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Cher Sosryko, Pourquoi veux-tu nous "rassurer" en affirmant que les auteurs que tu cites sont minoritaires ? Serait-ce parce que la majorité des tolkiendili a une tendance naturelle au positivisme scientiste ou parce que les théories des auteurs en questions sont elles-mêmes un Pharmakon ? ;) Au demeurant, je suis ravi que tu cites B. Stiegler, qui est un auteur très intéressant, pour le peu que j'en ai vu. C'est de plus un continuateur des réflexions de G. Simondon sur la technique, que je t'incite une fois de plus à lire si tu ne l'a pas encore fait. A ce propos, je te propose bien volontiers un échange de bons procédés : si tu acceptes de lire Du mode d'existence des objets techniques, je m'engage à lire le livre d'Ellul que tu me recommanderas. :) Incidemment, les statistiques ne soutiennent pas ton dernier exemple : malgré un décuplement des vols commerciaux, l'aviation ne produit pas plus de rejets polluants qu'il y a une trentaine d'années (je peux retrouver les études en question si nécessaires). C'est pour moi la preuve que le progrès technique, bien employé (i.e. en tenant compte des externalités qu'il peut générer), a un effet globalement positif. J'avais également lu il y a longtemps un article qui expliquait que la pollution du bassin parisien aurait été infiniment plus importante aujourd'hui si on était resté à la traction hippomobile, du fait de l'augmentation de la population et de ses besoins de transport. En effet, le cheval est apparemment un grand producteur de méthane du fait de son alimentation végétarienne. Ce qui vient relativiser les supposés méfaits de la voiture, même si bien évidemment il convient de continuer la recherche de solutions de transports plus adaptées et encore moins polluantes. Pour ma part, compte tenu de l'augmentation de la population humaine, laquelle est inévitable si on n'accepte pas une énorme mortalité infantile et si aucun contrôle étatique des naissances n'est institué, je considère que le progrès technique est une nécessité, ne serait-ce que pour garantir les besoins de base de chaque être humain. Ce qui n'interdit pas, bien sûr, de s'interroger sur la pertinence des choix techniques et le danger inhérent à certaines technologies.
Amicalement, PS : Suite à un voyage en avion, j'ai lu la réponse de Hyarion après avoir écrit (et posté) la mienne. Il y a toutefois un point qui m'interpelle : Hyarion a écrit :
Il me semble tout de même que le principe d'une communauté comme JRRVF, comme l'indique son nom, c'est potentiellement de parler de tous les sujets qui se rapportent à Tolkien. De ce fait, je ne vois guère pourquoi certains sujets seraient moins acceptables que d'autres, quand bien même ils s'intéresseraient au discours de Tolkien sur des sujets relatifs au monde réel et pas à sa subcréation. Bien sûr, nul ne doit se sentir forcé de participer à tous les fuseaux. A chacun de faire ses propres choix (et c'est la raison pour laquelle je m'abstiens le plus souvent de réagir aux questions sur les films).
Et c'est certainement la preuve de la richesse de l'œuvre de fiction de Tolkien si les lectures qu'on peut en faire sont aussi nombreuses qu'il y a de lecteurs. Excellente raison pour en discuter, dans le respect des uns et des autres. ;)
Pour ma part, c'est là que je cesse de suivre ce que tu veux nous dire : que la créativité de Tolkien soit essentielle (même si j'éviterais pour ma part l'article défini), nul ici n'en discutera, je pense. Toutefois, parler de créativité en général sans rentrer dans des considérations plus précises sur ce qu'elle est et en quoi elle nous parle me semble peu intéressant, car on risque alors de se cantonner à la surface des choses. En particulier, la créativité n'est pas tout : nombre d'auteurs font preuve d'une créativité remarquable, sans pour autant qu'ils suscitent autant d'intérêt, tant de la part du grand public, que des spécialistes de la littérature. On est en droit de se demander pourquoi et notamment si cela ne vient pas des thèmes que Tolkien aborde. D'autre part, tu récusais initialement l'idée de questionner Tolkien pour parler d'autres choses et tu souhaites en conclusion dépasser Tolkien en continuant à créer, soit par l'analyse, soit par l'imagination. J'ai le sentiment qu'il y a une certaine contradiction dans tes propos. A moins que ce qui t'inquiètes soit la perspective que certains se cantonnent à considérer Tolkien comme un "point d'arrivée" pour reprendre tes propos. Toutefois, je ne suis pas persuadé de la réalité de ce risque, car je ne vois pas qui, ici, défendrait (même inconsciemment) une telle position. |
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Elendil, je ne savais pas que j'étais dans le lot de ceux que tu invitais à lire Simondon ;-) |
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sosryko a écrit :
Merci de ta réponse Sosryko ! Le "plaisir" dont tu parles est réciproque. :) Je voudrais réagir à ta citation d'Ellul, même si cela va nous éloigner un peu de Tolkien. Je n'ai jamais lu Ellul (quel livre de lui me conseillerais-tu, si je devais n'en lire qu'un, Le Système Technicien ?) A vue de nez, il parait se situer dans la filiation d'un Heidegger dans son approche de la technique (pour Heidegger, l'homme moderne est sous l'emprise de la technique, sous son pouvoir). Je rajouterais que cela fait 130 ans que l'on écrit en France pour dénoncer les ravages de la technique, qu'on appelait "américanisation des esprits" dans les textes nationalistes français de la fin du XIXe siècle (voir la réédition d’un livre de Michel Winock, sur ce sujet) qui refusaient que le changement du monde soit initié ailleurs qu’en France. Cette petite introduction pour dire que n'ayant jamais lu Ellul, je vais peut-être mal interpréter la citation que tu fais de lui disant "le progrès technique soulève plus de problème qu'il n'en résout", d’autant que je ne connais pas le contexte, ou le raisonnement dans lequel elle s’insère. Mais tant pis, un forum est un endroit où les bétises sont permises. Que « le progrès technique soulève plus de problèmes qu'il n'en résout » me parait relever d'un postulat, d'un concept, du point de départ d'une vision du monde, ou pour le dire autrement, d'une croyance. Je ne pense pas que ce postulat soit vrai. D’ailleurs, la citation d'Ellul qui suit reconnait "que le constat est difficile", qu'il est difficile de comparer l’avant et l’après, ce qui nuance fortement l’assertion première déclarant que la technique crée plus de négatif que de positif. Cela va plus loin que de dire que la technique est « ambivalente » (déclaration dans laquelle pour le coup, je me retrouve très bien). Réaction un peu bête de ma part devant la citation d’Ellul : si chaque fois, le progrès technique crée plus de problèmes qu’il n’en résout, nous devrions aujourd’hui faire face à beaucoup plus de problèmes que les hommes préhistoriques. De façon exponentielle, nous devrions faire face à tellement de problèmes que ce serait bientôt la fin de l’humanité, non ? (mais après tout, Stephen Hawkins a bien déclaré récemment que l'intelligence artificielle, une fois délivrée de toutes entraves, pourrait mettre fin à l'humanité). Je redeviens plus sérieux avec une autre réaction possible, en partant de l’école des Annales en Histoire. Fernand Braudel, en étudiant le temps long, a raconté comment les progrès techniques, les systèmes techniques, ont permis le développement et l’avènement de l’occident : la technique en tant qu’élément consubstantiel de notre civilisation occidentale. Max Weber, dans Le Savant et le Politique, ne dit pas le contraire (et même s'il s'inquiétait de la "spécialisation" des savants, il disait qu'il fallait faire avec). Pour lui, le savant est celui qui cherche au-devant de lui. Weber rappelle que pour les grands génies de la Renaissance, la technique était libératoire, elle était créatrice d’Art, elle donnait à voir le réel dans sa vérité (ils prenaient vraiment le contre-pied de la caverne de Platon où la vérité était ailleurs). Certes, la science en tant que vocation produit nécessairement « le désenchantement du monde » (la formule est de Weber) car elle contribue à crée un rapport de fidélité aux principes de la sciences incompatibles avec, dit Weber en guise d’exemple, le Sermon sur la montagne. La contradiction est patente ici entre le réel et les injonctions évangéliques. Qui ici a déjà tendu sa joue après avoir été frappé ? A nouveau, c’est l’esprit qu’il faut retenir et non la lettre. « Entre principe et réalité, il y a contradiction », dit justement Hyarion (merci également pour ton intervention, Hyarion :) ). Max Weber résout la contradiction avec une pirouette : il dit que c’est « la probité intellectuelle » qui nous sauvera (en nous permettant d’examiner les choses au cas par cas – l’impératif catégorique moral kantien étant une étoile, un but extérieur, mais non une réalité descendant des cieux pour transcender la réalité). C'est également dans ce texte que Weber établit sa fameuse distinction entre "éthique de conviction" et "éthique de responsabilité". L'éthique de responsabilité consiste à examiner au cas par cas, dans le réel, les conséquences possibles ou à venir d'une prise de position et de s'en sentir responsable si ces conséquences adviennent. L'éthique de conviction, c'est simplement suivre ses principes, ses convictions abstraites, et si dans le réel, ils produisent les effets contraires de ce qu'on voulait, et bien c'est la faute du réel et on ne s'en sent pas responsable (en fait, "c'est s'en remettre à Dieu pour le résultat", ce qui est évidemment bien trop facile - par exemple, voir la réaction de Cécile Duflot devant les effets catastrophiques sur la construction en France de sa loi sur le logement par trop bureaucratique: "ce n'est pas ma faute, car ce ne sont pas les effets que je recherchais !"). La sympathie de Weber va naturellement à l'éthique de responsabilité. On ne peut pas se laver les mains de "l'irrationalité éthique du monde". Il faut regarder les conséquences minutieusement. La technique n'est pas mauvaise en soit, on y revient. Tout dépend de nous-mêmes, pas de la machine seule. Saruman, esprit machinesque. Saruman est un esprit. Mais pour revenir au solde négatif selon Ellul du progrès technique : Les chinois, les africains, les sud-américains, qui sont sortis de la pauvreté grâce au progrès technique (je ne parle même pas des européens qui en ont évidemment aussi bénéficié - sans progrès technique, plusieurs principes des Lumières seraient restés lettre morte) ne se préoccupent aucunement de savoir s’il vivent maintenant "à l’occidental". Je pense d'ailleurs que si on leur posait la question, ils la trouveraient insultante en croyant qu'elle présuppose que vivre dans le confort de la société de consommation ou accéder aux produits de première nécessité leur est culturellement interdit. Ils veulent juste mieux vivre. Ils décident par eux-mêmes d'ailleurs aujourd'hui, depuis longtemps ce n’est plus l’occident qui décide à leur place (même si l’Afrique et le Moyen-Orient doivent encore gérer les conséquences des frontières absurdes (car non concordantes avec les tribus) que leur a légué il y a plusieurs décennies la colonisation occidentale passée). Quand on va en Chine, on observe un modèle de développement fondé sur une abnégation au travail, une fierté nationale (il y a l’idée d’une revanche sur l’occident) qui m’ont paru pour ma part assez inquiétantes et très éloignées de nos scrupules sur notre modèle économique. Le solde du progrès technique est pour eux bien entendu positif. Mais Ellul ne pouvait sans doute pas anticiper le fait que la Chine allait devenir le géant économique du XXIè siècle (comme dirons-nous, "chinasation des esprits" ?... :p ). Comparons les chiffres de la population mondiale passée et présente : 300 millions en l’An Mille. 7 milliards aujourd’hui. Cela suffit pour permettre de voir ce que le progrès technique a réalisé : il a multiplié les hommes. C’est la réalisation première du progrès technique. La technique a beau être « ambivalente », le solde, si on le transforme en rapport (7 milliards/300 millions) semble largement positif. Cette multiplication a eu des conséquences immenses. Il a fallu inventé des systèmes techniques, économiques, sociaux, pour faire vivre cette masse ensemble. Cela a tout changé. Dans l’antiquité, la question du travail avait été réglée ainsi : Le travail est une nécessité, mais c’est une nécessité selon les philosophes grecs qui asservit les hommes et empêche de penser, de profiter du monde. Donc, on va créer une civilisation esclavagiste, on va mettre en coupe réglée la moitié de la population qui travaillera à la places et pour les maitres, pour permettre à ces derniers de vivre pleinement leur humanité…. C’était le raisonnement que tenait un Aristote. Un raisonnement et une conclusion très légitimes pour lui, car il réglait cette question cruciale de la nécessité du travail. Hannah Arendt le rappelle dans sa Condition de l’Homme Moderne. On perçoit à nouveau l'écart entre les grands principes grecs et la réalité au sein de laquelle il paraissait tout à fait normal aux citoyens grecs d'avoir droit de vie et de mort sur des esclaves qui leur appartenaient comme des "biens". Ensuite, très schématiquement, le judéo-christianisme est arrivé et a mis en exergue l’idée d’égalité, a produit la masse, en disant qu’il était anormal qu’il y ait des esclaves, que chaque homme était libre de choisir. Et donc, il a fallu la technique pour répondre aux exigences d'organisation et de rendement d'une société de masse (avec comme corollaire, quoiqu'on en dise, la disparition dans l' occident d'aujourd'hui de l'esclavagisme). La technique a répondu à une question pratique : comment nourrir des millions de bouches. Elle dérive de l'action, elle est arrivée avant la réflexion, avant que son principe même ne soit remis en question par certains penseurs (elle a d'ailleurs permis elle-même ce questionnement collectif par ses propres inventions : imprimerie, transports, internet, etc.). Elle est l'outil de l'action. Arendt, s’éloignant de son maitre Heidegger, et refusant la solution atroce du malthusianisme consistant à limiter la population volontairement, dit la chose suivante : l’action, permise par la technique, est un fait humain (propre à l'homme et à son don d'invention) qui crée le danger suivant : l’imprévisibilité des choses, notamment dans une société de masse. Les conséquences de la technique sont « imprévisibles ». Cela est vrai (de même que sont justes plusieurs de tes citations et remarques sur la société de techniques où nous vivons, et sur la technique s'auto-alimentant). Mais contrairement à ce qui serait si l'on tirait toutes les conséquences de la citation d'Ellul (à savoir, si le solde de la machine était négatif, il faudrait de toutes forces se débarrasser de la machine), Arendt ne remet pas en cause la civilisation occidentale, elle propose les solutions suivantes : Face à l’imprévisibilité, il y a deux remèdes : le premier est la capacité de pardon. Par le pardon, par la compréhension de ce qui mût des hommes qui veulent simplement vivre, on peut casser le fil de l’imprévisibilité, on peut casser l’œil pour œil, dent pour dent, qui trouve son origine dans les années passées et continue son chemin vers l’avenir. D'ailleurs, n'est-ce pas le pardon de Frodo à Gollum qui a permis la destruction de l'Anneau ? « Mais te rappelles-tu les mots de Gandalf : Même Gollum peut avoir encore quelque chose à faire ? Sans lui Sam, je n'aurais pu détruire l'Anneau. La quête aurait été vaine, même à la fin des fins. Pardonnons-lui donc ! » (ce sont les mots les plus importants du livre et Peter Jackson, tout à son ivresse guerrière, a trouvé le moyen de les oublier dans son adaptation de 10h du Seigneur des Anneaux.... voilà quelqu'un qui ne comprend rien à l'esprit d'un livre et ne voit que les lettres). Il est quand même très fort ce Tolkien, son livre est tellement riche, tellement fécond, tellement plastique qu'il nous permet ici de faire le grand écart entre la pensée d'Ellul et celle Arendt. :) Arendt identifie un deuxième remède : ce remède, c’est la promesse de la naissance. Puisque la population est en expansion, chaque nouvelle naissance est la promesse possible d’une nouvelle façon de voir les choses, un renouvellement, la promesse d'une revivification. On va trouver cela bien optimiste, mais je me retrouve assez bien dans cette vision du monde - je suis plus curieux qu'inquiet du futur - et dans le principe d'éthique de responsabilité de Max Weber : chaque question doit être examinée, avec la "tension" permanente dont parlait Camus entre des objectifs contradictoires, dans la réalité de ses conséquences (idéalement bien sûr, car dans la vraie vie, il faudrait ne plus du tout dormir pour parvenir à étudier chaque facette de chaque question - déjà que je te soupçonne, Sosryko, de ne pas beaucoup dormir :) ). Arendt, intellectuelle juive, va même jusqu'à écrire, parlant de la "bonne nouvelle", de cette promesse du monde futur, "un enfant nous est né". Désole pour le HS. PS: A propos de Ford, il est actuellement au programme de la cinémathèque à Paris. Plusieurs films rares à ne pas rater pour les parisiens fordiens (et les autres). :) |
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Merci à tous les trois, Semprini, Sosryko et Elendil, d'avoir pris le temps de me lire. :-) Semprini a écrit :
Sans vouloir couper l'herbe sous le pied de Sosryko ou de Yyr, qui connaissent sans doute tous les deux cet auteur mieux que quiconque ici (parmi les "Grands Anciens"... ;-) ...), je me permettrais de te conseiller La Parole humiliée (Le Seuil, 1981, rééd. La Table Ronde, 2014). C'est le seul livre de Jacques Ellul que j'ai lu jusqu'ici (il y a quelque temps maintenant), mais il pourrait t'intéresser dans la mesure où cet essai aborde la question de la confrontation entre l'image et la parole dans le contexte de la société technicienne : pour essayer de résumer très succinctement, et de mémoire, Ellul dénonce ce qu'il considère être le triomphe de l'Image sur la Parole, qui correspondrait selon lui au triomphe de la réalité sur ce qu'il estime être la Vérité. Le ton de ce livre, de mon point de vue, est plutôt pamphlétaire, ce qui le rend formellement sans doute plus abordable qu'un austère traité scientifique ou théologique sur la question, mais ce qui donne aussi un aspect littéralement "iconoclaste" au propos à la fois politique et religieux de l'auteur. Je n'ai pas été convaincu par le discours d'Ellul dans son aspect théologique ni par sa critique plutôt globale des images et de leur pouvoir, mais la lecture de ce texte reste intéressante de part son caractère prémonitoire puisqu'il annonçait des questionnements philosophiques aujourd'hui particulièrement actuels. Sur le principe, quels que soient les excès que l'on peut effectivement constater, et ce depuis longtemps (le livre d'Ellul est plus que trentenaire), notamment à travers l'abus de l'emploi d'un certain type d'images et d'une certaine parole "bavarde" superficielle en ces temps de consumérisme imbécile et de règne des médias de masse, personnellement, toujours tenté que je suis sans doute par la position de "l'esthète pyrrhonien" dont j'ai parlé, je n'ai pas envie de choisir entre le pouvoir des images et celui de la parole, car les deux me paraissent tout simplement avoir leur valeur propre tout en étant complémentaires, comme le montre notamment l'histoire, hélas peu étudiée, de l'illustration. Vaste sujet, là encore, en tout cas... Amicalement, Hyarion. |
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Concernant une présentation de la position d’Ellul par rapport à Heidegger et son propos sur la Technique, voir « Jacques Ellul ou l’impasse de la technique » (par Jean-Pierre Jézéquel, un de ses anciens étudiants, qui cherche à repenser la critique ellulienne en termes purement laïques -- ce qui n'est ni mon intention pour Ellul comme pour Tolkien dans ce qui précède ou ce qui suit). Je reprends juste une de tes remarques (à laquelle répond JP Jézéquel d’ailleurs, mais pour faire le lien avec Tolkien et mentionner des textes posthumes publiés récemment) : Semprini a écrit :
« Bientôt » peut-être pas, mais oui, c’est la conclusion de la croyance d’Ellul : « Il faut donc […] affirmer l’impossibilité de vivre ensemble et même de vivre tout court, […] Tant que l’homme sera orienté par l’esprit de puissance et vers l’acquisition de la puissance […] ; ou plutôt, une seule chose est certaine : la fin du monde. » Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 317 Ailleurs encore : « Ceux qui n’acceptent pas ce transcendant comme réalité dernière au-delà de notre connaissance et de notre expérience, doivent admettre qu’il n’y a aucun autre avenir que la fin technicienne, dans tous les sens de ce terme et la fin de l’humain dans le seul sens de l’élimination. » Ellul, Ce que je crois, Grasset, 1987, p. 248 Comme le titre du livre de 1987 d’où est tiré cette citation l’indique, il s’agit bien d’une « croyance » – fondée sur une foi chrétienne personnelle. Cela ne nous « éloigne » finalement que très « peu de Tolkien », voire aucunement puisque cette croyance était celle de Tolkien :
I will not walk with your progressive apes, Tolkien, Mythopoeia, FAT, p. 310
Le problème de la Machine ne va pas sans la Puissance qu’elle procure et qui nous pousse à la Mort. L’unique moyen de vaincre l’Anneau, la « Machine suprême » et la « Machine ultime » (Christopher Tolkien), c’est de ne pas l’employer. L’unique moyen de ne pas éveiller l’esprit de machine qu’est l’Anneau c’est pour Galadriel, Gandalf ou Elrond de ne pas utiliser les anneaux elfiques éternellement ou même dès que l’on estime le moment fatidique. « Ceci suppose que l’on comprenne bien de quoi il s’agit. La non-puissance n’est pas l’Impuissance […] : l’Impuissance, c’est ne pas pouvoir à cause des circonstances de fait, à cause des limitations de notre nature, à cause de notre condition… […] La non-puissance, c’est pouvoir et ne pas vouloir faire. C’est choisir de ne pas faire. Choisir de ne pas exercer de domination, d’efficacité, choisir de ne pas se lancer vers la réussite. C’est abandonner sa puissance. C’est alors attester que la dimension de la puissance et de la réussite n’a pas le dernier mot, n’a pas le droit de juger la vie humaine, n’est pas le dernier mot de notre condition humaine. […] il suffit de penser que l’on ne choisirait plus, pour consommer, ce qui est le plus rapide, le plus efficace, le plus perfectionné. Je ne dis pas que l’on choisirait systématiquement le moins rapide, le moins efficace, etc., mais simplement on cesse d’être intéressé par ces qualités. […] Il ne s’agit dès lors pas de refuser l’objet technique, l’emploi de telle ou telle technique, mais de récuser existentiellement ce qu’ils signifient ou induisent. » Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 315, 314 En terme tolkieniens :
I bow not yet before the Iron Crown, Tolkien, Mythopoeia, FAT, p. 310
Dans la pratique, c’est Ellul qui n’a jamais conduit de voiture, qui n’a jamais pris l’avion, qui s’opposait au nucléaire civil, qui écrivait souvent à la bougie, qui chauffait très peu sa maison, qui œuvrait dans diverses associations pour accompagner les premiers malades du Sida, les jeunes filles mères, réfléchir au système médical qui fait de l’homme malade un objet technique, aider les jeunes bordelais en rupture avec la société technicienne (les « blousons noirs », les jeunes qui vivaient dans la rue…) non pas à s’y conformer mais à trouver une autonomie qu’elle ne leur avait jamais donnée puisque son but a toujours été l’assimilation, et qui prônait l’unique « révolution de notre siècle » méritant d’être qualifiée de « révolution » en ce sens qu’elle aurait été « la seule révolution qui consiste à s’emparer non pas du pouvoir mais des potentialités positives des techniques modernes et à les orienter dans le sens unique de la libération de l’homme. » (Changer de révolution, p. 256). « Ce ne sont pas seulement les puissants et les détenteurs des richesses qui font obstacles. […] La résistance à un changement révolutionnaire vient avant tout de l’existence de satisfactions de consommation indéniables (que l’on n’est pas prêt à abandonner, même pour un temps passager) et, pour ceux qui ne les ont pas, elles restent exactement la visée de tout ce que l’on peut espérer [– alors même] qu’en voulant obtenir cette consommation, ils développent leur aliénation. » Ellul, Changer de révolution. L’inéluctable prolétariat, Seuil, 1982, p. 262-263 Car « Le système technicien ne peut strictement pas supporter une attitude de vie de non-puissance, ce serait sa ruine […]. » Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p. 315 On retrouve les risques et les dangers que comporte toute résistance au système, ainsi que sa fin (l’échec) en ce monde. On retrouve donc Tolkien qui considère sinon l’inéluctable, du moins le possible (the dark abyss) comme probable : « I bow not yet… », ce qui n’est pas sans rappeler : « None has ever caught him yet […] » (SdA, I.8). Demeure la suite – « None has ever caught him yet, for Tom, he is the master » – que Mythopoeia éclaire en retour : la maîtrise dont il s’agit est le pouvoir (autorité) sur la puissance, un pouvoir tellement indépendant de la puissance qu’il ne fait pas de la puissance le critère de ses décisions : « – Ne prendrait-il pas l’Anneau, afin de le garder là à jamais inoffensif ? – […] Il pourrait le faire si tous les gens libres du monde le suppliaient, mais il n’en comprendrait pas le besoin. Et si on lui donnait l’Anneau, il l’oublierait bientôt ou plus vraisemblablement le jetterait. Pareille chose n’ont aucune prise sur son esprit. » SdA, II.2, p. 294
Tom Bombadil accepterait l’Anneau si « tous les gens libres du monde le suppliaient » – mais si un tel miracle arrivait, « il n’en comprendrait pas le besoin », car alors, « tous les gens libres du monde » manifesteraient la liberté véritable qui serait la leur à l’égard de l’Anneau et il ne resterait plus qu’à le « jeter » ! « La Révolution chinoise a donc été vaincue par l’impératif technicien. La voie chinoise a disparu. La grande mutation débouche exactement dans le chemin collectif de l’industrialisation d’abord avec la visée d’une réalisation de la technique avancée. Il se réalise ainsi exactement ce que j’écrivais en 1954 sur la Chine à savoir que celle-ci entrerait inévitablement dans la voie de la technicisation (et il n’y en a pas deux !) si elle voulait survivre et subsister, et que “actuellement les États-Unis nous donnent le modèle de ce que l’URSS sera peut-être dans trente ans, et la Chine dans quatre-vingts ans peut-être.” Il me paraissait impossible d’évacuer le poids décisifs de la technique sur les régimes communistes, les amenant à réaliser un type social et économique n’ayant plus rien à voir avec l’idéal communiste. […] La Chine […] est ramenée à une concurrence mesurable, quantifiable, à la fois par la pression de son opinion publique qui ne peut pas comprendre que l’on consomme moins et que l’on vive plus mal en pays socialiste qu’en pays capitaliste et par l’évidence technicienne qui s’est imposée à ses élites. La réussite économique est un élément irréformable de l’appréciation du socialisme. Or, maintenant cette réussite est liée à la croissance technique. Et ici encore on ne peut pas prendre son temps. La technique est rapide. Il faut la saisir. » Changer de révolution. L’inéluctable prolétariat, Seuil, 1982, p. 140-141, 145 |
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Semprini a écrit :
Le Système technicien (1977), oui, assurément, si tu ne devais en lire qu'un au sujet de la Technique.
La Parole humiliée qui a été présentée par Hyarion est un très beau livre, plus du côté de l’œuvre théologique de Jacques Ellul que du coté sociologique comme le Système technicien. « Dans les mythes courants, nous avons un retour en arrière. Ce qui a été bon reviendra comme cela fut. Il s’agit donc de refuser ce qui existe, de nier le “progrès” (au sens de l’évolution et non d’amélioration) de l’homme ; il s’agit […] de revenir à la pureté primitive, qui s’inscrit dans l’innocence première de la vie animale. […] Avec la notion hébraïque, nous avons tout autre chose : dans la mesure où il [la Jérusalem Céleste] s’agit d’une ville, il s’agit de toute l’œuvre de l’homme et de toute l’histoire de l’homme. Bien loin d’être un retour en arrière, c’est une marche en avant ; c’est la volonté de ne rien perdre de ce que l’homme a fait. […] Dieu a formé le dessein “de réunir toutes choses en Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre” [Éphésiens 1, 10]. Les choses qui sont sur la terre ! Ce n’est pas seulement les choses naturelles, cette création même. Il n’est pas fait de distinction. Ce sont aussi bien les choses que l’homme invente, ce qu’il met péniblement bout à bout d’expérience et de douleur. Ce sont aussi bien les techniques de mort que son émerveillement de son habileté. Tout cela, récapitulé en Christ. C’est-à-dire résumé, repris en charge, dans une fulgurante transfiguration, c’est tout le travail des hommes qui se trouve en Christ, synthétisé […] Que retiendra [Dieu] ? Cela, nous ne pouvons le mesurer. […] Mais parce que Christ est le Sauveur et le Seigneur, de la création et des hommes, il l’est aussi de l’œuvre de ces hommes. » Ellul, Sans feu ni lieu, La Table Ronde no191, 2003 (1975), p. 289-290, 314-315 Il est encore une fois notable de voir Tolkien tenir un discours en partie équivalent à la fin de On fairy-stories, l’image ellulienne de la « synthèse » faisant place à l’image tolkienienne de la « fusion », celle paulinienne de la « récapitulation » (Éphésien 1, 10) faisant place à celle tout aussi paulinienne (à trois versets d’écart !) de la « rédemption » (Éphésiens 1, 7) : « Dieu est le Seigneur des anges et des hommes – et des elfes. Légende et Histoire se sont rencontrées et ont fusionné. FAT, p. 141 Évidemment, en partie équivalent seulement, puisque ce que Tolkien envisage ici est la rédemption de la fantasy, non celle des machines. Toutefois, ce n’est pas pour rien que le Seigneur des Anneaux place le pouvoir royal au cœur d’une Ville blanche, où se trouve un arbre et un Grand Roi capable d’apporter la guérison par l’application de simples feuilles (Ap 22, 2)... Bonne nuit les amis, S. |
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sosryko a écrit :
Je ne sais pas si tu reliras Simondon avec intérêt, mais je l'espère. Car oui, Simondon est sûrement un anti-Ellul : pour lui la technique n'est aucunement aliénante du moment qu'on est en mesure de la comprendre. Non pas comprendre le détail de chaque système technologique, mais en comprendre les principes et les objectifs. Et j'ai bel et bien tendance à lui donner raison, car c'est l'absence de compréhension qui génère l'aliénation, de même que l'écriture est aliénante pour celui qui est illettré. Quant à moi, j'avoue avoir mis Ellul loin dans ma liste de priorités, car j'éprouve de forts doutes sur la valeur qu'on puisse accorder à un raisonnement économique et social basé sur les analyses de Marx : j'ai lu un certain nombre de livres des pères fondateurs du marxisme et je crois comprendre là où leurs raisonnements pèchent et où leurs postulats se sont avérés inexacts — sans même parler de la mise en pratique, qui s'est inévitablement montrée au moins aussi nocive, et souvent bien plus, que les systèmes politiques qu'elle a remplacée. Ce qui est amusant, si l'on s'en tient aux conclusions des marxistes de toutes obédiences, c'est que les échecs afférents relèvent toujours de la contingence des choses ou d'une mise en pratique imparfaite plutôt que de problèmes dans la théorie elle-même. À ce compte-là on devrait également pouvoir exonérer le capitalisme de tout défaut (ce qui n'est évidemment pas le cas non plus) puisque sa théorie n'a jamais été mise en pratique de manière parfaite. Mais je suivrai tes recommandations et vais chercher à me procurer un exemplaire du Système technicien. :)
L'exigence de la non-puissance (les bouddhistes et les taoïstes parleraient du non-agir : les deux conceptions sont assez proches) est assurément primordiale pour permettre la vie en société. Mais renoncer à un confort ou à une technique sans contrepartie évidente à cette renonciation a longtemps été l'apanage d'une minorité, généralement ceux qui choisissaient de se retirer du « Monde », les moines et les anachorètes. On se souvient que l'appel de l'Église à abandonner l'usage de l'arbalète (IIe concile de Latran) n'a guère été suivi d'effet. C'est justement l'avènement de la société technicienne et la réflexion philosophique qui l'a accompagnée qui a permis de se rendre compte que certaines techniques devaient être contrôlées et qu'il était dangereux d'en faire usage (la question de la guerre nucléaire a longtemps eu une actualité qui n'est plus guère compréhensible aujourd'hui ; on pourrait également revenir sur la question des mines antipersonnel, des armes à sous-munitions et autres joyeusetés du même ordre). Même si le chemin reste encore long, je verrais plutôt cela d'un œil optimiste, tant qu'il existe des lieux où il est possible de choisir de renoncer entièrement à la technique pour ceux qui le souhaitent.
Là, il est possible de montrer qu'Ellul se plante royalement : les technicistes ne peuvent peut-être pas comprendre cette attitude de non-puissance, mais il leur est possible de la respecter. Certainement, celui qui exploite la technique dans le seul but de satisfaire une soif de puissance inexhaustible ne supportera pas une telle attitude (et les exemples de persécution de cet ordre ne manquent pas), mais celui qui, sans renoncer au monde, n'a pas perdu tout sens moral, peut parfaitement reconnaître la valeur intrinsèque d'un choix de vie radicalement différent du sien. Et je crois que nos sociétés occidentales ont justement su préserver ou réinventer une attitude respectueuse envers ceux qui ne souhaitent pas employer la technique. Ce n'est sûrement pas un hasard si les Amish se sont implantés aux États-Unis et s'ils y sont aussi respectés.
Le parallèle me parait un peu spécieux quand même : cette théorie est un courant de fond qui traverse toute la philosophie chrétienne, puisqu'elle trouve sa source dans la réinterprétation de l'Ancien Testament à la lumière du message christique afin de montrer que l'Ancienne Alliance tout entière n'était qu'une longue annonce de Jésus. On retrouve cette conception de la rédemption de l'histoire humaine chez de nombreux auteurs et à propos d'un nombre considérable de sujets : pas plus tard qu'avant-hier, je lisais justement la conclusion d'Images et symboles de Mircea Eliade, qui aborde la question de la réutilisation et de la revivification des symbolismes religieux anciens au sein du christianisme.
Amicalement, |
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@Elendil, rapidement : non Ellul ne se « plante » pas : car le « système technicien » n'est pas équivalent aux « technicistes » ;). Pour le sous-bassement marxiste, on ne peut retenir aucune valeur à Marx du fait de ce qu'il a entraîné de détestable. De même pour Ellul, c'est aller trop vite en besogne (surtout qu'Ellul n'est pas marxiste à proprement parler, et qu'il en est un des critiques les plus remarquables). En matière de philosophie, je dirais que l'erreur a souvent à voir avec une vérité partielle : ici la réduction marxiste matérialiste du réel l'éclaire cependant utilement (à condition de n'en pas rester là ...) J'aurais bien aimé participer. Impossible maintenant. |
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sosryko a écrit :
Merci de tes renseignements sur Ellul. On peut quand même remarquer une chose : à te lire, Ellul a mis en pratique son aversion pour la machine ou la technique, en refusant de conduire, en écrivan à la bougie, en oeuvrant personnellement dans des associations où il donnait de sa personne, en appelant à la transformation du monde. C'est tout à son honneur et j'ai toujours eu de l'admiration pour ceux qui parviennent à mettre en conformité leurs actes avec leurs paroles. Or, je ne suis pas certain que ce soit ce qu'a fait Tolkien, qui a profité du confort de la vie moderne, qui a continué à mener une vie assez rangée, qui a déménagé à la fin de sa vie dans la station balnéaire assez cossue de Bornemouth. L'aversion de Tolkien pour la machine et la vie moderne, plutôt que lui faire refuser son époque a donc été surtout, comme je l'ai dit plus haut, un aliment artistique, cet aliment qui a nourri son oeuvre, l'éperon de sa mélancolie, cette mélancolie si poignante qui transparaît dans ses livre, cette mélancolie qui provient du savoir qu'on ne peut faire de" révolution" ici-bas car on ne peut changer les hommes et que toute "révolution" s'est toujours transformée en prise de pouvoir d'une minorité par la violence. Je ne suis donc pas certain, malgré les rapports que tu établis entre les écrits d'Ellul et de Tolkien, qu'ils donnent en pratique la même réponse à la question de la technique. Merci à toi et à Hyarion pour tes conseils de lecture. En l'état, les citation d'Ellul que tu donnes me paraissent fort abstraites et pessimistes quant à l'avenir du monde, et ne répondent pas à la question que je posais plus haut : comment fait-on en pratique pour faire vivre 7 milliards d'individus sans la technique ? Mais je lirai Le Système technicien. |
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Yyr a écrit :
Ben là aussi c'est aller un peu vite en besogne, non ? :) I. |
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@Yyr : pour le « système technicien », j'attends de voir la définition que lui donne Ellul. Pour Marx, l'homme n'est clairement pas responsable de ce qui a pu être fait ensuite en son nom, c'est une évidence. Par contre, il me semble aller de soi que l'application faite d'une théorie en dit souvent long sur la valeur et les limites de celle-ci. Bien évidemment, on est en droit de questionner la façon dont elle a été comprise par ceux qui l'ont mise en œuvre, mais il convient aussi de s'interroger sur les prémisses de celle-ci. Je serais bien sûr ravi de continuer cette discussion avec quiconque ici le souhaite, mais plutôt par courriel, car le présent forum n'est pas le lieu idoine, je pense. |
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wow ! triple posts croisés :) |
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@Isengar : Hum ... Ce que j'ai écrit est ambigü. Il fallait lire : on ne peut pas ne retenir aucune valeur à Marx du seul fait que ce qu'il a entraîné fut détestable (en réponse à Elendil qui justement allait un peu vite, avec Marx comme avec Ellul ;)) Mais le reste de mon paragraphe levait l'ambiguïté normalement. (donc je disais ce que tu dis, tu vois ? mais de façon une peu gauche (à défaut d'être gauchiste ;))) @Elendil : sur le parallèle « spécieux » : non si le rachat concerne une chute que la Machine mène à son terme ultime, et c'est le cas, je crois, chez Tolkien (*). Et rapidement, sur ton conseil, j'ai lu une partie de Simondon, avec des choses intéressantes, et des points de contact avec Ellul d'ailleurs, mais je ne puis le suivre (ou te suivre) sur la « solution » culturelle — encore que ... à nuancer. Peut-être aurons-nous l'occasion d'en reparler ici ou ailleurs. Sur ta précision sur Marx, entièrement d'accord avec toi cette fois ! @Semprini : cher Semprini je suis d'autant plus désolé de ne pas pouvoir participer à te lire ici ... Peut-être plus tard. Mais très touché de ta fin de post sur le pardon et la bonne nouvelle. Merci à toi :). Un même embryon de réponse à venir idéalement, pour tes deux questions à la fois (la mise en conformité des actes, et comment faire vivre plusieurs milliards d'êtres humains) : il faut s'entendre sur ce qu'on appelle Technique ou Machine ... (*) En tout cas ça ne sera pas "un" aliment littéraire, c'est, Tolkien le dit lui-même, un sinon le "sujet" de son œuvre. Les Lettres sont très claires. (*) (*) Le volume en préparation au Dragon de Brume en dira quelques mots. |
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Aller, je glisse tout de même une référence importante, qui devrait pouvoir donner quelques éléments aussi bien pour la question de ce que l'on met derrière la Technique (ou le système technicien, ou la Machine ...) que pour dire à partir d'où on ne peut plus suivre Simondon. Il s'agit du dernier essai d'Olivier Rey (que j'ai déjà cité plus haut). Je cite ici la fin de son introduction, qui évoque justement la pensée de Simondon : Pour le penseur de la technique qu’est Gilbert Simondon, notre aliénation présente ne trouve pas sa source dans la technique en elle-même, mais dans notre mauvaise façon de l’envisager. Nous entretenons avec elle un rapport inadéquat, de type magique : nous attendons de la machine ce que nous demanderions à un génie sorti d’une lampe merveilleuse — qu’elle accomplisse pour nous certaines taches, sans nous préoccuper davantage de la façon dont elle y parvient. Se rejoue alors la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave: la machine, considérée en esclave qu’on dédaigne de connaître, en vient à asservir le maître qui, ne sachant plus rien de la façon dont les choses s’accomplissent, est obligé de s’en remettre à elle.
« La condition première d’incorporation des objets techniques à la culture serait que l’homme ne soit ni inférieur ni supérieur aux objets techniques, qu’il puisse les aborder et apprendre à les connaître en entretenant avec eux une relation d’égalité, de réciprocité d’échanges : une relation sociale en quelque manière. » (Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, p. 88) Pourquoi pas. Malheureusement, la mise en œuvre du programme se heurte à d’insurmontables obstacles. Ce que décrit Simondon, on en trouvait naguère l’exemple dans le rapport fait de respect, d’attention, d’intelligence et d’interventions appropriées du bon mécanicien avec son automobile; mais les véhicules d’aujourd’hui sont impossibles à entretenir sans un équipement professionnel sophistiqué, et leur remise en état de marche consiste, dans la quasi-totalité des cas, non pas à réparer ce qui fonctionne mal, mais à remplacer un élément défectueux. De surcroît la plupart des appareils, de nos jours, sont vendus scellés, et l’acquéreur perdrait en les ouvrant tout droit à la garantie du constructeur (warranty void seal is broken, est-il inscrit sur les étiquettes autocollantes) : ce qui est vendu n’est pas un objet technique avec son schéma de principe, mais un service avec son mode d’emploi. Plus la technique gagne en complexité, plus elle se dissimule sous des dehors simples et lisses, sous une « interface » que l’utilisateur, le souhaiterait-il, ne saurait franchir. Dans ces conditions, l’invitation de Simondon à reconnaître en la technique une médiation vraie avec la nature, et à entretenir avec ses objets une relation respectueuse et réciproque, équivaut à demander aux passagers d’une croisière d’abandonner le grand salon, la piscine et le pont promenade pour aller étudier les plans du paquebot et camper auprès des chaudières alors que tout, de l’architecture du navire à l’organisation du voyage, est conçu pour les tenir à l’écart de la salle des machines et leur en interdire l’accès. Quand bien même nous serions décidés à passer outre aux obstacles, les objets techniques qui nous environnent comptent de plus en plus d’éléments qui laissent le plus habile des ouvriers ou le plus polyvalent des ingénieurs sans ressources. Quel autre rapport avoir avec eux que de pure utilisation ? Et, qui plus est, une utilisation dont nous ne saurions nous dispenser car, en même temps qu’elle nous ouvre des possibilités que nous n’avions pas auparavant, la technique contemporaine façonne un monde ou, sans elle, nous nous trouvons réduits à une complète impotence. Simondon ne s’inquiète pas assez du degré de sophistication et d’hégémonie de la technique — comme si, entre la roue de moulin que le courant de la rivière fait tourner et la centrale nucléaire, il n’y avait pas une différence essentielle —, il ne prend pas suffisamment en compte l’existence de seuils au-delà desquels ses recommandations deviennent fantaisistes et inapplicables. Olivier Rey, Une Question de taille, Stock, Paris, 2014, p. 32-34 L'auteur développera alors, dans cet essai (à partir des travaux d'Ivan Illich, Leopold Kohr, mais aussi ... Galilée, J.B.S. Haldane ou D'Arcy Thompson) la problématique des seuils à partir desquels notre technique n'est plus à hauteur d'homme, et à partir desquels, au-delà même de ses ambivalences, la croissance technicienne devient délétère pour l'homme. Ou comment l'empire de la mesure (numérique) a totalement perdu le sens de la mesure (à garder). C'est un angle d'approche qui n'est pas celui d'Ellul (que l'auteur connaît) ni de Tolkien (qu'il aime beaucoup), mais qui pourrait les compléter. Cet angle-là aura peut-être aussi l'avantage de permettre de mieux sentir la distinction entre la technique (le faire de l'homme) et la Technique / Machine (l'abolition des limites). Jérôme @ Damien : je comptais te faire connaître cet essai à sa sortie il y a quelques semaines / mois, et puis ... complètement débordé je n'ai pas pu ; je corrige donc la chose aujourd'hui. Je n'ai pas une bibliothèque ni une pile de livres à lire qui soient comparables aux tiennes, je suppose, mais cet auteur est sans hésitation celui que je placerais au-dessus de tous les autres ouvrages ;). |
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Yyr a écrit :
Pour Tolkien, peut-être pas, mais pour Ellul... « C’est Illich qui a, non pas le premier, mais le mieux insisté sur ces seuils, et j’ai de mon côté étudié ailleurs la différence entre la finitude, les seuils et l’auto-limitation. » Ellul, le Bluff technologique (1988), Hachettes littératures (Pluriel), p. 214 Voir donc (sans inclure les articles) : « Les seuils de retournement » dans le Bluff technologique (p. 214-223) et les Combats de la liberté, le Centurion, 1982 (p. 70-75 ; avec l’annonce d’un développement dans l’Éthique de la sainteté, manuscrit inédit à ce jour). |
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Yyr a écrit :
Je ne suis pas d'accord pour suivre Olivier Rey jusqu'au bout de son raisonnement. Il a certes raison de dire qu'actuellement la plupart des machines destinées au grand public sont conçues de manière à ne pas pouvoir être maintenues, mais remplacées (souvent intégralement) dès la première panne. Mais il se trompe gravement quand il attribue une part du problème à la sophistication desdits objets : j'en veux pour preuve que toutes les machines industrielles modernes, tous les systèmes d'une sophistication extrême qu'on retrouve en aéronautique et dans les autres milieux hostiles (spatial, sous-marin) peuvent se réparer et se réparent effectivement. Un des rares contre-exemples serait l'atterrisseur Philae de la sonde Rosetta, pour la simple raison que nous ne disposons pas des moyens d'envoyer un autre engin spatial sur la comète. Pour le reste, dès lors qu'il est possible de concevoir et de produire une machine, il est possible de la réparer. Certes, il faut faire appel à des spécialistes hautement qualifiés pour la maintenance lourde, mais un avion comme une machine de découpe à grande vitesse doivent aussi recevoir une maintenance légère de manière régulière, de sorte qu'ils continuent à fonctionner correctement. Et les utilisateurs de ces engins sont formés à cela (voir le principe de la Maintenance Productive Totale, entre autres). Le problème des machines destinées au grand public est effectivement une question de politique commerciale des constructeurs, comme Olivier Rey le souligne : afin de pousser à la consommation, les machines vendues ne sont pas réparables ou bien les pièces de remplacement sont vendues à des prix tels qu'il devient plus économique de racheter un équipement neuf. C'est ce que Simondon appelle le Mal, avec une majuscule : une volonté de maintenir l'homme dans une dialectique maître-esclave avec les objets techniques qui forment son quotidien. Cette tendance est renforcée par le fait qu'aujourd'hui les objets produits ne le sont pas à leur juste coût, car les externalités générées par leur production ne sont souvent pas prises en compte. En particulier, les frais de transport sont largement sous-estimés, car la pollution qu'ils occasionnent (et qui constitue une externalité sur le reste du monde) n'est pas payée par ceux qui la génèrent, ce qui viendrait mécaniquement augmenter le coût des objets fabriqués de l'autre côté du globe. On peut toutefois noter qu'Olivier Rey a tort d'être entièrement pessimiste et de reléguer la vision de Simondon au rang des chimères (ce qui évite il est vrai de s'y confronter concrètement), car il existe de plus en plus d'initiatives, tant publiques que privées, afin de pénaliser l'obsolescence programmée, de favoriser la réutilisation des objets techniques, de faciliter leur maintenance et même de tenir compte des externalités environnementales. On en trouve un bon exemple dans les téléphones portables (incidemment un des objets les plus complexes que nous utilisions, comme quoi...) : sous la pression du public, Apple a été obligé de permettre le remplacement des batteries de son iPhone, alors que ces batteries étaient scellées sur les premiers modèles, nécessitant le remplacement complet du téléphone quand les batteries étaient hors-service. De plus en plus d'amateurs compétents récupèrent les smartphones en panne pour réparer ceux qui peuvent l'être en piochant des pièces dans ceux qui sont définitivement hors-service, avant de les revendre par internet pour un prix modique. Enfin, sous la pression d'ONG, la plupart des fabricants de smartphones ont dû s'engager à la transparence sur les conditions de productions de leurs appareils et à mettre en place un programme robuste de recyclage. Le principal groupe qui n'ait rien fait dans ce domaine est... Apple.
Amicalement, |
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Merci Damien, c'est très instructif ! Toutefois ce n'est pas vraiment le point d'Olivier Rey. Le problème insurmontable n'est pas celui de l'obsolescence programmée (là-dessus, bien d'accord avec toi & Simondon, et l'auteur serait je pense d'accord pour nuancer son propos là-dessus, qui n'était qu'introductif) mais celui du seuil de complexification et de taille ... En fait, le malentendu demeure toujours celui de ce que l'on met derrière la Technique aujourd'hui. Simondon en reste aux objets techniques (voire mécaniques). Pour Ellul , Illich, Anders, ... et Olivier Rey, ce n'est pas le vrai problème. Celui-ci peut d'ailleurs trouver des solutions (c'est le « développement durable » ; peut-être Ellul aurait-il parler de la rétro-action du système technicien), mais ça ne résoud pas le problème soulevé par les auteurs pré-cités, pour lesquels notre monde actuel n'est pas le monde à hauteur d'homme plus des objets techniques de plus en plus perfectionnés, mais un nouvel univers technique qui n'est plus à hauteur d'homme indépendamment de notre rapport personnel aux objets techniques . @ Sosryko : tu fais bien de corriger, mais ce que je voulais dire en fait c'était : approche sociologique (avec une approche du réel de type marxiste — ce qui n'est pas péjoratif, cf. plus haut) chez Ellul, mythopoétique chez Tolkien, et davantage philosophique (avec une approche du réel volontiers phénoménologique) chez O. Rey. |
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Dans cet extrait tout au moins, Olivier Rey parle des objets techniques et de leur complexité ou de leur taille : je crois y avoir répondu. Simondon constate que notre rapport à l'objet technique est inadéquat, ce qui explique que nous ne le comprenions plus et génère une nouvelle aliénation. Tant que cette aliénation se maintient, elle va évidemment croissante à mesure que l'objet technique se complexifie (de même que l'écriture génère une aliénation de plus en plus grande pour l'illettré à mesure que la société se repose de plus en plus sur l'écrit), mais néanmoins la complexité n'est pas un frein intrinsèque à la compréhension de l'objet. Au demeurant, Simondon ne reste certainement pas aux objets mécaniques, ni même aux objets : il a justement étudié en profondeur la notion de système technique et le lien entre l'homme, l'objet et le système. Pour ma part, j'avoue d'ailleurs ne pas comprendre la dernière phrase de ta réponse : d'une part, il n'existe évidemment pas d'« univers technique » (au sens propre, c'est absurde, au sens figuré c'est imprécis), d'autre part je ne perçois pas comment un ensemble technique pourrait cesser d'être « à hauteur d'homme » indépendamment de notre rapport aux objets qui le composent, puisque la caractéristique d'un tel ensemble est d'être composé des objets en question. Quelles sont les propriétés émergentes d'un ensemble technique qui ne se retrouveraient pas dans les objets qui le composent et qui auraient pour propriété ontologique d'être irréductiblement opposées à la condition humaine ? |
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Dans cet extrait, on a en effet les objets justement parce qu'il s'agit de passer par Simondon. Si tu lis cet essai, tu comprendras ma dernière phrase. ;) (et bien sûr qu'il existe un univers, un environnement, un milieu, technicien. C'est le nôtre.) Accessoirement, j'évolue dans un univers médical sophistiqué et technicisé à souhait. Je comprends à peu près nos techniques et l'organisation ; mes patients beaucoup moins que moi. Pas sûr pourtant que ce je sois celui qui supporte le mieux l'aliénation ... |
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Justement : univers, milieu ou environnement, ce n'est pas la même chose. ;) Pour l'essai, j'ai bien l'intention de le lire. J'ai aussi du mal à concevoir un rapport d'aliénation s'il y a compréhension, quelle que soit la définition adoptée pour ce terme : s'il y a compréhension, l'objet ne nous est pas étranger ; si on considère que l'objet atteint aux droits fondamentaux de l'homme, cette atteinte n'est plus irrémédiablement imposée, puisqu'une fois identifiée nous avons la liberté de l'accepter, de l'ignorer ou de la combattre. |
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Yyr a écrit :
Hello Yyr :) |
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Cette fois c'est clair (pour moi) et j'aquiesce entièrement. Merci Semprini ;) |
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Je suis en train de terminer L'Âme et le Soi : Renaissance et individuation, de C.G. Jung (Albin Michel, 1990) et on y trouve un passage qu'il me semble assez approprié de citer ici, bien qu'il ne se réfère qu'incidemment à la technique. En effet, il me paraît constituer une analyse plus profonde du monde qui est le nôtre que celle qui consiste à projeter l'ombre qui est en nous sur notre environnement, fut-ce un environnement façonné de nos mains. La conscience s'est développée trop vite sur le plan scientifique et technique, elle a laissé loin derrière l'inconscient, qui ne pouvait plus suivre, et l'a ainsi forcé à adopter une position de défense et de refus qui se manifeste dans une volonté généralisée de destruction. Les -- ismes politiques et sociaux de notre temps prêchent, certes, tous les idéaux possibles, mais poursuivent sous ces apparences trompeuses un but qui est d'abaisser le niveau de notre civilisation en restreignant, voire en annihilant purement et simplement les possibilités d'épanouissement individuel. Ils le font en partie en produisant un chaos maîtrisé par la terreur, un état primitif, donc, qui ne concède plus qu'une possibilité de simple survie ; un état pire que les pires époques de "ténèbres" du Moyen Âge. Il reste encore à savoir si de l'expérience de l'asservissement déshonorant naîtra un jour une plus grande aspiration à la liberté de l'esprit. A l'échelle collective, ce problème ne peut recevoir de solution, car la masse n'est pas transformée si l'individu ne se transforme pas. De plus, même la solution apparemment la meilleure ne peut pas être imposée à celui-ci, car pour qu'elle soit bonne il faut qu'elle s'accompagne chez lui d'un processus naturel d'évolution. C'est donc une entreprise sans espoir que de s'orienter vers des recettes et des mesures collectives. Il ne peut être porté remède à un mal général qu'en commençant par l'individu, et cela même à condition qu'il prenne ses responsabilités et ne les rejette pas sur autrui. Cela n'est possible, bien entendu, que dans la liberté, et non pas sous un régime de violence, que le tyran qui exerce celle-ci se soit proclamé souverain lui-même ou qu'il soit l'émanation de la populace. C.G. Jung, « Une expérience du processus d'individuation », Résumé, p. 123 (texte remanié par Jung en 1950, à partir d'une conférence de 1933) Bien entendu, il me semble que la violence à laquelle fait référence Jung peut non seulement être physique, mais aussi d'ordre psychique, au même titre que l'asservissement. Elendil |
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Je contribue à remonter ce fuseau, car je viens de lire la France contre les Robots de Bernanos, dans son édition du Livre de Poche, qui contient en annexe plusieurs articles connexes, y compris certains chapitres de l'édition brésilienne du Chemin de la Croix-des-Âmes qui ne figurent pas dans l'édition française. Je ne me souvenais pas qu'on en ait parlé ici, ce que je trouvais étrange, tant les paroles de Bernanos viennent faire écho à la thèse de Sosryko. En relisant les interventions, je m'aperçois que Semprini y avait fait référence, mais en passant et sous le simple titre de « Robots », ce que je n'avais alors pas relevé. Là encore, je ne suis pas systématiquement en accord avec ce que dit Bernanos, mais il faut certainement lui reconnaître un certain talent prophétique quant au devenir de la société occidentale telle que nous la connaissons aujourd'hui. En fait, sur le style et les paroles de Bernanos, je me trouve entièrement en accord avec Semprini : Bernanos ne disait en effet pas les choses à moitié ;) : Imbéciles ! chaque fois que j'écris votre nom, je me reproche de donner au dernier chapitre de ce modeste petit livre l'apparence d'une espèce de proclamation aux Imbéciles. N'importe ! À bien réfléchir, votre salut m'apparaît de plus en plus comme la condition — peut-être surnaturelle — du salut de tous les hommes. Dans la Civilisation des Machines, pourquoi ne tiendriez-vous pas, en effet, la place des pauvres ? L'ancien monde sacrifiait le pauvre à sa prospérité, à sa grandeur, à sa beauté, à ses plaisirs. Le monde moderne vous sacrifie à ses expériences démesurées. Il ne vous sacrifie pas de la même manière que l'ancien monde sacrifiait le pauvre. Jadis le pauvre manquait du nécessaire pour que le riche puisse jouir du superflu. Mais l'espèce de pauvreté qui vous est particulière n'enrichit personne, les imbéciles ne sont pas imbéciles pour que certains privilégiés de l'intelligence aient du génie. Il arrivait autrefois que les pauvres se révoltassent. Quel pourrait bien être le but de la révolte des pauvres sinon de dépouiller les riches ? La révolte des imbéciles n'a pas de but. Jean-Loup Bernanos, La France contre les Robots (chap. VIII) Et pourtant, aussi absurde que cela puisse paraître, ce livre de Bernanos me semble très notablement plus optimiste que ce que j'ai pu lire d'Ellul, bien que (ou parce que ?) ce dernier paraisse plus se situer dans l'analyse que dans l'élan rhétorique. Elendil |
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Pour ma part, je n’en avais pas parlé à l’époque pour la bonne et simple raison que je n’ai lu la France contre les robots que très récemment, dans la réédition 2015 au Castor Astral (=FCR). Je relève aussi que pour Bernanos :
Or, chacun de ces points a été développé et abordé de multiples manières par Ellul dans sa critique du système technicien. Je ne peux ni donner ni chercher toutes les références, désolé. Donc, si Bernanos était plus optimiste qu’Ellul (mais avant de porter un tel jugement, voir les dernières pages de Changer de révolution où Ellul quitte « le domaine du constat et de l’exigence pour entrer dans celui de la conviction personnelle, du témoignage et de la proposition »), ce n'est pas dans certaines annonces prophétiques de la France contre les Robots que c'est le plus manifeste. Ainsi, on peut comparer : « Les démocraties et les dictatures […] vont s’écrouler ensemble parce qu’elles ne sont nullement accordées aux valeurs humaines de la vie. Ce n’est pas la liberté qui renaîtra d’abord – nous en sommes encore loin ! – c’est l’esprit de liberté ! Et le monde le retrouvera au dernier fond de la misère, car l’esprit de liberté m’a toujours paru inséparable de l’esprit de pauvreté. » FCR, p. 199 à : « Ce que nous pouvons prévoir avec certitude, si la croissance technique continue, c'est un accroissement du chaos, ce qui ne veut pas dire du tout le néant ou l'effondrement des sociétés mais des difficultés qui vont augmenter. » entretien en 1979, dans Ellul par lui même, la Table Ronde, 2008, p. 108 Cependant, si Ellul ne s'est jamais présenté comme prophète d'un avenir inéluctable (« j'ai bien précisé : cela arrivera si l'homme n'intervient pas. »), il retrouvait Bernanos quant à la réponse à opposer à une telle possibilité d'avenir. Dès 1935, soit treize ans avant la France contre les Robots, le jeune Ellul (23 ans) rédigeait, dans les points 81-82 des Directives pour un manifeste personnaliste : « […] le problème de la révolution se pose non seulement sur le plan politique ou économique, mais sur le plan de la civilisation elle-même. Sur le plan des mœurs, des habitudes, des façons de penser, sur la vie courante de chacun de nous, sur son journal et son repas. […] La révolution doit se faire contre la misère et contre la richesse [donc pour Ellul, dans l’ascèse qui est une forme de pauvreté volontaire, Ellul faisant d’ailleurs la distinction entre misère et pauvreté dans le manuscrit] – pour que chaque homme trouve dans une cité volontaire ce qu’il lui est nécessaire de vivre. Fût-ce un minimum de vie pour tous, mais que ce minimum de vie soit équilibré, soit à la fois matériel et spirituel. » Charbonneau, Ellul,Nous sommes des évolutionnaires malgré nous, Seuil, 2014, p.80 Où Ellul rejoint Bernanos, et où les deux rejoignent Tolkien qui relie explicitement la liberté de Tom et l’innocuité de l’Anneau à son égard au « vœu de pauvreté » du Maître de la Maison sous la Colline : « Mais si vous avez, pour ainsi dire fait « vœu de pauvreté », renoncé au contrôle, […] alors la question précise du pouvoir et du contrôle pourrait ne plus avoir aucun sens du tout à vos yeux, et les moyens du pouvoir ne plus avoir aucune valeur. » L144 |
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Voilà ce sur quoi je suis tombé en rangeant de vieux papiers personnels. Cela doit venir de mes parents ou même grands-parents, vu le type de papier utilisé. Je me suis dit que cela ferait une bonne illustration pour ce fuseau. ;)
E. |
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Magnifique et belle mise en perspective pour ce fuseau . Merci Elendil ! :) |
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Engrenages et Charité font aussi penser aux Temps Modernes de Chaplin :) |
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Oui, assurément. En cherchant, j'ai trouvé les deux plans suivants :
« Notre sens de la vie a été émoussé par l'appât du gain, le pouvoir et le monopole. Nous avons laissé ces forces nous envelopper sans nous préoccupper le moins du monde des redoutables conséquences que cela pourrait avoir. » Charlie Chaplin, Histoire de ma vie (1964) Et puis l'omniprésence de la Charité comme sens et réponse, avec le long monologue du barbier du Dictateur : « Nous maîtrisons la vitesse, mais nous restons enfermés. Les machine qui donnent la richesse nous laissent dans la pauvreté. Notre savoir nous a rendu cyniques, notre intelligence durs et méchants. Nous pensons trop et ressentons trop peu. Plus que de machine, nous avons besoin d'humanité. Plus que d'habileté, nous avons besoin de gentillesse et de douceur. Sans ces qualités, la vie sera violence, et tout sera perdu « We have developed speed, but we have shut ourselves in. Machinery that gives abundance has left us in want. Our knowledge has made us cynical; our cleverness, hard and unkind. We think too much and feel too little. More than machinery, we need humanity. More than cleverness, we need kindness and gentleness. Without these qualities, life will be violent and all will be lost. Charlie Chaplin, Le Dictateur (1940) Notons aussi qu' à la différence de Tolkien, Chaplin, humaniste et progressiste, voit dans l'origine de l'avion non une volonté de puissance mais celle du partage et du désir de communication/communion : L'avion et la radio nous ont rapprochés. La nature même de ces inventions est un appel à la bonté des hommes ; est un appel à la fraternité universelle, pour l'union de tous. Et en cet instant ma voix atteint des millions de personnes à travers le monde, des millions d'hommes de femmes et de petits enfants qui désespèrent, victimes d'un système qui fabrique des bourreaux et emprisonne les innocents. A ceux qui peuvent m'entendre, je dis : Ne désespérez pas. Le malheur qui est sur nous n'est autre que le passage de la cupidité, de l'amertume de ceux qui craignent la marche du progrès humain. The airplane and the radio have brought us closer together. The very nature of these inventions cries out for the goodness in men; cries out for universal brotherhood; for the unity of us all. Even now my voice is reaching millions throughout the world, millions of despairing men, women, and little children, victims of a system that makes men torture and imprison innocent people. To those who can hear me, I say, do not despair. The misery that is now upon us is but the passing of greed, the bitterness of men who fear the way of human progress. Charlie Chaplin, Le Dictateur (1940) Merci Silmo pour le rappel important de la Charité de Charlot (& merci à Yyr pour ce nouvel outil des citations en colonnes ;-)) ! S. |
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Alors à revoir en entier ici. |
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Il serait peut-être intéressant ici d'expliciter le sens de ce que l'on met derrière le mot « charité » : quel sens a-t-il, avec et/ou sans majuscule ? B. |
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La Charité de Pascal est l'amour (caritas, agapê) et renvoie aux trois ordres des Pensées. |
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Merci Sosryko. :-)
Pour Blaise Pascal, à travers l'ordre supérieur de la charité, il est donc question ici du cœur, conçu par Pascal plus ou moins comme étant le moyen intuitif d'une révélation intérieure du Dieu chrétien, et la source de connaissances supposées plus fermes que les connaissances de la raison. On emploie décidément bien souvent improprement la formule pascalienne « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point », puisque par cette formule, Pascal ne faisait que parler du cœur chrétien tourné vers Dieu et non de la question (plus large selon moi) des pensées et actions perçues comme irrationnelles, notamment en matière d'amour. En tout cas, il est donc bien question ici de foi et non de raison, et il n'est donc question d'amour que dans un sens religieux spécifique (l'amour et la charité ne subsument pas à [ou sous] les conceptions théologiques de ces termes, et on peut bien sûr le voir notamment avec Chaplin). Ce que l'on appelle la Charité avec majuscule serait donc, selon Pascal, l'ordre supérieur permettant de dépasser les contradictions et limites de la condition humaine, dominée par l'illusion quelles que soient les capacités de la raison et quels que soient nos occupations ou « divertissements ». La foi en un Dieu tel que le Dieu personnel de la Bible relève-t-elle, elle aussi, du divertissement tel que conçu par Pascal et relève-t-elle donc aussi de l'illusion ? La question ne se posait, semble-t-il, ni pour Pascal, ni pour Tolkien, mais elle n'en reste pas moins une question largement ouverte : tout dépend du goût que l'on a pour les paris, en fonction de ce que l'on croit connaître... sosryko a écrit :
Tolkien ne connaissait peut-être pas plus Blaise Pascal que Friedrich Nietzsche pour ce que l'on en sait... À noter toutefois que Pascal a pu être lu très tôt en Grande-Bretagne, et dès son vivant même, puisque les Provinciales ont fait l'objet d'une première traduction en anglais parue à Londres, chez Royston, en 1657. Pour ce qui est des Pensées, œuvre posthume, elles ont fait l'objet de traductions publiées aux XIXe et XXe siècles, et il était en tout cas possible de les lire en milieu universitaire du temps de Tolkien, au moins en partie si j'en crois cette édition des presses universitaires de Cambridge parue à partir de 1908, et proposant une sélection de textes traduits par Moritz Kaufmann : https://books.google.fr/books?id=pNbs0ge...over&hl=fr En fait, il y a tant d'informations concernant Tolkien que nous ignorons toujours, que ces informations aient été éventuellement négligées par les chercheurs, ou bien ignorées, ou bien encore détruites ou cachées par ailleurs... Quand je lis Tom Shippey déclarant que « a combinaison of circumstances means that we know more about Tolkien than about almost any other author, from any period » (cf. son avant-propos à Tolkien's Library: An Annotated Checklist), je me dis que cela serait bien que quelqu'un se dévoue, un jour, pour modérer quelque peu l'enthousiasme de l'auteur de J.R.R. Tolkien: Author of the Century : non seulement Tolkien ne me parait pas être forcément l'Author du Century, mais je ne crois pas non plus qu'il soit l'auteur dont on connaisse forcément beaucoup plus de choses que l'on en connait s'agissant de « presque n'importe quel autre auteur », toutes périodes confondues ! ^^' B. |
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NB : Pour Shippey, Author of the Century ne signifiait pas « l'auteur du siècle », mais « auteur dans son siècle ». C'est une importante nuance, même si l'ambiguïté était manifestement voulue. Au demeurant, Shippey me semble être un de ceux qui évaluent le mieux l'œuvre de Tolkien et portent sur elle un regard critique affuté par une connaissance intime. Quant à la connaissance qu'on a de Tolkien, quels sont les auteurs dont on peut reconstituer les occupations quotidiennes presque au jour le jour pendant plus de cinquante ans ? Quels sont les auteurs dont presque tous les brouillons de romans ont été publiés, jusqu'aux moindres notes marginales ? Il n'y en a guère, je pense. Ne manquent à l'appel que les journaux et lettres intimes — ce qui est important, il est vrai. Et pour ce qui est des textes étudiés par Tolkien, J.S. Ryan s'étonnait il y a déjà trente ans que presque personne n'ait l'idée d'aller consulter le syllabus des cours suivis par Tolkien, ce qu'il est pourtant possible de faire. Il est vrai que la remarque reste assez vraie aujourd'hui : il n'y a guère que lui, Phelpstead, Garth, Hammond et Scull à avoir eu cette minutie dans leurs recherches. |
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Elendil a écrit :
Je suis au courant du sens premier de l'expression « Author of the Century ». Mais quelle était alors la signification de ce titre, sinon ce double sens partiellement assumé ? Shippey a évidemment une connaissance intime de l'œuvre, mais son regard critique n'est pas dépourvu d'un certain parti pris : ce n'est pas un mal, mais de mon point de vue, cela n'en fait pas seulement un spécialiste. Elendil a écrit :
Mais il y en a sans doute, quoiqu'aucun tolkienologue ne soit semble-t-il capable d'en citer : je ne blâme pas les spécialistes, mais j'aimerai bien que ce type d'affirmation (méliorative) soit un jour davantage étayé. Ceci dit, en dehors de ce qui reste inédit dans les papiers de quelque importance de l'écrivain, je ne sais pas s'il y a in fine de quoi être extrêmement enthousiaste quant à ce dont nous disposons (ou sommes censés disposer), de toute façon... Tolkien me donne aujourd'hui l'impression d'avoir à la fois été étudié à l'extrême, et de rester malgré tout flou à travers l'image que cette étude, pourtant continue et industrieuse, a donné jusqu'ici de lui... Même si les sujets de recherche continuent de ne pas manquer, et que bien des archives restent encore sans doute largement sous-exploitées, peut-être n'y aura-t-il cependant rien d'autre à voir que ce flou, mais ce n'est sans doute pas un mal en soi, car sur la forme, tout ne passe pas par l'écrit, et que sur le fond, la volonté de « maîtrise » n'est pas la meilleure chose qui soit... Et puis après tout, que connaît-on jamais d'un individu, créateur ou non ? Comme pour tout auteur, il restera l'œuvre avant tout, tant qu'elle sera lue. B. |
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Hyarion a écrit :
En même temps, je ne recense guère de spécialistes qui détestent leur sujet d'étude, et les rares exceptions que je connaisse sont loin d'être des modèles de rigueur. Après, bien sûr que Shippey a un certain parti pris, mais au rebours de ce que tu énonces, je considère que tout spécialiste a nécessairement un certain parti-pris, plus ou moins cohérent et plus ou moins rationnel selon les individus. Et dans le cas de figure qui nous intéresse, il ne faut pas non plus oublier que Shippey a un sens de l'humour assez développé et le sens de la provocation. Il me semble assez clair que ses premiers ouvrages étaient au moins autant dirigés vers les spécialistes de la littérature contemporaine, qui, encore récemment, faisaient profession de mépriser Elfes et Hobbits, que vers les amateurs de Tolkien. Hyarion a écrit :
Qu'il y en ait, c'est possible, encore que Shippey, qui possède une connaissance bien plus large que moi de la critique littéraire, estime que les exemples comparables soient particulièrement rares. D'après lui, seul Joyce était dans ce cas en littérature anglaise. Cela dit, est-ce une affirmation méliorative ? Pas pour moi. C'est une constatation, voilà tout. A la limite, cela ne m'arrange pas, parce que cela implique une quantité d'autant plus massive d'informations à consulter et à mémoriser avant d'avancer la moindre affirmation supplémentaire. Quant à la question du flou, il faudrait sans doute préciser ce que tu entends par là. Si c'est que l'auteur et son oeuvre sont irréductibles à toute analyse, aussi poussée soit-elle, et ce d'autant plus que l'oeuvre est riche et complexe, j'aurais clairement tendance à être d'accord. Pour l'enthousiasme, j'aurais tendance à croire que c'est une émotion un peu trop personnelle pour que quiconque se mêle de décréter les cas où il y a lieu de l'éprouver ou non. Après tout, nombre de nos contemporains s'enthousiasment bien de voir une vingtaine de gusses courir pendant une heure trente après un ballon approximativement rond, chose qui m'a toujours laissé froid. D'autres entendent de la musique enthousiasmante là où je ne perçois qu'une cacophonie aussi tonitruante que désagréable. Qui suis-je pour affirmer qu'ils auraient absolument tort et moi raison ? Que chacun suive le chemin qu'il s'est fixé (ou qu'il croit s'être fixé, selon l'idée qu'on se fait du libre-arbitre), cela me suffit.
E. |
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Je viens de relire ce fuseau parfois bavard et les petites joutes d'autrefois qui m'ont amusé a posteriori. Je crois qu'avec l'âge nous avons plus de sagesse aujourd'hui. |
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Oui Sosryko, à tout voyage à Naples, j'allais et j'irai toujours voir ce tableau chaque matin au réveil. :) |
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Elendil a écrit :
Qui parle de détestation ? L'attachement pour un sujet a aussi ses excès, tout simplement. :-) Et ce n'est probablement pas la première fois que j'affirmerai ici que Tolkien n'a pas (ou plus) vraiment besoin qu'on le défende contre ceux qui méprisent son œuvre (vu l'état actuel du processus de légitimation en cours, cela ressemble de plus en plus à un combat d'arrière-garde, même si j'en ai encore trouvé des traces à l'occasion de l'exposition de la BNF, laquelle est pourtant le symbole même de cette reconnaissance tant désirée par les fans et spécialistes). Elendil a écrit :
C'est sans doute parce qu'il est, effectivement, volontiers provocateur qu'il mériterait bien que, de temps en temps, un miroir lui soit tendu, comme à tout un chacun, évidemment en toute cordialité et avec tout le respect dû à son travail. Critiquer les spécialistes de la littérature contemporaine lui tient (ou lui a souvent tenu) à cœur, mais sa défense de Tolkien face à eux doit être aussi prise pour ce qu'elle est, sans la faire relever par nature de l'argument d'autorité. Les faits sont les faits, mais les hommes sont aussi des hommes, et il ne faut pas non plus oublier, à cette aune, le positionnement des tolkienologues universitaires, plus ou moins intermédiaires entre l'Université et ce que j'appelle le fanariat, positionnement qui peut, à des degrés divers, se refléter dans les discours et leur degré, variable, de parti pris. Encore une fois, ce n'est pas un mal, mais personnellement il me semble utile d'en tenir compte. Elendil a écrit :
Oui, les faits, toujours les faits. ;-) Encore une fois, avant d'énoncer des choses qui, qu'on le veuille ou non, ont une dimension méliorative (chez Shippey, il est quand même difficile de le nier : il entend souvent défendre Tolkien autant qu'il l'étudie, du moins dans des ouvrages comme celui précédemment mentionné, et qui n'est certes plus très récent), j'aimerai simplement que l'on étaye davantage quand cela le mérite. Tu parles de James Joyce. Très bien, voila déjà un exemple (le seul dont Shippey parle assez régulièrement). Tu parles de constatation. Eh bien, que l'on constate alors, et avec des faits, et donc sans se contenter de garder la tête dans le guidon tolkienien, si j'ose dire, a fortiori quand on fait allusion à d'autres écrivains. À noter, par ailleurs, qu'avoir une bonne connaissance d'un auteur ne dépend pas forcément en soi d'une énorme quantité de données collectées : encore faut-il que ces données racontent quelque-chose sur l'auteur, ce qui n'est pas toujours véritablement le cas (qu'il s'agisse par exemple, dans le cas spécifique de Tolkien, de papiers linguistiques d'un intérêt purement technique pour les spécialistes, ou qu'il s'agisse plus prosaïquement des notes d'épicier de n'importe quel écrivain ayant lui-même fait ses courses). Elendil a écrit :
Je suis désolé de sans doute t'enquiquiner avec mes remarques, mais au pire, personne ne t'oblige à accorder de l'importance à ce que je dis. ^^ « À chacun son trip, et que chacun se mêle plus ou moins de ses affaires », pourrait-on, à cette aune, avoir l'impression de lire en creux dans ta dernière phrase à vocation conclusive, mais bon, peu importe. ;-) Pour ma part, je ne cherche pas à avoir raison... et qui parle de décréter quoi que ce soit ? Chacun s'enthousiasme pour ce qu'il veut, Elendil, et je ne reproche pas aux spécialistes leur tolkienophilie. Ce qui me pose un peu problème, simplement, c'est lorsque cet enthousiasme, personnel, imprègne l'évocation de faits au point d'aboutir à un discours un peu trop mélioratif sans être pour autant toujours très étayé vis-à-vis du public. La limite peut être subtile, certes, mais disons que j'ai suffisamment lu un certain nombre de tolkienologues pour y être assez sensible, au fil des années. Peut-être que le problème ne se pose pas pour le fan inconditionnel, qu'il soit ou non chercheur par ailleurs. Personnellement, l'esprit critique m'amène parfois à faire ce genre d'observation, mais il est certes bien sûr naturellement permis de ne pas s'en soucier davantage que de sa première couche Pampers. Elendil a écrit :
J'ai dit que Tolkien me donnait l'impression d'avoir à la fois été étudié à l'extrême, et de rester malgré tout flou à travers l'image que cette étude a donné de lui jusqu'à maintenant. De mon point de vue, cela tend à être à la fois un bien et un mal. Un bien dans le sens que tu indiques, à savoir que, bien heureusement, aucun auteur ni aucune œuvre ne sont réductibles à l'analyse. Un mal dans le sens du constat que j'ai déjà fait en ces lieux par le passé, celui d'une œuvre de plus en plus recouverte des cendres que peut tendre à constituer le commentaire, et aussi paradoxalement dans le sens du constat d'un auteur à propos duquel, au fond, on ne sait que ce que l'on a bien voulu nous donner à voir pendant des décennies (le paradoxe redoublant ici du fait de la quantité de documents dont nous sommes pourtant censés disposer). Silmo a écrit :
Je précise, cher Silmo, que j'ai souhaité répondre à Sosryko concernant Blaise Pascal parce qu'il m'a lui-même répondu en évoquant la conception proprement pascalienne de la Charité, mais sans penser moi-même qu'il y aurait beaucoup à creuser de ce côté-là (pascalien). L'avantage du paradigme chrétien, c'est qu'il peut permettre toutes les investigations et suppositions congrues, en partant simplement du principe que Tolkien était un chrétien de stricte observance et plus précisément un fervent catholique. Or, pour ce qui nous occupe, oui, la Charité peut se borner ici à être appréhendée à l'aune des sept œuvres de miséricorde corporelles et de ce qu'en donne notamment à voir la peinture du maître Caravage conservée au Pio Monte della Misericordia de Naples, ainsi que toi et Sosryko le suggérez à juste titre. Mais ce n'est pas moi qui ait commencé avec Pascal ! ;-) Pour mémoire, je le mentionne rapidement au passage, Jean Jaurès parle aussi notamment de charité, en lien avec la raison et notre fond humain, dans un Cours de philosophie dont j'ai parlé ailleurs le mois dernier : ce message Silmo a écrit :
Certes, le temps passe, notre raisonnement ainsi que notre jugement sont censés s'être affinés avec l'âge, et nous nous prenons un peu moins la tête avec des choses qui n'en valent pas la peine. Mais n'oublions pas, cependant, que le piège du jeune-conisme a toujours son pendant : le piège du vieux-conisme ! ;-p Amicalement, B. P.S. : désolé pour la longue digression, concernant plus ou moins Shippey et quelque peu unexpected me concernant... ^^' |
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Mon bon Hyarion, tu m'obliges là à une autre digression pour citer Brassens "Le Temps ne fait rien à l'affaire, ..." |
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Belle suite, les amis, bravo !
Silmo a écrit :
Arf, content que tu le prennes comme ça François. Pour ma part je regrette de n'avoir pas compris assez vite qu'il me fallait accepter d'être en désaccord, même à ce point, même avec toi ou Stéphanie ;) |
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La traduction récente de certaines interviews de J.R.R. Tolkien est l'occasion de verser au dossier un passage de la dernière d'entre elle. En cet endroit, Tolkien prend un peu de contre-pied son interlocuteur, qui cherchait visiblement à le cataloguer comme anti-moderne : Tolkien coupe court, en insistant pour distinguer entre ses aversions, « personnelles », et son jugement. Ce dernier est très intéressant. Il n'a « aucune objection » à tel élément de la modernité « en tant que tel ». Cela dépend ... de leur taille ... et de leur nombre. Ainsi des usines : Elles pourraient être meilleures qu'elles ne sont. Cela dépend de ce que vous entendez par usine, je veux dire, une usine peut être une très grosse (big), très grande ou une très petite chose. « “Tolkien in Oxford” (BBC, 1968) : une reconstruction », in l'Arc & le Heaume HS n°2, p.84 Et des automobiles : Il y a en a trop, oui, oui, pas mal. Mais le mal de toutes choses doit être jugé sur la table de multiplication, parce que la table de multiplication rend à peu près tout mauvais. [...] [Cf. cette brève remarque dans l'interview précédente : « la pression des nombres rend tout plus grand » (p.44).] En rendant les automobiles de plus en plus nombreuses, de moins en moins chères, le véritable utilisateur d'automobiles n’est plus capable de faire les choses pour lesquelles les automobiles sont faites. Toutes les publicités pour les automobiles continuent, dans l’ensemble, d’attiser le désir qu’ont la plupart de gens de s'échapper, et vous voyez un moteur et un panier de pique-nique sur la rive d’un ruisseau sans entraves. Mais de nos jours, avant que vous puissiez atteindre les ruisseaux, les constructeurs de routes de l’Etat ont fracassé le ruisseau et abattu les arbres pour que vous puissiez y venir. J'aurais pensé que ce sont les constructeurs de routes plus que les automobiles que je déteste, ils sont vraiment impitoyables et stupides. Ibid.
On retrouve là la distinction : Cet angle de traitement rappelle un auteur qui, je crois, n'a pas été cité ici, le discret Leopold Kohr, dont la thèse centrale, très tolkienienne pour le coup, est ainsi résumée : Il semble qu'il n'y ait qu'une seule cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille escessive (bigness). [...] Kohr, The breakdown of Nations (1957), cité et traduit par O. Rey, Une question de taille, p.85 Au temps pour moi donc, qui avais prétendu que la question de la taille et des seuils n'était pas vraiment celle de Tolkien (ou d'Ellul : double erreur mon cher Yyr ! ;)). (*) Olivier Rey commente : Une proposition de ce genre, on le voit, est immédiatement compréhensible à quiconque a atteint l'âge de raison. Ce qui, paradoxalement, a nui à sa réception : on n'aime guère que des questions complexes aient une réponse simple. Non seulement notre goût pour la complication se trouve frustré mais, surtout, il serait difficile de prendre au sérieux le principe de Kohr sans en tirer des conséquences pratiques. Or, critiquer le monde tel qu'il va est une chose, être disposé à rompre avec les processus d'accroissement à l'œuvre depuis plusieurs siècles en est une autre. O. Rey, Une question de taille, pp.85-86 |
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A noter que le livre de Leopold Kohr a été récemment publié en France sous le titre L'Effondrement des puissances (R&N, 2018). La citation de Yyr se trouve dans l'introduction, p. 25. |
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Merci Sosryko :) Et je rajoute, car j'avais oublié tout à l'heure, un autre passage, plus loin, de la même interview : Eh bien, on regrette et pleure diverses choses. Je peux regretter de devenir vieux et je pleure le fait particulier d'être né dans un pays qui s’est développé et a changé très rapidement [...]. Je suis assez sensé pour réaliser qu'une bonne partie de cela est essentielle en tout cas ; ce n'est pas spécifique à notre époque. C’est seulement que la table de multiplication est entrée en jeu désormais. [...] « “Tolkien in Oxford” (BBC, 1968) : une reconstruction », in l'Arc & le Heaume HS n°2, p.95 Ce qui, à la taille et au nombre, ajoute ici la vitesse. |
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Je mentionne en passant la figure de « l'immortel » Maurice Genevoix (à l'occasion du récent transfert de ses cendres au Panthéon). Je ne le connaissais que de nom et ne l'ai pas lu, mais les articles parus à cette occasion (cf. entre autres Famille Chrétienne, n°2235) n'ont pas manqué de me faire relever de nombreux points communs avec Tolkien :
Quelques citations suivent infra. Certaines m'ont fait penser à ce que Tolkien partageait à Christopher pendant la Seconde Guerre Mondiale, quand l'un et l'autre échangeaient leurs observations des bouvreuils, des chardonnerets ou encore des martinets qui « touchent au cœur des choses » (Lettres n°75 pp.130-131). Il paraît que « quand Genevoix saturait intellectuellement, il se ressourçait par un simple regard à travers la fenêtre pour regarder le vol d’un martinet ou les feuilles d’un marronnier » (J. Tassin).
Le plus brillant des oiseaux de la forêt jaillit, flèche d'or du merisier sauvage. C'est le plus verni des loriots, le plus fier de ses ailes écarlates, le plus gourmand de baies juteuses, le plus joyeux. (Forêt voisine, 1933) Croyez-moi, je plains de tout mon cœur les enfants qui n'ont pas eu la bonne fortune de voir un maître-artisan travailler. C'est merveilleux. Grâce à l'Asile, puis à la Communale, mon frère et moi avions nos entrées partout. Nous savions ce que c'était que forger un soc de charrue, cercler une roue, cuire une fournée, jabler un fût, assembler en queue d'aronde. Je voyais là une sorte de magie. (Au cadran de mon clocher, 1960) Je ne peux pas, je ne veux pas me résigner à croire qu'en cet été 1914, dans la lumière du jour radieux où le clocher de mon enfance tremblait aux battements du tocsin, une civilisation mourait toute, basculait d'un bloc et sombrait, s'abîmant corps et biens, corps et âme, dans un brusque et sanglant remous, effacée de dessous le ciel et dorénavant abolie comme si elle n'eût jamais été. (Ibid.) C'est mon ami [un rouge-gorge]. Chaque hiver, il revient dans notre jardin des Vernelles. Il sait la marche de l'escalier où l'attendent l'épi de mil, la croûte de pain trempée de lait, la brique du mur bas où la neige est toujours balayée. Sa petite voix “gouttèle” à mon approche. Il gonfle son jabot, tout rond, et tend vers moi son plastron rouge. (Bestiaire sans oubli, 1971) |
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Un lien en passant vers l'histoire de la Fin de Bovadium — titre donné un temps par Tolkien à ses « Fragments ». |



