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Dryades - Daniel Lauzon - 29/10/2014

Nom de nom de palsambleu de corneguidouille ! Ça ne chôme pas ici ! Et tout ça parce que j'ai hasardé quelques mots bien innocents, ressuscitant un fuseau séculaire... Je devrais le faire plus souvent, on dirait !

Empressons-nous de préciser que la dryade débraillée était une blague ; bien que je me sois promis, une fois que j'aurais ce passage dans le collimateur (non, nous n'y sommes pas encore), de vérifier d'où venait ce dishevelled anglais... assurément d'un déchevelé un peu passé... mais pourrait-il servir ? Déjà, la question s'est posée, et s'est répondue !

Pour rendre di-SHEV-l'd DRY-ad (plutôt que di/shev/vel/led), je partage l'avis d'Aglarond : reproduire l'allitération ailleurs serait sans doute plus judicieux ; et dryade échevelée me paraît plus raisonnable. La DRyade déBRaillée a quand même son charme... ;-)




Dryades - Hisweloke - 31/10/2014

Je me posais tout au début de ce fuseau, il y a presque 15 ans déjà... Qu'est-ce qu'une "beauté de dryade échevelée" ?

Tout d'abord, elle est dishevelled, (d)échevelée. Dans la poésie antique, la figure des cheveux épars, en désordre, exprime presque immanquablement la peine, le deuil.

Et de fait, les nymphes, naïades et dryades d'Ovide, Met. 11.48, se parent d'habits sombres, se vêtent de voiles funèbres.

Précisément, donc, elles ne sont ni dévêtues ni même débraillées -- Cela aurait pu être leur état normal, en des temps de joie, parées d'un simple habit de lin ou de quelque beau peplos tombant à perfection sur leur corps délicat, qui laisserait entrevoir, autant que deviner, leur charme et leur beauté. On songerait alors à ces habits légers qui attirent les regards sur les formes et les courbes qu'ils cachent à peine -- et qui font rêver et fantasmer les bardes et les chantres depuis le temps d'Homère, lorsque le poète relate, par exemple, la rencontre d'Ulysse et de la belle Nausicaa aux bras blancs.

Ce que nous avons là, c'est bien une dryade endeuillée, voilant ses charmes derrière les habits du deuil....

Ensuite, la dryade est évidemment une métaphore de la nature, faite à son image, reflétant son état. Ainsi pour Ovide, en forme de parallèle :

"Les arbres en deuil se dépouillent de leur feuillage.
De leurs pleurs les fleuves se grossissent.
Les naïades, les dryades, couvertes de voiles funèbres, gémissent les cheveux épars."

Ou encore sur le même motif, en Met. 8 :

"Épouvantées du désastre de la forêt et de leur soeur, les dryades en deuil portent leurs plaintes à Cérès."

Mais Ovide n'a évidemment pas l'exclusivité de cette figure de style. Dans les Hymnes de Callimaque,

"... quand la rosée à baigné le feuillage,
Des dryades soudain s'éclaircit le visage,
Mais le deuil reparaît sur leurs fronts attendris,
Quand l'arbre fraternel voit ses rameaux fleuris."

Que cherche donc à nous dire J. R. R. Tolkien, lorsqu'il reprend à son compte cette figure de style classique ? Que signifie la beauté, loveliness, de la dryade, cette beauté conservée en dépit de tout ?

L'Ithilien, "maintenant désolé", n'est plus que l'ombre de ce qu'il avait jadis été. C'était une terre d'Eden, à la végétation luxuriante. Ou, comparé à une dryade : fraiche et farouche, d'une beauté sans voile, flamboyante, emplie de vie et de force.

Mais les ans ont passé, l'ombre est tombée sur l'Ithilien. C'est à présent une dryade endeuillée, défraîchie, défaite, éplorée... et néanmoins belle encore, et c'est là que J. R. R. Tolkien, peut-être, se ré-accapare la métaphore antique : on l'imagine, cette même dryade, tout à la fois fière et forte, encore enracinée et résistante.

Que l'on se reporte à la carte de la Terre du Milieu : au nord, la plaine du Dagolad, les marais des Morts et les traitresses Emyn Muil. Vers le sud, les terres arides du lointain Harad. A l'est, enfin, dans l'ombre terrible de Sauron, le Mordor -- un enfer de pierres et de cendres, déserté par toute vie et abandonné de tout espoir.

Partout des contrées dénudées.

C'est dire combien la dryade d'Ithilien est encerclée, menacée, attaquée et affaiblie... et néanmoins belle encore, disions-nous. C'est une nature sauvage, qui s'accroche au monde, se refuse à disparaître, s'inscrit dans la terre et dans les rocs.

Il me vient, encore, que nous avons vu le pays d'Ithilien dans l'adaptation cinématographique de Peter Jackson, mais sans le voir vraiment... Quels que soient par ailleurs leurs défauts ou leurs qualités, les films ont été souvent reconnus pour leur mise en scène des paysages, leur représentation des lieux et de la nature. Là pourtant, rien ne s'en démarque, l'Ithilien sur pellicule est assez quelconque... Mais comment représenter ce qui ne peut s'exprimer que par une métaphore alambiquée ? Ce qui ne saurait tenir tout entier et pleinement que dans les quelques mots d'une seule figure de style ?

Dryade déchevelée, certes, mais non pas désespérée. Elle arbore cette beauté préservée comme un défit, une revendication du droit à l'existence -- drapée du deuil, empreinte de tristesse, certes, mais aussi endurcie, parée d'une sorte de dignité dans sa lutte pour survivre, pour vivre encore. Et il me vient alors le sentiment que l'Ithilien est sous l'ombre de Sauron, non pas dans l'Ombre de Sauron.

L'Ithilien m'apparaît alors comme une profession de foi en la nature.

Sa dryade est Vie.

D.




Dryades - Hyarion - 31/10/2014

Effectivement, si l'on estime le parallèle pertinent - et c'est mon cas - la dryade de Tolkien comme celle d'Ovide peut être imaginée, parce que déchevelée, parée de voiles funèbres (de la façon néanmoins libre qui plaira au lecteur, car le champ d'interprétation visuelle est vaste, quoique souvent caractérisé par la nudité partielle ou totale, s'agissant des nymphes, y compris en contexte de deuil), et c'est ce que j'ai moi-même pensé en découvrant la référence antique dénichée par le Dragon (référence qui n'est toutefois pas une nouveauté, car ce n'est pas la première fois que l'on retrouve le souvenir de Métamorphoses sur les chemins d'Arda... et je ne parle pas seulement de l'histoire de Céyx et Alcyone)...

Or donc voila, Didier... quand je disais que de nouveaux écrits pouvaient être inspirés par ces temps de nouvelle traduction : à te lire aujourd'hui, je constate qu'après toutes ces années, tu l'as enfin, ton article... ;-)

Amicalement,

Hyarion.




Dryades - Tilkalin - 31/10/2014

Hisweloke a écrit :

Dryade déchevelée, certes, mais non pas désespérée. Elle arbore cette beauté préservée comme un défit, une revendication du droit à l'existence -- drapée du deuil, empreinte de tristesse, certes, mais aussi endurcie, parée d'une sorte de dignité dans sa lutte pour survivre, pour vivre encore. Et il me vient alors le sentiment que l'Ithilien est sous l'ombre de Sauron, non pas dans l'Ombre de Sauron.

Comment ne pas penser à Éowyn qui, parée de beauté et de tristesse, s'ouvre finalement à l'amour, et à la vie, que lui offre Faramir, déclarant :

Le Seigneur des Anneaux (p. 1029) a écrit :

Je me tiens dans Minas Anor, la Tour du Soleil, dit-elle ; et voilà que l'Ombre est partie !

Et qui, rejetant la mort, décide de préserver et de développer la vie dans la belle Ithilien qui, sous l'intendance de la Blanche Dame, recouvrera, n'en doutons-pas, la beauté d'une dryade re-peignée ;)

Une Madelon bien coiffée,
Blanche et limpide, et riant frais,
Sera pour Perrault une fée,
Une dryade pour Segrais.

(V. Hugo, Paupertas, 1859)