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Bonjour à tous,
Je suis aux prises ces derniers jours avec un passage des Lettres que je pensais simple et qui me pose difficulté.
Pour donner le contexte, je m'interroge actuellement sur ce que signifie la mortalité pour Tolkien.
Je mets en exergue le passage et souligne la phrase qui me pose difficulté :
I dislike Allegory – the conscious and intentional allegory – yet any attempt to explain the purport of myth or fairytale must use allegorical language. (And, of course, the more 'life' a story has the more readily will it be susceptible of allegorical interpretations: while the better a deliberate allegory is made the more nearly will it be acceptable just as a story.) Anyway all this stuff* is mainly concerned with Fall, Mortality, and the Machine. With Fall inevitably, and that motive occurs in several modes.
With Mortality, especially as it affects art and the creative (or as I should say, sub-creative) desire which seems to have no biological function, and to be apart from the satisfactions of plain ordinary biological life, with which, in our world, it is indeed usually at strife. This desire is at once wedded to a passionate love of the real primary world, and hence filled with the sense of mortality, and yet unsatisfied by it.
It has various opportunities of 'Fall'. It may become possessive, clinging to the things made as 'its own', the sub-creator wishes to be the Lord and God of his private creation. He will rebel against the laws of the Creator – especially against mortality. Both of these (alone or together) will lead to the desire for Power, for making the will more quickly effective, – and so to the Machine (or Magic). By the last I intend all use of external plans or devices (apparatus) instead of development of the inherent inner powers or talents — or even the use of these talents with the corrupted motive of dominating: bulldozing the real world, or coercing other wills. The Machine is our more obvious modern form though more closely related to Magic than is usually recognised.
* It is, I suppose, fundamentally concerned with the problem of the relation of Art (and Sub-creation) and Primary Reality.
expLetters, n° 131, p. 204-205
La phrase soulignée, telle qu'elle est construite, invite à comprendre que le désir créatif est pénétré du sentiment de mortalité dans la mesure où ce désir est lié à l'amour du monde réel. Problème pour moi : je ne trouve pas trace de cette compréhension ailleurs chez Tolkien et même quasi le contraire : ce sont les Elfes immortels dont le désir créatif est invinciblement lié à l'amour du monde (certes secondaire mais primaire pour eux) tandis que, pour les Hommes, souvent présentés comme des Étrangers de passage par les Elfes, « too often seen is seen no longer » (HoMe X, p. 316).
Problème suivant pour moi : ce désir est vain (il ne peut être comblé) ; et cela m'évoque, en effet, « que le cœur des Hommes soit porté au-delà du monde, et qu’au-dedans il ne trouvât aucun repos » (Silmarillion, QS, I). Mais alors n'est-ce pas curieux que la nature humaine (don d'Ilúvatar dans la mythologie) soit « mal faite » ? Il me semble que l'on ne peut comprendre ce point d'un désir vain que si l'on intègre déjà la Chute à l'équation, si je puis m'exprimer ainsi. C'est comme cela que je le comprends puisque, juste avant, il est fait mention du conflit entre le désir créatif et les nécessités de la vie, ce qui va dans le même sens : cette dysharmonie fait songer à la nature déchue et non à la nature prélapsaire (ou immarrie) où l'on s'attend à ce que l'homme ne soit pas divisé en lui-même.
Yyr
perplexe
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Traduction du passage cité :
Je n'aime pas l’Allégorie — l’allégorie consciente et délibérée -, mais toute tentative pour expliquer la portée du mythe ou du conte de fées doit recourir au langage allégorique. (Et, bien entendu, plus une histoire a de « vie », plus elle se prêtera à des interprétations allégoriques ; tandis que meilleure est l’allégorie intentionnelle, plus elle sera acceptable comme simple histoire.) De toute façon tout cela* se rapporte essentiellement à la Chute, à la Mortalité et à la Machine. À la Chute forcément, et ce motif apparaît sous divers aspects. À la Mortalité, surtout en ce qu’elle affecte l’art et le désir créatif (ou devrais-je dire, subcréatif) qui semble n'avoir aucune fonction biologique et se distinguer des satisfactions de la vie biologique simple et ordinaire avec laquelle, dans notre monde, il est en effet généralement en conflit. Ce désir est à la fois uni à un amour passionné du monde réel et primaire — et de ce fait il est pénétré du sentiment de la mortalité —, et pourtant il n’est pas comblé par lui. Il a de multiples occasions de « Chute ». Il peut devenir possessif, s’accrochant aux choses qu'il a faites et les réclamant comme « siennes » ; le subcréateur souhaite être le Seigneur et Dieu de sa création personnelle. Il est enclin à se rebeller contre les lois du Créateur — en particulier contre la mortalité. Ces deux traits (seuls ou conjugués) mènent au désir de posséder le Pouvoir, de rendre plus rapidement efficace la volonté — et donc mènent à la Machine (ou Magie). Par cette dernière j'entends tout recours à des plans ou procédés (appareils) externes aux dépens du développement des pouvoirs ou des talents internes qui nous sont propres — ou même le recours à ces talents avec l'intention corrompue de dominer : raser le monde réel, ou contraindre d’autres volontés. De nos formes modernes, la Machine est la plus évidente, bien qu’elle soit plus étroitement apparentée à la Magie qu'on ne l’admet généralement.
* Cela se rapporte, je suppose, fondamentalement, au problème de la relation entre l’Art (et la Subcréation) et la Réalité Primaire.
Lettres, p. 210-211
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Il n'y a absolument aucun problème en ce qui me concerne.
Tout le propos de Tolkien, dans ce passage, est à comprendre dans le cadre global de la notion de Chute (laquelle englobe la Mortalité telle qu'ont la connaît dans le cadre de la Chute, lesquelles englobent la Machine). Il précise bien « dans notre monde ».
Concernant, les Elfes, le fait même qu'ils soient immortels peut expliquer qu'ils soient d'autant plus touchés par la précarité du monde et du vivant : ils n'expérimentent pas la mort dans leur chair, mais voient disparaître tout ce qu'ils aiment. Quoi de plus normal alors pour eux que de vouloir créer pour garder intact le monde ou son souvenir ?
Enfin, ce n'est pas parce qu'un désir ne peut être comblé dans ce monde qu'il est vain (p. ex. Es 5,4 ; Mt 23,37 ; Mt 5,6) ; ce n'est pas l'échec inéluctable en ce monde qui est le critère de jugement du désir (ou alors, tous les désirs sont vains et il ne reste que le nihilisme [Pr 22,13]), mais son objet.
Dans le cadre du légendaire, l'objet du désir des Elfes est la préservation de la vie et de la beauté du monde ; dans le cas des hommes, la rencontre du Tout-Autre fondée sur une insatisfaction permanente, un manque premier.
6 "C’en est fait, me dit-il encore, je suis l’Alpha et l’Oméga, le Principe et la Fin ; celui qui a soif, moi, je lui donnerai de la source de vie, gratuitement. [...]
17 L’Esprit et l’Épouse disent : "Viens !" Que celui qui entend dise : "Viens !" Et que l’homme assoiffé s’approche, que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie, gratuitement.
Apocalypse 21,6 & 22,17 (BJ)
Enfin, si le problème est celui de la question de la mortalité dans un monde secondaire qui n'aurait pas connu de Chute, il me semble que Tolkien a aussi abordé ponctuellement cette question dans HoMeX.
S.
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