LE SEIGNEUR DE TOLKIEN

         Tandis que Les Deux Tours, deuxième volet de la trilogie réalisée par Peter Jackson, fait cette semaine son apparition sur les écrans, quelques nouveautés viennent allonger la liste, déjà conséquente, des ouvrages consacrés à J.R.R. Tolkien, le créateur du Seigneur des Anneaux.  Parmi elles, deux livres se distinguent par l’éclairage qu’ils portent sur une dimension méconnue, voire occultée, de l’écrivain anglais : sa foi. Et si on parlait… du Seigneur des Anneaux, d’Irène Fernandez 1, et Faërie et christianisme, co-écrit par Stratford Caldecott, Didier Rance et Grégory Solari 2, s’attaquent ce faisant aux idées reçues qui font de Tolkien un chantre du néo-paganisme ou un pionnier du « New Age ». « Ce n’était ni un hétérodoxe, ni un ésotériste, insiste Grégory Solari, directeur littéraire des éditions suisses Ad Solem. C’était un catholique fervent qui allait tous les jours à la messe et qui a écrit des lettres spirituelles absolument admirables à ses fils. »

Professeur à Oxford, spécialiste réputé de littérature anglaise médiévale, John Ronald Reuel Tolkien avait été marqué dans son enfance par la conversion de sa mère, morte lorsqu’il avait 14 ans, au catholicisme (voir ci-dessous). Elevé par des Oratoriens, il se passionnera pour le langage et les mythologies nordiques. Au point d’entreprendre l’élaboration d’une œuvre mythologique originale, ébauchée durant la Première Guerre mondiale, qu’il passe à combattre en France, et poursuivie en marge de sa carrière universitaire jusqu’à sa mort, en 1973. Cette œuvre, constituée essentiellement du Silmarillion et du Seigneur des Anneaux, se présente à l’origine comme une mythologie pour l’Angleterre, avec sa propre cosmogonie, sa géographie, ses créatures, ses langues et son histoire. Construite sur des schémas empruntés au paganisme, elle prendra au fil des réécritures un tour résolument chrétien. L’auteur affirmera lui-même, dans une lettre adressée à son ami jésuite Robert Murray, que « Le Seigneur des Anneaux est une œuvre fondamentalement religieuse et catholique, inconsciemment d’abord mais consciemment quand j’en ai fait la révision ».  

         Dans cet univers, créé par un Dieu unique (Eru-Ilúvatar), un ange rebelle (Melkor-Morgoth) a semé les graines du mensonge et de la discorde. Dès lors, les êtres qui peuplent la Terre du Milieu, elfes, hommes, nains ou hobbits, sont confrontés à la soif de domination de quelques-uns, qu’il faudra combattre pour ne pas perdre le plus précieux des biens : la liberté. Dans Le Seigneur des Anneaux, il échoit à un humble hobbit de détruire l’Anneau avec lequel l’impitoyable Sauron compte asservir tous les peuples. Pour y parvenir, Frodon et ses compagnons auront à résister à la fascination exercée par l’Anneau sur ceux qui l’approchent. La question du libre-arbitre est ici cruciale. Certains personnages, comme Morgoth, Sauron, le magicien Saroumane ou le hobbit Gollum, devenu un monstre difforme, ont délibérément opté pour le mal. D’autres y ont été contraints, comme les orques, elfes torturés et avilis par Morgoth.

Espérance, humilité, courage, désintéressement, sens du devoir et de la responsabilité sont les vertus qui guideront la Compagnie de l’Anneau. Et, plus que toute autre chose, c’est la miséricorde qui les distinguera des êtres malfaisants et assurera le succès de leur entreprise. « Si la Grâce permet à Frodon de venir à bout de sa mission, note la philosophe Irène Fernandez, c’est qu’il a éprouvé de la charité vis-à-vis de Gollum », cet être corrompu que la Providence choisira pour servir ses desseins. Pour Didier Rance, directeur de l’Aide à l’Église en détresse, cette célébration de valeurs évangéliques dans un contexte mythologique fait du Seigneur des Anneaux une œuvre susceptible de « prédisposer le lecteur à la reconnaissance du message chrétien ». Grégory Solari observe d’ailleurs qu’« en Angleterre, beaucoup des lecteurs de Tolkien sont des prêtres qui prennent le Seigneur des Anneaux comme livre de direction spirituelle ». De quoi laisser perplexes ceux qui n’y voient que littérature de bas-étage ou paganisme débridé.

publié avec l'aimable autorisation de José Eduardo Pereira,
paru dans Témoignage Chrétien, n°3041 du 19 décembre 2002.

 


Une mère « martyre »
Dans une société fermement attachée à l’anglicanisme, la conversion de Mabel Tolkien ne pouvait qu’être désavouée par ses proches, qui la rejetèrent et laissèrent sombrer dans la misère. Après le décès de son mari, en 1896, elle éleva seule ses deux enfants jusqu’à sa mort, huit ans plus tard. « Elle s’est tuée au travail et à la peine pour nous assurer de garder la foi », dira plus tard J.R.R. Tolkien, qui considérait sa mère comme une martyre .


Tolkien, le web et la Bible
Avec près de 600 connexions par jour, « J.R.R. Tolkien en version française » (www.jrrvf.com) est l’un des plus sites les plus fréquentés par les « tolkiénistes » francophones. Les discussions y fourmillent d’indications, d’interrogations et d’hypothèses concernant le catholicisme du père du Seigneur des Anneaux. Rien d’étonnant pour le webmaster, Cédric Fockeu : « Quand on s’intéresse à Tolkien, on en vient nécessairement à aborder la dimension chrétienne de son œuvre. En fait, pour bien le lire, il faut avoir la Bible à ses côtés ! ».

[1] Presses de la Renaissance, 129 p., 12 euros.
[2] Ad Solem, 112 p., 12 euros.