qui déterre les autres… Sans rire, Kön !
Hunter se raidit : « Pas Kön, s’il te plaît ! Si j’avais voulu qu’ils sachent… enfin… de toute façon, çà non plus n’a pas d’importance. »
- Il est aussi entêté qu’une bourrique ! intervint Ormond. Si vous pouviez lui faire comprendre, Altesse, qu’il devrait passer le relais à quelqu’un d’autre. Au moins pendant quelques heures…
- Il me passera le relais à moi.
C’était une affirmation. La prise de commandement d’un prince héritier.
Königar voulut se rebiffer à nouveau. Mais il n’en avait plus la force.
- Pour quelques heures, seulement, lui assura Guilhelm, affectueusement cette fois. C’est ton pays. C’est ta place. Et c’est toi qui a rétabli la situation dans cette ville. Personne ne le nie. Surtout pas moi. Mais tu es à bout de forces. Alors tu vas m’accompagner. Tu vas manger un morceau, et dormir.
Vaincu, il accepta de le suivre. Non sans avoir ajouté, cependant :
- Comment voudrais-tu que je dorme ?

Il finit par sombrer, pourtant, dans un sommeil lourd, agité. Ormond avait voulu rejoindre les autres sauveteurs, mais le prince l’en avait empêché.
- Restez avec Kön. Je sais que vous êtes très proches. C’est ce que m’a dit Feroal. Et j’ai peur pour lui, Lammermoor. Il est bizarre.
- Il n’est pas bien. Il a mal, Altesse. Physiquement mal, même s’il n’en tient pas compte. Il n’avait pas dormi depuis la secousse. Et rien avalé depuis l’arrivée de Ferrand à Lammermoor.
Il effleura la joue de l’homme endormi d’un geste affectueux.
- Merci, Altesse, continua-t-il. D’avoir fait usage de votre autorité.
La réponse l’étonna.
- Je n’ai pas à avoir d’autorité sur Kön. Il est mon égal. Plus, même. Il est le véritable roi de ce pays. Je ne suis que l’héritier d’un usurpateur. Mais il est surtout mon ami le plus cher. Ma soi-disant autorité n’était que de l’inquiétude.
- Vous le pensez vraiment ?
- Qu’il est mon ami le plus cher, et que je crains pour lui ?
- Non. Ce que vous avez dit… avant.
Il n’aurait pas dû poser la question. Mais elle lui brûlait les lèvres.
- L’aurais-je dit, si je ne le pensais pas ?


140. Guilhelm.2.
(par michele huwart, ajouté le 02/09/04 12:00)


Mais... fit Ormond
Le prince prit affectueusement les mains de Königar dans les siennes.
- Il arrive à mon père, confia-t-il, de ressentir en sa chair les douleurs d’Otrante. Et ses joies. C’est à double tranchant, Ormond… mais jamais, jamais à ce point. Si je dis que Königar est le vrai roi d’Hamerland… c’est que… c’est que… j’ai de la peine pour ces gens, et je désire les aider. Mais çà s’arrête là. Cà s’arrête là… Lui, il vit leurs souffrances, comme… oh, je ne sais quoi dire, Messire de Lammermoor … c’est ce qui fait la différence entre lui et moi ! je ne serais jamais qu’un usurpateur, si je montais sur le trône de ce pays. Mon père est d’accord avec moi. Et je le ressens plus encore aujourd’hui… oh, Ormond ! C’est si difficile à expliquer. Je suis l’héritier d’un trône, ce trône revient à mon meilleur ami, je sais que cet ami en est … non pas plus digne que moi ,mais… qu’il y a plus droit que moi. Par les liens…par la résonance qu’il a avec cette terre. Il ;est ce qu’il est, Ormond. Königar d’Hamerland. D’Hamerland. Je ne serai jamais d’Hamerland.
- Et c’est pour çà, remarqua Ormond, que vous ne brandissiez pas la bannière . Celle au Griffon. Celle d’Hamerland.
- Je ne suis pas d’Hamerland. Et Kön… il est plus que le Roi légitime de ce pays. Et c’est pour çà qu’il ressent sans doute tout çà si fort. Oh … il est…
Il embrassa le front fiévreux de son ami.
- Il est… l’élu de la prophétie. L’Enfant de l’Aurore. Il ne le sait pas, mais il l’est… et je ne voudrais pas être à sa place. Excusez-moi, maintenant. J’ai promis à quelqu’un que… que je prendrais sa relève.
Et il quitta la pièce . Enfin, si on pouvait appeler une pièce cet espace réservé dans une tente de grandes dimensions.

Thorwald reprit conscience à l’instant même où Königar sombrait dans le sommeil. La première chose qu’il vit, ce fut le visage anxieux de Lehan.
- Oh… mon petit… murmura le mage. Mon tout petit…
Il n’avait pas la force de répondre. Pas tout de suite. Il…
Il referma les yeux. Se blottissant contre son mentor.

- Qu’allons-nous faire ?
Thorwald avait repris de l’assurance.
- Qu’allons-nous faire ? insista-t-il. On ne peut pas laisser ces gens sans aide, sans assistance. Je sais bien que Königar fait ce qu’il peut . Et qu’il n’est pas le seul dans ce cas . Mais…
- Came-toi, intervint Lehan. Calme-toi. J’ai agi. J’ai agi au nom de Kônigar, et de manière à ce qu’on le sache, à Guelen.
- Guelen ? s’interrogea le garçon. Ah… oui…la ville… Guelen ! Comment avez-vous pu faire quoi que ce soit ?
- J’ai été voir son oncle, l’assura le vieillard. Je sais que ce que je lui ai demandé, c’est d l’argent… de l’or. C’est tout ce dont dispose Könogar en ce pays. Mais il en a beaucoup. Et sa fortune est gérée par son oncle. Culloch d’Hamerland, Prince des Fortunées. Je lui ai demandé, au nom de Kônigar, en son nom, et parce que je sais que c’est ce qu’il m’aurait dit de faire s’il l’avait pu, de rassembler cent mille Ducats pour la reconstruction de Guelen.
- Cent… Cent mille ? demanda Thorwald, ébahi.
Même pour le fils de l’empereur d’Hulanie, cette somme était… était… incommensurable !
- Ce n’est pas grand chose pour lui, lui affirma Lehan.
- Pas grand-chose ? questionna le jeune garçon. Vous voulez rire ! Et comment avez-vous pu.. su… enfin, vous comprenez.
- Pas grand chose, confirma le mage, pour le propriétaire de la moitié des mines des Fortunées. Mais, même si çà avait été tout ce qu’il possédait, il m’aurait demandé de faire ce que j’ai fait, mon garçon. Allons, bois ton remède, maintenant.
Il s’exécuta.
- Lehan ?
- Oui, mon garçon ?
- Comment se fait-il que Kônigar… enfin, que ce soit moi qui l’ai entendu, cette nuit .
- Pas cette nuit. Cà fait deux jours. Tu as … ton retour a été difficile. Tu as été très mal. Et tu devrais dormir. Mais … tu es très doué, Thorwald. Je crois que tu as un rôle important à jouer dans ce qui se prépare. Et que, d’une certaine faon, tu t’es lié à Königar. En le contactant par effraction.
Mes petits… songea-t-il à nouveau. Liés… liés pour la guerre...


141. Guilhelm.3.
(par michele huwart, ajouté le 03/09/04 13:08)


Ormond entoura de son bras les épaules de Hunter endormi. Il avait l’air si jeune, songea-t-il ! malgré sa pâleur et ses yeux cernés, il paraissait bien moins que son âge. Mais c’était lui qui avait agi. Q’on avait suivi. Il lui avait fait part, quelques mois plus tôt, de son désir d’être traîté comme un homme plutôt que comme un Roi, mais c’était bel et bien un Roi qui s’était révélé dans la tourmente de Guelen !
L’Enfant de l’Aurore, avait dit Guilhelm. Comme le pensait Sigismond, son propre père. La nuit de la victoire s’était levée – était tombée plutôt – l’aurore miraculeuse. Lorsqu’à des centaines de lieues de là était né l’enfant. Il était l’Elu. Personne n’en doutait. Mais l’Elu de quoi ?
Il eut un nouveau geste d’affection vers le jeune homme de qui tant allait dépendre, et qui grelottait sous ses couvertures.
Bertram vint les rejoindre.
- Ferrand a dit que je pourrais vous trouver ici. C’est un bon petit.
Ormond grimaça. Bien que depuis son retour, Ferrand de Jamar ait eu un comportement exemplaire, Il était agacé d’entendre traîter de « bon petit » un garçon qui risquait d’entraîner sa petite à lui sur des pentes dangereuses.
- Il a fini par être raisonnable, finalement ! dit encore le médecin désignant Hunter endormi. C’est le prince Guilhelm qui a réussi le tour de force de l’obliger à se reposer ?
- Oui, acquiesça Ormond. Peut-on refuser quoique ce soit à l’héritier du trône ?
- Si on est roi soi-même, oui.
Ormond sursauta.
- mais, continuait le médecin sans y attacher d’intérêt, c’est bien qu’il ait obéi. Il est exténué. Et il y a … autre chose, à quoi je ne puis rien. Qui est liée à qui il est. A ce qu’il est.
- Ce qu’il est ? Il vous a parlé de lui ?
Le guérisseur eut un sourire en coin.
- Il ne m’a pas fait de confidences, non. J’ai… deviné. Il ne faisait aucun doute pour moi qu’il était de très, très haut rang. Et cela depuis la première fois où je lui ai parlé. Et à notre arrivée chez Guelen, il s’est fait annoncer comme le capitaine de Carlean. Et m’a dit quelques secondes plus tard qu’il ne révélerait sa véritable identité qu’en cas d’absolue nécessité.
- Et, en quoi… ? interrogea Ormond.
- Guelen, au cours d’une conversation houleuse, lui a fait remarquer que Carlean était l’apanage de l’héritier des Sarts. Hunter n’a pas nié. Il a avoué être le petit-fils du Duc. Du plus haut Seigneur du Royaume. … Comme je savais que ce n’était qu’une identité de complaisance, je me suis dit que… que la véritable devait être plus… persuasive encore. Connaissez-vous beaucoup de petits-fils du Duc des Sarts à avoir été élevés à Dartran, Ormond ?
Lammermoor haussa les épaules.
- Je ne connais qu’un seul des petits-fils du Duc, et vous le savez parfaitement.
- Vous le savez depuis le début ? Qui il est ?
- Non, avoua-t-il. Il a mis très, très longtemps à me le révéler. Mon père, lui, savait. Et j’aimerais que vous ne disiez rien. Feroal sait. Ainsi que les membres de la famille d’Otrante ici présents.
- Vous comptez rester auprès de lui ?
- Je ne suis pas Roi, pour désobéir aux ordres de Guilhelm. Comment cela se passe-t-il, dehors ?
Bertram eut un geste d’impuissance.
- On ne déterre plus que des cadavres, Ormond. Mis à part votre miraculée de cette nuit…Nous avons… bien moins à faire. On peut se débrouiller sans vous. Et le Prince héritier sait se faire obéir.
Il fourragea dans la besace qu’il avait en bandoulière, en sortit une fiole.
- Donnez-lui çà, quand il se réveillera. Cà le replongera dans le sommeil. Et je veux qu’il dorme. Je veux absolument qu’il dorme.
- Bien, approuva Ormond.


142. Guilhelm.4.
(par michele huwart, ajouté le 04/09/04 15:47)


Il se réveilla dans la pénombre. Ormond semblait avoir quitté son chevet. Cette fois, rit-il sous cape, son ami ne pourrait pas le forcer à avaler de potion sédative ! Il lui était reconnaissant, pourtant, de son affection attentive. Comme à Guilhelm, d'avoir pris sa relève.
Regardant autour de lui, il vit enfin Ormond, endormi sur un lit de camp. Il sourit. Il avait bien mérité de se reposer, lui aussi.
Il se leva, s'habilla en silence, quitta les quartiers du Prince. Elle se tenait de l'autre côtè du rideau de toile, tendant ses mains vers la chaleur d'un brasero. Elle se redressa, grande et blonde, à son arrivée.
- Bonjour, Altesse, dit-il avec cérémonie.
Elle pouffa, lui fit un clin d'oeil complice.
- Allons, euh... quel nom vous donne-t-on ici ? J'ai oublié !
- Menteuse ! répondit Königar. J'ai toujours porté le même nom, lorsque je venais en Hamerland. Vous le savez très bien, et vous me le donniez il y a quelques mois encore.
- Nous sommes seuls ! répliqua Bathilde. De plus, je ne vois pas pourqui les gens d'ici ne devrait pas savoir qui s'est tant dévoué pour eux.
Elle lui tendit un bol de soupe chaude, qu'il but avidement, d'une traîte, bien qu'elle fût brûlante.
- Tu...pardon ... en désirez-vous encore, Hunter ? s'enquit-elle sans cesser de sourire.
Il accepta. Il mourait de faim.
- Merci. Je vais la boire comme il cinvient à un gentilhomme, cette fois. Je ne vous ai pas vu souvent vous occuper de la soupe, Altesse !
Elle l'appelait Hunter. Il l'appelait Altesse. C'était dans l'ordre apparent des choses...
- Tout le monde dort, dit la princesse. Sauf ceux qui veillent, à la Halle, où se trouvent la plupart des blessés. Et mon époux. Vous ne m'avez pas répondu.
Il baissa les yeux.
- Je ne tiens pas à ce que quiconque sache. Guelen en sait déjà trop. J'ai agi parce que quelqu'un devait agir. Pas pour gagner leur reconnaissance. Ou... ou pour toute autre raison personnelle.
Elle lui souleva le menton d'une main légère, douce. Le força à la regarder dans les yeux.
- Je sais bien, idiot ! lui dit-elle. Je commence à te connaître... pardon, messire, à vous connaître. Oh, par les puisances, je ne serai jamais très forte à ce jeu-là ! Et puis, tant pis ! Je suis l'épouse du Prince héritier, tout le monde dort, nous sommes seuls dans la nuit. J'ai parfaitement le droit de te tutoyer. On n'est pas à Dartran, ici !

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Elle avait six ans. Lors de leur première rencontre à la Cour de Dartran, elle avait six ans. Otage du Roi d'Otrante depuis l'âge de deux ans, lorsq'elle avait rempacé son frère aîné à la Cour de Castellane, sous le titre de "fiancée royale", elle avait partagé l'enfance des fils et de la fille de de Géraud. Et l'avait accompagné en tant que telle lors du voyage officiel qui avait scell" l'amitié indéfectible entre Guilhelm et lui. Il l'avait revue ensuite, lors de ses séjours chez son grand-père des Sarts qui étaient aussi pour lui l'occasion de rejoindre son ami à Marbourg. Bathilde d'Hulanie. Bathilde la délurée, aux genoux toujours écorchés, aux cheveux emmêlés de feuilles. Bathilde au rire cristallin, qui était devenue l'épouse de Guilhelm au printemps précédent.

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- Guilhelm a fait cesser les recherches, constata Königar.
Il avait de l'amertume dans sa voix.
Elle l'admit. Et approuva la décision de son époux.
- A la tombée de la nuit, oui. Il n'y avait pas d'autre décision à prendre, Kön. Les secouristes ne dégageaient plus que des cadavres. Il a fait trop froid, et... Il étaient inutile qu'ils épuisent leurs forces pour déterrer des morts, de nuit. Demain... enfin, je veux dire, tout à l'heure, les opérations reprendront.
Elle lui posa la main sur l'épaule, pour apaiser son chagrin qui était palpable.
- Tu lui en veux ? demanda-t-elle.
Il fit "non" de la tête.
- Il a eu raison. C'est une bonne chose, qu'il ait pris ma relève. Je ne sais pas si j'aurais été capable de prendre cette décision.
Elle l'embrassa sur la joue.
- Tu as toujours été ainsi. Incapable de t'arrêter.
"Sauf une fois, sonjea-t-il brusquement. Je me suis arrêté. Et cette fois-là... cette fois-là... "
Mais elle continuait "tu me fais penser à mon petit frère. Thorwald. Il est à Dartran, tu sais... "
Il ne savait pas.
- Il est novice au Temple d'Or. Et je ne suis pas la seule qui pense qu'il te ressemble.


143. Guilhelm.4.
(par michele huwart, ajouté le 06/09/04 16:15)


- Lehan. affirma le prince.
Il ressentait un zeste de jalousie. Il s’y attendait, certes ! Il s’attendait à ce que son maître s’attache à un nouvel élève. Peut être pas à un élève « qui lui ressemblait ».
- Lehan, confirma Bathilde. Thorwald m’en parle avec beaucoup de chaleur, dans ses lettres. Il me dit aussi qu’il parle souvent de toi.
- Il me manque, avoua Königar. Plus que quiconque. Plus que Cherel, même.
- Rien ne t’empêche de retourner chez toi.
- C’est ici, chez moi.
Elle sursauta. Elle ne s’attendait pas à cette franchise.
Königar reprit, plus doucement :
- Je m’en suis rendu compte il y a peu. Je suis un étranger au Dartmoor. Et, à la cour, un orphelin que l’on a élevé par charité… et par stratégie politique. Je ne devrais pas avouer cela à l’épouse de l’héritier d’Otrante, mais c’est la pure vérité. Je suis ici chez moi. Je m’y sens chez moi. Je … ressens cette terre.
Elle lui prit la main, le dévisagea avec gravité.
- Tout le monde l’a remarqué. A quel point tu ressentais cette terre. Que vas-tu faire ? La revendiquer ?
- Pardon ? demanda Königar, interloqué.
- Tu pourrais. Si tu te levais au cœur de cette ville et révélais qui tu es, je crois qu’il n’est pas une seule personne qui ne te suivrais. Surtout…
Il l’interrompit brusquement, avec colère.
- Bathilde ! Je croyais… je viens de te dire que je ne veux PAS qu’ils sachent. Je ne veux pas d’une « reconquête » entends-tu. Je ne veux pas profiter du malheur des gens pour gagner leur reconnaissance. Je veux juste
Sa voix s’enroua soudain : « je veux juste pouvoir rester. Chez moi. Mieux comprendre mon peuple. Mieux comprendre ce qui me lie à lui. Redevenir moi-même après ce qui s’est passé à Falaën. Ou… devenir ce que j’aurais toujours dû être « .
- Tu as toujours été toi, lui fit remarquer la jeune femme. Parfois difficile à cerner. Mais jamais à aimer. Mon frère… Il n’aurait pas dû. Il m’a écrit que Lehan veut qu’on te laisse tranquille. Enfin, que ton oncle te laisse tranquille.
- Lehan, répéta le prince, avec tendresse, cette fois… çà explique pourquoi aucun émissaire de Dartran n’est encore venu m’enlever à Lammermoor.
Il se leva, s’emmitouffla dans son manteau.
- Vert doublé d’argent, fit remarquer Bathilde. Tu portes tes couleurs, malgré tout. Enfin, il ne viendrait à l’idée de personne que l’héritier du trône sorte affublé d’un pareil cache-nez !
- C’est un cadeau ! se rebiffa Hunter. D’une enfant à laquelle je tiens.
La princesse leva les yeux au ciel.
- Tu es bien comme mon frère, se moqua-t-elle. Gentiment.

Il ne mit pas longtemps à rejoindre la Halle. A sa vue, le garde se redressa en salut impeccable mais incongru. « Repos » lui dit-il « Son Altesse est-elle toujours ici ».
Suite à la réponse positive du soldat, il franchit la porte, se retrouvant bientôt dans un vaste hall, dans lequel reposaient des dizaines de personnes, blessées ou non. La compassion étreignit son cœur. Il dut refouler ses larmes. Il ne devait pas se laisser aller, pourtant.
Une guérisseuse le salua :
- Bonjour, Messire. Le prince Guilhelm se trouve à l’étage, dans une des cellules qui donnent sur la Galerie. Je suppose que vous désirez le rejoindre.
Il remercia, se retourna , mais la femme l’apostropha à nouveau.
- Messire… je voulais vous dire…sans vous…je ne sais pas ce que nous serions devenus, sans vous. Je suis d’ici, et j’ai vécu la catastrophe. Avant votre arrivée, on ne savait que faire et… enfin, je ne sais que dire. Merci.
Il eut un petit sourire gêné.
- Merci, répondit-il. J’aurais fait plus, si j’avais pu.
Et il ne put s’empêcher d’ajouter, un brin d’amertume dans la vois « même si je ne suis aux yeux de votre seigneur qu’un « gamin des Sarts » ».
- Que la Mère bénisse les Sarts, alors !
Un garçon les avait rejoints, qui avait parlé sans ironie aucune.
- Bonjour, Ferrand ! fit Königar.
- Je vais vous conduire au prince, déclara le neveu du Comte. Feroal l’a rejoint, hier soir. Ils s’entretiennent avec le commandant du Guêt et seront heureux de vous avoir auprès d’eux.
Königar suivit le garçon sans mot dire..


144. Guilhelm.5.
(par michele huwart, ajouté le 07/09/04 13:54)


S’il n’exprimait pas le bonheur, le visage de Feroal n’en affichait pas moins une satisfaction sincère. Il prit le jeune homme par les épaules et le secoua affectueusement.
- Bien joué, Capitaine ! dit il gaillardement. Je n’en attendais pas moins de vous. Par les Puissances, vous savez y faire, dans la tourmente.
Hunter baissa les yeux, rougit un peu , mais accepta un compliment qu’il savait mérité.
- Guelen n’est pas là ? demanda-t-il.
Ce fut Ferrand qui répondit :
- Mon oncle se repose. Il a été très éprouvé ces jours-ci. Par la catastrophe. Et puis… son orgueil en a pris un coup, de s’être fait supplanter par un…
- « Gamin des Sarts » coupa Hunter. Je n’ai jamais voulu bafouer l’autorité de votre oncle, ferrand. Je suis venu ici pour lui apporter des connaissances que je savais peu courantes en ces régions, avec l’intention de me mettre sous ses ordres. Mais quand j’ai vu cette ville livrée à elle-même, je n’ai pu m’empêcher de réagir. De suppléer à une autorité absente.
- Je sais, bafouilla le garçon. Recevez mes excuses, Messire. Je ne voulais pas vous froisser. Chacun ici vous est infiniment reconnaissant. Même mon Oncle.
Feroal intervint, tentant d’apaiser une tension devenue palpable.
- Laissons Guelen où il est pour l’instant. Il a été dépassé par le évènements, voilà tout. Cà peut arriver à n’importe qui. Personne n’est infaillible.
- C’est pour moi que vous dites-çà ! se rebiffa le prince, d’une voix maintenant douloureuse. Douloureuse à mourir.
- Arrête !
Guilhelm s’était dressé face à son ami.
- Arrête ! insista-t-il. Cà suffit . Cesse de te ronger avec çà ! Non, Feroal ne pensait pas à toi, mais, c’est vrai, toi non plus, tu n’es pas infaillible. Tu es humain. Tu as commis une erreur en renvoyant la moitié des miliciens chez eux. J’en aurais commis une pire en les renvoyant tous. Et tu le sais, tu le sais d’autant plus que nous en avons discuté avant que tu la prennes, cette maudite décision. Alors arrête ! reprends-toi ! Nous avons à faire.
Königar se mordit les lèvres, sembla un instant hors d’haleine. Puis il respira profondément et, se maîtrisant, présenta ses excuses d’une voix calme.
- Ce n’est rien, répondit le prince héritier. Nous en parlerons plus tard. Veux-tu un verre de vin ?
A ces mots, Hunter eut un sourire éteint.
- Il n’y a rien d’autre ? Vous avez veillé toute la nuit. Moi, je me lève à peine. Je n’ai pas l’habitude de boire du vin au saut du lit…

Ferrand et l’officier les laissèrent bientôt. Königar s’attendait à des réprimandes. Elles ne vinrent pas.
- Veux tu, lui demanda simplement Guilhelm, reprendre la direction des opérations ?
Il hocha la tête négativement.
- Non. Je l’ai dit à Ferrand : je suis juste venu pour aider. Comme personne ne gérait la crise, j’ai dû agir. Mais vous êtes là, maintenant. Feroal est le suzerain légitime de Guelen, et toi… il n’y a aucune raison valable pour que tu t’effaces devant moi. Ce qui ne veut pas dire que je ne serai pas à tes côtés si tu as besoin de conseils, et si tu juges les miens valables…
Il ne voulait pas paraître à la lumière. Pas encore. Et pas comme çà ! Mais il voulait…
- J’ai un service à vous demander, Feroal.
- Vos désirs sont des ordres, Monseigneur.
- Je voudrais faire parvenir un message, à Dartran. A mon oncle Culloch.
- Vous allez lui demander de l’argent ?
Königar se dirigea vers la fenêtre brisée, et resta un moment à contempler l’aurore se levant sur les ruines.
- Ils en auront besoin. Il faudra reconstruire. Faire venir des ouvriers des quatre coins du royaume. Et peut-être de plus loin. Payer les matériaux. Aider les artisans qui ont perdu leur outil de travail, les commerçants qui ont perdu leurs marchandises… Nourrir, vêtir ce peuple… mon peuple, jusqu’à ce que la vie puisse reprendre. Guelen, la ville de Guelen, les gens de Guelen, auront besoin d’argent. De beaucoup d’argent. Et j’en ai. Autant qu’il serve.
- Le Roi votre Oncle…avertit timidement Feroal, risque de ne pas voir çà d’un bon œil.
Ce à quoi Königar répondit d’un regard sombre.
- Les mines des Fortunées sont situées sur son territoire. Mais une partie m’appartient en propre. Et je fais ce que je veux de ce qu’elles me rapportent. Je demanderai donc à mon oncle Culloch de vous faire parvenir cent mille Ducats.
- Cent… mille ? fit le Duc, avec sur le visage la même expression qu’avait eue Thorwald.
Königar ne releva pas l’exclamation ébahie.
- Je vous charge de les utiliser à bon escient. En tant que suzerain de Guelen.
- Et je vous charge, ajouta Guilhelm, de faire savoir aux habitants de Guelen d’où leur vient cette manne providentielle. Si leur souverain refuse d’apparaître comme leur sauveur, il serait malgré tout indigne qu’il paraisse indifférent à leur sort.
Feroal pâlit.
- Vous rendez-vous compte, murmura-t-il, de ce que vous faites, Altesse ?
Pour toute réponse, Guilhelm prit les mains de son ami dans les siennes, et répondit :
- Ce que je crois juste.


145. Retour.1.
(par michele huwart, ajouté le 13/09/04 17:22)


A la nuit tombante,’Ormond, Wulf sur les talons, pénétra dans la cour carrée du manoir. Le chien se mit à aboyer tandis que son maître menait sa monture à l’écurie. Bientôt, Quantor avait rejoint son père, et s’était mis à l’aider, tout en l’informant des dernières nouvelles de la maisonnée. Ensuite, ils rejoignirent tous deux la salle commune, où les petits se précipitèrent en criant vers leur père.
- Vous êtes de retour ! Grace se jeta dans les bras d’Ormond. Vous êtes de retour ! Tout va recommencer comme avant, alors !
- Pas vraiment, rectifia son père. Mais je suis là, et bien là !
- Où est Hunter, fit Val d’un air éploré, constatant l’absence de son grand ami.
Puis, des larmes plein la voix, il demanda : « Il reviendra, dites, papa ? Il ne va pas rester toujours là bas, n’est-ce pas ?
Ben, lui aussi, regardait Ormond d’un air inquiet. Ormond qui rassura rapidement les enfants, leur expliquant que Feroal et le prince héritier, qui avaient pris la direction des opérations, avaient encore besoin des conseils du précepteur. Ainsi que de la présence de Bertram. Mais qu’ils seraient de retour dans quelques jours.
- Mais Dame Alana est de retour au village, elle aussi. Votre mère aura à nouveau tout le temps nécessaire pour s’occuper de vous, mes enfants. Et pour te décharger du rôle de maîtresse de maison, ajouta-t-il en regardant sa fille aînée. A propos, Galea, il paraît d’après Martin que tu lui as été d’un grand secours.
L’adolescente baissa les yeux, sans pouvoir s’empêcher d’arborer un petit sourire de satisfaction.
- J’ai fait ce que j’ai pu, père. C’est à dire, pas grand chose.
- C’est déjà çà… C’est plus que beaucoup.
Il se dirigea d’un pas lourd vers l’âtre, et se laissa tomber dans un fauteuil, puis rappela Galea :
- Apporte-moi un bol de soupe, veux-tu ? J’ai froid, et je suis fatigué… et triste aussi.
Triste, oui. Même si la situation s’améliotait lentement, Guelen restait une ville martyre… martyre d’il ne savait quoi. Qu’est-ce qui pouvait justifier ce déferlement de violence de la part de… Des Puissances ? Les dieux s ‘abaissaient-ils à mortifier les hommes, parce que tel était leur bon plaisir ? C’était impossible. C’était trop injuste pour être possible. Alors, quoi ?
Val grimpa sur ses genoux. Il le serra contre lui, farouchement, comme s’il ne l’avait plus vu depuis des siècles. Comme s’il s’était attendu à ne plus le revoir. Il revoyait l’image de l’enfant mort dans les bras de Hunter. Les cris de sa mère résonnaient encore dans sa tête. Et les cris des autres, de tous les autres…
Il embrassa son enfant.
- Cà va pas, papa ? demanda le petit garçon, surpris par la réaction de son père.
- Cà va mieux, maintenant que je suis près de vous. Là bas, c’était… très triste.
- Plus qu’ici ?
Ici, pour lui, c’était l’endroit le plus triste du monde, depuis la mort de celui qui avait été plus qu’un simple serviteur aux yeux de ses petits maîtres. Quelqu’un qui avait toujours été là, et qui n’y serait plus jamais. Et pourtant son père lui répondit :
- Plus qu’ici, oui.
Il n’ajouta rien d’autre. Le drame de Guelen n’était pas une histoire à raconter à un petit garçon.

Pas à un petit garçon, mais à une épouse attentive. Ainsi qu’à des adolescents qui s’étaient montrés responsables pendant la période de crise. Alors, Ormond raconta. Devant sa femme et son père, devant Quantor et Galea. Il raconta longtemps, le regard perdu dans les flammes et l’esprit ailleurs, la main dans celle de son épouse. Et lorsqu’il eut fini, personne n’osa rompre le silence avant un long moment.
Et celle qui le rompit la première fut à nouveau Galea.
- Comment va-t-il ? demanda-t-elle simplement, d’une voix assourdie par l’émotion.
Son père n’eut pas besoin de lui demander de qui elle parlait.
- Mieux, lui assura son père. Mieux, depuis l’arrivée de Feroal et du prince. Mais les premiers jours furent très difficile. Il a pris sur lui d’organiser les secours, perce qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse. Et il a pris les choses très à cœur. Il a été très, très atteint par la souffrance de ces gens. Encore bien plus que moi.
« Parce que pour lui, ce ne sont pas « ces » gens mais « ses » gens, corrigea mentalemant la jeune fille. Ses sujets. Son peuple. Ses « enfants »….


146. Retour.2.
(par michele huwart, ajouté le 15/09/04 16:34)


Thorwald laissait le pinceau courir sur le papier. Il aurait voulu dessiner autre chose. Il aurait voulu, mais il ne pouvait pas. Il sentait aussi que représenter cette scène l’aiderait sans doute à moins y penser. A moins y penser, mais pas à se sentir moins impuissant. Pourquoi ? se révolta-t-il. Pourquoi les Puissances l’avaient-elles affublé de ce Don ? Pourquoi, s’il devait se contenter de regarder, de ressentir, sans avoir la possibilité d’agir ? la seule chose qu’il pouvait faire, c’était prier. Mais que pouvait-il demander à la Mère ? Au créateur ? De rendre leurs enfants morts aux parents éplorés ?
Il n’avait rien d’un rebelle. D’ailleurs, se rebeller contre les Puissances dépassait son entendement d’enfant obéissant et pieux. Il tenta de se raisonner, de se dire que si les Puissances l’avaient gratifié du Don, ce n’était pas pour rien. Que, peut-être, sa précédente vision aiderait son père et le Roi de Dartmoor à se préparer à une guerre éventuelle.
Sa précédente vision, peut-être…
Mais la dernière ?
De plus, il se sentait mal à l’aise vis à vis de Königar. Même si, cette fois, il ne l’avait pas espionné volontairement. Même si cette fois, c’était lui qui l’avait appelé. Qui avait appelé, corrigea-t-il. Comment aurait-il pu vouloir appeler quelqu’un qu’il n’avait jamais rencontré ? Qu’il avait toutes les raisons de détester ?
La scène prenait forme sur le papier. Un jeune homme aux cheveux courts très sombres tenant tout contre lui le corps inerte d’un petit garçon. Une femme échevelée dans les bras d’un homme d’age mûr. Un champ de ruines, qui avait été une ville, sous la neige…

Le professeur se pencha sur l’œuvre de son élève.
- Ce n’est pas le sujet demandé ! fit-il observer au jeune prince.
- Je sais, répondit Thorwald, sans trace de gêne aucune. Mais tant que je n’aurai pas dessiné çà, je ne pourrai rien dessiner d’autre.
Surtout pas la princesse Aube d’Otrante illuminée par la vision de la Mère…
- Tu travailleras ce soir, alors. Un thème imposé est un thème imposé. Même si je comprends que tes visions t’obsèdent.
- Bien, maître, obéit le garçon. Et je vous remercie. De votre compréhension.
Le professeur eut un sourire indulgent.
- Je suis passé par là aussi. Je sais ce que tu dois ressentir. Et j’avais la même façon que toi de l’exprimer. Il n’empêche : je veux ton devoir terminé, demain matin.
Il se dirigea vers un autre novice, qui se débattait avec des encres bleues et or, se retourna vers Thorwald.
- Je n’ai pas dit que ce que tu étais en train de peindre était mauvais, mon garçon. C’est bon, au contraire. Très bon, quoique peu académique. Tu as un style bien à toi. Particulier. Autrement dit, du talent.
Thorwald rougit. Aucun compliment n’aurait pu lui faire plus plaisir. Du moins, un autre jour. Car il ne considérait pas son dessin comme une œuvre d’art. Seulement comme un cri de détresse…

« Ils sont si nombreux », songea Königar, embrassant du regard les sans-abri réfugiés dans la Halle. « Si nombreux, ici et ailleurs ». Il était glacé, bien qu’il ne fît pas froid. La cérémonie qui s’était déroulée le matin même l’avait bouleversé, comme elle avait dû en bouleverser bien d’autres. Il n’y avait pas eu de veillée pour les morts de Guelen. Pas de bouillon partagé. Pas de familles réunies pour un dernier adieu. Et pas, bien entendu, d’exposition dans le Temple. Car les temples subsistants abritaient des vivants…
Il n’y avait eu que les Rites de Passage. Au dehors des remparts. Dans l’étendue glaciale d’un champ battu par les vents. Une litanie interminable de noms. De noms d’enfants. De noms d’adultes. D’hommes et de femmes. De pauvres comme de riches. Egaux, à présent. Unis à jamais aux Puissances. Des gens… Qui avaient aimé et souffert, fait le bien et le mal. Des gens qui auraient pu être Ormond, ou Galea, ou Ben.
Ou lui-même.
Des gens d’Hamerland.
Qui n’étaient plus de nulle part…
Les corps avaient été rassemblés dans ce champ, et un tertre commençait à se dresser par dessus les victimes. Un tertre fait de ces mêmes gravats qui les avaient tués. Un tertre, ô ironie, fait de ces mêmes gravats dont on avait tenté de les extraire vivants…
En vain.
Il soupira lourdement. Il ne pouvait pas montrer sa faiblesse. Même si il était acquis que, désormais, Feroal de Falaen assurait la direction des opérations, les Guelennois continuaient à le regarder avec une reconnaissance respectueuse. Il aurait préféré que ce ne soit pas le cas. Il aurait préféré rester anonyme. Ce n’était pas le cas.


147. Retour.3.
(par michele huwart, ajouté le 21/09/04 17:34)


Il voulut s’approcher du lit d’une enfant, d’une petite fille d’une dizaine d’années, seule. Mais, avant d’y parvenir, il fut reconnu et intercepté par un homme qui s’agenouilla devant lui, lui prit la main et la baisa. Il le releva, le remercia à contre-cœur, et lui demanda le pourquoi de ce geste.
- C’est pour tout, m’sire ! lui répondit l’inconnu. C’est vous qu’avez sorti ma fille des ruines. Puis tout fait, ici. C’est qu’qu’un comme vous qu’dervrait être seigneur du pays. Qu’qu’un qui prend pas les gens comme nous pour rien.
Il se défendit d’être différent des autres, mit l’accent sur le travail magnifique qu’accomplissaient chaque jour Feroal et le prince Guilhelm. Rien n’y fit.
- On v’za vu, M’sire. Diriger tout, et creuser vous même, parfois. On v’za vu, jour et nuit. V’zarrêtiez pas. Tout crevé qu’v’zétiez. Et çà, pour des gueux comme nous.
L’homme continua à parler un moment.
A vingt pieds de là, Aube, princesse d’Otrante, lança un regard noir à Königar.
Non, il n’était plus anonyme, hélas !

Il reporta le regard vers la petite fille, s’approcha d’elle, s’assit à son chevet. Il fallut un long moment avant qu’elle tourne la tête vers lui. Il lui sourit, lui dit bonjour.
Elle aurait voulu hausser les épaules, mais elle lui rendit son salut. Par politesse. Parce qu’elle savait comme tout le monde que ce jeune seigneur que l’on disait des Sarts avait fait tout ce qu’il pouvait pour les aider, elle, et les gens comme elle. Elle le savait, et se forçait donc à être polie envers lui. Cà ne l’empêchait pas, pourtant, d’être ravagée de chagrin. Cà ne l’empêchait pas d’en vouloir au monde entier. Cà ne l’empêchait pas d’en vouloir aux Puissances. Elle était orpheline. Elle était orpheline à jamais, et tous les sourires de cet aristocrate, aussi gentil fût-il, ne lui rendraient pas ceux qu’elle avait perdu.
- Tu t’appelles Naëlle, n’est-ce pas ?
Elle acquiesça en silence.
- On m’appelle Hunter, se présenta-t-il.
- Je sais, fit la fillette d’un ton bougon, forcé. Tout le monde sait.
Tout le monde savait, et tout le monde pensait que c’était un drôle de nom pour un seigneur des Sarts.
- Comment va ta jambe, Naëlle ?
- Elle est cassée.
Elle était cassée. Et lui faisait mal. Mais peu lui importait. Cette douleur là n’était rien à côté de celle que lui causait la perte des siens.
- Tu as faim ?
Elle aurait voulu dire « non ». Elle aurait voulu qu’il la laisse tranquille. Mais ce n’était visiblement pas ce que lui voulait. Et il revint bientôt avec un quignon de pain au lard et un bol de soupe aux pois cassés fumante. Il l’aida à se redresser sur ses oreillers, et Naëlle se mit à dévorer.
- Tu as une tante à Lammermoor, n’est-ce pas ? la questionna-t-il quand elle eut terminé son repas.
- Cà vous regarde pas ! rétorqua-t-elle avec brusquerie.
Il garda son calme. Il comprenait le désarroi de l’enfant. Il le comprenait trop bien. Il le sentait proche de celui de ben. Et Ben n’avait perdu, si l’on pouvait dire, que son père.
- Tu as une tante à Lammermoor, reprit il très doucement. Et je vais t’amener chez elle, quand je retournerai là-bas.
- Pourquoi elle voudrait de moi ? se cabra l’enfant. Je suis pas sa fille. Juste celle de son frère.
- Elle voudra de toi. Comme a bien voulu de moi la sœur de mon père, autrefois. Quand j’avais six ans.
- Tu as plus tes parents ? interrogea la fillette. Depuis que tu as six ans ?
Il opina tristement.
- Ma mère, depuis que j’ai six ans. Je n’ai jamais connu mon père.
- Tu as été heureux, avec ta tante ? Tu avais un oncle, aussi ?
- J’avais un oncle. Je l’ai toujours. Si j’ai été heureux ? J’ai dû … m’accommoder.
Non, il n’avait pas été heureux à Dartran. Il y avait surtout appris la solitude, en plus des devoirs dus à son rang… La froideur… l’étiquette, et l’hypocrisie des courtisans.
Et l’affection de Lehan. Qui lui aussi était son oncle.
- J’ai dû m’accommoder, mais j’ai été aimé. Je crois que Maîtresse Mormont et son époux t’aimeront aussi. J’en suis même sûr. Ce sont des gens bien.
- Tu les connaît ? demanda l’enfant, étonnée.
- Je demeure actuellement chez leurs plus proches voisins. Le seigneur Ormond, et sa famille. Je suis le précepteur de ses enfants.
- Vous ? fit Naëlle, ébahie. C’est impossible ! Vous êtes un seigneur, pas un… domestique.
- Je suis pourtant le précepteur de Quantor et de ses frère et sœurs. Et j’en suis très heureux.
O combien heureux…

Aube grimpa avec dignité l’escalier menant à la galerie. Elle entra dans la pièce où elle savait trouver son frère.
- C’est intolérable, lui lança-t-elle, maîtrisant à peine sa fureur.


148. Retour.4.
(par michele huwart, ajouté le 23/09/04 16:14)


D’un geste, Guilhelm congédia les hommes qui se tenaient dans la pièce, à l’exception de Feroal. Il se doutait trop bien de ce que sa sœur considérait comme « intolérable ».
- Comment ! continua-t-elle d’un ton furieux. Comment peux-tu le laisser faire !
Très calme, le prince dévisageait sa sœur.
- Le laisser faire quoi ? demanda-t-il sans hausser la voix. Le laisser réconforter les sinistrés après les avoir sauvés ?
La jeune fille bouillonnait. Comment son frère pouvait-il être à ce point aveugle ? Ou stupide ? Ce n’était pas d’un simple aristocrate hamerlandais dont il était question ! C’était du prétendant au trône. A un trône qui depuis trois siècle appartenait à la maison d’Otrante. Et que top de gens ici désiraient lui reprendre.
- Le laisser gagner la confiance du peuple. Le laisser gagner l’affection du peuple. Sa reconnaissance. Son respect.
- Il les mérite, rétorqua froidement Guilhelm. Et c’est son peuple. SON peuple, Aube ! Ouvre les yeux !
Elle explosa.
- Ouvrir les yeux ? Ouvrir les yeux, moi ? ne renverse pas le rôles, Guilhelm ! C’est toi qui t’aveugles. Ton affection pour Königar te fait perdre le sens des réalités. SON peuple, dis-tu ? Ce peuple, c’est TOI qu’il devra reconnaître comme souverain, le jour venu. Et si Königar continue comme il a commencé, c’est lui, entends-tu, qu’il suivra. Comme un seul homme. Quitte à…
- Quitte à quoi, l’interrompit son frère. A revendiquer l’indépendance d’Hamerland ?
Il avait de plus en plus de mal à conserver son calme. Il le devait, pourtant. A tout prix. S’il se laissait aller à la colère, il ne savait pas jusqu’où celle-ci l’entraînerait.
- Son Altesse, intervint Feroal, son Altesse ne revendiquera rien qui puisse faire couler le sang en Hamerland.
Aube ricana, regardant Guilhelm d’un œil mauvais.
- A quoi bon recruter des partisans, alors ? Encore que, certain prince de ma connaissance serait capable…
Cette fois, Guilhelm haussa le ton, parlant avec l’autorité de l’héritier du trône.
- je suis l’héritier d’Otrante, Aube ! Moi, pas toi ! Le temps venu, je tâcherai de faire ce que je jugerai bon pour mon royaume. Quitte à rendre, si les circonstances y sont favorables, et elles risquent de l’être si l’on accorde foi aux prophéties, à Königar ce que notre père voulait rendre à son père. C’est la première chose que j’avais à te dire. La deuxième, c’est qu’il faut être de très, très mauvaise foi pour imaginer ne serait-ce qu’une seule seconde que Kön est occupé à rallier des partisans potentiels. Par la Mère, Aube, ces gens ne savent même pas qui il est.
- Ils l’appr… commença-t-elle.
Mais son frère l’interrompit, se redressant de toute sa taille, la dominant.
- Il suffit, Aube ! la discussion est close. Tu peux disposer.
Elle se redressa à son tour, fit volte-face, faisant valser ses nattes blondes et sortit, furieuse. Puis se recomposa un visage digne de son rang avant de redescendre.

Guilhelm se laissa tomber sur un banc en soupirant.
- C’est ainsi depuis quinze ans, fit-il d’un ton très las. Quinze ans, Feroal. Déjà toute petite, Aube, au contraire de Bathilde, condamnait mon amitié pour Kön.
- C’est compréhensible, plaida le Duc.
Ce qui lui valut un regard foudroyant du prince.
- Ah non. Pas vous, Feroal. Pas vous !
Falaen baissa les yeux et reprit :
- Je ne condamne pas votre amitié, et je connais suffisamment Son Altesse pour savoir qu’il ne tentera jamais rien contre vous. Qu’il ne tentera jamais rien qui puisse faire saigner sa patrie. Mais il faut reconnaître que, vue de l’extérieur, la situation présente pourrait prêter à confusion. Et votre affection réciproque sembler contre nature.
- Justement ! répondit le prince, amer. Aube n’est pas une personne « extérieure ». Elle connaît K¨ön depuis quinze ans. Elle avait à peine sept ans lors de leur première rencontre.
- … et elle sait que Guelen est un nid de légitimistes. Je ne veux pas prendre le parti de Son Altesse, mais je peux comprendre, sinon admettre, que çà lui semble peu opportun de voir Son Altesse intervenir précisément ici.
Guilhelm, agacé, haussa les épaules.
- je vous en prie, Feroal ! Kön est « intervenu » précédemment. Chez vous. Et vous ne passez pas particulièrement pour un légitimiste. De toute façon, cette discussion n’a aucun sens.
Il se dirigea vers la fenêtre et embrassa du regard les ruines enneigées.
- Les ténèbres viendront, Feroal. Et l’Aurore balaiera les ténèbres. Et ce jour-là, je me vois mal m’opposer à ce que le griffon couronné flotte par dessus les tours de Marbourg


149. Retour.4.
(par michele huwart, ajouté le 25/09/04 15:44)


Königar effleura la joue de Naëlle endormie.
- Vous aimez beaucoup les enfants, m'a-t-on dit... fit une voix derrière lui.
Il leva la tête, aperçut Ferrand de Jamar à côté du lit.
- Mon oncle m'a fait part de votre prochain départ, poursuivit le jeune homme, presque timidement. J'aurais aimé m'entretenir avec vous avant... avant que vous nous quittiez.
Le prince soupira intérieurement. Une conversation avec Ferrand risquait de dévier, évierait même à coup sûr sur ceux sujets dont il n'avait aucune envie de parler avec lui. La restauration de l'ancienne dynastie. Et Galea.
- Si vous voulez, répliqua-t-il pourtant. Nous pouvons trouver un coin tranquille, dans la galerie.
Celà ne parut pas satisfaire son interlocuteur.
- L'auberge du Griffon Couronné est à deux pas d'ici, expliqua-t-il. Elle n'a que peu souffert de la catastrophe, et est à nouveau bien achalandée. Si vous acceptez mon invitation, je serais heureux de vous offrir une peinte de bière. Et peut-être même un peu plus...
Königar aurait préféré rester dans la grande salle des Halles, au milieu de ses sujets blessés. Il accepta cependant l'invitation, posa un baiser sur le front de l'orheline, s'enveloppa dans son manteau vert, et suivit le neveu du Comte. Il aurait été malveillant de sa part de dédaigner le garçon. Ferrand, depuis son retour de lammermoor, s'était donné plus qu'aucun autre au service des sinistrés, et lui-même s'était pris à l'apprécier. A contre coeur, devait il admettre. Mais à l'apprécier quand même.
Et il avait raison : l'auberge se trouvait à deux pas. Lorsqu'ils franchrent le seuil, la chaleur les assaillit comme une bouffée d'enfer. D'un enfer agréable, agrémenté d'odeurs de viandes rôties et de pain fraîchement cuit. Königar eut un instant de vertige, et se rendit brutalement compte qu'il mourait de faim.
- Venez, Messire ! lui dit Ferrand, le conduisant vers une petite table, libre, et située un peu à l'écart.
Car si l'établissement n'affichait pas complets, de nombreux convives se régalaient néanmoins, vu leur air réjoui malgré les circonstances, de la cuisine de l'aubergiste.
Ils ne furent pas longtemps à attendre qu'une jeune femmr rebondie vint déposer devant chacun d'eux une chope de bière mousseuse, chope que le prince jugea d'un volume peu conventionnel. Il rappela la serveuse, qui lui adressa un sourire coquin.
- Quelqu' chos' d'autre pour l'service de Monseigneur ? demanda-t-elle, accorte.
- Cette... chope est vraiment très... grande, Mademoiselle.
La fille éclata de rire.
- C'est-y qu'on sait pas boire, dans les Sarts, Monseigneur ?
Königar lui sourit.
- On y boit plutôt du vin, et rarement en telle quantité, lui concéda-t-il. De plus, je suis à jeun depuis ce matin. Si j'avale çà sans manger, je risque de rouler sous la table... et de perdre ma dignité !
- Commencez quand même, gloussa la serveuse. J'vous apporte quelqu'chose tout'suite. Ya du cochon rôti, et du chou. Et du pain tout frais.
Elle repartit. Au passage, un client lui mit la main aux fesses. Elle se saisit de sa bière et lui renversa sur la tête. Des moqueries fusèrent. Puis des rires. La vie reprenait son cours...
Königar goûta le breuvage, qui était frais, fruité. Il remarqua que Ferrand avait déjà pris une sérieuse avance, comme pour se donner une contenance.

- Je repars dans deux jours, moi aussi, murmura-t-il timidement. Chez moi. Enfin, chez mes parents. J'ai passé un long séjour chez mon oncle et ma tante. J'ai besoin de revoir les miens.
- C'est normal, admit Königar. Après ce que vous avez vu ici.
- Je ne sais pas... je ne sais d'ailleurs pas pourquoi je vous en parle, à vous. Je vous connais à peine... j'ai eu une telle impression quand... quand c'est arrivé. Comme si je n'étais plus rien. Que personne n'était plus rien.... et quand j'ai vu les gens... les gens... je n'étais pas blessé, je n'avais rien perdu... mais moi-même, j'étais perdu. Je ne savais que faire. Je vous ai trouvé et, vous, vous avez su...
- Je suis plus âgé que vous ! lui fit remarquer Hunter.
- Mais beaucoup moins que mon oncle ! lui rétorqua le jeune homme. Ce n'est pas une question d'âge. Et puis... il y a autre chose. Je me sens comme... vide. Les miens me manquent. Mes parents, ma petite soeur. Sont-ce tous ces enfants qui se retrouvent orphelins ?
- Sans doute, murmura Hunter. Je vous comprends, Ferrand, moi aussi, je ressens le besoin... de rentrer chez moi.
Sauf, songea-t-il tout à coup, que le chez-lui qu'il voulait retrouver, ce n'était pas le palais de Dartran. Mais un modeste manoir, près d'un modeste village, où l'attendait une famille.
Sa famille, plus que nulle autre.


150. Retour.5.
(par michele huwart, ajouté le 27/09/04 15:25)


- Cà va, monseigneur ? interrogea Ferrand devant l’air vague de Königar.
Le prince hocha la tête. Oui, il allait bien. Il avait seulement envie d’être ailleurs. Et puis…
- J’ai faim, avoua-t-il. Et cessez de me donner du Monseigneur. Je vous ai déjà dit être simplement Hunter. Et ne pas vouloir être appelé autrement.
- Hunter, oui…répondit ironiquement Ferrand. Un simple précepteur. Mais vous avez donné un nom de famille à mon oncle.
- Mon nom de famille me regarde, répliqua Hunter, sèchement. Bien que je sois loin d’en avoir honte.
Le garçon baissa les yeux, se mordit les lèvres. Il avait commis une erreur. Il n’était pas assez stupide pour ne pas s’en rendre compte. A vrai dire, il n’était pas stupide du tout. Il voulait savoir. Seulement savoir…
- Je vous présente mes excuses, Mon… Hunter. Pourtant, j’ai certaines choses à vous demander.
« Voilà ! « songea Königar. Ils y étaient… Que Ferrand lui parle franchement, sans tourner autour du pot. Il préférait cela, finalement, à des questions biaisées qui lui donnaient l’impression de se trouver à la Cour de Dartran…
- Allez-y.
Ferrand prit une grande gorgée de bière.
- Mon oncle m’a dit que vous étiez plus qu’un intime du Prétendant. Que vous étiez de sa famille.
- Et ? fit Königar, méfiant.
- Je.. ; enfin, je sais que vous êtes au courant de … de mes convictions.
Le prince se crispa. Fit mine d’être indifférent.
- Je me demandais… continua le jeune homme. Croyez-vous qu’il sache ce qui s’est passé ici ? Et qu’il ait l’intention d’agir ? Je ne connais pas Königar. Etre partisan de la dynastie légitime m’a toujours semblé naturel. Je me pose des questions, à présent. Pas mes cousins, mais moi, oui. Le prince Guilhelm est venu, dès qu’il a su ce qui s’était passé. Est-ce que son Altesse… ?
Ce fut au tour de Königar d’être embarrassé. Une part de lui brûlait de rassurer Ferrand, de lui crier « je suis ici, au milieu de vous : je fais tout mon possible pour aider les miens ». D’autre part, le temps n’était pas venu pour lui de se dévoiler. Il revit le regard furibond d’Aube lorsqu’elle l’avait reconnu au milieu des ruines. Non. Révéler qui il était en ces circonstances aurait été la pire des décisions à prendre. Et puis… Il voulait plus que tout retourner à Lammermoor, retrouver les enfants, redevenir hunter tant que c’était possible.
- La nouvelle, répondit-il prudemment, doit être parvenue à Dartran. Et je suis certain que son Altesse fera tout, absolument tout ce qui est en son pouvoir pour les habitants de Guelen.
- J’en suis sûr, moi aussi, concéda Ferrand. J’aurais cependant aimé le voir agir… comme vous l’avez fait.
A nouveau, Königar sentit une vague l’envahir, un désir immense d’ouvrir son cœur à son peuple. « J’ai agi, Ferrand, c’est moi qui ai agi »
- Dartran est loin. Et vous connaissez la loi d’exil. Mais il agira. Je vous promets qu’il agira.
Le garçon sembla rassuré. Ou plutôt, à moitié rassuré, car il avait une autre requête à adresser au précepteur.
A ce moment, la serveuse interrompit la conversation en déposant une assiette fumante devant eux deux assiettes fumantes.
Ferrand voulut payer. La fille refusa.
- Vous y pensez pas, m’sire ! s’insurgea-t-elle. Vous êtes avec m’sire Hunter. Et après tout ç’qu’il a fait, on va pas l’faire payer, quand même ! C’est pour rien, pour vous ç’soir.
Hunter sourit intérieurement. Cette fille ne savait pas qui il était, et, finalement, c’était mieux ainsi. Beaucoup mieux…

- C’est bon ! constata Königar après avoir dévoré la moitié de son assiettée. C’est bon , et je me sens beaucoup mieux. Votre idée était excellente, de m’amener ici, Ferrand.
Le garçon se serait empourpré si ses joues n’avaient été déjà rosies par la chaleur et la bière.
- Merci, Hunter. Je voudrais vous demander… pourriez-vous transmettre une lettre pour moi ?
Il y avait deux sujets qu’il désirait éviter. Königar, autrement dit lui-même. Et Galea. Ils avaient déjà abordé le premier. Ils en étaient au second.
- Tout dépend, fit-il du bout des lèvres. Si vous me promettez que le contenu du message est dépourvu de toute allusion conspiratrice, et tel qu’une jeune fille respectable puisse recevoir, pourquoi pas ?
- Hunter ! se récria Ferrand. Sachez que mes intentions en ce qui concerne Galea de Lammermoor son on ne peut plus honorables !
- Galea est très jeune, lui fit remarquer le précepteur. Presqu’encore une enfant.
- Elle n’a pas agi comme une enfant, après le tremblement de terre, rétorqua Ferrand.
Königar dut admettre qu’elle avait raison. Plus encore. Il dut admettre qu’il ne s’était pas attendu à ce qu’elle agisse comme une enfant.
Et, le pire de tout : il dut admettre que la garçon semblait réellement épris d’elle. Et que cela lui déplaisait souverainement. Il n’avait pourtant pas le droit de penser cela. Il n’en avait absolument pas le droit.


151. Retour.2.1.
(par michele huwart, ajouté le 29/09/04 16:49)


Elle aurait voulu le prendre dans ses bras, le serrer à l’étouffer. Ou lui lancer une de ces phrases blessantes dont elle avait le secret. Mais elle se contenta de lui prendre les mains, de se hisser sur la pointe des pieds, et de lui poser un baiser sur la joue. Comme il seyait à une demoiselle bien élevée, en somme. Lui l’embrasa fraternellement sur le front. Un rayon de lumière passa sur le visage de l’adolescente.
- Vous nous avez manqué.
Elle n’aimait pas avouer ce genre de choses. Elle n’aimait pas se déforcer.
- Vous aussi, répondit le précepteur. Vous m’avez manqué. Tous.
Elle aurait préféré un « vous m’avez manqué, Galea « Elle l’aurait préféré, mais elle ne l’avais jamais attendu. Jamais un prince d’Hamerland ne se laisserait aller à dire des mots pareils à une gamine comme elle, si jeune, et d’un rang tellement inférieur au sien…
- Venez, commanda-t-elle, entrez. Tout le monde est réuni dans la grande salle.
Il protesta qu’il avait d’abord à prendre soin de sa monture.
- Un des garçons s’en occupera, lui dit elle doucement. Venez, Hunter. Vous n’avez que trop tardé.
- J’ai eu à faire, répondit-il, les yeux dans le vague. J’aurais aimé revenir bien plus tôt. Mais j’ai eu à faire. Mes… on avait besoin de moi, se reprit-il de justesse.

Il s’était rendu cher les Mormont et y avait déposé une petite fille anxieuse au possible. L’accueil n’avait pas été très chaleureux ? Plutôt tendu, gêné. Maîtresse Mormont et son époux n’avaient pas rejeté Naëlle, bien au contraire. Mais ils ne savaient comment s’adresser à l’orpheline, que lui dire. Ils craignaient de faire plus de mal qu’autre chose, par des mots, des gestes inappropriés. Alors Hunter était resté, leur avait parlé, leur avait raconté les ruines de Guelen, l’hôpital de fortune et la cérémonie funèbre. Il avait évoqué la détresse des sans abri, les enfants retirés de sous les décombres, la pagaille, suivie de solidarité qui avaient régné successivement. Et Naëlle, petit à petit, pendant que le jeune homme mettait des mots sur ses épreuves, avait finalement tendu les bras à un oncle presqu’inconnu. Et le fermier avait pris l’enfant blessée sur ses genoux, où elle avait fini par s’endormir.

- J’ai eu à faire, Galea. Mais je suis de retour, à présent.
Il fut bientôt installé au coin du feu, Val blotti sur ses genoux, Grace et Ben à ses pieds. Entouré des siens. Accueilli comme l’un d’entre eux, sans fioritures, en toute simplicité. Et nul ne lui posa de question. Ormond avait raconté. Il était inutile d’expliquer à nouveau ce qui s’était passé, ce qu’ils avaient vu, vécu.
- J’ai cru que vous reviendriez jamais, Hunter ! confia Val, confus. J’avais peur. C’est pas pareil ici quand vous êtes pas là.
Hunter serra le petit garçon contre lui et embrassa ses boucles brunes.
- Tu ne me fais pas plus confiance que çà ? Bien sûr que j’allais revenir ! Que crois-tu donc, que je vais te laisser là sans t’avoir appris tout ce que je désire t’apprendre ? Et puis, où voulais tu que j’ailles ? C’est ici, chez moi, maintenant.
Il ne voulait pas se laisse aller à l’émotion. Seulement au bonheur. Au bonheur de se sentir de retour chez lui. Enfin !

Il avait remis deux longues missives à Guilhelm. A l ‘attention de Cherel et Lehan. Plus une plus courte destinée au Roi de Dartmoor. Le prince héritier avait promis. Il les ferait parvenir au plus vite à leurs destinataires. Il n’avait fait aucune remarque, ni posé de question. Juste songé en lui-même que Cherel, elle, s’en poserait à coup sûr. Il ne doutait pas des sentiments de son ami à l’égard de la jeune fille. Mais comprendrait-elle cette absence qui pouvait sembler injustifiée ? Comprendrait-elle qu’il avait en ce moment plus besoin de l’affection de la famille de Lammermoor que de la sienne ? Elle était jeune . Très jeune. Ses parents l’avaient fiancée à Königar dès sa naissance. Donc, par voie de conséquences, sans lui demander son avis. Lui-même avait été fiancé à Bathilde à peu près de cette manière. Il n’avait pas à s’en plaindre, bien au contraire ! Cherel n’aurait pas eu à s’en plaindre non plus, si Königar avait été plus présent à Dartran.
Si Königar avait été plus heureux à Dartran…
Il n’avait jamais vu, lors de ses séjours dans la capitale du pays voisin, de flamme briller dans les yeux de son ami. Cette flamme qui avait été présente ces derniers jours, qui avait brillé par delà l’épuisement du jeune homme, par delà sa souffrance.
La rivale de Cherel n’était pas une femme. La rivale de Cherel était un royaume…
Guilhelm aurait sans doute dû en parler à Königar, lui dire…
Cela n’aurait servi à rien, de toutes façons…

- On a bien travaillé nos lettres, annonça Grace triomphante. Et aussi révisé notre géographie.
- Et qui a donc pris ma place ? demanda le précepteur.
Galea ne baissa pas les yeux.
- Moi,répondit-elle. Dès que j’ai eu un peu de temps. J’espère avoir bien travaillé.


152. Retour.2.2.
(par michele huwart, ajouté le 06/10/04 17:20)


Il l’aurait deviné, si elle n’avait pas répondu. Cela l’étonnait-il ? Même pas. Il avait compris depuis un bon moment que sous ses allures de petite peste superficielle, Galea de Lammermoor était une jeune fille de tête, intelligente, courageuse et obstinée. Et, quelque part, compte tenu de ses idées et de ses ambitions, c’était nettement plus effrayant.
- Merci, lui sut-il gré néanmoins. Je ne sais comment vous vous y êtes prise, Galea, pour vous être occupée de tant de choses. Vos journées ont dû être bien chargées.
Elle haussa les épaules, lui rétorquant que le travail devait bien être accompli.
- Vous voulez voir ce que nous avons fait ? demanda alors Grace naïvement.
Mais le précepteur lui fit un sourire éreinté : « Plus tard, ma chérie. Demain. Ce soir, j’aimerais simplement pouvoir être avec vous tous. »
L’enfant n’insista pas. Et Aëlia eut soudain l’idée de poser une question qui aurait dû lui sembler évidente depuis le retour de son hôte.
- Par les Puissances ! dit-elle, confuse. Où avais-je la tête ? Je ne vous ai même pas demandé si vous aviez dîné, chez les Mormont !

Non, il n’avait pas dîné. Le fermier et son épouse, moralement pris au dépourvu par l’arrivée de l’orpheline, n’avaient songé que bien tard à se mettre à table, et Hunter, pressé de retrouver ses amis, avait alors décliné leur invitation.
- Je n’ai pas faim, Aëlia, la rassura-t-il. Vraiment pas. Par contre, je boirais bien quelque chose de chaud, si çà ne vous dérange pas.
La jeune femme protesta que non, bien sûr, et proposa de lui préparer du vin chaud où, s’il préférait, du lait aux épices.
- Sans épices, s’il vous plaît. Juste avec du miel…
- Tout ce que vous voulez, Hunter, répondit-elle. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas un bol de soupe ?
Oui, il en était certain. Il n’avait rien moins envie que de manger. Juste de se laisser envahir par la douceur d’être rentré chez lui.

Il se laissa aller contre les coussins du fauteuil, et sentit graduellement la torpeur l’envahir. Ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes, en même temps que ceux du petit garçon toujours blotti sur ses genoux, qui se serra instinctivement contre lui au moment de s’endormir. Dans un demi-sommeil, il sentit des bras emmener l’enfant, tenta de réagir, puis céda à la voix d’Ormond, qui lui enjoignait d’être raisonnable. Il bredouilla quelques vagues excuses en sortant de son assoupissement. Au même instant, Cora posait devant lui un bol de lait fumant. Il la remercia avec gratitude. La servante, encore pâle, et les yeux rougis, murmura des paroles indistinctes avant de se retirer, emmenant Ben avec elle. Königar aurait voulu la rattraper, lui présenter des excuses concernant son absence aux cérémonies funéraires de son époux. Mais Ormond le retint.
- Laissez, lui dit-il. Plus tard. C’est inutile, de toute façons. Chacun ici a très bien compris que vous étiez obligé de partir.
Il songea que, obligé ou pas, quelques mots d’excuse et de réconfort n’étaient jamais inutiles. Il se soumit pourtant aux désirs de son ami, qui connaissait Cora depuis bien plus longtemps que lui-même. Et, tout en buvant son lait chaud à petites gorgées se laissa bercer par la banalité de la conversation. Banalité, sans doute, mais qui lui avait tant manqué à Guelen…

- J’ai un message pour vous ! dit-il à Galea.
Il avait attendu d’être seul avec la jeune fille pour lui remettre la lettre de Ferrand. Non qu’il eut voulu cacher quoique ce soit à Ormond et son épouse au sujet de leur fille, et de l’intérêt plus que certain que lui portait le neveu du comte. Il désirait seulement lui éviter, quoi qu’elle fût plus que de taille à se défendre, les sarcasmes de ses frères et sœur. Il n’avait pas oublié les paroles du fils du maire concernant l’ « amoureux transi » de Galea. Fils du maire qui, pensa-t-il amèrement, ne s’était pas fourvoyé.
- Ainsi, vous acceptez de jouer les entremetteurs ?
Il aurait voulu lui répondre que non. Qu’il n’acceptait pas d’être un entremetteur entre elle et Ferrand. C’était pourtant bien le rôle qu’il jouait, à son corps défendant.
- Je préfère « messager », lui répondit-il, sur ses gardes. Et Le jeune homme dont je vous transmet la lettre m’a juré sur son honneur qu’elle ne comprenait rien de compromettant pour votre personne.
Elle sourit, et, pour la deuxième fois de la soirée, l’embrassa sur la joue.
- Merci, lui dit-elle. Et n’ayez crainte, Hunter. Je ne suis pas plus facile à compromettre que sujette à des illusions dangereuses.


153. Retour.2.3.
(par michele huwart, ajouté le 09/10/04 15:43)


Il ne fut pas étonné de sa réponse. Il s'y attendait. A celle-là, ou à une autre du même ordre. Parce que c'était tout simplement vrai. Galea n'avait rien d'une enfant romanesque. Elle n'était pas du genre à se laisser tourner la tête par un garçon. Plutôt à faire tourner la tête des garçons... Quatorze ans à peine, se dit-il. Rien qu'une enfant... Une enfant d'une beauté à couper le souffle. D'une beauté implacable, cependant. D'une beauté qui n'avait rien à voir avec la fraîcheur habituelle des adolescentes.
D'une beauté de reine...
- Je sais, lui dit-il. Dormez bien, Galea.
Elle poussa la porte de sa chambre, hésita se retourna.
- Hunter ? Puis-je vous poser une question ?
- Bien sûr, acquiesça-t-il. Pourquoi ?
Elle baissa les cils d'un air réservé, puis plongea son regard bleu dans les yeux de KÖnigar.
- Je suis étonnée, lui fit-elle remarquer, que pas une seule fois de la soirée vous ne m'avez tutoyé. Pourquoi ?
Il hésita un instant.
- Je ne sais pas, finit-il par répondre. Je ne sais pas, Galea. Je n'y avais pas pensé. C'était spontané, tout simplement. C'aurait été artificiel de vous dire "tu".
Un éclat de lumière passa sur le visage de la jeune fille.
- Je ne suis donc plus une gamine à vos yeux ? demanda-t-elle.
Il aurait voulu répondre que si. Il aurait voulu répondre qu'elle ne serait jamais pour lui qu'une petite fille. Une petite fille arrogante, intrigante et infernale.
Mais c'était faux.
Même si Galea avait tout d'une intrigante. Même si elle était arrogante plus souvant qu'à son tour. Même si elle pouvait être une élève infernale. Blessante. Vexante.
Elle n'était plus une petite fille. Et pas seulement à ses yeux à lui.
Et il répondit "Non".

La chambre avait servi de chambre mortuaire. Elle n'avait pas changé pour autant. Un bouquet de houx trônait sur la table de chevet. "Grace", songea le jeune homme en se déshabillant. Elle n'avait pu savoir qu'il rentrerait ce jour. Elle avait donc veillé à ce que la chambre reste fleurie, pour qu'il la retrouve ainsi à son retour. Galea... Grace... comment deux soeurs pouvaient elles se révéler si différentes l'une de l'autre ? Ce n'était pas une question d'âge. Grace, se dit-il, resterait en grandissant une simple campagnarde aux joues rouges et aux ambitions modestes : un bon mari, des enfants en bonne santé, une maison fleurie et sentant bon la cire d'abeille... Il tenta d'imaginer l'enfant à la Cour de Dartran. Ne parvint, après bien des difficultés, qu'à l'y imaginer éteinte. Eteinte par sa fraîcheur même. La fraîcheur n'avait pas sa place dans le palais d'Alwin.
Cherel n'avait jamais eu le droit d'être fraîche. Jamais eu le droit de cueillir du houx dans le parc pour en faire des bouquets. De s'écorcher les doigts aux piquants des feuilles. De tresser des colliers de fleurs ou des couronnes d'épis comme devait le faire Grace à la belle saison...
Elle n'avait jamais ramassé les oeufs, ou tricoté de cache-nez aux couleurs d'Hamerland...

- Vous ne manquez de rien ?
Il sursauta, interrompu dans ses pensées.
- Aëlia ? interrogea-t-il, bien qu'il était évident que ce fût elle.
- Cà va, Hunter ? demanda la jeune femme. Cà ne vous dérange pas de dormir ici après... enfin, vous savez...
Il hocha la tête négativement.
- Non, pourquoi ? questionna-t-il. parce qu'un mort a reposé dans cette pièce, récemment ? Landau la'avait fait, auparavant. Et il me semble que toutes les chambres où j'ai jamais logé ont dû servir un jour ou l'autre de chambres mortuaires, alors...


154. Retour 2.3
(par michele huwart, ajouté le 15/10/04 13:35)


- Comme la plupart des gens, répondit-elle. Il n’empêche. C’est récent…
- J’ai connu pire…
Il avait six ans, et son oncle, ce soir-là, lui avait dit qu’il n’était plus un petit garçon. Qu’il était roi. Qu’il était roi, même s’il n’avait ni trône, ni pouvoir. Ni pays… Et il avait dormi, cette nuit-là, et toutes les autres qu’il avait depuis passées à Dartran, dans la chambre même, dans le lit même, où avaient dormi les souverains d’Hamerland en exil, depuis trois cent ans. Dans le lit même où, la veille, s’était éteinte Aveline.
- J’ai connu pire, répéta-t-il. Et je ne crois pas aux fantômes. D’ailleurs, même si j’y croyais, je doute fort que Pol revienne de l’au-delà pour me tourmenter. Ne vous inquiétez pas pour moi, Aëlia. J’ai tout ce qu’il me faut, ici.
Elle sourit.
- Bien. Bonne nuit, Hunter.
- Merci. Bonne nuit, à vous aussi.
- Hunter ?
- Oui, Aëlia. Qu’y a-t-il ?
- Je suis contente que vous soyez de retour, avoua-t-elle. Nous le sommes tous. Vous nous avez manqué. Beaucoup. Et je dois vous dire… j’ai craint, moi aussi, que vous ne reveniez pas. Qu’après ce qui c’était passé à Guelen…
- Ce qui c’est passé à Guelen ?interrogea-t-il. Que voulez-vous dire, Aëlia ?
- Ormond m’a raconté. Et Alana, aussi. A Guelen, vous avez été… vous.
- Mais ici aussi, je suis moi ! rétorqua-t-il d’un ton faussement badin.
Puis, plus sérieusement :
- Ici, je suis moi plus que nulle part ailleurs.
- Vous avez parfaitement compris ce que je voulais dire, Königar.
Il avait compris, oui.
Et s’il n’avait jamais hésité à revenir à Lammermoor, pas même une fraction de fraction de seconde, il devait reconnaître… il devait reconnaître qu’à Guelen, même s’il s’était fait appeler Hunter, il n’avait pas été Hunter. Aëlia avait raison. Il avait été Königar. Königar d’Hamerland. Il s’était comporté comme tel. Il avait commandé, géré. Il s’était fait obéir. Il avait souffert, aussi.
Et malgré cette souffrance, malgré l’horreur et la mort régnante, malgré l’épuisement et le chagrin, il avait aimé çà !
Pour la première fois de sa vie, il avait aimé être lui. Etre Königar d’Hamerland.
Pour la première fois de sa vie, être Königar d’Hamerland avait eu un sens à ses yeux.

- Tu travailles tard.
Il n’y avait pas de reproche dans la voix du vieux mage. Juste un peu d’inquiétude.
Thorwald leva les yeux de sa planche à dessin.
- J’aime çà ! se justifia-t-il. Et puis…
- Et puis ? questionna Lehan, se doutant de la réponse de son élève.
- J’ai peur de dormir, avoua le garçon avec simplicité. De repartir. Je sais que je ne devrais pas. Que si les Puissances m’ont accordé ce Don, ce n’est pas sans raisons. Que je dois me soumettre à leur volonté, surtout en tant que prêtre. Mais j’ai peur.
Le vieil homme s’assit, pris les mains du jeune prince dans les siennes.
- Je comprends, lui dit-il très doucement. Et tu n’as pas de reproche à te faire. Mais j’aimerais que tu viennes me parler, quand çà ne va pas, Thorwald. Je suis là pour çà.
- Je sais, s’excusa son élève. Pardonnez-moi, Monseigneur.
- Il n’y a rien à pardonner. Qui est-ce ? continua-t-il, reportant son attention sur le dessin.
- Ma sœur. Le jour de son mariage.
Lehan regarda plus attentivement, et se reprocha de ne pas avoir aussitôt reconnu la jeune femme. Il était vrai qu’il ne l’avait plus vue depuis plusieurs années. Elle n’était dans ses souvenirs qu’une adolescente timide et maigrichonne…
- Elle est devenue une bien belle jeune femme, apprécia-t-il. Guilhelm a de la chance !
- Je ne sais pas…contredit Thorwald, hésitant. Guilhelm et Bathilde, on ne leur a pas vraiment demandé leur avis. On les a mariés, c’est tout. C’est politique. Je ne sais même pas s’il voit qu’elle est belle. Il l’a vue grandir. Comme Königar, avec Cherel.
Sa voix s’était faite amère. Cherel…
- Crois-tu vraiment que Königar ne voit pas Cherel ? demanda Lehan.
- Non… oui… je ne sais pas. En fait, je sais qu’il l’aime beaucoup. Qu’il l’aime tout court. Mais je ne comprends pas son attitude. Son absence prolongée, son silence. Je sais qu’il a été malade ; et traumatisé par quelque chose qui s’est passé en Hamerland, mais il va bien, maintenant. Enfin, il n’allait pas bien à Guelen, mais… je ne comprends pas, Lehan.


155. Retour 3.4
(par michele huwart, ajouté le 16/10/04 15:47)


Il se sentait un peu gêné de parler ainsi de Königar à celui qui avait été son mentor et qui restait son grand-oncle. Mais il avait besoin de comprendre ce garçon, qui semblait si important pour le monde, et avec lequel il s'était involontairement lié.
- Qu'est-ce que tu ne comprends pas, mon enfant ?
Lehan était bienveillant. Thorwald se rendit compte que le vieil homme aimait beaucoup parler de son ancien élève. Sans doute parce qu'il lui manquait. Qu'il lui manquait beaucoup.
- Il me semble... hésita le garçon... enfin, si j'étais amoureux d'une femme.
Il respira profondément, tâchant de cacher son trouble. Cherel... Il ne pouvait pas penser à Cherel comme à une femme dont il était amoureux. Il ne pouvait pas...
- ... si j'étais amoureux, se reprit-il, et que j'aie vécu des événement dramatiques, comme ceux de Guelen, ou ce drame qui semble avoir tellement marqué KÖnigar, je crois... je suis sûr que je viendrais chercher du réconfort auprès de celle que j'aime. Que je ne resterais pas au loin, avec des étrangers.
- Les Lammermoor ne sont plus des étrangers aux yeux de mon neveu, fit remarquer Lehan. Ils sont devenus... sa famille, en quelque sorte.
Sa famille... oui, il se souvenait. La maison accueillante, sans chichis. Ormond tentant de réconforter Königar à Guelen. Le vieux Sigismond ressassant ses souvenirs.
Et la jeune fille endormie.
La jeune fille la plus belle qui lui ait été donné de voir.
Se pouvait-il ? Il chassa l'idée de son esprit. Elle revint. Il la chassa à nouveau. Elle revint de plus belle. Comme peut revenir un espoir désespéré.
Se pouvait-il qu'entre le prince et la jeune fille... ?
- Monseigneur, demanda-t-il, cette famille... comment peut-elle mieux l'aider que la sienne propre ?
Le mage eut un sourire d'amertume.
- La sienne propre ? Tu veux dire, la famille royale du Dartmoor ? Allons, Thorwald, ouvre les yeux. Tu as rencontré le Roi, la Reine. Tu as passé plusieurs jours au palais. Sincèrement, crois tu que quiconque puisse trouver du réconfort, là-bas ?
Il aurait pu, lui, dans les bras de Cherel...
- Non, dit-il malgré tout. Non. Le Palais est si... si froid dans sa splendeur. Et le Roi si distant. J'ai été élevé dans un palais, pourtant. Mais chez nous, c'était plus ... vivant. Moins raffiné, certes. Mais plus vivant, bien que mon père soit lui aussi un homme impérieux. Je comprends que Königar n'ait pas envie de retourner là-bas. Mais, pourtant, Cherel...
- Il a trouvé quelque chose de plus important, pour lui, que l'amour d'une femme. La seule chose qui lui permettra de devenir ce à quoi il est destiné.
- Hamerland ?
- Hamerland.

- Monseigneur ? Puis-je encore vous poser une question ?
- A propos de Königar ?
- Non, répondit le jeune prêtre. Enfin, oui, d'une certaine façon, puisqu'il est concerné. Mais ma question est d'ordre... plus général.
- Vas-y.
- Et bien... vous nous parlez souvant du libre-arbitre que les Puissances laissent aux hommes. De la responsabilité que nous avons vis-à-vis des actes que nous posons. Et, d'un autre côté, il y a ces histoires de prophéties, d'Elu. Je me demande... comment Königar peut-il être à la fois libre et responsable, et prédestiné à poser les actes qui feront de lui le libérateur d'Hamerland ?


156. Retour 2.4
(par michele huwart, ajouté le 17/10/04 16:52)


Lehan soupira. La question n'était pas simple. Lui-même, autrefois, ne comprenait pas. Comprenait-il vraiment, désormais ? Comprenait-il autrement qu'en théorie ? Il se lança, cependant.
- Les prophéties procèdent d'une ancienne magie, d'avant le Magistère, et que je n'approuve pas. C'est une magie de mort, Thorwald, comme tu as pu le voir toi-même. Lamort permet l'union aux Puissances, et les Puissances sont en dehors du temps. Elles étaient là avant l'existence même du temps... si j'ose m'exprimer ainsi. Elles sont, elles étaient et seront, et voient, ou ressentent, à la fois le passé, le présent et l'avenir.
- Le passé et l'avenir ? Comment est-ce possible ?
- Je ne sais pas, Thorwald. Je ne suis pas un Dieu. Rien qu'un vieil homme... mais... le passé et le futur leur sont présents, puisque le temps n'existe pas pour Elles.
Le novice fronça les sourcils.
- Mais, Lehan, demanda-t-il, si le futur est présent aux Puissances, celà veut donc dire qu'il est écrit ?
- N'est écrit que ce que nous écrivons,Thorwald. Ce sont nos actes et nos choix qui construisent l'avenir. S'il est présent aux Puissances, c'est parce qu'Elles évoluent dans une autre dimension. La Mort peut permettre aux hommes de voir dans cette dimension. De voir, un bref instant, le futur comme présent. La Mort, au fond, n'est que le passage dans la Dimension des Puissances. L'abolition du Temps.
- J'ai difficile à comprendre, Lehan.
Il avait l'impression d'être idiot. De toucher quelque chose du doigt, sans pouvoir le saisir.
- Königar... continua-t-il. Il est dit qu'il vaincra les ténèbres ou quelque chose comme çà. Donc les ténèbres viendront inéluctablement.
- Ils viendront, reprit Lehan, de par la volonté des hommes. De certains hommes, du moins qui ont le pouvoir de les faire envahir nos pays. Et s'ils sont vaincus, ce ne sera que par la volonté de Königar, par sa capacité à rassembler, à commander, à ...aimer.
- A aimer, Monseigneur ? s'étonna le garçon.
L'amour et la guerre lui semblaient aussi antinomiques que les prophéties et le libre-arbitre.
- A aimer, répondit le mage. S'il n'est pas capable d'aimer, de pardonner, l'Aurore ne balaiera pas les ténèbres.
- Mais il est dit...
- Je sais qu'il en est capable. Ou qu'il le sera. Quand il aura appris une chose.
- Quoi, Monseigneur ?
- A se pardonner à lui-même.
- Ce n'est pas facile, Monseigneur !
- Votre tâche ne sera pas facile. Et ce sera à vous d'agir. A vous. Ce sera. Mais comment, nul ne le sait. Ce sera à vous de le découvrir. Ce sera votre responsabilité.
- A "nous", Monseigneur ?
Chaque fois que Lehan lui laisait entrevoir qu'il aurait un rôle à jouer dans l'avenir du monde, dans le destin des Pays Libres, il se sentait pris de panique. Il était si jeune, si inexpérimenté, si...
- Tu possèdes le Don le plus intense qu'il m'ait été donné de voir. Tu es aussi le garçon le plus intelligent, le plus sensible et le plus altruiste qu'il m'ait été donné de voir. Et tu es prince de sang royal. Pardon, impérial. Ce n'est pas pour rien que tu as reçu tout çà.
Thorwald baissa les yeux. Lehan avait omis d'ajouter qu'il était lié à Königar...

HUnter s'agita dans son sommeil, se réveilla presqu'en sursaut.
Ce n'était pas une "présence", un "contact", comme il s'en était déjà produits. Il ressentait autre chose. Un lien.
Il se dirigea vers la fenêtre. Contempla longtemps la campagne endormie. La lune descendante, la brillance brutale des étoiles dans le ciel d'hiver.


157. L'Enfant de l'Aurore.1.
(par michele huwart, ajouté le 24/10/04 18:39)


- Donnez-moi le plateau, Cora. Je vais le porter moi-même à Sigismond.
La servante obéit. Le prince prit le plateau, tout en la dévisageant discrètement. "Elle a vieilli de vingt ans" songea-t-il. Et c'était vrai. Cora avait vieilli. Cora, auparavant toujours tirée à quatre épingles, même pour récurer le carrelage et moissonner le blé, se laissait aller. Se négligeait. Des mèches grises s'échappaient de sa coiffe blanche.
Il n'avait jamais remarqué, auparavant, que Cora avait les cheveux gris...
Il eut un geste maladroit, faillit renverser la théière. Se rattrappa de justesse. Galea lui lança un regard ironique.
- Vous n'avez pas dû faire celà bien souvent, Hunter, observa-t-elle. C'est normal, d'ailleurs, pour quelqu'un comme vous.
- Faux ! tenta-t-il de la détromper. Je l'ai fait, à Guelen. Et qu'entendez-vous par "quelqu'un comme moi" ?
"Comme s'il ne le savait pas !" pensa la jeune fille. Et, ignorant la question, elle répondit par une autre.
- A Guelen, peut-être, mais avant ?
Il aurait voulu hausser les épaules, mais celà aurait eu pour conséquence de lui faire renverser le plateau pour de bon. "Galea de Lammermoor a toujours raison" grommela-t-il. "Aurait-elle l'obligeance de m'accompagner, et de m'ouvrir la porte de la chambre de son grand-père ?"
Elle faillit lui répondre qu'il suffisait de poser le plateau par terre, d'ouvrir, et de le ramasser ensuite. Mais elle s'abstint, sans pouvoir réprimer un sourire à l'idée du jeune homme tentant de soulever le plateau, renversant le thé sur le pain de son grand père puis se confondant en excuses devant le vieil homme qui, bien entendu, ne lui faisait aucune remarque désagréable. Elle le précéda simplement dans l'escalier, après lui avoir lancé un "Comme vous voulez, Monseigneur. Vos désirs sont des ordres". Puis, après avoir frappé à la porte de la chambre de Sigismond, elle annonça : "Vous avez de la visite, Grand Père" en ouvrant la porte à toute volée, et s'ecclipsa. A contre coeur. Elle aurait voulu pouvoir se rendre invisible. Pour écouter. Car si Hunter avait décidé de porter lui-même son petit déjeuner à Sigismond, au risque de se rendre ridicule, c'était certainement qu'il désirait lui parler seul à seul.
Et, en celà, elle ne se trompait pas.

Le vieil homme se tenait, assis, en robe de chambre, dans un grand fauteuil aux accoudoirs élimés. Devant une petite table ronde, sur laquelle Königar posa le petit déjeuner.
- Ainsi donc, constata Sigismond, j'ai ce matin l'honneur de me faire servir par mon Roi en personne.
- Mieux vaudrait sans doute par un domestique expérimenté, répondit le jeune homme. C'est ce que m'a fait remarquer Galea. Et je ne suis pas roi, Sigismond.
"Pas encore". Cette pensée lui sauta à l'esprit. Il la chassa, comme une idée honteuse. Pourtant, si la prophétie disait vrai, et s'il était celui dont elle parlait...
Sigismond le lui avait dit, il s'en souvenait, lorsqu'il allait très mal. Et il avait cru, dans son sommeil, entendre Guilhelm en parler à Ormond. Où celà n'avait-il été qu'un rêve ? L'Enfant de l'Aurore ... Pourquoi serait-il l'Enfant de l'Aurore ? Et, s'il l'était, comment pouvaient-ils le savoir, Sigosmond ? Guilhelm ? Et s'ils le savaient, eux...
- Je dois vous parler, Sigismond, reprit-il. Puis-je m'asseoir sur le lit ?
Le lit était défait. Sans attendre la réponse du vieil homme, il tira l'édredon et s'assit.
- Que voulez-vous de moi, mon Prince ? répondit l'ancien chevalier. Car c'est bien mon Prince qui se trouve dans cette chambre, n'est-ce pas ? Pas seulement le précepteur de mes petits-enfants ?
Königar acquiesça.
- Quand j'étais très malade, que je croyais mourir, vous m'avez dit... enfin, il me semble que vous m'avez dit que je ne mourrais pas. Que je vivrais, parce que je n'avais pas terminé ma tâche. Parce que j'étais...
Il n'osait pas prononcer les mots lui-même. C'aurait été faire preuve d'une incommensurable mégalomanie. En réalité, çà le terrifiait.
- L'Enfant de l'Aurore, déclara Sigismond. Oui. Parce que c'est ainsi. C'est ce que vous êtes. Ainsi, Lehan ni votre oncle ne vous ont rien dit...


158. L'Enfant de l'Aurore.1.
(par michele huwart, ajouté le 24/10/04 18:39)


- Donnez-moi le plateau, Cora. Je vais le porter moi-même à Sigismond.
La servante obéit. Le prince prit le plateau, tout en la dévisageant discrètement. "Elle a vieilli de vingt ans" songea-t-il. Et c'était vrai. Cora avait vieilli. Cora, auparavant toujours tirée à quatre épingles, même pour récurer le carrelage et moissonner le blé, se laissait aller. Se négligeait. Des mèches grises s'échappaient de sa coiffe blanche.
Il n'avait jamais remarqué, auparavant, que Cora avait les cheveux gris...
Il eut un geste maladroit, faillit renverser la théière. Se rattrappa de justesse. Galea lui lança un regard ironique.
- Vous n'avez pas dû faire celà bien souvent, Hunter, observa-t-elle. C'est normal, d'ailleurs, pour quelqu'un comme vous.
- Faux ! tenta-t-il de la détromper. Je l'ai fait, à Guelen. Et qu'entendez-vous par "quelqu'un comme moi" ?
"Comme s'il ne le savait pas !" pensa la jeune fille. Et, ignorant la question, elle répondit par une autre.
- A Guelen, peut-être, mais avant ?
Il aurait voulu hausser les épaules, mais celà aurait eu pour conséquence de lui faire renverser le plateau pour de bon. "Galea de Lammermoor a toujours raison" grommela-t-il. "Aurait-elle l'obligeance de m'accompagner, et de m'ouvrir la porte de la chambre de son grand-père ?"
Elle faillit lui répondre qu'il suffisait de poser le plateau par terre, d'ouvrir, et de le ramasser ensuite. Mais elle s'abstint, sans pouvoir réprimer un sourire à l'idée du jeune homme tentant de soulever le plateau, renversant le thé sur le pain de son grand père puis se confondant en excuses devant le vieil homme qui, bien entendu, ne lui faisait aucune remarque désagréable. Elle le précéda simplement dans l'escalier, après lui avoir lancé un "Comme vous voulez, Monseigneur. Vos désirs sont des ordres". Puis, après avoir frappé à la porte de la chambre de Sigismond, elle annonça : "Vous avez de la visite, Grand Père" en ouvrant la porte à toute volée, et s'ecclipsa. A contre coeur. Elle aurait voulu pouvoir se rendre invisible. Pour écouter. Car si Hunter avait décidé de porter lui-même son petit déjeuner à Sigismond, au risque de se rendre ridicule, c'était certainement qu'il désirait lui parler seul à seul.
Et, en celà, elle ne se trompait pas.

Le vieil homme se tenait, assis, en robe de chambre, dans un grand fauteuil aux accoudoirs élimés. Devant une petite table ronde, sur laquelle Königar posa le petit déjeuner.
- Ainsi donc, constata Sigismond, j'ai ce matin l'honneur de me faire servir par mon Roi en personne.
- Mieux vaudrait sans doute par un domestique expérimenté, répondit le jeune homme. C'est ce que m'a fait remarquer Galea. Et je ne suis pas roi, Sigismond.
"Pas encore". Cette pensée lui sauta à l'esprit. Il la chassa, comme une idée honteuse. Pourtant, si la prophétie disait vrai, et s'il était celui dont elle parlait...
Sigismond le lui avait dit, il s'en souvenait, lorsqu'il allait très mal. Et il avait cru, dans son sommeil, entendre Guilhelm en parler à Ormond. Où celà n'avait-il été qu'un rêve ? L'Enfant de l'Aurore ... Pourquoi serait-il l'Enfant de l'Aurore ? Et, s'il l'était, comment pouvaient-ils le savoir, Sigosmond ? Guilhelm ? Et s'ils le savaient, eux...
- Je dois vous parler, Sigismond, reprit-il. Puis-je m'asseoir sur le lit ?
Le lit était défait. Sans attendre la réponse du vieil homme, il tira l'édredon et s'assit.
- Que voulez-vous de moi, mon Prince ? répondit l'ancien chevalier. Car c'est bien mon Prince qui se trouve dans cette chambre, n'est-ce pas ? Pas seulement le précepteur de mes petits-enfants ?
Königar acquiesça.
- Quand j'étais très malade, que je croyais mourir, vous m'avez dit... enfin, il me semble que vous m'avez dit que je ne mourrais pas. Que je vivrais, parce que je n'avais pas terminé ma tâche. Parce que j'étais...
Il n'osait pas prononcer les mots lui-même. C'aurait été faire preuve d'une incommensurable mégalomanie. En réalité, çà le terrifiait.
- L'Enfant de l'Aurore, déclara Sigismond. Oui. Parce que c'est ainsi. C'est ce que vous êtes. Ainsi, Lehan ni votre oncle ne vous ont rien dit...


159. L'Enfant de l'Aurore.2.
(par michele huwart, ajouté le 27/10/04 12:14)


- Non.
Non, Lehan et le Roi ne lui avaient rien dit. Et personne d’autre d’ailleurs, avant Sigismond. Personne… On avait dû dresser autour de lui un mur de silence. Pour empêcher… Pour empêcher tout simplement qu’on lui parle de çà. Mais pourquoi, pourquoi ?
- Pour vous protéger, je crois, suggéra le vieil homme. C’est une lourde tâche qui vous incombera. Quelle sera-t-elle ? Nul ne le sait encore. Nul ne sait autre chose que celle-là : l’Aurore balaiera les Ténèbres. Et le destin de l’Enfant de l’Aurore sera le plus grand de son temps. Vous ferez de grandes choses, Königar. C’est ce qu’a dit Lehan le jour de votre naissance. Le jour de la gloire de votre père.
Le prince écoutait, comme fasciné par les mots de Sigismond. Lehan ! Il avait dit, le jour de sa naissance…
- La victoire avait été totale, continua l’ancien chevalier.
Ses yeux se tournèrent vers les armes qui ornaient le mur de sa chambre. Un voile de nostalgie passa sur son visage. De nostalgie et de chagrin. De fierté, aussi. Et d’affection, lorsque son regard revint sur son interlocuteur.
- C’était à votre père que nous le devions. A votre père seul. C’était un grand soldat. Un grand stratège. Mais c’était surtout un homme généreux. Qui savait aimer. Et pardonner. Ah, si seulement votre père… Enfin, bref, la victoire avait été totale. C’était le tournant de la guerre. Mais nous l’ignorions. Nous ne savions qu’une chose. Nous étions fourbus. Nous ne pensions qu’à une seule chose : dormir. Moi, comme les autres… Je fus pourtant un de ceux désignés pour être de garde, cette nuit-là. De garde devant la tente de mon prince. La nuit de l’Aurore. Je fus, je crois, le premier à la voir. Au milieu de la nuit. Tombant du ciel, au Nord, non se levant à l’Est comme le font toutes les aurores. Je la vis, et je criai. D’effroi, je crois, autant que d’émerveillement. Car elle était belle, l’aurore, Königar… votre Aurore. L’Aurore d’un petit garçon qui venait de naître prématurément à Dartran. Vous n’étiez attendu que plus d’un mois plus tard…
Cà, il le savait. On le lui avait dit et redit, qu’il était né trop tôt, trop petit, trop fragile. Trop pressé, bébé qui n’avait cessé par la suite d’être trop précoce en tout…
- Je criai, et mon cri réveilla un homme, qui sortit précipitamment de la tente princière. Un prêtre du Magistère, Premier Prophète d’Hamerland, qui m’adressa pour la première fois la parole. Il me dit que j’étais béni des Puissances, pour avoir le premier aperçu l’Aurore de la prophétie, et sourit. Puis, il entra dans la tente, et je l’entendis dire au prince qu’il venait d’être père, que c’était un garçon, et qu’il accomplirait de grandes, de très grandes choses. Que les paroles de Luther allaient s’accomplir. Et votre père vint contempler l’Aurore. Et m’embrassa. M’embrassa, moi, Sigismond de Lammermoor.
- Quelques jours plus tard, la nouvelle nous parvint, officielle cette fois. Aveline, née des Sarts, reine d’Hamerland selon le droit, avait donné naissance à un fils. Vous, Königar. Et cela à l’instant même où l’Aurore déployait ses draperies opalescentes.

Le prince avait la gorge nouée, tout autant que Sigismond. L’histoire de sa naissance, telle qu’il ne l’avait jamais entendue, telle q’elle lui révélait qui il était, ce qu’il était… Mais pourquoi, pourquoi lui ?
- Ce n’était peut-être qu’un hasard, murmura-t-il. Un hasard. Ma naissance, et un phénomène météorologique rare… Un phénomène qui aurait pu également saluer la gloire de mon père ?
Mais Sigismond le détrompa. D’une seule question.
- Avez-vous, mon prince, déjà contemplé la Pierre d’Hamerland ?
Il fit « non » de la tête. Lehan lui avait toujours dit qu’il n’était pas initié. Que seuls les initiés en avaient le droit.
- Les Rois en ont le droit. Et, même si moi-même je n’ai rien d’un roi… je l’ai vue, Königar. Je l’ai vue le jour de la mort de votre père. De sa mort entre mes bras. Je l’ai vue, bien après avoir frappé l’héritier d’Hulanie du poignard de moi Roi mortellement blessé… Et j’ai vu ses couleurs…
- Sa couleur, corrigea le jeune homme. Les Pierres sont toujours monochromes.
- Pas celle-là. Enfin, je devrais dire « plus » celle-là. Elle est à vos couleurs, Königar. Aux couleurs de l’Aurore miraculeuse. De votre Aurore.


160. L'Enfant de l'Aurore.3
(par michele huwart, ajouté le 29/10/04 13:58)


Königar ferma les yeux un instant. Une tempête de sentiments contradictoires l’avait envahi. Sentiments dont le moindre n’était pas l’angoisse, face à la révélation d’un destin hors du commun. Angoisse qui se mêlait d’une forme d’excitation et d’un amour infini pour sa terre et son peuple. Une part de lui en voulait à Lehan, car il était certain que c’était lui qui était à l’origine de ce mur de silence qui entourait les circonstances de sa naissance et ce qu’elles impliquaient. Une autre part le comprenait, le remerciait, même. Lehan… Il aurait voulu lui parler, lui demander, lui…
- Qui est au courant ? demanda-t-il soudain, pris d’une subite inquiétude. Le pays entier, je suppose…Le pays entier… sauf moi.
Sigismond se leva, vint s’asseoir à côté du jeune homme et prit affectueusement ses mains dans les siennes.
- C’était la guerre, mon enfant. L’Aurore a rendu l’espoir aux habitants qui l’ont vue, mais ils étaient rares. Et la victoire de votre père, dois-je ajouter, les avait plus impressionnés. Il n’empêche. Parmi les partisans légitimistes, nombreux sont ceux qui depuis se servent de ce miracle pour légitimer leur action en votre faveur.
Le prince eut un geste d’agacement. Il ne considérait pas comme une « faveur » les actions des partisans de la dynastie légitime.
- Cà n’a aucun sens, se rebiffa-t-il. C’est même ridicule. En admettant que je sois… que je sois celui que vous dites, je devrai … je devrai vaincre les Ténèbres. Je n’ai aucune idée de ce que seront ces « Ténèbres ». Mais je suis sûr d’une chose : ils ne peuvent symboliser un homme comme Géraud d’Otrante. Même si on prend en considération que le fait que sa famille règne est injuste. Même si quelquefois, et de plus en plus souvent, d’ailleurs, je ressens moi-même le désir de diriger ce pays, de reprendre la place qui est mienne. Géraud est un homme droit et juste, et un bon souverain. Et mes soi-disant « partisans » feraient mieux de garder leur énergie pour lutter contre des forces qui leur veulent vraiment du mal.
Le vieil homme aurait voulu dire à Königar qu’il se trompait. Que Géraud n’était qu’un usurpateur sans scrupules. Cependant, au fond de lui-même, il devait reconnaître que le jeune homme avait raison. Que le Roi n’avait rien, mais vraiment rien de ténébreux. Au contraire. Il était prêt à le lui concéder lorsque le prince le questionna à nouveau.
- Galea ? Est-ce que Galea… ?
Sigismond fit un signe affirmatif de la tête.
- Les petits ne se sont jamais intéressés à mes histoires. Sauf elle. Et particulièrement à cette histoire-là. Je vous l’assure, elle sait. Plus que çà : c’est important pour elle. Ce que vous êtes. Enfin, ce qu’est son prince. Enfin, vous comprenez, mon enfant…
- Hum…
Le jeune homme fronça les sourcils. Quelque chose le surprenait. Pas que la jeune fille fut au courant de son histoire, si son histoire était telle. Plutôt qu’elle ne lui en eut jamais fait part. Qu’au cours d’une discussion quelconque, elle ne lui ait jamais lancé une remarque cinglante concernant l’Enfant de l’Aurore. La seule fois où elle y avait fait allusion, c’était quand lui-même avait raconté l’histoire de la prophétie. Tout au début de son séjour. Depuis, elle n’avait plus rien dit.
Et çà l’étonnait.
Cà faisait plus que l’étonner.




161. Ben.1.
(par michele huwart, ajouté le 08/11/04 17:01)


- Ben ?
Le précepteur haussa légèrement la voix.
- Tu ne connais pas la réponse, Ben ?
Le gamin repoussa son ardoise, se leva brusquement et quitta la pièce. Hunter voulut le suivre. Lorsqu’il allait franchir la porte de la cuisine, cependant, Galea le retint par la manche.
- Laissez-le.
Elle avait parlé d’une voix impérieuse, non dénuée, pourtant de sympathie et de compréhension.
- Que ? voulut demander le jeune homme.
Mais elle reprit :
- Laissez-le. Il s’en veut, depuis la mort de son père. Il vous en veut un peu, aussi. A cause de la dispute qui les a opposés cet automne.
- Au sujet de l’apprentissage de la lecture, constata tristement Hunter. Cela me désole, Galea. Que le petit se sente coupable.
Elle songea qu’en matière de sentiment de culpabilité, son interlocuteur était bien mal placé pour faire des reproches à Ben.
- Vous n’y pouvez rien, dit gentiment - trop gentiment, pensa Hunter - l’adolescente. Tout çà n’est pas votre faute. Vous avez toujours respecté Pol et son épouse. Je me demandais même pourquoi, d’ailleurs, vous ne leur imposiez pas votre point de vue, en ce qui concernait Ben.
- Galea… ! lui répondit-il doucement. Pas vous. Ne me faites pas croire que vous n’avez pas compris pourquoi je ne voulais pas aller à l’encontre de la volonté de Pol. Vous êtes trop fine pour çà.
Elle rougit. Lui seul, désormais, aurait le pouvoir de la faire rougir…
- D’ailleurs, continua Hunter, je suis arrivé à mes fins. Je pensais agir pour le mieux, pour le petit. Je respectais ses parents, avez-vous dit. Mais je ne les comprenais pas. Leur attitude m’était…étrangère. Je crois que c’est le mot : étrangère. J’aurais dû, sans doute, faire plus d’efforts pour me rapprocher de leur état d’esprit. Ne pas attiser ce conflit, entre eux et Ben. Le gamin n’a pas tort de m’en vouloir…
Elle le regarda fixement, lui adressa un sourire sans joie.
- Vous êtes ce que vous êtes, Monseigneur. Ce n’est pas votre faute. Vous resterez toujours très éloigné de ce que sont des gens comme Ben et ses parents. De ce que sont des gens comme nous, également. Hélas…
- Suis-je vraiment si différent ? lui répondit-il d’une voix rauque. Suis-je vraiment si loin de vous tous ? J’aimerais tant, pourtant, vous rejoindre, vous comprendre autant que je vous aime tous…
Elle lui effleura la main. Elle aurait voulu mettre dans ce geste toute la tendresse, tout l’amour du monde. Elle ne le pouvait pas.
- Je sais, ne put-elle que répondre. Je sais, Hunter, ou qui que vous soyez. Personne ici ne doute de votre affection, ni de votre désir sincère de vous… de vous mettre à notre portée. Nous vous aimons profondément, nous aussi. Tous. Même Cora. Même Ben, bien qu’il soit perturbé ces jours-ci. Et la plupart du temps, nous… oublions que vous venez d’un autre milieu, presque d’un autre monde.
Il se mordit la lèvre, baissant les yeux. Un autre monde. Il voulut s’en défendre, ne le put pas. Galea avait raison. Son monde à lui n’avait rien à voir avec son monde à elle. Ou si peu. Si peu… Leur terre était la même, pourtant. Et pas seulement leur terre. Bien plus.
- Ce n’est pas une mauvaise chose, cependant…
Elle avait lâché cette phrase malgré elle. A contre-cœur. Car une part, la plus grande part, la meilleure part d’elle-même désirait avidement, désespérément le contraire.
- Que je sois différent ? fit il, avec un petit rire désabusé.
- Que vous soyez ce que vous êtes. Qu’un homme comme vous soit ce que vous êtes.
Ce fut lui, cette fois, qui tenta de sonder le regard de la jeune fille.
- Ce que je suis ? Mais que suis-je, Galea. Que suis-je à vos yeux ?
« Vous êtes tout, pensa-t-elle. Vous êtes mon Roi. Vous êtes le seul homme que j’aimerai jamais. »
- Ce que vous êtes à mes yeux ne compte pas. C’est ce que vous êtes tout court qui est important. Vous êtes un des Seigneurs les plus importants d’Hamerland. Ne le niez pas, Hunter. Et si le Prétendant monte un jour sur le trône, ce serait… bien qu’il sache ce que vous savez, qu’il ressente ce que vous ressentez. Qu’il aime ce que vous aimez.
Il frissonna. Il avait envie de fuir. Loin, très loin des prunelles bleu sombre de la jeune fille.
- Pourquoi me dites-vous çà, Galea ? réussit-il à articuler. Pourquoi me dites vous cela, maintenant ?
- Pour me faire pardonner, sans doute.


162. Ben.2.
(par michele huwart, ajouté le 10/11/04 13:13)


- Il y a longtemps que je vous ai pardonné, Galea !
Elle ne sut quoi répondre, bredouilla quelque chose d’incompréhensible, avant d’ajouter :
- Finalement, vous devriez parler à Ben. Vous êtes le seul, ici, à savoir ce que c’est de perdre un parent, enfant. En çà, hélas, vous ne lui êtes pas étranger.
Elle se retourna vivement. Tandis que le jeune homme sortait dans la cour, elle lui lança « … et vous devriez mettre un manteau. Il fait froid. ». Puis, elle se saisit d’un couteau, prit des oignons dans un panier, et se mit à les éplucher consciencieusement. Nul ne pourrait attribuer les larmes de Galea de Lammermoor à autre chose qu’à des oignons. Et surtout pas à des sentiments ridicules. Des sentiments qui ne déboucheraient jamais sur rien, rien d’autre que de l’amertume et du chagrin.
Elle n’était pas du genre à se faire des illusions.
Elle savait ce qu’elle était.
Qui elle était.
Qui il était.
Et ce qu’il deviendrait.
Elle s’essuya les yeux, rageusement.
Elle jouerait un rôle, dans cette destinée.
Ce n’était pas un rêve.
C’était une décision. Une volonté.
C’était sa raison de vivre.
Sa seule raison de vivre.

Il ôta son manteau, le posa sur les épaules du petit garçon. Ben resta immobile, la tête appuyée sur ses poings serrés. Le précepteur frotta une pomme sur son pantalon, la tendit à l’enfant.
- J’ai pas faim, bougonna Ben. Et j’ai pas envie de vous voir.
Hunter mordit dans le fruit. Il était suave, sucré.
- Tu as tort, Ben. Elle est bonne.
Le gamin continuait à regarder fixement devant lui, dans le vide.
- C’est qu’une pomme. Je sais ce que çà goûte, une pomme.
- Elles n’ont pas toutes le même goût, lui répondit le précepteur. Elles sont bien meilleures ici qu’à Dartran.
- Vous allez pas me casser les pieds avec des histoires de pommes ! se fâcha l’enfant. Et j’ai dit que je voulais pas vous parler.
- Alors, ne dis rien, consentit le jeune homme.
Il continua à manger sa pomme en silence. Il la mangea entièrement, trognon compris. Puis il jeta la queue dans la neige sale et fondante. Il frissonna. Il avait froid. L’enfant s’en aperçut.
- Vous allez tomber malade si vous restez comme çà ici. J’ai pas besoin que vous restiez.
- Si je n’étais pas venu, c’est toi qui aurais pris froid, lui fit remarquer Hunter. Mais, tu as raison sur un point : ce n’est pas raisonnable de ma part de rester ici sans être couvert. Et tu as tort sur un autre : je suis plus têtu que toi, et tu as besoin que je reste. Enfin, pas nécessairement moi. Quelqu’un. Mais c’est moi qui suis là, et je crois que tu devras t’en contenter.
- Mais je… commença Ben.
Sa voix s’étrangla, et il éclata en sanglots.
Le jeune homme entoura ses épaules d’un bras protecteur, et l’entraîna doucement vers la maison. Ils passèrent devant Galea, toujours en train de pleurer dans les épluchures d’oignons, et allèrent se blottir près du feu de la grande salle. D’un signe, Hunter demanda aux autres enfants de quitter la pièce.
- Je ne veux pas te forcer à parler, Ben, lui dit-il lorsqu’ils furent seuls. Je ne veux te forcer à rien du tout. Juste te dire que, quoique tu puisses en penser, je te comprends. Je sais ce que c’est que le vide causé par la mort non d’un père, mais d’une mère. Je sais que les mots d’un ami ne peuvent pas y remédier. Je…
- Vous savez rien du tout, l’interrompit l’enfant. Vous étiez pas fâché sur votre maman, quand elle est morte. Moi, j’ai détesté papa. Je l’ai détesté et je l’ai méprisé, de pas vouloir une autre vie. Et maintenant, il est plus là, et je pourrai plus jamais lui dire que je… que je…
- Que tu l’aimais ? Crois-tu qu’il ne le savait pas ? Vous n’étiez plus fâchés, quand il est mort.
- On n’était plus fâchés, avoua Ben, mais je ne le respectais pas beaucoup, quand même. J’aurais voulu quelqu’un d’autre, comme père. Un homme instruit, dans votre genre, pas un valet de ferme. Pas mon père. Et je m’en veux, maintenant. Je m’en veux tellement…




163. Ben.3.
(par michele huwart, ajouté le 13/11/04 13:05)


Hunter poussa un long soupir. Un soupir aussi triste que toute la tristesse du monde.
- Tu te sens coupable, hein ? demanda-t-il à l'enfant.
Ben fit "oui" de la tête.
- Me crois-tu, au moins, quand je te dis que je sais ce que c'est de se sentir coupable ?
Et tandis qu'il disait ces mots, les images lui revinrent à l'esprit. Les images du village massacré, du temple incendié. Se sentir coupable. Plû à la Mère que jamais Ben ne se sente aussi coupable que lui....
- Oui, lui accorda le garçon. Je sais... je sais que vous êtes souvent triste. Parce que quelque chose s'est passé, et que vous croyez que c'est de votre faute.
- Parce que c'était ma faute !
Les paroles avaient surgi, brutales, déchirantes. Puis, le jeune homme sembla se reprendre, et dit d'une voix plus douce :
- C'était ma faute, quoi qu'en disent les autres... Guilhelm... Feroal... Je devrais te rassurer, Ben. Te dire que les paroles d'un ami pourraient apaiser tes remords. Mais je te mentirais. C'est faux. L'apaisement, tu ne pourras le trouver qu'en toi même. Je ne vais pas te dire le contraire parce que tu es un enfant.
Les yeux du garçon se portèrent vers ceux du précepteur. Des yeux pleins de questions autant que de chagrin.
- Tu m'as dit, continua Hunter, que tu aurais aimé avoir un père tel que moi. Mais je n'ai aucun mérite à être ce que je suis, Ben. Pas plus que ton père n'en avait à être ce qu'il était. Mais toi...
Il hésita. Ce n'était peut-être pas le moment de parler ainsi au petit garçon.
- Toi... décida-t-il de dire à brûle pourpoint, tu n'es pas dans la situation de ton père. Je ne sais pas ce qui m'a amené ici, mais... mais du fait de ma présence, et de ce que je peux t'enseigner... et te donner, en plus de mon enseignement, tu as le choix. Le choix que ton père n'a pas eu. De rester là où le destin t'a fait naître, ou de devenir ce que tu veux devenir.
- Je suis le fils de mon père ! Il ne voulait pas que je m'instruise. Il voulait que je reste à ma place ! Et je n'ai pas voulu ! J'ai voulu... être différent !
- Tu te trompes.
Galea déposa devant eux deux bols de lait bouillant.
- Tu te trompes, reprit-elle. Ton père avait peur, simplement. Peur que tu te perdes dans des rêves inaccessibles. Que Hunter se joue de toi, et t'abandonne quand il en aurait eu assez. Parce que ton père ne faisait pas confiance aux grands de ce monde, et que Hunter en fait partie. Mais il n'est pas comme çà. Il ne t'abandonnera pas, Ben. Jamais.
Elle effleura le jeune homme du regard, et repartit vers la cuisine.
- Elle a raison.
Hunter posa la main sur l'épaule de Ben.
- Elle a raison, reprit-il. Je devrai quitter cet endroit. Demain, dans un mois, dans un an, je ne sais quand. Mais je vous doit trop à tous pour laisser tomber le mondre d'entre vous. Je ne veux pas te forcer à suivre mes cours, Ben. Je veux juste te dire que... que tu as le choix. Que tu peux attendre, aussi. Prendre le temps de guérir.
Comme lui-même prenait en cette maison le temps de guérir. Comme lui-même, jour après jour, se rendait compte qu'il avait le choix. Le choix d'être lui-même, ou de renoncer. IL avait reçu l'éducation d'un roi. Il était né pour être un héros. Mais c'était à lui, à lui seul, de choisir de le devenir.
Ou pas.

- Votre Majesté.
Lehan s'inclina devant Alwyn de Dartmoor.
Le roi lui tendit la missive qu'il tenait à la main.
- Est-ce bien raisonnable, Lehan ? demanda-t-il.


164. Ben.4.
(par michele huwart, ajouté le 14/11/04 17:22)


- Majesté ? interrogea le mage en prenant la lettre.
- Vous avez anticipé les désirs de mon neveu en demandant à mon beau-frère de débloquer des fonds pour venir an aide à de soi-disant sinistrés. Des sinistrés qui, si j'en crois cette lettre, existent bel et bien.
- Vous en doutiez, Majesté ? fit le mage avec ironie.
- Je doute toujours de ces... de ces choses surnaturelles. Elles n'appartiennent pas à mon domaine de pensée, ni d'action. Quoiqu'il en soit, le sinistre dont votre élève a eu une vision a bel et bien eu lieu. Et Königar confirme bien dans son message qu'il désire que cent mille ducats soient envoyés à Feroal de Falaen sur sa cassette personnelle.
- Ce qui a été fait, voici quinze jours, Majesté, répondit Lehan. Je ne vois pas en quoi ce geste de sa part peut sembler déraisonnable.
- Il ne l'est pas, admit le Roi. Pas plus que la demande qu'il m'adresse, d'envoyer au plus vite à ... quel est le nom de la ville, déjà ? ... enfin, peu importe. Mon intendant s'en chargera. Sa demande, disai-je, d'envoyer là-bas des hommes de métier, afin d'aider à rebâtir.
- Toujours payés sur ses fonds propres, n'est-ce pas ? énonça le mage comme une évidence.
- Evidemment. Comme si j'aurais rechigné à payer !
Il y avait un certain agacement dans la voix du monarque, qui reprit :
- Ne serait-ce que pour accroître la popularité du Dartmoor, et la mienne du même coup, j'aurais payé. Ce n'aurait été que bonne politique.
- Ne vaut-il pas mieux, lui fit remarquer Lehan d'une voix suave, accroître, en Hamerland, la popularité du roi légitime d'Hamerland ?
- Si c'est ce que veut le gamin...
Le mage l'interrompit.
- KÖnigar n'est plus un gamin. Depuis des années. Il n'a d'ailleurs pas, d'après ce que j'ai appris, géré cette crise comme l'aurait fait un gamin.
Le roi eut un geste d'impatience.
- Il paraît que non, en effet. D'après la lettre de Feroal qui accompagnait celle de mon neveu, il a réussi à se rendre indispensable en moins de temps qu'il fallait pour le dire. Indispensable et populaire. Et sous quel nom, Lehan ? Je vous le donne en mille ! Sous le sobriquet ridicule qu'il utilisait dans la milice du Duc ! Franchement, Lehan, où veut-il en venir ? C'était l'occasion idéale pour lui, de se faire reconnaître pour ce qu'il est.
- Pour un roi soucieux de ses sujets, Majesté ? Il me semble que c'est ce qu'il fait en envoyant...
Le Roi de Dartmoor l'interrompit sans ménagement.
- Ne me prenez pas pour un imbécile, Lehan. Son geste sera apprécié, certes. Mais pas de la même façon que celui d'un homme qui a agi... qui a agi physiquement. Qui a partagé la souffrance des siens dans sa chair propre. Croyez-vous que tout l'or du monde puisse remplacer la vision d'un souverain qui fouille les décombres de ses propres mains jusqu'à épuisement total ?
Lehan dut admettre qu'Alwyn avait raison. Que l'attitude de leur neveu commun était quelque peu paradoxale.
- Il n'est pas encore prêt, suggéra le vieil homme. Je veux dire : prêt à être reconnu pour ce qu'il est. C'est pour çà qu'il est bon qu'il reste là-bas. Qu'il apprenne à connaître, et à aimer, et sa terre, et son peuple.
Le roi était prêt à perdre patience. Ce jeu, qui n'en aétait pas un, durait depuis vingt-trois ans. Depuis la mort d'Aveline. Ils n'avaient cessés de s'opposer au sujet du petit garçon et s'opposaient toujours au sujet de l'adulte. Alwyn avait réussi à imposer au mage sa conception rigide de ce que devait être l'éducation d'un Roi. Mais, en retour, il avait dû concéder bien des choses à Lehan, dont la moindre n'était pas le secret entourant la Prophétie et l'Aurore. Et, en ce jour, il ne désirait pas céder.
- Prêt ou pas, il n'a plus rien à faire là-bas. Si ce gamin d'Hulanie a dit vrai pour le tremblement de terre, il a sans doute dit vrai aussi pour ce qui se prépare au delà de nos frontières.
- En doutiez-vous, Majesté ?
Lehan, lui aussi, était prêt à gronder.
- Oui... non.... enfin, peu importe. Lehan. Vous savez ce qu'est Königar. Et vous savez qu'une guerre se prépare. C'est à çà, qu'il doit être prêt ! A prendre la tête des armées pour faire faces aux Ténèbres. Il faut qu'il rencontre les meilleurs stratèges. Ils faut qu'il confronte ses idées aux leurs, qu'il...
- Non.
Le mage s'était dressé. Dressé face à l'homme le plus puissant de son temps.


165. Ben.5.
(par michele huwart, ajouté le 19/11/04 16:19)


Ils restèrent longtemps, les yeux dans les yeux, confrontant leurs volontés. Puis Lehan répéta :
- Non.
- C’est… failli s’emporter le souverain. C’est déraisonnable totalement déraisonnable. Je vais…
Lehan l’interrompit. Avec le plus grand calme.
- Vous n’allez rien faire du tout. Et surtout pas le rappeler. Königar sort de plus de quatre ans de guerre. Il a eu à affronter les troupes du Géronte. Et je vous assure qu’Amar est un stratège d’exception. Je vous assure, Majesté. De ce côté-là il est prêt. Il est aussi prêt qu’il est possible de l’être.
- Il a commis une erreur. Au service de Feroal. Il me l’a écrit lui-même.
- Il a commis une erreur, c’est vrai. Celle de croire que la plaie des chauffeurs était éradiquée. Alors que ce n’était pas vrai. Et celle de tomber dans le piège tendu par leur chef. Il ne commettra plus ce genre d’erreurs, désormais. Qui sait. Les morts de Falaen sauveront peut-être des milliers de vie.
- Donc vous voulez qu’il reste là bas ?
- Oui, soupira Lehan.
- Dans ce… dans ce trou perdu. Chez ces gens de rien ?
- Ce ne sont pas des gens de rien, gronda le mage. Ce sont des gens de son peuple. Et c’est parmi eux, parmi eux seulement, qu’il acquerra la force suffisante pour devenir ce qu’il doit être. Pas seulement un Roi. Pas seulement un général vainqueur. Un symbole. Celui que les hommes suivront, non seulement pour ce qu’il sera, mais pour ce qu’il représentera.
- La Lumière, face aux Ténèbres ?
- Pas seulement la Lumière. L’Aurore, le Renouveau. La guerre qui se prépare, Majesté, ne sera pas seulement le choc entre nous et … et les autres. Les forces qui sont en jeu sont au-delà de çà. Königar est au delà de çà. Comme le gamin. Thorwald. Ne trouvez-vous pas troublant que les visions annonçant le destin de notre neveu aient été le fait d’un Hulanien ? Du propre fils de celui qui tua son père ?
Le monarque, malgré toute son intelligence, se demanda où Lehan voulait en venir.
- Vous souvenez-vous de l’histoire de Myra, Majesté ? lui demanda le prêtre.
Lentement, Alwyn acquiesça.

Galea jeta son manteau sur ses épaules. Elle s’approcha de Ben, et lui demanda s’il voulait bien l’accompagner au village.
- J’ai besoin d’aiguilles. Et je n’ai pas envie de faire la route toute seule.
Le gamin regarda Hunter, qui lui sourit.
- Vas y, Ben. La promenade te fera du bien.
Et, chose incroyable, il ajouta :
- Tu peux monter Cervier.
Avant de rappeler Valens et Grace.
« Allons, les enfants, leur dit-il. Il est temps de reprendre le travail.


166. Tourments.1.
(par michele huwart, ajouté le 21/11/04 17:37)


Cherel se redressa dans son lit. Elle en avait assez de tourner et de se retourner sous les couvertures, sans pouvoir dormir. A tâtons, elle chercha son briquet, alluma la lampe. Elle se dirigea ensuite vers la fenêtre, contempla longtemps la ville endormie par-delà les jardins du palais. Puis revint vers le lit, ouvrit le tiroir de sa table de chevet et en sortit la lettre. Lentement, elle se mit à la relire.
Six pages, il y avait six pages ! Plus celle qu'y avait adjointe Feroal de Falaën. Une lettre rassurante et élogieuse, qui ne l'avait pas rassurée du tout. Pas plus que la lettre de Königar lui-même. Il aurait mieux fait, pensa-t-elle, de ne pas lui écrire. De ne rien lui dire. Et surtout pas qu'il l'aimait. Parce qu'il le lui répétait encore, qu'il l'aimait! Mais s'il l'aimait vraiment, sielle était pour lui la seule parmi toutes, que faisait-il là bas, auprès de ces paysans sans importance ? Oh, elle avait compris, au début. Il avait été malade. Gravement malade. Et ces gens l'avaient d'après lui littéralement arraché à la mort. Mais c'était plusieurs mois auparavant. Et il n'avait pas eu l'idée de revenir. De venir la retrouver. Ce qu'il aurait fait, s'il l'avait vraiment aimée. Elle en était sûre. Elle voulait en être sûre. Elle ne voulait pas, ne voulait plus qu'il l'aime. Enfin, qu'il l'aime d'amour. Seulement qu'il l'aime bien, comme la petite soeur qu'elle avait été pour lui jusqu'à lâge de quatorze ans. Qu'elle voulait toujours être pour lui.
Elle relut la lettre, la relut encore, et encore. Elle lui faisait une drôle d'impression. Se faisait-elle des idées ? Prenait-elle ses désirs pour la réalité ? Les précédentes missives de KÖnigar étaient pleines de tendresse, de passion. Pour elle. Mais si dans celle-ci la tendresse était bien présente, la passion, elle...
La passion était présente aussi.
Mais elle n'en était plus l'objet.
Se faisait elle des idées ?
Pouvait-on aimer à ce point une terre ? Un peuple ?
Un pays ?
Hamerland...
Elle sortit d'anciennes lettres du tiroir. Les relut à leur tour. Et plus elle lisait, plus elle en était certaine : l'homme qui avait écrit celle qu'elle avait reçu la veille n'était pas celui qui avait écrit les autres. Ou plutôt, il avait changé.
La dernière lettre n'était pas le message d'un prince amoureux. Mais d'un roi.
Et il y avait autre chose. Elle avait beau être très jeune, elle était femme. Et avait, se disait-elle, un instinct pour certaines choses. Elle voulait le croire, du moins... L'intuition féminine...
Il y avait cette jeune fille. Cette gamine. Cette paysanne.
Se pouvait-il qu'un Roi finisse par aimer une paysanne ? A l'aimer d'amour ?
C'était ridicule. Foncièrement ridicule. Jamais Königar ne poserait les yeux aussi... aussi bas !
Il en parlait avec tant de ferveur, pourtant, de l'évolution de cette gamine. De la façon dont elle avait changé. De son sang-froid, de sa maturité, de...
Elle aurait dû être morte de jalousie en lisant ces mots. Elle était seulement... seulement heureuse. Heureuse d'imaginer l'inimaginable !
Etait-ce imaginable d'aimer un prêtre ?
Etait-ce imaginable, pour une princesse de Dartmoor, de refuser d'épouser l'homme à qui elle était promise depuis l'enfance ? De refuser de l'épouser par affection ?
Elle ne voulait pas le rendre malheureux. Il était la dernière personne qu'elle aurait voulu rendre malheureux. Pourvu, se dit-elle, pourvu qu'il se mette à aimer ailleurs ! A aimer une personne. Pas seulement un royaume.
Et elle songea qu'elle était égoïste. Que ce qu'elle espérait pour Königar et cette fille, c'était tout simplement du chagrin. Du malheur.
Car un roi d'Hamerland, même sans couronne, même sans royaume, n'aurait jamais le droit d'épouser plus bas qu'une duchesse. Et sûrement pas la fille d'un nobliau de province.
Et Königar ne resterait pas un roi sans royaume.
Il ne l'était déjà plus.

Il se dirigea vers la fenêtre de sa chambre, voulut regardre les étoiles. Le ciel était couvert.


167. Tourments.2.
(par michele huwart, ajouté le 23/11/04 16:45)


Il enfila une robe de chambre. Une robe de chambre de Landau, pensa-t-il. Il eut un instant l’impression d’avoir usurpé la place du défunt au sein de la famille d’Ormond, Ormond qui le regardait comme un jeune frère, ainsi qu’Aëlia. Puis, l’attitude de Sigismond lui vint à l’esprit. Sigismond pour qui il était tout autre chose qu’un substitut de fils. Et celle de Galea.
Celle de Galea, pour qui il n’avait rien d’un oncle.
Rien du tout.
Il n’usurpait pas la place de Landau.
Il se dit qu’il aurait préféré sans doute, qu’il aurait préféré, sûrement, être un garçon comme Landau.
Mais il ne l’était pas. Il était lui.
Etait-ce plus mal, finalement ? Landau n’avait pas eu une fin de vie heureuse.
Et lui ? Aurait-il une vie heureuse ?
Il pensait rarement au bonheur. Il n’avait pas été éduqué pour çà. Seulement pour être ce qu’il était. Suivre la voix tracée par sa naissance. Epouser Cherel. Et vivre sa vie de Roi en exil… sauf que son destin, selon ce que devait croire son oncle, n’était pas de terminer sa vie en exil. L’Aurore… la Prophétie… l’Election… Lehan ! Lehan saurait…. Lehan savait…Lehan avait toujours su.
Pas lui.Pour le protéger.
Pour le protéger de lui-même, songea-t-il. Pour l’empêcher de devenir un petit prince imbu de lui-même. Imbu de ce qu’il allait devenir. Alors qu’il n’était rien d’autre qu’un garçon qui n’ambitionnait qu’une chose : être comme les autres.
Et qui n’était pas comme les autres.
Pourrait-il un jour être heureux ?
Il se dit qu’il n’était qu’un idiot. Parce qu’à la vérité, il était heureux. Malgré les victimes des chauffeurs. Ou celles du tremblement de terre. Malgré la mort de Pol et les tourments de Ben.
Il était tout simplement heureux d’être là. De ce sentiment de ne faire qu’un avec la terre. Avec sa terre.
Il avait dit à Ben qu’il avait le choix. Il se dit à lui-même que c’était un drôle de choix que de choisir d’être ce qu’on était. Ce qu’on était destiné à être.
Destinée… choix… ces mots lui faisaient tourner la tête.
Comme le souvenir de Cherel. Et le regard de Galea.
Il sursauta.
Il n’avait pas le droit ! Pas le droit d’associer Cherel et Galea.
L’une était sa promise. Celle qu’il s’était fait un devoir d’apprendre à aimer. Qu’il aimait tout court. L’autre n’était qu’une… cette négation lui fit mal. Plus mal qu’un coup de couteau. Car Galea était tout, sauf une personne dont on pouvait penser qu’elle n’ « était que ». Elle était très jeune. Elle était son élève. Il en était responsable. Il ne pouvait pas, surtout pas la regarder autrement. Que comme une élève. Que comme la fille de son meilleur ami. De son bienfaiteur.
Même si elle ne le regardait pas comme un précepteur. Comme un ami de son père.
Mais comme un homme. Et pas n’importe quel homme.
Elle ne pouvait pas. Et lui ne pouvait pas accepter.
Pourtant, il devait se l’avouer : dans le regard de Galea, il avait l’impression d’exister. Pire. Il existait. Comme il ne l’avait jamais fait dans les yeux d’aucune femme. Même de Cherel. A vrai dire, il avait plus existé à travers les insultes et les provocations de Galea qu’à travers l’affection même de Cherel.
Mais il n’en avait pas le droit. Pas le droit d’être aimé comme un homme par cette fillette.
Qui n’était plus une fillette. Qu’il n’arriverait plus jamais à traîter comme une fillette.
Mais qui aux yeux du monde, mais qui dans le courant des évènements de l’Histoire, ne serait jamais « que » ce qu’elle était.
Et pour cela, il ne pouvait pas, il ne pourrait jamais répondre à son amour.
Même s’il savait maintenant ce que c’était que d’être aimé. Que d’être aimé d’amour.

Le petit garçon gardait les yeux ouverts dans la nuit. Tournés vers le toit. Evitant de regarder vers le lit où dormait sa mère. Où aurait dû dormir son père. Il se remémorait les paroles du précepteur. Il avait le choix. Et ce choix le déchirait. Il désirait, il voulait de toutes ses forces s’élever dans la société. Pratiquer un métier qu’il aimait. Pas passer sa vie entière à traire les vaches, non. Etudier l’Histoire, étudier les Lois. Devenir le conseiller d’un grand seigneur. Ou un clerc réputé. Il le pouvait, lui avait dit Hunter. Mais s’il faisait cela…
S’il faisait cela, il trahirait son père. Il trahirait ce qu’était son père, ce qui avait fait toute sa vie. Ce qu’il avait toujours rejeté chez lui. Mais qui était lui. Et qui lui manquait. Qui lui manquait tellement.
Il ne savait pas. Il n’était qu’un petit garçon. Orphelin. Perdu.
D’autres paroles revenaient à ses oreilles. D’autres paroles de Hunter. Qui lui avait promis de convaincre son père. Mais qui, s’il avait parfois biaisé, n’avait jamais ouvertement contesté l’autorité de Pol. Qui l’avait respecté. Alors qu’il n’était pas un vrai précepteur. Alors qu’il était un très grand Seigneur. Tout le monde le savait.
Et puis il se souvint des mots de Galea.


168. Tourments.3.
(par michele huwart, ajouté le 25/11/04 13:00)


Elle ne l’avait pas emmené au village sans raison. Galea ne faisait jamais rien sans raison. Elle voulait lui parler. Et elle lui avait parlé. Non comme une adolescente à un petit garçon. Mais comme une adulte à un être doué de raison. Et, chose inimaginable, elle lui avait parlé d’elle-même.
Elle avait ressenti la même chose que lui par rapport à sa condition. A sa naissance. A ses parents.
Elle lui avait avoué avoir cru les mépriser, jusqu’il y a peu. Et il y a peu avoir compris qu’elle ne les méprisait pas. Que simplement elle ne les comprenait pas. Et que ses choix à elle ne seraient pas les leurs.
Que ce n’était pas trahir ses parents que de ne pas suivre la même route qu’eux.
Qu’il ne trahirait son père que s’il se trahissait lui-même. En suivant un chemin qui pouvait sembler tracé. Mais qui n’était pas le sien.
L’enfant soupira.
Il se trahirait lui-même en acceptant une vie qu’il n’aimait pas. En l’acceptant alors qu’il avait la possibilité de choisir. La liberté de choisir.
La liberté d’être lui-même.
Aurait-il le courage d’être lui-même ?

Galea n’avait pas éteint la lumière. Gaspillage ! lui aurait dit sa mère. Elle aurait eu raison. L’huile était chère.
Mais cette nuit-là , Galea s’en moquait.
Ou plutôt, elle était incapable d’éteindre la lumière.
Elle n’avait pas peur du noir, pourtant. D’ailleurs, elle n’avait jamais eu peur de grand-chose. Seulement de la pauvreté, de la gêne. Même si elle n’avait jamais été pauvre.
Seulement de mener la vie de ses parents. Celle qu’avait choisie sa mère. Et qui n’était pas si éloignée de celle de Pol.
Mais cette nuit elle avait peur. Elle avait peur d’elle-même.
Elle avait peur de ce qui l’envahissait depuis des mois.
Elle n’était pas sentimentale. Elle n’avait jamais été sentimentale. Elle n’avait jamais rêvé pour elle-même. Même si elle aimait fréquenter les gens d’une condition sociale supérieure à la sienne. Même si elle aimait les jolies robes et les vins fins. Même si elle aimait les ambiances luxueuses et les conversations raffinées. Ce qu’elle voulait avant tout, c’était autre chose. Quelque chose qui la dépassait. Elle le savait. Et elle savait que seuls des aristocrates tels Ferrand ou Edmond lui donneraient l’opportunité de faire ce qu’elle voulait. Ce qu’elle devait.
Des aristocrates comme Edmond ou Ferrand.
Ou comme Königar.
Même si Königar n’avait rien à voir avec Edmond ou Ferrand.
Même si KÖnigar semblait vouloir le contraire de ce qu’elle voulait, elle.
Semblait vouloir…
Il avait changé depuis son arrivée. Il n’allait pas seulement mieux. Il avait changé.
Grandi.
Et elle… elle aussi avait changé.
Elle serra sa robe de chambre autour d’elle. S’allongea. Se releva. S’essuya les yeux d’un geste rageur.
Elle n’avait d’abord vu en la présence de Königar qu’une opportunité, une chance. Elle n’avait d’abord vu en lui qu’un prince. Elle n’était pas sentimentale.
Elle n’était pas du genre à se faire des illusions.
Mais même si elle ne s’en faisait aucune, elle ne pouvait s’empêcher…
Königar n’était pas qu’un prince. Mais il en était un. Et elle avait compris que, pour elle, seulement pour elle, c’était tout sauf une chance.
Seulement pour elle…..

Ils repartiraient le lendemain. Pour Castellanne. Le lendemain, Guilhelm laisserait Guelen entre les mains de Feroal et du Comte Raymond.
La route serait longue. Très longue. Elle ne lui faisait pas peur. Elle ne craignait pas la fatigue. Elle ne craignait pas les longues chevauchées dans le froid piquant de l’hiver. Un froid beaucoup moins piquant que les semaines précédentes, d’ailleurs. Le redoux. Qui annonçait ine forme de redoux, également, pour Guilhelm et elle.
Bathilde se serra contre son époux. Le prince remua, l’entoura de son bras. De ses bras. Ses lèvres se mirent à errer sur son front, sur son visage. Puis trouvèrent les siennes. Ils n’eurent pas besoin de mots pour se comprendre.




169. Tourments.4.
(par michele huwart, ajouté le 27/11/04 18:07)


Il la déshabilla avec toute la douceur, toute la tendresse, toute la délicatesse du monde. Puis elle sentit ses mains sur son corps. Sa peau contre la sienne. Douce. Si douce. Comment la peau d'un homme pouvait-elle être aussi douce ?
Et il entra en elle...
Ils ne firent qu'un.
Ils ne furent qu'un.
Ils furent un.
Un......
Longtemps, longtemps après l'amour, elle caressa les cheveux de l'homme endormi entre ses seins. Son mari. Son prince.
Elle lui avait été donnée enfant. Offerte, en gage de paix. Elle aurait pu le détester. Ou ne l'aimer que comme un frère.
Mais elle ne l'aimait pas comme un frère.
Elle l'aimait comme...
Comme lui. Lui, simplement lui.
Ses lèvres effleurèrent sa chevelure. Il émit un bruit. Comme le ronronnement d'un matou.
Elle sourit dans le noir, et porta une main à son ventre.
Si les Puissances, cette fois...

Pour une fois, songea Thorwald en se réveillant, frissonnant, glacé, pour une fois le Don lui avait montré le bonheur. Le plaisir.
Il était soulagé. Il avait cru sa soeur malheureuse. Amère. Ou résignée. Elle ne l'était pas. Elle était tout, sauf çà...
Il rougit dans le noir. Il n'aurait pas dû surprendre ce qu'il avait surpris. L'acte le plus intime entre en homme et une femme. Enfin, ce qui avait suivi l'acte. Ce qui avait suivi ce rugissement de plaisir et d'amour qui l'avait fait sortir de lui-même. Il n'avait pas fait exprès, de les rejoindre...
Il devait appeler. Il le savait. Il allait être malade, comme chaque fois qu'il sortait de lui-même.
Mais il n'avait pas envie d'appeler. Juste de se rappeler le visage de sa soeur contemplant son époux. Son amant. Ce visage d'amour extasié...
Cherel aurait-elle eu cette expression, après l'amour ?
Il ne fallait pas qu'il pense à Cherel.
Il ne fallait pas qu'il pense à l'amour.
Il était prêtre, et l'amour n'était pas pour les prêtres. Il y avait renoncé. Il y avait renoncé, longtemps auparavant.
Sans savoir à quoi il renonçait.
Il eut plus froid, soudain. Encore plus froid.
Il devait appeler. Demander de l'aide. Et, sans doute, parler à quelqu'un de ses tourments. A Lehan, sans doute...
Mais il ne voulait pas parler de ses tourments. Et surtout pas à Lehan.
Il ne voulait pas parler de Cherel à Lehan.
L'amour que Cherel éprouvait pour lui l'empêcherait-elle...
Il ne le voulait pas. Ni pour elle, ni pour l'Autre.
Elle méritait d'être heureuse. De connaître ce que Bathilde avait connu, cette nuit. Et lui aussi. L'Autre. Königar. Il méritait d'être aimé comme était aimé Guilhelm.
Cherel l'aurait-elle, aurait-elle fini par l'aimer ainsi, si elle ne l'avait pas rencontré ? Si elle ne l'avait pas aimé, lui, Thorwald ?
Il eut encore plus froid.
Et finit par appeler.

- On ferme, Messire !
- Hein ? grommela Ferrand d'une voix mal assurée.
- On ferme. Feriez bien de gagner votre chambre.


170. Tourments.5.
(par michele huwart, ajouté le 28/11/04 18:15)


- Hein ? déjà ?
L'aubergiste jeta un oeil compatissant au jeune homme ivre. Il en avait vu combien, des comme lui, tout au long de sa vie...
- On ferme, dit il d'une voix ferme. Feriez bien de gagner votre lit, Messire. Si vous y arrivez, du moins...
la réponse de Ferrand fut de tendre son verre.
- Servez-en moi un dernier, tavernier ! fit-il, pâteusement.
L'aubergiste soupira. Il aurait voulu prendre le gamin par les épaules, et le mener à sa chambre. Il n'en fit rien, pourtant... Il prit un cruchon, et versa un nouveau verre au jeune homme.
- C'est la maison qui offre, lui dit-il. Pourquoi buvez-vous comme çà ? Vous avez un chagrin d'amour ?
Ferrand bondit. Il aurait voulu le frapper. De quoi se mêlait-il, cet aubergiste, ce moins que rien ? Il ne fit rien, pourtant. Que répondre.
- Cà ne vous regarde pas.
Il avait envie de parler, pourtant. De se confier. Et ce type n'avait pas l'air antipathique...
- J'ai vécu le tremblement de terre, avoua-t-il, sombrement.
L'aubergiste se servit un verre, et s'assit à la table de son client.
- J'ai vu alors ce qu'elle était. Je veux dire, ce qu'elle était vraiment. Tout le monde perdait les pédales. Pas elle. Pas Galea. Elle... Elle était courageuse. Elle était forte. J'aurais voulu... Oh, j'aurais tant voulu lui dire, lui crier "je vous aime, Galea". Je l'aimais déjà avant, à vrai dire. Elle est si belle, si intelligente, si...
- Et elle ne vous aime pas ? questionna l'aubergiste. Jeune et beau comme vous êtes, pourtant...
- Ce n'est pas le problème ! s'emporta le garçon. je ne sais pas si... si je compte pour elle. Ce qui compte pour elle c'est... c'est autre chose. Quelque chose qui nous dépasse, elle comme moi. Non. le problème c'est... c'est...
Il soupira, retendit son verre à son auditeur, qui le remplit. Même pas à contre-coeur.
- Mon père est comte, confia-t-il, comme à regret. Comte, et riche. la famille de Galea... Galea, j'aime tant prononcer son nom... la famile de galea n'a pas d'argent. Son père n'est qu'un petit seigneur de village. Guère plus qu'un paysan.
Il vida à nouveau son verre. Le retendit. Et l'aubergiste le remplit à nouveau.
- Mes parents n'accepteront jamais. jamais. Je dois épouser une femme de mon rang. Mais c'est elle que je veux. Elle... Seulement elle...
Il avait de la rage dans la voix. De la rage et du désir. Et de l'amour, aussi. Tant d'amour...
- Et je ne sais pas si elle m'aime, continua Ferrand, peu avare de confidances, dans l'ivresse. Elle vit avec lui. Lui. Son précepteur...
- Un précepteur ? s'étonna l'aubergiste. Vous avez dit qu'elle n'était pas riche. Et ces gens-là...
Ferrand eut un geste de la main, comme pour chasser quelque chose qui le gênait.
- C'est une longue histoire, paraît-il. Il ne se fait pas payer. Il vit chez eux, c'est tout. Je l'ai rencontré. Ce type... il est... il est... je ne sais que dire. Royal. C'est çà, royal. Et si j'étais à la place de Galea, entre lui et moi, mon choix serait vite fait !
Il posa la tête sur ses bras croisés, et s'endormit en sanglottant.
Paternellement, l'aubergiste le pit dans ses bras, et le porta au lit.



171. Les sartois.1.
(par michele huwart, ajouté le 15/12/04 13:05)


Le petit garçon tenta d’ânonner les mots écrits sur l’ardoise. Il buta une fois, deux fois, trois fois. Puis poussa un gros soupir.
- J’y arrive pas, Hunter, se plaignit-il, découragé. J’y arriverai jamais !
Galea leva les yeux de son métier à tisser, visiblement agacée par le défaitisme de son frère.
- Enfin, Val ! C’est élémentaire, voyons ! Dites le-lui, enfin, Hunter !
Le précepteur ne releva pas la réaction de l’adolescente, s’adressant directement à son jeune élève.
- Qu’est-ce qui ne va pas, mon chéri ?
- J’y arrive pas, répondit le petit. Les lettres çà va, mais je comprends pas pourquoi on les lit pas toujours de la même façon quand on les met ensemble.
Hunter sourit gentiment.
- Il n’y a pas grand-chose à comprendre. Il faut savoir, c’est tout.
Il réfléchit un instant avant de demander.
- Tu as un jeu de construction. Tu y tiens ?
- C’est mon père qui l’a fait ! intervint Ben d’une voix inquiète.
Le jeune homme ne voulait surtout pas chagriner les enfants. Il leur dit très doucement :
- Alors, nous demanderons à ton frère d’en fabriquer un autre. Il ne me faut que des blocs. Des cubes.
- Je me demande bien, grommela Galea dans son coin, comment un jeu de cubes pourrait aider mon frère à apprendre à lire !
- Tu verras ! fit gaiement le précepteur.
Il avait une lueur espiègle dans ses yeux clairs, que la jeune fille lui avait rarement vu. Elle allait lui répondre lorsque des bruits leur parvinrent de la cour. Comme des sabots sur les pavés. Les enfants se précipitèrent à la fenêtre, suivis par Hunter. A la vue du cavalier, et du chariot chargé, il eut une grimace d’inquiétude, mêlée cependant de joie. Il se précipita dehors. Aëlia l’avait précédé.

Le cavalier avait démonté. Il s’était incliné devant Aëlia, avait mis genou en terre devant Königar, avant de le prendre dans ses bras.
- Monseigneur ! Je suis heureux, vraiment heureux de vous voir. Vous resplendissez !
Le jeune homme rougit, remercia, ajouta :
- Il n’y a pas de « Monseigneur » ici, Gradian. Juste Hunter. Mais comment avez-vous su où je me trouvais ? Et que faites vous ici ?
Gradian fourragea dans son manteau et lui tendit une lettre, tandis qu’Aëlia pressait les visiteurs de venir se mettre au chaud, à l’intérieur.
- Faut d’abord décharger, m’dame, fit remarquer le valet. Et faut qu’je prenne soins des bœufs, ensuite.
- Décharger ? s’étonna la jeune femme. Mais, que…
- C’est pour vous, expliqua Gradian. Les barriques de vin. Et le coffre. Cadeau de Sa Seigneurie, en remerciement de tout ce que vous faites pour son petit-fils. J’ai une lettre, également, adressée à votre époux.
Sur ces entrefaites, et bien à propos, Quantor et Jonah sortirent de la grange. Aëlia leur expliqua la situation, et ils se mirent au travail, aidés par Bron, le domestique du Duc des Sarts.

- Sa seigneurie a reçu votre lettre de Guelen. Lorsqu’il nous a envoyés porter notre aide aux sinistrés, il a joint un chargement de vin à destination de ces personnes dont vous lui parliez si chaleureusement, si vous en taisiez le nom. Et, une fois arrivé à Guelen, il ne me fut pas difficile d’apprendre où vous habitiez. Vous… avez fait forte impression, Mon… enfin, je veux dire Hunter. Je ne me ferai jamais à ce sobriquet, sauf votre respect. Bref. Toute la ville ne parle que de vous. Messire Hunter par-ci, messire Hunter par là. Vous avez fait une sacrée réclame pour les gens de chez nous. Nous avons été accueillis comme des rois. Alors que le Roi…
Le jeune homme le coupa vivement.
- Le Roi a fait ce qu’il devait faire. Rien de plus. Et il n’est même pas Roi, d’ailleurs.
- Il ne faudrait pas grand-chose pour que les Guelennois le suivent comme un seul homme, s’ils savaient, et que de là…
- Il suffit, Gradian !
Le seigneur sartois baissa la tête. « Il n’en pense pas moins… » songea Königar. Au même moment, Galea déposa devant l’hôte de ses parents un bol de tisane fumante.
- Vous en désirez aussi, Monseigneur ? demanda-t-elle, narquoise, au prince, en insistant sur le « Monseigneur ».
Il leva les yeux au plafond.
- Allez-vous cesser de me narguer, jeune fille ? Et, non, je n’en veux pas. Nous passerons à table dès que les garçons auront terminé leur travail.




172. Les sartois .2.
(par michele huwart, ajouté le 18/12/04 14:58)


- Il sera fait selon le bon plaisir de Votre Seigneurie! Galea esquissa une révérence moqueuse.
Hunter aurait voulu lui jeter un objet à la tête. Il se devait pourtant de garder sa dignité devant l'émissaire de son aïeul.
- Galea, soupira-t-il, s'il vous plaît ! allez plutôt surveiller les petits.
Elle sourit, et s'ecclipsa. Il voulait se débarrasser d'elle, constata-t-elle. Il voulait se débarrasser d'elle parce qu'il devait pour un moment endosser sa personnalité de prince, sa personnalité réelle. Et qu'il ne voulait pas qu'elle sache. Alors qu'elle "savait" depuis le premier jour, ou presque...

- Jolie fille, fit remarquer le seigneur sartois.
- Veuillez pardonner son insolence, Messire, s'excusa Aëlia. Elle est assez ... imprévisible, quelquefois.
- Ce n'est rien. Elle est... très jeune. Et je ne vois d'ailleurs pas en quoi elle s'est montrée insolente.
Ce en quoi il était parfaitement sincère, quoi qu'il s'en doutât vaguement. Il avait d'ailleurs été soulagé par l'apparition de l'adolescente, qui avait d'un seul coup détendu une ambiance qui virait à l'orage.
- Je remercie infiniment Sa Seigneurie, reprit Aëlia, des bontés qu'elle a à notre égard. Je dois cependant vous dire... Nous n'avons rien fait dans ce but. Je veux dire : dans le but d'être remerciés. Nous avons simplement agi comme des être humains à l'égard d'un homme qui au départ avait besoin d'aide, et pour lequel ensuite nous nous sommes pris d'affection.
- Et, lui répondit Gradian, de la même façon, et en tant qu'être humain, Sa Seigneurie désire vous faire part de sa reconnaissance. Il désererait certainement vous en faire part plus encore, s'il voyait Son Altesse...
- Gradian ! le rappela à l'ordre le prince.
- bon... bon... bougonna le sartois. S'il voyait "messire Hunter" épanoui comme je le vois, là.
Il but sa tisane à petites gorgées, et ils conversèrent un moment. Jusqu'à ce que Cora vint demander à sa maîtresse :
- Je vous sers dans la grande salle, Madame ? C'était pas prévu, et...
Ce fut Gradian qui lui répondit :
- ne faites pas de chichis pour nous. Nous sommes arrivés à l'improviste. Si vous avez l'habitude de tous déjeuner dans la cuisine, je mangerai dans la cuisine. C'est ce qu'il y a dans l'assiette qui compte, non ?
Ils se levèrent donc. Passand devant la grande table, et apercevant les papiers et les ardoises, Gradian ne put s'empêcher de constater à haute voix :
- Ainsi, c'est vrai. Vous leur tenez vraiment lieu de précepteur, Messire, à ces gamins. C'est vraiment le monde à l'envers !

Ils furent bientôt attablés devant des bols de soupe aux pois cassés. Un plat de croûtons dorés au beurre passait entre les convives. Jonah servait de généreuses chopes de bière. A la vue du breuvage pétillant, Bron fit la grimace. Ce simple garçon des Sarts, depuis son arrivée dans la région, se demandait jour après jours ce que les habitants du duché de Falaen pouvaient vien trouver à cette boisson amère. Il aurait aimé demander un verre de vin. Voire de cidre. Ou même d'eau. Il regardait avec envie les gobelets des enfants. Mais jamais, devant le Grand Intendant du Duc, il n'aurait osé faire part de ses désirs. Il reporta son regard vers la jeune Rita, la trouva mignonne malgré son air triste, puis replongea dans son potage. Qui, lui, était à son goût.
- C'est quoi, le coffre ? demanda Grace, intriguée et impatiente, entre deux cuillèrées.
- Un cadeau de mon grand-père, lui répondit Hunter. Pour vous. mais il serait bon, il me semble, d'attendre le retour de votre père avant de l'ouvrir.
- Il a aussi envoyé cinq barriques de vin ! annonça Quantor tout joyeux.
- Et un tonnelet de raisiné, renchérit Jonah. Bien que, pour ma part, je n'aime pas beaucoup çà? C'est bon pour les Sartois. Faites excuses, Messires... ajouta-t-il.
Bron songea que, si le raisiné était bon pour les sartois, il laisserait de grand coeur la bière aux gens de Falaën...
- Vous êtes au service du grand-père de Hunter ? demanda ingénument - faussement ingénument - Galea.
Le jeune homme faillit lui faire une remarque. Elle le savait, bon sang. Et elle savait également qui était se grand-père, à n'en pas douter...
- Je suis le Grand Intendant de Sa Seigneurie, répondit Gradian.
Grand Intendant ! Le Grand Intendant d'un haut seigneur mangeait dans la cuisine. Cora en serait tombée d'ébahissement si elle n'avait été assise.
- Et vous le connaissiez quand il était petit ? interrogea Val. Je veux dire, Hunter, pas Sa Seigneurie...
Gradian rit. Et se souvint.

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- La voiture arrive, Gradian !
Il était jeune. Vingt ans à peine. Aux côtés de son père, il s'était avancé à la rencontre de la voiture de la Reine. La Reine...
Même si elle n'était pas vraiment reine.
Aveline...



173. Les sartois.3.
(par michele huwart, ajouté le 19/12/04 18:13)


Ils avaient escorté la voiture jusqu'à l'Esplanade du chateau.
Il avait tendu la main pur l'aider à descendre. Il avait tenu sa main dans la sienne.
La main d'Aveline. Si petite. Si douce...
Elle s'était dirigée vers ses parents. Suivie par lehan. Le Premier prophète. Qui tenait dans ses bras un tout petit garçon aux cheveux noirs.
Il vit Aveline embrasser le Duc. Puis la Duchesse.
Sa Seigneurie lui demanda : "Puis-je maintenant voir la petite merveille ?"
Lehan posa l'enfant. Lui dit : "Allez, mon prince, ce sont vos grands-parents"
Le Duc s'agenouilla devant le bambin, en signe d'allégence. Mais le petit garçon lui tendait les bras en riant, tentant de prononcer "grand-père".
Et pendant tout ce temps, lui-même n'avait vu qu'elle.
Aveline...
Elle n'avait jamais su...

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- Je l'ai connu quand il avait deux ans. Je l'ai revu quelquefois, par la suite.
- Et il était comment ? insista l'enfant.
Sa mère voulut le réprimander. Hunter l'en empêcha. Il n'avait jamais lui-même demandé au Grand Intendant ce qu'il pensait de lui. Ni enfant, ni adulte.
- Je ne pourrais pas le définir en quelques mots, sourit le sartois. Je dirais...
Il réfléchit un instant.
- ...je dirais : sensible, et intelligent. Mais ce qui le caractérisait le plus, à mes yeux, et surtout à mes oreilles, c'était sa curiosité.

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- G'adian ?
Le bambin n'arrivait pas encore à prononcer les "r".
- Oui, Votre Altesse ?
- Pou'quoi y pleut ?
- Il y a des nuages, et il fait frais. Je suppose que c'est pour çà...
Königar retourna à son jeu de construction. Une tour prenait forme sous ses mais potelées. Puis s'effondra. Il regarda un instant les blocs de bois en fronçant les sourcils, en saisit un, et revint vers lui.
- G'adian ?
- Oui, Votre Altesse ?
Il n'aurait certainement pas le temps de vérifier les comtes du Seigneur Loiys, si le petit le dérangeait toutes les trente secondes...
- J'aime pas quand on m'appelle comme çà. Dites Köni, comme maman.
- Je n'ai pas le droit, Votre Altesse. Vous êtes prince, presque roi, et moi...
- Dites Köni, comme maman. C'est quoi, çà, G'adian ?
- Voyons... c'est un bloc de bois.
- Non, pas le bloc. Suis pas bête. Je vois bien que c'est un bloc. Cà !
Il désignait une des faces du cubes de son petit doigt.
- C'est une lettre. La lettre "M". Mais vous êtes trop petit pour comprendre.
Königar haussa les épaules.
- Suis pas petit. Mon oncle dit "tu es g'and". Cà se't à quoi, les lett'es ?
- A lire. A écrire. Vous apprendrez plus tard. Quand vous serez... plus vieux.
Le petit le regarda, l'air agacé. Puis il lui montra une autre lettre.
- Et çà, c'est quoi ?
Il soupira. Tant pis pour les comptes du Seigneur Loiys...
- C'est un "A"...

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- Je n'avais jamais vu un gamin aussi curieux de tout. Je n'en ai d'ailleurs jamais vu d'autre pareil depuis. N'est-ce pas, dit-il en faisant un clin d'oeil au jeune homme, "Messire pourquoi ?"
Königar plongea les yeux dans son potage.


174. Les sartois .4.
(par michele huwart, ajouté le 18/01/05 12:50)


Il aurait voulu rentrer sous terre. C’était lui-même, pourtant, qui avait autorisé les enfants à questionner Gradian à son sujet. Un Gradian qui continuait sur sa lancée…
- On aurait tout aussi bien pu l’appeler « Messire Comment ? » ou « Messire c’est quoi çà ? ». Il n’arrêtait pas. Et il retenait tout, absolument tout ce qu’on lui disait. J’ai rarement vu un gamin aussi précoce, aussi. A à peine deux ans, il parlait comme un petit avocat…
- Gradian, s’il vous plaît ! tenta d’intervenir Königar. En vain…


Elle était entrée dans la pièce. Suivie par une femme d’âge mûr, d’aspect sévère, et tout de noir vêtue. Elle. Aveline…
Elle l’avait salué d’un sourire. Avait présenté des excuses concernant son « envahissant petit monstre ».
Elle s’était approchée de l’enfant.
- Viens, Köni, avait elle dit. Il est temps de laisser Gradian travailler. Et defaire ta sieste.
Le bambin l’avait regardée, un air de défi dans les yeux.
- Suis pas fatigué, avait-il répondu. Et m’amuse bien, avec G’adian.
- Allons, Altesse ! avait réprimandé la femme en noir. Obéissez.
Mais Aveline s’était accroupie auprès de son fils.
- Si Köni n’est pas fatigué, il pourrait ranger ses blocs dans le chariot, n’est-ce pas ?
L’enfant avait opiné. S’était mis à récupérer les cubes de bois aux quatre coins de la pièce. Et à les ranger dans le petit chariot en chantonnant.
- Que dis-tu, bébé ? s’était soudain étonnée la princesse. Sa princesse…
Il avait brandi le jouet vers sa mère.
- Köni dit « c’est un A ».
C’était effectivement un « A ».
- Et çà ? lui avait demandé Aveline en riant.
Le petit avait froncé les sourcils.
- Sais pas. G’adian l’a pas enco’e dit .
- C’est un « F ». Fffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffff .
Elle avait soufflé sur le visage du petit prince, qui s’était esclaffé. Puis s’était tournée vers lui.
- Et bien, Gradian, avait-elle dit, sérieuse, te voilà précepteur royal, à présent !


Gradian n’en finissait pas ! Heureusement, songea Hunter, qu’il omettait les noms propres, lorsqu’il racontait. Il n’était question que du « petit » et de Dame sa Mère. Mais même comme çà… Le précepteur regarda subrepticement les convives suspendus aux lèvres du Grand Intendant. Sauf Bron, qui devait comme tout habitant du château ducal avoir entendu cette histoire des dizaines de fois. Et qui continuait à regarder sa bière d’un air dégoûté, sans oser demander autre chose à boire. Hunter se leva donc, prit un gobelet sur le buffet, le remplit d’eau fraîche, et le posa devant le garçon. Qui remercia en rougissant, ahuri de se faire servir par le propre petit-fils de son maître. Pire. Par son roi légitime. Même s’il ne devait pas faire mention de qui était vraiment « Messire Hunter ». Sa seigneurie le Duc lui avait ben fait la morale à ce sujet…
- Tu n’es pas obligé d’aimer la bière, Bron ! lança Hunter d’une voix qui se voulait enjouée, mais qui était, de fait, tendue. Et, s’il vous plaît, Gradian ! Arrêtez d’exagérer à mon sujet.
- Sauf votre respect, Messire, répondit l’Intendant, vous savez parfaitement que je n’exagère pas. Par contre, la bière n’est pas pour me déplaire, à moi. Et j’ai soif !
Ce fut Galea qui le servit. Avec une lueur étrange dans le regard.

- Ainsi, fit remarquer plus tard la jeune fille au précepteur, c’est çà. Le truc des blocs de bois. C’est ainsi que vous avez appris à lire.
Il acquiesça.
- Que vous avez appris tout seul, ou presque.
- C’est ce que raconte Gradian. J’ai l’impression qu’il m’a quand même beaucoup aidé.
- Et vous aviez deux ans à peine ? Pas mal…
- Je ne m’en souviens pas, Galea. J’ai seulement entendu cette histoire un peu trop souvent à mon gré. Ce dont je suis sûr, par contre, c’est que je ne me souviens pas de ne pas avoir su lire. C’était, comment dire… naturel, à mes yeux. Comme de respirer.
- Naturel !
Elle prit un air espiègle. Fit voler sa chevelure en se retournant.
- Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !
Et elle s’engouffra dans l’escalier.




175. Confidences.1.
(par michele huwart, ajouté le 22/01/05 15:37)


Ormond posa la lettre sur son bureau et regarda Gradian.
- Je suis très honoré de l’attention de Sa Seigneurie à notre égard. Et passablement confus de sa générosité. Il ne me semble pas avoir fait quoique ce soit d’extraordinaire. N’importe qui aurait agi comme moi, à ma place.
Le Sartois secoua la tête négativement.
- Vous savez bien que non. J’ai parlé à Son Altesse, cet après-midi. Il m’a raconté. Comment vous vous êtes tous dévoués, comment vous avez tout donné pour un inconnu qui ne vous avait même pas donné son nom. Et il n’y a pas que çà !
- Que voulez-vous dire ? demanda Lammermoor.
- Sa Seigneurie est un très vieil homme. Il est très attaché au prince. Et s’il pouvait le voir, tel qu’il est ici, il vous offrirait bien plus. Sérieusement, je n’ai pas vu Königar aussi rayonnant, aussi heureux depuis vingt-cinq ans. Depuis l’époque où il trottait derrière moi à longueur de journées en me harcelant de questions. Du vivant de sa mère… Plus tard, j’ai eu l’impression que quelque chose s’était éteint en lui. Aveline morte, le petit restait seul face à l’éducation ultra rigide du Roi de Dartmoor. Et j’ai l’audace de dire que cette éducation ne lui convenait pas. Bien que je ne sois qu’un employé sans aucune voix au chapitre, bien sûr… Ce matin, j’ai revu cette flamme en lui.
- Il a beaucoup changé depuis son arrivée chez nous, convint Ormond. J’ai d’abord cru que c’était parce que le traumatisme qu’il avait subi s’éloignait. Mais ce n’est pas çà, seulement. Il y a autre chose. Quelque chose à laquelle nous sommes étrangers, moi et les miens. Ou plutôt, à laquelle nous ne participons que parce que nous faisons partie de son peuple. Hamerland. C’est Hamerland qui agit sur lui. Pas l’Hamerland des grands seigneurs . Celui des gens du commun. Ceux qu’il n’avait jamais côtoyés qu’en tant que prince ou que soldat.
- C’est vrai, reconnut Gradian, que lorsqu’il venait passer quelque temps chez ses grands-parents, ceux-ci cherchaient avant tout à le protéger. A compenser quelque peu la sévérité du Roi. Et…
Il sourit presque malgré lui.
- Il ne devait pas être malheureux aux Sarts. Il n’a jamais fugué, de chez nous…
- Vous considérez son séjour chez nous comme une fugue ? interrogea Ormond.
- En quelque sorte, répondit Gradian. Mais comme une fugue salutaire. Plus. Nécessaire. Je crois que c’est ici et nulle part ailleurs, qu’il peut devenir ce qu’il est. Et l’accepter.

Les petits étaient rassemblés autour du coffre de bois.
- On peut ouvrir, maintenant, dites, papa ? Dites ? insista Valens
Ils recevaient rarement des cadeaux. Seulement à l’occasion de leurs anniversaires. Et ce n’étaient souvent que des babioles « faites maison ». De plus, contrairement à Quantor et Galea, ils n’avaient jamais portés de vêtements neufs, à l’exception du manteau que leur avait offert Hunter.
- On peut, approuva Ormond.
Il ouvrit le coffre.Il contenait de grandes housses de lin blanc, chacune portant un message épinglé, non au nom du destinataire, car le Duc l’ignorait, mais mentionnant « le fils aîné » ou « la petite fille ». Ormond tendit la première, celle du « petit garçon » à son épouse, qui l’ouvrit précautionneusement.
Elle contenait de quoi confectionner à l’enfant deux tenues complètes, ainsi que des habits de fête. Et un sac de toile qu’Aëlia donna à son fils. Elle s’attendait à ce qu’il pousse des cris de joie à la vue des soldats de plomb et du chariot miniature, mais l’enfant resta un long moment sans voix.
- C’est… pour moi ? C’est vraiment…pour moi ? finit-il par bredouiller, les larmes aux yeux.
Hunter s’accroupit à côté du bambin, lui posa les mains sur les épaules.
- C’est vraiment pour toi, mon chéri. De la part de mon grand-père.
Val entoura le précepteur de ses petits bras, et l’embrassa.
- Je vous embrasse vous, parce que je peux pas l’embrasser lui, expliqua-t-il.
Hunter le serra un instant contre lui. Avant de lui dire qu’il aurait peut-être un jour l’occasion de remercier le vieil homme de vive voix.
- Dites, on ouvre les autres ? demanda alors Grace, impatiente.


176. Confidences.2.
(par michele huwart, ajouté le 23/01/05 16:24)


Ils ouvrirent les autres housses. Chacune d'entre elles contenait, comme celle destinée à Val, de quoi coudre deux tenues complètes, ainsi qu'une tenue de fête. Sauf celles destinées à Cora et à ses enfants. Le Duc aysnt jugé plus approprié, vu leur deuil récent, de leur offrir du drap de laine noir. Il avait également adressé à chacun un cadeau personnel. Une épée de grande classe pour Quantor. Un imagier pour Ben. Un nécéssaire de couture pour Rita...
- Vous voulez bien m'aider à mettre mon collier ? demanda Grace à Hunter.
Le jeune homme prit le bijou des mains de la petite fille. Il le comtempla longuement. Caressa avec nostalgie les minuscules perles de corail et d'argent.
- Viens, dit-il. Tourne-toi.
Il agrafa le bijou au cou de l'enfant.
- Il était à ma mère, expliqua-t-il ensuite, ému. Prends-en soin, Grace. En mémoire d'elle, même si tu ne l'as pas connue.
- J'en prendrai soin, répondit la fillette. En mémoire d'elle. Parce que même si je ne l'ai pas connue, elle, je vous connais, vous. Et que je vous aime beaucoup.
Il lui caressa les cheveux avec tendresse.
Galea, elle, n'avait pas quitté Gradian des yeux tandis que Hunter parlait d'Aveline...

Elle ne passa pas le collier à son cou. Pas plus que le bracelet à son poignet. Ces bijoux, ces joyaux de perles noires ne convenaient pas à un manoir de province. Ils étaient trop beaux, trop somptueux. Tout comme la dentelle de Salernes et la soie orientale. Blanc cassé. "Il vous plairait sans doute de resplendir plus qu'à l'ordinaire aux fêtes du Printemps" avait écrit le Duc dans son court message. "J'espère que vous trouverez ici de quoi vous satisfaire". Il y avait plus que de quoi la satisfaire. De quoi coudre une robe de reine. Et ce collier... ce collier...
Elle posa les yeux sur le précepteur. Elle aurait voulu le remercier avec la même spontanéité que ses cadets. Elle ne le pouvait pas. C'aurait été...inconvenant. Elle n'était plus une petite fille. Pas plus que sa mère, ébahie elle aussi par la splendeur des étoffes d'un bleu de nuit, et d'une fine rivière de saphirs et d'or. Elle dit simplement à l'Intendant : "J'écrirai ce soir une lettre de remerciements à l'attention de votre Seigneur. Je vous saurai gré de la lui remettre de notre part à tous." Gradian acquiesça. Et Königar approuva.

Plus tard, bien plus tard, Galea frappa à la porte de sa propre chambre. Puis entra.
- Etes-vous bien installé, Monseigneur, demanda-t-elle à Gradian.
- Aussi bien que possible, répondit le Sartois. Et je vous remercie, Damoiselle, de m'avoir si gracieusement cédé votre chambre.
- Ce n'était que normal, fit remarquer la jeune fille. Et ma chambre est la moins... euh... en désordre de toutes celles de la maison. Mis à part celle de Hunter, bien entendu.
- Il a toujours été ordonné. Et organisé. Un peu trop, selon moi, quand il était enfant... pas tout petit, bien sûr, mais plus tard...
Galea, contre toute attente, et à l'encontre de toute bienséance, ferma la porte. Et plongea seon regard de saphir dans les yeux de Gradian.
- Pardonnez mon audace, lui dit-elle. Mais je dois vous parler, Monseigneur. Vous parler sous le sceau du secret.
- Sous le sceau du secret ? la voix de Gradian se voulait ironique. Quel secret peut donc bien avoir une demoiselle de votre âge ?
- Rien de déshonorant, rétorqua l'adolescente. Il se fait seulement que... que je dois parler à quelqu'un... qui... qui pourrait me comprendre... et que si... si une certaine personne apprenait ce ... ces choses... celà compliquerait grandement nos relations.
- Bien, approuva l'Intendant. Vous avez ma parole, Damoiselle.
Galea s'assit sur le lit, sans cesser de fixer le sartois.
- Vous l'aimiez, affirma-t-elle. Vous l'aimiez. La reine Aveline.
Gradian en resta sans voix.


177. Confidences.2.
(par michele huwart, ajouté le 25/01/05 16:20)


Il aurait dû la renvoyer immédiatement. Il aurait dû fustiger son insolence. Lui dire que çà ne la regardait pas. Qu’il s’agissait de sa vie privée. Qu’elle n’était qu’une gamine impolie et irrévérencieuse.
Il n’en fit rien. Il se contenta de rester coi. La gorge nouée. Submergé par une émotion inattendue.
Il se contenta de s’asseoir sur le lit à son tour. Ravalant sa salive, il murmura.
- Comment ?
Et ce fut tout.
Elle lui répondit d’une voix très douce. Son but n’était pas de choquer, ni même de mettre Gradian mal à l’aise. Seulement de lui parler, en toute franchise.
- Je vous ai observé, lorsque vous racontiez Hunter petit garçon. J’ai vu votre regard lorsque vous évoquiez sa mère. Ou lorsqu’il en parlait, lui. Je peux me tromper, mais je ne le crois pas.
Elle baissa imperceptiblement la voix.
- Non, répéta-t-elle. Je ne le crois pas.
- Ainsi, vous savez…
Gradian voulait visiblement changer de sujet de conversation. Sans savoir que, précisément, ce sujet même allait le ramener à Aveline.
- Je n’ai même pas, continua-t-il, prononcé de nom.
- Ce n’était pas difficile à comprendre, expliqua Galea. Le prince Königar et Hunter ne sont qu’une seule et même personne. Dont le grand-père se trouve être le Duc des Sarts. Et la mère, la Reine Aveline.
Le Sartois la dévisagea. Longuement. Elle avait perdu son ton de petite fille impertinente. Elle ne lui apparaissait plus comme une petite fille. Comme une jeune femme, plutôt. Une jeune femme obstinée et fine. Et douloureuse. Ce à quoi il ne s’attendait pas.
- C’est pour çà…
Elle baissa les yeux.
- … c’est pour çà que je dois vous parler. Et que je ne veux pas qu’il sache.
- Ainsi… ainsi, vous savez, constata Gradian. Qui il est.
Elle hocha la tête.
- J’ai toujours su. Depuis… depuis que mon grand-père l’a reconnu. Il l’ignore. Et je veux qu’il continue à l’ignorer. Chacun ses secrets, n’est-ce pas, Messire Gradian.
- Chacun ses secrets, convint-il. Mais il faut que je vous prévienne : s’il vous arrivait de jouer avec lui, de lui faire du mal… Je ne vous le pardonnerai jamais, damoiselle Galea. Jamais.
Elle frissonna. Elle aurait voulu être ailleurs. N’importe où ailleurs. Ne pas avoir à dire ce qu’elle allait dire.
C’était elle, pourtant, qui avait initié la conversation.
- Jouer avec lui ? fit elle tout doucement ? Que croyez-vous donc ? Il m’arrive d’être impertinente. Voire provocatrice… sur certains points. Il m’est arrivé de lui faire de la peine. Volontairement. Mais jouer ? Jouer… Ne devinez-vous donc pas, Seigneur Gradian ? Ne comprenez-vous donc pas comment, pourquoi, j’ai pu lire dans vos yeux que vous aimiez la reine ?
Voilà. Elle l’avait dit. Elle l’avait dit sans le dire. Et tout était devenu clair pour Gradian. Clair et sombre, tout autant.
- Il a… Galea, il a le double de votre âge ! tenta-t-il de la raisonner.
Elle lui adressa un sourire. Enigmatique et sans joie.
- Ne vous jouez pas de Moi, Seigneur. Il a le double de mon âge, c’est vrai. Mais vous savez, vous savez mieux que quiconque, appuya-t-elle, que le problème est ailleurs. J’aime sans espoir, comme vous, même si votre rang est de loin supérieur au mien, aimiez sans espoir. Je ne me fais aucune illusion, Seigneur. Je sais ce que je suis. Et, comme vous l’avez remarqué vous-même, je sais ce qu’il est. Je ne peux même pas rêver qu’il m’aime en retour. Même si, au début… mais je n’étais alors qu’une intrigante. Qu’une gamine sans cœur. Je ne veux pas qu’il m’aime… suis-je si présomptueuse de penser qu’il puisse seulement me regarder ?… parce que je ne veux pas qu’il souffre.
Il se trouva projeté plus de trente ans en arrière…
Ils étaient adolescents. Elle était la fille d’un duc. La petite-fille d’une princesse. Et promise à un roi…
Il l’aimait. Il l’aimait comme un fou depuis l’âge de douze ans.
Et c’était impossible. Elle et lui…
Il ne s’était jamais fait d’illusions.
Et il ne voulait pas qu’elle souffre…
Il ne voulait pas qu’elle l’aime !

- Jusqu’où l’aimez-vous Galea ? demanda-t-il, presque malgré lui.



178. Confidences.3.
(par michele huwart, ajouté le 01/02/05 12:54)


Elle avait froid. Elle se sentait nue ; Plus nue que si le seigneur sartois lui avait arraché ses vêtements Mais c’était elle-même qui l’avait voulu. Qui avait provoqué cette discussion. Elle le regrettait, maintenant. Elle le regrettait mais ne pouvait plus se permettre de reculer.
- Q’entendez-vous par là ? interrogea-t-elle.
- L’aimez-vous au point d’accepter qu’il renonce à ce qui vous est le plus cher ?
La réponse de l’adolescente étonna Gradian. L’étonna profondément.
- Non. Je n’accepterai jamais de le voir renoncer à être lui-même. Comprenez-moi, Seigneur. Il n’est plus là question de politique. Königar est roi d’Hamerland. Pas seulement de droit. Il l’est dans son âme. Il l’est dans sa chair. Même s’il ne m’en a, et pour cause, jamais parlé, je le vois, je le sens, chaque jour un peu plus. Cependant…
Elle s’interrompit un instant, respira profondément, et reprit :
- Cependant, je l’aime assez, maintenant, pour accepter… pour renoncer… Avant de le connaître, et jusqu’il y a peu, j’étais prête à tout pour participer à la restauration de la dynastie légitime. Dans la mesure, bien entendu, de mes modestes moyens. Et quand je dis à tout, c’était vraiment « à tout », à la manière d’Edmond de Guelen.
- Jusqu’à…faire couler le sang ?
Elle était si jeune, songea le sartois. Se pouvait-il qu’une enfant de cet âge ait été capable de nourrir de telles pensées ? D’envisager de tels actes ? Il l’observa mieux, et ne vis plus sa jeunesse, mais son calme, et sa détermination. Et sa force. Une force des plus grandes qu’il eut jamais vue chez un être humain.
- Jusqu’à tuer moi-même, s’il l’avait fallu. Mais je… j’ai changé, Gradian. Si Königar refuse la lutte armée, je l’aime suffisamment pour y renoncer moi-même. Et pour convaincre mes amis d’y renoncer eux aussi. Ou plutôt, tenter de le faire. J’avoue me voir mal y réussir , avec un garçon comme Edmond. Je ne suis qu’une gamine à ses yeux, une gamine de moindre naissance. Mais vous-même, seigneur Gradian ? Jusqu’où êtes-vous prêt à aller ?
- Je ferai ce que désire mon roi, répondit-il, raidement. Est-ce pour me poser cette question que vous vous trouvez ici ?
Elle secoua la tête, négativement.
C’est pour vous en poser une autre. Comment fait-on pour vivre quand on aime sans espoir ?


179. Confidences.4.
(par michele huwart, ajouté le 03/02/05 15:34)


Il ferma les yeux un moment. Pourquoi l’interrogeait-elle ainsi ? Lui ? Un étranger ? Quelqu’un qu’elle n’avait jamais rencontré auparavant ? Et comment se faisait-il qu’elle lisait en lui comme dans un livre ouvert ? Il répondit, pourtant. Sourdement. Avec peine.
- Vous le savez, Damoiselle. Vous le savez aussi bien que moi. Il vous faut accepter les faits. Vous défendre, vous défendre jusqu’à la mort, d’espérer quoi que ce soit. J’aimerais pouvoir vous dire autre chose. J’aimerais pouvoir vous donner une recette, qui vous permette de vivre heureuse. Je n’en ai pas. Je n’en ai pas eu pour moi-même. J’ai eu mal. Et j’ai toujours mal, même vingt-trois ans après sa mort.
Elle restait toujours aussi calme, toujours aussi triste. Toujours aussi digne.
- Merci, seigneur, lui dit-elle. Vous avez raison : je connaissais la réponse à ma question. Pardonnez-moi de vous avoir importuné.
Elle se leva, se dirigea vers la porte. L’Intendant la rappela.
- Attendez, Galea.
- Monseigneur ?
- Vous êtes belle, Damoiselle. Vous êtes intelligente et fine. Mais surtout, surtout, vous êtes forte. Vous vivrez, malgré tout. Et vous accomplirez beaucoup, je crois, malgré votre naissance obscure.
Elle eut un faible soupir.
- Je ne désire accomplir qu’une seule chose. Une seule, Monseigneur.
- Et vous êtes en train de le faire. D’y contribuer, du moins. J’en suis certain.

Lehan sortit du Consistoire. Il était las, très las. Il avait tenté de faire entendre son point de vue. Mais Leurs Saintetés, tout comme les professeurs, avaient passé outre. Lui reprochant son manque d’objectivité, quant au garçon… Le garçon… Thorwald… il devrait lui annoncer. Mais demain… Demain... Pas ce soir… Il aurait voulu pouvoir se convaincre que son protégé serait heureux d’apprendre la grande nouvelle. Il savait pourtant trop bien que ce ne serait pas le cas. Il était si jeune, encore…si jeune. Vingt ans à peine. L’âge de l’insouciance et des émois amoureux ! Il n’y avait pas de place pour l’amour dans la vie de Thorwald, même s’il avait réussi à s’y glisser. Et plus de place pour l’insouciance.
L’initiation aux seconds mystères à vingt ans ! L’initiation qui ferait du jeune prince un prêtre à part entière ! C’était impensable, malgré tous les dons du gamin. Pourtant, au fond de lui-même, le vieux mage devait se l’avouer : le petit était prêt. Prêt à subir l’Epreuve. La dangereuse, la merveilleuse Epreuve. L’était-il aussi à en subir les conséquences ? A prendre les responsabilités d’un prêtre adulte ? Avait-il les épaules suffisamment solides pour supporter ce qui l’attendait ? Son petit… son petit… Il aurait voulu le protéger, comme il avait protégé Königar, du mieux qu’il l’avait pu. Chaque fois qu’il l’avait pu. Mais Königar n’était pas prêtre.
Il n’était que roi…
Ce « que » lui parut incongru. Et lui-même se trouva hautement présomptueux. Et triste. Il n’avait pas pu protéger Königar non plus, songea-t-il. Il avait seulement essayé….
Le seul à y avoir réussi était Ormond de Lammermoor…
Il se sentit soudain très vieux.
Il entra dans la chapelle, et s’agenouilla.

- Qu’est ce que tu fais-là ? Il fait froid, et la mer est mauvaise. Maman m’a envoyée te chercher.
Le jeune homme ne se retourna pas, gardant, dans la nuit, les yeux fixés sur l’immensité des flots.
- Je rentrerai plus tard. Toi, tu devrais être au lit depuis longtemps.
- J’ai DOUZE ans ! se fâcha la fillette.
Douze ans, c’était vrai ! A peine deux de moins que Galea.
Galea…
Ferrand passa la main dans les cheveux de sa sœur.
- Rentre à la maison. Je… j’ai besoin d’être un peu seul.
- Tu es amoureux ?
Il ne répondit pas.
- Dis, tu es amoureux ? insista Sylvae.
- Non… tenta-t-il de mentir. Enfin, oui, mais il n’y a pas que çà. Je n’ai pas envie d’en parler, soeurette. S’il te plaît, laisse-moi.
- Bon, admit la gamine. Je rentre. Mais maman ne va pas être contente. Elle sait que tu es amoureux ?
- Sylvae ! se fâcha le jeune homme.
Sa sœur partit en riant, le laissant seul avec ses pensées.


180. Confidences.5.
(par michele huwart, ajouté le 05/02/05 14:42)


Il serra plus fort son manteau contre lui. S'assit sur les galets humides. Comme perdu dans un rêve...
Tout, dans sa vie, lui avait toujours semblé évident. Tout, jusqu'à cer dernières semaines. Jusqu'à ce denier séjour chez son oncle, qui avait commencé comme un rêve. Et s'était terminé en cauchemar.
Et qui avait fait basculer ses certitudes.
Il était destiné à épouser une fille de son rang. Parce que, lui avait appris son père, elle aurait un rôle à tenir. Et que seule une personne de haute naissance avaient la capacité de tenir ce rôle. Il l'avait cru. Et puis, il l'avait vue, elle. Au bal, d'abord. Plus gracieuse, plus charmante, plus intéressante dans sa conversation que toutes les jeunes filles de haut parage présentes. Et il l'avait revue, plus tard, calme et forte dans la tempête, quand sa tante, quand Callixa, quand lui-même étaient complètement perdus...
Il avait été éduqué à haïr la dynastie d'Otrante. Il avait appris que le roi Géraud était indigne de gouverner Hamerland. Que le prince héritier n'avait pas la trempe d'un meneur d'hommes. Qu'ils se moquaient bien, tous deux, de leur second royaume, pays de vaincus. Et il avait vu Guilhelm et son épouse, aider, se dévouer, plus que quiconque, à Guelen. Plus que quiconque, sauf un homme... Un homme qui n'était pas celui qu'il aurait voulu voir, là-bas. Seulement un de ses proches. Qui, pendant quelques jours, avait été le seul rempart des guelennois contre la folie du désespoir. Qui aurait dû être Königar... Mais Königar était resté à Dartran... Pourquoi n'avait-il pas défié la loi d'exil ?
Il avait entendu dire que beaucoup d'argent était parvenu de dartran. De Königar lui-même. Qu'il organisait, malgré l'hiver, la venue de maçons et de charpentiers, de vitriers et de tailleurs de pierre. Mais ce qu'il aurait voulu, lui, Ferrand...
Il aurait voulu le voir diriger le guêt. Réorganiser la cité. Planifier les secours. Il aurait voulu le voir diriger des sauvetages. Déblayer les gravats. Retirer les corps des débris. Il aurait voulu le voir tenir la main des blessés, réconforter les orphelins, rassurer les sans-abri...
Il aurait voulu le voir agir comme Hunter.
Ou comme Guilhelm.
Il ne pouvait plus haïr Guilhelm.
Tout avait basculé. Lui, se sentait perdu. Plus perdu que dans la tourmente du tremblement de terre.
Pourquoi Hunter n'était-il pas l'héritier d'Hamerland ?

Il finit par reprendre le chemin du château. Monta dans sa chambre sans parler à personne. Il prit une plume, un parchemin, et se mit à écrire.


181. Avenir...1.
(par michele huwart, ajouté le 12/02/05 15:14)


Ils plaisentaient, en sortant de l'oratoire. Même s'ils s'étaient engagé dansla voie sacerdotale, ils n'en restaient pas moins de très jeunes gens, insouciants pour la plupart, et amoureux de la vie. Avec leurs désirs, leurs pasions. Leurs différences. Thorwald se sentait bien, en compagnie de ses condisciples. L'impression de faire partie d'un tout...
Il ne réagit pas tout de suite à l'appel du frère mineur qui l'apostrophait avec respect. Trop de respect, songea-t-il. Il n'était qu'un novice, au Temple d'Or. Pas un prince d'Hulanie. Il écouta cependant le message sans montrer ses sentiments, se demandant ce que Lehan pouvait bien lui vouloir en cette heure si matinale. Il dentit l'inquiétude poindre en lui. Tenta de la chasser. N'y parvint pas. Finit par se dire que, plus vite il rejoindrait le vieux mage, plus vite il saurait ce qu'il lui voulait. Il adressa une prière muette au Créateur, et se dirigea vers les appartements de son mentor.
Il le trouva attablé devant un grand panier de pâtisseries. Une odeur chaude et épicée emplissait la pièce. Un petit déjeuner de fête, même pour un personnage d'aussi haut rang que le Premier Prophète d'Hamerland... mais le visage de Lehan ne reflétait rien de festif.
- Assieds-toi ! lui dit-il. Et récite les grâces, veux-tu ?
Thorwald s'exécuta, tout en examinant le visage du vieillard. Il était pâle, et semblait fatigué, tracassé. Vieux.
- Allez-vous bien, Monseigneur ? lui demanda-t-il, dès qu'il eut terminé la prière.
Lehan lui adressa un sourire las.
- Je vais bien, ne t'inquiète pas de çà. Je me sens seulement, eh bien, inutile, quelquefois. Je dois te parler, Thorwald.
- Il s'est passé quelque chose de grave ? interrogea le garçon, réellement inquiet, cette fois. Est-ce mon père ? Cherel ?
Il n'osa pas dire "la guerre".
Le prélat agita la tête, négativement.
- Je n'ai reçu de mauvaise nouvelles de perçonne, mon garçon. Allons, sers-toi, et mange !
Thorward était levé depuis près de trois heures, et mourait littéralement de faim. Il se servit de lait aux épices, et mordit dans une brioche fourrée de pâte d'orange. Lehan sourit, attendri devant sa jeunesse. Puis reprit.
- C'est de toi qu'il s'agit, Thorwald.
- De moi ? Ai-je commis quelque faute ?
- Leurs Saintetés aimeraient te parler. Avant la convocation de ce soir.
- La convocation ?
L'étonnement envahit le visage du jeune homme. Seuls les élus destinés à recevoir les Seconds mystères devaient être convoqués par Leurs Saintetés...
- Tu as été choisi pour être initié, Thorwald.
Lehan avait parlé d'une voix grave et triste. Son élève ne le remarqua pas, tant il était éberlué par la nouvelle. Il posa lentement son bol sur la table, se leva, se rassit. Avant de bredouiller, après un long silence :
- Moi ? Lehan, c'est impossible ! Je... je ne suis ici que depuis quelques mois. Je n'ai que... je n'ai que vingt ans, Lehan. Je suis ignorant de tant de choses encore! Je ne suis pas prêt.
Ce fut bien à contre-coeur que le vieux prêtre lui répondit : "Si, tu l'es. Spirituellement, tu es prêt, mon enfant."
Thorwald le regarda, incrédule.
- Mais, que... que vais-je faire ? Avant ? Après ?
Il se sentait pris de panique. Il n'était qu'un gamin. Qu'un petit prince pourri gâté. Que connaissait-il des misères du monde ? Que connaissait-il de la gloire des puissances ? Comment pourrait-il accomplir ses devoirs de prêtre ? Accueillir la vie ? Aider les mourants à passer dans l'autre dimension ? Ecouter les souffrants et réconforter les endeuillés ?
- Tu recommenceras à suivre tes cours, après l'Initiation. Enfin, certains cours. Et tu accompliras tes devoirs. Tu n'assisteras plus aux offices : tu les concélébreras. Et tu accompagneras les personnes que l'on te désignera, ou qui viendront vers toi. Tu en auras la force. Je le sais. J'ai confiance en toi. Mais, d'ici-là, tu te prépareras. Avec moi comme tuteur.
- Pourquoi ? demanda Thorwald en tremblant. Pourquoi ai-je été choisi, moi ?
- Je te l'ai dit, fit doucement le vieil homme en lui prenant tendrement la main. Parce que tu es prêt. Même si j'ai eu du mal à l'admettre. J'aurais voulu te laisser un peu de temps. Protéger ton insouciance, ta jeunesse. Mais tu es prêt. Alors profite de ce repas, mon garçon. Tu as devant toi de longues semaines de jeûne et de privations. Jusqu'au grand jour.

Gradian sortit dans la cour. Le spectacle qui s'offrait à ses yeux l'amusa un instant. Königar guidait la main de Galea, l'entraînant à parer la botte qu'il avait peu avant enseigné à son frère.
- Ce n'est pas très conventionnel, fit-il remarquer au précepteur, venu le rejoindre, mais qui continuait à surveiller de près ses élèves. D'enseigner l'escrime à une demoiselle.
Une lueur étrange passa dans les yeux du jeune homme.
- Parce que vous la trouvez conventionnelle, Gradian ? demanda-t-il avec un grand sérieux. Vous trouvez Galea conventionnelle ?


182. Avenir.2.
(par michele huwart, ajouté le 13/02/05 18:44)


L'intendant ne répondit pas. Ce qu'il pensait de l'adolescente était à présent un secret entre elle et lui, un secret fruit d'une cinfiance inattendue et presqu'inopportune.
- Que comptez-vous faire d'eux, Monseigneur ? demanda-t-il seulement.
Königar parut un instant décontenancé par la question.
- Ce que je ... ? Gradian, ils sont ma famille, à présent.
Le sartois soupira. Il se rendait bien compte des liens plus qu'intimes qui unissaient le petit-fils de son maître et ses hôtes. mais il savait aussi si non seulement les apparences mais aussi les sentiments faisaient maintenant de Königar un membre à part entière de la famille Lammermoor, la vérité sociale était toute autre, et finirait inéluctablement par les rattrapper.
- Monseigneur, insista-t-il. Altesse ! Je sais à quel point vous les aimez, et à quel point ils vous aiment. Mais vous êtes ce que vous êtes. Un jour, vous devrez partir, quitter cet endroit. C'est pourquoi je me permets de réïtérer ma question : que comptez-vous faire d'eux ?
Hunter cria des instructions à Galea. Puis répondit sans regarder Gradian.
- Je devrai partir... je le sais. Je l'ai toujours su, croyez-moi ! Je ne renie pas ce que je suis. Au contraire. Depuis la tragédie de Guelen, j'en ai plus conscience que jamais. Ce que je vais faire d'eux, Gradian ? Garder Quantor auprès de moi, comme écuyer personnel.
Gradian sursauta.
- Ecuyer personnel ? Cà... çà risque d'être mal perçu, parmi les grandes familles d'Hamerland, Monseigneur...
Königar le foudroya du regard. Il n'était plus Hunter, en ce moment.
L'intendant préféra poursuivre , sans s'appesantir sur le sujet.
- Et les autres ? questionna-t-il.
- Grace est faite pour la vie campagnarde. Val, je ne sais pas encore, il est trop petit. Quoiqu'il en soit, ils ne manqueront jamais de rien. Soyez sûr que j'assurerai leur avenir, tout comme celui de Ben, qui mérite de faire des études.
- Et... Galea ?
Galea... qu'allait-il faire de Galea ? Quels étaient ses projets pour l'adolescente.
- Je... il hésita, sans très bien comprendre pourquoi.
Qu'allait-il faire de Galea ?
- Je... reprit-il après un moment de silence,... la doterai, tout comme sa soeur. Richement. Sa naissance ne sera jamais un obstacle à son bonheur.
"Elle l'est.... songea Gradian. Elle l'est, Monseigneur. Car le seul homme qu'elle aime ne pourra jamais, jamais..."
- Elle aura, continua le prince, sa place à la Cour. Contrairement à sa soeur, elle n'est pas faite pour la vie de province.
A la cour ?
- Quelle Cour, Monseigneur ? risqua l'Intendant.
- Je l'ignore. J'ignore de quoi sera fait l'avenir. Je devrais répondre "celle du Dartmoor", parce que c'est celle où je suis censé avoir ma place... mais au fonds de moi, je n'y crois pas. Plutôt... à la Cour d'Otrante...
Il fit nerveusement jouer Reconquise dans son fourreau. Garda la main sur le pommeau.
-... ou à la mienne.
La réponse de son prince surprit l'Intendant. Pour la première fois, pour la première fois depuis qu'il le connaissait, Königar faisait allusion à une possible Restauration de la dynastie.
- Altesse ? murmura-t-il.
Puis, spontanément "Majesté ?"
Königar sourit, mais il n'y avait aucune joie dans ce sourire.
- "L'aurore balaiera les ténèbres". C'est ce que dit la prophétie,n'est-ce pas.
Gradian acquiesça. "Ainsi, vous savez, à présent".
- Oui, répondit Königar. Et je suis loin d'en être heureux, croyez-moi. Les Ténèbres... que de souffrances, en perspective, pour mon pays...
Au même instant, un petit garçon tout excité déboula dans la cour.


183. Avenir.3.
(par michele huwart, ajouté le 17/02/05 13:06)


Il courut vers le précepteur et se jeta contre lui, l’entourant de ses petits bras. Puis il le tira par la main, devant les yeux de Gradian, amusé.
- Venez, Hunter ! On va montrer à Messire Gradian comment donner à manger aux cochons.
- J’ai du travail, voyons, Val ! le gourmanda Hunter d’un ton faussement sévère.
Puis, se tournant vers l’Intendant :
- Cela vous plairait-il d’admirer les cochons de mes hôtes ?
Gradian n’osa pas dire « non ». Il se demanda un instant ce que son prince pouvait bien trouver d’intéressant dans une porcherie. Puis il se souvint que, depuis toujours, Köni s’intéressait à tout. Absolument à tout. Surtout au plus incongru.
Alors, pourquoi pas aux cochons ?

Le Comte de Jamar faisait les cent pas dans la cour du château. Ferrand ne lui avait donné jusque là que des satisfactions. Aucun tracas. Le jours où son beau-frère l’avait averti que le gamin s’était entiché d’une paysanne sans le sou, il avait haussé les épaules, se disant qu’il ne s’agissait que d’une passade. Qu’au pire, il mettrait la fille dans son lit, ce qui serait pour lui une expérience non dénuée d’intérêt… Il n’y avait d’ailleurs plus pensé, après avoir été informé de la catastrophe. Son fils était en vie, et c’était la seule chose qui comptait. Mais, depuis son retour, le gamin avait changé…
Et, là, un domestique de l’Officier public venait de l’avertir que Ferrand avait été vu à la Messagerie de la ville. Qu’il avait envoyé une lettre dans ce trou perdu au milieu de nulle part. Lammermoor…
Le Comte était furieux.
Et lorsque ses enfants furent de retour, il les interpella, glacial.
- Dans mon bureau ! Tout de suite ! Et tous les deux.
Ferrand et Sylvae, le suivirent, la tête basse. Le jeune homme se doutait de ce que son père allait lui dire. Il se demandait seulement ce que sa jeune sœur avait à voir avec cette histoire. Et dès qu’ils furent à l’abri des oreilles indiscrères, le Comte explosa.
- Toi, écoute ! lança-t-il à sa fille. Cela te mettra en garde, pour l’avenir. Et toi…
Ses yeux lançaient des flammes vers son fils.
- … toi, je t’interdis, je t’interdis, tu entends, de reprendre contact avec cette petite pute.
Il avait prononcé un mot de trop. Ferrand se redressa et, pour la première fois de sa vie, toisa son père.
- Galea n’est pas une pute ! répondit-il, d’un ton très calme, et sans élever la voix.
- Comment ose-tu… ? Jamar fulminait. Ton oncle m’a écrit, après le bal. Comment cette gamine de rien n’a pas cessé de te tourner autour. Et comment tu es tombé dans son piège.
Ferrand eut un petit rire nerveux, suivi d’un sourire nostalgique.
- Il n’y avait pas de piège, Père. C’est moi qui l’ai remarquée. Pas l’inverse.
- Parce que ses parents l’avaient mise sur ta route, sans doute ! Parce qu’ils en voulaient…
- A mon argent ?
Ferrand avait légèrement haussé le ton.
- … à mes titres ? Père ! Ses parents n’ont pas approuvé mon intérêt pour leur fille. Elle n’est qu’une enfant, à leurs yeux. Et moi, un vil séducteur…Quoiqu’il en soit, j’aurais bien aimé voir ma tante ou Callixa agir comme elle l’a fait, après le tremblement de terre. Ou mon Oncle comme son père !
La discussion tournait à l’aigre. Tapie dans son coi, Sylvae n’avait pas pipé mot.
- Père… osa-t-elle.
- Toi, tais-toi ! lui jeta le Comte, mauvais. Tu n’es qu’une gamine ignorante !
Mais l’enfant insista.
- Ce n’était pas à cette jeune fille qu’était destinée la missive de Ferrand.
- Et à qui, alors ?
Cette fois, pensa le comte, ses enfants dépassaient les bornes. Tous les deux.
- A son précepteur, répondit Ferrand.
… en omettant de dire que cette première lettre en renfermait une autre…


184. Avenir.4.
(par michele huwart, ajouté le 23/02/05 14:02)


Thorwald entra dans le Saint des saints en compagnie de Lehan. Une trentaine de novices se tenaient déjà, accompagnés chacun par un tuteur, devant le Supérieur du Magistère et la Haute Prêtresse de la Mère. Tous, étudiants de quatrième ou de cinquième année. Il se sentait mal à l’aise, déplacé. Presqu ‘incongru. L’idée lui vint qu’il devait à sa naissance le fait d’avoir été choisi aussi jeune.. Il la chassa. Lehan lui avait certifié qu’il était prêt. Et il avait confiance en Lehan, plus qu’en son propre père. D’ailleurs, l’Initiation n’était pas un privilège, mais une épreuve. Une épreuve difficile et dangereuse, qui débouchait sur de grandes responsabilités. Serai-je capable ? se demanda-t-il un instant… serai-je capable de réconforter les endeuillés ? D’accompagner les mourants ? Il adressa une prière silencieuse à la Mère, puis, sur un signe de la Haute Prêtresse, et à l’instar de ses condisciples, il s’agenouilla.
Il s’attendait à un discours, une homélie. Il n’y en eut pas. Seules les paroles rituelles de la cérémonie furent prononcées. Cérémonie au cours de laquelle les Célébrants, le Haut Père Supérieur et la Haute Prêtresse, incarnaient les Puissances invitant le Novices à les contempler dans leur gloire absolue. Le créateur et la Mère, principes immuables, masculin et féminin, univers infini et terre nourricière…
Le jeune garçon sentit ses craintes s’estomper peu à peu. Se fondre dans la ferveur de la prière. Non, il n’était pas là parce qu’il était prince. Il était là parce que c’était sa place, tout simplement. Même si plus rien ne serait simple, désormais.
Il sentit la main de Lehan se poser sur son épaule. Comprit qu’il lui fallait se relever. Ce qu’il fit, en silence.
Les jeunes gens, chacun à son tour, s’approchaientt du Supérieur. Celui-ci, d’un geste sec, leur tranchait les cheveux au moyen d’un poignard millénaire, à la lame aussi tranchante qu’au premier jour. Sa concélébrante les déposait ensuite dans un chaudron d’argent, en vue de les brûler lors des cérémonies du Renouveau.

Thorwald s’avança à son tour, s’agenouilla. Eprouva le froid de la lame contre sa chair, et frissonna. Il eut un instant l’impression que le prélat lui arrachait sa chevelure, et se sentit ensuite bizarrement nu, léger. Il baisa la main du Supérieur, qui le bénit, et retourna auprès de Lehan. Il surprit dans les yeux de son maître – de son tuteur, corrigea-t-il – une lueur de tendresse infinie.


185. Le malaise.1.
(par michele huwart, ajouté le 08/03/05 17:13)


Elle se sentait patraque depuis le matin. Faible et nauséeuse. Elle faisait de son mieux pour le cacher, prenant sur elle-même pour vaquer à ses activités ordinaires. Il ne fallait surtout pas paraître faible devant lui. Surtout pas…
Elle avait étalé le tissu noir sur la table, découpait précautionneusement les différentes pièces du pantalon d’enfant. Pas trop déplaisant, comme travail. Aëlia lui avait demandé pourquoi elle ne s’attaquait pas directement à sa robe de fête. « je n’ose pas », avait-elle répondu. Ce n’était pas la vraie raison. La vraie raison, c’est qu’elle se sentait mal à l’aise face à ce tissu trop beau, trop riche. Non qu’elle n’en eut rêvé toute sa vie ! Galea de Lammermoor, assistant au bal des Guelen, vêtue d’une robe de princesse. Au bal des Guelen… c’était là que le bât blessait. Comment avoir plaisir à porter une robe de princesse dans une ville où des centaines de personnes restaient, malgré tout ce qui avait été mis en œuvre pour la reconstruction, sans abri ? Ou, du moins, logés dans des abris de fortune ? Etait-elle stupide de nourrir de telles pensées ? Elle aurait voulu s’en ouvrir à Königar. Mais à Königar, seule à seul…
Et le précepteur était, en cet instant, installé devant l’âtre. Assis sur le sol en compagnie des petits, pour une curieuse séance de lecture-écriture, qui se doublait d’une construction de ponts et de châteaux. Val riait aux éclats, et même Ben semblait se dérider.

Et les rires des petits lui donnaient mal à la tête. Tout comme les soupirs de Quantor, qui peinait sur les comptes que son père lui avait donné à vérifier. Comme exercice, simplement. « Pitié » songea-t-elle ! « Pourquoi ne se taisent-ils pas ? Ne peuvent-ils tous être joyeux ou tracassés en silence ? » Elle aurait voulu délaisser son ouvrage, rejoindre sa chambre et se pelotonner dans son lit. Mais elle ne voulait pas montrer sa faiblesse. « Vous êtes forte », lui avait dit Gradian… elle devait donc se montrer forte.. Même si elle ne voyait plus qu’à travers un brouillard. Et même si son frère n’arrêtait pas de pester à ses côtés.
- je refais ce calcul pour la quatrième fois. Pour la quatrième fois, j’obtiens un résultat différent. Et pour la quatrième fois, ce résultat est différent de celui de Père !
- Quantor, s’il te plaît ! soupira Galea.
Hunter se leva, et vint se placer derrière le garçon. Il convint de la difficulté de l’opération. Et, comme à son habitude, eut une « idée ».
- Je devrais t’apprendre, et vous apprendre à tous, d’ailleurs, à utiliser les chiffres et la façon de calculer des Saïs. Elle est beaucoup plus simple à utiliser que la nôtre !
L’adolescent émit un grognement : « les chiffres des Saïs ? Parce qu’ils comptent, ces sauvages ? »
- Quantor !
La voix du précepteur tonna dans la pièce. Jamais Galea ne l’avait entendu parler sur ce ton. Il s’était redressé de toute sa taille, et ses yeux lançaient des flammes de colère.
- Quantor ! Je ne veux plus jamais, jamais, tu entends, que toi, ou quiconque ici, parle de ce peuple de cette manière. Jamais !
Le jeune garçon eut un mouvement de recul et se mit à bafouiller. Le précepteur, quant à lui, semblait hors d’haleine. Il prit pourtant sur lui pour retrouver son calme.
- Les Saïs, reprit-il, ne vivent pas comme nous. Leur civilisation est différente de la nôtre. Elle n’en est pas moins brillante pour autant. Et même, plus avancée, en certains domaines, tels l’astronomie ou les mathématiques. Alors, ne rejetez pas ce qu’ils peuvent nous apporter !
Sa voix s’apaisa lentement.
- je comprends que vous ayez difficile à comprendre. Vous n’avez jamais fréquenté de gens… différents de ce que vous êtes vous-mêmes. Et je sais que les préjugés ont la vie dure.
- Mais, tenta de se défendre Quantor, les saïs sont nos ennemis. Ils… enfin, vous avez fait la guerre contre eux, n’est-ce pas ?


186. Le malaise.2.
(par michele huwart, ajouté le 13/03/05 17:44)


Hunter prit l'ardoise de Grace et vint s'asseoir près de Quantor. D'un signe, il demanda aux petits de venir le rejoindre autour de la table. Puis, tout en parlant, il se mit à dessiner. Galea, l'écoutait. Sans l'écouter. L'évocation du prince Hamden, de son amour des étoiles, et de ses trois épouses lui passaient au travers des oreilles. Elle avait replié, consciencieusement, son ouvrage, et avait posé sa tête douloureuse sur ses pongs resserrés. Elle ne voullait pas se montrer faible. Surtout pas...
Elle haletait, pourtant. Chaque respiration lui était plus pénible. Et elle n'entendait plus que des bribes de la leçon de Hunter.
Elle eut la sensation que l'air ne parvenait plus à ses poumons. Elle aurait voulu se rendre au dehors, à l'air libre.
Mais lorsqu'elle voulut se lever, elle sentis ses jambes céder sous elle. Et des bras solides la soulever du sol. L'emmener. L'enlever.
Elle tenta de respirer encore. Crut ne pas y parvenir. Sentit son coeur palpiter dans sa poitrine. Puis ralentir... ralentir...
Et ce fut le néant...

Une main tenait la sienne. Et pas n'importe quelle main. Ella la serra, et entendit prononcer son nom, comme dans un rêve. Elle voulut répondre, n'y parvint pas, se mit à nouveau à haleter comme un petit chien. Elle sentit une aiguille s'enfoncer dans son bras. Puis entendit des voix, commes hachées. Inquiètes. Seulement des morceaux de mots. Des mots entiers, ensuite. Pression sanguine... rythme cardiaque... syncope... convulsions... elle savait qu'on parlait d'elle, mais n'arrivait pas à réagir à ces paroles. Elle tenta d'ouvrir les yeux. Sentit qu'on la soulevait. Qu'on tentait de la faire boire... Et sa respiration s'accéléra à nouveau? Jusqu'au trou noir...

Il lui tenait la main. La serrait à l'écraser. Et les seuls mots qui lui venaient à l'esprit, après le pronostic plus que pesimiste du guérisseur, étaient "je ne veux pas la perdre". Il était incapable de penser autre chose que "je ne veux pas la perdre".
Et elle ne l'entendait pas. Et son état s'aggravait d'heure en heure. De minute en minute.
Et il hurla. Il hurla en silence.
"Je ne veux pas la perdre"
Thorwald frissonna.
Et se retrouva en un instant, dans la chmbre de Galea.
Les semaines de méditations qui précédaient l'initiation étaient propices aux manifestations du Don. Il le savait, comme chacun. Plusieurs de ses condisciples avaient, d'ailleurs, déjà "voyagé". C'était son tour, rien de plus. Sauf qu'il se trouvait dans cette chambre, face à cette jeune fille en proie aux convulsions. A ce médecin qui tentait de la maintenir. Qui lui prenait le bras. Y enfonçait une aiguille. L'auscultait, ensuite? Et semblait excessivement inquiet.
Il tenta un contact avec Königar. Un Königar dans les yeux duquel se reflétait toute la détresse du monde. Et dont les seuls sentiments se traduisaient en ces mots. Cess cinq mots : "je ne veux pas la perdre... je ne veux pas la perdre..."
Alors Thorwald contacta la jeune fille...
Il se sentit envahi d'une faiblesse épouvantable. Il eut l'impression que chaque respiration, chaque battement de son coeur, étaient le fruit d'un effort incommensurable.
Et, pire encore.
Il ressentit qu'elle ne désirait pas se battre...
Et il l'enveloppa...
Il se tendit tout entier vers son âme, et, pour la première, fois, il réussit, non seulement à ressentir quelqu'un, à savoir ce qu'il désirait, ce qu'il pensait, ce qu'il...
mais à communiquer avec lui. Avec elle...
"Petite soeur"...
Il ne savait pas pourquoi il l'appelait "petite soeur..."
"Ecoute"...
Il s'ouvrit à elle. Et, en un instant, il comprit...
Elle lui avait répondu.
Elle lui avait répondu "à quoi bon..."
Avec toute la détresse du monde.

Alors, il la prit par la main. Il la prit mentalement par la main. Et lui montra que son désespoir n'avait pas de sens. Au travers du désespoir de Königar.


187. Le malaise.3.
(par michele huwart, ajouté le 14/03/05 15:35)


Et il sut ce qu'il devait faire. Et comment le faire. Il ne savait pas comment il savait. Mais il savait.
Il allait se battre à sa place. Mieux. Il allait se battre avec elle.
- Petite soeur, reprit-il. Je suis avec toi. Laisse-toi faire. Tout ira bien.
Il ne savait pas si tout irait bien. Mais il fallait qu'elle le croie. Qu'elle lui fasse confiance.
Et il sentit qu'elle lui faisait confiance.
- Respire, lui transmit-il. Ne pense qu'à çà. Respire, et je m'occupe du reste.
Elle se laissa faire. Elle sentit son corpas s'apaiser. Elle sentit les spasmes qui la secouaient se calmer, disparaître. Elle sentit son coeur affaibli reprendre de l'énergie. Se remettre à battre, régulièrement.
Elle frissonna, gémit.
- Tout va bien, petite soeur, fit alors Thorwald. Réveille-toi, maintenant. Ouvre les yeux. Tes parents t'attendent. Et Königar.

- Galea !
Elle le fixa un instant de ses yux bleux. Il crut éclater en sanglots. Se contrôla, pourtant. Même s'il tremblait.
Il l'embrassa tendrement sur la joue. Elle lui pressa la main, qui n'avait pas lâché la sienne un seul instant. Referma les yeux.
Elle aurait voulu qu'il l'embrasse autrement, mais elle ne le dit pas.
Elle aurait voulu se blottir contre lui, mais elle ne le fit pas.
Elle s'endormit, paisible.
Et Bertram n'en croyait pas ses yeux.
- Tout va bien, dit-il à Ormond et Aëlia, dévorés d'inquiétude. Elle est sauvée, maintenant. La crise est passée. Mais... je ne comprends pas. Il y a quelques minutes encore, je l'aurais déclarée perdue. Quelque chose est arrivé, qui n'est pas de mon fait.
Peu leur importait. Ormond et Aëlia se serraèrent l'un contre l'autre.Leur fille allait mieux. Elle vivrait. Et c'était tout ce qui comptait. Ils n'entendaient pas les mots du guérisseur. Il ne voyaient que Galea endormie, serrant contre son coeur la main du précepteur.

Elle ouvrit les yeux. Le vit, et lui sourit. Il n'eut pas le courage de répondre à ce sourire.
- Comment allez-vous ? lui demanda-t-il, très doucement.
Sa voix se brisa lorsqu'il ajouta : "Vous nous avez fait très peur, Galea".
Elle ne lui dit pas qu'elle avait eu très peur, elle aussi. Qu'elle s'était sentie mourir. Elle le baigna seulement d'un long regard qui en disait plus long que tous les mots du monde, et murmura:
- Vous tenez donc tant à moi, Monseigneur ?
Et il la laissa l'appeler Monseigneur.

Thorwald se blottit un instant supplémentaire sous ses couvertures. Lehan était auprès de lui. Son tuteur... son tuteur auquel il pouvait parler pour la première fois depuis le début du Jeûne préparatoire. Auquel il pouvait parler pace qu'il revenait d'un voyage extracorporel. Et à qui il ne savait que dire, tant l'expérience qu'il avait vécue lui semblait déroutante.


188. Le malaise. 4.
(par michele huwart, ajouté le 16/03/05 14:04)


Il hésita, bafouilla.
- Königar, finit-il par dire. Il m'a appelé. Enfin, il a appelé. Hurlé. Je croyais que vous auriez entendu, vous aussi. Comme la dernière fois, à Guelen.
- Tu es lié à lui, lui rappela Lehan. Par ta faite... mais puis-je encore appeler celà une faute ? Pourquoi, Thorwald. Pourquoi l'as-tu rejoint ?
Il devait expliquer, maintenant. Expliquer ce qi'il avait fait, sans le comprendre.
- La jeune fille. Galea.
- La petite Lammermoor ? interrogea son maître.
Il acquiesça. Au même instant, il se souvint... il avait espéré, bêtement espéré, qu'entre le prince et la jeune fille... Il en eut les larmes aux yeux.
- Elle était au plus mal. Elle se mourait. Et lui, il... je n'ai jamais ressenti autant de désespoir, Lehan. Alors, j'ai... essayé. J'ai tenté un contact, avec elle. Et ce contact c'est fait. Dans les deux sens. Elle m'a entendu. Elle m'a... Elle a ressenti ce que je ressentais. Comme je ressentais ce qu'elle ressentait. Je lui ai parlé. Sans lui parler. C'est une sensation étrange, Lehan.
Le vieil homme ne savait que dire. Un double contact. Avec une personne dépourvue du Don. C'était rare. Très rare. Exceptionnel.
Et Lehan n'était pas au bout de ses surprises.
- Elle ne se battait pas. Elle... j'ai senti son coeur défaillir, s'arrêter. Je ne pouvais pas la laisser mourir. Et je ne l'ai pas laissée mourir. J'ai... agi. Vous allez me prendre pour un vantard, sans doute. Mais je vous doit la vérité. Et l'émotion est trop forte, en moi, pour vous mentir. Ma volonté a pris le contrôle du corps de Galea. Je... je...
Il pleurait, doucement. Lehan le fit boire, et essuya ses larmes. Incrédule.
- Elle est vivante ?
- Je crois... elle l'était, lorsque je suis rentré. Elle dormait. Selon le guérisseur, tout allait bien, sans qu'il sache pourquoi.
Le mage caressa doucement le crâne rasé de son pupille, l'embrassa.
- Alors, dors, toi aussi. Dors, mon petit.
Mais, quand le jeune garçon se fut endormi, il resta longtemps, perplexe...
Il n'avait jamais entendu parler d'une "guérison par télépathie", à distance.
Sauf dans les légendes des Anciens...

Ormond posa une couverture sur Königar, endormi, au chevet de sa fille. Galea s'agita, interpella son père.
- Calme-toi, princesse, lui dit-il. Tout va bien, maintenant. Calme-toi.
- "Princesse..." fit-elle à mi-voix.
... elle n'avait rien d'une princesse.
Hélas...



189. Reine.1.
(par michele huwart, ajouté le 16/03/05 14:51)


Il baisa tendrement la main de la jeune malade. Lui effleura la joue. Il aurait voulu la prendre dans ses bras, la bercer comme il avait fait de Val lorsqu'il avait été malade. Mais Val était un petit garçon. Et Galea une jeune fille nubile. Ce qui changeait tout.
Depuis quatre jours, depuis le terrible malaise qui avait failli l'emporter, il n'avait pourtant pas quitté son chevet. Et, à chaque fois qu'elle ouvrait les yeux, il lui semblait que son coeur allait s'arrêter. Comme celui de Galea avait failli...
Il tenta de chasser les souvenirs atroces, s'essuya les yeux d'un revers de main.
Et la vit lui sourire.
- Bonjour, lui dit elle, en le baignant à nouveau de son regard bleu.
Puis elle ajouta: "j'ai soif".
Il s'empressa de lui servir un verre d'eau fraîche, y rajouta les trois gouttes de mandragore orientale prescrites par Bertram. Il la souleva doucement, et l'aida à boire. Elle ne grimaça pas, s'étant habituée à l'âcreté de la boisson. Elle eut, cependant, une réaction qui, au premier abord, le dérouta.
- Le médicament. Celui que l'on rajoute à l'eau chaque fois que je bois. C'est de la mandragore, n'est-ce pas ?
Il dut avouer qu'elle avait raison.
- La mandragore coûte une fortune.
Elle parlait d'une voix faible encore, mais posée.
- Je ne vaux pas la peine que l'on dépense autant d'argent pour moi. Je guérirai bien sans çà.
- Galea !
Il eut un sursaut à ces mots. pas la peine ? Pourquoi disait-elle qu'elle ne valait... pas la peine ?
- Cà coûte trop cher, reprit-elle. Je le sais. Je fais les comptes, parfois. Et mes parents...
Il l'interrompit, sans brusquerie.
- Vos parents ne sont pas seuls à tenir à vous, Galea.
Il n'eut rien d'autre à ajouter. Elle avait compris. Lui, par contre, se posa une question, incongrue en ce moment. Et refit mentalement le compte de ce qu'il avait payé au médecin. "Quarante ducats" lui avait dit Aëlia, autrefois... Pourquoi lui avait-elle caché la vérité ? Ce n'était pas le moment d'y penser.

Elle referma les yeux.
- Hunter... Monseigneur ?
Pourquoi l'appelait-elle à nouveau "Monseigneur" ?
- Essayez de dormir. Bertram a dit...
- Bertram a dit que je devais me reposer. Et je me repose. Mais... j'aimerais que vous me parliez. Mon coeur bat mieux quand vous me parlez, Monseigneur.
Depuis qu'elle le connaissait, son coeur battait plus vite et plus fort quand il lui parlait, c'était vrai. Et comme, en ce moment, il avait tendance à battre trop faiblement et trop lentement, elle avait raison.
- Vous parler ? demanda-t-il. Mais de quoi ?
- De vous. Je veux dire : de vous en tant que vous.
- Mais... hésita le prince. Que voulez-vous dire ?
Elle redevint elle-même un instant.
- Je suis malade, Hunter. Pas idiote. Et vous n'êtes pas idiot non plus. Vous comprenez parfaitement ce que je veux dire.
Il avait compris, oui.
Et soudain, la vulnérabilité inhabituelle de Galea eut raison de toutes ses digues.
- J'ai... commença-t-il...
Ni l'amour fraternel de Guilhelm, ni la vieille affection de Gradian, ni l'amitié protectrice d'Ormond n'avaient réussi à le faire parler. A le faire raconter...
- J'ai été...
... mais la vulnérabilité de la jeune fille y parvint...






190. Reine.2.
(par michele huwart, ajouté le 17/03/05 12:41)


- J'ai été pendant deux ans et demi dans la milice de Feroal. Plutôt, pendant un an dans la milice, et pendant un an et six mois à sa tête. Soi-disant parce que j'étais un bon chef... Après ce qui s'est passé... j'ai difficile à croire que j'étais un bon chef.
J'avais passé deux ans à la guerre. J'y avais acquis une certaine expérience du combat. Appris, surtout, comment mener des hommes. Et jauger un ennemi. Mais les Chauffeurs n'étaient pas un ennemi comme les autres. Ils étaient de l'"intérieur". Ils étaient d'Hamerland. Comme leurs victimes. Comme moi... J'avais cru, pourtant, pouvoir être utile à Feroal. Au Roi Géraud, que j'affectionnais, et affectionne toujours malgré... malgré vous savez quoi, Galea. A mon peuple. Mon peuple... Mon oncle trouvait que ma place n'était pas là. Pas dans une milice populaire agrémentée de mercenaires. Lehan, si. Je croyais que Lehan avait raison. Certains le croient encore, tels votre père. Ils disent que j'ai fait du bon travail. Du très bon travail. Je l'ai cru, moi aussi. Je l'ai tellement cru, que...

Il s'arrêta un instant. Se demandant brutalement si le moment était bien là, de raconter, de raconter enfin. Elle était si fragile, encore. Allongée, les yeux clos. Mais ce fut elle qui lui demanda de continuer.
- Vous êtes sûre ? fit il, inquiet.
- Oui. Mais seulement si vous le désirez, répondit-elle sans ouvrir les yeux, et en serrant sa main plus fort.

- Je l'ai tellement cru, que, lorsque les attaques se sont mises à diminuer, puis se sont arrêtées pendant près de deux mois, j'ai pensé... j'ai pensé que la partie était gagnée. Que c'était fini. Que j'avais réussi. C'était idiot de ma part. J'aurais dû... j'aurais dû me méfier.
J'ai commis ma première erreur. J'ai renvoyé la moitié de mes hommes chez eux. Dont certains... certains... Oh, Galea...
Feroal dit qu'il aurait fait la même chose. Guilhelm était pet, lui, à renvoyé tout le monde. Mais c'est moi qui ai décidé. Moi. J'étais si sûr de moi, Galea...
Et lorsque des bruits de rassemblement ont commencé à courrir, je ne les ai pas pris au sérieux. J'ai cru... il arrive parfois que ce genre de rumeurs se répendent, après un conflit. Je ne les ai pas pris au sérieux. Je n'ai pas rappelé mes hommes. J'étais si confiant, si confiant...
Je suis tombé dans leur piège, Galea.
Ils ont simulé une attaque. Je ne l'attendais pas. Je fus pris au dépourvu, totalement. Je partis, pourant, les combattre, là où je croyais qu'ils se trouveraient. Mais ce n'était qu'un piège. Une diversion. Et qu'en j'arrivai enfin, sur les lieux, les vrais lieux du drame... je préfère vous en épargner le récit, ma douce.
- Je l'ai entendu, déjà, murmura-t-elle. En partie. Vous parliez, parfois, dans votre délire.
- C'était ma faute. Ma faute. Et ce n'est pas tout. Je les ai pourchassés. Je les ai retrouvés. Je les ai combattus, et j'ai été blessé. Et quand j'ai repris connaissance, à Falaen, les corps des Chauffeurs se balançaient par dizaines sur la grand-place, face au palais. Croyez-moi ou non, Galea, leur mort à eux aussi me déchira le coeur. Ils étaient de mon peuple, tout bandits, tout assassins qu'ils furent...

Il s'arrêta. C'était lui, maintenant, qui était à bout de souffle. Il la regarda. Elle semblait endormie. Peut-être n'avait-elle pas entendu la fin, l'horrible fin de son histoire.
Mais elle ouvrit les yeux. Du revers de la main, elle effleura sa joue mouillée de larmes. Resta un long moment silencieuse, avant de lui dire :
- Je vous avais demandé de parler de vous. Pas de telles confidences.
Elle était douce, affectueuse. Il n'y avait aucun repproche dans sa voix.
- Pardonnez-moi, baffouilla-t-il. Je n'aurais pas dû... je vous ai fait du mal...
Elle secoua la tête.
- Aucun mal, Monseigneur. Au contraire... au contraire...
Elle sembla partir dans un rêve. Mais elle ne rêvait pas. Elle se demandait simplement ce qui lui avait valu cette confiance, cette confiance que même son père, même son grand-père, n'avaient pas obtenue de leur protégé. Elle crut comprendre. Mais c'était impossible. Totalement saugrenu...
Elle voulut l'appeler par son prénom. Son vrai prénom. S'abstint, pourtant.
- Monseigneur ?
- Oui, répondit-il. Oui, ma douce ?
- Vous devriez... vous devriez retourner là-bas. Dans ce village qui est mort par votre faute.
... par sa faute. Elle l'avait dit, contrairement à Feroal, à Guilhelm, à Ormond. A tous les autres.
Elle l'avait dit, et il lui en fut reconnaissant.
- J'ai peur, avoua-t-il. je ne sais pas.... je ne sais pas comment je réagirai. Face aux tombes, face aux ruines.... face aux riverains...
- Je serai là.
C'était stupide, elle n'était qu'une gamine, une gamine de rien. Qui se croyait-elle pour être d'aucune aide à cette homme.
- Quand j'irai mieux, reprit-elle, je serai là.
- Merci, fit-il d'une voix sourde. Avec vous, je pourrai, peut-être.
Il la baigna d'un tel regard qu'elle s'en sentit réchauffée, réchauffée pour longtemps.

- Monseigneur ?
Elle s'éveillait à nouveau. Il crut qu'elle allait lui rappeller son histoire. Il espéra que non.
- Qui est Thorwald, Monseigneur ?


191. Reine.3.
(par michele huwart, ajouté le 18/03/05 16:39)


Il fut complètement pris au dépourvu et répondit bêtement : " Quel Thorwald ?"
Et elle retrouva pour un instant son ironie coutumière.
- Vous connaissez des tas de Thorwald, bien sûr. Comme vous avez plusieurs amis proches nommés Guilhelm...
Il avait presque oublié l'anecdote...
Mais elle était trop fatiguée pour persister dans l'ironie, et soupira " le Thorwald qui est lié à vous".
Il serait tombé, s'il n'avait été assis. Il ne comprenait pas. Il savait qu'il était lié à quelqu'un. Cà l'avait tracassé, plus que tracassé, même, ces derniers mois. Il le dit à Galea. Il ajouta même :
- ...mais je ne savais pas qu'il s'appalait Thorwald. J'avais le pressentiment d'un lien, c'était tout. Comment... ?
- Il était là. Vous l'avez appelé, je ne sais pas comment. Quand vous avez cru que je... Je préfère ne pas parler de çà. Et il est venu. Il m'a... contactée. Et ramenée. Il m'a sauvé la vie, Monseigneur.
... monseigneur... encore...
- Il s'est... uni à moi, en quelque sorte. J'ai su, alors, certaines choses de lui. Comme son nom. Ou le fait qu'il s'était involontairement lié à vous. Mais pas plus...
... plus, si ! ... mais elle ne voulait pas parler de Cherel...
- ... et j'aimerais savoir si vous, vous savez qui il est.
Il se braquait sur des mots. Quelques mots.
- Il vous a ramenée ? Sauvée ?
Il se souvenait, il se souvenait trop bien du visage de Bertram lorsque la jeune fille avait repris conscience.
Elle lui fit comprendre, avec douceur, mais fermeté, qu'elle ne désirait pas approfondir le sujet. Pour l'instant.
- Répondez-moi plutôt, Monseigneur... fit-elle avec une douce tendresse.
Thorwald... songea-t-il. Bathilde lui avait dit qu'il lui ressemblait...
- Thorwald est prêtre. Un prêtre du Temple d'Or. L'élève et le protégé de mon maître, Lehan. Et le frère de Bathilde. La princesse Bathilde. L'épouse de mon meilleur ami, Guilhelm. Le prince héritier, et le seul Guilhelm qui me soit proche.
Elle sourit. Pas parce qu'elle avait gagné quoi que ce soit. Elle sourit parce que, dans sa faiblesse, elle était heureuse.
- Merci, dit-elle. Merci... monseigneur !
Il eut un geste d'agacement.
- Pourriez-vous cesser de m'appeler "monseigneur", ma douce... lui demanda-t-il, vaguement amer.
- Non, lui rétorqua-t-elle, affectueusement. Sauf si c'est pour vous donner votre vrai nom. Je ne tiens pas à vous appeler Hunter. Pas aujourd'hui. Pas après... Et je ne tiens pas non plus, à vrai dire, à... à... à vous appeler comme vous vous appeler.
... parce que son nom et ce qu'il représentait étaient l'obstacle le plus important entre elle et lui...
- "Monseigneur", c'est très bien.
Il ne tint pas à la contredire.
- Croyez-vous ... ?
Elle hésita un instant.
- Croyez-vous que je devrais parler de çà... je veux dire, de la contribution de Thorwald à ma guérison, à soeur Ana, où à Bertram ?
Il réfléchit... Encore une fois, il se souvint, trop bien, de la réaction du médecin à la "résurrection" de Galea. Il aimerait savoir, sans doute... mais il ne pourrait rien lui apporter. Peut-être un prêtre, ou une prêtresse du Magistère. Ou ? Il eut une idée, soudain.
- Vous serez remise, sans doute, lors de la fête du Renouveau. Vous pourrez parler de son frère à Bathilde. Je suis sûr qu'elle sera présente, à Guelen.
- Ah, oui, soupira Galea, qui l'avait oublié. Le bal des Guelen. Ce fichu bal...


192. Reine.4.
(par michele huwart, ajouté le 19/03/05 11:15)


Il rit gentiment.
- Vous sembliez aimer çà, pourtant, les bals, il y a peu.
Elle n'avait pas envie de rire. Surtout pas à ce sujet.
- Il y a peu, s'agita-t-elle, c'était avant ! Avant le tremblement de terre et... d'autres choses. Inutile de vous dire lesquelles. A vrai dire, j'aime toujours les bals. Je trouve seulement déplacé de maintenir celui-là.
Curieusement, il tenta un instant de prendre la défense du comte.
- La vie continue, ma douce. Et les gens ont beoin de rêver...
Elle eut un geste d'agacement.
- Ah non ! se fâcha-t-elle, presque. Pas vous. Surtout pas vous ! Il faut maintenir la fête religieuse, oui ! Plus que jamais. Mais faire débauche de nourriture et de toilettes dans une ville à moitié détruite, non ! C'est... c'est indécent !
Elle s'agitait. Elle s'agitait trop, et c'était mauvais pour elle. Elle en avait les larmes aux yeux. Pour son peuple ... "mon peuple"... songea Königar, qui en fut ému aux larmes à son tour.
Elle renifla.
- Je pourrais très bien ne pas y aller. Prendre ma maladie pour prétexte, même si je suis sûre d'aller bien quand la fête aura lieu. Mai je suis certaine que personne ne remarquerait l'absence de Galea. Galea n'est rien aux yeux des Guelen.
Elle avouait celà comme une évidence. Alors qu'elle avait mis de année à se persuader du contraire !
- Je la remarquerais, moi, votre absence, lui sourit doucement Königar. Et je suis sûr que Ferrand, ou même Eilan de Falaen la remarqueraient aussi. Vous avez raison, pourtant. Les Guelen y seraient indifférents. Par contre...
Il avait une idée. Il lui en fit part, et elle approuva, légèrement moqueuse.
- Cà vaut ce que çà vaut... venant d'une fille comme moi.

Alors, faisant fi de convenances, il la prit un moment, un long moment dans ses bras.
- Vous n'ête pas "une fille comme vous", lui dit-il tendrement. Vous êtes une dame. Une très grande dame. Tout ce que vous m'avez dit aujourd'hui me le prouve.
Vous aurez votre place à la Cour, Galea. Et, si je raconte le monde à vos frères et sour, vous, vous le verrez, ce monde. Vous galoperez sous les frondaion de forêt d'Hulanie, et le vent glacé des plaines du Nord jouera dan vo cheveux. Vous verrez le soleil illuminer Dartran au crépucule, et vous cueillerez à pleines brassées les roses d'or des Fortunées. Vous vous tiendrez dans les embruns, à la proue du navire qui vous mènera vers le pays des Saïs, et les Saïs vous vêtiront des voiles blancs des reines.
Et la gorge sèche d'une émotion contenue, il ajouta.
- Si je le pouvais, je ferais de vous une reine, Galea.
Elle se laissa un instant aller contre la poitrine de Königar, et murmura.
- Vous l'avez fait, Monseigneur. Vous avez fait de moi une reine, aujourd'hui.


193. La lettre.1.
(par michele huwart, ajouté le 26/03/05 18:34)


Hunter entra dans la chambre. Galea tourna la tête, et lui tendit la main, lui adressant en même temps un lumineux sourire. Le jeune homme s'en saisit, la baisa, et s'assit au chevet du lit.
- Je croyais, lui dit-elle, que vous deviez passer la journée avec les petits. Je peux rester seule, vous savez. Même si je préfère que vous soyiez près de moi.
Il convint, à contre coeur, qu'elle avait raison. Elle allait mieux. Elle redevenait elle-même, et pestait fréquemment contre "ce foutu Bertram" qui l'obligeait à rester alitée. Elle le lui avait dit, d'ailleurs et, lorsqu'il lui avait répondu qu'il était le médecin, et elle la patiente, elle lui avait rétorqué qu' "impatiente" lui convenait mieux. Impatiente de retrouver son indépendance, de perdre cette vulnérabilité qui ne lui convenait guère. Sauf pour une chose... pour une personne...
- J'étais avec les petits, lui répondit le prince. Mais je suis venu vous apporter quelque chose.
Il fourragea dans sa poche, et lui tendit un papier. Elle le déplia lentement. Et lut. Resta longtemps pensive avant de replier la lettre.
- Mes parents, demanda-t-elle, savent-ils que Ferrand m'a écrit ?
- Non, avoua le précepteur. Pas encore. La lettre qui vous était destinée se trouvait à l'intérieur de celle qu'il m'avait adressée, à moi. J'ai préféré d'abord vous la donner. Même si l'on peut juger celà comme une sorte de trahison vis-à-vis de mes hôtes. Mes amis les plus chers...
La jeune fille se redressa. la tête se mit à lui tourner. Dieu, qu'elle détestait cette faiblesse ! Königar l'ada à arranger ses coussins, à s'installer confortablement, avant de reprendre :
- ... ils désapprouvent...l'intérêt que ce garçon vous porte. A cause des idées qu'ils croient être les siennes, et qui l'étaient il y a peu. A cause de son âge, aussi. Et de son rang. Ils croient que...
- Il m'a demandée en mariage, l'interrompit Galea.
L'expression qui passa sur le visage du prince était indéfinissable. Etait-ce de la joie ? Du chagrin ? Galea , elle continuait:
- Il m'a écrit qu'il attendrait le temps qu'il faudrait. Que j'aie l'âge... et que, si je m'intéressait à lui, si je l'aimais un peu... Je l'aime plus qu'un peu, Hunter ! Mais il mérite mieux. Mieux que d'être un second choix.
- Un second choix ?
Même s'il feignait l'étonnement, Königar avait parfaitement compris la jeune fille. Et elle le savait tout aussi parfaitement.
- Un second choix, oui. Même s'il devrait être le premier, parce que le premier...
Elle se mordit les lèvres. Ferma les yeux.
- J'ai levé les yeux trop haut, Monseigneur.
Il voulut lui dire de cesser de l'appeler ainsi. S'abstint. Parce qu'il savait trop bien que ce n'était pas à son précepteur que Galea s'adressait en cet instant.
-... j'ai levé les yeux trop haut, et, là, Ferrand les baisse trop bas.
- Que voulez-vous dire ? lui demanda Königar.
Il brûlait de démentir ses paroles. De lui dire que poser les yeux sur elle n'était pas s'abaisser, mais s'élever au coeur des étoiles.
Mais il ne le dit pas.
Elle eut une moue amère.
- Je suis ce que je suis. Galea de Lammermoor. La fille obscure d'un obscur seigneur de justice sans fortune. Une gamine. Une paysanne sans le sou.
Elle avait parlé calmement, comme on énonce une évidence. Il tenta de lui dire qu'elle se trompait. Mais elle l'en empêcha.
- De grâce, Monseigneur !
... Monseigneur, encore !
- ... si au lieu de parler de moi comme d'une petite soeur, vous aviez dit à votre grand-père que vous vouliez de moi comme épouse, il ne nous aurait pas envoyé de cadeaux. Il aurait envoyé ses hommes vous ramener par la peau du cou.
- Ce n'est pas le genre de mon grand-père ! s'offusqua gentiment le jeune homme.
... mais de mon oncle, si ! songea-t-il.
- ... et si Ferrand n'est pas de votre rang, il est ... nettement plus haut que moi, socialement. Je ne connais pas son père. Il ne m'en parle d'ailleurs pas, dans sa lettre. Mais je connais son oncle. Et je sais parfaitement quelle serait la réaction du Comte de Guelen si Edmond voulait d'une fille comme moi pour épouse.
- La réaction de Guelen... tenta de minimiser Königar. Je vous ai vu agir, vous. Et je l'ai vu agir, ou plutôt ne pas agir, lui. Vous valez mille fois Guelen.
- Ne faites pas semblant de ne pas comprendre, répliqua-t-elle, agacée. Vous savez parfaitement ce que je veux dire : un aristocrate comme le père de Ferrand serait ... sera furieux de voir son fils ainsi ... s'humilier avec une paysanne. je l'entends d'ici se fâcher sur son fils, le menacer, et pour finir, lui dire : "Si tu tiens tant à avoir cette putain, couche avec elle ! Mais fais attention à ne pas lui faire de bâtard dont nous devrions assurer l'avenir."


194. La lettre.2.
(par michele huwart, ajouté le 27/03/05 16:53)


Elle avait parlé crûment, mais il ne s'en offusqua pas. Il savait qu'elle avait raison. O combien raison. Mais il se rapprocha d'elle, et prit tendrement ses mains dans les siennes.
- Vouts êtes tout, lui murmura-t-il, sauf une fille que l'on peut traîter de cette manière-là. Je ne vous dit pas que vous devez épouser ce jeune homme. Vous n'en avez pas encore l'âge et...
... et, ne lui dit-il pas, je ressentirais ce mariage comme un coup de poignard....
- ... il vous faut réfléchir. Mais, s'il s'avérait que vous répondiez "oui", je vous le promets, Galea, je vous le promets sur ma vie, aucun obstacle, et surtout pas ces ridicules problèmes de titre et de fortune, ne vous en empêchera. Croyez-moi, ma douce. Je dispose d'arguments très ... convaincants face à des individus tels que Guelen ou le père de Ferrand.
... et ce sont ces mèmes "arguments" qui m'empêchent de vous demander ce qu'il vous a demandé, songea-t-il avec amertume. Je ne m'appartiens pas, ma toute belle. Et si vous saviez comme je le regrette...
- Je donnerais tout, ajouta-t-il, pour vous voir heureuse.
Galea dégagea sa main, et la posa avec douceur sur les lèvres du prince.
- Ne dites pas çà, s'il vous plaît.
... elle faillit l'appeler "Königar", mais, à nouveau, s'en abstint.
- Ne dites pas çà. ne faites pas de promesse que vous seriez incapable de tenir.
Il voulut la détromper, mais elle l'en empêcha.
- Je sais que vous donneriez beaucoup. J'ai ... compris, hésita-t-elle, beaucoup de choses, ces derniers jours. Enfin, je crois...
Elle lui adressa un regard implorant, auquel il répondit d'un sourire triste.
- ... mais je sais, je sais au fonds de moi, qu'il existe une chose que vous ne donneriez pas pour moi...
... Hamerland... comment savait-elle ? Que savait-elle ?
Il ne lui posa pas la question.
- ... et c'est bien. C'est très bien ainsi.
Il aurait voulu crier. Lui avouer ces sentiments inavouables qu'il refoulait depuis des semaines. Il se contenta de porter à ses lèvres la main tremblante de Galea, avec autant de respect que d'amour. Il ne lui dit pas, cette fois, qu'elle avait tout d'une reine, mais le pensa plus que jamais.
Elle reposa le regard sur la lettre de Ferrand.
- Je vais réfléchir à sa demande, Hunter.
Elle était à nouveau maîtresse d'elle-même.
- ... et, continua-t-elle, je crois qu'il me faudra parler de cette lettre, et de ce qu'elle contient, à mes parents. J'aimerais que vous soyez là, à ce moment.
Il promit. Il promit sous condition.
- J'aimerais, demanda-t-il comme une requête, que vous lisiez ce qu'il m'a écrit, à moi. Savoir ce que vous en pensez.
Galea prit la seconde lettre des mains de Königar. Et, plus encore que celui de la première, son contenu la laissa songeuse.


195. La lettre.3.
(par michele huwart, ajouté le 28/03/05 16:38)


Elle rendit la misive au précepteur, sans toujours pouvoir dire un mot. Elle le regarda longtemps, longtemps. Comme l'homme qu'elle aimait. Comme son prince. Son Roi. Son ami... Elle se remémora le tremblement de terre, et le sang-froid de Königar dans la tempête qui avait suivit. Les mots de Ferrand résonnaient dans sa tête : " Vous n'êtes pas mon Roi, mais vous étiez à Guelen, et lui non. Et vous avez agi, vous, comme j'aurais voulu le voir agir, lui. Messire de Carlean, que n'êtes pas Königar d'Hamerland." Il avouait que son univers avait été bouleversé par ce qu'il avait vu après la catastrophe, que tout ce en quoi il avait cru était sens dessus dessous, et il lui demandait que faire.
- J'aurais pu l'écrire, cette lettre, se décida enfin la jeune fille. Jaurais pu en écrire chaque mot, ou presque. Surtout ceux qui concernent le prince Guilhelm. Je ne peux plus, le haïr, Hunter. Seulement, à moi, il me semble que Königar a agi. A agi du mieux qu'il pouvait. Et sans doute plus encore.
Elle darda son regard bleu dans les yeux du précepteur, qui baissa la tête. Il s'attendait à ce qu'elle lui dise... mais elle se contenta d'ajouter : "Vous feriez un bon souverain, Messire. Ferrand a raison. Hamerland serait heureuse, avec vous à sa tête".
Elle bâilla. Cette discussion, et les émotions qui l'avaient accompagnée, l'avaient épuisée. Hunter s'en rendit compte, en fut honteux. Elle était si fragile encore, et il venait l'ennuyer avec ses histoires. Il l'aida à se recoucher confortablement. Voulut partir. Mais elle le rappela.
- Hunter... pour Ferrand...
- Oui, ma douce ? répondit-il.
- Dites-lui la vérité. Dites-lui, mais pas tout de suite. Vous êtes un ami du prince Guilhelm. Demandez-lui de le prendre à son service. Je sais que vous le pouvez. Et que ce soit le prince qui lui apprenne ce que...
Elle replongea les yeux dans les siens. Pourquoi ne dit-elle rien ? s'interrogea le jeune homme. Pourquoi ne me dit-elle pas "je sais" ? Pourquoi ne m'appelle-t-elle pas par mon nom ?"
Elle faillit dire "vous". Se reprit.
- ... ce que Königar a fait, et ce qu'il continue de faire.
Il eut à nouveau envie de l'embrasser. Ce qu'elle lui avait suggéré, c'était que le garçon qui l'aimait apprenne à les estimer tous les deux, Guilhelm et Königar. Et comprenne qu'ils étaient loin, très loin, d'être de potentiels ennemis.
Et qu'il devait savoir aussi que l'homme qu'il aurait voulu pour souverain l'était de droit.
Il lui effleura la joue. Elle sentait ses paupières se fermer d'elles-mêmes.
- Hunter ? appela-t-elle encore.
- Vous devriez dormir, lui conseilla-t-il.
- Dites-lui, dans votre réponse. Dites-lui que je vais réfléchir. Que j'aimerais lui écrire moi-même, mais que je n'en ai pas encore la force. Assurez-le de mon... affection. Et, si vous ne trouvez pas celà inconvenant... ma boîte à rubans doit se trouver sur le coffre à vêtements.
Il comprit. A contre-coeur, il choisit un délicat ruban de lin mauve pâle. Un de ceux qu'elle portait à Guelen...
- ... en gage d'affection... murmura-t-elle, avant de s'endormir.
Il remonta les couvertures sur elle et sortit, le coeur empli de sentiments contradictoires.

Les petits l'attendaient devant l'âtre.
- Alors, demanda Grace, çà c'est bien passé avec Galea ? Elle va comment ?
- Mieux, répondit-il en éludant la première question. Je dois parler à votre mère un instant.
Aëlia eut un mouvement d'inquiétude.
- Seul à seule, ajouta-t-il.
Val fit la moue, râla : "et nous, alors ?"
- Val ! le gourmanda sa mère. Quand c'était toi qui étais malade, tu ne le laissait même pas descendre ! qu'y a-t-il, Hunter ?
Le jeune homme l'entraîna à l'écart.
- Galea aimerait vous parler. A vous et à son père. A propos de çà.
Il lui remit la lettre de Ferrand.


196. La lettre.4.
(par michele huwart, ajouté le 31/03/05 17:19)


- Si j'avais su ce qu'elle contenait, avoua-t-il, j'aurais attendu un peu avant de la lui remettre. Qu'elle soit remise. Je m'en veux de lui avoir infligé ces émotions supplémentaires.
Aëlia s'assit, et lut lentement. Pâlit.
- Vous ne pouviez pas savoir, Hunter, répondit-elle enfin. Pas sans avoir lu vous-même un courrier qui ne vous était pas destiné. Quoiqu'il en soit, il faudra que j'en parle avec mon mari, avant de voir Galea, et de discuter de cette... chose avec elle, avec tout le ménagement possible. Par les Puissances, Hunter, elle a quatorze ans à peine ! Et ce garçon est un neveu des Guelen... qu'est-ce qui me prouve qu'il ne s'agit pas d'une passade, de sa part ?
- Ce n'en est pas une, soyez-en sûre, fit Hunter d'une voix sourde. Le garçon est sérieux. Très. A ce sujet-là, et sur un autre aussi. Ce tremblement de terre a bouleversé bien des choses, Aëlia.
... Bien des choses...
- Alors, Hunter, vous venez ? s'impatienta Valens.
le précepteur, s'efforçant de faire bonne figure, alla rejoindre ses jeunes élèves.
- C'était son amoureux, qui a écrit à Galea ? demanda Grace avec un sourire en coin.
Ce en quoi il lui fut répondu que çà ne la regardait pas.

Galea fit signe à Königar de venir auprès d'elle. Le jeune homme vint s'asseoir au chevet du lit. Elle lui prit la main et la garda dans les siennes. Son visage avait une expression indéfinissable lorsque, très calme, elle s'adressa à ses parents.
- Vous avez lu la lettre de Ferrand, n'est-ce pas ?
Après une réponse positive, elle reprit :
- J'ai réfléchi. Oh, je sais, vous allez me répondre "pas longtemps". Mais je n'ai pas besoin de réfléchir plus longtemps. Avec votre accord, ma réponse sera "oui".
Elle sentit la main du précepteur frémir dans la sienne, et la serra plus fort.
- Galea... intervint sa mère. Tu n'as que...
- ... quatorze ans, la coupa la jeune fille. C'est vrai. je n'ai pas dit, "oui, tout de suite". Dans un an ou deux, peut-être. Surtout que je gage que du côté de Ferrand, les obstacles à franchir seront nombreux.
- Mais pourquoi, insista Aëlia ? Pourquoi une décision aussi rapide ? Tu as le temps. Tu as toute la vie devant toi.
Galea se fit grave, sérieuse et sombre.
- Toute la vie ?
Elle aurait voulu ironiser, mais le sujet ne s'y prêtait pas.
- Toute la vie ? répéta-t-elle, amère. Ma vie a failli se terminer il y a quelques jours. Ce genre de crises peut se reproduire, je le sais, ... ou pas. Je peux mourir demain... comme à quatre vingt dix ans. Mais je sais que le temps est précieux.
Elle soupira.
- Ferrand est un garçon du meilleur monde. Il est riche et de haute naissance, ce qui est d'ailleurs l'obstacle principal à notre relation.
... ou presque... fit-elle comme pour elle-même.
- Il est sérieux, reprit-elle. Intelligent et cultivé. Il a du courage et du coeur. Il l'a prouvé à Guelen. Et, le pire de tout, je suis sûre qu'il m'aime.
... pourquoi dit-elle "le pire" ? , songea Ormond sans oser interrompre sa fille...
- Pour ma part, je le respecte, et je l'aime beaucoup. C'est une chance, qu'un homme que je respecte demande ma main. J'ai cru ces derniers temps que je n'aurais le choix qu'entre une personne qui m'aimerait et me laisserait indifférente, ou que je détesterais, ou quelqu'un qui ne m'aimerait pas. Ce n'est pas le cas de Ferrand. Et je crois qu'il est ce qui peut se présenter de mieux comme époux pour Galea.
Elle serra plus fort encore la main de Königar.
- Galea, fit doucement son père, je comprends que tu aies été secouée. Pourquoi te précipiter, cependant ? Tu pourrais attendre. Rencontrer d'autres garçons. D'autres garçons parmi lesquels un qui te serait particulier. Que tu aimerais... autrement.
Des larmes silencieuses coulaient sur les joues pâles de l'adolescente.
- Il y a des sentiments auxquele le temps ne peut rien, père, répondit-elle.
Elle regarda longuement Königar, aussi livide qu'elle.
- Je suis jeune, père, et malade. Mais pas inconstante. Et je sais bien au fonds de moi, que je n'aimerai plus jamais personne... autrement.
Ormond s'approcha de la jeune fille et la prit dans ses bras en soupirant :"Si c'est vraiment ce que tu veux...", ce à quoi elle répondit dans un murmure :
- Ce que je veux vraiment... personne ne peut me le donner. Même, et surtout l'homme qui est pour moi... Il voudrait me faire reine, m'a-t-il dit. Mais il y a au monde des choses plus importantes que le bonheur de Galea de Lammermoor... et le sien. Si vous l'acceptez, père, j'épouserai Ferrand de Jamar.

Ormond quitta la chambre, et Königar le suivit, laissant Galea et sa mère en tête à tête. Le jeune homme se sentait seul, coupé du monde. Honteux, aussi, et anxieux. Ormond l'entraîna dans le bureau, referma la porte. Il le prit alors par les épaules, et l'obligea à le regarder.
- Calmez-vous, dit il doucement et, au gran étonnement de KÖnigar, affectueusement. Calmez-vous. Vous êtes plus pâle que ma fille, et tremblez comme une feuille ! Calmez-vous, Königar. Nous croyiez-vous aveugles ?
Hunter ne savait plus où il en était.
- Je suis désolé, bredouilla-t-il. J'ai essayé de lutter. Je n'ai pas le droit, je le sais... Elle est votre fille, mon élève. Je n'ai pas le droit. Elle a la moitié de mon âge ! Si vous voulez me renvoyer, je trouverais celà normal. Cà vaudrait mieux pour elle, sans doute... Je ne peux rien lui offrir, lui promettre, parce que je suis ce que je suis. Que je...
Et il éclata en sanglots.
Ormond le força à s'asseoir, s'accroupit à côeté du fauteuil.
- Mon garçon, mon garçon, si j'avais voulu vous renvoyer pour cà, je l'aurais fait il y a des semaines. Votre amour réciproque se voyait comme le nez au milieu du visage. Il existe, maintenant, et personne n'y peut rien. Et je crois que partir maintenant serait la pire chose à faire. Elle a besoin de vous.


197. La lettre.5.
(par michele huwart, ajouté le 01/04/05 15:21)


Ormond entoura les épaules de son ami et l'attira contre lui, tout en tentant de le calmer du mieux qu'il pouvait.
- Ce n'est pas votre faute. Je vous ai vu, j'ai vu votre attitude envers ma fille. Vous n'avez rien d'un séducteur. Vous avez toujours eu une attitude impeccable. Vous ne lui avez jamais laissé sous-entendre que vous pourriez lui offrir quoique ce soit. Sauf peut-être ces derniers jours, sous le coup de l'émotion et de l'inquiétude. Allons, mon garçon... mon garçon... calmez-vous.
Petit à petit, les sanglots du jeune homme cesèrent. Mais il ne pouvait s'empêcher de trembler.
- Je croyais..., confia-t-il à son protecteur, je croyais aimer Cherel comme une fiancée, et Galea comme une petite soeur. Comme j'aime vos autres enfants comme s'ils étaient mes frères et soeur. Seulement... seulement je me mentais à moi-même. Je ne voulais pas, par les Puissances, je ne voulais pas qu'il en soit autrement.Ce que j'éprouve en vérité pour celle à qui je suis promis ressemble bien davantage à mes sentiments pour Grace. Quelque chose de clair, de limpide, qui coule en moi comme une évidence. Une affection profonde et fraternelle. Pour Galea...
Il écarta les mains, et secoua la tête en signe d'impuissance.
- ... pour Galea, c'est différent. Si différent ! Elle... j'ai l'imression qu'elle est en moi, profondément, intensément depuis toujours. Une autre partie de moi-même. Même au début... lrsqu'elle passait son temps à me provoquer. J'existais par elle. Et çà fait mal, Ormond. Cà fait si mal de ne par pouvoir lui dire ce que Ferrand lui a écrit. Je voudrais en faire ma reine, mais je ne le puis. Parce que je ne suis pas seulement Königar. Je suis d'Hamerland, et que le choix de ma reine sera un acte politique. Et elle le sait, Ormond. Elle sait, ô combien, que ni elle, ni moi, ne comptons là dedans en tant que personnes. Que la seule chose qui compte, c'est Hamerland. Et le pire...
Il soupira profondément en baissant les yeux.
- ... le pire, Ormond, c'est qu'elle l'accepte. Et que cette acceptation même fait d'elle la reine la plus digne dont ce pays pourrait rêver.
- Alors, elle sait, constata Ormond.
- Elle ne m'a rien dit. Mais elle sait. Tout dans ses paroles le prouve. Et bien de ses actes passés s'éclairent à cette lumière. Comment, je l'ignore, mais je crois qu'elle a toujours su.

Aëlia essuya la sueur et les larmes qui baignaient le visage de sa fille. Elle versa ensuite la mandragore dans un gobelet d'eau et l'obligea à boire, avant de lui reprendre le pouls.
- Ne vous en faites pas, murmura la jeune fille. C'est en train de passer. Cà va mieux.
- je devrais aller chercher Bertram, s'inquiéta sa mère. Tu n'es pas bien.
Galea fit "non" de la tête.
- Cà va mieux. J'aurais seulement voulu être moins fragile, moins vulnérable quand cette scène aurait lieu. Maman...
- Ma chérie, répondit-elle en caressant les longs cheveux bruns.
- Il ne faut pas leur en vouloir. Ferrand ignorait que je n'allais pas bien. Il ignore d'autres choses aussi. Quand à Königar...
Elle prononçait son nom pour la première fois en parlant de lui en tant que personne. Aëlia sursauta.
- Tu... sais ?
- J'ai toujours su. Depuis que grand-père... enfin, j'ai été indiscrète, ce jour-là. Involontairement. J'ai toujours su, maman, et c'est en connaissance de cause que j'ai commencé à l'aimer. C'était stupide, sans doute, mais j'ai eu beau lutter... Maman, s'il n'était pas ce qu'il est, et, étant ce qu'il est, s'il ne représentait pas autant à mes yeux, crois-tu que j'aurais renoncé sans me battre ?
Aëlia dut admettre que non. Que sa fille ne renonçait jamais à rien sans se battre.
- Il vaudrait mieux, suggéra-t-elle, qu'il parte. Tu aurais moins mal. Tu l'oublierais...
Galea émit un rire sans joie.
- Maman... je vous l'ai dit. Je ne suis pas inconstante. Il est en moi. Il fait partie de moi. Il est la meilleure part de moi. Même au bout du onde, il serait toujours là. Et j'ai besoin de lui. Pour l'instant, j'ai besoin de lui. Je ne veux pas qu'il parte.
Puis, plus bas, elle ajouta : je voudrais qu'il ne parte jamais. Mais je sais que ce jour arrivera. J'épouserai Ferrand, et Königar se révélera l'Enfant de l'Aurore...

... encore !
Ce fut sa première réaction lorsque son esprit retrouva dans ce lieu inconnu. Froid. Glacial, même. Un palais de bois... ce qui pouvait s'apparenter à une salle du trône...
... deux hommes, face à face...


198. La lettre.6.
(par michele huwart, ajouté le 02/04/05 16:37)


... et l'un d'entre eux était le Ragnar Charsson...
Il tenta un contact avec l'autre homme. Il perçut à la fois une grande force et une grande noblesse. Et un refus...
- Non, dit l'homme. Jamais.
Il était jeune, blond et fier. Un Ragnar, lui aussi.
- Je vous laisse une dernière chance.
- Je ne vous suivrai pas, Charsson. Gardez vos menaces, et votre "dernière chance". Mon peuple n'a pas besoin d'une guerre.
... il sentait la haine, la soif de pouvoir, et la certitude absolue de la victoire...
Charsson fit un geste. Un simple geste. Et une silhouette apparut, sortie d'on ne sait où.
- Alors, meurs.
Le Harrengarst tendit sa volonté vers le jeune roi. Qui porta bientôt la main à son coeur. S'effondra. Et mourut.

- Pour tuer, répéta Thorwald, comme hébété. Il a utilisé le Don... pour tuer !
Celà non plus, Lehan n'en avait entendu parler que dans les légendes...


199. La robe.1.
(par michele huwart, ajouté le 02/04/05 17:12)


Grace fit la moue. Assise sur le lit de sa soeur, elle regardait d'un air dédaigneux les robes que Sigismond et Hunter montraient à la jeune fille.
- Tu ne vas pas mettre une robe comme çà pour aller au bal ! finit-elle par dire, agacée. Elles sont à grand-mère. Ce sont des robes de vieille femme.
- Un peu de respect, voyons, la reprit Galea. Ces robes sont conformes à ce que je cherche. A la fin de sa vie, grand-mère ne portait plus que des robes de deuil. Même pour se rendre aux fêtes.
Un éclair de malice fit pétiller son regard bleu.
- ... et c'est ce que je vais faire au bal du Renouveau.
- Hein ? fit la petite fille. Mais pourquoi ?
Galea entoura la fillette de son bras.
- Parce qu'on ne fait pas la fête au milieu des ruines, en ignorant ceux qui souffrent. Je serai certainement rétablie quand ce bal aura lieu. Je serai donc obligée de m'y rendre. Porter une robe de deuil sera le moyen de marquer ma ... désapprobation.
- Le Comte n'appréciera pas, fit remarquer Sigismond. Surtout de la part d'une gamine. De la fille d'un vassal, qui plus est.
Königar fit un clin d'oeil à la jeune fille, puis sourit au vieil homme.
- Je gage, dit-il, de la malice dans la voix, que d'autres personnes apprécieront. Des personnes d'un rang nettement plus élevé que Guelen.
- De toutes façons, reprit Galea, ma décision est prise.
- Pourquoi tu veux te fâcher avec le comte ? demanda la fillette. Tu les aimais bien, les Guelen, avant.
Galea se laissa aller sur ses coussins. "Avant... songea-t-elle. Avant le tremblement de terre qui avait tout changé... avant l'action de Guilhelm à Guelen... avant sa maladie... avant Ferrand... avant... avant Lui...oh, Köni ! Avant... dans une autre vie !
- Je ne veux pas me fâcher avec lui. Je trouve que lui et son épouse se trompent, et je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour leur faire remarquer. Je ne suis certainement pas la seule à désapprouver cette fête, mais si je suis la seule à oser le montrer, tant pis. J'aurai des alliés, à mes côtés.
- Des alliés ? questionna Grace. Ton amoureux ?
Galea soupira.
- Oh, Grace, s'il te plaît !
Elle n'avait pas envie de parler de Ferrand. Mais ce fut Hunter qui répondit.
- Si notre "plan" marche comme prévu, il est fort probable qu'il soit présent. Tout comme le prince Guilhelm et son épouse. Et moi. Cà lui fera déjà quatre alliés de poids.
Sigismond fit la grimace en entendant qualifier Guilhelm d' "allié potentiel", mais ne dit rien. Qu'aurait-il pu dire à son Roi ?
Grace, elle poussa un petit cri. D'étonnement et de dépit.
- Vous allez avec eux, cette fois ? Vous ne restez pas au village ?
De la main, Hunter secoua les boucles brunes de l'enfant.
- Pas cette fois, ma chérie, expliqua-t-il. Après ce qui s'est passé à Guelen, ma place est là-bas. J'assisterai à la cérémonie religieuse et aux rites du Printemps avec les habitants de la ville. Et j'irai au bal, bien que celà me déplaise souverainement.
La fillette prit une mine boudeuse, mais le précepteur la rassura très vite :
- Pour cette fois, seulement.
Puis, s'adressant à Galea.
- ... et alors, cette robe ?
Elle réfléchit un instant.
- Je choisirais bien la deuxième, mais les manches sont abîmées.
- Qu'à celà ne tienne ! lui répliqua le prince.
Il avait eu une autre idée.



200. La robe.2.
(par michele huwart, ajouté le 06/04/05 15:06)


- J'accompagnerai, proposa-t-il, votre père à Falaen, la semaine prochaine. Et j'y ferai quelques achats. De la dentelle noire, entre autres. Galea, quand vous irez mieux, vous taillerez de nouvelles manches dans cette dentelle. Des manches telles qu'on les porte cette année à Dartran, d'après ce que m'a révélé Cherel l'an dernier. De cette façon, non seulement la robe sera totalement présentable, mais ceux qui vous verront ainsi vêtue ne penseront pas "elle a mis une vieille robe noire parce qu'elle n'avait pas les moyens de s'acheter une toilette neuve".
Galea ferma les yeux, imaginant la robe transformée. Elle se demanda un instant si cette transformation n'enlèverait pas à sa tenue son caractère provocateur, puis comprit que non. Königar avait raison. Elle resterait une robe de deuil, une robe de deuil simplissime. Mais, aussi, luxueuse. Qui conviendrait parfaitement à la fiancée de...
Elle sourit, espiègle à nouveau.
- Vous êtes formidable, Hunter ! déclara-t-elle, enjouée maintenant.
Mais Grace ne semblait toujours pas satisfaite.
- Pourquoi, Hunter, demanda-t-elle au précepteur, aidez-vous Galea à faire sa casse-pieds avec le Comte ? Vous n'aimiez pas qu'elle le fasse avec vous, pourtant!
La réponse fusa, intransigeante.
- Parce qu'elle a raison, cette fois. Le Comte s'est comporté, et se comporte encore, comme un homme indifférent à la misère et à la souffrance de ses administrés. Il est bon que quelqu'un le remette de temps à autre à sa place, fût-ce de façon symbolique. Quant à son attitude à mon égard... disons que ta soeur avait ses raisons, qu'elle croyait justes. Elle se trompait.
- ... et j'ai compris que je me trompais, renchérit la jeune fille.

Lehan avait laissé Thorwald endormi dans son alcôve. Contrairement aux règles relatives ua jeûne préparatoire à l'Initiation, il avait confié pour un moment qu'il espérait le plus bref possible le jeune garçon à un Officiant. Et il avait demandé audience aux Supérieurs.
Ils se tenaient tous deux face à lui. Comme ils devaient, se dit-il, impressionner les novices ! Mais lui-même n'était plus novice depuis longtemps. Et n'avait jamais été impressionnable. Il racontait, camement, ce que lui avait révélé le petit. La guérison qu'il avait opérée au moyen du Don. Et le meurtre dont il avait été témoin, commis par le Harrengarst au moyen de ce même Don. Lorsqu'il eut terminé, leurs Saintetés restèrent perplexes.
- Etes vous sûr que le gamin ne s'est pas trompé ? interrogea la Supérieure, grave et troublée. Que ce Ragnar est vraiment mort. Et cette jeune fille vraiment vivante ?
- Je suis sûr de Thorwald, répondit Lehan. Je ne serais pas là, sinon, mais auprès de lui. Il est mon pupille, et a besoin de moi.
- Ce qui peut tuer peut guérir, fit sombrement le Haut Prêtre. Et ce qui peut guérir, peut tuer. Une telle force dans le Don ne s'était plus manifestée depuis trois mille ans. Bien avant la chute des Anciens. Bien avant Myra, même.
Il avait prononcé ce nom avec la plus haute révérence.
- Ce n'est pas par hasard, reprit-il, si cette puissance se manifeste en même temps chez votre élève et chez cet...
Il ne qualifia pas le Harrengarst, mais son visage reflétait la plus parfaite horreur.
Utiliser le Don pour tuer !
- ... et ce n'est pas par hasard, reprit-il, si le petit s'est lié au prince Königar, s'il a été témoin des monstruosités commises par ce soi-disant prêtre, si lui-même a utilisé sa puissance à l'opposé de celui-ci. Le monde s'obscurcit, Lehan. Nul ne s'en rend compte, encore, qu'un jeune novice de vingt ans.
... Thorwald... songea le Mage... oh, mon petit.
- Les pièces se mettent en place, continua la Haute Prêtresse, comme si leurs esprits ne faisaient qu'un. Les Ténèbres déferleront sur le monde. Notre monde. Car seules les ténèbres peuvent annoncer l'Aurore.

- Accompagner mon époux à Falaen ?
Aëlia avait parlé foidement. Elle était d'ailleurs glaciale à tout moment, vis à vis de Hunter, depuis que l'amour réciproque du prince pour sa fille lui avait été avoué.



201. La robe.3.
(par michele huwart, ajouté le 07/04/05 21:21)


- J'aimerais faire quelques achats, lui répondit Hunter, tentant d'ignorer l'attitude de son interlocutrice, alors que Val le tirait par la manche.
- Vous irez au procès ? De la femme qui a jeté son mari dans le puits ?
Car si Ormond devait se rendre à Falaen, c'était sur la convocation du Duc, qui l'avait désigné comme juré dans une sordide histoire de meurtre.
- Voyons, Val, le reprit le précepteur, ce n'est pas un sujet de conversation pour un petit garçon. Et, non, je ne tiens pas à assister à ce procès. Je n'y suis ni juge, ni partie.
Aëlia ignora l'échange entre son fils et son hôte. Agacée, elle s'adressa directement à KÖnigar.
- Des achats, dites-vous ? Je suppose qu'il s'agit encore une fois de gâter honteusement mes enfants ? Je n'aime pas çà. Vous leur donnez de mauvaises habitudes. Ils risquent de prendre goût à ces choses. Et quand vous serez parti, nous ne pourrons plus leur assurer ce train de vie.
Le jeune homme soupira, s'assit et contempla longuement son hôtesse... son amie. De la méfiance, encore ! songea-t-il, même chez ceux qui me sont les plus proches...
- Vous réagissez comme Pol, fit-il très posément. Vous pensez que lorsque je serai obligé de vous quitter, je vous abandonnerai. Il n'en sera rien, Aëlia. Vous êtes ma famille, maintenant. Ma famille.
... et j'aimerais tant que vous le deveniez vraiment, pas seulement par le coeur... si seulement j'étais libre de moi-même, Aëlia...
- D'ailleurs, continua-t-il, je ne vais pas "honteusement" gâter vos enfants, cette fois. Je vais les gâter "outrageusement". Et vous allez me laisser faire, parce que, d'une certaine façon, je ne ferai que rembourser une dette. Une dette financière. Et me venger, en quelque sorte, de vos cachotteries.
Aëlia fut interloquée.
- Une... dette ? Des cachotteries ? HUnter, financièrement, vous ne nous devez rien du tout. Vous payez largement votre gîte et votre couvert en instruisant les enfants. Et vous avez... j'ai du mal à le dire, mais je me demande comment nous aurions fait, sans vous, pour Galea...
Il devint sérieux, soudain. Grave.
- Vous vous seriez endetté auprès de Bertram, pour elle. Comme vous l'avez fait, pour moi. Je lui ai parlé, Aëlia. Les "quarante ducats" que je vous avais remboursés, pendant ma maladie...
- C'était ce que nous lui avions payé ! répondit-elle, abrupte.
- Ce que vous lui aviez payé, oui, mais vous avez omis de me préciser que vous lui en deviez soixante de plus... dont vous avez remboursé seize, depuis.
- Vous étiez malade ! s'ennerva-t-elle. Vous aviez besoin de ces médicaments. Et certains coûtaient très cher.
Il tendit la main vers elle, amicalement. L'invita à s'asseoir auprès de lui. Elle voulut refuser, puis accepta, de mauvaise grâce. Il se mit alors à parler très doucement, comme pour lui demander pardon.
- Je ne vous fait aucun reproche, Aëlia. Je n'ai pas une notion très nette du prix des choses. J'ai toujours vécu hors du monde, si j'ose m'exprimer ainsi. Mais je sais compter, et, quand j'ai vu ce que coûtaient les soins de Galea... Je me suis permis de demander à Bertram à combien se montaient ceux qu'il m'avait prodigué. Je lui ai remboursé le solde, Aëlia. Je vous demande, humblement, de ne pas m'en vouloir pour des questions d'argent, même si je comprends que vous m'en vouliez pour... autre chose.
Puis, sa voix se fit plus gaie.
- Les seize ducats restant, je ne vous les rembourserai pas. Je paierai cette dette en gâtant outrageusement vos enfants, voilà tout.


202. La robe.4.
(par michele huwart, ajouté le 09/04/05 15:12)


Le Messager pénétra en trombe, à cheval, dans la cour du château. Un domestique le guida vers les appartements des Seigneurs. L'homme remit trois plis à la Comtesse, et, du regard, chercha quelqu'un d'autre? Avant de demander à la châtelaine s'il était possible de faire venir son fils.
- Remettez-moi la lettre, fit-elle avec agacement. Je suis sa mère, après tout.
- Il est inscrit "Mesire Ferrand de Jamar, à remettre en mains propres". Selon les règles de mon ordre, il m'est interdit de remettre ce pli à une autre personne, dans ce cas.
- Ignorez-vous, menaça-t-elle, qui je suis.
Le Messager ne se départit pas de son calme.
- Je sais seulement que vous n'êtes pas ce "Messire Ferrand", et que je ne puis donc pas vous remettre la lettre.
Au même instant, un jeune homme et une fillette pénétrèrent, hors d'haleine, dans la pièce.
- Auriez-vous quelque chose pour moi ? demanda le garçon, visiblement anxieux.
Le Messager le dévisagea. Le gamin était, visiblement, un aristocrate de haut rang.
- Messire Ferrand de Jamar ? s'enquit-il.
Devant la réponse positive du jeune homme, il lui remit la lettre. Ferrand, en échange, lui remit les trois pièces de bronzes, censées traditionnellement chasser les mauvais esprits. Le Messager salua, raidement. Et partit.
- Donne ! ordonna la Comtesse à son fils.
- Non.
Madame de Jamar était furieuse. Furieuse, et déçue. Jamais Ferrand n'aurait osé lui répondre de cette manière, autrefois. Il avait toujours été un garçon obéissant, docile. Jusqu'à ce qu'il rencontre cette... cette...
- Donne-moi cette lettre, insista-t-elle.
- Non, persista Ferrand. Cette missive m'est adressée. A moi, et à moi seul.
- Alors, cette catin se...
- Mère, l'interrompit sèchement le jeune homme. Vous allez retirer vos paroles. Galea n'a rien d'une catin. Rien du tout.
Il s'emportait, maintenant, sa voix trahissant sa fureur.
- C'est une jeune fille honnête. Intelligente et courageuse. Elle l'a prouvé, l'entendez-vous ? Prouvé ! C'est elle, Mère, elle ! qui a, durant des jours, organisé le ravitaillement et les convois de secours vers Guelen, en provenance de Lammermoor et des villages environnants. Elle seule ! Tout en accomplissant les travaux quotidiens de la ferme.
- Une ferme... lança la Comtesse, méprisante.
- Une ferme, oui ! répliqua son fils en tournant les talons. Puis, reconnaissant l'écriture : "au fait, ce n'est pas Galea qui m'écrit. C'est son précepteur.
Il sortit brutalement de la pièce en claquant la porte. Tout en ayant eu le temps d'entendre sa mère prononcer : "Son précepteur ? Cet excentrique..."

Il rejoignit sa chambre, montant quatre à quatre les marches du grand escalier. Il sentait son coeur battre à tout rompre. Galea, songeait-il... Galea, mon aimée... et vous, Hunter, que j'admire tant... vous daignez me répondre... me répondre à moi, qui ne suis rien, rien que moi...
Il ferma la porte. A clef. Il ne voulait pas, surtout pas, être dérangé.
Il décacheta la lettre, l'ouvrit. Un fin ruban de lin mauve pâle s'en échappa. Il se baissa, le ramassa. Le porta à ses lèvres. Galea... pourquoi n'y avait-il pas de lettre de Galea ?
Il s'assit sur le lit, pour lire. Hunter le remerciait de la confiance qu'il lui portait. Lui disait avoir été bouleversé par le fait qu'il l'aurait, spontanémént, choisi pour souverain. L'assurait de la bonne volonté de Königar vis à vis de son peuple. Il lui faisait une proposition, aussi : celle d'entrer au service du Prince Guilhelm en tant qu'Ecuyer personnel. Il lui en avait fait personnellement la demande.
Ferrand soupira. Un tel honneur... pensa-t-il, réservé habituellement aux fils des familles ducales ou princières. Mais un honneur qui, à n'en pas douter, serait mal pris pas ses parents. Guilhelm... le fils de l'Usurpateur !
Il accepterait la proposition.
Il lut ensuite, le coeur serré, le post-scriptum. "Je suis certain, disait Hunter, que vous attendiez une seconde lettre, bien plus impatiemment que celle-ci. Galea me fait vous assurer de toute son affection, et vous prie d'accepter ce ruban en gage de celle-ci. Elle a été souffrante. Très gravement. Elle se remet difficilement, et n'a pas encore la force d'écrire. Elle le fera dès qu'elle le pourra. Elle vous écrira sans doute directement à Castellanne. Celà vous évitera, je gage, certains ennuis vis à vis de vos parents. Elle vous embrasse de tout son coeur."
La dernière phrase laissa le jeune homme en larmes éperdu de gratitude.
" Sachez, Ferrand, que vous disposez de tout mon soutien, de tout mon appui, dans le projet qui est le vôtre."

Son père, sa mère, avaient pendant des heures tambourriné à sa porte. En vain. Il n'avait pas ouver, lisant et relisant la lettre du précepteur. Le soir tombait, à présent. L'heure du dîner approchait. Un dîner mondain, bien sûr, où seraient présentes trois ou quatre jeunes personnes du meilleur monde, titrées et fortunées, ainsi que leurs parents. Des "jeunes filles à marier", bien sous tous rapport, censées lui faire oublier cette "moins que rien". Galea... oh, Galea, songea-t-il. Que j'aimerais être à vos côtés. Je suis si inquiet, ma belle... si inquiet...
Il revêtit des vêtements sombres. Allait franchir la porte, lorsque lui parvint la voix de Sylvae.
- Ferrand ? Viens. Tu ne peux pas rester enfermé toute la soirée. Les invités arrivent.
Il ouvrit, se trouva face à sa soeur.
Il embrassa tendrement le ruban mauve, et demanda à la fillette de l'attacher autour de son bras gauche.


203. La robe.5.
(par michele huwart, ajouté le 11/04/05 13:16)


La fillette grimaça. Elle envisageait déjà les scènes à venir. Ses parents prendraient mal, très très mal, que Ferrand arbore ainsi ce ruban qui, à coup sûr, provenait de cette Galea qu'il aimait tant, et qu'ils méprisaient tout autant. Elle en fit part à son frère. Qui insista.
- Attache ce ruban autour de mon bras, s'il te plaît.
- Père, et Mère plus encore, l'avertit-elle, vont être furieux. Ils vont penser que c'est une provocation de ta part.
Il haussa les épaules. De la provocation, ce n'en était même pas. Il affichait ses sentiments, voilà tout. C'était d'ailleurs, songea-t-il avec amertume, plus honnête de sa part vis à vis des jeunes invitées de ses parents, que de leur faire une cour hypocrite.
- Je l'aime, répondit-il simplement. Je l'épouserai, si elle veut bien de moi. Si elle guérit... elle est gravement malade, Sylvae. J'ai senti l'inquiétude de Messire Hunter au travers de ses mots. Et je suis inquiet, moi aussi. Si inquiet...
Sylvae noua le ruban de Galea au bras de son frère, puis le prit gentiment par la main, tentant doucement de le rassurer.
- Elle guérira. Tu verras, elle guérira. Et elle voudra de toi. Qui, d'ailleurs, ne voudrait pas de toi comme époux ? Une idiote, et d'après ce que tu m'en as dit, Galea est tout sauf idiote. Allez, viens, maintenant.
Ferrand suivit alors sa soeur, en soupirant et le coeur gros. Ils rejoignirent dans le grand salon leurs parents ainsi que leur hôtes. A la vue du ruban mauve, la Comtesse, ne doutant pas de son origine, blêmit, et ses yeux lancèrent des éclairs vers son fils. Son époux, lui se dirigea droit vers le jeune homme, et, à voix basse mais brutalement, lui ordonna : "Ôte çà".
- Non, répondit Ferrand.
- J'ai dit "ôte çà". Et tout de suite.
Il voulut se saisir du ruban. Ferrand posa la main sur son bras.
- Si vous y touchez, Père, je fais un esclandre devant vos invités. Et je suis certain que vous désirez tout sauf celà. je porterai les couleurs de ma bien-aimée. Et m'arrangerai pour faire bonne figure devant vos hôtes.

- Kön me demande, annonça le prince Guilhelm à son épouse, de prendre le neveu de Guelen à mon service. Comme écuyer personnel.
Bathilde passa une nouvelle fois le peigne dans sa longue chevelure blonde, avant de s'asseoir sur les genoux de son mari. Elle entoura ses épaules de son bras, et l'embrassa, avant de lui répondre.
- Tu as déjà un écuyer personnel. Qu'est-ce que Kön a derrière la tête ? Et la famille de Guelen... ce sont non seulement des Hamerlandais, mais des légitimistes fanatiques. Je ne sais pas pourquoi... ils me font peur, Guilhelm.
Le prince réfléchit quelques instants, se souvint...
- Ferrand a eu une conduite irréprochable après la catastrophe. je...l'apprécie. Il a demandé conseil à Königar. Il a l'air de m'apprécier aussi, depuis qu'il a pu se rendre compte de ses propres yeux que je ne suis pas un monstre assoiffé de sang. Kön a pensé ... enfin, d'après sa lettre...
- Montre ! fit-elle en riant.
Elle lut, et resta un moment dubitative.
- Pourquoi pas, après tout, finit-elle par dire.


204. Divers.1.
(par michele huwart, ajouté le 26/04/05 16:40)


Thorwald sortit du petit bassin et s'enveloppa dans la serviette que lui tendait Lehan. Elle était râche. Il eut un instant de nostalgie, en songeant au linge moelleux du palais de Romburg. Il frissonna. La tête lui tournait un peu. Il enfila sa longue robe, rêche elle aussi, et ce seignit d'une corde blanche. Il fut un des premiers à se rendre dans la Grande Nef. Il fit le signe rituel de respect face aux représentations des Puissances, et s'agenouilla ensuite à même le sol. Il ferma les yeux. Après l'office, il aurait doit à un petit morceau de pain, et à un verre d'eau fraïche. Il n'avait pas faim, pourtant. Il n'avait plus faim depuis des jours. Le jeûne, songea-t-il, faisait naître en lui des sensations étranges, allant parfois jusqu'à l'euphorie. Etait-ce normal ? Et que ressentaient ses condiscilples ? Il aurait voulu leur poser la question, mais il était comme eux tenu au silence jusqu'à l'Epreuve. Sauf pour réciter les prières collectives. Ou pour raconter un "voyage" à Lehan. Seulement à Lehan. Il sentait la présence paternelle, rassurante, de son tuteur derrière lui. Il en fut heureux. Il aimait de plus en plus le vieux Prophète. Il avait confiance en lui, plus qu'en n'importe qui d'autre. Plus, même, qu'il n'avait jamais eu en son propre père. Ses pensées s'envolèrent alors vers le Palais Impérial. "Père, oh, Père", s'inquiéta-t-il, "prenez mon avertissement au sérieux. Je vous en prie ! Ils sont déterminés. Tellement déterminés ! Le Harrengarst ira jusqu'au bout de sa folie..." Mais ces noires pensées ne durèrent qu'un instant. Il était évident que l'Empereur lavait cru. Qu'il avait pris toutes les dispositions nécessaires. L'armée Hulanienne était redevenue puissante, et elle ne serait pas seule dans ce combat.
Il leva les yeux vers l'image de la Mère, et commença à prier en silence. Jusqu'à ce qu'un chant s'élève de l'assemblée.

Un bruit de sabots retentit dans la cour. "Ils sont de retour, ils sont de retour", s'écria Grace. Elle quitta la table, délaissant ses lettres, et se précipita au dehors en courant, suivie de son petit frère et de Ben. Galea posa sa quenouille. Elle aurait aimé les suivre, elle aussi, mais, bien que Bertram lui ait donné l'autorisation de passer quelques heures par jour au milieu de sa famille "mais en veillant à ne pas vous fatiguer, jeune fille !", elle se sentait trop faible encore pour marcher sans aide. Elle se redrassa pourtant, et allait tenter de se lever, lorsque le Précepteur entra dans la pièce en riant. Il l'embrassa affectueusement, la serra un instant, un trop bref instant, contre lui.
- J'ai vos dentelles ! fit-il gaiment. Et... des surprises.
Puis, sur un ton plus sérieux :
- Je suis heureux de vous voir hors de votre lit, Galea.
Elle allait répondre, mais ne put dire qu'un "Que faites-vous ?" amusé, quand le jeune homme ôta son manteau vert, l'en enveloppa, et l'enleva dans ses bras.
- J'ai dit que j'avais des surprises. Pour vous tous. J'avais prévenu votre mère que je vous gâterais. Que je vous gâterais outrageusement.
Elle passa les bras autour de son cou, laissa un bref moment aller sa tête sur son épaule. Songea que ce n'était guère convenable, même s'ils étaient seuls dans la pièce.
Il l'emmena dans la cour.
Elle écarquilla les yeux.


205. Divers.2.
(par michele huwart, ajouté le 30/04/05 14:53)


Eilan de Falaen lui tendait la bride d'une jument pommelée de bonne race.
- Elle est à vous, lui dit-il. De la part du Capitaine Hunter, pas de la mienne. Pour ma part, si j'ai tenu à venir vous saluer, je ne vous ai apporté de des gourmandises.
Elle en resta sans voix, ce qui lui arrivait rarement. Pour sa part, Quantor ne pouvait concevoir que le destrier alezan que son père lui avait désigné comme sien lui appartenait vraiment. En propre. A lui. Les petits et Ben, quant à eux, faisaient la fête à trois ânes gris et placides, qui se laissaient faire sans réagir. Seule Aëlia semblait plus que troublée.
- Hunter, dit-elle d'un ton de reproche. Que signifie ceci ? Nous ne pouvons accepter de tels cadeaux? C'est...déraisonnable.
Maos le jeune homme balaya ses réticences d'un revers de phrase.
- Je vous avais prévenue, avant de partir, que je les gâterais outrageusement, Non ? Je vous en prie, Aëlia. Je n'ai acheté que des choses utiles. Enfin, se reprit il, à part quelques babioles, bien sûr... Vous êtes quatre adultes, à présent, dans la famille. Et vous n'aviez qu'un seul cheval... Celui qu'Eilan a choisi pour vous dans les écuries de son père est un un hongre de ferme, dur au travail, pas un animal de parade. J'ai songé que des ânes seraient plus utiles dans une exploitation agricole que des poneys, tout en pouvant servir de monture au petits. Et si la voiture est jolie, c'est malgré tout une charette bien solide, pas un cabriolet m'as-tu-vu.
Il se fit presqu'implorant pour ajouter : "Je vous en prie, Aëlia. Je n'essaie pas d'acheter quoi que ce soit. Mais je trouvais, quant à moi, déraisonnable, de vous laisser vivre dans la gêne, alors que je croule sous l'or;".
La jeune femme voulut émettre une nouvelle protestation, mais son époux la rassura.
- J'ai été... surpris, moi aussi, de la générosité de Hunter. Mais il ne faut pas y rechercher d'intentions cachées, ou une demande de pardon. C'est un gage d'amitié. Rien de plus. Mais rien de moins.
Galea n'avait toujours rien dit. Accrochée, vacillante, au bras du précepteur, elle tenait dans la main la bride de la jument tout en observant minutieusement l'animal. "Il ne sied pas à quelqu'un de mon rang, songea-t-elle. Ce n'est pas une monture de paysanne. Et... quatre adultes, a-t-il dit. Oh... Kônigar, me considérez vous vraiment comme telle ?"
- Elle est trop belle, murmura-t-elle. Trop belle pour une fille comme moi...
- Elle convient parfaitement, lui répondit le prince à voix basse, à la grande dame que vous êtes déjà dans votre âme et que, dans quelques temps, vous deviendrez aux yeux du monde.
Il avait prononcé les derniers mots d'une voix voilée d'amertume.

Ferrand était furieux. Et profondément triste, en même temps. Il avait toujours sincèrement aimé ses parents, et la querelle qui les opposait à lui depuis son retour de Guelen lui brisait le coeur. Sans compter l'inquiétude qu'il continuait à éprouver pour sa bien-aimée. "Oh... Galea..." fit-il comme pour lui-même. Il ne céderait pas sur ce point. Jamais. Si elle voulait de lui, il ne cèderait jamais. Il serradans sa poche intérieurs, et le ruban mauve, et la lettre du précepteur. Lui aurait-elle envoyé ce ruban si elle ne voulait pas de lui ?
Il aurait voulu s'ouvrir à son père de la possibilité qui pouvait s'ooffrir à lui d'entrer au service du prince d'Otrante. Mais le Comte avait coupé court à toutes les tentatives d'explications qui auraient pu naître entre eux. Il ne lui opposait que le silence. Contrairement à la Comtesse qui, depuis près de dix jours, ne lui adressait la parole que pour se plaindre de l'ingratitude des enfants, du manque de respect de son fils envers les convenances et les conventions, de la mauvaise influence de certains jeunes seigneurs excentriques, et ainsi à l'avenant...
Mais ce jour-là, il était furieux.


206. Divers.3.
(par michele huwart, ajouté le 02/05/05 11:56)


Ses parents l'avaient convoqué. "Officiellement", pensa-t-il. L'explication entre eux risquait d'être sévère. Mais il ne céderait pas. Il ne céderait sur rien. Il y était encore plus résolu depuis qu'il avait remarqué qu'ils avaient fouillé sa chambre.
Fouillé sa chambre ! Comme s'il avait huit ans !
Ils se tenaient dans le grand salon. Sylvae à leur côté. la fillette fit à son frère une grimace tristounette. Elle était visiblement là contre son gré. Ferrand s'en voulut un instant. Sa petite soeur n'avait rien à voir avec ses problèmes. Même si elle avait quelque peu, mais si peu, été sa "complice". "Complice", pensa-t-il amèrement. Comme s'il avait fait quoi que ce soit de mal.
- Assieds-toi, ordonna le Comte à son fils. Assieds-toi, et écoute.
Le jeune homme obéit. Mieux valait d'abord laisser parler son père, et s'expliquer ensuite.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? reprit le Seigneur. Tu as toujours été en garçon exemplaire, docile et intelligent. Un fils rêvé. Et depuis ton retour, tu rues dans les brancards. Tu remets en cause l'éducation que tu as reçue. Tu renie nos convictions politiques et patriotiques. Tu as des attitudes contraires aux convenances.
- J'ai vécu des moments difficiles, tenta d'expliquer Ferrand. Qui ont remis en cause mes certitudes.
- Tu t'es laissé influencer, répliqua sa mère. Par cette petite intrigante. Et par ce je-ne-sais-quoi de petit-fils du Duc des Sarts. Donne-nous la lettre qu'il t'a écrite... si c'est bien lui qui l'a écrite, d'ailleurs. Vu ce qu'elle contenait !
Ferrand sentait la colère bouillonner en lui. Il fallait qu'il garde son calme. Il le fallait absolument !
- C'est lui, affirma-t-il. Je ne vous permets pas d'en douter. Et je ne vous donnerai pas cette lettre.
- Ferrand ! ordonna son père. Donne-la. Tout de suite.
- Non.
Sylvae s'agitait sur son fauteuil, de plus en plus mal à l'aise.
- Tu la donneras, reprit le Comte, impérieux. Et tu cesseras toute relation avec cette fille et ce garçon.
Ferrand se redressa imperceptiblement.
- Je ne la donnerai pas, et je ne cesserai aucune relation. J'épouserai Galea, si elle veut bien de moi.
- Si tu le fais, s'emporta Jamar, je te coupe les vivres et je te déshérite. Tu n'en as pas le droit, de toutes façons. Tu as besoin de mon consentement, pour te marier.
Sylvae eut, un instant, l'impression que son frère dominait son père.
- Vous pouvez parfaitement léguer votre fortune à qui bon vous semble, affirma Ferrand, presqu'ironique. Pas votre titre. J'en suis l'héritier de droit, comme des charges qui l'accompagnent. Me couper les vivres ? Sachez qu'il y a de fortes chances pour qu'une charge prestigieuse m'attende. Quant à votre consentement, je peux m'en passer, si j'ai celui du Roi.
La Comtesse était blême. Rigide.
- Tu comptes peut-être te rendre à Dartran ? fit-elle d'une voix mauvaise.
- Mère, répondit Ferrand en se levant, pas à Dartran, à Castellanne. J'ai voulu vous parler de celà bien plus tôt, ainsi qu'à Père, mais vous ne m'en avez pas laissé l'occasion. Je compte demander son consentement au Roi Géraud. Et entrer au service de son fils, le prince héritier Guilhelm.
Sylvae crut que son père allait faire une attaque. Il était aussi rouge que son épouse était livide.
- L'Usurpateur... l'usurpateur... finit-il par dire après avoir repris son souffle. Jamais tu n'entreras au service de l'Usurpateur !
Au même instant un domestique entra, visiblement gêné.
- Monseigneur...
- Quoi ? aboya le Comte, hors de lui. Vous ve voyez pas que je suis occuppé ?
- C'est que... bégaya l'homme... il y a un Seigneur... un homme du Roi d'otrante...
- Laissez, fit une voix derrière lui. Je me présenterai moi-même.

Eilan posa la corbeille sur le lit de Galea.
- ce n'est pas grand-chose, s'excusa-t-il, en comparaison des cadeaux de... j'ai du mal à l'appeler Hunter, maintenant que je sais... mais c'est offert de bon coeur. Quand j'ai appris que vous étiez souffrante, je n'ai pu m'empêcher de m'inviter chez vous, de venir vous présenter mes hommages, et mes voeux de guérison, ainci que ceux de mon père.
Elle jeta un coup d'oeil à la corbeille, et lui sourit ironiquement.
- Pas grand-chose, dites-vous ? Qu'est-ce que c'est alors, pour vous, grand chose ?
Le panier d'osier débordait de fruits exotiques. De diverses sortes d'oranges, sont certaines énormes et jaunes, d'autres rouges, d'autres, encore, vertes, et certaines minuscules. De confitures. De pâte d'amande artistement travaillées. De sucreries et de vins fins.
Le garçon ne sut que répondre. Galea l'embrassa sur la joue.
- Je suis très heureuse de vous voir, Eilan, et très touchée de votre délicatesse. Même si je vais beaucoup mieux, maintenant. Mais je vous croyais à Guelen ?
- Mon père m'a rappelé à Falaën pour le procès, soupira-t-il. On fonds, je devrais lui en être reconnaissant, puisque celà m'a permis de venir vous voir.
Elle aurait dû rougir, mais ne le fit pas. Pas plus quand le jeune homme ajouta :
_ Ferrand de Jamar sera un homme heureux.


207. Divers.4.
(par michele huwart, ajouté le 04/05/05 13:25)


Elle eut une petite moue agacée.
- Les nouvelles vont vite, apparemment. Dites-moi, Eilan ? Lequel des deux a une langue plus longue que mon bras ? Mon père, ou mon précepteur ? Ils parlent de mon avenir, alors que le principal intéressé n'a encore reçu aucune réponse de ma part. A ce propos...
Sa moue se transforma en un énigmatique sourire teinté de mélancolie.
- ... ce serait plus simple et plus rapide si vous acceptiez de remettre ma réponse à la Messagerie de Guelen. Moins cher, aussi.
Le garçon promit.
- Et ? questionna la jeune fille.
- Et... ? répondit-il, sur la défensive.
Elle le regarda en secouant la tête. L'air de dire "Ah... ces hommes".
- Je vous ai posé une question, me semble-t-il.
Il s'agita sur sa chaise.
- Euh... un peu les deux... cette histoire de demande en mariage tracasse votre père. Il s'en est ouvert au mien, et... j'ai entendu. Par le plus grand des hasards, bien entendu.
- Indiscret ! feignit-elle de se fâcher, lui donnant un petit coup de son éventail neuf.
- Et Son Altesse... çà me fait drôle de l'appeler ainsi... disons que lorsqu'il choisissait votre jument, il a laissé entendre qu'elle était destinée à une jeune femme du meilleur monde.
- Ce que je ne suis pas en tant que moi-même, fit-elle, fataliste.
Il rougit, contrit.
- Ce n'est pas, tenta-t-il de s'excuser. Je ne voulais pas dire... vous êtes une fille merveilleuse, et... enfin...
Elle lui posa la main sur l'épaule, apaisante maintenant.
- Calmez-vous, Eilan. Je sais parfaitement qui je suis. Ce que je suis. Je sais qu'en acceptant la demande de Ferrand, je le pousse à se mésallier. Je ferai tout, pourtant, pour tenter de le rendre heureux.
Elle avait à nouveau de la tristesse dans la voix. Elle la chassa, cependant, par un effort de volonté, et, gaiment, dit au garçon.
- Allons. Parlons de vous, maintenant. Que faites-vous donc, à Guelen ?
Il répondit comme une évidence qu'il accomplissait les désirs de son souverain.
- Il a confié beaucoup d'argent à mon père. Je le gère du mieux que je peux. Enfin, rectifia-t-il, disons que j'aide Mesire Gradian à le gérer. Nous évaluons le prix des travaux, les besoins des gens, nous recevons les fournisseurs.
Il grimaça, puis sourit : "Des comptes, encore des comptes ! Heureusement que lorsqu'il commandait la milice de mon père, Son Altesse m'a enseigné les chiffres saïs. Ils sont beaucoup plus simples à utiliser."
Elle avoua qu'elle-même avait très envie d'apprendre cette façon de calculer.
- je suis tombée malade juste au moment de commencer, soupira-t-elle, avant de réfléchir un instant et de poser une nouvelle question à l'héritier de Falaen.
- Eilan ? Comment saviez-vous ? Que j'étais au courant, pour Hunter ?
Il la regarda,ébahi.
- Il me semblait évident que... ce n'était pas le cas ? Messire Gradian a plusieurs fois loué votre sagacité... et Hunter lui-même, enfin, je veux dire Son Altesse... il a parlé comme si...
Elle lui redonna un minuscule coup d'éventail.
- Bien sûr, c'était le cas.
Elle lui lança un regard espiègle.
- Il m'arrive d'être indiscrète, à moi aussi.

L'homme s'inclina légèrement devant la Comtesse, puis le Comte. Il était jeune, constata Ferrand, même si ce n'était pas ce qui frappait au premier regard. Plutôt une impression d'étrangeté. Il ne donnait pas l'impression d'être un humain ordinaire, mais une image vivante des Anciens, tels que représentés dans les livres d'images. Il était grand, svelte et bien découplé. Il portait les cheveux longs et libres, à l'ancienne mode. Des cheveux d'un blond si clair qu'ils en paraîssaient argentés, et qui offraient un contraste saisissant avec ses yeux brillants d'un noir profond. Il portait avec une grâce désinvolte un long manteau noir brodé des serpents entrelacés d'Otrante. Ce qui, après la discussion houleuse qui l'avait opposée à son fils, fit perdre ses bonnes manières à Madame de Jamar.
- Que vient faire en ces lieux un laquais des Otrantais ? lâcha-t-elle, méprisante.
Le jeune étranger sourit, énigmatique, moqueur tout autant que hautain, salua à nouveau.
- Otrantais, je suis, Madame. Laquais, peut-être, mais Prince, certainement. Mon nom est Maury d'Hermalle.
Jamar blêmit. L'héritier des princes d'Hermalle... la plus ancienne famille des Pays Libres... dont la noblesse remontait à trois mille ans avant Myra elle-même... branche aînée des descendants de Myra, d'ailleurs, par sa fille Aube...
- Votre Grâce ! bafouilla le comte, qui, tout opposant aux Otrantais qu'il fût, craignait légitimement d'offencer un aussi haut, et aussi puissant seigneur.
- Je ne suis pas ici en tant que "Votre Grâce", reprit le jeune homme. Je suis ici en tant que messager de mon Prince. En tant qu'écuyer personnel de Guilhelm, héritier d'Otrante.
Il se tourna vers Ferrand, et son visage perdit toute trace de morgue et de sévérité.
- Messire Ferrand de Jamar, je suppose ? demanda-t-il avec bienveillance.
Le garçon acquiesça. Son coeur battait la chamade.
- Mon Seigneur, le Prince Guilhelm, requiert votre présence à ses côtés. Nous partirons dès que vos bagages seront prêts.


208. Divers.5.
(par michele huwart, ajouté le 05/05/05 18:49)


Ferrand regarda son père désemparé, sa mère qui tentait désespérément de garder son calme. Ses yeux revinrent ensuite vers l'émissaire du prince Guilhelm. Il respira profondément, et dû s'éclaircir la gorge avant de pouvoir répondre.
- Je ne serai pas long, Votre Grâce.
Et, se retournant vers ses parents:
- Permettez-moi de me retirer. Sylvae ? ajouta-t-il gentiment, veux-tu venir m'aider ?
La fillette le suivit, trop heureuse de quitter l'ambiance lourde de la pièce.
Le jeune prince ôta son mantea, et s'assit, sans y avoir été prié, avec l'assurance d'un grand seigneur. Il s'adressa ensuite à la Comtesse.
- Auriez-vous l'obligeance, Madame, de me faire servir quelque chose à boire ? Je chevauche depuis l'aube, et une coupe de vin me ferait le plus grand bien.
La comtesse hésita. Les règles de l'hospitalité lui imposaient de recevoir cet étranger avec les honneurs dûs à son rang. D'un autre côté, ce... type était un Otrantais, un Otrantais au service de l'Usurpateur. Un Otrantais qui venait lui arracher son petit garçon, afin de le dévoyer... Elle finit cependant par sonner. Un valet se présenta dans les secondes qui suivirent.
- Du vin, fit-elle sèchement. Pour...
les mots lui écorchaient les lèvres.
- ...pour Sa Grâce... réussit-elle malgré tout à articuler.
Le valet revint bientôt, porteur d'un pichet de vin frais, et d'une coupe qu'il remplit généreusement. Maury le remercia courtoisement avant de lui demander :
- Ce serait aimable de votre part de servir à boire à mes hommes, ainsi que de faire seller la monture de Messire Ferrand.
- Il en sera fait selon les désirs de Votre Grâce, bafouilla le garçon, visiblement impressionné.
- Je vous en remercie, mon garçon, lui répondit le prince.
Et, fouillant dans sa bourse, il déposa une pièce d'argent dans la main du domestique, qui salua. Il attendit qu'il ait quitté la pièce avant de s'adresser à ses hôtes forcés.
- Je sais, leur dit-il, posément, mais avec fermeté, que vous êtes opposés au départ de Ferrand pour Castellanne. Sachez qu'il s'agit d'une décision du Prince en personne.
- A la demande de ce Sartois, je suppose ! fit aigrement la Comtesse.
- A la demande de Messire Hunter de Carlean, confirma Maury, toujours aussi calme. Qu'au passage, vous devriez également appeler "Sa Grâce", bien qu'il tienne peu au protocole.
Le comte devint écarlate, son épouse pâlit encore.
- Ce... commança la Comtesse.
Mais le jeune homme l'interrompit. Il n'y avait plus trace de bienveillance sur son visage. Seulement d'une autorité inflexible.
- Je n'ai pas terminé, Madame. Et je tiens à vous dire ceci hors de la présence de votre fils. Mon Seigneur m'a chargé de vous faire savoir que s'il vous venait, par esprit de revanche, l'idée de demander à votre frère et beau frère d'importuner, en tant que suzerain, une certaine jeune fille ou sa famille, ce serait très mal pris en très haut lieu. Que vous et lui vous exposeriez à des représailles sévères.
Il sourit à nouveau, mais son sourire n'avait rien d'engageant.
- Et j'ajouterai, à titre personnel : pas seulement de la part de la famille d'Otrante, ou des Ducs des Sarts et de Falaën. N'oubliez pas que ma cousine est la promise du Prétendant d'Hamerland.
- C'est une menace ? tonna Jamar, se levant brutalement.
Maury but une gorgée de vin avant de déclarer sans hausser le ton :
- Un avertissement. Un avertissement qu'en tant que personnes intelligentes vous prendrez très au sérieux.

Ferrand revint bientôt, suivi de sa jeune soeur. Il portait lui-même son sac de voyage. Il avait la gorge nouée, et se trouvait au bord des larmes. Mais il était aussi déterminé que malheureux.Il alla vers ses parents pour leur faire ses adieux. Si son père accepta de l'embrasser du bou des lèvres, sa mère resta inflexible. Et lorsqu'il s'agenouilla pour demander la bénédiction rituelle, elle enjoignit son époux, qui déjà levait la main, de ne pas la donner.
- Sinon, enchérit-elle, je ne vous pardonnerai jamais.
Sylvae pleurait. Son frère la prit par la main, et l'entraîna vers les écuries, suivi du Prince qui salua avant de quitter la pièce.
- Tout ira bien, dit-il dès qu'il furent seuls.
Il posa la main sur l'épaule de son nouveau compagnon en ajoutant :
- Je comprends votre désarroi, Ferrand, ainsi que le chagrin de votre soeur. Je ne m'attendais pas à une explosion de joie de leur part, mais j'avoue que la raideur de vos parents m'a troublé.
Il avait dans la voix toute la gentillesse, toute la compréhension du monde.
Ferrand s'essuya rageusement les yeux.
- Je m'y attendais, moi, confia-t-il tristement au jeune prince. N'en parlons plus, désormais. N'en parlons plus.
Ils rejoignirentles hommes d'Otrante. Au moment de partir, Ferrand serra longuement sa soeur contre lui.
- Pardonne-moi, ma chérie, lui murmura-t-il tendrement. Prends soin de toi. Je t'aime très fort.
- Je t'aime très fort, moi aussi, répondit-elle en sanglottant. Prends garde à toi.
Il monta à cheval. Maury s'apprêtait à faire de même lorsque la fillette l'interpella.
- Votre Grâce ?
- Damoiselle ? fit-il courtoisement.
- Prenez soin de mon frère. Je vous en prie. Qu'il n'arrive rien de mal à mon frère.
Le jeune homme s'approcha de l'enfant, lui pris la main et la baisa.
- Sur mon honneur, dit-il gravement, et sur ma vie, je réponds de la sécurité de votre frère.
Puis, laissant tomber tout artifice, il la prit fraternellement dans ses bras, et ajouta : "... et je vous promets de tout faire, pendant ce voyage, pour apaiser ses inquiétudes et son chagrin."

Cette fois, il l'avait fait volontairement. Pas par égoïsme. Mais il avait besoin d'un contact avec les siens, avec ceux qu'il aimait.


209. Divers.6.
(par michele huwart, ajouté le 06/05/05 14:28)


Etait-ce interdit ? Permis ? Peu lui importait. C'était plus fort que lui. Il laissa son esprit emporter son âme vers les siens.
Il vit son père , en compagnie de ses ministres et de hauts dignitaires de l'armée, penchés sur une carte. Donnant des ordres, et demandant conseil à l'un et à l'autre. Conseils concernant la défense des frontières de l'Est et du Nord. Il fut soulagé. L'Empereur Thadrig prenait son avertissement, ses visions, très au sérieux. Il se demanda si Lehan lui avait fait parvenir des informations concernant le meurtre du jeune Ragnar. Mais l'essentiel s'accomplissit bel et bien : l'Hulanie préparait ses défenses.
Il se retrouva presqu'instantanément dans un salon aux murs de marbres blanc. Elle était là. Elle. Son Elle à lui, qui ne serait jamais à lui. Elle se tanait assise, près d'une vaste fenêtre, en compagnie de sa petite soeur, et de la princesse Olga. Elle brodait, consciencieusement, un paysage mélancolique sur un carré de soie blanche. Cherel... Oh, Cherel... Il posa sa main spectrale sur le bras blanc de la jeune fille. Elle sursauta. Il la sentit l'appeler mentalement, et resentit sa solitude, son incroyable solitude, ainsi que ses doutes profonds. Elle L'appela à nouveau. "Je sais que tu es là, mon amour" disait tout son être. "Je t'aime. Sois prudent. Je suis fière de toi".
Ressenti... elle avait ressenti sa présence ! Pas à la manière de Galea, avec l'esprit il avait littéralement fusionné. Mais elle l'avait ressenti ! Enfin !
Galea... pensa-t-il. Le royal salon avait fait place à la salle commune d'une ferme provinciale. Elle était là, pâle encore, à demi allongée sur un sofa, en compagnie de Königar et de deux autres garçons dont l'un devait être son frère. Elle vivait, donc. Il avait vraiment réussi, et son coeur s'emplit de joie. Elle tenait sur ses genoux une longue robe noire aux manches coupées au-dessus du coude, et posait par dessus deux coupons de dentelle, hésitant lequel choisir. Il la contacta, comprit instantanément quelle était son intention, et lui "dit" : "Celui de gauche", tout en imaginant la tête de l'organisateur du bal. "Thorwald", réagit-elle à voix haute. Il ressentit son amitié, et sa reconnaissance. Et si les deux garçons se regardaient d'un air étonné, Königar lui demanda : "Il est là ?"
Il sut alors ce qu'elle voulait qu'il fasse. Qu'ils fassent. Tandis qu'elle l'expliquait au prince, il songea "Cherel... il saura pour Cherel !". Mais ce n'était que justice. Il savait bien, lui, pour Königar et Galea.
Elle prit doucement la main du jeune homme dans la sienne. Et, à travers elle, ils s'unirent, se connurent, et leur lien devint tangible.
Il les quitta. Bathilde était allongée, pêle, mais souriante. Son époux lui posa une main sur le ventre, éclata de rire, l'embrassa. Elle lui passa les bras autour du coup. Il l'enleva, et la fit tournoyer, en la serrant contre lui. "Attention !" lui dit-elle. "Je ne suis plus seule, à présent." Et le contact de Bathilde et Guilhelm lui révéla le bonheur absolu.

Le soir tombait. Ils avaient chevauché en silence depuis Jamar. Maury rapprocha sa monture de celle de Ferrand.
- Nous sommes sur le territoire administré par votre père. Il se fait tard, et nos esctomacs crient famine. Connaissez-vous une auberge convenable dans les parages.
Ferrand sortit de sa rêverie morose, se secoua. Au fond de lui, il avait apprécié que le prince respecte son désarroi.
- Il y a une auberge dans le prochain village, fit-il d'un ton morna, mais c'est un bouge infâme indigne de Votre Grâce. Je propose de chevaucher une heure de plus, et de passer la nuit au Chaudron d'Argent. A Estrellain. C'est un endroit réputé. S'il vous agrée, bien entendu.
Le Prince se retourna vers ses hommes.
- Lauriel ! lança-t-il au vieux sergent qui les commandait. Nous dînerons dans une heure environ. Tiendrez-vous bon ?
- Difficilement, Monseigneur ! répondit le soldat en riant.
- Entendu pour votre Chaudron d'Argent, déclara alors le jeune seigneur à Ferrand, qui était retombé dans ses sombres pensées.
- je suis aux ordres de Votre Grâce ! marmonna le garçon.
Maury leva la main, donnant l'ordre silecieux de s'arrêter.
- restez un moment en arrière ! ordonna-t-il au sergent. Je dois lui parler seul à seul, un bref instant.
Il démonta, et tendit la main à son compagnon. "Venez", lui dit-il.
Ferrand mit pied à terre à son tour. Il leva les yeux vers le visage énigmatique de Maury, rencontrant les insondables yeux noirs.
- Aurais-je déplu à Votre Grâce ? demanda-t-il, inquiet.
Le prince partit d'un franc éclat de rire.
- Vous ne m'avez déplu en rien, Ferrand, expliqua-t-il. Mais je voudrais mettre certaines choses au point. Vous n'êtes pas à mes ordres. Vous êtes tout comme moi à ceux de Guilhelm. Et comme nous serons amenés à travailler ensemble, j'aimerais que vous laissiez tomber le "Votre Grâce" et autres marques protocolaires. Je n'ai aucun désir de vous m'entendre appeler ainsi quarante-cinq fois par jour.
Un léger sourire apparut sur le visage de Ferrand.
- Bien, Vo... euh... Messire ?
- Maury suffira. Ne vous étonnez pas si au cours de ce voyage, je teste quelques unes de vos capacités. C'est le désir de Guihelm. Mais rassurez vous, il vous trouvera de quoi vous occuper. Ce n'est pas le travail qui manque. Bien. Repartons, maintenant. J'ai faim.
- Vo... Maury ? le rappela Ferrand.
- Oui, mon ami ?
- mes parents... quand vous étiez seul avec eux. J'espère qu'ils n'ont pas été désagréables avec vous. Ils..
-... ne portent pas les Otrantais dans leur coeur, continua le prince. Mais c'est plutôt moi qui, pour le coup, ai été... franc avec eux.
Ses traits s'étaient durcis instantanément.
-... je les ai prévenus que s'ils cherchaient à s'en prendre à votre promise, il leur en cuirait. Et que l'avertissement était valable pour votre oncle également.
Ferrand n'avit pas enetendu la fin de la phrase. . Il eut un instant l'impression de ne plus pouvoir respirer. Tout tournait autour de lui.
- Ferrand ? s'iquiéta maury devant l'air hagard du jeune homme. Ferrand ? Cà ne va pas.
- ma promise ? murmura le garçon en tremblant. Vous l'avez appelé "ma promise" ? Sauriez-vous donc des choses que j'ignore moi-même ? Savez-vous si elle va bien ? Et comment... elle ne m'a rien dit, encore...
Maury prit son nouvel ami par les épaules, le força à le regarder, et lui parla d'un air grave.
- Je ne sais pas si elle va bien, avoua-t-il. La lettre du... de Messire de Carlean à Guilhelm date du même jour que celle qu'il vous a adressée à vous. Par contre...
Il souleva légèrement la cape de Ferrand, dévoilant le ruban mauve que Sylvae lui avait noué au bras avant son départ.
-... je ne cois pas que Mademoiselle de Lammermoor enverrait ses rubans à n'importe qui sans raison. Ni qu'elle prendrait la peine de s'inquiéter de vous à ce point, si vous la laissiez indifférente.
Ferrand ne comprenait pas. Que voulait dire Maury par "s'inquiéter de lui à ce point "?
- Votre promise, expliqua-t-il, a oublié d'être bête. C'est elle qui a eu l'idée de vous faire entrer au service de Guilhelm. Et... d'autre chose aussi, que je ne suis pas autorisé à vous dévoiler. K... Messire Hunter n'a été qu'un intermédiaire. Un intermédiaire indispensable, mais un intermédiaire quand même. Vous en saurez plus en arrivant à Castellanne.
Il enfourcha sa monture en invitant son camarade à faire de même.
- Allons, venez, maintenant ! J'ai faim !

-


210. Confiance.1.
(par michele huwart, ajouté le 10/05/05 14:47)


Elle entra dans la grande salle, attendit quelques instants, et jugea de son effet sur Hunter et les enfants. Grace et Val firent la grimace. Ben se fendit d'un "pas mal". Le précepteur, quant à lui, la contempla longuement d'un regard mélancolique.
- Vous êtes ravissante, déclara-t-il avec ferveur. Plus que jamais.
Et c'était vrai. Sa récente maladie avait laissé sur son visage comme un aura de fragilité, qui adoucissait sa beauté triomphante, la rendait plus humaine. Elle passa la main dans ses longs cheveux bruns, les ramena sur son épaule droite.
- Je me sais pas encore ce que je vais en faire, dit-elle d'un air interrogateur en regardant Hunter.
Mais ce fut Grace qui répondit en fronçant les sourcils.
- Tu devrais faire un chignon de vieille femme. Cà irait bien avec la robe. Cà te rendrait encore plus sévère.
Galea haussa les épaules.
- Si j'ai l'air sévère, affirma-t-elle d'une docte voix, tant mieux. C'est volontaire. Je t'ai déjà expliqué pourquoi.
Mais la petite, visiblement, n'arrivait pas à comprendre ce qui motivait sa soeur. Une soeur qui, quelques mois auparavent, ne semblait vivre que pour les plaisirs et les toilettes. Et pour mettre le Roi sur le trône, évidemment...
- Les garçons auront peur de toi ! lança-t-elle comme dernier argument. Argument qui fit lever au plafond les yeux de Galea.
- Peu m'importent les garçons, maintenant. De ce côté-là, je suis servie, et même plus que çà !
Elle avait mis dans ses mots une légèreté feinte. Légèreté que démentait le regard douloureux qu'elle jeta au précepteur pendant une brève seconde. Précepteur qui, lui, contredit les paroles de la fillette.
- Ta soeur est loin d'être effrayante, Grace. Elle n'a jamais semblé aussi abordable. Et je doute qu'une robe noir effraie ton frère ou Ferrand. Ou Eilan. Ou moi...
La gamine voulut néanmoins avoir le dernier mot.
- Ce n'est pas la même chose, s'exclama-t-elle. Quantor, c'est son frère, comme vous l'avez dit. Ce Ferrand, c'est son amoureux. Vous, vous êtes vous, et Eilan, c'est Eilan. Vous n'êtes pas comme les autres.
la conversation commençait à ennerver sérieusement Galea. Mais plutôt que de dire "çà suffit, elle se mit à observer méticuleusement Hunter d'un regard désapprobateur. Au point que le jeune homme finit par lui demander ce qu'elle lui voulait.
Elle plissa les yeux, s'écarta un instant, comme pour mieux voir.
- Dites, Galea, reprit Hunter, agacé. Qu'avez vous à me regarder comme çà ?
Elle eut une moue espiègle.
- Vous comptez vraiment, le questionna-t-elle, vous rendre comme çà chez les Guelen ?
Il était vêtu d'un pantalon de drap gris, et d'une vieille chemise de Landau à carreaux verts et blancs.
- Bien sûr que non, énonça-t-il comme une évidence. Je porterai les vêtements que Cora... dites, jeune fille, vous le savez pertinemment. Et vous savez tout autant que même si je n'ai pas vraiment d'estime pour ces gens, je n'irai pas au bal en tenue de travail.
Elle secoua la tête, l'air de dire "ah, ces hommes".
- Je ne parlais pas de vos vêtements, voyons, expliqua-t-elle. Hunter, vos cheveux ont drôlement poussé, depuis votre guérison. mais ils ont poussé n'importe comment. Vous ressemblez à un sauvageon des bois...
Il baissa la tête, et éclata de rire. Elle avait raison. Il s'était bien peu préoccupé de son apparence depuis son arrivée à Lammermoor.
- Vous comptez jouer les coiffeuses avec moi ? demanda-t-il d'un air moqueur.
Mais elle partit à son tour d'un rire cristallin.
- Si vous désirez vraiment avoir l'air stupide... je suis à peu près aussi douée pour çà que pour changer correctement la literie.
Il songea brièvement qu'il accepterait volontiers d'avoir l'air stupide, pour avoir le bonheur de sentir dans ses cheveux les mains de Galea...

Olga resta très raide devant le bureau du Roi. Elle fit la révérence, et sortit à reculons comme le voulait l'usage. Son visage fut impassible, jusqu'à la seconde où elle eut refermé sur elle la porte de sa chambre. Où elle se laissa tomber sur le sol en sanglottant.



211. Confiance.2;
(par michele huwart, ajouté le 11/05/05 14:25)


Cherel, inquiète, la trouva des heures plus tard, inerte, comme noyée dans ses larmes. Elle ne put que demander de l'aide pour mettre la prncesse au lit, et resta ensuite à son chevet. Olga resta encore un long moment dans son monde de cauchemar avant de réagir à l'affection de la jeune fille.
- C'était mon frère, murmura-t-elle en pleurant à nouveau. Mon petit frère. Il n'avait pas vingt-cinq ans, Cherel. Il n'avait pas vingt-cinq ans...
Cherel se rendait compte qu'aucun mot ne pourrait réconforter sa cousine. Elle lui serra la main, simplement, pour manifester sa présence.
- Ils l'ont retrouvé devant le trône, reprit Olga. Il était mort. Il n'avait pas été malade. Il n'était pas blessé. Il était juste... mort ! Oh, Gustav ! Mon frère adoré ! Pourquoi t'ont-ils fait celà ? Tu étais le plus gentil des hommes, et le meilleur des Rois...
Cherel se demanda ce que voulait dire la princesse noroîte. Elle savait, comme tout un chacun au palais, que le Roi s'était à plusieurs reprises isolé avec elle ces derniers mois. Suite à certaines visions qu'aurait eues Thorwald. La dernière ayant entraîné la venue au Palais du Haut Prêtre en personne. Elle prit sur elle de questionner la jeune femme éplorée. Qui acquiesça.
- Le petit prince d'Hulanie... je n'ai pas le droit d'en parler, Cherel. C'est un secret d'Etat. Mais là, il s'agit de mon frère... mon petit frère...
Sa voix se brisa, et Cherel crut qu'elle allait défaillir à nouveau.
- Thorwald avait eu la ..., continua-t-elle pourtant,... doit-on appeler çà une "vision", ou est-ce autre chose ? ... la "vision" d'un prêtre de mon pays, tuant un Ragnar par la seule force de sa volonté. Sa Majesté comptait sur moi pour reconnaître ce Ragnar lorsque l'Epreuve serait terminée. mais il n'est plus besoin d'attendre les dessins de Thorwald. C'était Gustav. C'était mon frère...
Elle sanglottait à nouveau, à en fendre l'âme. Alors, Cherel la pris dans ses bras et se mit à la bercer comme une petite fille.
... Pourquoi l'a-t-on tué ? songea-t-elle. Parce qu'il était le plus gentil des hommes et le meilleur des Rois... ?
Cette idée même la fit frissonner.

Ferrand suivit Maury dans l'immense salle du trône du Palais de Castellanne. Emu plus qu'il n'aurait aimé l'admettre. Il connaissait la ville. Il y avait séjourné trois ans plus tôt? Chez un marchand d'épices, correspondant de son père. Mais jamais il n'avait franchi les grilles de l'imposante forteresse de granit. C'était chose faite, se dit-il. Aux yeux de ses parents, il était entré dans l'Antre du Serpent .
L'Antre du Serpent... Les étebdarts noirs aux serpents entrelacés étaient à peu près la seule décoration de la Salle du Trône. Mis à part quelques emblêmes aux couleurs des grands vassaux d'Otrante. Le cheval cabré d'Hermalle, argent sur champ d'Azur, Le cerf noir de Salernes sur champ de Gueules. Le Pommier aux fruits d'Or d'Ellancourt. Les Fourches Croisées des Roches, et l'Ours menaçant de Rolliers.
Aucun emblême Hamerlandais... il eut un moment d'hésitation. Se serait-il fourvoyé ? Ses parents avaient-ils raison de le considérer comme un traître ?
Il se reprit. Il était face au trône, maintenant. Face au Roi. A l'instar de Maury, il mit genou en terre.
Le grand jeune homme aux cheveux châtain clair, vêtu de velours sombre, qui se tenait à la droite du trône se leva. S'approcha de lui. Guilhelm...
- Ferrand, fit-il d'une voix haute et claire. héritier de Jamar, vassal de Saintonge, acceptes-tu, de ton plein gré, d'être l'écuyer et l'homme-lige de Guilhelm, héritier d'Otrante ?
Le jeune homme respira profondément.
Il sauta le pas.
Il dégaina son épée, et la posa aux pieds du prince.
- J'accepte, déclara-t-il sans tremblé, et selon le rituel que lui avait enseigné Maury. Moi, Ferrand, héritier de Jamar, vassal de Saintonges, j'accepte de mon plein gré l'honneur d'être désormais écuyer et homme-lige de Guilhelm, prince d'Otrante et héritier du Royaume. Qu'il dispose dès à présent de mon épée et de ma personne.
Le Prince rendit alors l'épée au garçon bouleversé, le releva, et lui donna l'accollade.
- Bienvenue à Castellanne ! lui souhaita-t-il, d'une voix qui n'avait plus rien de protocolaire.


212. Confiance.3.
(par michele huwart, ajouté le 12/05/05 16:35)


Le Prince le renvoya peu après. Il suivit donc Maury à travers le labyrinthe des couloirs du palais. Jusqu'à ce que son nouvel ami lui aouvre la porte d'un petit appartement, sobre mais confortable.
- Tu es ici chez toi, lui dit-il. Si tu as besoin de moi, mon appartement fait face au tien. Je crois qu'on t'a préparé un bain. Mets-toi à l'aise. Mais ne traîne pas trop. Tu devrais recevoir la visite du tailleur. Et... une autre, aussi.
Sur ce, Maury travers le couloir, et entra chez lui. Ferrand hésita un instant à franchir la porte. Cet appartement... dans le palais de Castellanne... chez lui ! Il ne savait que penser. Les idées lui tournaient la tête...
Il entra pourtant dans le petit bureau, où il fut accueilli par un domestique stylé, qui lui annonça que "le bain de Monseigneur" était prêt. Il congédia l'homme, se déshabilla, et prit plaisir à mariner un bon moment dans l'eau tiède. Puis, se remémorant les paroles de Maury, il s'habilla, sortit de la salle d'eau, et se mit à ranger soigneusement ses affaires dans un coffre de chêne sculpté aux armes du Royaume. La tâche accomplie, il se rendit à nouveau dans le bureau. Il s'accouda à la fenêtre, et contempla, les yeux dans le vague, les rouleaux salés se fracasser contre les récifs. Castellanne n'était pas si loin de Jamar, et la mer qui les bordait était la même. Grise et tumultueuse... Les yeux du jeune homme se portèrent un peu plus loin. Vers la jetée, le phare... le port, dans lequel relâchaient non seulement les vaisseaux de guerres de Géraud, mais également une multitude de navires de commerces de provenances diverse