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Repentance

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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1. Les Larmes Innombrables
(par michele huwart, ajouté le 01/01/03 21:15)


Lorsqu'eut lieu la bataille des larmes Innombrables Ninraeth Aerdoniath, j'avais quatorze ans.
Et les hommes suvages envahirent le village où j'avais grandi, apportant avec eux et la mort et la peur.
Et je devins esclave.

Mais, celà ne changeait pas vraiment ma vie, d'être esclave. Auparavant, je n'étais que domestique. Et si je haïssais les nouveaux maîtres du pays, c'était qu'en fait je haïssais le monde entier. J'étais, en vérité, jaloux de la ricesse des Seigneurs, qu'ils soient anciens ou nouveaux, Elfes ou Hommes. J'étais jaloux de la prospérité des fermiers, jaloux de l'adresse des artisans et de la gloire des soldats. J'admirais la violence des guerriers, et si j'avais pu m'approprier la férocité des orcs, eh bien, je l'aurais fait.

Je ne voulais pas travailler la terre sous les ordres d'un maître. je voulais vivre libre, riche et puissant. Je voulais posseder des armes brillantes, telles celles des Elfes, seigneurs de Doriath. Etre un guerrier. Etre un chef. Etre un Roi. Ne plus perdre mon temps comme valet de ferme sous les ordres d'hommes qui me méprisaient. Et que je méprisais.

Et c'est pour celà qu'une nuit, je m'enfuis. Que je forçai l'armiore que je savais contenir la bourse pleine d'or du maître. Que je volai une épée, et un coutelas. Et un manteau de laine. Et que je partis vers mon destin.

Quel destin ? Toujours meilleur que celui d'un esclave. Même si la nuit était froide. Oui, je partis sans regret rejoindre le monde des assassins et des voleurs.


2. Libre et seul
(par michele huwart, ajouté le 29/01/03 12:59)


La nuit était froide. Froide et sombre. La liberté se paie. J'etais seul et j'avais faim. J'étais libre, mais je savais que je serais pourchassé. Car je n'étais pas seulement un fugitif, mais un voleur. La bourse du maître était bien remplie, mais je ne pouvais utiliser cet or pour acheter quoique ce soit dans la région. Je devais m'en aller . Loin. De préférence dans un pays que n'occupaient pas les Hommes Sauvages. En attendant, j'avais faim.
Je n'étais pas doué pour la chasse. A vrai dire, un valet de ferme n'apprend pas à chasser. Pratique de Seigneurs. Mais il y avait de nombreuses fermes dans les environs. Et après avoir été voleur d'or, je devins voleur de poules.

Il me falait quitter au plus vite le pays de Dor Lomin. Alors je m'enfonçai dans la forêt. J'ignorais dans quelle direction aller. J'ignorais tout du monde, en fait, mis à part les histoires racontées au coin du feu. Je connaissais des noms de lieux, mais où donc se trouvaient ces royaumes ? De l'autre côté des bois. De l'autre côté des montagnes. Mais la forêt était de plus en plus sombre. Hantée par d'étranges créatures. Des bêtes féroces. Des Orcs et des Trolls. Et j'avais peur. oui, moi, j'avais peur. mais jamais, jamais, malgré tout, je ne serais revenu sur mes pas.

Il y a des bêtes, dans la forêt. Mais il y a aussi des hommes. Des forestiers et des chasseurs.Des charbonniers aussi. Et à plusieurs reprises, lorsqu'ils étaient au labeur, j'entrai dans leurs pauvres cabanes, leur dérobant du pain et parfois un peu de viande. Et je continuais mon voyage. Mon voyage vers un inconnu qui ne pouvait être que meilleur que le passé.


3. Le premier crime
(par michele huwart, ajouté le 04/02/03 13:35)


Je continuais ma route vers nulle part. Les montagnes étaient de moins en moins hospitalières. Il faisait de plus en plus froid. Je rencontrais de moins en moins de traces d'hommes, de plus en plus de traces de bêtes féroces.Pas question pourtant de faire demi-tour. Continuer. Continuer malgré tout à marcher vers demain.

J'aurais donné n'importe quoi pour un peu de pain, de viande. Ou pour un bel arc solide qui me permettrait de chasser. Enfin, d'apprendre à chasser. N'importe quoi, même mon âme. Et ce fut ce qui se passa. On peut faire la volonté de Melkor en ne pensant pas travailler pour lui. En semant la discorde. Ou en semant la mort.

Et je le vis, abrité dans un creux de rocher. Enveloppé dans un manteau gris. Occupé à allumer un feu. Avec des gestes précis d'homme des bois. Etait-ce un homme, d'ailleurs ? Ou un Elfe ? Je ne le savais pas. Je ne le saurai jamais. Je l'observais, silencieux. Car ma nouvelle vie de voleur m'avait déjà appris le silence. Je l'observais. Il avait du pain. Il avait embroché un lièvre qu'il faisait lentement tourner au dessus du feu. Il possédait un grand arc noir et un carquois bien fourni, en plus de son épée. Tout ce que je voulais.

Je ne pouvais voir son visage. Il faisait froid, et l'inconnu avait rabattu sur sa tête le capuchon de son manteau. Ce serait plus simple. Beaucoup plus simple.

Je m'approchai de lui, ouvertement. L'homme se leva. Il semblait vouloir m'inviter à partager son repas. Mais je ne voulais pas seulement d'un repas. Ma décision était prise. Funeste. Monstrueuse. Je m'en rends compte à présent. Je me rends compte avoir commis ce jour-là, lorsque je passai mon épée au travers du corps de cet homme confiant, la pire chose que qui que ce soit puisse commettre. Je n'étais plus un voleur. J'étais un assassin.

Et je vis son regard. Et ce regard, jamais je ne pourrai l'oublier. Je ne l'oublierais même pas si je pouvais vivre l'éternité des Elfes. Non pas un regard de haine. Un regard qui, avant de s'éteindre, me demandait : "Pourquoi ?" .


4. Assassin
(par michele huwart, ajouté le 10/02/03 11:52)


Je roulai le corps de ma victime sous les arbres. Je lui ôtai son manteau. Et je vis à nouveau son visage. Qui était-il ? D'où venait-il ? Quelqu'un l'attendait sûrement, dans un village proche, ou dans une ville lointaine. Mais il ne reviendrait pas. J'étais puissant, maintenant. J'avais accompli l'acte de pouvoir absolu : prendre la vie. Gratuitement. Enfin, presque gratuitement.

Je suis rapidement revenu près du feu. J'ai lavé le sang tachant le manteau gris au moyen de neige fraîche. J'ai mange le repas de ma victime, pris son arc, ses flèches et sa bourse. Et je suis parti. Très loin. Très vite. Je n'étais plus un enfant, maintemant. Je n'avais plus rien d'un enfant malgré mon jeune âge. Le chemin à travers les montagnes était toujours aussi pénible. mais ma force était différente. Et ma haine du monde plus grande encore.

Se pouvait-il que le mal accompli par moi-même puisse décupler ma haine du monde ? Ce fut le cas. Et, pour la première fois pourtant, je voulus la partager, cette haine. Avec d'autre comme moi. D'autres hommes. D'autres criminels. Pour me prouver que je n'étais pas un monstre. Pour me l'entendre dire. Pour m'entendre dire : j'ai fait pire, ce n'est pas grave. C'est normal.

Mais c'était grave. Ce n'était pas normal. Je n'étais pas un monstre. J'avais agi comme tel. Commis l'irréparable. Je le savais. mais je refusais de le voir. Je me trouvais de fausses excuses. Mais à mes yeux elles étaient vraies.

J'ai erré seul dans les montagnes. Pendant des jours. pendant des mois. Je n'étais pas rongé par le remord. L'acte que j'avais commis m'avait surtout fait connaître un sentiment ignoré jusque là : l'indifférence. A tout ce qui n'était pas moi.

Et, un matin, je les vis sur le bord du chemin. Du chemin descendant vers la plaine. Ils étaient trois. C'étaient des hommes. Et ceux-là me ressemblaient.


5. Premiers compagnons
(par michele huwart, ajouté le 03/03/03 16:58)


Oui, ils me ressemblaient. D'où venaient-ils ? Celà n'avait pas d'importance. Ce qui avait de l'importance, c'était leur mode de vie. Ou de survie. Au mépris de toute loi. Au mépris aussi - je le reconnais maintenant - de toute justice.

Je les ai observé. Longtemps. En silence. Je me suis glissé près d'eux. Si près que j'entendais la moindre de leurs paroles. Même s'ils parlaient peu. Et à voix basse. Car on a beau être seuls au milieu de nulle part, on crie rarement sans raison, lorsqu'on est hors la loi. Et j'ai su. Quils venaient de mon pays. Qu'ils avaient fait la guerre. Qu'ils avaient trouvé leurs fermes et leurs villages entre les mains de l'ennemi. Et qu'ils avaient fui l'oppresseur. Comme moi. Enfin, avec plus de raisons que moi.

Je les ai suivis. Pendant deux jours. Sans qu'ils m'apperçoivent. Sans même qu'ils se doutent de ma présence. J'ai observé leur façon d'être, de réagir. J'ai apris à les connaître, un peu. Et, au matin du troisième jour, je me suis montré. Ou plutôt, j'ai fait mon apparition. Théatrale. J'ai visé le pain que tenait le plus vieux. J'ai tiré. Et j'ai jeté au milieu d'eux ma chasse de la nuit. Trois lapins. Cadeau. J'avais fait des progrès.

Ils m'ont regardé, ébahis. Je n'étais qu'un gamin. Je leur ai dit, simplement, que je les accompagnerais, désormais. Que je n'étais pas n'importe qui. Que j'étais silencieux, efficace. Comme j'avais tenté de leur montrer.

Nous étions quatre, désormais. Ce n'était qu'un début.


6. Sans foi ni loi
(par michele huwart, ajouté le 13/03/03 11:40)


Le temps passait. De quatre, nous sommes devenu dix. Puis vingt. Tous fugitifs. Et tous dangereus. Il ne faisait pas bon apprcher notre campement. Comme il ne faisait pas bon se trouver sur notre route. Le jour où j'avais tué mon premier homme se fondait maintenant dans l'oubli. Les hommes que j'ai tués par la suite n'ont même pas pénétré ma mémoire. La survie était rude. Très rude. Et les temps mauvais, alores, que pouvait donc valoir une vie ? Moins qu'un repas, ou une paire de bottes. Quant à la vertu d'une femme ...

Les femmes! Voilà bien ce qui nous manquait le plus. Aucune ne nous avait rejoints dans notre vie d'errance. Et je crois que , malgré le manque dans lequel nous vivions, nous n'en aurions pas accepté parmi nous. Une femme, c'est une charge. Un être à protéger. Et nous avions si difficile déjà à nous protéger nous-mêmes. Alors, quelquefois, nous allions nous "servir" dans les fermes qui avaient le malheur d'être sur notre route. Monstrueux, sans doute . Mais pour nous, violer une femme n'était pas plus grave que voler un cochon. Moins, peut-être. Car la vie d'une famille peut dépendre d'un cochon. Pas d'un pucelage.

Alors, de plus en plus, les gens de la région se mirent à nous haïr. Et nous leur rendions bien. D'autant que, de notre côté, la haine était à la fois teintée de jalousie et de mépris. Nous étions pour eux les hommes-loups.

Un an. Cinq ans. Dix ans. La bande était structurée. Et forte. Ma vie était telle, désormais. J'étais destiné, me semblait-il, à rester pour toujours un criminel sans foi ni loi. Sans loi, c'était évident. Sans foi aussi. Sauf en la force de mon épéé. Sauf en la puissance de mon arc. Sans foi en ce Dieu - Illuvatar - et en ses acolytes adorés par les Elfes des grandes cités, et par ceux qui étaient leurs alliés. Quand bien même eut-il existé, ce Dieu, peu nous en importait. Il ne s'était jamais occupé de nous. Il avait abandonné les siens. Même ceux qui croyaient fermement en son existence. Et à sa bonté. Le seul Dieu qui semblait exister ailleurs que dans les rêves des hommes, c'était Morgoth. Et celui-là, mieux vallait qu'il se tienne au loin.

C'était notre vie. Et un jour, vint le Capitaine.


7. Neithan
(par michele huwart, ajouté le 11/10/03 12:46)


Il était l'un de ceux aui s'était approché de nous, par hasard. Il était l'un de ceux que nous aurions dû tuer. Il avait croisé notre route. Il avait des armes superbes. Qui nous faisaient envie. Nous aurions dû le tuer.
A vrai dire, nous avons voulu le tuer.
Mais il ne s'est pas laissé faire. C'est l'un des nôtres qui s'est trouvé étendu. Mort. D'une pierre en pleine tête.
Et Neithan a pris sa place. S'il avait réussi à tuer l'un de nos compagnons, celà voulait dire qu'il était adroit.
S'il était dépossédé, celà voulait dire qu'il était comme nous.
Ancore que je me demande encore aujourd'hui de quoi j'avais été, moi, dépossédé. Je n'avais jamais possédé que ma misère et les coups de mon maître. Que celui-ci dépende des amis du Ténébreux ou des seigneurs de Dor Lomin. Des parents de Neithan.
Lui avait vécu en Doriath après la mort de son père. Il avait été le fils adoptif du Roi !
Le Roi !
Et le Roi lui avait fait outrage ! Il était parti. Il nous avait rejoint. Il nous comprenait.
S'il n'y avait eu la guerre, il serait devenu mon Seigneur.
Il était simplement mon compagnon.

La vie ne changea pas vraiment à la venue de Neithan. Vols, rapines et meutres, quelquefois. Toujours la violence et la misère. Toujours, la Liberté. Ou ce que, du moins, je croyais tel.
Mais nous prîmes d'autres personnes pour cibles. Pas toujours. Parfois, seulement. Si ces "personnes" en étaient bien. Car comment qualifier les Orcs, créatures du Ténébreux ? Etaient-ce des bêtes ? Etaient-ce des gens ? Peu importait. Ils étaient dangereux, nous attaquaient parfois. Avant, nous ripostions. maintenant, nous allions à leur rencontre. Certains étaient riches. Plus riches que bien des hommes. Neithan nous avait interdit de manger la viande de leurs rations. C'était peut-être de la chair humaine.
Il y avait donc pire que nous ici-bas !

Nous nous prenions pour des coureurs des bois. Après toutes ces années, nous restions des amateurs en ce domaine. C'est ce que nous comprîmes vite. Même le chef, à contre coeur. Neithan était de loin le plus jeune d'entre nous. Presque encore un enfant. Mais un enfant qui connaissait les secrets des Elfes. Les secrets des Bois. Les moyens de passer inaperçus dans la nature. de faire un feu invisible. De trouver un abri dans un arbre creux qui paraît sain. D'attirer le gibier sans attirer l'ennemi.
Il connaissait aussi les secrets des armes.
Les secrets de la guerre.
Neithan était un prince.
Un prince-soldat.
Et, petit à petit, il fit de nous des soldats. Des soldats sans cause. des soldats sans patrie. des soldats dont le seul idéal était eux-mêmes. mais des soldats quand même. Entraînés. Organisés.
Il prenait de plus en plus d'importance parmi nous. Le chef, Forweg, en prenait ombrage. Mais il le montrait peu. neithan nous rendait efficaces, redoutables. Nous n'étions plus de pauvres exclus à la recherche d'on ne sait quoi. Nous étions forts. Forweg aimait diriger des hommes forts. Celà lui donnait l'impression de l'être encore plus.

Jusqu'au jour où Neithan le tua.
J'ai su pourquoi. A l'époque, je l'avoue, je ne l'ai pas compris. Tuer l'un des nôtres pour sauver quoi ? La vertu d'une paysanne ? Elle aurait bien pu vivre sans.
Mais il le fit. Et prit la tête de notre bande.
Il ne devint pas notre chef.
Mais notre capitaine.


8. La chasse
(par michele huwart, ajouté le 25/10/03 15:40)


Neithan me fit un signe de la main. Je compris. Je me dirigeai vers le ruisseau. Et je le vis. L'animal. Un daguet à peine sorti de son enfance de cerf. A quelques pas de moi. Il ne me voyait pas. Il ne m'entendait pas, non plus. J'avais appris à me déplacer silencieusement dans la neige. Et, comme je me trouvais face au vent, il ne pouvait me sentir.
Je l'observai, petite bête inconsciente. Je me plongeai dans ses yeux sombres et doux. Il allait mourir, et il n'en savait rien. Il était heureux d'avoir trouvé un arbrisseau à l'écorce savoureuse. de la nourriture. La vie. Exactement ce qu'il représentait pour moi.
Je bandai mon arc, et Neithan fit de même. Nos flèches partirent de concert. L'animal, atteint, poussa un cri de souffrance. Mais ne s'effondra pas. Il tenta de fuir, au contraire. De franchir le ruisseau. De se cacher dans la profondeur de la forêt. Il ne pouvais pas savoir. Pas savoir que la forêt était mon domaine autant que le sien. Qu'elle était celui de Neithan encore plus.
Nous l'avons suivi à la trace, l'avons retrouvé au pied d'un rocher. Avons tiré, à nouveau. Il s'est effondré.
Le jeune animal s'accrochait à la vie. Il voulut à nouveau se redresser. N'y parvint pas.
Je m'approchai, lui caressai la tête, et lui tranchai la gorge.
Puis, j'appliquai mes lèvres sur la blessure. Je bus le sang bouillonnant à grandes gorgées. Comme fou, je jouissais du moment. L'animal était mort. Nous allions vivre.
Neithan avait détourné la tête pour ne pas me voir faire. Son éducation l'en empêchait. Il ne comprenait pas, petit prince élevé dans le luxe des palais. S'il était notre chef, il n'était pas comme nous. S'il acceptait notre sauvagerie, elle n'était pas la sienne.
Je tournai vers lui mon visage ensanglanté, partit d'un grand éclat de rire.
- Le sang, ce sont des forces, Monseigneur ! celles de la bête sont en moi, maintenant. Cà vaut mieux que de les avoir laissé se perdre !
Il prit un air dégoûté tandis que j'utilisais la neige pour me débarbouiller.

J'avais appris à aimer Neithan, autant qu'à le respecter. Non pas parce qu'il venait du même pays que moi, qu'il était mon seigneur légitime. Je n'avais que mépris pour les puissants. La vie m'a appris, hélas, qu'en celà je n'avais pas vraiment tort. Mais je l'aimais, lui. Pour lui. Malgré son caractère ombrageux. Malgré ses colères irrationnelles. Parce qu'il était un puits de connaissances. Parce qu'il nous écoutait quand nous voulions nous confier. Qu'il nous comprenait. Peut-être aussi parce qu'il lui restait quelque chose que nous avions perdu : l'honnêteté, et le respect des autres. Ni tuer, ni voler n'étaient pour lui sources de jouissance. Pour nous, pour nous tous, ce l'était.
Il s'était mis en tête de nous bâtir un royaume, au-delà des terres habitées. Un royaume où chacun de nous serait un Seigneur. Un Seigneur avec des terres, et plus tard, une femme, une famille. S'maginait-il qu'un seul de'entre nous eut pu vivre ainsi ? Mais il y croyait, il était notre capitaine, et nous nous étions mis ainsi à faire semblant d'y croiren nous aussi.

Mais à présent, c'était l'hiver. Nous avions faim, froid, plus qu'à l'ordinaire. réfugiés dans des grottes, nous attendions le retour du printemps, nous nourrissant du produit de notre chasse. sans avoir l'occasion d'attaquer quiconque. Les gens restent chez eux, quand il neige !

Nous avons ramené le jeune cerf au campement. Nous ne nous attendions pas à y être accueillis par une odeur de viande grillée.
pourtant ce fut le cas.
De la viande tournait, embrochée, au -dessus du feu. De la viande de porc.
Neithan me laissa dépecer le cerf. Il voulait savoir ce qui s'était passé. D'où venait cette viande.
Ce n'était pourtant pas difficile à comprendre. Si les fermiers nous détestaient, ce n'était pas sans raisons.
Androg admit le vol du cochon, et même le sac de la ferme.

Plus tard, il m'avoua, détail sans importance, les meurtres du paysan, et de sa famille.
Détail sans importance !



9. Mort et vin
(par michele huwart, ajouté le 05/11/03 11:49)


Le printemps revint. Notre errance continua, comme le rêve de Neithan. Un jour ici, un jour ailleurs. La chasse et les rapines. De plus en plus près des terres sauvages, inhabitées.
Des voyageurs imprudens s'étaient approchés de notre campement. A deux reprises. Et à deux reprises, ils payèrent leur audace de leur vie. Neithan ne dit rien. Il désapprouvait, mais il ne dit rien. pour ma part, ces morts ne me faisaient ni chaud ni froid. Nous étions des hors-la-loi. Jusqu'au bout, nous le serions. Il fallait se méfier de nous. Comme il faudrait se méfier de toute bande armée rôdant dans la forêt. La place d'un honnête homme n'est pas là, mais chez lui. Auprès de sa femme, de ses enfants. Pas à traîner, comme nous. Ou trop près de nous. De plus, un intrus, c'était à nos yeux quelqu'un qui pouvait nous dénoncer. Aux soldats des Rois Elfes, par exemple. Ou du ténébreux. Ou des seigneurs humains du Brethil. Ou à n'importe qui. Nous n'aimions pas les intrus. C'était tout.

Quelques temps plus tard, nous nous en sommes pris à un brave type. Un marchand de vin, conduisant une charrette. Une charrette pleine de tonneaux. Pleins. Nous ne l'avons pas tué. Deux d'entres nous, hilares, l'ont relâché non loin d'une ferme, nu, après l'avoir saoûlé de sa propre marchandise. je ne sais ce qu'il est advenu de lui, mais nous n'avoins jamais retrouvé son cadavre. Sans doute a-t-il survécu. Quant à nous, les jours suivants, nous avons bu plus que de raison. Nous avons vécu dans une ivresse permanente. Neithan avait beau dire, ce genre de moments nous étaient agréables. Malgré les inévitables querelles, les bagarres, et la gueule de bois.
Ce qui inquiétait surtout notre Capitaine n'était pas notre état de santé. C'était qu'un homme ivre est un homme peu discret. Et la discrétion était notre seule chance de survie.

Ce fut peu après que nous commençâmes à nous inquiéter.
les forces du Ténébreux se rassemblaient. Elles étaient nombreuses autour de nous. De belles bagarres en perspective ne nous dérangeaient pas trop. Au contraire. Cependant, il nous fallait nous organiser. Cesser d'être des brigands pour devenir des soldats. Des soldats sans cause, mais des soldats quand même.
A la même époque, autre chose nous mit mal à l'aise.
Une impresion étrange.
Nous étions suivis.

A quoi nous en sommes nous rendus compte ? Je ne saurais le dire. A force de vivre dans la nature, nous avions acquis un sixième sens. Et celui-ci nous disait que quelqu'un nous pourchassait. Quelqu'un d'habile, apparemment. Une ombre, un fantôme.
Quelqu'un qui ne pouvais nous vouloir que du mal.
Quelqu'un qui nous voulait forcément du mal.
Car qui donc aurait pu nous vouloir du bien ?


10. Angoisses
(par michele huwart, ajouté le 18/11/03 14:55)


Les bandes d'orcs étaient de plus en plus nombreuses à saccager les fermes de la région. L'Angband était réveillé. Bien, à mon avis, qu'il ne se fût jamais endormi. Par deux fois, nous les avions affrontées, ces créatures immondes. Nous les avions vaincus. Exterminés. Ils ne pourraient rien transmettre sur nous à leurs Seigneurs des Ombres. Sauf si... Sauf si c'était l'un d'entre eux dont nous sentions la présence. De plus en plus. ce qui nous redait nerveux. Et la nervosité ne vaut rien, pour un hors la loi.

J'avais reçu une flèche, lors du dernier affrontement. J'avais cru, tout d'abord, que cette blessure n'était qu'une égratignure. je n'allais pas m'inquiéter pour si peu. Mais, de plus en plus, mon épaule me faisait mal. J'avais de la fièvre, et cette fièvre me fatiguait. Je redoutais un nouveau combat. Je me rendais compte que mon efficacité y serait réduite. Que je serais vulnérable. Neithan s'en était apperçu, lui aussi. Il me soignait du mieux qu'il le pouvait, mais la vie errante d'un homme-loup n'est pas propice à la guérison des blessures. J'avais besoin de me reposer, de dormir. Nous n'en avions pas le temps. Nous devions nous cacher, des paysans, des serviteurs de l'Ennemi, et de notre mystérieux poursuivant.

Je me mis à avoir peur. Non pas une crainte diffuse, non. Une angoisse qui aurait pu sembler déraisonnable. Qui me saisissait surtout la nuit, lorsque la douleur m'empêchait de dormir malgré l'épuisement qui me terrassait. Je n'avais pas peur de nos adversaires. J'avais peur de mes propres compagnons. Peur que mes forces m'abandonnent complètement, et qu'ils m'abandonnent. Ou pire. Qu'ils m'achèvent. De crainte que je les retarde. De crainte que, s'ils me laissaient, vivant, je parle à quelqu'un. A n'importe qui.

Alors je me taisais. Je me forçais à les suivre, sans me plaindre. J'avais froid, malgré le soleil renaissant. Et, souvent, la tête me tournait. Je tremblais dans mes guenilles d'homme-loup. J'aurais aimé parler, m'abandonner. Avoir un ami digne de confiance. Un ami qui ne soit pas comme moi. Qui soit meilleur que moi. Car je savais que moi, je n'aurais pas hésité à sacrifier un compagnon pour sauver ma propre vie. je le savais. C'était comme çà. Curieusement, la douleur et la faiblesse me faisaient prendre conscience d'une chose : je ne m'aimais pas. Et les autres ne m'aimaient pas non plus. Je percevais leurs regards sombres lorsque j'avançais trop lentement, lorsque je grelottais au coin du feu. Je ne leur faisais pas confiance. Car ils n'auraient eu aucune raison de me faire confiance, à moi. Et qu'ils me ressemblaient.

Ils me ressemblaient, tous, sauf Neithan. Neithan qui, quelquefois, venait s'enquérir de moi, de ma santé, de ma souffrance. Qui me réservait la place la plus confortable du bivouac, ou le meilleur morceau de viande. De la part d'un autre, j'aurais pris celà pour de la faiblesse. De la sienne, je savais que c'était le contraire.
Mais Neithan n'était pas responsable que de moi. Il était responsable de nous tous...

Je finis par guérir, pourtant. Les hommes-loups sont solides. Je guéris, mais quelque chose avait changé au fond de moi. Je n'avais plus de certitudes.


11. L'Ombre.1.
(par michele huwart, ajouté le 01/12/03 11:39)


Et nous continuions. Nous continuions. la vie d'un homme-loup était faite de routine. Contrairement à ce que pouvaient penser nos adversaires. Même si notre routine n'était pas celle des autres.

J'allais bien. Aussi bien que possible. Et les Orcs étaient de plus en plus nombreux. Il nous fallait décider. Les attaquer, ouvertement, et nous découvrir à l'Angband. Ou continuer à nous cacher. Et dépérir, car ils emportaient tout le butin.
Ce fut pour celà que Neithan partit. Nous laissant sous les ordres d'Androg. Il partit en reconnaissance, accopagné d'un seul homme. J'aurais voulu être cet homme. Mais il me laissa au campement. Se méfiait-il de moi ? Ou craignait-il que ma blessure m'ait diminué ? Je n'en sais rien. mais j'avais été vexé. J'aurais aimé être le favori du Capitaine. Ou simplement partir avec lui, pour m'éloigner des autres. Ces autres qui me mettaient de plus en plus mal à l'aise. D'autant plus qu'ils me renvoyaient ma propre image. la situation me rendait irrascible et grognon. J'étais prêt à passer ma fureur et mon mal-être sur n'importe qui. mais mes compagnons me faisaient peur. Je n'avais pas envie de les affronter.

Alors le sort m'envoya une victime.
Nous envoya, devrais-je dire.
Car je ne fus pas le seul à m'en prendre à lui. Au contraire.
Il sortit du néant, silhouette grise dans la nuit. Silencieux, les mains ouvertes. Sans brandir aucune arme. Comme quelqu'un qui viendrait en paix. mais pouvait-on s'approcher en paix des hommes-loups ?
Ce n'était pas un homme. Je le vis immédiatement. Il avait quelque chose de différent. D'indéfinissable. Mais pour nous ceux de sa race ne pouvaient être que des ennemis. Des espions du Roi de Doriath. Et même s'il n'était pas un ennemi, il était une proie.
Il nous avait suivi, traqué, durant des jours, des semaines. Peut-être plus encore. Il aurait dû savoir qui nous étions. D'ailleurs, il le savait, sans doute. Qu'il ne devait avoir aucune confiance en nous. Et pourtant il s'était approché. Sans armes. C'était stupide.
De la part d'un guerrier d'expérience, surtout.
C'était stupide.

Androg l'attaqua par derrière. L'attacha à un arbre.
L'interrogea.
Il ne voulait rien dire. Il ne voulait parler qu'à Neithan. Il se disait un ami de Neithan.
Je passai un brandon flamboyant devant son visage. Il ne réagit pas. Me fixa dans les yeux.
Je fus le premier à le frapper.


12. L'ombre.2.
(par michele huwart, ajouté le 19/12/03 11:53)


Androg tournait autour de l'Elfe. Il avait le sourire mauvais. Mais l'Elfe restait impassible. Il ne devait pas savoir ce que que signifiait le sourire mauvais d'Androg.
- Bien... bie... finit-il apr dire.Tu nous suis depuis longtemps. Tu devrais donc savoir qu'il n'est pas bon de s'approcher de nous. Les gens de Doriath ne sont pas les bienvenus.
Il ricana.
- Ceux d'ailleurs non plus, au fond !
L'Elfe ne broncha pas. Il répondit d'une voix très calme.
- Je veux voir votre Capitaine.
Androg partit d'un rire gras. Moqueur. Méchant.
- Il n'est pas là. Quand il n'est pas là, c'est moi qui commande. Et je n'aime pas les espions. Les espions, je les tue.
L'Elfe fit mine d'ignorer la menace. Malgré moi, son attitude forçait mon respect.
- Je suis un ami Neithan. Je suis ici pour lui faire part de bonnes nouvelles.
Le sourire d'Androg se fit sardonique.
- De bonnes nouvelle ? Vraiment ? Alors parle.
L'étranger resta muet.
Androg dégaina son épée. Des murmures antagonistes s'élevèrent de nos rangs.
Androg passa lentement la pointe de l'épée sur la poitrine du prisonnier. Sur sa gorge. Le long de sa joue, y traçant une ligne sanglante.
L'Elfe ne bougeait toujours pas. Gardait le silence. J'étais tétanisé par son regard.
- Parle, ou je te tue! Espion ! s'ennerva Androg, le frappant du plat de sa lame.
- Je parlerai àa ton capitaine, fit l'Elfe, imperturbable.
Androg leva son épée. A ce moment, une main se posa sur son épaule.
- Attends !
Il se retourna, mauvais.
- Tu oses contester mes décisions ?

Le vieil homme recula, mais parla, cependant. Tentant de convaincre le second de la compagnie de ne pas tuer l'étranger. Pas maintenant. Pas encore. Pas avant la venue de Neithan.
- S'il est ce qi'il dit, Neithan sera furieux de sa mort. Et si Neithan est furieux...
Il n'eut pas besion d'en dire plus. Les colères de Neithan étaient terribles. Légendaires. Et Neithan, meilleur épéiste qu'Androg.
Androg remit l'épée au fourreau. Fixa l'Elfe dans les yeux.
- Tu as gagné un sursis, bâtard ! lui sussura-t-il à l'oreille.
Il fit mine de partir. Se retourna brusquement. Décocha un brutal coup de poing dans le ventre de l'étranger.
- Tu le regretteras peut-être.
Il s'éloigna à grandes enjambées, et alla s'asseoir près du feu.


13. Tortures
(par michele huwart, ajouté le 03/01/04 14:18)


Je me plantai face à l'Elfe, un gobelet à la main. je le fixai dans les yeux. Il ne détourna pas le regard.
- Tu as soif ? lui demandai-je.
Il était attaché depuis des heures. Il devait certainement être assoiffé. Même les gens de sa race ne peuvent survivre sans eau.
Il ne répondit rien. Je passai à plusieurs reprises le gobelet de vin devant ses narines. Bus ensuite ostensiblement.
- Cà a l'air bon, hein ? repris-je, sarcastique.
Je bus une nouvelle gorgée, et lui jetai le fond du gobelet au visage. Mes compagnons se mirent à rire.
- Ne gaspille donc pas du vin ! On en a un meilleur usage en le buvant !
Sur ce, Androg prit son poignard et le lança vers l'étranger. Il alla se planter dans l'écorce de l'arbre, lui entaillant l'épaule. L'Elfe tressaillit de douleur. Se mordit les lèvres. Mais ne laissa pas échapper un cri.
- Bien joué ! A moi ! fit un autre.
Le poignard frôla la tête de l'Elfe. Une longue mèche de cheveux noirs tomba sur le sol. Les rires reprirent de plus belle.
Quelqu'un ramassa la mèche de cheveux. La passa lentement contre la joue du prisonnier.
- Tu as de beaux cheveux, minauda-t-il. Tu es mignon, tu sais.
Je me sentais mal à l'aise. J'ignore pourquoi. Jamais je n'aurais accepter de l'admettre devant mes compagnons. Et j'avais été le premier à commencer à humilier l'Elfe.
- On dit que les gens de ton peuple ont des moeurs bizarres, continua l'homme à la mèche de cheveux, se tortillant comme une fille de petite vertu. Celà te fera donc sans doute plaisir...
Et, goulûment, il l'embrassa sur la bouche.
L'étranger avait eu un geste de dégoût. Ce qui lui valut une giffle spectaculaire.
- C'est le tribut des putains qui se comportent mal ! lança l'un de nos anciens, visiblement très émmèché.

Le fumet de la venaison rôtie embaumait le campement.
- Cà sent bon, n'est-ce pas, Espion ? lui sussura Androg en tirant sur ses liens. Parle, si tu as faim. Raconte-moi ce que veux à Neithan le Roi...
Il se reprit.
- Sa Majesté Elu Thingol, Roi de Doriath.
L'étranger ne répondit rien. Androg cracha par terre.
- C'est tout le bien que je pense des Rois, fit-il, goguenard.

Nous avons mangé, et nous avons dormi. Durant la nuit, nous fûmes désignés à tour de rôle pour maintenir l'étranger éveillé. Pas d'eau, avait dit Androg. Pas de nourriture. Et pas de sommeil. On lui fit remarquer que les Elfes pouvaient aisément se passer de dormir.
- Mais pas de rêver ! répondit-il, mauvais. Empêchez-le de rêver.
Et comment empêcher quelqu'un de rêver, sinon par des coups, des seaux d'eau en pleine figure, des tisons brûlants appliqués sur ses membres ?

Le jour suivant fut dans la droite ligne du précédent. Je n'ai pas le coeur à vous raconter ce que nous avons fait. Sachez seulement que, plus l'Elfe s'affaiblissait, plus nous le faisions souffrir. Plus nous l'humiliions. Plus nous le narguions avec la nourriture et la boisson dont il était privé. J'ai pris part à ces tortures. Même si, au fil des heures, elles me gênaient de plus en plus.
Je n'y prenais plus plaisir.
Et j'admirais de plus en plus la dignité de notre victime.
Mais je n'avais pas le courage de m'opposer aux autres.
Y ai-je seulement vraiment pensé ?


14. Pourquoi ?
(par michele huwart, ajouté le 09/01/04 12:46)


Le lendemain fut pareil à la veille. Coups, privations et humiliations furent le lot de notre prisonnier. Qui ne parlait toujours pas. Ni pour raconter ce qu'Androg voulait savoir, ni pour se plaindre. Je lui donnai ma part de coups. Sans plaisir. Et j'évitais de le regarder dans les yeux lorsque je lui lançais des phrases ordurières. J'espérais ardemment le retour prochain de Neithan. Le Capitaine mettrait fin à cette barbarie. D'une façon ou d'une autre. J'en étais certain.
Il y eut une nouvelle nuit, et un nouveau matin. Androg semblait nerveux. De plus en plus nerveux. Il s'était emparé de l'arc de l'étranger, et tirait, nerveusement, des flèches vers un arbrisseau. Puis, se tourna vers l'Elfe, le visa. La flèche vint se planter à un pouce de sa gorge.
- Raté !
Il s'approcha, retira la flèche du tronc avec brutalité.
- Raté pour cette fois ! souffla-t-il à l'oreille de l'Elfe.
Il ne voulait plus attendre. Il avait pris sa décision. Le prisonnier devait mourir. Quels que fussent les arguments des autres.
Il nous ordonna de porter du bois mort aux pieds de l'Elfe. Celui-ci ne réagissait plus, inconscient, sans doute. Ne tenant debout que par les cordes qui l'attachaient à l'arbre.
Et il me donna l'ordre de frapper.
De donner le coup de grâce.
Je pris mon poignard, et me dirigeai lentement vers l'étranger.
J'étais prêt à frapper lorsqu'il leva la tête.
Lorsqu'il plongea les yeux dans les miens.
Lorsque son regard rappela à ma mémoire un autre regard.
Un regard qui datait de bien des années.
Un regard que je croyais avoir oublié.
Et qui disait "Pourquoi ?"

Je ne pus pas frapper.
Je lâchai le poignard, restai un moment immobile. Et je m'enfuis dans la forêt.

J'entendis des cris, de fureur et de rage.
Puis d'autres cris. De colère et de désespoir.
Neithan.

Mais peu m'importait Neithan. Et peu m'importait l'Elfe.
Je me voyais, moi, tel que j'étais devenu.
Tel que j'avais été depuis ce soir d'automne. Depuis que je l'avais tué. Lui. L'inconnu au manteau gris.
Je me croyais un homme libre.
Je n'étais qu'un assassin.
Je suis tombé à terre. Et j'ai pleuré.


15. Retour au camp
(par michele huwart, ajouté le 21/01/04 13:17)


Je ne revins qu'à la nuit noire.
J'avais peur. Peur du mépris des autres. Peur de leur violence. Peur de Neithan, aussi.Il était de retour. Je l'avais entendu, il était furieux. Il avait raison de l'être. Même si l'Elfe n'avait pas été son ami, il aurait eu raison. Nous nous étions comportés comme des brutes.
Pire, nous nous étions comportés comme des orcs. Comme des créatures de l'Ennemi.
Moi aussi.Moi, comme les autres. Même si je n'avais pas osé aller jusqu'au bout.
Même si j'avais osé ne pas aller jusqu'au bout.
Je me suis approché du camp. J'ai croisé une sentinelle. Lui ai demandé où se trouvait Neithan. Il me fit un signe.
- Là-bas. Avec l'autre. T'approche pas trop près si tu tiens à ta peau.
- Il est vivant ? questionnai-je. L'Elfe.
La sentinelle cracha par terre.
- Ouais. Cette engeance-là a la vie dure.
- C'était vraiment un ami de Neithan ?
Je ne fus pas étonné de la réponse.
- Plutôt, ouais. Il avait l'air d'y tenir, Neithan, à ce type du Roi ! Pourquoi tu l'as pas tué ?
Il y avait du mépris dans sa voix. Je haussai les épaules et ne répondis pas.

Je me dirigeai vers Neithan. IL était assis au chevet de son ami, inconscient. Il m'entendit approcher, bien que j'eusse marché le plus silencieusement du monde. Il leva les yeux vers moi. Je vis que, lui aussi, avait pleuré.
- Pourquoi ? me demanda-t-il, simplement.
Je ne compris pas la question. Ou plutôt, je me demandais ce qu'il me demandait. Pourquoi je n'avais pas tué son ami ? Ou pourquoi je l'avais, comme les autres, torturé, affamé, humilié ?
- Je ne sais pas, lui répondis-je.
Ce qui pouvait répondre aux deux questions.
- Tu n'es pas idiot. Tu sais très bien.
- J'ai fait comme les autres.
- Celà n'excuse rien.
L'Elfe gémit. Neithan passa un linge humide sur son visage meurtri, lui parlant doucement, tendrement, même.
- C'est ma faute, reprit-il. Autant que la vôtre. Jamais je n'aurais dû vous laisser faire le mal que vous avez fait, les autres fois. Même si çà, vous ne l'aviez jamais fait. Alors, pourquoi, çà ? Et pourquoi, lui ?
Il tenait la main de l'Elfe serrée dans les siennes.
- Il nous suivait depuis longtemps. Je crois qu'on avait peur. Et c'était un elfe de Doriath. Un gars du Roi. Un espion. Puis,je ne sais plus. Je... j'ai été un des premiers à m'en prendre à lui. Je regrette.
Les mots peinaient à sortir de ma gorge. Mais je les répétai.
- Je regrette. Je regrette vraiment.

- Pourquoi n'as-tu pas obéi à Androg ?
- Je n'ai pas pu.
Je baissai les yeux. Mon histoire ne regardait pas Neithan. Je ne pouvais lui dire que les yeux gris de l'inconnu me poursuivaient à nouveau. Me poursuivraient toute ma vie.
- Je n'ai pas pu, c'est tout.
Il me tendit une gourde vide.
- Va chercher de l'eau. Et reviens.
Je me détournai. IL me rappela.
- Merci. Merci de ... n'avoir pas pu.



16. L'Elfe
(par michele huwart, ajouté le 11/02/04 13:01)


Je mis un certain temps avant de revenir. Je pris le temps de me laver le visage, et de boire longuement. De l'eau. Contrairement aux autres qui s'étourdissaient d'eau de vie. J'entendais leurs cris, leurs rires et leurs disputes. Ils étaient mes camarades. Pourtant, ce soir-là, je réalisai qu'ils m'étaient devenus étrangers.
Je me secouai. Tout celà n'avait ni queue ni tête.Qu'est-ce qui me prenait, tout à coup, de me remettre ainsi en question ? Cet Elfe m'avait regardé dans les yeux ? Et alors ? Ce n'était pas la première de mes victimes à l'avoir fait. Et qu'il ait été un Elfe ou un homme m'importait peu. Non. Ce n'était pas celà.
J'essaiyai encore de chasser ces pensées. De redevenir moi-même. Homme loup parmi les hommes loups. Je n'y parvenais pas. Et je savais que je n'y parviendrais plus. Jamais. Comme si un voile s'était déchiré. Comme si le mal m'avait été révélé tout à coup.
Je soupirai en m'approchant de Neithan. Je l'entendis murmurer.
- Nous parlerons de celà plus tard. Repose-toi.
Je lui tendis la gourde. Avec des gestes presque paternels, il fit boire son ami, puis le borda aussi chaudement que possible. L'Elfe parut s'endormir. Neithan, lui, paraissait tracassé.
- Comment va-t-il ? Osai-je lui demander.
Il me répondit sans me regarder.
- Cà va aller. Ceux de son peuple ont un grand pouvoir de guérison. Et d'auto-guérison. Il faut seulement qu'il se repose, maintenant.
Au même instant, une bagarre d'ivrognes se déclencha. Puis dégénéra. Les insultes pleuvaient, tout comme les coups. Si nul n'intervenait, le fer parlerait bientôt.
Neithan se leva. Assumant son rôle de chef, il se devait de rétablir un certain calme. Je me retrouvai seul avec l'Elfe. Ne sachant que faire. Je n'étais pas un bon garde malade. Et la seule présence de celui que j'avais torturé me mettait mal à l'aise.
Il ouvrit les yeux, eut un geste de recul. Comme s'il s'attendait à un coup de ma part. Je posai lui posai la main sur l'épaule, pour l'apaiser.
- Je ne vous ferai aucun mal, balbutiai-je. Je vous en ai fait, je sais.
J'hésitai avant de rajouter.
- Je vous demande pardon.
Il y avait une éternité que je n'avais prononcé ces mots.
L'Elfe semblait incrédule. Je l'aurais été aussi, à sa place. Je répétai:
- Je vous demande pardon, Monseigneur. Je ne vois pas quoi vous dire d'autre. Sinon que je suis... sincère.
Ses yeux gris rougis par la fièvre plongèrent dans les miens. A nouveau, son regard pénétra mon âme. Et, chose incroyable, il me crut.
- Je sais, dit-il faiblement. Je sais que vous êtes sincère. Que vous regrettez. Je n'arrive pas à comprendre, mais je sais. Nous en reparlerons plus tard.
Il referma les yeux en murmurant.
- Je crois avoir une grande capacité de pardon. Mais j'aimerais comprendre.
Et il se rendormit.


17. Confession
(par michele huwart, ajouté le 16/02/04 14:05)


Je revenais de la rivière. J'avais, pendant un long moment, lavé de mon mieux les vêtements de notre victime. J'en avais ôté la crasse et le sang, la sueur et le vin. J'entendais autour de moi les quolibets de mes compagnons. Qui allaient de "poule mouillée" à "homme du Roi". La deuxième insulte étant bien plus grave que la première. D'autres ne disaient rien, qu'ils fussent d'accord avec moi ou avec mes détracteurs. Peu importait, d'ailleurs. Peu importait. J'étendis le linge propre sur des buissons plus ou moins ensoleillés, puis partis à le recherche de quelque chose à manger. Je trouvai des framboises mûres, ainsi que quelques fraises. Il restait, de la veille, des miches de pain de racines. J'en pris deux, puis me rendis au chevet de l'Elfe. Je le croyais encore endormi. Pourtant, il m'entendit arriver. Il ouvrit les yeus. Se redressa sur le coude. Je voulus le forcer à de recoucher. Il refusa, arguant qu'il allait bien, maintenant. Ce qui me semblait passablement prématuré. Il restait très pâle, les yeux cernés. Les marques bleues des coups avaient viré au violet.
Je posai entre nous le pain et les fruits. Il se saisit fébrilement de la miche, et se mit à dévorer. Pour ma part, je ne pus que grignotter. Je n'avais pas faim. Plutôt, j'avais la gorge trop serrée pour avaler quoi que ce soit.
- Ce n'est sans doute pas très bon, dis-je pour rompre le silence. Mais c'est tout ce que nous avons. Pour l'instant.
Il me remercia, m'assurant que la nourriture lui convenait très bien, puis le silence retomba entre nous. Nous étions, je crois, aussi gênés l'un que l'autre.
- Ou est Turin ? finit-il par me demander.
Je mis un certain temps avant de me rappeler. Turin. Neithan.
Je fis un signe du bras, indiquant la forêt.
- Parti chasser. Il m'a dit de prendre soin de vous.
- Je vais bien. je...
- Vous l'avez déjà dit, l'interrompis-je. J'obéis aux ordres. C'est tout.
Nouveau silence.
- Vous n'y avez pas toujours obéi.
- C'était Androg. dis-je, haussant les épaules. Pas Neithan. Jamais désobéi à Neithan, Monseigneur. Soif ?
- Oui, merci.
Je lui tendis ma gourde. Il bût goûlument. Jusqu'à la dernière goutte.
- Merci, me dit-il.
Il attendit avant de poursuivre.
- Pas seulement pour l'eau.
- Pour les coups que je vous ai donnés ?
- Pour celui que vous ne m'avez pas donné.
Je frissonnai.
- Je n'ai pas pu. Je crois...
Je pris une profonde respiration. je n'avais pas envie de me découvrir devant cet Elfe. De baisser ma garde. Et pourtant...
- Je crois que je ne pourrai plus. Jamais. Frapper un homme désarmé. Ou un Elfe, peu importe. J'aurais l'impression... de le tuer à nouveau.
Je serrai mon manteau autour de moi.
- Qui çà ? me demanda l'Elfe.
J'avalai ma salive avant de répondre.
- Je ne sais pas, Monseigneur. Je ne connais même pas sa race, son peuple. Je sais juste que je l'ai tué. Il y a des années. Que je ne pourrai jamais lui demander pardon.
Ma voix se fit plus basse.
- Ni à aucun des autres. Alors, je vous demande pardon à vous, Monseigneur. Vous avez son regard. Oh, puissiez vous me pardonner.
Il soupira, et me pris la main.
- Je vous ai pardonné, me dit-il avec compassion. Je vous ai pardonné cette nuit ce que vous m'avez fait subir. Mais ...
Il secoua négativement la tête. Je ressentais sa tristesse.
- ... il ne m'appartient pas de vous pardonner ce que vous avez fait subir à d'autres.
Ses mots me firent l'effet d'un coup de poignard. Je me sentis tomber au fond d'un gouffre de désespoir.
- Mais qui, alors ? fis-je, un sanglot dans la voix.
- Mis à part vos victimes ?
Il plongea dans mes yeux son regard gris.
- Eru, dit-il. Et vous.


18. Confession.2.
(par michele huwart, ajouté le 19/02/04 13:05)


Je n'avais jamais pensé à Eru. Quelqu'un avait bien dû me dire qu'il existait. Autrefois. Dans mon enfance. Et, même s'il existait, il ne s'était jamais soucié de moi. Pourquoi le ferait-il, maintenant ? Pourquoi le Créateur se soucierait-il de pardonner un assassin ? Quant à moi-même, je ne savais qu'une chose : je n'y arriverais pas. Jamais. Je m'en ouvis à l'Elfe.
- Je ne sais que vous répondre, fit-il doucement. Je suis un soldat, pas un philosophe. Je ne puis vous dire que ce que je crois, au fond de moi. Et ce que je crois...
Il réfléchit, cherchant ses mots. Pour ma part, je ne bougeai pas, guettant ses paroles. L'observant. Pourquoi prenait-il la peine de me répondre ? De tenter de m'aider ? Après ce que je lui avais fait subir... Je sentais monter en moi un respect sincère pour cet être étrange. Différent de celui que j'éprouvais pour Neithan. Plus... comment dire ? Affectueux. Il m'est étrange d'utiliser ce mot, comme bien des mots que j'ai prononcé, ses jours-là !
- Vous pouvez tout oublier.
Je frémis à ces paroles, secouant tristement la tête, sachant très bien maintenant que je n'oublierais jamais, comme je n'avais jamais oublié. Mais il continua.
- Reprendre votre vie. Comme s'il ne s'était rien passé. Je ne crois pas, pourtant, que celà vous apporte la paix. Par contre...
Je me redressai. S'il y avait un "par contre", il y avait un espoir. Et je sus gré à mon Seigneur de le mettre en mon coeur.
- ... vous pourrez peut-être la retrouver en renonçant. A tout çà. A la vie qui fut la vôtre. En aidant vos semblables, plutôt qu'en leur faisant du mal. En protégeant les faibles. En faisant le bien autour de vous.
Faire le bien ? Mais comment ? Je ne savais rien faire. Que voler. Que chasser. Que tuer. Comment pourrais-je savoir ce qui est bien ?
- Il me semble que vous l'avez su, hier ! Et cette nuit. Si vous êtes pour d'autres, comme vous avez été pour moi, je crois qu'un jour vous serez pardonné.
Je lui baisai la main.

Neithan revint peu après. Ses compagnons de chasse portaient un daim fraîchement tué. Il me confia le soin de l'écorcher. J'obéis, après, cependant, avoir dans mes maigres effets trouvé une chemise propre, que j'offris à mon Seigneur ainsi que mon manteau. Il me remercia d'un sourire.


19. Indiscrétions
(par michele huwart, ajouté le 20/02/04 13:59)


Je ne mis pas longtemps à écorcher la bête. J'étais devenu expert en ce genre de choses. Deux compagnons vinrent m'aider, ensuite, à la transformer en morceaux de boucherie. Appétissants. Un cuissot fut bientôt mis en broche, par dessus le feu. L'odeur s'en répendit dans l'air. Plus appétissante encore. Je terminai mon travail. Mis de côté une grosse tranche de foie cru. Et allai jeter la tripaille dans la forêt. Elle y ferait le régal de nos congénères à quatre pattes. Je me rapprochai alors des autre. Pas d'Androg, qui me fixait d'un oeil mauvais. Mais, petit à petit, mes acompagnons se rendaient compte d'une chose. Mon attitude leur avait évité le pire. Si j'avais tué l'Elfe, la fureur de Neithan aurait été terrible. Il m'aurait tué, à coup sûr. Et Androg. Et beaucoup d'autres. Avant, peut-être, de succomber sous le nombre. L'un ou l'autre me fit un sourire gêné. J'essayai d'y répondre. Maladroitement. Mais je n'étais plus là. Plus avec eux. Je m'éloignai. Malgré la viande. Je n'avais pas faim.

A quelque distance, mon Seigneur, enveloppé dans mon manteau, était en grande discussion avec le Capitaine. Je m'approchai, une gamelle à la main. Silencieusement comme j'avais appris à le faire pendant mes longues années d'errance. Suffisemment por attrapper de mots au vol. Pas vraiment ceux d'une dispute. Mon Seigneur voulait que Neithan accepte le pardon du Roi. Retrouve sa place dans son armée. Face aux troupes du Ténébreux. Neithan campait sur ses positions. Il refusait. Il ne voulait pas de ce pardon. Il n'avait rien fait de mal. Et sa place était ici. Mon Seigneur se vit proposer de reter parmi les hommes-loups. Il rétorqua devoir s'en retourner en Doriath. La guerre était proche. Les hacèlement du Ténébreux, nombreux. Il était au service de son Roi.
Leurs positions étaient inconciliables. Pourtant, chacun gardait son calme. Je voulus m'approcher un peu plus. Leurs voix se firent plus fortes, et je stoppai net. Ils parlaient d'une femme. D'une jeune fille Elfe. Qui aurait aimé Neithan. Qui l'aurait sauvé. Et que Neithan avait oubliée.
Ce fut la seule fois que je vis mon Seigneur en colère.
Il se dirigea vers la rivière, et Neithan rejoignit nos compagnons.

- Tenez, lui dis-je, lui tendant la gamelle. Celà vous fera du bien.
Il jeta un coup d'oeil à la viande.
- Du foie cru ? Je ne suis plus malade, mon ami. Je vais bien.
Il le dévora, pourtant. Sans grimacer, ce qui aurait été au dessus de mes forces.
- Merci, me dit-il, après avoir mangé. Pour votre sollicitude, autant que pour la viande.
Je haussai les épaules.
- C'est la mondre des choses, après ce qui s'est passé.
Il semblait triste. Plus, même. Profondément malheureux. Plus blessé par l'attitude de Neithan que par les coups et les privations.
- Je m'en vais demain, dit-il brusquement. A l'aube.
- Demain ? m'étonnai-je. Mais, Monseigneur, vous...
Il avait beau insister sur le fait qu'il allait bien, c'était faux, et je le voyais. Et il savait que je le voyais.
- Je serai reposé, demain, insista-t-il. Il est inutile que vous vous inquiétiez pour moi.Je guéris très vite. Et j'ai l'habitude de cette vie. Depuis des siècles, j'arpente la forêt. Elle est mon amie. Ma vie, en quelque sorte. Non, mon ami, vous n'avez pas à vous inquiéter pour moi. C'est moi qui ai à m'inquiéter pour vous tous. Même si Turin m'a juré qu'il ne s'en prendrait plus qu'aux serviteurs de l'Ennemi, j'ai peur pour lui.
- Nous avons, tentai-je timidement, toujours mené une vie dangereuse.
Il m'obligea à le regarder dans les yeux.
- Ce n'est pas de celà que je veux parler. Vous le savez aussi bien que moi.

Je le savais, oui. Je n'étais pas idiot.

Je restai seul. Longtemps. Le reste du jour, et toute la nuit.

Quand se leva l'aurore, j'avais décidé.


20. Départ
(par michele huwart, ajouté le 22/02/04 16:44)


Je fus le premier à me lever. Je préparai mon paquetage. Y rassemblai mes maigres biens. Je ceignis mon épée. Et me rendis auprès du feu. Intérieurement, j'étais nerveux. Mais je n'en laissais rien paraitre. Je mis de l'eau à chauffer. je préparai de la tisane de menthe. Et j'attendis. Peu de temps. Neithan vint bientôt me rejoindre. Accompagné de mon Seigneur. Je me levai. Leur proposai de boire un peu. Ils acceptèrent.
- Je suis content, me dit-il. De pouvoir vous faire mes adieux.
J'avais la gorge nouée. Mais il fallait que je lui parle. Quitte à essuyer un refus.
- Pardonnez-moi, Monseigneur, fis-je d'une voix rauque. Mais j'ai une faveur à vous demander.
- Une faveur ? me dit-il, tout en buvant sà tisane à petites gorgées. Certes, non. Juste le remboursement d'une dette.
Je respirai profondément, pui me lançai.
- Permettez moi de vous accompagner.
Je baissai la tête, et j'attendis. Qu'il me dise "non", tout simplement. Qu'aurait-il pu dire d'autre ?
- En Doriath ? Vous n'y serez pas bienvenu.
- Je sais, répondis-je. Peu m'importe. J'y aurai été reçu comme ce que je suis. Un hors-la-loi. Mais je m'attendais à votre refus. Veuillez excuser mon audace, Monseigneur.
Il eut un petit rire, puis m'empoigna les épaules.
- Vous ai-je dis que je ne voulais pas de vous ? Comme compagnon de voyage ?
- Alors, vous...
- La route sera longue. Et difficile. Et le pire vous attend peut-être à l'arrivée. Mais vous pourrez toujours me laisser en chemin. Allez chercher vos affaires, mon ami. Nous partirons sans attendre.
Je mis un genou en terre. Je me demande encore ce qui m'a pris. Mais j'éyais heureux. Le coeur serré, en même temps. Et incrédule. Trop d'émotions, soudain. Puis je m'éloignai pour prendre mon paquetage. Neithan me suivit.
- Alors, tu nous quitte ?
Il semblait calme. Triste, aussi. Mais ma décision ne parut pas le surprendre outre mesure. Je fis "oui" de la tête, sans mot dire.
- Tu as changé. Ces derniers jours, tu as changé. Mais es-tu vraiment sûr de ta décision ?
- Oui, Capitaine.
- Je te souhaite bonne route. Et longue vie, si le destin ne nous met plus face à face. Tu me manqueras.
J'aimais beaucoup Neithan. Mais jamais je n'aurais cru entendre ces mots de sa bouche.
- Qu'allez-vous dire aux autres ? lui demandai-je, par pure curiosité. Que j'ai fui comme un lâche ?
- Que tu es parti accomplir la mission que je t'ai confiée.
Sa réponse me laissa coi.
- Veille sur lui, Morgil. Veille sur Beleg. Je sais, çà peut sembler stupide. Il est un des plus redoutables combattants qu'ait connu Arda. Mais il ne va pas aussi bien qu'il le prétend.
- Je sais, murmurai-je. Et entre autres, par ma faute.
- Plus encore par la mienne. Mais si nous avons quelque différents, il reste malgré tout que je l'aime comme un frère.
- J'accepte donc la mission, Capitaine. Merci. Que le destin vous soit clément.
Et j'ajoutai, croyant peu au destin.
- Prenez garde à vous.

Je n'eus pas l'occasion de saluer grand nombre de mes compagnons. J'échangeai une poignée de mains avec les hommes de garde. Puis je suivis mon Seigneur. Je partis sans regrets, mêlé de peur et d'allégresse. Disant adieu à ce qui fut ma vie.


21. Chemins
(par michele huwart, ajouté le 23/02/04 20:57)


Nous cheminions de conserve. Sans mot dire. D'un bon pas, mais sans nous presser. Je me rendis très vite compte que pour mon Seigneur, quitter le camp au plus vite avait été plus important que rejoindre son Roi au plus tôt. En toute logique, j'aurais dû m'en rendre compte bien avant. Il était à la recherche de Neithan depuis si longtemps... Et Neithan l'avait blessé, je le savais. Plus profondément, sans doute, qu'il eut voulu l'admettre.
Nous avons déjeuné de viande séchée et de pain de racines. En silence.
Nous avons bu l'eau fraîche d'un ruisseau. Elle avait un goût de fer rouillé.
Et nous sommes repartis vers le monde. Le monde civilisé des Elfes et des Hommes.

Plus encore que Neithan, mon Seigneur lisait la forêt. Nos paquetages s'enrichissaient peu à peu de plantes qui m'étaient inconnues. Il sembla aussi trouver sans aucune peine un abri pour la nuit. Un trou sous un rocher, si discret que j'aurais pu passer cent fois devant lui sans le voir. Et qui s'ouvrait sur une jolie caverne de terre. Il prépara un feu à la manière des Elfes. Un feu qui ne donnerait que très peu de fumée. Comme savait les faire Neithan. Et pas moi, à ma grande honte, malgré ses leçons. Je me chargeai de nous procurer la viande. Je ne mis guère de temps à rapporter une poule faisane dodue, ainsi qu'une bonne portion de fraises et de framboises. Mon seigneur me taquina, disant que ces fruits étaient plus succulents lorsqu'on les mangeait en les cueillant. Il disait vrai.

Autant mon seigneur s'était montré taiseux tandis que nous marchions, autant ce soir-là il fut d'humeur bavarde. Curieuse, aussi. Il m'interrogea sur moi-même. Sur ma vie d'avant. Pas sur celle d'homme-loup. Il me parla de forêts, de chasse et de guerre. De son Roi, également. De sa Reine surnaturelle. Il me raconta bien des choses. Mais ne prononça pas le nom de Neithan. Je compris très vite qu'il vallait mieux que je n'en parle pas non plus.
- Morgil, me dit-il tout à coup. Ton nom te va bien.
- C'est celui, répondis-je, que m'a donné ma mère.
- Et que j'utilise. Pourquoi n'utilises-tu pas le mien quand tu t'adresses à moi. Beleg est quand même moins cérémonieux que "Monseigneur".
- Ne me demandez pas çà, Monseigneur, répliquai-je. Je vous donne le nom que je porte en mon coeur. Et si je suis heureux de vous entendre me tutoyer, ne me demandez pas non plus de faire de même. Il y a trop de distance entre vous et moi.
Il n'insista pas. Il savait que j'avais raison. Qu'il était un Elfe de haut lignage, officier ayant l'oreille du Roi. Et que je n'étais qu'un humain. Un valet de ferme ayant opté pour la rapine.

Nous conversâmes longtemps. Jusqu'au moment où, le ventre plein, je sentis mes yeux se fermer.


22. La caverne
(par michele huwart, ajouté le 24/02/04 12:15)


Je me réveillai le premier.Etonné de voir mon compagnon profondément endormi. Je me levai, étendit sur lui la couverture qui ne m'étais plus nécéssaire. Et sortis dans la fraîcheur matinale. Je fis une toilette sommaire. Puis partis en quête de nourriture. La forêt était giboyeuse. Je ne fus pas long à tirer un lièvre, que je ramenai dans notre abri. Ainsi qu'une grosse poignée d'orties. Je me mis à dépecer consciencieusement l'animal. En silence, afin de ne pas troubler le repos de mon seigneur. Puis j'attisai le feu, et mis ma proie à griller sur les pierres brûlantes du foyer. L'odeur délicieuse m'aiguisait l'appétit. Je bus une, puis deux chopes de tisane pour calmer ma fin. Finalement, lassé d'attendre le réveil de mon seigneur, je dévorai une cuisse brûlante. Je m'adossai à la paroi de la caverne, et commençai à rêvasser.

Mon seigneur ne s'éveilla que bien plus tard. Il se redressa, pris longuement son visage dans ses mains. Puis il regarda autour de lui. Aperçut la viande dont il sentait l'odeur. Je lui apportai une chope de tisane.
- Buvez, lui dis-je. La viande a eu le temps de refroidir. Je vais vous en réchauffer une portion. Mais la tisane est bonne.
Il avait l'air hagard de quelqu'un qui peine à sortir du sommeil.
- Tu as eu le temps de faire tout çà ? demanda-t-il d'une voix pâteuse. Chasser, cuisiner ta proie ?
- J'ai mangé aussi, m'excusai-je. J'avais faim.
Il bâilla. But une gorgée de boisson brûlante.
- Tu aurais dû me réveiller.
Je haussai les épaules.
- Si vous dormiez aussi fort, c'est que vous en aviez besoin.
Je lui tendis une gamelle. Dedans, le foie cru de ma proie.
- Encore ! fit-il, mi amusé, mi dégoûté. Tu as l'intention de m'en faire manger tout au long du voyage ?
Je ne relevai pas ses paroles, me contentant de répondre
- De çà aussi, vous en avez besoin.
Il secoua la tête en souriant, avala la viande sanglante, puis s'approcha du feu.
- Cesse de t'inquiéter pour moi, Morgil. Je t'ai déjà dit que j'allais bien.
- Non.
La sécheresse de ma voix me surprit moi-même.
- Non, monseigneur. C'est faux. Vous n'allez pas bien. Je le sais. Et vous savez que je le sais. Alors, celà n'a pas de sens de vouloir m'en convaincre.
Je me radoucis, et, craignant de le voir s'effondrer, lui entourai les épaules de mon bras.
- Vous êtes affaibli, lui dis-je doucement. Et vous êtes malheureux. Et, que vous soyez un Elfe n'y change rien : c'est normal, après ce qui s'est passé au campement. J'aimerais pouvoir vous réconforter, mais je crains d'être bien peu doué pour cà.
Après un long silence, il me dit, presqu'en tremblant.
- Tu te trompes, Morgil. Je te trouve très doué pour celà, au contraire.
Il se secoua comme pour chasser sa peine. S'empara d'une cuisse tiède, et se mis à la dévorer sans apprêt.
- Ma paresse matinale aura au moins l'avantage de nous permettre de faire l'impasse sur le déjeuner.
Entendant ces paroles, je me resservis un morceau de viande.

Nous reprimes ensuite notre route. Toujours en silence. A l'écoute, aussi. Des bruits de la forêt. Amis, ou ennemis. Nous marchâmes jusqu'à la nuit tombante. Quand mon seigneur découvrit un abri sûr sous un surplomb rocheux.


23. Inquiétudes.
(par michele huwart, ajouté le 25/02/04 12:57)


Les deux journées suivantes furent similaires. Repos, chasse, marche silencieuse, recherche d'un abri. Mon seigneur nous guidait. Se jouant de la nature hostile. Apprivoisant ses côtés généreux. Tout me semblait si simple quand je le voyais faire. Découvrir une source cachée. Nous emparer du gâteau de miel d'un essaim d'abeilles. J'avais vécu bien des années dans la forêt. Et je me faisais, à côté de lui, l'effet d'un néophyte. Je me chargeais quant à moi de la chasse. Et de la cuisine. Je tentais aussi, maladroitement, de lui faire oublier son chagrin. J'avais espéré qu'il diminuerait à mesure que nous nous éloignerions de Neithan. Lui aussi. Nous nous trompions tous deux. C'était le contraire qui se passait. Mon seigneur se murait en lui-même. Sa détresse devenait de plus en plus palpable. Et je le sentais s'affaiblir. Physiquement. Car le chagrin affectait bien plus ceux de son peuple que ceux du mien. Je le savais, en théorie. Neithan nous en avait parler. Mais savoir est une chose. Une autre étant de voir souffrir un être que je respectais, et aimais plus que quiconque. A nouveau, ce sentiment m'était inconnu... avoir mal moi même pour la souffrance d'un autre !

Le soleil commençait à décliner lorsqu'il s'arrêta. S'appuyant à un arbre. Le front et les mains contre l'écorce. Je m'approchai. Lui posant la main sur l'épaule, je le sentis trembler.
- Monseigneur ?
Il ne répondit pas.
- Monseigneur ? insistai-je. Allez-vous bien ?
Cette fois, il ne put plus me répondre "oui". Je l'entendis reprendre sa respiration, avant de me dire " Tout tourne" d'une voix sourde.
- Venez, lui proposai-je. Venez vous allonger un moment. Je veillerai sur vous.
Il refusa. Selon lui, s'il se reposait, il n'aurait plus la force de se relever, de reprendre la route. Et l'endroit n'était pas propice à y passer la nuit.
- Il nous faut trouver un abri, murmura-t-il.
J'acquiesçai. Je lui ôtai son paquetage des épaules et le transférai sur les miennes. Puissans mot dire, je lui passai le bras sous les aisselles. Il comprit. S'appuya sur moi. Et nous reprîmes notre chemin.

Combien de temps avons nous cheminé ainsi ? J'ai oublié. Les minutes me semblaient des heures. A cha que pas, je sentais mon compagnon peser plus lourd sur mon épaule. Il s'affaiblissait, visiblement. Et je le sentais grelotter sous son manteau. Iltérieurement, j'adressai une prière à Eru, aux Puissances, à qui voudrait m'entendre, pour qu'il nous vienne en aide. Sans y croire. Quel dieu s'intéresserait à ma prière ? Même si je ne la formulai pas pour moi-même.
- Morgil ? chuchota mon seigneur, semblant émer ger d'un rêve éveillé.
- Je suis là, tentai-je de l'apaiser. Je ne vous lâche pas.
- Ici, Morgil. L'arbre.
- Quel arbre, monseigneur ?
J'avais l'impression qu'il divaguait. Il insista, pourtant.
- L'arbre. Le mallorne. Il est creux.
Je n'eus pas le courage de lui demander comment il l'avait remarqué. Mais il avait raison. L'arbre était creux. Et nous offrait un abri naturel. Un abri presque clos, caché. Un refuge où mon seigneur pourrait se reposer. Reprendre des forces. Guérir. Du moins je l'espérais. De toute mon âme, je l'espérais.

Il s'affala sur le sol terreux. Je pris ses mains entre les miennes,et fut terrifié du froid qu'elles dégageaient. Je caressai doucement son front ruisselant d'une sueur glacée. Je ne savais que faire. J'étais impuissant. Et lui, incapable de répondre à aucune question. Alors, je le couvris de mon manteau, de nos couvertures, et lui dis doucement/
- Ne craignez rien, monseigneur. Reposez-vous. Je veillerai sur vous. Je dois sortir, maintenant. Trouver de l'eau, et de quoi faire du feu. De quoi vous réchauffer. Ne vous inquiétez pas. Je ne serai pas long.
Il ouvrit les yeux, murmurant un "Merci. Avant de sombrer dans le sommeil. Ou l'inconscience, je ne sais pas.

Je quittai notre abri à la recherche de bois mort.
Je lui avais dit de ne pas m'inquiéter.
Mais j'étais fou d'angoisse.


24. Maladie
(par michele huwart, ajouté le 26/02/04 12:51)


Notre abri se situait au bord d'une clairière. Non loin d'un ruisselet. Je ne fus pas long à trouver du bois mort. Ni les pierres plates que les Elfes utilisent pour leurs foyers. Les lapins abondaient. Après avoir allumé le feu, je reviendrais poser des collets. Et ramasser des herbes. Entre autre de la menthe. Elle aussi, était abondante. Cet endroit aurait pu être un coin de paradis. Il l'aurait été à mes yeux si je n'avais été rongé d'inquiétude.

Lorsqu'il entendit les craquements du bois en train de brûler, mon seigneur ouvrit les yeux. "Pas ainsi", me dit il, et il me demanda de le rapprocher du foyer, dont il réagença les pierres.
- Ce n'est pas si difficile, regarde.
Je devais en convenir. Mais, avec lui, tout paraissait si simple.
Tout, sauf une chose. Je ne savais comment le soigner. Après avoir réagencé le feu, il était retombé dans sa prostration. Et j'étais seul avec lui. Moi seul pouvais l'aider. Moi qui n'avais jamais aidé personne !
Alors, je suivis mon instinct. Je lui préparai une couche de feuilles sèches, plus confortable que la simple terre. Je l'y étendis, faisant de ma veste un oreiller. Je préparai de la tisane de menthe, bien chaude. Je posai mes collets, puis revins auprès de lui. Et je veillai mon seigneur. Trois jours durant. Ne le quittant, l'angoisse au ventre, que pour aller relever mes collets. Je cuisinai du bouillon chaud.
Je n'osais pas fermer les yeux, redoutant le pire à chaque instant. Me rendant compte, aussi, de la place que mon seigneur avait prise dans ma vie. Pourquoi ? Peut-être parce que, malgré ce que je lui avait fait endurer. Il avait été le premier à voir en moi autre chose qu'un hors la loi. Ou qu'un bon à rien. Et je ne voulais pas le perdre. Non, je ne voulais pas le perdre.
Il dormait d'un sommeil haché, entrecoupés de réveils haletants. Je profitais de ces moments de conscience pour lui présenter du bouillon de lapin, ou de la tisane brûlante. Qu'il absorbait, stoïquement. Malgré les hauts le coeur qui le révulsaient. Puis il rretombait, épuisé, sur sa couche. Flasque et glacé. En le voyant ainsi, à plusieurs reprises, je ne pus retenir mes larmes. Des larmes que je ne voulais pas qu'il voie !
Je tentais n'importe quoi pour le réchauffer. Roulant des pierres brûlantes dans ma chemise pour les poser à son côté. Le frictionnant avec le peu d'eau de vie que j'avais emmené du campement. N'importe quoi ! Et rien ne marchait !

Et pourtant, le quatrième jour, il roula sur le flanc. Je lui pris la main. Il la serra dans la sienne. Ne la lâcha plus. Sa température était redevenue normale. Et son sommeil, profond, réparateur. Je n'osai bouger, de crainte de le réveiller. J'épongeai la sueur qui coilait de son front avec toute la douceur dont j'étais capable, et j'attendis. Une nuit. Un jour.
Il ouvrit les yeux au crépuscule suivant.
Il m'adressa un lumineux sourire, en me disant "Bonjour".
- Bonsoir, monseigneur, corrigeai-je.
Je serrai sa main contre ma poitrine, et fondis en larmes.


25. Réveil
(par michele huwart, ajouté le 27/02/04 12:54)


Je m'essuyai les yeux, allai me rincer le visage au ruisseau, et retournai dans notre abri. A peine avais-je franchi la crevasse qui nous servait d'entrée, que mon seigneur me fit signe de venir auprais de lui. Je m'y empressai. Je m'assis à son chevet, et attendis.
- Tu vas mieux ? me demanda-t-il d'une voix encore mal assurée.
Si j'allais mieux, moi ? Il avait manqué mourir, et il me demandait si, moi, j'allais mieux ?
- J'ai eu peur, ne pus-je m'empêcher de répondre. Oui, vous m'avez fait très, très peur. Et je ne savais que faire pour vous aider .
J'écartai un mèche noire de son front. Il me sourit.
- Je te demande pardon. Mais je peux te dire que tu as fait ce qu'il fallait, pour moi. Tout ce qu'il fallait. Tu m'as réchauffé.
Il hésita un instant avant de reprendre.
- Tu m'as réchauffé, et pas seulement le corps. Il n'y avait rien d'autre à faire.
Je me sentais gêné. Gëné et heureux à la fois. Ragaillardi, malgré quatre nuits sans sommeil.
- J'ai fait ce que j'ai cru bon pour vous. Vous étiez si froid... Et j'étais si ignorant. J'ignorais que les Elfes pouvaient tomber malades. Et j'aurais dû le prévoir, pourtant. Après tout ce que nous vous avions fait subir.
- Ce n'est pas, m'expliqua-t-il, ce que vous m'avez fait subir qui m'a rendu malade. Celà y a contribué, en m'affaiblissant, mais celà n'aurait pas suffi. Il avait... autre chose.
Et si je savais parfaitement quel était cet autre chose, je préférai ne rien en dire.
- Comment vous sentez-vous, maintenant ?
Il ne tenta pas de me cacher la vérité.
- Très faible, encore. Et... triste. Mais plus de la même façon. A part celà, je vais beaucoup mieux. Et j'ai faim.
- A la bonne heure ! m'écriai-je.
Deux lapins non encore écorchés gisaient dans un coin. Je me mis au travail, après avoir remis sur le feu la casserole de tisane tiède.
- Tu vas encore m'obliger à ingurgiter mon morceau préféré, je parie ? me questionna-t-il, taquin.
Sur quoi je le lui tendis dans une gamelle.

Une bonne odeur de viande grillée envahissait notre refuge. Je m'appliquais à cuisiner aussi bien que possible, tandis que mon seigneur rêvassait sous ses couvertures. Demain, je chercherais de quoi nous préparer du pain. Du pain et de la soupe. Je n'avais jusqu'ici pas osé m'éloigner plus de quelques minutes.
- Morgil ? m'appela mon seigneur.
- C'est presque prêt, répondis-je.
- Ce n'est pas çà. J'ai une nouvelle dette envers toi, Morgil.
Je secouai énergiquement la tête.
- Non, monseigneur. Aucune dette. N'importe qui aurait agi comme je l'ai fais envers vous.
Il me prit la main et la serra très fort.
- Mais c'est toi qui l'a fait. C'est toi qui étais là, qui as pris soin de moi.
Il y eut un silence.
- Et tu es très doué pour prendre soin des autres.
Il disait des bêtises. A mes yeux, il disait des bêtises. Je n'étais doué pour prendre soin de personne. De lui, c'était différent. Je l'aimais bien. Je l'aimais beaucoup plus que bien. Je lui en fis la remarque.
- Merci, me répondit-il. Je crois d'ailleurs que tu devras continuer encore quelques jours. A nous prendre tous deux en charge. Il faut que je me repose quelques jours.
La viande était sur le point de brûler. J'allai la chercher et la partageai.
- Tenez, monseigneur. Mangez. Nous resterons ici tant que vous ne serez pas en pleine forme. Et je prendrai soin de vous.
Je plongeai les dents dans la viande brûlante. C'était bon, et revigorant. Mais l'envie de dormir m'envahit soudain.
- Repose-toi, mon ami, me dit mon seigneur. Tu l'as bien mérité. Et n'oublie surtout pas de me reprendre ta couverture. Je n'en ai plus besoin, maintenant.



26. Lapins
(par michele huwart, ajouté le 24/03/04 15:37)


J'ouvris les yeux. Il me semblait avoir dormi longtemps. Tout était silencieus autour de moi. Ou presque. Une forêt n'est jamais totalement silencieuse. J'avais chaud sous ma couverture. Je me sentais bien. Presque heureux. Je me levai, et tisonai le feu. Puis j'allai jeter un coup d'oeil dehors. C'était le crépuscule. Oui, j'avais dormi longtemps. Un jour entier. J'en eus vaguement honte. Pourquoi, au fond ? Je n'étais qu'un homme, et un homme a besoin de dormir pour recouvrer ses forces.

Je revins au chevet de mon seigneur. Allongé, il ne dormait pas. Les yeux ouverts vers le vide, il semblait perdu dans un de ces rêves qui pour ceux de son peuple peuvent remplacer le sommeil. Inquiet malgré moi, je lui palpai le front. Il battit des paupières, me regarda, et me sourit.
- Bonsoir ! me dit-il, encore ensommeillé. Tu as bien dormi ?
- Trop, répondis-je. Beaucoup trop. Vous auriez pu avoir besoin de moi, pendant tout ce temps.
- Tu dis des bêtises. Tu étais resté si longtemps sans dormir. Pour moi. C'était bien à ton tour de te reposer.
Il tenta de se redresser. Je l'aidai à s'asseoir, et lui offrit de réchauffer de la tisane.
- Plus tard, me répondit-il. Je voudrais d'abord te demander un service.
- Encore ? fis-je pour le taquiner.
- Je suis un beau fardeau pour toi, hein ? répondit-il en baissant les yeux.
- Voyons, Monseigneur ! dis-je en riant doucement. Je plaisantais. Vous êtes tout sauf un fardeau. Et je ne demande qu'à vous faire plaisir.
- Aide-moi à me rendre au ruisseau, s'il te plaît. J'ai grand besoin de faire ma toilette. Je dois sentir la sueur à dix pas.
C'était vrai, mais je m'abstins de le lui dire. Je l'aidai à se lever. A se rendre au ruisseau. A se laver dans l'eau draîche et revigorante. Je le ramenai à l'abri, et partis ensuite relever mes collets. Je revins avec deux beaux lapins, une brassée d'orties, et une pleine gamelle de framboises.

Je trouvai mon Seigneur assis près du feu. Dont il avait à nouveau réaménagé le foyer. Il m'aida à écorcher, puis à embrocher les lapins. Mais je lui ordonnai de se recoucher pendant que je les mettrais à cuire. Bien qu'il fût mon Seigneur, il m'obéit.
Nuos restâmes un long moments silencieux, puis nous mîmes à bavarder. De choses et d'autres. De choses sans importances. Jusqu'au moment où je lui demandai ce qu'il ferait, une fois rentré à Menegroth.
- Je suis un officier du Roi, répondit-il. Ce que je ferai dépendra de sa volonté.
Sa réponse me laissa sans voix. Il me faisait l'effet d'être un être libre. Et il faisait dépendre ses actes de la volonté d'un monarque. Je ne comprenais pas. Et je le lui dis.
- Ce n'est pas une question de liberté, me répondit-il. Je suis son elfe-lige. Je lui ai prêté serment. Librement. Les temps sont durs, Morgil. Le Roi sait mieux que quiconque d'où viendront les coups de l'ennemi, et comment y parer. J'ai confiance en lui.
- Pourquoi ? lui demandai-je. Est-il si parfait ?
Il partit d'un grand éclat de rire.
- Elu Thingol, parfait ! Non, bien sûr. C'est un souverain orgueilleux, imbu de sa personne et de sa race. Le digne père adoptif de ton Capitaine. Mais est-ce pour celà que tu n'obéissais pas à Turin ? Que tu ne lui obéissais pas librement ?
- Non, Monseigneur, dus-je avouer.
- Il en est de même pour moi, vis à vis de sa Majesté. Je lui obéis librement, bien que je reconnaisse ses défauts.
Il semblait tracassé, soudain. Inquiet.Je m'en fis le reproche. Je n'aurais pas dû lui poser ces questions. Mais il secoua la tête négativement quand je le lui dis.
- Tu n'y es pour rien. je me demandais seulement quelle serait la réaction de Sa Majesté quand je lui annoncerai. Pour Turin. Il l'aime beaucoup, tu sais.

Je me demandai moi aussi quelle serait la réaction d'un père dont le fils se serait enfui. Dont le fils refuserait le pardon. Comme je n'avais jamais eu de père, je ne pus trouver de réponse en moi.
- Vous verrez bien, le moment venu, finis-je par répondre. Inutile de vous en faire pour çà dès à présent. Goûtez moi plutôt ce lapin !


27. La laie
(par michele huwart, ajouté le 27/03/04 13:29)


J'en avais assez du lapin. Il faisait beau, ce matin-là. Je pris mon arc, mes flèches et mon épée, et partis pour la chasse, laissant mon Seigneur perdu dans un de ses rêves elfiques. Il allait assez bien, maintenant, pour que je puisse le laisser seul. Mais je tenais néanmoins à ce qu'il continue à se reposer. Je crois, rétrospectivement, que s'il l'acceptait sans rechigner, c'était avant tout pour me faire plaisir. Que, s'il n'avait tenu qu'à lui, il aurait déjà repris le chemin de Menegroth. Menegroth où l'appelait son devoir.
Devoir, engagement, serments, tous ces mots trottaient dans ma tête depuis notre conversation de la veille. Je n'avais jamais envisagé la vie avec de telles idées dans la tête. Pour moi, tout çà n'était que des mots servant à asservir les êtres, Elfes, Hommes, ou autres, quels qu'ils fussent. Et pourtant, quad il me parlait de devoir, mon Seigneur restait à mes yeux quelqu'un de libre. De plus libre que je l'avais jamais été. Avais-je d'ailleurs jamais été libre ? Ou sauvage ? Déraciné ? Seul ?
Seul...
Je n'étais plus seul.
Je ne serais plus jamais seul. Quoi qu'il puisse m'arriver jamais.
Alors que je l'avais toujours été.
Même au milieu de mes compagnons.
Seul.
Alors que je me croyais libre.

J'étais perdu dans mes réflexions lorsque je l'entendis. Trop tard. Elle me faisait face. Trop proche. Une flèche ne l'arrêterait pas.
Je dégainai. Sans trop d'espoir.
Le sanglier ne se chasse pas à l'épée.
Elle chargea.
Je l'évitai d'un bond. Roulai sur le côté.
Tout en plantant mon épée dans le cou de la laie.
Elle me l'arracha des mains.
Se retourna pour un nouvel assaut malgré le sang bouillonnant hors de la blessure. L'épée toujours plantée dans le corps.
Je sisis une branche. Fis face.
Lorsque la bête fut à ma portée, j'asséné un coup de bâton sur la garde de l'épée.
Le sang gicla.
La laie fut sur moi.
Elle voulut me donner un coup de tête.
S'effondra. Morte. Exangue.
Je me laissai tomber sur le sol. Essoufflé. En sueur. Tremblant.
J'avais vu la mort en face.
Mais j'avais réussi. Gagné. Je vivais.
Et j'avais une belle réserve de viande.

- Tu es fou, Morgil ! se fâcha mon Seigneur. Chasser le sanglier à l'épée, seul. C'est un coup à te faire tuer.
Je haussai les épaules. Je n'avais pas eu le choix. Je n'avais pas attaqué la bête. Je m'étais défendu. Je le lui dis.
Je ne sais toujours pas s'il me crut.


28. Les plantes médicinales
(par michele huwart, ajouté le 02/04/04 17:53)


Il nous fallut un long moment pour dépecer la bête. Nous mîmes ensuite la viande à boucaner. Nous aurions enfin des réserves de nourriture pour plusieurs jours. Puis, je partis à la recherche de racines et d'herbes qui nous permettraient d'améliorer notre ordinaire. Je ne fus pas très long à ramener de quoi nous mitonner une soupe savoureuse. Mais, à mon retour à l'arbre creux, je le trouvai vide. Je sentis ma gorge se nouer. Tout en me répétant intérieurement que j'étais idiot. Idiot de m'inquiéter pour une personne qui avait des siècles d'expériences derrière elle. Pour un soldat d'élite. Pour un forestier hors pair. Et bien, soit. J'étais idiot. Ou, plus simplement, humain. Humain, à nouveau. Humain, enfin.
Je m'emparai de la casserole et descendit au ruisseau. J'y trouvai mon seigneur courbé, ramassant des plantes au bord de la berge. Je toussotai discrètement. Il se redressa, et se tourna vers moi.
- Vous auriez dû m'attendre, avant de sortir, le sermonai-je gentiment. J'étais inquiet. Les bois sont dangereux. Souvenez-vous du sanglier.
Il me répondit d'un sourire à désarmer une armée d'orcs.
- Je les connais bien, Morgil, les bois. Cesse de t'inquiéter pour moi. Je vais beaucoup mieux, grâce à toi. Et l'inactivité me pèse. Je n'ai pas l'habitude, je l'avoue, d'être forcé de me reposer. Ni d'être dorlotté comme tu me dorlottes.
Je sentis le rouge me monter aux joues. Il fit mine de ne pas s'en appercevoir.
- Qu'étiez vous en train de faire ? l'interrogeai-je, pour passer à autre chose.
Il me montra ce qu'il gardait dans un pan de sa chemise.
- Je ramasse des plantes. Des plantes médicinales. Nous risquons d'en avoir besoin, au cours de notre voyage. Et puis...
Son regard pouvait parfois vous transpercer comme un poignard. Vous mettre à nu.
- ... et puis, continua-t-il, j'aimerais t'apprendre. T'enseigner.
- M'enseigner quoi, Monseigneur ?
- L'art de guérir.

M'enseigner l'art de guérir ! A moi ! Mais qu'est ce qui lui passait par la tête ? Je n'avais rien d'un guérisseur. Je n'en avais aucune des qualités. Je le lui dis. Je le lui dis avec insistance. Il se contenta de hausser les épaules.
- Tu m'as dit vouloir te racheter, non ?
Je ne pus qu'acquiescer.
- Et bien, me dit-il , je voudrais te donner un moyen supplémentaire de le faire. Peut-être te pardonneras-tu moins difficilement si tu sauves des vies plutôt que d'en prendre.
- Mais je ne...
Il ne tint aucun compte de ma tentative de protestation.
- Tu as toutes les qualités requises. Mieux. Tu as l'instinct. Je l'ai remarqué, à ta façon de t'occuper de moi. Tu as su ce q'il fallait faire pour m'empêcher de mourir. Et si tu as su pour moi, tu sauras pour d'autres.
Je baissai les yeux.
- Vous, lui répondis-je, ce n'est pas pareil. Mais comment trouverai-je en moi la compassion nécéssaire pour venir en aide à mes semblables ? A des gens qui ne me seront rien.
Son regard me poignarda à nouveau.
- Je ne t'étais rien, lorsque tu as refusé de me mettre à mort.
Sa voix se radoucit soudain.
- Je t'enseignerai, et tu feras ce que tu voudras de cet enseignement. Mais cesse de te dénigrer comme tu le fais trop souvent. Viens, rentrons maintenant. Je suis fatigué. Et je commence à avoir faim.
Je le suivis sans mot dire. Comment lui expliquer que je ne me dénigrais pas ? Que je me décrivais seulement tel que j'étais.
Avait-il lu dans mes pensées ? Il se retourna, et me dit.
- Oui. Tel que tu étais.
En insistant sur le dernier mot.


29. Les Orcs
(par michele huwart, ajouté le 14/04/04 15:23)


- Tais-toi !
Je me retournai vers mon Seigneur, interdit. A quoi celà rimait-il de me demander de me taire, puisque je n'avais rien dit ? Il avait dû rêver l'un de ses rêves elfiques qui maintenant lui tenaient le plus souvent lieu de sommeil, et prendre ce rêve pour la réalité. Mais il se releva de sa couche, se dirigea vers le foyer et, d'un déplacement de pierre éteignit le feu.
- Chut, insista-t-il à voix basse. Tais-toi et écoute !
Je l'interrogeai d'une grimace muette, mais il ne répondit rien avant un long moment. Alors, à mon tour, je tendis mes sens vers l'extérieur. Rien. Rien de rien. Seulement les bruits habituels de la forêt.
Et puis...
Et puis, je les entendis à mon tour. Bien plus tard. Je n'étais qu'un homme, après tout. Je n'avais pas les sens aiguisés des Elfes. Ni l'expérience de forestier de mon seigneur.
Mais je les entendis. Ils faisaient du bruit. De plus en plus de bruit. Un bruit de voix. De pas lourds. De branches piétinées. Un bruit de rires gras et de raclement d'armure.
Et ils furent là. Près de nous. Tout près de notre refuge. A quelques pas, pour certains, de notre arbre creux. Assez près pour que nous puissions entendre leurs conversations. A défaut, pour moi, de les comprendre. Pour moi. Pas pour mon Seigneur.

Aussi silencieux qu'une ombre, il s'approcha de la crevasse qui nous tenait lieu de porte. Il les observa un long moment. Revins s'asseoir à mes côtés. Et, croyez-moi ou non, au même instant, j'eus l'impression que cette crevasse se rétrécissait. Que l'arbre se refermait sur nous. Mais pas pour nous faire du mal.
Pour nous protéger.
Pour nous protéger des seviteurs du Ténébreux.
- Des Orcs, dit simplement mon Seigneur. Nombreux. Très nombreux.
L'inquiétude se peignit sur mon visage. La terreur, ensuite, lorsq'il m'informa que les ennemis allaient camper là, à notre porte. Je tentai cependant de faire bonne figure. Je ne crois pas qu'il fut dupe.
- Qu'allons nous faire, le questionnai-je d'une voix qui se voulait ferme.
J'avoue ne pas m'être attendu à sa réponse.
- Manger froid, ce soir. Etablir un tour de garde, cette nuit. Et tenter d'écouter ce qu'ils racontent.
- Les attaquer ? hasardai-je, en espérant de tout mon coeur une réponse négative.
Il leva les yeux au ciel. Au plutôt vers la voûte de notre abri.
- Morgil ! répondit-il, sourire sarcastique aux lèvres. Ou tu n'es pas sérieux, ou tu veux vraiment mourir aujourd'hui.
Je me sentis soulagé. Eru seul sait pourquoi...
- Ou tu me prends pour un fou, continua mon Seigneur. Je crois être un bon soldat. Mais je suis loin d'avoir recouvré toutes mes capacités. Et même, si tel était le cas. Nous sommes deux, Morgil. Deux contre une centaine. Une centaine de brutes qui rentrent chez eux avec leur butin. Du butin, seulement. Pas d'esclaves.
Son attitude aurait-elle été différente s'il y avait eu des esclaves à libérer ? Il ne m'en dit rien. J'avoue ne pas lui avoir posé la question.
- Nous pourrions en tuer quelques-uns, ajouta-t-il. Mais pour quel bénéfice autre que nous faire découvrir et massacrer ? Ou pire ? Ce ne serait pas même un coup d'épingle dans la cuirasse de l'Ennemi. Rien qu'une stupidité stratégique. Pas du courage. De la folie.

Nous n'avions donc qu'une chose à faire. Nous arranger pour qu'ils ne nous découvrent pas.
Et nous préparer à défendre chèrement notre peau s'ils nous découvraient quand même.
Nous ne dîmes plus un mot. Restâmes aux aguets, armes à portée de mains. Mon Seigneur toute ouie. Inquiet, lui aussi. Curieux tout autant.
Nous attendîmes. J'avais peur qu'ils nous trouvent. Qu'ils remarquent que l'arbre était creux. Même si l'ouverture avait rétréci. Même si je n'avais pas remarqué moi-même cette ouverture, la première fois.
Nous dînames de sanglier boucané et froid, et d'eau, en silence.
Et la nuit vint. Les rires se firent de plus en plus gras. Des cris survinrent ensuite. Querelles d'ivrognes, sans doute. Suivis de bruits métalliques d'armes qui s'entrechoquaient. Bagarres. Cris d'horreur. Rires, à nouveau.
Mon Seigneur prit le premier tour de garde. Mais je ne pus m'endormir. Même quand le silence fut revenu.


30. Les Orcs.2.
(par michele huwart, ajouté le 16/04/04 14:56)


Je vins rejoindre mon Seigneur longtemps avant l'heure prévue. Nous restâmes longtemps silencieux dans le nour. Très longtemps. Ne pouvant nous reposer ni l'un ni l'autre. Ils étaient là. Tout près. Ils ne nous voyaient pas. Ils ne nous sentaient pas. Dormant, pour la plupart. Cuvant, aussi. Le camp n'était pas vraiment silencieux. Un rire ici, un râle là bas. Des éclats de voix. Le crépitement des feux. Des ronflements. Des chansons d'ivrognes...
Je fus heureux de voir pointer l'aube. Ils allaient partir. Du moins, l'espérai-je. Ils n'avaient pas l'air pressés. Ils se réveillaient, par petits groupes. Réveillaient leurs feux. Y faisaient cuire je ne sais quoi. Et mangeaient bruyamment.
Rien de moins discret qu'une troupe d'Orcs, pensai-je. A part une troupe d'Orcs plus importante. Et celle-là l'était.
Des voix gutturales s'élevèrent enfin. Des ordres claquèrent. Ordres, sans doute, de rassembler ses affaires. De reprendre la marche. Vers le Royaume du Ténébreux.
Je les observais. Ils étaient lourds, bien que de petite taille. Lourds et indisciplinés. Mentalement, je les comparai à mon ancienne bande de Hors la Lois. Nous n'étions pas des professionnels de la discipline, nous non plus. Du moins, avant l'arrivée de Neithan. Nous n'avions pourtant jamais à ce point manqué d'ordre. Et jamais nous n'aurions quitté un lieu de campement en le laissant dans un tel état. Un vrai champ d'ordures. Ils n'avaient pas peur de laisser des traces de leur passage ! Ils se comportaient comme en pays conquis. En vainqueurs. Et en barbares.

Je regardai mon Seigneur. Il me fit signe de ne pas bouger. Alors, je ne bougeai pas. Pas avant un long moment. Pas avant qu'il m'avertisse qu'ils devaient être partis. Tous. Enfin.
Qu'ils devaient être au loin. Que le danger était écarté.
Je me laissai aller contre la paroi de l'arbre. En tremblant. Je ne crois pas avoir jamais été couard. Mais j'avais eu peur. J'avais encore peur, rétrospectivement. De tomber entre leurs mains. De leur servir de pitance. Ou, pire encore, d'être emmené comme esclave. Finir mes jours sous la botte du Ténébreux.
Ou être torturé jusqu'à devenir l'un des leurs...
Je tremblais, et mon Seigneur se rapprocha de moi. "C'est fini.", me dit-il. Pour me rassurer, comme pour se rassurer lui-même. "C'est fini. Ils sont partis."
Il ralluma le feu. Fit chauffer de l'eau. Prépara de la tisane. Il semblait soulagé, lui aussi. Et préoccupé. Mais ne me parla pas de ce qu'il avait entendu de l'Ennemi. Il me dit seulement que les gens allaient souffrir. Souffrir de plus en plus. Quelle que soit leur race. Celà m'attrista. M'inquiéta. Mais je chassai l'idée de ma tête. J'avais l'habitude de vivre à la dure.

Nous quittâmes enfin notre abri. Pour nous retrouver dans un dépotoir. Les Orcs avaient saccagé notre petit paradis. Foyers éteints, déjections, reliefs de repas jonchaient le sol. Les plantes avaient été inutilement piétinées. Deci-delà, nous tombions sur une flaque de vomi. Une jarre vide. La peau d'une bête écorchée.
Des os, aussi.
Et certains de ses os n'étaient pas d'origine animale.
- Que c'est-il passé, hier, interrogeai-je mon Seigneur en lui montrant un crâne presqu'humain.
Il ne détourna pas la tête, mais le dégoût et l'horreur envahirent son visage.
- Tu as entendu les bagarres. Tout comme moi.
Je les avais entendues, bien sûr. Elles ne m'avaient pas étonnées outre mesure. Il y a toujours des bagarres quand les gens ont trop bu.
- Certaines ont été fatales, continua-t-il. Et les Orcs mangent les morts. Celà aussi, tu le sais.
Je le savais, oui. Mais il y a savoir... et savoir.
Je n'étais pas une petite nature. Mais je tenais dans mes mains la tête d'un être tué et... dévoré par ses propres frères d'armes.
Je détournai la tête. Et je vomis.
Ce n'était qu'un Orc, pourtant.

Mon Seigneur me releva, m'aida à rejoindre le ruisseau. A me laver.
- Pardonnez-moi, lui dis-je, contrit. J'ai réagi comme un enfant.
Il secoua la tête. "Non", me dit-il. " Comme un être normal devant l'oeuvre du Ténébreux". Car ces gens sont son oeuvre. Leurs aïeux étaient des Elfes. Ou des hommes. Peut-être même certains d'entre eux. Ils ont des monstres, maintenant. Que nous devons combattre. A tout prix, pour protéger les nôtres. Mais que je ne peux, au fonds de moi, m'empêcher de plaindre parfois. Ce sont des monstres. Mais ce sont des esclaves.


31. Le chemin
(par michele huwart, ajouté le 26/04/04 12:47)


Nous nous sommes remis en route deux jours plus tard. Après avoir tenté, vaille que vaille, de remédier aux dégâts commis par les Orcs. Pour nous-mêmes, sans doute, plus que pour la Nature elle-même. La Nature qui, de toute façon, reste toujours plus forte que les actes des humains. Ou assimilés.

Une longue route nous attendait, mon Seigneur et moi, pour nous mener vers son pays. Ce fut pour moi une période heureuse. Plus heureuse que je n'en avais jamais connue. Pas vraiment insouciante. Car que pouvait me réserver l'avenir, en Doriath ou ailleurs ? Mais heureuse. Aussi, curieusement, ai-je peu à en raconter. Les paysages changeaient, au fil des jours et des saisons. Forêts. Montagnes. Champs cultivés par mes frères de race. De temps à autre, nous demandions l'hospitalité. A des charbonniers. A des fermiers. A des seigneurs, plus rarement. Mon Seigneur ayant rencontré certains de nos hôtes alors qu'il était à la recherche de Neithan, ceux-ci s'étonnaient de ma présence à ses côtés. Moi qui n'avait rien d'un prince d'éducation elfique. Il prit donc l'habitude de me présenter comme son apprenti. Et, en vérité, c'est ce que j'étais. Ce que j'étais, jour après jour, de plus en plus.

A mon grand étonnement, je prenais plaisir à étudier. A reconnaître les plantes qui guérissent autant que celles qui tuent. A apprendre comment les utiliser, les associer. Et dans quelles proportions. J'appris ainsi que, bien souvent, le même principe pouvait apporter le bien ou le mal. La mort ou la vie. J'appris à préparer des baumes et des onguents. A confectionner des tisanes. Et même, aussi étonnant que celà puisse paraître, j'appris comment relancer de mes mains un coeur qui avait cessé de battre. Et à réveiller de mon souffle une respiration éteinte. Moi qui n'avais jamais donné que la mort, j'appris à sauvegarder la vie.

Mais, le plus important de tout, je réappris à nouer contact avec mes semblables. Je m'en rends compte aujourd'hui : c'était pour celà, bien plus que pour le confort d'un toit, que mon Seigneur frappait aux portes des demeures des hommes pour quémander un abri pour la nuit. Et, si j'étais doué pour l'herboristerie, je l'étais moins, à cette époque, pour les contacts humains. Je n'avais pas de manières. Je m'emportais pour un rien. S'il n'y avait eu mon Seigneur pour me calmer, j'aurais même tiré plus d'une fois l'épée. Petit à petit, pourtant, je m'adoucis. Je cessai de voir les autres avec les yeux de la colère et de la peur. Je cessai d'être une bête pour redevenir un être humain. Je me pris à voir le bien chez les autres. A être content lorsqu'un village apparaîssait au loin. Et à cesser de me haïr moi-même.


32. Nellas
(par michele huwart, ajouté le 06/05/04 14:19)


Le temps passait. Trop vite, à mon gré. Nous approchions de la Doriath, le grand royaume Elfique. Le grand royaume protégé, que nul Ennemi, et même nul homme, ne pouvait approcher sans l'accord de la Reine. Protégé pas sa magie, ou que sais-je ? Dois-je appeler celà ainsi ? J'avais décidé de suivre mon Seigneur dans sa patrie. Je l'avais décidé malgré ses mises en gardes. Je ne pouvais m'empêcher, malgré tout, de craindre paour moi-même. Pour ma vie. Pour ma liberté. Je pouvais toujours renoncer. Prendre le chemin du Brethil. M'installer là-bas. Recommencer une nouvelle vie. Mais je continuais à suivre mon Seigneur, Eru seul sait pourquoi...

Lui aussi, semblait tendu à l'approche de son pays. Je n'avais pas besoin de lui demancer pourquoi. Je le savais. Il ne m'était jamais arrivé, à cette époque, de devoir annoncer à quelqu'un des nouvelles désagréables, mais je me doutais que celà ne devait pas être chose facile. Surtout d'annoncer ce genre de choses à un roi aussi puissant qu'Elu Thigol...
Mais, curieusement, lorsque j'en parlai à mon Seigneur, il me regarda étrangement.
- Sa Majesté, me dit-il ? Je redoute en effet la réaction de Sa Majesté. Je sais que je lui ferai de la peine. Et que je le mettrai en colère. Il se met souvent en colère quand il a de la peine. Question d'orgueil, sans doute. Et pourtant, Morgil, ce n'est pas, et de loin, ce que je redoute le plus.
- Ah bon ? fis-je, tout en installant les pierres du foyer.
J'attendis ensuite qu'il recommence à parler.
- Nellas, soupira-t-il. Je ne sais pas, mais vraiment pas comment lui dire... Que Turin ne reviendra pas... Que Turin ne l'aime plus... l'a oubliée... ne l'a sans doute jamais aimée... Elle tenait à lui, Morgil. Pis encore, je crois qu'elle l'aimait !
J'eus un petit sourire moqueur.
- Elle m'a l'air bien extraordinaire, à vos yeux, cette demoiselle !
Je ne m'y attendais pas, mais il réagit comme si je l'avais agressé. Il faillit même se mettre en colère.
- Allons, Monseigneur, dis-je, ne vous emportez pas comme çà ! Je n'ai rien dit de mal. J'ai constaté, c'est tout.
- Constaté ? il battit son briquet avec brutalité. Constaté quoi, Morgil. Sois plus explicite, et cesse de te moquer de moi.
- Jamais je n'oserais, Monseigneur, mentis-je - mal ! Il s'assit à mes côtés tandis que je continuais :
- Lorsque vous avez parlé à Neithan, au campement, et lorsqu'il vous a dit qu'il ne reviendrait pas... je n'aurais pas dû écouter, je sais...
- Tu n'aurais pas dû, effectivement, répliqua-t-il froidement. Quel rapport avec Nellas ?
- Vous avez toujours gardé votre calme, Monseigneur. Quand vous lui parliez du Roi, de la guerre, du de son devoir... quand il persistait à vouloir rester là-bas. Si j'avais été l'émissaire de son père adoptif, je me serais drôlement énervé, moi !
- Oui, mais toi, tu as mauvais caractère ! me rétorqua-t-il. Et d'ailleurs, je me suis énervé !
- Quand il a été question de la demoiselle ! Pas avant. J'avoue avoir trouvé çà bizarre? C'est comme ce soir. Vous vous inquiétez plus pour elle que pour votre souverain, et, à la moidre remarque de ma part, vous perdez votre calme.
Il resta songeur un insatant, et secoua la tête
- Tu as sans doute raison, mon ami. Tu commences à me connaître mieux que je me connais moi-même. Nellas... Ce n'est qu'une petite fille, à mes yeux. Une fille des bois, sans prétention, sans apprêts...
- En celà, elle vous ressemble, Monseigneur, répondis-je. Vous saurez quoi lui dire...


33. L'Anneau de Melian
(par michele huwart, ajouté le 19/05/04 13:49)


Nous avons franchi la frontière. Nous sommes entés dans la forêt. Et, je vous en assure, cette forêt-là avait quelque chose d'anormal. Je le savais, bien sûr, avant de franchir le pas, et d'y suivre mon Seigneur. Je le savais, mais jamais je n'aurais cru qu'elle me ferait cette impression. Une impression étrange, d'étouffement, de rejet aussi. J'étais là comme un corps étranger, et celà dès que la lisière fut franchie.
Mon Seigneur m'avait mis en garde, et recommandé de ne pas m'éloigner de lui. Celà ne me serait jamais venu à l'idée. Ma gorge se serrait bien trop fort à la vue des arbres, qui n'étaient pourtant, je me le répétais sans cesse, que des arbres. Quel mal pouvait donc faire un arbre à un homme ? Mais, à chaque fois, une autre voix marmonnait dans ma tête: "Et quel mal peut donc faire une Maïa à un homme ? Celui qu'elle désire... " Et je me rapprochais autant que possible de mon Seigneur, qui, lui, rentrait chez lui.
Quelquefois, il se retournait vers moi, m'encourageait d'un sourire, d'un "Avec moi, tu ne risques rien". Je m'en rendait compte. Je ne risquais rien. Mais j'étais dépendant de lui. Et, je l'avoue, je n'aimais pas être dépendant. Je n'en avait pas non plus l'habitude. Et je finis par le lui dire. Il me prit par l'épaule, secoua la tête comme devant un enfant capricieux, puis me répondit qu'à une époque pas si éloignée, c'était lui qui avait dépendu de moi. Et que lui non plus n'avait pas l'habitude de ce genre de situations.
- Ce n'est qu'un retour des choses, Morgil, mon ami. Dis-toi seulement que si tu es à ma totale merci, tu ne risque, par contre, aucune mauvaise rencontre.
De celà, je n'étais pas aussi certain. Forêt sacrée ou pas, elle devait regorger de gibier. Et un loup reste un loup, un sanglier un sanglier, même dans les bois de la Reine. Sans compter que les frères de race de mon Seigneur, s'ils ne représentaient pas une mauvaise rencontre pour lui, risquaient de l'être pour moi.
- Ils ne te brutaliseront pas, m'assura-t-il. Pas tant que tu seras avec moi. Par contre, celà m'étonnerait fort que tes premières images de Menegroth soient autres que celles des cachots !
Les cachots du Roi ! Belle perspective ! Mais je ne devais m'en prendre qu'à moi-même. J'avais voulu venir. J'étais là. Et, à vrai dire, l'idée d'un séjour en prison m'effrayait moins que le regard - oui, le regard ! - des arbres sur moi.

Petit à petit, pourtant, le sentiment d'oppression s'atténua. L'air me sembla plus léger, la forêt moins dense. Je crus, au loin, entendre des voix.
Ce n'était pas une illusion.


34. Elfes...
(par michele huwart, ajouté le 01/06/04 13:45)


Nous étions en Doriath. La Doriath était imperméable aux invasions ennemies. Ces voix ne pouvaient être que celles de sujets du Roi. Je n'avais rien à craindre, me répétais-je, comme pour me rassurer moi-même. Rien à craindre en présence de mon Seigneur... Nous continuâmes à avancer, jusqu'à émerger dans une vaste clairière...
Ils sortirent des bois à leur tour. S'approchèrent en silence de nous. Leur chef leva la main. Grand et fort, vêtu de maille brillante sous le soleil de l'après-midi. Ses "hommes s'arrêtèrent. Lui vint vers mon Seigneur. Le salua. L'étreignit. Me dévisagea, ensuite. D'un air étonné. Et inquiétant.
- Heureux de te revoir enfin, dit-il à mon Seigneur. Nous désespérions de ton retour.
- Je suis là, répondit mon Seigneur. Heureux de te revoir, moi aussi, Mablung.
Le dénommé Mablung me désigna du menton.
- Ton compagnon n'est pas celui que nous attendions.
- Non, répondit mon Seigneur. Non, ce n'est pas lui.
- Ou est le petit ?
Je fus estomaqué d'entendre appeler ainsi Neithan. Neithan, mon chef, mon capitaine. "Le petit" ! Je ne pensais pas qu'il eut apprécié...
- Je dois parler à Leurs Majestés.
Il ne dirait rien de plus au sujet de Neithan. Rien de plus, je le savais, avant d'avoir parlé au couple royal. Mablung comprit, lui aussi.
- Et lui ? fit-il me transperçant d'un regard d'acier.
- Morgil ? C'est mon ami.
Le visage de l'officier refléta une incrédulité mordante. Je ne ressemblais pas, il est vrai, à l'idée que l'on pouvait se faire de l'ami d'un Elfe de haut parage. Je ressemblais à ce que j'étais. Un brigand. Un brigand, fils d'esclave. Valet de ferme en rupture de ban. Un brigand repenti, mais un brigand quand même.
- Ton ami ? Un homme-loup...
- Un homme, tout simplement. Qui m'a sauvé à deux reprises. Est devenu mon apprenti. Et mérite notre hospitalité.
Il s'exprimait d'une voix calme. Calme et ferme. Il s'était rapproché de moi, et fixait dans les yeux son interlocuteur. Qui détourna le regard.
- C'est contraire à nos coutumes, tu le sais. D'accueillir des humains en Doriath.
- Nous en avons accueilli d'autres, rétorqua mon Seigneur.
Mablung soupira. Il aurait sans doute voulu dire "Hélas". Retint sa langue.
- Sa Majesté décidera, finit il par convenir. Venez, maintenant. Suivez-nous. Vous devez être éreintés par votre long périple.
Mon seigneur, d'un sourire encourageant, m'invita à lui emboîter le pas. Je fus dès cet instant entouré d'"hommes" d'armes, tandis que lui-même cheminait en compagnie de l'officier. J'étais anxieux. Pire, fou d'angoisse. Ces soldats aux visages impassibles m'étaient étrangers. Etranges, aussi. Des être différents... comme si mon Seigneur lui-même ne l'était pas, lui aussi, me dis-je pour me rassurer...Différent. Mais lui m'avais pri pour ami, alors que pour ceux-là je n'étais qu'un intrus...

Et, comme mon Seigneur l'avait prévu, ma visite de Menegroth commença par celle des cachots.


35. L'étuve
(par michele huwart, ajouté le 03/06/04 14:34)


La porte s'ouvrit. je redressai la tête. Un Elfe de haute taille me faisait face.
- Suivez-moi, me dit il, sèchement. Sans brusquerie, pourtant.
J'obéis. Que pouvais-je faire d'autre. Je le suivis le long de couloirs sombres, puis plus éclairés. De temps à autres, nous croisions des gens. Indifférents à ma présence...
Je m'attendais à être conduit devant un tribunal. Ou quelque assemblée du même genre. Voire devant le bourreau. Ou le Roi. Peut-être à etre explulsé du pays scéance tenante. Au lieu de çà, mon guide me mena vers une salle de pierre, au sol recouvert de lattes de bois blanc. Un serviteur me tendit une brosse et un pain de savon odorant. Des seaux métalliques remplis d'eau trônaient dans un coin. Une étuve... Ils m'avait conduit dans une étuve.
- Décrassez-vous, m'ordonna-t-il, et profitez du bain de vapeur pour vous détendre. Sortez par l'autre porte. Vous trouverez dans la pièce voisine des bains d'eau fraîche. Ainsi que des vêtements que j'espère à votre taille. Et de quoi vous raser...
Je dus lui avouer mon ignorance quant à la manière d'utiliser l'étuve. Il rit. J'eus l'impression de devenir écarlate,mais je devais l'être déjà, du fait de la chaleur.
- Il suffit de déverser l'eau sur le sol de pierre pour qu'elle s'évapore, m'expliqua-t-il. Versez-en une bonne quantité avant de commencer à vous étriller. Ensuite , rincez-vous. Et prenez bien garde à ne pas marché hors des lattes de bois !
Il me laissa seul. J'ôtai mes vêtements, que je déposai sur un banc sans dossier. Je déversai copieusement de l'eau sur la pierre brûlante, et fus bientôt entouré d'un brouillard dense et chaud. Agréable, somme toute. Je frottai vigoureusement mon corps crasseux de savon parfumé. Me lavai même les cheveux. Puis me laissai aller à rêvasser dans la moiteur lascive de l'étuve. Mes craintes s'étaient apaisées. Du moins, en parties... Peut-être, malgré tout, me désiraient-ils seulement "présentable" à mon procès ?

Je sortis de l'étuve, et me trouvai devant de vastes cuves de pierre rremplies d'eau délicatement parfumée. Je me plongeai dans l'une d'elles. Crus que mon coeur allait cesser de battre, tant elle me semblait froide en comparaison de mon bain de vapeur. Puis, petit à petit, je me trouvai revigoré, tonifié.
Je me séchai au moyen d'une serviette moelleuse. Trouvai les vêtements qui m'étaient destiné, les enfilai. Quelle apparence pouvais-je avoir vêtu de chausses grises, d'une tunique de lin beige, et de souples bottes de cuir fin ? Je n'eus pas à me poser la question bien longtemps : un miroir immense était suspendu à l'une des parois. Un miroir si grand que je pouvais m'y "admirer" en pied. Un simple coup d'oeil me convainquit qu'il me fallait absolument trouver une brosse et un couteau. Ce que mes hôtes avaient prévu...
Je parvins à me raser sans me couper, nouai mes cheveux démêlés en queue de cheval, et m'étudiai à nouveau.
Je me jugeais prêt à affronter mon destin.

- Prêt ? demanda mon guide en me voyant sortir des bains.
Puis, sans attendre ma réponse, il m'enjoignit de le suivre derechef.


36. Leurs Majestés
(par michele huwart, ajouté le 14/06/04 15:43)


Et c'est ce que je fis. Je le suivis. je n'avais pas le choix, de toutes façons. Je le suivis, gorge nouée, au long de couloirs sonbres d'abord, puis éclairés d'une lumière douce. Couloirs décorés de multiples miroirs multipliant mon image à l'infini. Ainsi que de pots de fleurs multicolores et variées, roses, azalées, amarillys, d'autres encore dont je ne connais toujours pas le nom. Toutes ces fleurs, ainsi que la jonchée fraîche constellée d'herbes arômatiques répendaient dans l'air un parfum suave, à la fois tendre et entêtant. Tout, jusqu'à mon compagnon, dont je ne savais s'il était mon guide ou mon geolier, respirait le calme, la beauté...

Et j'entrai dans la salle du trône...
Salle du trône sans jonchée ni fraîcheur... Salle du trône dominée par deux personnages vêtus d'argent, aux cheveux sombres retenus par des couronnes aux motifs entrelacés. Deux personnages aupieds desquels se trouvait, seul, mon Seigneur. Mais un Seigneur méconnaissable, vêtu d'une robe de Cour gris pâle, qu'il portait avec autant de naturel que ses frusques élimées de chasseur. D'un sourire, il me fit signe d'approcher. Il me présenta alors aux souverains, tandis que mon guide s'ecclipsait sans bruit.
Je baissai les yeux, et mis genoux en terre.
- Relève-toi, Morgil, fils de Personne.
La voix était franche. Sonore et impérieuse. Impossible d'y désobéir. La voix d'un Roi.
- Relève-toi, et redresse la tête. Que nous puissions voir ton visage.
Je m'exécutai. Que faire d'autre, encore une fois. Je me redressai, et levai les yeux vers les souverains de Doriath. Espérant contre tout espoir qu'ils ne me demandent pas de parler. Du moins, pas tout de suite. J'étais tétanisé. Non plus par la peur, mais par la majesté qui se dégageait de ce couple peu ordinaire. Du Roi. Grand, magnifique et sans âge. Et surtout de la Reine. Car si le Roi dégageait une incroyable puissance, celle-ci restait matérielle, charnelle. Concevable. Tandis que son épouse...
Sa Majesté était belle. D'une beauté intemporelle, à couper le souffle. Inhumaine. Inhumaine, tout comme le pouvoir que dégageait sa personne. Qu'au demeurant, je ne ressentais pas hostile. Non. Seulement inconcevable pour un être de chair. Il me semblait que la distance qui la séparait du Roi équivalait à celle me séparant de mon Seigneur. Elle était... Elle était divine, mais pas au sens que l'on donne habituellement à ce mot lorsq'on parle d'une femme. Divine au sens premier du terme. Quoi que pourraient penser de mes mots certains, qui me taxeraient pour celà de blasphémateur. Une Maïa, me diraient-ils, n'est pas un dieu, car Eru est unique. je leur répondrai qu'ils n'ont jamais senti posé sur eux le regard de la Reine de Doriath... Ni entendu le son de sa voix. car ce fut elle qui parla.
- Vous avez eu un bon avocat, Morgil, fils de Personne, dit-elle, penchant la tête vers mon Seigneur.
Encore une fois était fait mention de ma bâtardise....
- Un très bon avocat, continua-t-elle de sa voix grave et pure. Il me semble que nous vous devrions des remerciements. Le Roi et moi sommes très attachés nos sujets. A certains, particulièrement. Cependant...
Voilà... nous y étions... "Cependant je ne suis qu'un humain qui n'a rien à faire en Doriath. de plus, un moins que rien, un homme-loup, un... "
- Cependant, reprit-elle, il me semble que Beleg, dont je ne mets pas la parole en doute, ait omis certains passages de votre aventure. N'est-ce pas, Capitaine ?
Mon Seigneur rougit, mais ne se laissa pas démonter par les paroles de la souveraine.
- Il est impossible, répondit-il, respectueux, de cacher quoi que ce soit à la sagacité de Votre Majesté.
La Reine sourit, se retourna à nouveau vers moi.
- J'aimerais donc, ainsi que le Roi mon époux, entendre votre version de l'histoire, Morgil.
Je lui fus reconnaissant de ne pas avoir ajouté, cette fois "fils de Personne". La bâtardise est un fardeau bien plus lourd à porter si on vous la rappelle sans cesse.
- Votre version complète, renchérit le roi, en insistant sur le dernier mot. Ne tentez pas de nous cacher quoique ce soit, mon garçon. La Reine le devinerait immédiatement. Et je risquerais de très mal le prendre.
Je me tournai vers mon Seigneur, cherchant de l'aide. Il me fit comprendre d'un geste d'impuissance que je devait m'exécuter. Il n'y avait rien à faire d'autre. Rien.

Je me doutais bien de ce qu'avait omis mon Seigneur dans son récit. J'espérais aussi qu'il me soutiendrait, lorsque j'avouerais aux souverains de Doriath mon rôle dans les tortures qu'avait subi leur capitaine, ou que je leur ferait part de l'attitude de leur fils adoptif. Je lui jetai un nouveau coup d'oeil, désespéré. Il m'encouragea d'un sourire, et d'un "Je te demande pardon, Morgil. mais tout ira bien".
Je pris une profonde respiration, et commençai mon récit.
-


37. La salle des gardes
(par michele huwart, ajouté le 18/06/04 14:03)


Je commençai mon récit en bafouillant. Je sentais les regards des souverains me pénétrer jusqu'à l'âme. Celà me glaçait. Mais, petit à petit, je pris de l'assurance. Je racontai mon enfance misérable. Ma fuite. Ma voix trembla à l'évocation de mon premier meurtre. Se fit plus ferme lorsque je parlai des hommes-loups. De notre rencontre avec Neithan.
le Roi tiqua à l'evocation de son pupille. "Nous ne l'avons dépossédé de rien", l'entendis-je murmurer.
Je repris mon récit. Au moment d'aborder ma paricipation aux torture qu'avaient subies mon Seigneur, ma voix se brisa. Il s'approcha de moi, posa la main sur mon épaule, comme pout me protéger. "Continue", me dit-il doucement. Ce que je fis. Je racontai les coups, les privations et les humiliations qu'il avait cachés à ses souverains. Mon incapacité à le tuer. Mon désarroi et mes remords. Notre départ, et notre long périple. Le refus de Neithan de nous accompagner. Le renouveau de ma vie.
Un silence de mort suivit mes dernières paroles. Ce fut mon Seigneur qui le rompit.
- Morgil ne vous dit pas tous, lui non plus, Vos Majestés. Il n'a pas fait mension de son dévouement à mon égard, des risques qu'il a pris en s'opposant à ses compagnons de rapines, de son obstination à m'empêcher de mourir.
La Reine eut un inperceptible sourire.
- De celà, vous nous aviez déjà fait part, Capitaine.
Son époux se tourna vers elle. Il y avait dans les yeux du roi une profonde, une incommensurable tristesse.
- Neithan... fit-il à nouveau. Comment peut-il se faire appeler ainsi !
Il avait des inflexions de désespoir et de colère contenue. Je crus un moment que cette colère allait se déverser sur moi. Mais ce ne fut pas le cas. Il prit une profonde respiration, et, s'adressant à mon Seigneur, lui dit :
- Emmenez votre ami, Beleg. Il doit avoir faim et soif. La Reine et moi avons besoin de rester un moment, seuls.
Puis, se tournant vers moi:
- J'ai apprécié votre honnêteté et votre modestie, Morgil, fils de Personne. Soyez l'hôte de Menegroth, le temps pour vous de décider de votre avenir.
Je remerciai, confus. Imitant mon Seigneur, je mis genoux en terre. Puis, nous relevant, nous laissâmes les souverains de Doriath à leur amertume.

Mon Seigneur me conduisit vers une grande salle. Là, pas de luxe royal. Des tables et des bancs en bois ciré, une bonne odeur de nourriture, et des hommes - pardon, des Elfe, parlant haut et fort. Rien de poétique, ni de mélancolique. Seulement des gens d'armes heureux de se retrouver devant un bol de ragoût et un cruchon de vin frais. Parmi eux, ceux qui avaient procédé à ce qu'il me faut bien appeler mon arrestation. Je sentis les regards se poser sur moi. Pas vraiment amicaux, alors que mon Seigneur était accueilli comme un prince.
- Assieds-toi, me dit-il lorsque ses compagnons d'armes eurent fini de le congratuler. Je vais nous chercher un bol de soupe chaude.
Ce qu'il fit sans chichis. Il apparaissait comme incongru, vêtu de ses habits de cour, touillant dans le chaudron au milieu de ces soldats vêtus de cuirs et de maille. Il posa bientôt devant moi un grand bol de grès rempli de potage épais et fumant, s'assit à mes côtés, et rompit une miche croustillante, dont il me tendit la moitié.
- Depuis quand partageons-nous nos repas avec les humains ? crut bon de dire une voix s'élevant d'une tablée voisine.
Mon Seigneur toisa la salle entière d'un regard sombre et impérieux que je ne lui vais jamais vu. Ce fut dans un silence suffocant que retentirent ses paroles, glaciales.
- Depuis que c'est le bon plaisir de vos souverains. Il en a été ainsi dans le passé. Il en est ainsi aujoud'hui.
Des murmures confus emplirent l'air, mais il continua:
- Et je vous prie de considérer Morgil ici présent comme mon ami, et l'un des nôtres.


38. La chambre
(par michele huwart, ajouté le 10/07/04 18:54)


J'étais fatigué. Trop de tension, trop d'émotions, sans doute. Je me sentais prêt à piquer du nez dans ma soupe. Je me forçais pourtant à garder bonne contenance. Ces Elfes auraient été trop heureux d'avoir des raisons de critiquer mes manières. Mais le vin contribuait à m'assommer, lui aussi. Il était bon, pourtant. Le meilleur que j'aie bu jusque là.
Mon voisin de table me resservit. J'aurais dû dire non. Je ne le fis pas. Il avait un goût de miel, ce vin. De miel et de framboises mûres. Le garde royal me parlait. Cherchait à me faire parler, aussi. De moi. Que pouvais-je lui dire de moi ? Ce que j'avais dit au roi et à sa Dame ? Celà ne le regardait pas. Je grommelai que j'avais échangé une vie d'esclave contre une vie de coupe-jarret. Mais que je désirais autre chose. Servir, peut-être. Je devais vraiment avoir trop bu pour dire çà ! Mener une existance d'honnête homme, je le voulais vraiment. mais servir ? Moi ? Moi qui n'avais jamais rêvé que de gloire et de liberté...
Je sentis une main se poser sur mon épaule. J'entendis une voix me dire "Viens". J'obéis. Je quittai la salle des gardes, suivant mon Seigneur. De nouveaux couloirs... Encore ! Ce palais était un vrai labyrinthe ! Je titubai... sentis qu'on me retenait. Baffouillai des excuses. J'entendis le rire clair de mon Seigneur, se remarque sur la modeste capacité des humains à tenir l'alcool. Je voulus répliquer, mais ne trouvai rien à lui dire. Ce soir-là, peu de verres avaient suffi à m'assommer.

Je me retrouvai bientôt dans une chambre, petite mais claire. Les meubles étaient sobres, mais la jonchée répendait un parfum apaisant.
- Tu es chez toi, me dit mon Seigneur.
- Chez moi ? fis-je, incrédule.
- Ce sera ta chambre durant ton séjour à Menegroth.
Devant mon air ébahi, il ajouta : "Elle ne te plaît pas ?"
Je restai un moment sans voix. Jamais, de toute ma vie, je n'avais eu de chambre à moi. Rien de plus qu'une paillasse dans un couloir, du vivant de mes premiers maîtres. Dans l'étable, sous les suivants. Je regardai le lit de bois clair tendu de lin immaculé. Le broc et la cuvette de porcelaine blanche liserée de bleu posés sur la table au nappage assorti. Le... pot de chambre assorti de même. J'ouvris le coffre de rangement. J'y trouvai plusieurs tuniques, des chausses. Une veste. Une cape de laine. Une chemise de nuit moelleuse, telle qu'en portait mon premier maître. Je regardai mon seigneur comme un gamin émerveilé.
- C'est... bredouillai-je. Je... C'est pour moi ?
- Et pour qui d'autre ? sourit-il. Tu avais bien besoin de vêtements neufs. A ta place, je m'empresserai d'enfiler cette chemise de nuit que tu tiens à la main. Et de me mettre au lit.
- Je... merci. Pourquoi ?
Les craintes qui avaient été miennes quelques heures plus tôt me revinrent à l'esprit. Je voulus en faire part à mon Seigneur. Me ravisai, craignant qu'il me prenne pour un imbécile.
- Tu es l'hôte de Leurs Majestés. Et le mien. Repose-toi, Morgil. Ce soir, j'ai à faire.
Je perçus un voile de crainte dans sa voix. Nellas... parler à Nellas... voilà ce qu'il avait à faire !

Je drvrais dire que j'ai merveilleusement dormi, cette nuit-là. Ce ne fut pas le cas. Pas que je me tracassai pour mon Seigneur et Nellas. Son coeur lui dicterait les mots qui apaiseraient la peine de la jeune fille, j'en était sûr. Non. Plus prosaïquement, je n'avais pas l'habitude de dormir dans un lit. Pas l'habitude des oreillers moelleux, ni des édredons de plumes. J'étais bien, au chaud. En sécurité comme jamais je ne l'avais été de ma vie. Et c'était ce sentiment même de sécurité qui m'empêchait de dormir. Je somnlais. Me réveillais, me croyant dans un rêve. Me tournais et me retournais. Pour un peu, je me serais couché par terre... mais ç'aurait été manquer de reconnaissance à mes hôtes... Ce ne fut qu'au petit matin que je sombrai dans un sommeil de plomb.


39. Vacances...
(par michele huwart, ajouté le 29/07/04 09:29)


On me laissa dormir tout mon saoul. J'en fus reconnaissant à mes hôtes, même si je me levai tout courbattu. Durant mon sommeil, quelqu'un, discrètement, avait empli le broc d'eau fraîche et parfumée, et laissé sur la table une caraffe de jus de fruits. Labeuverie - si j'ose dire car ce n'en avait pas vraiment été une - de la veille m'avait laissé la bouche moite, et je fus content de boire de ce liquide rouge sombre, pas mauvais du tout, même s'il avait la couleur du sang, avant de faire un brin de toilette. Je m'assis ensuite sur le lit et attendis. Je craignais de sortir seul dans les couloirs de ce palais étranger. je craignais d'être indiscret, importun. De ne pas être à ma place. D'ailleurs, je n'étais pas à ma place... Même si personne à dater de la veille ne m'en fit plus jamais la remarque. J'attendis, donc? Calme. Serein.
Quelqu'un frappa à la - ma - porte. Entra vant que je réponde. Un garde en uniforme. Je me levai. Il me salua.
- Le capitaine Beleg vous attend, Messire !
Messire ! C'était vraiment n'importe quoi !
- Il vous attend d'ailleurs depuis un bon moment ! ajouta-t-il avec un sourire ironique.
Pour qui me prenait-il ? Un paresseux ? Ou plus vraissemblablement,pour quelqu'un qui ne tenait pas la boisson...ce dont j'avais vraiment donné l'impression. Je lui rendit donc son sourire. je me souvenais vaguement d'avoir aperçu son visage, la veille...

Je retrouvai mon Seigneur, non dans la grande salle des gardes, mais dans une pièce plus intime - si j'ose dire - qui devait être réservée aux officiers. En compagnie du capitaine qui m'avait expédié aux cacjhots, mablung, si ma mémoire ne me faisait pas défaut, et de quelques autres soldats de haut rang. Il se tourna vers moi et me pris les mains.. je sus à l'instant même que je ne m'étais pas trompé, que ses craintes étaient vaines. Dans les yeux de mon Seigneur brillait la lumière des étoiles. Je ne lui posai aucune question. Je ne m'en sentais pas le droit.
Il m'introduisit auprès de ses camarades. je ne fus pas intimidé. Nul ne peut être intimidé par qui que ce soit après s'être trouvé dans la lumière de la Reine de Doriath.
L'un des elfes lui lança soudain :
- Et tu comptes l'emmener avec toi aux passes de Dimbar ?
Il me regarda, minterrogeant du regrd. Je lui fis un petit signe de la tête.
- Il apprendra sans doute beaucoup là bas, répondit-il. Malheureusement...
Car les lieux de combat étaient, en effet, de bons endroits d'apprentissage pour un guérisseur novice...
- Quand comptez-vous partir ? questionna quelqu'un d'autre.
Un nuage passa dans le regard de mon seigneur. C'était un soldat. On avait besoin de lui au Dimbar. mais il n'avait visiblement aucune envie de partir. Et surtout pas pour le Dimbar. Le seul endroit où l'appelait son coeur au dehors de Menegroth était...
Il avait réellement une grande capacité de pardon.
- Nous partirons, fit-il d'une voix neutre, quand tel sera le désir du roi.
Nul n'avait deviné son trouble. Sauf moi.

Le désir du Roi était apparemment de nous voir prendre un peu de repos. Les jours qui suivirent, mon Seigneur ne reçut aucun ordre, sinon d'agir selon son bon plaisir, et d'attendre. Il m'emmena donc à travers les forêts de Doriath, et je découvris leurs merveilles. Il m'emmena dans la clairière de l'amour où résonnait le souvenir du chant de Luthien. Il me raconta le combat du Manchot, aidé par le Chien de Valinor, contre le Chien d'Enfer. Et sa propre impuissance dans cette guerre maudite.
Tout au long de ces jours sereins, nous ne fûmes pas seuls. Nellas était présente, autant que discrète. nellas aux yeux de ciel... Elle avait aimé Neithan. Mais c'était quelqu'un d'autre qu'elle couvait du regard.
Ce furent, en vérité, des jours heureux.

Et le Roi nous appela à la guerre...


40. L'accident
(par michele huwart, ajouté le 21/08/04 16:28)


Nous partîmes à l'aube. Une aube grise et fraîche. Avec nous, une trentaine d'elfes, armés pour la guerre. C'en était fini de l'intimité que j'avais partagée anec mon Seigneur depuis notre départ du camp de Neithan. Il commandait notre petite troupe, et s'il m'avait choisi pour ordonnance, je n'étais malgré tout qu'un soldat parmi d'autres. Un soldat qui se sentait très seul, soudain. Car les elfes, s'ils ne faisaient preuve d'aucune animosité à mon égard, ne me manifestaient pas de sympathie pour autant. Je les comprenais. Je n'étais qu'un étranger. Un étranger pas fréquentable du tout, d'ailleurs. A leurs yeux, sans doute... un mercenaire.

Le début du voyage ne fut ni dificile, ni dangereux. Nous cheminions dans les forêts de Doriath, protégées pas la magie de la Reine. Mes compagnos se montraient d'excellente humeur, malgré ce qui les attendait aux passes du Dimbar. Il leur arrivait souvent de marcher en chantant. Et si certaines de ces chants étaient des hymnes guerriers ou de grivoises chansons à boire, d'autres étaient si beaux qu'ils emportaient l'âme par delà la terre et le temps. J'en fis part à mon Seigneur. Il me répondit que là résidait la véritable magie de son peuple. Dans cette capacité à faire naître la beauté et à élever l'âme par la seul fait de l'art. Il avait raison. Il avait toujours raison. Enfin, presque toujours, hélas...

Le quatrième jour de notre voyage s'annonçait comme pareils aux autres. Et pourtant...
La rivière coulait en contrebas, et la pente était rude. Un des soldats glissa, tomba, disparut dans l'eau bouillonnante. Tout armé, même s'il était bon nageur, il n'avait aucune chandce de survivre. Aucune...
Je ne sais pas ce qui me prit. Le premier, j'eus le réflexe de jeter mon paquetage, d'ôter ma cotte de mailles, d'attacher une corde autour de ma taille et, tout en lançant le bout de cette corde à qui voulair bien l'attrapper, je me jetai dans la rivière.
L'eau était trouble. Glacée, aussi, mais peu m'importait. Ce qui importait, c'était de retrouver le malheureux à temps. J'adressai une prière muette à l'Unique et au Seigneur des eaux. Depuis ma rencontre avec la reine ne doutais plus de leur existence. Seulement de leur intérêt pour nous...
Je remontai, replongeai, remontai encore, et priai à nouveau. Et je l'aperçus, inerte. Je nageai jusqu'à lui, m'en emparai à bras le corps, et tirai plusieurs fois sur la corde, en espérant que celui qui s'en était saisi comprendrait le message. Ce fut le cas. Je me retrouvai bientôt sur la rive avec mon fardeau...
Il ne bougeait plus. Je cherchai son pouls, et ne le trouvai pas. Je guettai un souffle qui ne venait pas. J'avais échoué. J'étais arrivé trop tard. C'était fini... Je me relevais, les larmes aux yeux, lorsque mon Seigneur me bouscula.
- Aide-moi, Morgil ! ordonna-t-il séchement.
Je faillis lui dire qu'il n'y avait plus rien à faire. Je m'en abstint. Et j'obéis. Je l'aidai à débarasser le noyé de ses armes et de sa tunique. Puis je le laissai faire. Agir.
Je ne comprenais pas ce qu'il faisait. mes compagnons, eux, semblaient se rattacher à un infime espoir. "Reviens, Vaïn, murmura l'un d'eux, accroche-toi, bats-toi, reviens..."
Les secondes paraîssaient des heures. les minutes des années entières. Même pour moi, qui n'espérais rien.
Pour moi qui, à tort, n'espérait rien.
Parce qu'après que mon Seigneur eut une dernière fois pressé violemment sa poitrine, qu'il eut une dernière fois insufflé son souffle dans les poumons du noyé, Vaîn se mit à tousser, à cracher. Et ouvrit les yeux.
A cet instant, mon Seigneur pleura.


41. Vaïn
(par michele huwart, ajouté le 22/08/04 17:50)


Vaïn était retombé dans l'inconscience. Mon Seigneur me demanda del'assister, et ainsi donc, je l'aidai à déshabiller le malade, à le frictionner d'eau-de vie, à l'envelopper de couvertures. Puis, il m'ordonna d'aller me changer à mon tour, arguant que j'étais trempé, et que les humains étaient des créatures très sensibles au froid.
- Nous avons assez d'un malade !me dit-il d'une voix ecore brisée par l'émotion.
Et, tandis que je m'éloignais à la recherche de mon paquetage, il prit Vaïn dans ses bras, et l'attira contre lui avec une tendresse infinie. Tentant, je le crois, de lui communiquer un peu de sa propre vitalité, de ses propres forces.
Après m'être changé, je remarquai que des elfes construisaient un abri de branchages. L'un d'entre eux, un grand soldat borgne, s'approcha de moi, une tasse fumante à la main.
- Buvez ! me dit-il. Vous grelottez.
Je ne m'en étais même pas rendu compte. mais, à présent, je me sentais vraiment gelé.
- Je voudrais vous dire... ce que vous avez fait... enfin...
Il cherchait ses mots, ému et mal à l'aise. Il me tendit la main.
- Merci. Vaïn... c'est mon ami depuis toujours, et sans vous...
Je répondis que si j'avais été seul, son ami ne serait plus de ce monde, et que, de toute façon, j'avais simplement été plus rapide à réagir. Il ne voulut rien entendre.
- C'est vous qui avez été le chercher. Vous êtes des nôtres, à présent. Je m'appelle Girion.
Il me serrait la main à me faire mal. mais cette douleur même était plus douce à mon coeur que le miel.

Je rejoignis mon Seigneur, qui serrait toujours Vaïn, inerte, contre son coeur.
- Comment va-t-il ? demandai-je, me doutant de la réponse.
- Mal, répondit-il. Il est au plus mal, Morgil. Je l'ai ramené, mais... Il faut qu'il s'accroche, maintenant. Qu'on l'aide à s'accrocher. Toi et moi.
Son visage trahissait la plus profonde inquiétude. Il reprit :
- Il a besoin de remèdes... Je dois le laisser, trouver des plantes. J'en ai vu certaines, près d'ici, qui pourraient l'aider. Veille sur lui, mon ami. Veille sur lui pendant que je ne puis le faire.
- Comment ? demandai-je, désemparé. Que dois-je faire si... si çà ne va pas ?
- Soutiens-le, s'il respire mal. Et sois là. Surtout, sois-là. Comme tu l'as été pour moi.
je promis. Je me retrouvai seul avec le malade, taindis que mon Seigneur disparaîssait dans la forêt.
Je m'assis, posant la tête de Vaïn sur mes genoux. Il ne réagit pas quand je l'entourai de mes bras. Il respirait laborieusement, douloureusement. Je cherchai son pouls. Il était faible, irrégulier. "Vaïn", murmurai-je, "Vaïn. Il parraît que les gens de ton peuple sont d'une résistance sans pareilles. Prouve-le moi, mon vieux. Prouve-le moi." Je pris sa main, flasque et brûlante, et continuai à lui chuchoter des mots d'encouragement qu'il n'entendait sans doute pas. Et que je murmurais autant pour me donner du courage que pour lui en donner à lui.

Après un long moment, je sentis une présence à mes côtés. je levai la tête Garion me dominait de sa haute taille.
- On a terminé de construire l'abri, me dit-il. On y a préparé une couche confortable. Vaïn y sera mieux qu'ici. La brume se lève...
Il avait raison. Je le laissai soulever son ami dans ses bras, et je le suivis jusqu'à la cabane. Il allongea Vaïn sur une couche d'aiguilles de pin recouverte de couvertures, le borda comme un enfant, et aménagea ensuite un de ces foyers elfiques dont je n'étais toujours pas parvenu à percer le secret.
J'avais repris ma place au chevet de mon patient, lorsqu'il se tourna vers moi.
- Sauvez-le, fit-il d'une voix brisée, tandis que les larmes ruisselaient sur son visage. Par Elbereth, je vous en supplie, sauvez-le.



42. Veille
(par michele huwart, ajouté le 23/08/04 10:50)


Il était pâle, si pâle sur sa couche improvisée. Et immobile, mis à part sa poitrine qui se soulevait irrégulièrement avec difficulté. Vaïn… il était le premier dont de m’occupais vraiment, le premier, depuis mon Seigneur. J’avais beau le savoir âgé se plusieurs siècles, et soldat aguerri, il ressemblait dans sa souffrance à un jeune homme fragile. Et il l’était, ô combien, en cet instant, fragile… Si proche de quitter l’univers des vivants pour les Cavernes de Mandos…
J’épongeai la sueur qui dégoulinait de son visage. Je l’embrassai sur le front, lui pris la main, et me remis à lui perler doucement. Et je sentis une présence, une main sur mon épaule. Je me retournai sur mon Seigneur. Qui, malgré les circonstances, souriait.
- Pour quelqu’un qui se prétendait peu doué pour s’occuper des autres, tu te débrouilles plutôt bien.
Il n’y avait aucune ironie dans sa voix. Seulement de l’affection, et, dois-je ajouter un semblant de fierté.
- J’ai toujours su que ce serait le cas, dit, il ensuite. J’ai besoin de toi, Morgil. Aide-moi.
Il ôta les couvertures. Il avait amené deux gamelles avec lui. Il étendit le contenu de la première sur la poitrine du malade, le recouvrit d’un linge que je l’aidai à fixer dans le dos de Vaïn, toujours inerte.
- Qu’est-ce que c’est ? demandai-je, timidement.
- Un cataplasme d’oignons de lys, me répondit-il, tel le professeur qu’il était pour moi, à ses heures. Cà aspirera le mal de sa poitrine. Enfin, j’espère…, murmura-t-il plus bas. Soutiens-le, Morgil. Et regarde-moi bien. La prochaîne fois, ce sera à toi de le faire.
Faire quoi ? me demandai-je. La réponse ne se fit pas attendre. Mon seigneur porta la seconde gamelle aux lèvres de l’elfe inconscient.
- Il faut qu’il boive, m’expliqua-t-il. De la tisane d’aubépine et de résine de mélèze. Pour soutenir son cœur et soulager ses poumons. J’aurais voulu quelque chose de plus fort, mais c’est ce que la nature a mis à ma disposition, ici ;
Le faire boire ? Mais Vaïn ne pouvait pas boire, pas tant qu’il était…
- Il est dans le coma, oui, admit mon seigneur. Il ne peut boire seul. Nous devons l’aider. Regarde-moi bien, et soutiens-le.
Et, avec des gestes précis, il versa petit à petit le liquide dans la bouche du malade, lui massant la gorge, de façon à ce qu’il avale le remède, que celui-ci ne prenne pas une direction fatale. Je me dis en moi-même que je n’y arriverais jamais. Et je le dis à mon Seigneur, dès qu’il eut rallongé Vaïn sur sa couche, et l’eut recouvert chaudement.
- Tu y arriveras, m’affirmas-t-il. La prochaîne fois, tu le feras, et je guiderai ta main.
Je le regardai, passablement désemparé.
- Et… si je lui fait du mal ? objectai-je. Je n’ai jamais… fait çà !
- Il faut une première fois. Chaque choses que tu as fait, tu l’as fait une première fois. Je t’aiderai. Tu ne feras pas de mal à Valarion.
- Valarion ? m’étonnai-je. Je croyais…
- On l’appelle Vaïn depuis des années, et plus encore ? Au grand dam de sa mère. Mais il s’appelle bel et bien Valarion.
Cette petite digression concernant le nom de notre patient avait détourné mon esprit des craintes légitimes qui l’envahissaient quant à mes capacités de guérisseurs. Et elle n’avait pas été le fait du hasard. Malgré tout, une question me hantait. Une question que je finis par poser.

- Monseigneur ?
- Oui, Morgil ?
Il caressait doucement les cheveux bruns de Vaïn… Valarion… Vaïn lui allait mieux.
- Comment se fait-il… comment avez vous pu ? Le ramener d’entre les morts ?
Une ombre passa sur son visage, et ce fut d’une voix rauque qu’il me répondit.
- Je ne l’ai pas ramené d’entre les morts, mon ami. Je n’aurais jamais pu le ranimer, s’il était mort, si son âme s’était séparée de son corps. J’ai seulement… je croyais t’avoir déjà parlé de cette technique… j’ai seulement aidé son cœur à se remettre en route. J’ai seulement respiré à sa place, le temps… le temps qu’il réagisse. Si son âme l’avait quitté, seul Mandos aurait pu le renvoyer. Ou l’Unique. Et ce n’est pas ce qui s’est passé. Si c’était le cas… si c’était le cas, je serais beaucoup moins inquiet pour lui.
Plus tard, dans la nuit, tenant toujours la main de Vaïn entre les siennes, il me raconta avoir vu un homme mort revenir à la vie. Parce que la fille de son Roi avait eu le courage que seul donne l’amour le plus absolu. Celui qui l’avait fait plaider la cause de Beren devant Mandos lui-même. Qui avait ému le Vala. Et peut-être même l’Unique…

Plus tard encore, j’aidai Vaïn à prendre un nouveau bol de remède. A mon grand soulagement, je ne lui fis aucun mal. A mon grand étonnement aussi. Pas à celui de mon Seigneur.


43. Espoir
(par michele huwart, ajouté le 24/08/04 16:42)


Ce fut le lendemain, lorsque le soleil parvint au zénith, que Vaïn commença à s’agiter. Et que moi, comme un idiot, je criai de toute mes forces, et de joie « Monseigneur » ». ce qui eut pour effet de faire sursauter mon patient, et de déclencher chez lui un début de panique. Je me traitai en moi-même d’imbécile, et entrepris de l’apaiser du mieux que je pouvais. Pas pendant longtemps. Garion se précipita dans l’abri, et étreignit son ami , tout en lui murmurant des mots sans suite, mais réconfortants. Je dus le calmer à son tour. Si Vaïn était bel et bien sorti du coma, son état restait critique. Il devait être traîté avec le plus grand ménagement. Garion le comprit très vite, tout comme je compris moi-même que les deux amis avaient besoin d’un moment d’intimité. Je sortis donc, à point pour voir mon Seigneur émerger de la forêt, les mains terreuses pleines de plantes, et un chevreuil sur le dos. Je m’étonnai, également du départ des autres soldats.
- Je leur ai ordonné de rejoindre les passes du Dimbar sans nous, me révéla mon Seigneur. Nous sommes assez de trois pour bien nous occuper de Vaïn. Comment se fait-il d’ailleurs que tu ais quitté son chevet ?
Il y avait des reproches dans sa voix.
- Il a repris conscience, annonçai-je. Garion est avec lui. Et j’ai pensé… enfin… ils sont amis depuis toujours, m’a dit Garion. J’ai pensé qu’il serait mieux de les laisser seuls un moment.
Son visage s’éclaira d’un sourire. »Quand ? » demanda-t-il.
- A l’instant, Monseigneur. Juste à l’instant.
- Bien. C’est bien, Morgil.
Tout reproche avait disparu.
- Reste ici, ajouta-t-il. Commence à écorcher la bête. Je dois l’examiner. Ce n’est pas parce qu’il es réveillé qu’il… enfin, tu comprends. Mais c’est bien. Je reprends espoir.
Il s’engouffra dans l’abri. Moi, je me mis au travail, troublé par ses dernières paroles. Se pouvait-il vraiment qu’il n’ait eu aucun espoir, cette nuit ? Il m’avait semblé si solide…

Garion s’accroupit à mes côtés.
- Donne, commanda-t-il, me prenant le couteau des mains. Je continuerai à ta place. Vaïn te réclame.
- Moi ? m’étonnai-je.
- Il ne se souvient de rien. Pas même d’être tombé à l’eau. Mais je lui ai dit. Tout ce que tu as fait, depuis l’accident. Il voudrait te dire merci.
J’étais touché. Cà avait beau être normal, j’étais touché. Lentement, je me dirigeai vers l’abri, et retrouvai mon Seigneur au chevet de Vaïn. Je posai la main sur le front du malade.
- Je suis là, Vaïn, lui dis-je d’une voix très basse, attendant qu’il ouvre les yeux. C’est moi, Morgil.
Il battit des paupières, me regarda. Tenta de sourire sans y parvenir.
- Bienvenue, étranger, dit-il très faiblement. Bienvenue et merci.
Il referma les yeux, trop épuisé pour dire un mot de plus. Je l’embrassai, et allai rejoindre Garion.
- Cà va aller, tentai-je de le rassurer. Le pire est passé, maintenant. Et Valarion est un Elfe. Vous êtes bien moins fragiles que nous.
Il haussa amèrement les épaules.
- Nous sommes solides, c’est vrai, répondit-il sourdement. Mais là… il est allé si loin, Morgil ! Il est si faible. J’ai peur, mon ami. Presqu’ aussi peur qu’hier.
Il était au bord des larmes. Je tentai de mon mieux de le réconforter, quand mon seigneur le rappela. Puis vint lui-même s’asseoir à côté de moi, et dépiauter la bête avec moi.

- Est-ce qu’il va bien ? demandai-je, pour entamer la conversation.
- Mieux, oui., répondit-il, comme on énonce une évidence. Bien, non. Il lui faudra du temps, Morgil. Même s’il est de mon peuple. S’il survit, il lui faudra du temps.
Il remplit un gobelet d’eau et me le tendit. « Bois » m’ordonna-t-il. Ce n’était pas de l’eau.
- Tu as besoin de reprendre des forces, toi aussi. Après avoir mangé, tu dormiras.
- Je n’ai pas sommeil, me défendis-je. Et Vaïn aura besoin de moi.
- Je serai là. Si ce n’était pas pour t’aider à t’occuper de lui, pourquoi serai-je resté, d’après toi ?
C’était d’une logique imparable.
- C’est la première fois, reprit-il. La première personne que tu soignes. A part moi, mais tu n’étais pas guérisseur, alors. Tu te souviendras de Vaïn toute ta vie, je crois…
Je le croyais, moi aussi. J’en étais sûr, même. Jamais je n’oublierais Vaïn. Valarion, fils d’Estelion…
- Vous vous souvenez de votre premier patient ? questionnai-je.
C’était une question stupide. Evidemment qu’il s’en souvenait.
Son regard se perdit dans ses souvenirs, dans un passé lointain.
- Je lui ai retiré une flèche de la jambe. Sous les yeux attentifs de mon père.
Son père… les Elfes comme les hommes apprennent la vie sous la protection et les conseils de leur père. Ce ne fut pas mon cas. Jamais je n’avais eu de guide. Jamais, avant de désobéir à Androg…. Pourquoi ressentis-je soudain en moi un vide immense ? Un vide que je n’avais plus ressenti depuis l’âge de quatorze ans, lorsque je décidai de fuir ma vie d’esclave. Morgil , fils de personne…
- Cà ne va pas, constata mon Seigneur. Qu’y a-t-il, mon ami ?
« Morgil fils de Beleg », songeai-je un instant… il était mon seigneur, mon professeur, mon ami.
Pas mon père.
- Rien, répondis-je. Rien d’important.


44. Vaïn 2
(par michele huwart, ajouté le 02/09/04 16:20)


Il me fixait de ses yeux verts. Immenses, et si clairs. Il souriait, maintenant. Eveillé.
- T’ ai-je déjà remercié ? me demanda-t-il. Et demandé pardon ? Je n’ai pas été très agréable avec toi, avant… que tu risques ta vie pour moi, que tu te dévoues comme nul autre pour me soigner… je suis désolé, vraiment.
Je le rassurai du mieux que je pouvais.
- Vous voir…
Il me coupa la parole.
- Pas « vous », s’il te plaît. Pas après ce que tu as fait. D’ailleurs, je t’ai entendu tutoyer Garion.
- D’accord, répondis-je. Si vous… si tu veux, Vaïn. Te voir hors de danger est la plu belle des récompenses à mes yeux .Et tu m’as déjà remercié plusieurs fois. Tu l’as fait chaque fois que tu t’es réveillé.
- Je ne m’en souviens pas, avoua-t-il. Je me souviens à peine m’être réveillé, d’ailleurs.
- Tu étais très malade.
Je lui palpai le front, tâchant d’avoir l’air aussi professionnel que possible.
- Tu as encore de la fièvre, remarquai-je.
- Cà va aller, maintenant. Je me sens mieux. Beaucoup mieux. Tu sais, nous ne sommes pas comme vous. Nous guérissons très vite.
- Je sais, grommelai-je. Il n’empêche. Tu m’as donné des sueurs froides, Vaïn. Pas qu’à moi, d’ailleurs !
Pendant huit longues journées, il avait erré entre vie et mort. A plusieurs reprises, il nous avait semblé perdu. Il s’était accroché, pourtant. Vaïn… elfe ordinaire, simple soldat… il s’était accroché contre tout espoir. Et maintenant, il me regardait de ses yeux clairs.
- Il ne m’en veut pas ? il avait une légère crainte dans sa voix.
- Qui ? Mon seigneur ? Grand dieux, Vaïn ! qu’est-ce qui te fais penser qu’il pourrait t’en vouloir ? Il a eu peur, oui, tout comme Garion. Tout comme moi. Mais t’en vouloir ! Il t’a tenu dans ses bras des heures durant pour t’aider à te battre. Il a pleuré comme un enfant quand il a réussi à faire redémarrer ton cœur. T’en vouloir, lui ? Mais de quoi ?
- Il était attendu au Dimbar. Je l’ai retardé. A cause de ma maladresse.
- Tu as eu un accident. Tu as manqué mourir. Et il est resté pour veiller sur toi de son plein gré. Jamais, jamais il n’a laissé sous-entendre qu’il te reprochait quoi que ce soit. Il est plus généreux que çà, tu sais.
Et, tout en lui faisant absorber ses remèdes, je commençai à lui raconter notre rencontre, la façon dont moi et les autres l’avions torturé, humilié. Dont il m’avait pardonné.
- Si tu racontes, fit joyeusement une voix derrière moi, raconte tout ! Ce que tu as fait de bien, aussi.
Il s’accroupit au chevet du malade.
- Il me semble que çà va mieux, Vaïn. Tu ne peux savoir à quel point j’en suis heureux.
Il l’étreignit avec tendresse.
- Il craint que vous lui en vouliez, monseigneur ! osai-je dire. De vous avoir retardé.
Il l’étreignit à nouveau, l’embrassa paternellement.
- Imbécile, murmura-t-il. La seule chose pour laquelle je pourrais t’en vouloir, c’est la frousse que tu m’as faite. Et n’écoute surtout pas Morgil quand il se décrit comme une brute sans cœur. Il m’a sauvé la vie à deux reprises, comme il a sauvé la tienne.
- Avant de vous rencontrer, j’étais une brute sans cœur, objectai-je.
- Non. Tu croyais que tu l’étais, c’est tout. Et personne ne t’avais jamais dit le contraire.
- Vous l’avez fait, répondis-je. Vous m’avez dit… que j’étais doué pour m’occuper des autres.
- Il n’avait pas tort ! fit Vaïn à voix basse. Dites, Capitaine, quand donc repartons nous ?
Mon seigneur partit d’un grand éclat de rire.
- Mais c’est qu’il veut vraiment me mettre en colère ! s’écria-t-il. Nous partirons quand tu seras rétabli, voilà tout. Je veux dire : complètement rétabli.
- Je vais bien, maintenant, tenta d’objecter Vaïn.
Ce fut moi qui lui répondit :
- J’ai connu une autre personne comme toi, dis-je en fixant mon Seigneur Qui prétendait aller bien alors que c’était faux, parce qu’il voulait à tout prix se remettre en marche. Et je t’assures que je n’ai pas envie de revivre avec toi ce que j’ai vécu avec lui quelques jours plus tard. Surtout que, d’une certaine façon, je l’ai déjà vécu avec toi aussi.
- Il a raison, renchérit mon Seigneur d’une voix douce. Je ne suis pas toujours un exemple à suivre. Tu vas te reposer le temps qu’il faudra, Vaïn.
- Et manger, pour reprendre des forces, ajouta Garion, porteur pour chacun de nous d’une gamelle généreusement garnie de ragoût.
Auquel nous fîmes tous honneur.


45. Convalescence
(par michele huwart, ajouté le 09/09/04 11:17)


Un rire cristallin résonna dans la cabane enfumée.
- Morgil ! Ce n’était pas la peine de me sortir de l’eau, si c’est pour maintenant me faire mourir d’asphyxie ! Eteins ce feu, et laisse-moi faire !
Je lui lançai un regard noir en étouffant les flammes. Puis me mis à rire à mon tour.
- Je n’ai jamais réussi à faire un feu convenable, lui avouai-je, penaud. Mon seigneur et Neithan ont eu beau tenté de m’apprendre, çà a été en vain.
- Neithan ? hésita Vaïn. Ah, oui, Turin ! Quelle idée de sa part de se faire appeler ainsi ! Même s’il a bien été dépossédé de Dor Lomin.
- Ce n’était pas à Dor Lomin, répondis-je, qu’il faisait allusion, je crois, quand il s’est présenté comme Neithan.
- D’où ma réflexion. C’est injuste pour Sa Majesté. Il est loin d’être sans défauts, mais il aimait sincèrement Turin. Aide-moi à me lever, veux-tu ?
Je le soutins jusqu’au foyer, distant de sa couche de quelques pas seulement. Il était encore vacillant, mal assuré, et souffrait visiblement d’être dépendant . Tout comme de son inactivité forcée. Mais jamais une plainte ne franchissait ses lèvres.
- Mon seigneur ne va pas être content, lui fis-je remarquer. De te voir levé.
Il haussa les épaules en m’adressant un sourire désarmant.
- Je ne suis pas debout, répliqua-t-il. Je suis assis auprès de ce qui sera bientôt un feu digne de ce nom. Au moins, je me rends utile.
Il réagençait adroitement pierres et branchages, et bientôt une douce chaleur se dégagea du foyer. Une chaleur sans fumée…

Je m’attachais de plus en plus à Valarion. A vrai dire, ce n’était pas difficile. C’était un garçon très calme, d’humeur toujours égale, au contraire de son bouillant ami Garion qui était aussi, m’apprit-il, l’époux de sa sœur. Une âme simple et douce, aussi claire que son regard d’eau verte. D’une gentillesse et d’une modestie déconcertantes.
- C’est étonnant, lui fis-je remarquer, qu’un garçon comme toi soit soldat.
Je l’aurais plutôt imaginé pasteur, ou ménestrel.
- Je n’ai pas vraiment choisi, confessa-t-il, de devenir soldat. Ce que je préfères, en fait, c’est le travail de tisserand. Teindre la laine et le lin, créer des étoffes. C’est mon métier, à Menegroth. Mais mon pays est assiégé. Les forces des ténèbres se répandent. Je dois faire mon devoir, comme chacun. Même si, je te l’avoue, je n’aime pas tuer.
C’était évident pour lui. Comme ce l’avait été pour son père avant lui.
- La plupart des Elfes vivent très longtemps.
Sa voix s’était faite nostalgique
- Mon père, lui, continua-t-il, a été tué, très jeune. Enfin, très jeune pour quelqu’un de mon peuple. Je l’ai à peine connu. C’est Garion qui s’est chargé de mon éducation. Avec ma mère, bien entendu.
- Il te manque ? osai-je demander.
- Parfois. Même s’il n’est pour moi qu’un vague souvenir. J’aurais aimé la connaître, pouvoir l’aimer.
Comme j’aurais voulu, moi aussi, avoir un père à aimer. Mais moi, je n’avais même pas de souvenir à chérir. Juste le vide. Juste …rien.
- Je te demande pardon, dit soudain Vaïn devant l’expression de mon visage. Je n’aurais pas dû évoquer mon père devant toi.
Morgil, fils de Personne….
Je secouai la tête et eut un geste de la main qui voulait dire « ce n’est rien ». Mon regard disait le contraire.
- J’ai l’habitude d’être un bâtard, répondis-je sourdement. Je le suis depuis ma naissance. Tu n’y peux rien, Vaïn.

Garion entra en coup de vent dans notre abri. Il fronça les sourcils en apercevant son ami hors de son lit. Et gronda.
- Veux-tu bien te recoucher tout de suite, espèce d’imprudent. Tu mériterais des coups !
Mais son regard brillant de joie démentait ses paroles. Et Vaïn lui répliqua qu’il n’avait pas eu le choix.
- Ou je mourais de froid, ou Morgil nous asphyxiait tous les deux, ou je m’occupais du feu moi-même. Ce que j’ai fait. Mais j’aimerais à présent que tu m’aides à me recoucher.
Je ne m’étais pas rendu compte à quel point notre conversation l’avait épuisé. Et je pensai que j’étais encore un bien piètre guérisseur.


46. Fraternité
(par michele huwart, ajouté le 30/09/04 17:01)


Je tendis la gamelle à Vaïn. Il fit la grimace et me jeta un regard qui se voulait vengeur mais n’était que malicieux :
- Morgil, me dit-il, je le mange aujourd’hui, mais si tu veux m’en faire avaler une fois de plus, je t’étrangle !
- Que veux-tu, Vaïn, sourit mon Seigneur. Notre ami est persuadé qu’il n’y a rien de tel que le foie cru pour remettre les gens d’aplomb…
Je fronçai les sourcils. Fis semblant d’être mécontent.
- Grognez, grognez, grommelai-je. Moquez vous de moi ! Je vous ai quand même remis sur pieds, tous les deux.
C’était peut-être vrai en ce qui concernait mon seigneur, mais celui-ci m’avait bien aidé à soigner Vaïn. Ou plutôt, c’était moi qui l’avais aidé. Vaguement…
- Tu as raison, concéda mon ami. Mais, comme tu le dis toi-même, tu m’as remis sur pieds. Alors, inutile de continuer à m’infliger ce … euh… cette chose plus longtemps.
Il la mangea quand même. Me faisant remarquer que, comme tous les guérisseurs, je n’étais pas loin d’être un tortionnaire. Je n’étais pas encore guérisseur. Et j’avais été tortionnaire. Mais je ris avec les autres. Nous fîmes passer entre nous une flasque de miruvor. Et partageâmes des galettes tirées de je ne sais quelle racine, ainsi qu’un faisan fraîchement abattu, et des noisettes à profusion. Il faisait froid. Il pleuvinait dans le crépuscule. Et moi, j’étais heureux. Même si je savais que ce bonheur serait éphémère. Même si je savais que nous approchions des passes du Dimbar, des combats, de la guerre.
J’étais heureux.
Heureux comme je ne l’avais jamais été.
Je partageais la camaraderie franche de Garion, je bénéficiais de l’affection d’un Seigneur que j’admirais et aimais plus que tout. J’avais contribué à arracher à la mort un garçon qui était devenu mon ami sincère. Peu importaient le froid, le crachin et le vent glacé du Nord. Nous étions frères dans la nuit tombante.
Et Vaïn se mit à chanter…

Nous nous étions remis en route quelques jours auparavant. Vaïn, presque complètement remis de sa mésaventure, n’avait pas démenti la résistance légendaire des siens. Nous cheminions pourtant par petites étapes, mon seigneur restant soucieux de l’état de santé de son subordonné. Le temps s’était détérioré. J’avais froid, mais je n’osais le dire. Je ne tenais pas à passer pour douillet après le courage et la patience dont avait fait preuve mon nouvel ami durant sa maladie. Malgré tout, mon Seigneur s’en était aperçu, avait sorti de son paquetage une veste de laine, et me l’avait tendue.
- Vous êtes plus sensibles au froid que nous, m’avait-il dit. Remise ton orgueil, Morgil. Prends çà. Au passage, tu feras plaisir à Vaïn en constatant qu’il est un maître dans son art lorsqu’il ne porte pas les armes.
C’était vrai. La veste était chaude, douce au toucher, et très belle, tissée aux couleurs de la forêt d’automne. J’avais complimenté mon ami, qui m’avait remercié de la même façon que si je lui avait offert le plus beau cadeau du monde. Et m’étais dit que bien noirs devaient être les temps où les tisserands devaient partir pour la guerre…

Il y avait une femme dansant sous les étoiles…Une femme dans la douceur du printemps… Au bord d’un torrent d’argent cascadant entre les rochers moussus… Elle était belle… elle était heureuse… ses cheveux de jais luisaient dans la nuit claire… dans la nuit sans lune… dans la nuit d’avant la lune…
Il n’y avait pas de femme, pas de torrent ni de printemps. Il n’y avait que la voix de Vaïn dans la nuit tombante. Pourtant je la voyais. Etait-ce par mon cœur ? Par mon âme, ou mon esprit ? Peu importait…
Cela dura une seconde… ou des heures, je ne sais plus…
Vaïn n’avait pas que des talents de tisserand. Je le lui dit, et il rougit.


47. Grimpette
(par michele huwart, ajouté le 23/10/04 16:23)


Un sifflement trillé s'éleva d'un arbre proche. On eut dit le chant d'un oiseau. Mais mon Seigneur répondit de la même façon. Je ne sus pas surpris, dès lors, de voir émerger de l'ombre des silhouettes encapuchonnées. Des silhouettes qui s'approchèrent de nous, et dont la plus grande, rejetant sa coiffe en arrière, salua mon Seigneur avec un progfond respect.
- Nous sommes heureux de vous voir, Capitaine, déclara-t-il, avec un soulagement perceptible. C'est un peu le foutoir ici, sauf votre respect, depuis quelque temps. Vous comptez prendre le commandement ?
- Je suis la pour çà, répondit mon Seigneur comme une évidence. Du moins, je suis là pour ça, povisoirement, continua-t-il avec une sorte de nostalgie dans la voix. Pouvez-vous nous mener au camp de base, et au Seigneur Algond ?
L'Elfe hésita.
- C'est à dire... oui, bien sûr, Capitaine. Mais le Seigneur Algond a été tué le mois dernier. C'est le Seigneur Edrahil qui a pris le commandemant des troupes, dans l'attente de votre arrivée.
La nouvelle de la mort de l'officier sembla à la fois affecter profondément et contrarier mon Seigneur. Il s'était visiblement attendu a pouvoir compter sur cet homme - sur cet Elfe, pardon - dans le combat contre les forces d'Angband.
- Que Mandos lui soit clément, murmura-t-il comme pour lui-même.
Puis, s'adressant à nouveau au soldat :
- Menez-nous à votre chef.
L'Llfe inclina la tête. Nous regarda ensuite. Sourit.
- Nous n'étions pas sûrs, fit-il, que vous seriez quatre à nous rejoindre. Nous étions très inquiets pout toi, Vaïn.
Il prit les mains de mon ami, puis l'étreignit longuement, imité par ses compagnons. Je reconnus deux d'entre eux, qui avaient quitté Menegroth en notre compagnie, et qui me saluèrent à leur tour.
Et nous reprirent la route, cheminant laborieusement à travers une forêt sombre, inquiétante. Grimpant une pente glissante, couverte de feuilles mortes détrempées par le crachin. Le froid me mordait le visage, l'acsnsion me faisait haleter. Mes compagnons ne semblaient pas souffrir, eux, de la fatigue et du froid, et je songeai que leurs pieds devaient être plus sûrs que les miens. Puis je revis Vaïn tombant dans la rivière, et me dis qu'eux non plus, tout Elfes qu'ils fûssent, n'étaient pas infaillibles.

Le soir tombait. Quoique la voûte des arbres nous cachait le ciel, je devinais celui-ci sans étoiles. La nuit promettait d'être noire, et j'étais mal à l'aise. Pas vraiment à ma place. Je glissai, tébuchai. Me raccrochai à une branche. Garion me tendit une main secourable.
- Nous ne sommes plus très loin, camarade, me dit-il en me tapant sur l'épaule. Pas du camp de base, bien sûr, mais de l'endroit où nous allons passer la nuit. Il se trouve juste derrière la crête.
Je maugréai, lui rétorquant que je ne voyais même pas cette fichue crête, quand le sifflement trillé qui servait de signal se fit à nouveau entendre.
- Tu vois bien, reprit Garion. On approche.
Nous approchions, oui. De la crête.
Et par delà, du campement.
Il était merveilleusement dissimulé. Composé de cabane multiples, les unes au sol, les autres dans les branches les plus basses des arbres. N'avait été une délicieuse odeur de viande rôtie, jamais je n'aurais deviné sa présence. Mais il était là, comme la viande rôtie.
Et j'avais faim...


48. Campement
(par michele huwart, ajouté le 30/10/04 16:54)


Je me faufilai sous les couvertures, dans la cabane que je partageais avec Garion et Vaïn, ainsi qu'avec trois autres soldats. Ma couche resemblait à un lit. Je savourais à l'avance la perspective de dormir confortablement, et à l'abri des intempéries. Et je redoutais vaguement la perspective du lendemain, et de nouvelles escalades glissantes. J'étais un homme des bois, pourtant, un ancien homme-loup qui avait toujours dû se débrouiller dans une nature souvent hostile... Il n'empêche. J'étais fatigué, j'avais mal aux pieds, mal aux mollets, et je me demandais ce que je venais faire là, dans une guerre qui, après tout, n'était pas la mienne. J'avais suivi mon Seigneur, me reprochai-je. J'avais suivi le premier être qui avait vu du bon en moi. Mais il n'était pas là, cette nuit. A vrai dire, nous l'avions à peine vu de la soirée. Il s'était isolé avec des officiers dans une cabane haut-perchée, et plus grande que les autres. En tant qu'ordonnance, je luis avait porté son repas. Je lui avait également demandé s'il n'aurait besoin de rien, mais il m'avait renvoyé, d'un sourire. "Repose-toi", m'avait il dit. Et aussi "Amuse-toi, si tu le peux". J'avais obéi. J'étais là pour çà, après tout. J'avais bu un peu plus que de raison de l'eau-de-vie transparente et douce - oui, douce. Et j'avais tenté de m'intéresser à un jeu bizarre qui se jouait avec des cartons d'écorce illustrés. J'avais vu les elfes s'exciter, s'échanger des piécettes de monnaie. J'avais entendu Garion éclater de rire en tapant l'épaule d'un de ses compagnons et en lui déclarant "T'as perdu ! T'es capot, mon gars !". Je m'étais assis à côté de Vaïn qui, pendant un moment, avait tenté de m'expliquer les règles. J'avais fini par lui répondre : "Joue, je regarde. Je comprendrai bien tout seul." Ce en quoi je m'étais montré présomptueux, comme d'habitude. Lorsque j'avais replacé dans la partie mon ami épuisé, je n'avais dû qu'à la sympathie un peu condescendante de mes partenaires de ne pas m'être retrouvé la bourse complètement vide.

Et j'avais rejoint ma couche. J'avais jeté un coup d'oeil à Vaïn, profondément endormi dans le "lit" voisin. Machinalement, je lui avais posé la main sur le front. Pour vérifier sa température. Et bien qu'il füt guéri, à présent. "Tu attrappes des réflexes de guérisseur", m'aurait à coup sûr lancé mon Seigneur, s'il m"avait vu. Mais il n'était pas là... Et il me manquait bizarrement. Même s'il ne se trouvait qu'à quelques dizaines de mètres...
Je dormis d'un sommeil profond et sans rêves, comme il arrive souvent après l'effort. Et je fus réveillé à l'aube par une bourrade amicale de Garion.
- Debout, feignant ! m'ordonna-t-il, toujours d'humeur joyeuse. Tu es l'ordonnance du Capitaine, non ? Il t'attend. Il me semble que ce soit à toi de préparer son petit déjeuner. Et le nôtre, par la même occasion.

Ce que je fis. Comme je le faisais d'ordinaire. Et mon Seigneur vint s'asseoir à côté de moi. Je lui versai une tasse de tisane brûlante et lui tendis des galettes d'avoine.
- Tu as passé une soirée agréable ? s'enquit-il.
Je ne le détrompai pas, lui faisant seulement part de mon ignorance des jeux elfiques. Particulièrement de celui auquel je m'étais essayé. Je lui cachai le fait qu'à nouveau, je m'étais senti passablement déplacé au milieu de cette compagnie d'Elfes.
- Nous allons rejoindre le camp de base, ce soir, m'expliqua-t-il ensuite. Je n'aurais sans dute pas dû t'emmener, Morgil.
Je protestai. Ma place était, serait toujours à ses côtés.
- Je n'aurai pas le temps de m'occuper de toi, me répondit-il sombrement. Je vais à voir beaucoup à faire. Je comptais pouvoir m'appuyer sur Algond, mais il n'est plus. Edrahil est novice dans l'art du commandemant... quoiqu'il en soit, tu auras beaucoup à faire, toi aussi. Tu rejoindras l'équipe de guérisseurs, dès notre arrivée.
- Moi ? m'inquiétai-je. Mais je... Enfin, Monseigneur, je ne suis pas prêt. Je suis incapable de faire quelque chose de valable, sans vous.
Il soupira.
- Tu dis des bêtises, Morgil. Quand il s'agit de toi, tu dis toujours des bêtises.


49. Echec
(par michele huwart, ajouté le 11/11/04 17:54)


J'avais dû entailler profondément la chair du blessé pour en extraire la flèche. J'essayais de mettre toute la douceur dont j'étais capable dans mes gestes, mais l'Elfe ne put s'empêcher de hurler lorsque je nettoyai la plaie à l'eau de vie. Puis, il perdit conscience. "Tant mieux", pensai-je. Ainsi, il ne souffrirait pas, et surtout resterait immobile tandis que je recoudrais ses chairs déchirées au moyen de ses propres cheveux.
Je soupirai. Je n'étais au camp de base que depuis quelques jours, et ces gestes étaient déjà devenus pour moi une habitude. Je secondais les deux guérisseurs Elfes dans leurs tâches quotidiennes. Et j'apprenais. Je soignais les blessés les moins gravement atteints. Ou ceux qui paraissaient tels. Comme celui que j'étais en train d'opérer, et qui m'inquiétait beaucoup. Il n'avait été atteint que d'une flèche à l'épaule. Mais sa respiration se faisait de plus en plus faible et pénible.
Je lui pris le pouls. Il était presqu'imperceptible. Irrégulier.
J'appelai. Personne ne vint. J'appelai encore. Je criai, presque.
- Je ne sais plus quoi faire. Je suis en train de le perdre !
L'un des guérisseurs arriva enfin.
Il se pencha sur le blessé. M'ordonna d'aller assister son collègue.
Il nous rejoignit quelques minutes plus tard.
- C'est fini, fit-il d'une voix lugubre.
- Fini ? murmurai-je, incrédule. Vous voulez dire qu'il... qu'il est...
Je sentis mon coeur, ma gorge se serrer. J'avais envie de pleurer. De pleurer comme un petit garçon.
Le guérisseur mit la main sur mon épaule.
- Ce n'est pas de ta faute, Morgil. Tu as fait ce qu'il fallait. Tu ne pouvais pas savoir, pour le poison.
- J'aurais dû ! répliquai-je. J'aurais dû voir plus tôt qu'il allait très mal. Vous appeler dès qu'il a perdu connaissance.
- Cà ne sert à rien de te faire des reproches. Je sais. Tu as mal. C'est toujours comme çà, la première fois. La première fois qu'on perd un patient. Tu as mal, mais d'autres ont besoin de toi. Tu vas nous aider. Pour Balan.
Le dénommé Balan gisait, inconscient, sur une table de pierre. Sa jambe droite n'était plus qu'une bouillie informe.
- Vous allez... l'amputer ? questionnai-je, bien qu'il fût évident que les guérisseurs n'avaient pas le choix.
- Aide-nous, au lieu de poser des questions idiotes. Et, surtout, regarde. Tu auras à le faire un jour.
Alors, je les aidai. Alors, je regardai. Et plus tard, bien plus tard, alors que Balan reposait dans un lit propre, je sortis dans la nuit.

J'étais triste. Profondément triste. J'aurais voulu parler de tout celà à mon Seigneur, mais il était absent depuis le lendemain de notre arrivée. Il avait pris le commandement, et, accompagné du Seigneur Edrahil et d'une centaine de soldats, avait rejoint les avant-postes. Il m'avait laissé, comme prévu, en compagnie des guérisseurs."Parce que tu es l'un d'eux, maintenant." m'avait-il dit.
- Vous aussi, lui avais-je répondu.
- Pas seulement, avait-il soupiré. Pas seulement, hélas...
Et il était parti. Comme prévu. Comme il m'en avait prévenu.

- Cà ne va pas, Morgil ? fit une voix derrière moi.
Je secouai la tête.
- J'ai échoué, dis-je. J'ai perdu un malade.
- Veux-tu que je t'apportes quelque chose à boire ? Ou préfères-tu rester seul, un moment ?
- Non, répliquai-je vivement. Je veux dire... je n'ai pas envie de voir du monde, mais pas de rester seul non plus. Juste toi, Vaïn.
Il revint bientôt, portant deux grands bols de tisane fumante. Et s'assit à mes côtés sur un tronc abattu.
Puis attendit.
- Il n'avait pas l'air gravement atteint, dis-je après un long silence. Je ne me suis même pas inquiété quand il s'est évanoui. Je me suis seulement dit qu'ainsi, il ne s'agiterait pas. Et il est mort. Je ne connais même pas son nom, Vaïn...
- Aldarion.
- Aldarion ?
- Oui. C'était un forestier. Un chasseur. Je ne le connaissais pas très bien. Il était de ... plus haut rang que moi. De beaucoup plus haut rang.
- Il aura sa place dans ma mémoire, murmurai-je, plus pour moi-même que pour mon ami. Le premier que j'aurai perdu. Avec le premier que j'ai tué, il y a si longtemps. Dans une autre vie...
Vaïn pris mes mains dans les siennes.
- N'oublie pas ceux que tu as sauvés, Morgil. N'oublie pas ton seigneur. Et ne m'oublie pas, moi.


50. Projets
(par michele huwart, ajouté le 20/11/04 16:09)


J'avais posé le bol de ragoût devait lui. Il me remercia, souriant, un peu las. J'étais content de le revoir. Je n'avais pas besoin de lui dire. Il le savait, tout simplement.
- On m'a dit beaucoup de bien de toi, Morgil, finit-il par me confier.
- On n'aurait pas dû, répondis-je sombrement. Je fais ce que je peux, mais...
- Mais quoi ? reprit mon Seigneur. Tu es novice, tu fais ce qu'on te demande, et tu le fais bien. Le seul problème, peut-être, c'est que tu le fais avec trop de coeur. Trop... d'implication personnelle.
Je faillis me mettre en colère. Comment pouvait-il me reprocher une telle chose ! Je l'avais vu, lui, soigner les bobos des paysans au cours de notre périple. Et je l'avais vu s'occuper de Vaïn. J'avais vu son implication, sa joie lorsque mon ami semblait aller mieux, son chagrin lorsque tout semblait perdu.
- Je sais, en convint-il. Je sais. J'ai dit un jour à Vaïn que je n'étais pas en tout un exemple à suivre. En celà, vois-tu, je ne suis pas un exemple.
Je ne comprenais plus rien. Il avait fait de moi un guérisseur. Enfin, un apprenti-guérisseur. Parce que, selon lui j'étais doué...
- Tu l'es, mon ami, soupira-t-il. Et c'est normal que tu t'attaches à tes patients. Mais tu dois comprendre ! Certains de ceux dont tu dois, dont tu devras t'occuper, sont dans un état très grave. Ils peuvent mourir. Et s'ils meurent, ce n'est pas de ta faute.
- C'était ma faute pour Aldarion ! répliquai-je brutalement.
- C'était la faute de l'Orc qui lui a tiré dessus. C'était la faute de celui qui avait ordonné l'assaut contre nous. C'était MA faute, insista-t-il douloureusement, parce que c'était sous MON commandemant qu'Aldarion se trouvait. Mais certainement pas la tienne.
Il reprit, avec une grande douceur, cette fois.
- Tu perdras d'autres patients, mon ami. Surtout quand tu seras retourné auprès de ceux de ton peuple. Un Elfe qui tient le coup jusqu'au guérisseur est déjà presque sauvé. Pas un homme. Et ce sont les hommes qui auront besoin de toi.
- Les ...hommes ? hésitai-je.
Pour la première fois, peut-être, depuis que j'avais fait le choix de suivre mon Seigneur, je compris que nos routes devraient se séparer un jours. Ce me fit l'effet d'une brûlure au fer rouge.
- Vous voulez dire, insistai-je, que je devrai vous quitter ?
Il ferma les yeux un instant, prit ma main dans les siennes.
- J'avais à faire ici. Je suis en train de le faire. Mais quand j'en aurai terminé, je partirai. Je partirai pour un endroit où je ne veux pas que tu me suives. C'est un risque que je ne veux pas prendre.
Je faillis sauter sur mes pieds. M'en abstins, et déclarai.
- Je suis prêt à prendre tous les risques pour vous, Monseigneur !
Il me sourit. Tristement, il me sourit.
- Je le sais. Tu l'as déjà prouvé, sois en sûr. Mais ce risque-là, je ne veux pas que tu le prennes. Parce que je ne sais pas, pas du tout, ce que je trouverai, là où j'irai.
Il n'avait pas besoin de me dire où il comptait se rendre.
Je le savais trop bien.
J'eus soudain un pressentiment, un pressentiment monstrueux. Je tentai de le chasser. Je n'y parvins pas.
- Monseigneur... fis-je d'une voix cassée.
Il me fut impossible d'en dire plus.
Il serra affectueusement ma main, qu'il n'avait pas lâchée.
- je n'ai pas terminé ma tâche, Morgil, me dit-il, rassurant. Je suis ici, pour l'instant. Dans trois jours, je repartirai vers le Nord. Cette fois encore, je n'emmènerai pas Vaïn avec moi.
Je lui savais gré de cette attention. Même si je l'admettais difficilement, j'avais besoin de la présence de mon ami.
- Vous le laissez pour veiller sur moi ?
- Je le laisse parce que son accident l'a grandement affecté. Et pour veiller sur toi. Ou, plutôt, pour que vous veilliez l'un sur l'autre.
J'aurais pu être blessé dans mon orgueil.
Mais je lui dis merci.


51. L'assaut
(par michele huwart, ajouté le 01/12/04 15:18)


Il faisait froid. Très froid. Et calme. Trop calme. Mon seigneur était reparti. Au combat. Et je continuais mon travail de guérisseur. A vrai dire, il n’y avait pas grand-chose à faire. Seuls les blessés les plus gravement atteints requéraient encore des soins attentifs. Les Elfes guérissaient vite, pour la plupart. Même Balan, dont j’avais assisté à l’amputation reprenait du poil de la bête. Et moi, je reprenais petit à petit confiance. Tout en me demandant malgré tout comment je réagirais lorsque je devrai soigner des gens de mon peuple. Plus, encore, quand je serais livré à moi-même.

Tout était trop calme. Lorsqu’un garde pénétra dans l’hôpital. Au bord de la panique.
- Ils arrivent ! cria-t-il. Ils ont réussi à s’infiltrer. Ils attaquent le camp !
Je fus étonné de la réaction de mes compagnons. Pas un ne perdit son calme. Et je ne le perdis pas, moi non plus. Je ceignis mon épée, et me dirigeai vers la porte. Balan m’interpella.
- Donne-moi quelque chose. N’importe quoi.
Je regardai autour de moi, aperçus une dague de chirurgien la lui lançai. Avant de rejoindre Vaïn. Qui se tenait, arme au clair, devant l’entrée de l’hôpital. Il me regarda, me sourit, eut un petit geste pour me dire « Tu vois, çà y est ».
Puis ils furent là. Ils furent sur nous. Et j’entrai dans la fureur du combat.
Je ne m’étais plus battu depuis longtemps. Depuis que j’avait cru laisser derrière moi mon passé. J’avais appris à sauver des vies. Non à en prendre. Mais, là, il me fallait en prendre pour sauver ceux qui étaient devenus les miens. Et moi-même, par la même occasion.
Ils n’étaient pas très nombreux. Suffisamment, pourtant. Et bien organisés. Jamais je n’aurais cru cela, de ces brutes dégénérées.
Mais ils se battaient bien…
Et je tentais de leur résister. De résister à un type trapu, à la figure recouverte de cicatrices. Un orc, la bave aux lèvres, qui avait peut-être été un Elfe autrefois. Et qui n’était plus qu’un ennemi. Un ennemi fanatisé…
Je parais ses coups, encore, et encore…
Et je glissai. Je vis la mort, la mort en face. La mort comme jamais encore je ne l’avais vue.
Lorsqu’une épée se retrouva entre celle de l’ennemi et moi. Et pas par hasard.
Je n’avais jamais vu Vaïn se battre. A vrai dire, je ne l’avais même jamais imaginé le faire. Il était trop différent de l’image habituelle qu’on se fait d’un soldat.
Vaïn… mon ami. Mon frère d’armes.
Lorsque j’eus repris mes esprits, il était tombé. A mes côtés. Pour moi.
Pour moi !
Je ne sais plus très bien ce qui s’est passé ensuite. Je me souviens d’avoir entr’aperçu un soldat prendre Vaïn dans ses bras. Pas un soldat. Un guérisseur.
Et je me souviens de la rage. Je me souviens du chagrin. Et de la haine, la haine absolue qui m’avait envahi.
Et des coups, des coups, et des coups encore. De mon épée tranchant dans les chairs. Du sang noir sur mon visage, sur mes mains.
Et du silence. Du silence après la bataille. Qui me laissait hébété, assommé.
Je lâchai mon épée. Me laissai tomber à genoux.
Dans le silence surréaliste …

J’entendis une voix. Une voix comme assourdie… lointaine…
Je me rendis compte que quelqu’un me parlait. Que quelqu’un me parlait depuis un bon moment, déjà… Je tentai d’écouter. De me rassembler…
- Ton ami a besoin de toi.
Je fermai les yeux. Les rouvris. Vis un soldat à côté de moi, dans la brume. Sauf qu’il n’y avait pas de brume. Il me tendit un bras secourable. M’aida à me relever.
- Ton ami a besoin de toi, Morgil, répéta-t-il. Valarion. Tu es guérisseur. Il a besoin de toi.

Je m’ébrouai. Je m’ébrouai comme un chien. Vaïn avait besoin de moi. Et s’il avait besoin de moi, c’est qu’il était vivant. Qu’il était vivant !
Je vacillais. Mais je courus pourtant. Je courus vers l’hôpital de campagne. Je courus aussi vite que mes jambes me le permirent, des larmes plein les yeux.
Un garde me barra l’entrée. Me regarda d’un air réprobateur. J’avais envie de le frapper. Mais il me désigna un baril d’eau. Et je compris qu’il avait raison.
Je me débarbouillai comme je pus. Et j’entrai en silence.
Et quelqu’un me mena à la table de pierre…



52. L'opération
(par michele huwart, ajouté le 02/12/04 13:02)


Vaïn, à demi-nu, était allongé sur la table de pierre. Un guérisseur se tenait à son chevet. Un soupir de soulagement franchit ses lèvres lorsqu’il me vit.
- Morgil, me dit-il. Enfin. Je vous laisse ma place.
Je le regardai, horrifié. Puis mes yeux se reportèrent sur mon ami, et je fus plus horrifié encore. Car si la blessure à la poitrine que j’avais crue mortelle saignait beaucoup, elle n’était en fait qu’une simple estafilade. Mais son bras, son bras droit… Il était à moitié coupé. L’os à nu. Le coude écrasé, sans doute par une masse d’armes…
- Non, murmurai-je.
Puis plus fort :
- - ne me demandez pas de faire çà.
Car il n »’y avait qu’une seule chose à faire.
- Il le faut, me rétorqua fermement l’Elfe. Il le faut. Il ne veut pas de notre aide. Il vous veut, vous.
Moi ! C’était de la folie. De la folie pure. Je le dis. Je le criai, même. Je le hurlai. Je n’étais qu’un novice. Un débutant. Pas même quelqu’un de leur peuple. Rien qu’un homme… Je hurlai, sans entendre ce que les autres tentaient de me dire, pris de panique.
Je l’entendis, pourtant, même si sa voix n’était qu’un souffle. Je l’entendis. Vaïn. Mon ami. Mon meilleur ami…
- J’ai confiance, disait-il. J’ai confiance en toi.
Je voulais le détromper, lui dire qu’il avait tort. Qu’il devait s’en remettre….
- Je ne le supporterai pas, d’un autre, m’avoua-t-il alors. Je t’en supplie, Morgil.
Ses yeux verts emplis de souffrance m’imploraient. Je jetai un regard désespéré au guérisseur. Qui pour toute réponse n’eut que ces mots : « Vous m’avez vu faire, mon garçon. A votre tour, maintenant. Je lui ai donné une potion sédative. Il s’endormira bientôt. ». Et il partit. Il partit s’occuper d’autres blessé, me laissant seul avec un soldat qui était censé m’assister. Et Vaïn.
J’avais les yeux pleins de larmes. Mais je ne pouvais pas pleurer. Je devais rester lucide.
Je les essuyai, rageusement.
J’embrassai tendrement le front de mon ami, qui avait sombré dans l’inconscience. Et je commençai…
Quand ma dague trancha les chairs de Vaïn, je crus qu’elle entaillait les miennes. Oh, par Eru tout puissant, je ne pouvais pas flancher.
Je crus que j’allais défaillir, pourtant, lorsque, réveillé par une douleur trop forte, trop insoutenable, mon ami ouvrit les yeux tandis que j’attaquais l’os. Lorsqu’il hurla, avant que mon assistant bénévole ne place une branchette dans sa bouche. Pour qu’il puisse mordre. Avant de s’évanouir.
Je ne pouvais pas me laisser distraire. Je devais continuer.
Et c’est ce que je fis.

Plus tard, des Elfes m’aidèrent à transporter Vaïn, bandé de frais et toujours inconscient, vers un lit propre. Je le couvris chaudement, protégeant son moignon du frottement des draps au moyen d’une cage en osier. Je l’embrassai.

Puis je sortis. Je vomis. Et je fondis en larmes.

Quelqu’un vint me chercher.
D’autres étaient blessés. Avaient besoin de mon aide.
Alors, je retournai à mon devoir.


53. Désarroi
(par michele huwart, ajouté le 11/12/04 13:31)


J'étais désemparé.
J'avais eu peu d'amis dans ma vie. Seulement des compagnons de galère. Et j'avais l'impression que l'un d'entre eux, celui qui m'était devenu le plus proche, me rejetait. Quelque part, je pouvais le comprendre. C'était en défendant ma vie qu'il avait été blessé. Et c'était moi qui l'avais amputé. A sa demande. Mais c'était moi. Etait-ce pour çà qu'il m'en voulait ? Ou pour autre chose ?
Vaïn s'était réveillé deux jours après l'opération. J'étais à son chevet. J'y restais autant que mon travail me le permettait. Mais quand ,j'avais voulu lui murmurer des paroles d'encouragement, il avait détourné la tête. Il avait dit "Laisse-moi", et n'avait plus prononcé aucune parole, depuis. Il fuyait mon regard chaque fois que je lui prodiguais mes soins, et semblait s'enfoncer dans une solitude désespérée.
Son moignon cicatrisait. Mais il ne mangeait pas. Il dormait à peine, et seulement sous l'influence de drogues. Sa souffrance physique était tangible, mais il ne se plaignait pas, comme muré en lui-même. Je ne savais que faire. Son attitude me faisait aussi mal que des coups de poignard, et en même temps, je craignais pour lui. Le désespoir peut tuer, chez les Elfes... J'avais envie de le prendre dans mes bras, de le réconforter. Et aussi de le frapper, parfois. De le forcer à réagir.
Je ne le pouvais pas. Alors, j'errais. Je dormais peu. Je soignais de mon mieux les uns et les autres, sans y mettre de coeur, pourtant. Comme si j'avais amputé une part de moi-même en même temps que le bras de mon ami.

Je venais de changer le pansement de Vaïn, et me trouvais d'humeur morose. Une voix me héla :
- Hé, l'humain...
Je me retournai brutalement. Prêt à me mettre en colère. Bien que ces mots, "l'humain" aient été prononcés sans méchanceté aucune. Avec chaleur, plutôt. D'ailleurs, Balan me souriait.
- Qu'est-ce que tu veux ? grognai-je, pas très gentiment.
Il avait étalé un jeu de tarots sur son lit. Ou plus exactement, il y jouait. Seul, et d'une façon incompréhensible à mes yeux. Comme il le faisait durant des heures depuis quelques jours.
- Un verre de vin, me répondit-il. Ou plutôt, va chercher un cruchon et deux gobelets, et viens t'asseoir quelques instants.
Je faillis lui répondre que je n'en avais pas le temps. C'était faux. Je pouvais parfaitement en "prendre" le temps.
- Du vin ? fis-je, M'étonnerait que ce soit bon pour ce que tu as.
Il eut une moue un peu triste.
- Ce que j'ai ? Ou ce que je n'ai plus... J'ai le cafard, Morgil. Et si le vin n'arrange rien à long terme, pour l'instant, j'en ai besoin. Et j'ai besoin de te parler.
Je haussai les épaules. Balan me connaissait à peine. Que pouvait-il donc avoir à me dire ? Je fis néanmoins ce qu'il me demandait. J'allai chercher un cruchon de vin rouge, je tirai un tabouret près du lit, m'assis et nous servis à boire.
- Santé ! me dit l'Elfe en levant son verre.
Il l'avala, cul-sec. Puis plongea ses yeux dans les miens.
- Laisse-le, Morgil.
- Hein ? m'étonnai-je.
J'aurais voulu lui dire de se mêler de ce qui le regardait. Mais mes yeux se portèrent sur la couverture,, sur le vide qui se trouvait à la place de sa jambe. Et je compris que c'était précisément ce qu'il faisait.
- Laisse-le, reprit-il. Laisse lui du temps. Il est encore sous le choc. De sa blessure. De l'opération elle-même. Et... de ce qui lui est arrivé, tout simplement. Il commence à réaliser. Les siècles qui s'écouleront pour lui, sans qu'il puisse à nouveau faire ce qu'il aimait. Il n'existe pas de tisserands manchots, Morgil.
- Je sais, murmurai-je. Mais, je... je ne demande qu'à l'aider, Balan.
- Sers-moi un autre verre. Et regarde-moi. Regarde-moi, en entier. Et dis-moi ce que tu vois.
Je n'aimais pas beaucoup l'idée que mon patient veuille s'ennivrer. Il le remarqua. Eut un geste d'impatience.
- Bon Dieu, Morgil. Le fait de rester sobre ne me rendra pas ma jambe.
- Le fait de t'ennivrer non plus, lui fis-je remarquer. Mais si c'est ce que tu veux... Et que veux-tu que je te dises ?
Je lui servis un autre verre. Il attendit un instant. Me répondit : "La vérité. Que vois-tu quant tu me regardes ?"
- Je te vois, toi, répondis-je. Je...
Je savais que ce n'étais pas la réponse qu'il attendait. Et je compris soudain où il voulait en venir.
- Je vois un blessé de guerre. Je vois un Elfe unijambiste.
Il but une gorgée, avant de me demander : "Un infirme, c'est çà ?"
- Un... infirme, oui.
La réponse était brutale. Mais c'était celle qu'il attendait.
- Tu es un guérisseur, Morgil. Et je ne te connaissais pas avant de me réveiller ici. Je peux encore accepter de n'être qu'un "infirme" à tes yeux. Je ne peux pas accepter de l'être aux yeux de mes amis, de mes proches. Je ne supporte pas la pitié dans leurs yeux. je veux, du plus profonds de moi, je veux rester Balan le boute en train... Balan le souffleur de verre. Eprouves-tu de la pitié pour Valarion, Morgil ?
Je ne pus qu'acquiescer.
- Chasse-là. Ou si tu ne le peux, ne la lui montre pas. Ne le regarde pas comme un infirme. Trop de gens le feront, désormais.
Il eut une grimace de souffrance.
- Ton moignon te fais mal, demandai-je, stupidement.
Il secoua la tête.
- Pas mon moignon. Enfin, si, mais beaucoup moins qu'avant. Ma jambe. Ma jambe fantôme... Parfois, elle démange, aussi. Et je me gratte dans le vide. C'est insupportable. Vaïn doit ressentir çà aussi, avec son bras. Essaie de ne pas l'oublier. Et trinque avec moi.
- Je ne l'oublierai pas. Et je te remercie, Balan. De tout coeur, je te remercie.
Et je trinquai avec lui.

Plus tard, bien plus tard, je m'approchai du lit de Vaïn. Comme à l'ordinaire, il se détourna.
- Je ne veux pas te forcer à m'écouter, lui dis-je doucement. Je veux juste que tu saches... Je t'aime, Vaïn. Tu es mon ami. Et quand je te regarde, c'est mon ami que je vois. Pas un manchot.
Il ne se retourna pas, mais je crus l'entendre murmurer "pardon".



54. Chagrins
(par michele huwart, ajouté le 21/12/04 16:44)


Les jours suivants furent mornes, très mornes. J’accomplissais ma tâche, de mon mieux, mais sans goût. J’avais cessé de tenter de communiquer avec Vaïn. J’essayais de le considérer comme un patient comme les autres. Même si çà me fendait le cœur. Je ne pouvais m’empêcher cependant de le surveiller de loin. Même s’il me rejetait, il restait mon ami, à mes yeux. Et j’avais le sentiment qu’il s’enfonçait de plus en plus dans le désespoir…
Un soir pourtant je le vis s’agiter sur sa couche. Je m’approchai de lui. Je me mis à l’appeler doucement.
Il sanglottait comme un petit garçon.
Il sanglottait, et lorsqu’il m’aperçut devint comme hystérique.
- Va-t-en, cria-t-il. Va-t-en Morgil. Laisse-moi. Laisse moi.
Il se mit à me frapper de sa main gauche. De son unique main. Je ne le reconnaissais pas. J’étais tétanisé, incapable de réagir.
Puis, sans crier gare, Vaïn agrippa ma tunique, m’attira brutalement vers lui. Il posa sa tête contre ma poitrine.
- Pardon…, me dit-il entre deux sanglots. Pardon… pardonne-moi. Je ne sais plus où j’en suis. …. J’ai peur… j’ai si peur, Morgil… Ne me laisse pas… ne me laisse pas.
Alors, gauchement, maladroitement, je l’entourai de mes bras. Je me mis à le bercer comme on fait d’un enfant. Je me mis à lui parler, à répéter sans cesse les mêmes choses stupides.
- je suis là, Vaïn. Je suis là. Je suis près de toi. Je ne te laisserai pas. Tu es mon ami. Je t’aime, Vaïn. Je t’aime…
Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés ainsi. Je sais seulement qu’il finit par s’endormir dans mes bras. Que je le gardai étreint contre moi jusqu’à ce que des mains fermes se posent sur mes épaules, et qu’une voix familière résonne à mes oreilles.
- Laisse-le, maintenant. Il faut qu’il se repose. Et d’après ce qu’on m’a dit, et ce que je vois, il faut que tu te reposes, toi aussi.
Avec d’infinies précautions, mon Seigneur écarta mes bras de mon ami, le rallongea, le borda paternellement. Puis m’ordonna :
- Allons, viens. Viens, maintenant.
- Il a besoin de moi, me rebiffai-je. Il…
- Garion est là, m’expliqua mon Seigneur. Il restera, cette nuit. Et toi, tu dormiras. Calme-toi, Morgil, je t’en prie.
Je tremblais de tout mon être. Et ce fut au tour de mon Seigneur de m’attirer vers lui. Et je restai longtemps, longtemps, blotti contre sa poitrine. Jusqu’à ce qu’il m’entraîne vers le baraquement qui me servait habituellement de chambrée. Il m’aida à me déshabiller, à me mettre au lit. Partit quelques instants. Revint, porteur de deux bols de ragoût fumants.
- Mange ! m’ordonna-t-il.
- Vous me servez, maintenant ? tentai-je de plaisanter. C’est le monde à l’envers, Monseigneur…
Il ne rit pas. Il ne rit pas du tout.
- Le monde est à l’envers, soupira-t-il. Les princes jouent aux hors-là-loi, et les tisserands perdent leurs bras à la guerre… J’aurais dû le renvoyer. J’aurais dû le renvoyer après son accident, pas l’amener ici. Il traversait une période de malchance.
- C’est la guerre, Monseigneur…
- C’est la guerre depuis que je suis né, et je t’assure que çà fait un long moment. C’est la guerre depuis toujours… Cela ne rend pas les injustices…moins injustes, moins révoltantes.
Je le regardai plus attentivement. Il était pâle, cerné. Il semblait épuisé et amer.
- Puis-je rester ici, cette nuit ? me demanda-t-il comme une faveur.
- Ici ? m’étonnai-je. Avec… avec la troupe, vous ?
Il me fit un signe de têt, muet.
- Moi aussi, me dit-il ensuite, comme une confidence, j’aurais besoin de la présence d’un ami, cette nuit. Même d’un ami endormi.
J’étais touché, ému.
- J’ai dit à Vaïn que je l’aimais, ce soir. Vous aussi, je vous aime, Monseigneur.
- Merci, répondit-il.
Il me sourit tristement.





55. Retrouvailles
(par michele huwart, ajouté le 12/01/05 18:39)


Je me réveillai spontanément. Il faisait clair. Donc, il était tard. Je me sentais confus. Je me sentis plus confus encore lorsque je remarquai une miche de pain frais, ainsi qu’une cruche d’eau fraîche au chevet de mon lit. Ce qui ne m’empêcha pas de dévorer. Malgré le ragoût de la veille, j’étais affamé. Je n’avais quasi rien avalé depuis l’attaque du camp. Depuis… Cette pensée me serra la gorge à nouveau. Je fis cependant l’effort de terminer mon repas. Par respect pour celui qui, je n’en doutais pas, me l’avait fait porter. Et avait sans doute ordonné qu’on me laisse dormir tout mon saoûl !
Après une toilette sommaire dans l’hiver glacial, je me dépêchai vers l’hôpital de campagne. Le cœur serré. Inquiet. Inquiet pour Vaïn, bien entendu. Mais aussi, et égoïstement, pour moi-même. Pour notre amitié. J’avais eu trop peu d’amis, dans ma vie, pour ne pas tenir, plus que raisonnablement sans doute, à ceux que j’avais. A ceux pour qui je comptais, ou j’avais compté, moi qui en étais si peu digne.
La première chose que je vis en entrant, ce fut mon Seigneur. Occupé à changer le pansement d’un blessé. Puis à lui parler, à tenter de le réconforter. A faire mon travail, en quelque sorte. Enfin, si je puis dire. Car comment comparer ce dont j’étais capable, moi, guérisseur novice, et ce qu’il pouvait faire lui ? J’eus pourtant l’impression qu’il me « volait » ma place. Alors que ce n’était de toute évidence pas ce qu’il désirait…
Il m’aperçut. Me fit signe d’approcher. J’obéis.
- Cette fois encore, me dit-il, je dois te féliciter, Morgil. Tu as fait du bon, du très bon travail.
Je crois que je rougis. Je balbutiai des remerciements.
- Je vais prendre ta place, aujourd’hui, continua-t-il. L’Etat Major n’a plus vraiment besoin de moi, maintenant. Même si je compte partir une dernière fois en mission. Ed’ a les choses bien en main. Il fera un bon commandant en chef… Je veux dire, se reprit-il, le Seigneur Edrahil. Je peux me permettre de rester un moment avec ceux qui souffrent. Va prendre soin de celui qui t’est cher, mon ami. Je crois qu’il a besoin de toi.
Je le remerciai. Emu. Et anxieux, pourtant.
- Vous en êtes sûr, Monseigneur ? demandai-je, presque timidement. Il me semblait faire plus de mal qu’autre chose à Vaïn depuis… ces derniers temps.
Il tenta de me rassurer. Me certifia que la scène à laquelle il avait assisté la veille prouvait tout le contraire.
- Va, Morgil. Il a besoin de toi. Et profites-en pour dire à Garion d’aller se reposer. Que c’est un ordre de ma part.

J’allai, donc, le cœur toujours serré. J’allai rejoindre Garion au chevet de Vaïn. Mon ami dormait. Paisiblement, semblait-il. Ce qui me fit plaisir. C’était la première fois que je le voyais paisible depuis l’opération. Depuis qu’il avait été blessé dans la bataille en s’interposant entre ma mort et moi… Pour moi, songeai-je encore. En valais-je la peine ? Non, me semblait-il. Mais je compris soudain qu’il me fallait, désormais, en valoir la peine. Etre digne, non seulement de l’amitié de mon Seigneur et de Vaïn, mais du sacrifice de ce dernier.
Je tirai un tabouret auprès du lit, m’assis. Garion leva les yeux, me fixa de son œil unique. En silence. Je n’osai rien dire, moi non plus.
- Morgil, fit-il finalement d’une voix rauque. Morgil. Je ne sais pas si je dois t’embrasser, ou te casser la figure.
Je baissai la tête. Lui répondit qu’à mon humble avis, et je le pensais vraiment, il valait mieux qu ‘il me casse la figure.
Il eut un petit hoquet triste. Caressa tendrement la joue de son beau-frère endormi.
- Cà te ferait du bien, sans doute. Que je te casse la figure. Mais il ne veut pas, lui.
Il engloba Vaïn dans un regard rempli d’amour.
- Il ne veut pas. Donc, je lui obéis. Il m’a parlé, cette nuit. Longtemps. Il s’en veut. De son attitude à ton égard. Bien que moi, je la comprenne. Il s’en veut, et il m’a supplié de te demander pardon. Il craint de le faire lui-même. Il a honte.
Je secouai la tête. Honte, Vaïn ?
- Je lui ai pardonné depuis longtemps, répondis-je, enroué. Il n’a pas à avoir honte. Toi non plus, de m’en vouloir c’était…
Garion m’interrompit.
- Je ne t’en veux pas. Enfin, je t’en veux sans t’en vouloir. C’aurait pu être moi, à ta place. Ou le Capitaine, pour l’opération. Je suis juste… mal à l’aise. C’est la guerre, Morgil.
Il eut un nouveau geste d’affection envers mon ami.
- Par les Valar, gémit-il, que je la hais, cette guerre !

Vaïn s’éveillait doucement. Sans s’agiter, contrairement aux jours précédents. Il m’aperçut, tendit vers moi sa main valide, sa main unique. Je la pris, et la serrai contre mon cœur.
- Morgil, murmura-t-il. Mon ami. Enfin.
Il grimaça une ombre de sourire, que je n’eus pas la force de lui rendre.
- Pardonne-moi, si tu le peux, continua-t-il de sa voix douce. J’ai été… j’ai été infect envers toi.
J’eus un geste qui voulait dire que cela n’avait pas, n’avait plus d’importance. Je le rassurai du mieux que je pouvais.
- Peux-tu rester un peu ? Je sais, je suis très exigeant, et bien d’autres ont besoin de tes soins, mais…
- Je resteras autant que tu le voudras, mon ami, répondis-je. Quelqu’un s’occupe de mes patients à ma place, aujourd’hui, et sans doute bien mieux que moi.


56. Le Refuge
(par michele huwart, ajouté le 07/02/05 13:32)


Je me forçais à rire. Mais je ne ressentais aucune joie. Mes compagnons étaient-ils dans le même cas que moi ? Ils rentraient chez eux, certes ! Mais la plupart d’entre eux rentraient chez eux meurtris par la guerre. Certains, infirmes à vie. Vaïn, comme Balan avant lui, m’avait confié son angoisse, son désarroi. Sa crainte de n’être désormais plus qu’une charge pour les siens. « je ne sais faire que deux choses », m’avait-il dit, après avoir un peu trop bu. « Tisser les étoffes, ce que j’aimais avec passion, et me battre à l’épée, quoique j’aie toujours détesté cela. Je suis incapable, et de l’une, et de l’autre, désormais. » J’avais tenté de le rassurer Je lui avait affirmé que les siens ne le laisseraient jamais manquer de rien. « je sais », m’avait-il répondu, « mais moi, que pourrais-je leur rendre, en échange ? »
Il riait, pourtant, comme les autres, comme nous tous. Peut-être un peu trop fort pour que cela paraisse naturel. Comme je le fis, moi-même, lorsque mon Seigneur posa ses dernières cartes sur la table de bois brut.
- Je suis le Roi ! lança-t-il presque joyeusement.
Balan grommela des mots que je ne compris pas.
- C’est vrai, lui répondit mon Seigneur. Mais toi aussi, tu triches ! La différence entre nous, c’est que je triche mieux que toi !
Je le regardai d’un air ahuri. Puis fis semblant de maugréer dans mon coin.
- Vous trichez, vous trichez ! Et c’est pour çà que Vaïn et moi sommes « trouducs » pour la sixième fois d’affilée !
Il opina. Franchement joyeux, cette fois.
- Bien sûr ! me dit-il, espiègle. Vous perdez simplement parce que vous êtes les seuls à ne pas tricher, tout simplement.
Je lui lançai un regard noir, ainsi qu’à Vaïn.
- Et toi, lui dis-je, faussement agressif, tu étais au courant, bien entendu ! Et tu m’as laissé me ridiculiser comme un imbécile ! faux frère…
- Bien sûr, sourit-il franchement. Mais le moyen pour moi, de tricher, avec un seul bras ! Et toi, tu es néophyte en la matière…
Mon Seigneur nous regarda paternellement. L’incident avait détendu l’atmosphère. Ce qui était à l’évidence le but qu’il avait recherché.
Il s’adressa ensuite à mon ami.
- Voudrais-tu nous chanter quelque chose, lui demanda-t-il, comme une requête.
- Vous le voulez vraiment ? demanda Vaïn. Je n’ai plus chanté depuis…
- Cela nous ferait du bien, à tous. Et tu es le plus doué d’entre nous, pour çà !

Nous n’étions plus qu’à une journée de marche de la capitale. Rassemblés, une dernière fois, dans cet abri de forestiers. Il neigeait. Malgré le feu, j’avais froid. Froid dans mon corps comme dans mon cœur. J’avais peur, moi aussi. Peur de quitter les seuls amis que j’avais jamais eus. Peur de me retrouver, seul, parmi les gens de mon peuple. De prendre mon envol… D’être adulte, enfin ! Mais je ne craignais pas que pour moi-même. La décision de non Seigneur de rejoindre Neithan et mes anciens compagnons me glaçait de plus en plus. De façon, je le savais, irrationnelle. A plusieurs reprises, je lui avais proposé de l’accompagner. A chaque fois, il s’était montré inflexible.
- Demande moi ce que tu veux, avait-il fini par me répondre, agacé. Tout, sauf çà ! Ma décision est sans appel, Morgil. Cesse de m’importuner avec çà !
Je m’allongeai au milieu de mes compagnons… mes frères d’armes ! Entre mon Seigneur, et mon meilleur ami. Je tentai vainement de trouver le sommeil. Où irai-je, après mon départ de Doriath ? Et serai-je capable d’assumer mes responsabilités de guérisseur, une fois seul ? Je me rendais compte que ma formation était loin d’être terminée…. Il me faudrait trouver un nouveau maître. Un maître humain…
Je m’agitai. Je transpirais, malgré le froid…



57. Retour à Menegroth
(par michele huwart, ajouté le 24/02/05 13:51)


J’avais retrouvé avec plaisir ma petite chambre de Menegroth. Et avec délices les voluptés de l’étuve. J’avais eu chaud au cœur en entrant dans la salle des gardes, où j’avais été accueilli non plus comme un étranger, mais comme un frère d’armes. Pour les soldats du roi Thingol, j’étais maintenant une personne digne de confiance. Et même s’ils se moquaient gentiment de ma nullité aux jeux de cartes, ou, réminiscence de mon premier séjour, de l’incapacité de ceux ce mon peuple à tenir l’alcool, ils me faisaient plutôt part d’une certaine admiration. Admiration ! Je me demandais bien pourquoi. Je n’avais rien fait de particulier… Seulement apprendre les rudiments de ma profession future. Très souvent, je rejoignais Vaïn dans ce qui avait été son atelier. Ce m’était un crève-cœur, parfois, de le voir caresser ses métiers à tisser avec une tendresse nostalgique. J’aurais voulu l’entraîner au loin, lui dire que, non, la vie, la très longue vie qui se profilait devant lui n’était pas perdue. Qu’il ne servait à rien de ne penser qu’au passé. Mais de quel droit lui aurais-je fait la morale ? Il s’agissait de sa vie, de son chagrin. Et j’étais bien le dernier à pouvoir comprendre ce que mon ami ressentait. Son passé à lui avait été heureux. Il avait travaillé avec passion, et était devenu un maître-artisan. Mon passé à moi…. Mon passé à moi, comment aurais-je pu le regretter ? Il n’était qu’une suite de mépris et de crimes. Morgil-le-bâtard. Morgil-l’esclave. Morgil-l’assassin…
- Les tiens sont d’habiles artisans. Tu devrais, suggérai-je un matin à mon ami, demander à un menuisier de concevoir un métier qui ne nécéssiterait qu’une seule main. Je suis sûr que…
Il m’interrompit. Sans brusquerie, mais fermement.
- Non. Non, Morgil. Je sais très bien que ce serait possible. Et qu’au fil des années, je pourrais apprendre à l’utiliser. Mais…
Il ouvrit un coffre délicatement sculpté, en sortit une étoffe arachnéenne. Splendide. Plus que splendide.
- …je pourrais sans doute retravailler, mais jamais je n’atteindrai plus la qualité… la qualité d’ »avant ». je ne veux pas fabriquer de l’étoffe de second choix. Je ne veux pas que l’on vienne se fournir chez moi par pitié, pour me faire plaisir. C’est sans doute de l’orgueil de ma part, mais… non. Il me faut trouver autre chose… autre chose !
Il sortit de la pièce, revint bientôt avec une carafe de vin. Il me demanda de faire le service.
Alors nous avons bu. Trinqué au passé et à l’avenir. Mon avenir. Son avenir. Peu importait. Bientôt nous allions nous séparer. Sans doute, à jamais. Et recommencer chacun une vie nouvelle…

Je ne vis que très peu mon Seigneur à Menegroth. Non qu’il m’évitât. Au contraire ! mais je me sentais un intrus lorsqu’il rejoignait Nellas pour de longues promenades en forêt. Et je préférais donc décliner ses invitations à les accompagner. Je crois qu’il m’en sût gré.
J’évitais, lors de nos rares rencontres, de lui réitérer ma demande de l’accompagner. Même si ma crainte grandissait de jour en jour. Crainte de ma propre solitude, certes, mais surtout, crainte d’autre chose, que je ne pouvais exprimer, et que je gardais au fonds de mon cœur. Je ne m’en ouvris à personne, pas même à Maïn, même si je confiai à mon ami mon désir de suivre mon Seigneur jusqu’au bout du monde. Et, aussi, une question qui, de temps à autre, me taraudait l’esprit.
- Crois-tu qu’il en ait assez de ma présence ?
Sur quoi, il se mit à rire.
- Arrête un peu, Morgil ! S’il agit comme il le fait, c’est pour de toutes autres raisons, et tu le sais.
- Parce qu’il n’a pas confiance en moi ? hasardai-je.
- Parce qu’il a confiance en toi. Sans doute plus qu’en Turin. Dans le cas contraire, t’enverrait-il, seul, vers les tiens ?
Je dus reconnaître qu’il avait raison.

Et vint le temps des adieux.


58. Cadeaux
(par michele huwart, ajouté le 25/02/05 13:40)


Vaïn n’assista pas à notre départ.
Nous nous étions dit « adieu » la veille. Dans cet atelier qu’il avait tant aimé. Nous étions tombés dans les bras l’un de l’autre, si on peut dire cela d’un manchot. Puis, après un long moment, il quitta la pièce. Il revint avec un manteau, magnifique, moiré de gris et de brun, et me le drapa maladroitement sur les épaules.
- C’est le dernier, me dit-il, la voix brisée. Le dernier que j’aie tissé, avant de partir pour la guerre. Le dernier que je tisserai jamais. Cà me ferait plaisir, que tu le portes. En souvenir de moi.
Je caressai doucement l’étoffe. Si belle. Si légère et si chaude à la fois. C’était trop beau… trop beau, pour quelqu’un comme moi. Je le fis remarquer à mon ami. Il soupira.
- Quand arrêteras-tu de te dénigrer, s’il te plaît ? Cà aussi, j’aimerais que tu le fasses, en souvenir de moi. Le manteau… je l’avais tissé en espérant qu’il attire l’attention d’un grand seigneur. Je préfère que ce soit toi, qui l’aies. Tu… tu as compté pour moi, Morgil. Tu comptes toujours, plus que quiconque.
- Toi aussi, répondis-je. Tu comptes pour moi. Je t’aime. Et je n’ai rien à t’offrir…
Il me sourit, les larmes aux yeux.
- Tu m’as offert la vie. Des siècles de vie, peut-être. C’est bien plus qu’un manteau. Allez, va, maintenant. Va. Et sois heureux.
Il se détourna. Je quittai la pièce, en silence, et en pleurant comme un petit garçon.

Je retrouvai mon seigneur dans la salle du trône, où j’avais été convoqué par Leurs Majestés. Il se tenait devant les trônes. Et, à nouveau, en le voyant, je ressentis cette crainte irrationnelle qui ne cessait de m’envahir en sa présence. Plus forte que jamais. Etait-ce dû à la présence de l’épée qu’il portait à présent ? Et qui me semblait dégager des relents maléfiques ? Je l’ignorais. A nouveau, je tentai de chasser mes angoisses, et de faire bonne figure devant les souverains de Doriath.
Je mis genoux en terre, et baissai la tête, respectueux.
- Relève-toi, Morgil.
La voix du Roi emplissait la salle du trône. Je ne pus qu’obéir.
Je ne m’attendais pas à recevoir des remerciements de la part des souverains. J’en reçus, pourtant, confus. Ainsi qu’une bourse rebondie de pièces et de joyaux. Plus que je n’avais jamais espéré posséder…
- Tu auras à t’installer, à où ton peuple aura besoin de toi, me rétorqua la reine, lorsque je voulus, moi, l’ancien voleur, refuser son présent. Ne refuse pas ce que nous t’offrons. Simplement, sois-en digne…
Je promis. A vrai dire, face à la Reine, j’aurais promis n’importe quoi. Je me risquai cependant à lui demander une faveur.
- Autrefois, racontai-je, en un temps qui est lointain pour moi, mais qui doit vous sembler hier, j’ai commis un crime. J’ai depuis longtemps cessé d’utiliser l’épée de mon ancien maître, et préféré celle de ma victime. Je voudrais vous la donner, ainsi que l’arc que je lui ai volé. Je… je n’ai pas à porter ces armes baignées de sang ami.
Le Roi et la reine me fixèrent longuement, et je sentis la Maïa sonder mon âme.
- Non, Morgil, me dit-elle enfin. Ces armes sont à toi, désormais. Cet homme – s’il s’agissait d’un homme – fait partie de toi, désormais, plus que de quiconque. Et plus que quiconque, il a fait de toi ce que tu es devenu. Là encore, sois-en digne, et n’oublie pas !
Cela, je n’eus pas difficile à le promettre. Je savais bien, trop bien, que jamais, jamais, je n’oublierais…

Mon Seigneur, en silence, me raccompagna à ma chambre. Il me connaissait trop bien pour ne pas savoir ce que je ressentais, ce que je brûlais d’encore une fois lui demander, bien que, désormais, j’avais décidé de ne plus en parler. Curieusement, il me demanda la permission d’entrer chez « moi ». Où je trouvai sur le lit une trousse de chirurgien, et des herbes séchées.
- Mon cadeau, murmura-t-il, mon cadeau d’adieu… ou d’au-revoir. Il te sera utile, là où te mèneront tes pas. Au Brethil.
- Au Brethil… oui… répondis-je, tout aussi bas. Merci, Monseigneur. De toute mon âme. Et pas seulement pour le cadeau.
Il secoua la tête ?
- Laisse… laisse, je t’en prie. C’est normal. Je sais que tu en feras bon usage. Du matériel… et du reste. Morgil.. ;
Il semblait hésitant, ce qui ne lui ressemblait guère.
- Oui, Monseigneur.
- Que crains-tu, mon ami ? Pourquoi tiens-tu tant à m’accompagner là… là où je vais ?
Je n’avais pas envie de répondre. Je me sentais idiot.
- J’ai peur, finis-je par avouer malgré tout. J’ai peur pour vous, Monseigneur.
Une lueur étrange passa dans son regard.
- Crois-moi ou non, Morgil, je ne pars pas sans crainte, moi non plus. Mais j’ai à faire. Et je dois le faire seul.

Le lendemain, mon Seigneur et moi-même quittâmes Menegroth en toute discrétion. Seuls Garion et Balan étaient présents pour nous dire au revoir.



59. L'auberge
(par michele huwart, ajouté le 28/02/05 17:08)


Nous nous dîmes adieu dans un petit matin glacial. Brièvement. Sans trémolos dans la voix. J’avais le cœur trop serré pour çà, et, il me plaît de le croire, mon Seigneur également. Lorsque j’eus tourné les talons, pour tant, il me rappela..

Il avait détaché de sa ceinture un étui de cuir, dans lequel se trouvait un poignard à la garde niellée d’or. Il me le tendit avec un sourire triste.
- Tiens. Cà pourra t’être utile, sans doute. Je le tiens de mon père. Cà me fait plaisir de te l’offrir.
Pour la première fois depuis notre rencontre, je mis genoux en terre devant lui. Comme pour quémander une bénédiction. Le genre de bénédiction que donnent les pères à leurs fils.
Et qu’il me donna, ce matin-là.

Et je me retrouvai seul, physiquement seul, pour la première fois depuis bien des années.

Au début, mes par furent hésitants. Puis, je pris mon courage à deux mains, et pris la direction du Brethil. Tandis que l’hiver se faisait de plus en plus glacial.

Je n’étais jamais entré dans une auberge. Sauf une seule fois. Pour dévaliser l’aubergiste et ses quelques clients.
Je tâtai la bourse que m’avais donnée la Reine. Je pris ma respiration, et franchis le seuil, m’attendant à être dévisagé comme une bête curieuse. Moi, l’ancien hors-la-loi…
Et ce fut ce qui se passa.
Je m’approchai pourtant de l’aubergiste. Osai lui demander une chambre. Ajoutant que j’avais largement de quoi la payer.
Il m’inspecta des pieds à la tête. Fronça les sourcils. Puis se fit grave.
- Vous êtes, me dit-il, soupçonneux, vêtu à la façon d’un seigneur Elfe. Et vous n’êtes ni l’un, ni l’autre.
- Je ne suis, reconnus-je, et qu’aurais-je pu faire d’autre, pas un seigneur. Et encore moins un Elfe. Je ne suis qu’un bâtard de Dor Lomin. Un ancien hors la loi. Qu’un grand seigneur de Doriath a pris sous son aile. Et qui cherche aujourd’hui un apprentissage de guérisseur.
L’aubergiste fut surpris de ma réponse. Il hésita un instant, avant de demander :
- De guérisseur ? Pourquoi ?
- Mon Seigneur, répondis-je, m’a enseigné les rudiments de l’art de guérir. Mais je n’ai eu à soigner jusqu’ici que des blessures de guerre, ou presque… Mon Seigneur prétendais que j’étais doué, pour m’occuper des autres. J’avais difficile à la croire. Mais c’est tout ce que je sais à peu près faire, à part me comporter comme un voleur.
J’avais parlé d’une traite, comme pour me justifier. Etonné, l’aubergiste me dévisagea avec encore plus d’insistance, puis éclata de rire.
- Pensiez-vous que nous vous prenions pour un brigand ? me demanda-t-il, comme si j’avais été dupe. Allons, Messire ! Je vous fais immédiatement mener à votre chambre. Quant à vos talents de guérisseur, ma foi, nous sommes servis, ici, dans ce domaine. Il vous faudra poursuivre votre quête d’un maître plus avant !
Je remerciai, vaguement confus, et je gagnai ma chambre. J’y restai un bon moment, avant d’oser me rendre dans la salle commune. Je me sentais intimidé, à l’idée de me trouver pour la première fois depuis mon enfance, seul, au milieu de gens à priori honnêtes. Sans personne sur qui m’appuyer…
La faim, cependant, m’incita à vaincre mes craintes. Et je me retrouvai au milieu de personnes que l’on pourrait qualifier de normales. Qui, cette fois, et sans doute grâce aux explications du patron, me regardèrent certes comme un étranger, mais pas comme un suspect.
Je bus, ce soir-là, un peu plus que de raison. Et, malgré cela, je peinai, par la siute, à trouver le sommeil.

Ce scénario ce reproduisit bien des fois, lors de mon errance au Bréthil.

Jusqu’au jour où, à mes yeux, se produisit un miracle.


60. Becca
(par michele huwart, ajouté le 05/03/05 17:50)


Une autre auberge... je n'ai pas compté combien j'en avais visitées, durant ma quête d'un nouveau maître. Mais dans celle-là, un client, passablement éméché me lança en s'esclaffant "Apprenti-guériseur ? Tu devrais aller voir la vieille Becca !" Et les autres clients de rire à leur tour. Je ne comprenais pas pourquoi.
Je le compris le lendemain.

J'avais marché toute la journée afin de rejoindre le village de la vieille dame. J'y arrivai fourbu. Et inquiet. Je pris une nouvelle chambre, dans une nouvelle auberge, et fis un brin de toilette avant de demander mon chemin au patron.
- Becca ? me demanda-t-il, étonné ? La guérisseuse ? Vous ne me semblez pourtant pas malade, mon gars !
Je lui avouai que ce que je recherchais n'était pas des soins, mais un apprentissage.
Ce qui surprit encore plus l'aubergiste .
- Vous voulez devenir... l'apprenti de Becca ? Eh bien, mon gars, vous ne manquez pas de courage ! Vous y connaissez-vous un peu, au moins, dans l'art de guérir ?
Je lui parlai de mon seignbeur, ainsi que de mes expériences de médecin militaire. Lui, me souhaita bonne chance. "Parce que vous en aurez bien besoin", ajouta-t-il.

... et j'en eus besoin, de chance !
Becca me reçut, m'écouta poliment... et finit par me dire qu'elle n'avait besoin, ni d'un assistant, ni d'un apprenti. Que tous ceux qui s'étaient présentés à elle depuis des années étaient des ignorants doublés de pareseux. Et que je devais leur ressembler. D'ailleurs, mon histoire n'avait, paraît-il, ni queue ni tête. Un humain, élève d'un seigneur de Doriath ! On n'avait jamais entendu des bêtises pareilles ! Et encore, si cet humlain avait été un prince ! Mais un bâtard et un brigand !
- Vous devriez vous faire ménestrel, plutôt que guérisseur, me dit-elle enfin. Parce que, pour raconter des histoires, vous ne manquez pas d'imagination !
J'allais rétorquer qu'il ne s'agissait pas d'histoires, mais de la simple vérité lorsqu'elle entra brutalement dans la pièce.
Elle...
Elle devait avoir à peu-près mon âge. Haletante, elle tenait contre elle un tout petit enfant. Et, je le vis lorsque la guérisseuse le prit de ses bras, cet enfant était inerte et bleu.
- Elle étouffait... balbutia la jeune femme. Elle... elle.... faites quelque chose, Becca ! Je n'ai plus qu'elle... je n'ai plus qu'elle...
Mais Becca, après avoir examiné sommairement la petite fille, voulut la rendre à sa mère.
- Il n'y a plus rien à faire, Ceinwyn. Elle ne respire plus. Elle est...
- Non ! hurla Ceiwyn. Non !
Alors, impulsivement, je m'interposai.
Je pris l'enfant dans mes bras. L'allongeai sur la table. Elle ne respirait plus, c'était vrai, la gorge obstruée par le croup. Mais faiblement, très faiblement, son petit coeur battait encore.
je bénis l'idée quu m'avais fait emporter ma trousse de chirugien.
Je réclamai de l'eau-de vie à Becca. D'un coup de poignard, je tranchai la gaine métallique d'un stylet pour en faire un petit tube. Et de ce même stylet, je perçai la gorge de la petite fille. J'insérai le tube rincé à l'eau-de-vie dans la blesureet, lentement, régulièrement, je me mis à insuffler de l'air dans les petits poumons.
Et, de longues minutes plus tard, l'enfant réagit.
Je la tendis à la guérisseuse.
- C'est à vous d'agir, maintenant, murmurai-je.
Elle me regarda longtemps avant de prendre l'enfant, et de me dire:
- Vous n'êtes pas ignorant. Et vous semblez doué. Soyez-ici demain à l'aube.


61. Becca.2;
(par michele huwart, ajouté le 13/04/05 15:52)


Comme elle me l'avait demandé, je fus là le lendemain, à l'aube.

je fus accueilli par une vieille femme en noir qui m'entraîna dans une salle à manger cossue. Becca m'attendait, attablée devant un petit-déjeuner copieux. Elle m'invita à prendre place, et à partager son repas. je tentai de me défiler. J'avais, déjà, copieusement mangé à l'auberge.
- Il n'y a plus d'auberge pour vous, me rétorqua-t-elle, brutale. Mangez. Ensuite, Lisbeth vous montrera votre chambre - sa voix sembla moins assurée en prononçant ses mots. Puis, vous m'accompagnerez.
je n'avais d'autre solution que de dire "oui, Ma Dame". Je grignottai donc, en silence, observant celle qui serait désormais ma maîtrese. Je suivis ensuite la vieille servante tout de noir vêtue, Lisbeth, jusqu'à une chambre sobre, mais de bon goût.
- Je passerai à l'auberge, me dit-elle. je dirai qu'on fase porter vos affaires ici.
Puis, me dévisageant d'un air méfiant:
- Ma maîtresse vous a donné la chambre de Messire Amaël...je me demande bien pourquoi...
Je ne répondis rien, me demandant seulement qui pouvait être cet Amaël.

- Allez porter çà à la chambre d'amis, me commanda Becca, me désignant une porte. J'ai soigné l'enfant, mais la mère se doit de se nourrir.
L'enfant... songeai-je... la mère... ainsi, la petite fille était toujours en vie. Et la mère... la mère... Ceinwyn !
Je pris le bol de gruau, et m'empressai. Elle était là, à demi allongée sur le grand lit, dans lequel l'enfant paraîssait si petite... Elle l'entourait d'un de ses bras, et lui chantait, imperceptiblement, une berceuse qu'inconsciente, elle ne pouvait entendre...
Je lui posai la main sur l'épaule, lui parlai, doucement.
- Vous devez manger, si vous ne voulez pas tomber malade vous-même. La petite a besoin de vous. Allons, je ne vous demande pas de la quitter.
Elle mit un long moment à réagir, avant de lever vers moi un visage pâle aux yeux rougis de fatigue et de larmes. Je l'aidai à se redresser, lui mis de force la nourriture entre les mains.
- Allez, mangez. Je m'occupe d'elle.
Je pris contre moi la petite fille brûlante, à la respiration encore laborieuse. Et, tandis que sa mère, à contre-coeur, mais obéissante, tentais de se sustenter, je me mie, maladroitement, à chanter moi aussi. Je ne connaissais pas de berceuse, mais certaines chansons de Vaïn me revenaient à l'esprit. Les plus paillardes, pour commencer. Je m'abstint pourtant de les chanter dvant unbébé, même endormi, choisissant les airs plus beaux, mais ö combien plus difficiles, évoquant les beautés du monde et les histoires des temps anciens.
Ceiwyn posa le bol, et me tendit les bras pour reprendre sa fille.
- Merci,, me dit-elle d'une toute petite voix, comme intimidée. Je ne vous ai pas encore remercié pour hier. Pour...
Je crus qu'elle allait se mettre à pleurer, au souvenir de la scène atroce. je tentai de mon mieux de la réconforter...
... par Eru, que j'aurais aimé pouvoir la réconforter...
J' l'assurai, sans en être sûr, loin de là, que son enfant vivrait. Qu'elle la verrait grandir dans ce village tranquille. Et, de fil en aaiguille, je lui parlai un peu de moi. Elle me parla un peu d'elle. Elle était veuve. D'un tisserand, qui n'avait jamais connu sa petite fille.
- Mon meilleur ami, lui avouai-je était tisserand lui aussi. Avant de perdre son bras en me sauvant la vie...
- C'était un Elfe ?
- C'en est toujours un.
- Un grand seigneur ?
- Tous les Elfes, répondis-je, ne sont pas de grands seigneurs. Vaïn est un artisan, comme l'était votre époux. Un artisan à qui le travail manque. Je suis inquiet pour lui, Dame.
- Ceinwyn, me corrigea-t-elle en berçant son enfant malade. Ce sont les Elfes, qui vous ont appris... qui vous ont appris ce que vous avez fait, hier ?
- C'est mon Seigneur...
Les souvenirs de son enseignement me revinrent brutalement en mémoire. Lui et moi, seuls, au cours d'un long voyage...
... je n'avais jamais eu de père...

Après un long silence, elle reprit :
- Becca garde difficilement les apprentis. Elle les a tous revoyés, en fait. Nul ne lui paraîssait à la hauteur d'Amaël.
... Amaël... à nouveau.
Je n'eus pas besoin de poser de question à Ceinwyn.
- Il a été tué. Il suivait l'armée, vers la bataille...
- Les Larmes Innombrables, murmurai-je, comme pour moi-même.
- Elle porte bien son nom. Mon père, et le frère de mon époux, et tant d'autres, de toutes races... et Amaël, qui était le dernier à mériter çà... même si personne ne le méritait... Becca ne s'en est jamais vraiment remise. Peut-être, grâce à vous...
- je ne sais pas, fis-je... je ne sais pas.
La petite gémite soudain, et j'entendis la voix de Becca m'appeler, impatiente.
- Morgil, vous n'êtes pas là pour bavarder. Venez.


62. Ceinwyn
(par michele huwart, ajouté le 14/04/05 16:53)


La petite me tirait par la manche.
- Viens, Oncle Morgil. Viens...
Elle m'entraîna vers le chapiteau, sous lequel la fête battait son plein.

Quatre ans... deppuis quatre ans, bientôt, je vivais dans ce village sans histoire. J'habistais chez Becca, mais, en prévision de l'avenir, j'avais dépensé une partie de ma "dot" elfique pour acquérir un bout de terrain, à moi... rien qu'à moi ! En prévision de l'avenir. Et de... mais je n'osais l'envisager. J'étais un ex-homme-loup. Un assassin. Et proposer le mariage à une femme me semblait bien présompteueux pour quelqu'un tel que moi.
J'avais pourtant trouvé ma place au sein de la communauté. D'apprenti-guérisseur, j'étais devenu assistant-guérisseur. Et, depuis peu, Becca réduisait ses activités, me faisant confiance, tout comme le reste des villageois. Cette confiance me serrait le coeur, quelquefois, me rappelant celle dont mon Seigneur m'avait gratifié. M'avait gratifié, pour la première fois. Il me manquait, tout comme Vaïn. Et je me posais des questions : que devenait-il, dans ce monde hostile, auprès de ces hommes... mes anciens compagnons ? Mon village, car c'était devenu mon village, semblait si loin des turpitudes et des violences du monde, de la guerre, de l'Ennemi...
Quelquefois, des bribes de nouvelles du monde extérieur nous parvenaient. Depuis peu, disait-on, un nouveau chef de guerre affrontait l'Innomable aa sein des armées de Nargothrond. Ou à leur tête. Certains le disaient Seigneur de Doriath. D'autres, Prince de Dor Lomin. Doriath... Dor Lomin... On le nommait le Noire Epée, et ce nom, lorsqu'on l'évoquait devant moi, me serrait la gorge. Je n'avais vu, de ma vie, qu'une seule Epée noire... portée par un Seigneur de Doriath. Mon Seigneur. Qui avait rejoint dans ses errances un prince de Dor Lomin. Se pouvait-il.... ?

Les voix de deux petites filles me tirèrent de mes pensées.
- Viens, Oncle Morgil ! m'appelait Griet. La fille de Ceinwyn. Ma petite patiente miraculée...
- Venez, Elfe-loup... renchérissait Ireth, la fille du Seigneur Algarond, et de Dame Clara. Mes amis les plus proches, depuis Vaïn...
Elles n'avaient pas dix ans à elles deux.
Et je les suivis à la fête.

Et, lorsque, la nuit tombée, la fête terminée, je voulus regagner la demeure de Becca, je sentis une main prendre la mienne.
- J'ai demandé à Clara de garder Griet, cette nuit, me murmura doucement Ceinwyn.
C'était une invitation. Plus qu'une invitation. Et je lui savait gré d'avoir pris les devants. Jamais, je n'aurais osé. Moi, l'indigne... Et Elle, si douce, si gentille. Si... normale !
Je la suivis. Chez elle.
Pour la première fois, j'entrai dans sa chambre. Elle sentait bon la cire d'abeille.
Et Ceinwyn santait bon les fleurs des champs...
Lentement, elle défit ses lourdes tresses. Et délaça sa robe, à la lueur des bougies.
Elle fut nue devant moi.
Elle avait les seins trop lourds et la taille trop marquée. Belle ? Je ne sais... peut-on encore trouver une femme belle lorsqu'on a contemplé la splendeur de la Reine de Doriath ? Mais elle était Elle... Elle ! La seule qui comptait... la seule qui avait jamais compté... qui compterait jamais....
J'étais paralysé.
Je n'avais jamais fait l'amour.
Je n'étais pas puceau. J'avais violé des femmes, durant mon errance parmi les hommes-loups. Je le regrettais. J'en avais honte, comme de mes autres méfaits. Ni plus, ni moins.
J'avais aussi connu de rares aventures, avec des paysannes peu farouches. J'avais couché avec elles.
Couché.
Mais jamais fait l'amour...
Jamais je n'avais connu physiquement de femme que j'aimais. Qui m'aimait. Avant ce soir... Cette nuit.
J'étais paralysé.
Alors, ce fut elle qui me déshabilla, m'entraîna vers le lit. Posa mes mains sur son corps, avant de carresser le mien.
Elle était douce, si douce...
Mes lèvres trouvèrent les siennes, et elle me guida en elle.
Et au moment où mon corps se déversa dans le sien, elle ne cria pas. Elle se tendit, et me serra très fort.

Je posai la tête contre sa poitrine? Elle me carressa les cheveux, et m'entoura tendrement.
Je t'ame, Morgil, fit-elle dans un murmure. Je t'aime, elfe-loup.
Mes paupières se fermèrent, et je m'endormis dans sa chaleur.
Entier.
Heureux.
Enfin...


63. Le ménestrel
(par michele huwart, ajouté le 16/04/05 16:15)


J'avais épousé Ceinwyn le printemps précédent.
D'autres années s'étaient écoulées. D'autres années tranquille, durant lesquelles Becca avait cessé toute activité autre que de gâter honteusement Griet, comme la petite-fille que ne lui avait jamais donnée Amaël. Un Amaël dont je me sentais quelquefois usurper la place. Quelquefois, seulement. Le reste du temps, j'en arrivais à considérer sa mémoire comme celle d'un grand frère que je n'aurais pas connu. Parce qu'au fil du temps, j'étais devenu comme un fils pour Becca et elle, comme une mère pour moi. J'étais heureux. En famille. Même si, moi le fils sans père, j'hésitais encore à donner la vie, à donner un enfant à Ceinwyn.
Parfois, cependant, les rares nouvelles du monde extérieur réveillaient en moi une ancienne angoisse, un ancien pressentiment. le Royaume de Nargothrond, disait-on, était tombé sous le feu de l'Ennemi. Oui, sous le feu. Celui du Grand Ver, du Maître des Dragons... Glaurung ! Mais jamais, me disais-je, Glaurung ne parviendrait jusqu'à nous? Ce n'était pas çà qui m'angoissait...
Lorsque de rares marchands ambulants s'aventuraient dans notre coin oublié, je ne pouvais m'empêcher de les interroger, avide de savoir... mais comment des marchands humains auraient-ils pu me donner des nouvelles de Doriath ?

- Regarde ! fit Griet, se plantant devant Lisbeth. Je suis belle, hein ?
La vieille servante maugréa que Madame était déraisonnable de lui acheter tout ce qu'elle désirait. Qu'elle allait lui pourrir le caractère et en faire une enfant capricieuse. Quel besoin avait-elle eu de lui offrir une nouvelle coiffe, et une robe blanche, encore bien. Blanche ! Elle ne le resterait pas bien longtemps.
- Va t'asseoir, rajouta-t-elle, je vais servir la soupe.
Griet nous rejoignit à table. "Je suis belle, hein ? Oncle Morgil ?" insista-t-elle.
Je la complimentai sur sa nouvelle tenue, et elle se trémoussa de contentement.
- Il y avait un ménestrel avec les marchands, fit ensuite la petite avec une moue coquine. Il chante à l'auberge, maintenant. On pourra aller l'écouter, dis ? Il paraît qu'il connaît même des chansons elfiques.
Des chansons elfiques...
Je me mordis les lèvres et ravalai ma salive. Des chansons elfiques... Vaïn, songeai-je. Vaïn. Que deviens-tu, mon ami si cher ?
J'allais répondre positivement à la petite, mais mon épouse fut plus rapide.
- Algarond, nous dit-elle, a invité cet homme à chanter au manoir, ce soir. Et Clara nous a invités, nous, à venir dîner, et l'écouter.
- Youpie ! s'écria la petite, manquant renverser son potage sur sa robe neuve.
Je ne m'écriai pas "Youpie !" Je me demandai, simplement, si ce ménestrel pourrait m'apprendre quelque chose concernant le destin de ceux qui me manquaient tant.

Les enfants étaient assis par terre, face au ménestrel qui entama un nouveau chant, plutôt drôle, racontant les déboires d'un valet maladroit. Ils reprenaient le refrain en choeur, accompagnant l'artiste de sons parfois disgracieux, mais toujours touchants. Je pris la main de Ceiwyn dans la mienne. Peu m'importaient les chansons. Ce que j'attendais, moi, c'était de pouvoir parler à cet homme, seul à seul. Des chansons elfiques... avait dit Griet. Elle avait raison. Il en avait chanté deux. "Moins bien que Vaïn" avais-je pensé, injustement, sans doute, car nul homme ne possédait le talent des Elfes en ce domaine. Particulièrement celui de Vaïn, infiniment doué. Mais si le ménestrel connaisait ces chansons, sans doute connaissait-il aussi...
L'homme demanda le silence.
- Peut-être vous ai-je fait rire, ce soir, fit-il de sa voix harmonieuse. Peut-être vous ai-je fait rêver. Le chant que je vous propose à présent risque de vous faire pleurer. Il est le plus triste qu'il m'ait été donné d'entendre. Je le tiens d'un ami, un ménestrel errant, un Elfe de Doriath que ses pas menèrent à Nargothrond avant la chute du Grand Royaume. A Nargothrond, où l'auteur de ce lai, le Noire Epée en personne...
... Le Noire Epée ! Je sentis ma gorge se serrer et me mis à trembler, redoutant, ô combien, la suite !
- ... le lui enseigna, continuait l'artiste. Il l'avait composé, m'a dit mon ami, en hommage à celui qui fut son compagnon le plus cher, son plus que frère, Beleg à l'Arc de Fer, qui mourut de sa propre main.
- Non !
Je me levai d'un bond? Criai.
Mon Seigneur... Non...
Je crus que ma poitrine explosait de douleur, et sombrai dans le noir.


64. Délires
(par michele huwart, ajouté le 18/04/05 12:44)


Peut-on se sentir orphelin quand on n'a pas eu de père ?

J'avais sombré dans une inconscience fiévreuse, un coma de souvenirs. J'aurais pu me réveiller, sans doute, si je l'avais voulu. mais je ne voulais pas retrouver l'horrible réalité du monde. Je restais là, au milieu d'images du passé. De Lui, mon Seigneur, bien en vie. Je le revoyais, noble et digne sous les tortures et les crachats. Grelottant dans notre abri de fortune. Ramassants des plantes médicinale et m'enseignant l'art de guérir. Veillant Vaïn après sa noyade. Commandant les soldats du Dimbar. Je sentais sa main sur mon épaule, alors que je faisais face aux souverains de Doriath. je l'entendais me dire, comme il l'avait fait si souvent "Tu es très doué pour t'occuper des autres".
Monsigneur... oh, Monseigneur, pourquoi ?
Je sentais quelquefois les lèvres de Ceinwyn sur les miennes, ou sa main fraîche sur mon front brûlant. Je sentais Becca me faire boire. Ceinwyn... Becca... ma femme... ma presque mère... J'aurais aimé les retrouver. Retrouver la fraîcheur enfantine de Griet. Mais les retrouver, c'était retrouver aussi la réalité que je ne me sentais pas la force d'affronter...
Et je sentis une main prendre la mienne. Sans savoir pourquoi, je m'y accrochai.
Ce n'était pas une main de femme...
Et je crus m'endormir...

Des voix...
Celle de mon épouse, d'abord... des mots qui me semblaient lointains, décousus. Puis, plus clairs.
- Il fait manger, voyons. Même les gens de votre peuple doivent manger.
Une autre voix. Masculine. Belle et mélodieuse.
- je ne peux pas le lacher. Il s'accroche à moi, et...
C'était impossible ! Ce devait être ... être un rêve au coeur de mon cauchemar !
- Je suis là, voyons, repondit Ceinwyn. je suis là, Messire.
- Pas "messire", s'il vous plaît. Seulement...
- Vaïn... murmurai-je. Comment... ? Vaïn...
J'ouvris les yeux. Il n'y avait pas de rêve. pas de cauchemer. Seulement mon ami à mon chevet. Et la mort de mon Seigneur.
Vaïn m'entoura de son bras unique et me serra longtemps, longtemps contre lui. Ceinwyn nous enlaça tous les deux, et je restai là, pantelant, blotti entre ma femme et mon meilleur ami.
- Comment ? finis-je par demander après un temps indéfinissable.
- Arador, répondit Vaïn. Le ménestrel. Nous nous étions croisés trois jours avant son arrivée ici. J'aurais pu prendre cette direction moi-même. Hélas... mais il savait où je me rendais. Le Seigneur Algarond... Il est venu me chercher.
Il hésita un instant.
- ... c'est moi qui ai appris cette chanson à Arador. Celle qui...
Il n'osa pas continuer.
- Comment ? insistai-je.
Il comprenait que ce n'était pas de la chanson dont je voulais parler.
- Tu es malade, murmura-t-il, mal à l'aise. Il vaudrait mieux que je te le raconte plus tard.
- Vaïn !
Ma voix se faisait plus pressante.
- Vaïn, comment ?
Mon ami regarda Ceinwyn, qui lui fit "oui" d'un signe de tête. Alors, il raconta.
- Le Capitaine a retrouvé Túrin et ses hommes. Il est resté avec eux, à combattre le Ténébreux. Mais ils unt été trahi. Par un Nain, dont un certain Androg avait tué le fils.
- Androg... fis-je comme pour moi-même. Encore Androg... continue, Vaïn.
- Tùrin fut fait prisonnier. Le Capitaine était blessé. Une fois remis, il partit à la recherche de son ami.
- Les autres ? demandai-je.
- je ne sais pas... morts, pour la plupart. Sinon, prisonniers, sans doute, ou dispersés.
- C'étaient mes compagnons, autrefois, dis-je tristement. Ensuite ?
- Le Capitaine Beleg recueillit sur sa route un Elfe malade, échappé des geôles d'Angband. Gwindor. Un prince de Nargothrond. Il était avec lui lorsqu'ils retrouvèrent et libérèrent Turin. Morgil...
Sa voix se fit plus hésitante, et trouble.
- Il a voulu lui ôter ses chaînes... Tùrin... il était presqu'inconscient. Il ne l'a pas reconnu. Il l'a pris pour un... ennemi. Il se sont battus, et... et... l'épée. Tùrin lui a passée l'épée noire au travers du corps.
Vaïn pleurait. J'aurais voulu pleurer, moi aussi. Je n'y arrivais pas. Je comprenais maintenant comment l'Epée, cette maudite épée, était parvenue à Nargothrond.
- Tùrin, rajouta Vaïn, en a perdu la raison pendant des mois. Puis, est devenu le Noire Epée.
le silence retomba entre nous. J'étais incapable de réagir. Tout celà c'était passé des années plus tôt.
- J'aurais dû l'empêcher... finis-je par dire péniblement. Ou lui désobéir. L'accompagner. Vaïn, si j'avais été là...
- Tu te serais fait tuer avec les autres, me rétorque mon ami. Et sinon... tu n'aurais rien pu faire. Rien. J'ai parlé à Gwindor. Tout s'est passé trop vite.
Oh, mon Seigneur....

Becca entra dans la chambre. Elle portait un plateau, sur lequel trônaient trois bols de bouillon. Contre toute attente, je décidai de manger.
- Et toi ? demandai-je enfin à Vaïn, comment es-tu devenu ménestrel ?
- Grâce à lui. Il aimait m'entendre chanter... alors je me suis dit... J'ai d'abord chanté pour les miens, avant de mener cette vie errante. Celle qui m'a menée à Nargothrond... ou parmi les hommes. Morgil... Dans chaque nouveau village que je découvrais, j'espérais te trouver.
- Les autres ?
- Ma soeur a donné un nouveau fils à Garion. Balan a repris son métier de souffleur de verre.
La vie continuait, continuait malgré tout. Sauf...
- Nellas ? osai-je.
- J'ai dû lui apprendre, à elle comme au roi. Elle... elle avait donné naissance à une petite fille, quelques mois après votre départ. Elle... Ton ancien capitaine a tué ton seigneur. Tu es tombé gravement malade en l'apprenant. Et elle... celui qu'elle avait aimé avait tué celui qu'elle aimait...
Il n'eut pas besoin d'en dire plus. J'avais compris.
Becca revint. Elle m'apportait cette fois une...
... une tranche de foie cru...
...alors, à la vue de la viande sanglante, les larmes montèrent en même temps que les souvenirs...
..." Tu vas encore m'obliger à avaler mon morceau préféré, je parie ?"...
Je roulai sur moi-même, et éclatai en sanglots.
Ceinwyn voulut me prendre dans ses bras, mais Vaïn l'en empêcha.
- Laissez-le, Dame. Laissons-le un moment.

Peut-on être orphelin sans avoir eu de père ?


65. Deuil
(par michele huwart, ajouté le 19/04/05 16:32)


J'avais toujours été solide. Je ne fus donc pas long à me rétablir, physiquement. Moralement, par contre...
Ceinwyn et Becca avaient proposé à Vaïn de rester avec nous, tant que j'aurais besoin de lui. Il avait accepté, avec la simplicité qui le caractérisait. Il tentait, de son mieux, non de me faire oublier un chagrin qui restera à jamais gravé en mon coeur, mais de me ramener vers la vie. Pourtant, je restais prostré. J'avais repris mon travail, mais n'y trouvais plus aucun goût. Il m'arrivait d'être irrascible, agressif... même avec Griet, qui n'y pouvait rien, et qui, parfois, venait elle-même me demander pardon alors que c'était moi qui m'irritait pour un rien.
Elle tentait de me consoler, pourtant, la petite. "Je ne veux plus que tu aies de la peine, Oncle Morgil", me disait-elle souvent. Je ne pouvais alors que la serrer contre moi, comme ma petite fille. Lui dire que je l'aimais, que je l'aimais de tout mon coeur, mais que tout cet amour ne comblait pas la perte de mon Seigneur. Je lui parlais de lui, lui racontant des histoires qu'elle devait connaître par coeur.
- C'est lui qui t'a appris comment faire pour me sauver, n'est-ce pas ? me demanda-t-elle un jour.
Comme j'acquiesçai, elle reprit "Alors, il m'a un peu sauvée, lui aussi..."
- Oh, ma chérie... ne pûs-je que répondre.
Comment ont-ils pu supporter cette période, ou plutôt me supporter durant cette période, je n'en sais rien. Je m'enfonçais dans une mélancolie dont ni l'amour de Ceinwyn, ni la douce amitié de Vaïn n'arrivaient à me sortir. Et je commençais à ressentir autre chose, aussi.
La colère !
J'en voulais à Neithan. Je l'avais aimé, et respecté, autrefois, mais je lui en voulais de toutes les fibres de mon corps. A certains moments, je l'aurais étripé, lui aurais passé à travers le corps cette épée maudite qui portait trop bien sa couleur. A d'autres, pourtant, j'avait pitié de lui. Je le plaignais, mais comme un être misérable.
C'était un accident, m'avait explique Vaïn...
Mais il était responsable de cet accident. Pas seulement pour avoir... avoir... Oh... Monseigneur...
Mais pour avoir persisté dans ses errances. Dans ses erreurs. Pour n'être pas revenu en Doriath. Pour avoir voulu mener sa guerre à lui. Pour n'avoir pas ravalé son orgueil. Pour...
C'était sa faute. SA faute.
Sa faute...
S'il nous avait accompagnés en Doriath, rien ne serait arrivé.Mon Seigneur aurait vécu. Nellas aurait vécu.
Sa faute...

Une complicité nouvelle était née entre Vaïn et Ceinwyn. Complicité amicale mais, tout autant, professionnelle. Mon ami était resté longtemps à observer le travail de ma femme, travait qui avait été le sien des années plus tôt.
Avant...
- Puis-je ? demanda-t-il un jour en me regardant.
- Quoi ? fis-je, bougon.
Il psa la main sur celle de mon épouse, qui guidait la navette.
- Que ? sursauta-t-elle, étonnée.
- Vous êtes douée. J'aimerais vous apprendre. Certains points, certaines techniques. Si vous me le permettez, et si Morgil le permet, bien sûr.
Je n'avais aucune raison de dire "non", et Ceinwyn fut flattée.
- J'ai vu votre travail. Vous étiez un maître-artisan, lui confia-t-elle, de l'admiration non feinte dans la voix.
Vaïn baissa la tête, confus. Mais s'il n'avait rien d'un vantard, il ne jouait pas non plus de la fausse modestie. Et connaissait son ancienne valeur.
- J'ai eu des siècles pour apprendre, Ceinwyn. Et de bons professeurs. J'aimerais en être un pour vous.
Peut-être est-ce en les regardant, durant de longues heures, travailler de conserve, que je commençai à retrouver un peu de sérénité.
Et que je finis par avoir le courage...

- Vaïn ? demandai-je à mon ami. Est-ce que tu sais... ?
- Si je sais quoi ?
Depuis des mois, cette question restait coincée au fonds de ma gorge.
- Ce qu'il est devenu.


66. Neithan
(par michele huwart, ajouté le 22/04/05 13:01)


Nous cheminions, Vaïn et moi. Algarond nous avait prêté des chevaux. Je n'étais pas bon cavalier, n'ayant pour ainsi dire jamais eu l'occasion de monter. Je me débrouillais, néanmoins. A vrai dire, je n'avais pas vraiment envie de rester trop longtemps éloigné de ma petite famille. D'un autre côté, la perspective de passer quelques jours seul en compagnie de mon ami ne m'était pas désagréable.
Même si une autre perspective m'était désagréable... bien que je l'eusse cherchée.
- Pourquoi veux-tu donc le revoir ? m'avait demandé Vaïn, inquiet de ma réaction.
- Je ne sais pas, lui avais-je répondu. Je sais juste que j'en ai besoin. Que je ne pourrai jamais guérir, si je ne lui parle pas.
Mais j'ignorais ce que j'allais lui dire...
Vaïn l'avait retrouvé, par hasard. Il menait une existence modeste, bien éloignée de celle d'un prince de Doriath ou de Dor Lomin, dans un village situé à vingt lieues du mien. Et nous cheminions vers ce village...
Plus nous en approchions, plus j'étais mal à l'aise. J'avais mal dormi la nuit précédente, malgré la présence rassurante de mon compagnon. J'avais l'estomac noué, la gorge serrée. Monseigneur... priai-je intérieurement, bien qu'il ne puisse m'entendre, oh, Monseigneur... aidez-moi.

A l'entrée du village, Vaïn m'indiqua la direction de la maison de Neithan.
- Il se fait appeler Turambar, ici, me précisa-t-il. Morgil, je te laisse, maintenant. Je serais plus qu'un intrus, entre vous.
Je protestai. Qu'il ne serait jamais un intrus. Que j'avais besoin de lui. Que...
Il ne céda pas.
- Cette conversation doit avoir lieu entre vous deux. Mais je ne serai pas loin. Retrouve-moi à l'auberge. J'y exercerai mon métier, en t'attendant.
Et je me retrouvai seul. Seul à chercher la maison de Neithan.
Elle ne fut pas difficile à trouver. Il se tenait sur le pas de la porte, bavardant avec une femme âgée tout en caressant un gros chen de berger. Lorsque je m'approchai, ils se saluèrent, et la femme s'éloigna.
Je mis pied à terre devant lui.
Il avait peu changé. Il était resté jeune, fier et beau, tel que dans mes souvenirs. Avec, malgré tout, dans le regard, une ombre de chagrin qui ne devait pas le quitter. Je le saluai. Spontanément, je l'appelai "capitaine". Il me dévisagea, longtemps, avant de me reconnaître.
- Morgil, me dit-il d'un ton hésitant. Tu as changé.
Il était vrai que, vêtu de mon manteau elfique, chaussé de bottes de cuir fin, propre, les cheveux lissés vers l'arrière et retenus par un lien de cuir, j'étais loin d'avoir conservé l'apparence de l'homme-loup en guenille qu'il avait connu des années plus tôt.
- Entre.
La pièce était propre, bien tenue, méticuleusement ordonnée. Il m'invita à m'asseoir, mais je restai debout. Je n'étais pas là pour une visite de courtoisie.
Et Neithan le savait.
Face à lui, je sentais en moi remonter la colère, la rage, et l'épouvantable chagrin qui me broyait le coeur. Mais j'étais incapable de dire un mot.
Il s'empara d'une bouteille d'eau-de-vie. Nous en versa une rasade à chacun. But la sienne d'un coup, s'en reversa une deuxième, qu'il but à la suite. Il tremblait.
- Il t'aimait.
Je m'attendais à tout, sauf à celà. Il avait parlé d'une voix brisée, presqu'enfantine, et infiniment triste.
- Il t'aimait, reprit-il. Il avait confiance en toi. Plus qu'en moi, je pense... Il avait raison, sur ce point. Tu lui avais sauvé la vie... tu l'avais soutenu dans la souffrance... et moi... moi...
Les larmes coulaient sur son visage. Lourdes. Silencieuses. J'aurais pu en être ému. Je ne le fus pas.
- C'est de votre faute... fis-je froidement. Sans votre entêtement, sans votre orgueil... Il serait toujours en vie.
Puis, baissant les yeux, et égoïstement, j'ajoutai.
- Je ne l'aurais pas perdu.
Je pleurais, moi aussi.
Et soudain, je me rendis compte que notre peine était commune.
Et je fus éberlué de le voir s'agenouiller devant moi.
- Morgil... je... je te demande pardon. Je te demande pardon, à toi, parce qu'à qui d'autre pourais-je le faire ? C'est ma faute. Tu as raison. C'est ma faute. C'est moi qui l'ai entraîné dans cette galère. Et c'est moi qui l'ai tué. Pardon... oh... Beleg... Morgil... Pardon !
Ma raction m'étonna moi-même. J'avais l'impression que ce n'était pas moi qui agissait.
Je le relevai, le forçai à s'asseoir, et me mis à lui parler doucement.
- Il vous a rejoint de son plein gré, Neithan. Il vous a rejoint parce qu'il vous aimait, et qu'il craignait pour vous. Je ne puis vous pardonner le mal que vous lui avez fait, mais je vous pardonne la peine que ce mal m'a causée. Et je sui sûr...
... "Tu sais bien que je lui ai pardonné depuis longtemps"....
Une voix d'outre-tombe surgit dans mon esprit. "Merci, Monseigneur", répondis-je mentalement.
-...je suis sûr que, là où il se trouve, il vous a pardonné, lui aussi.
-... oh... balbutia-t-il, je ne sais pas... je ne sais pas...
- Je ne puis vous pardonner à sa place, repris-je, amis je connais quelqu'un qui pourrait le faire.
- Et qui ? me supplia-t-il de répondre.
Une très ancienne conversation me revenait en mémoire, durant laquelle j'avais demandé pardon à mon Seigneur pour mes crimes passés, pour la mort d'un homme au manteau gris dont le regard ne m'avait plus quitté.
- Eru, lui dis-je. Et vous. Puissiez-vous vous pardonner un jour, Neithan. Puissiez-vous trouver la paix.
Il me regarda longtemps, sans répondre. J'essuyai ses larmes, et lui servit un nouveau verre d'eau-de-vie, que je le forçai à avaler.
- L'as-tu trouvée ? finit-il par demander. La paix ?
L'avais-je trouvée ?
Une autre voix parvint alors à mon esprit et à mon coeur. Une voix que j'avais vaguement entendue, autrefois, et que j'avait fait taire à jamais.
... "Il y a longtemps que je t'ai pardonné, Morgil...".
- Oui, répondis-je. Oui, je l'ai trouvée. Même si la blessure de la mort de mon Seigneur restera béante à jamais. Je l'ai trouvée.

Je suis un long moment en compagnie de Neithan. Nous avons évoqué le passé, l'avenir. Il m'a raconté sa vie, et j'ai fait de même. Les noms s'entrechoquaient. Ceinwyn et Finduilas, Nellas et Lalaith, Griet et Gwindor. Morwen et Vaïn. Becca et Forweg. Huor et Garion. Le Roi. La Reine. Et, par-dessus tous, celui qui nous avait été si cher à tous deux, Beleg à l'arc-de fer, son ami, mon Seigneur.


67. Epilogue
(par michele huwart, ajouté le 24/04/05 13:33)


J'arpente la grande pièce de long en large. Anxieux. Nerveux. Becca m'a pour ainsi dire jeté hors de ma chambre. Prétendant que ma présence porterait malheur au bébé. J'en ai mis, pourtant, des bébés au monde. Mais, inflexible, elle m'a répondu : "Pas des bébés dont vous êtes le père". Alors, je suis là et j'attends.
Est-ce bien raisonnable de mettre un enfant au monde dans un univers aussi tourmenté, aussi incertain ? La guerre contre le Ténébreux continue, encore et encore, et d'autres menaces se profilent à l'horizon. Il me semble pourtant que la vie doit continuer, que le pari doit être pris sur l'avenir. Quel avenir ? Nul ne le sait. Celui que nous bâtirons, sans doute. Je suis sûr qu'il y aura, encore et encore, des hommes - et des elfes, et des nains - de bonne volonté qui s'acharneront vaille que vaille à contrer le malheur et la guerre. Peut-être mon petit en fera-t-il partie ? Qui sait... Mon petit qui n'a pas de nom, encore. Ceinwyn et moi n'ayant pas réussi à nous accorder. Elle voudrait l'appeler, s'il s'agit d'un garçon, Beleg comme le Seigneur que j'ai tant aimé. Mais ma peine est encore trop récente, trop vive. Je ne pourrais pas donner ce nom à mon fils. De même, Nellas pour une fille... je ne le pourrais pas non plus.

Et j'attends... j'attends... Griet me prend par la main, m'entraîne jusqu'à la table,, s'assied sur le banc et m'oblige à m'asseoir aussi. Face à moi, Vaïn sourit. Il a repris sa vie d'errance. Mais, ayant promis d'être à mes côtés pour la naissance, il est là. Il tente de m'apaiser par des mots. N'y parvient pas. Alors, il se met à chanter. Les mélodies elfiques emplissent mon âme de sentiments troubles, de chagrin et de joie, mais dissipent peu à peu mon angoisse. Jusqu'à ce qu'il entonne, pour la première fois devant moi, le lai composé par Neithan en hommage à mon Seigneur. Et qu'étrangement, la présence des absents paraîsse tangible.
... et que des pleurs retentissent dans la nuit tombante...
je veux me précipiter à l'étage. Griet me retient par la manche.
- Attends, Oncle Morgil. Oncle Vaïn... dis-lui.
J'essaie de me montrer raisonnable. Les minutes passent. Jusqu'à ce que la porte s'ouvre, et que Clara la franchisse. Un paquet de langes dans les bras.
Elle me tend l'enfant. je le prends. J'ai l'impression d'être maladroit, même si c'est faux.
- Ceinwyn ? fais-je, anxieux.
- Elle va bien, répond-elle. La petite aussi, va bien.
La petite... ma fille...
Je pose mes lèvres sur le front minuscule. Fier comme un coq sur ses ergots, je présente mon enfant à sa grande soeur, et à mon ami. Puis, doucement, pour ne pas secouer le bébé, je rejoins mon épouse.
Elle est belle, malgré sa pâleur, et ses traîts tirés par l'épuisement, et la récente souffrance.
Je m'assieds sur le lit et l'embrasse. Je regarde Becca et Lisbeth, qui s'ecclipsent.
Je murmure "je t'aime", et Ceinwyn me sourit.
- Alors, me demande-t-elle, as-tu enfin l'idée d'un nom sur lequel nous pourrions nous mettre d'accord ?
Je regarde longuement ma toute, toute petite fille endormie dans mes bras. Et, curieusement, le souvenir d'une enfant que je n'ai pas connue, mais dont son frère m'avait longuement parlé quelques mois plus tôt me vient à l'esprit. Une enfant trop tôt disparue, mais dont le nom reflète à merveille mes nouveaux sentiments.
- Lalaith, dis-je. Lalaith, fille de Morgil.
- Lalaith... accepte Ceinwyn.
La joie...

Michèle Huwart
Mons, Avril 2005





Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.