Cet « Hommage à J.R.R. Tolkien » est la version longue de l’article dont vous retrouverez des extraits dans le numéro de décembre 2001 du magazine Casus Belli.

I. Introduction

Nous sommes des millions de lecteurs à aimer Tolkien et à faire son éloge auprès de nos proches, nos amis, sur notre lieu de travail, sur Internet. Mais nous sommes peu à jamais avoir tenté d’en expliquer les raisons.

Cet article se veut une tentative d’explication : pourquoi un lecteur qui a aimé lire Tolkien continue-t-il à le faire et pourquoi cherche-t-il à mieux le comprendre en le lisant plus attentivement qu’un auteur « ordinaire ». La question est rarement posée car il est vraiment difficile d’y répondre. En effet, comme toute oeuvre d’imagination, celle de Tolkien touche plus ou moins personnellement chaque lecteur, selon sa vie, sa culture, ses lectures, etc. C’est ce que Tolkien appelait l’ « applicabilité » d’une histoire. Et c’est justement parce que lire Tolkien est une expérience si forte et si « intime » qu’il est difficile de l’exprimer. Pour preuve, aux questions devenues classiques comme « Quel est votre personnage favori ? » ou encore « Quel est votre passage favori ? », le nombre de réponses différentes est impressionnant.

Néanmoins, restituer une expérience personnelle (celle du rédacteur de ces lignes) peut apporter un début de réponse et être par là un peu le porte-parole de la multitude de fans de Tolkien. L’objectif que je m’attribue est celui qui consistera à tenter de vous faire partager cet engouement, à vous, qui peut-être n’avez pas lu Tolkien ; ou plus modestement de vous faire découvrir qui est cet auteur dont on parle tant et dont on parlera probablement de plus en plus. Non pas au travers d’une étude mais par la transcription d’un témoignage de lecteur.

 

II. Tolkien – Présentation

Parce que le personnage de J.R.R. Tolkien est totalement étonnant, il nous faut en parler. J.R.R. Tolkien (1892-1973), écrivain, connu pour son oeuvre maîtresse Le Seigneur des Anneaux était avant tout professeur de philologie à Oxford. En tant que spécialiste de langue et de littérature médiévales, sa plus importante contribution au domaine furent ses travaux sur Beowulf (le plus vieux poème anglo-saxon qui ait survécu) parus dans Beowulf, The Monsters and the Critics. On lui doit également une édition critique de Sir Gawain and the Green Knight et sa collaboration à la nouvelle édition du Oxford English Dictionary.

Son métier de philologue l’amènera sur les voies de l’écriture car s’il était professeur une partie de ses heures, il passa le reste de ses jours et ses nuits à être écrivain et a créer un monde élaboré, complexe et cohérent : la Terre du Milieu. Plus qu’une oeuvre d’imagination, c’est une véritable mythologie qui va voir le jour sous sa plume.

Homme discret, simple dans son style de vie, il sera un écrivain d’une incroyable prodigalité. A tel point que l’on peut se demander comment un seul homme, dans une seule vie, a-t-il pu avoir autant d’imagination et le temps de poser sur le papier le résultat de son esprit fertile ?[1]

Auteur de plusieurs contes et romans au succès mondial, Tolkien mourra en 1973 et sera l’un des rares écrivains à avoir connu un tel succès de son vivant.

Cette trop courte présentation (nous présenterons prochainement une biographie plus complète) ne peut bien évidemment montrer qui était véritablement cet homme et les événements qui ont marqué sa vie et influencé son oeuvre. C’est pourquoi nous ne saurions trop conseiller de lire sa remarquable biographie (rédigée de son vivant) par Humphrey Carpenter[2].

 

III. Amalgames

Avant d’examiner plus avant ce qu’est l’oeuvre de Tolkien, nous aimerions avant toute autre chose dénoncer ce qu’elle n’est pas, et dans le même temps nous défaire ainsi des éternels clichés dont elle souffre encore, véritables freins à sa compréhension.

Nous ne décrions bien entendu pas le genre, mais le travail de Tolkien n’est pas le scénario de base d’un jeu vidéo et pas davantage une matière à la création de campagnes de Jeux de Rôle. Ces occupations ludiques sont certes intéressantes mais le reproche que l’on pourrait faire aux éditeurs de jeux est qu’ils font parfois passer pour vraie une invention qui leur est propre. Les exemples abondent de personnes ayant fait l’amalgame entre les jeux de rôle et les écrits de Tolkien et de prendre pour avérés dans les romans un élément du scénario d’un jeu. Il est plaisant de pouvoir retrouver dans un jeu vidéo, de rôle, de plateau ou de cartes un peu de l’atmosphère du Seigneur des Anneaux mais soyons sur nos gardes et veillons bien à ne pas faire la confusion entre une oeuvre littéraire et ce qui n’est qu’un « produit dérivé » à l’unique vocation commerciale.

Un autre point sur lequel nous éviterons d’associer Tolkien est le raz-de-marée hippie. Certes, celui-ci est maintenant révolu, et avec lui l’association du Seigneur des Anneaux à ce mouvement. Nous ne pouvons en parler ni tenter d’expliquer pourquoi cette association a eu lieu, nous ne sommes pas de cette génération et avouons avoir bien du mal à s’y projeter. Mais aujourd’hui, si l’on regarde les témoignages de ce temps et comment un « trip » à l’acide pouvait soi-disant faire voyager en la Terre du Milieu, cela donne une bien mauvaise perception de ce qu’est vraiment l’oeuvre de Tolkien et de son véritable lectorat. Lui-même ne comprenait pas plus cette exaltation, voire la frénésie, qu’inspiraient ses romans.

Enfin, nous tairons les images que donnent certains documentaires lorsqu’ils montrent certains fans chanter en Quenya (une des langues inventées par Tolkien – nous y reviendrons plus tard) devant sa tombe. C’est ce genre d’images qui a sûrement concouru à créer une mauvaise réputation à Tolkien ou tout au moins à en montrer une image déformée. Car pour ces personnes (une infime minorité), le Monde de Tolkien a semble-t-il remplacé le nôtre. Nous sommes ici dans l’excès, ce dont nous devons nous démarquer.

 

IV. Une oeuvre planétaire

L’oeuvre du Professeur Tolkien est universelle, traduite en des dizaines de langues, publiée à des millions d’exemplaires et lue par autant de personnes qui en ont gardé un souvenir souvent indélébile. Etudiée dans les classes de cours, à l’université, objet de mémoires et de thèses d’universitaires, elle touche toutes les couches de la population. Du scientifique au philosophe, de l’avocat au jardinier, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, l’impassibilité n’existe pas. Sa lecture appelle forcément un commentaire et ne laisse pas indifférent. C’est sûrement pour cela que vous lisez ces lignes.

 

V. Pourquoi un tel engouement ?

Si Tolkien touche ses lecteurs, c’est qu’il fait rêver. Non pas rêver pour fuir la réalité de notre temps mais rêver pour sortir grandi d’une histoire où l’on peut en quelque sorte se sentir acteur. Non un acteur dans l’histoire mais acteur une fois que le livre a rejoint sa bibliothèque. A ce moment-là, nous pouvons en parler, poser nos questions, tenter de répondre à d’autres. Acteur parce qu’il nous prend l’envie de prendre la plume et d’écrire ces lignes. Parce que lire une histoire, ne pas y réagir, en profiter tout bonnement ne suffit pas. Et vous êtes sûrement comme nous, à vouloir trouver d’autres lecteurs avec qui partager vos impressions.

L’oeuvre de Tolkien inspire de nombreuses questions et encore plus de commentaires. Deux lecteurs de Tolkien qui se rencontreront auront forcément quelque chose à se dire, des images et descriptions à échanger, d’impressions à raconter. C’est ce qui fait la richesse de ses écrits, le fait que les images ne meurent pas, que l’on a l’impression de connaître les personnages. Rares sont les auteurs à pouvoir inspirer ce « vécu ». Fowles, Burgess et un petit nombre d’auteurs de littérature « classique » l’ont réussi mais Tolkien, parce qu’il décrit un monde totalement imaginaire, inspire un respect nouveau face à cette performance.

Sans vouloir nous risquer dans un examen psychologique de ses lecteurs, nous dirons que Le Seigneur des Anneaux parle à la fois à notre côté enfant et à l’adulte que nous sommes (où en passe de l’être). Le côté « Aventures » nous ramène à une époque de notre vie où nous jouions au Robinson, à l’aventurier sans peur. Qui n’a aimé se construire un abri, une cabane et y rassembler ses jouets et autres trésors de « guerre » ? Cette dimension, nous la retrouvons en grande partie dans les deux premiers livres du Seigneur alors que les Hobbits s’en vont vers l’inconnu, découvrir de nouveaux horizons et paysages et faire de « nombreuses rencontres ». Les Hobbits représentent ce côté enfant du lecteur, c’est pourquoi nous les comprenons si bien. Plus loin, ces mêmes Hobbits traversent de dures épreuves et grandissent en âme et en sagesse, ils arrivent à l’âge adulte. Ici, nous faisons face à l’enjeu de la situation et prenons conscience qu’à chaque moment la Quête peut se terminer de manière abrupte avec la Chute de son porteur. Il faut également être adulte pour considérer pleinement la dimension mythique et la portée philosophique des thèmes abordés dans le Seigneur.

L’ultime raison de cet engouement réside tout simplement dans la qualité de l’écriture. La fascination de Tolkien pour les langues se voit dans ses écrits. Pour lui, la poésie d’une langue est dans les vers mais aussi dans les mots eux-mêmes. La grammaire, la syntaxe, la sonorité d’une langue sont pour lui une vraie Musique. Quel plaisir de suivre le rythme des phrases, de goûter les rimes des poèmes, de tenter de mettre des notes sur les chansons. Le Seigneur c’est aussi un certain nombre de chapitres prodigieux qui imprègnent à jamais notre vécu de lecteur.  L’apparition du Balrog dans la Moria, celle des Ents dans la forêt de Fangorn sont  renversantes d’originalité et d’inspiration. Et tout au long de l’ouvrage, ce sont ici des moments de joie, là de surprises et d’inquiétude qui font que les lecteurs de Tolkien ne sont pas peu prolixes lorsqu’ils parlent de lui.

 

VI. Le Légendaire

Sous le terme de « Légendaire », Tolkien range ses écrits qui ont trait aux événements se déroulant sur Arda contrairement à d’autres productions qui n’en font pas partie (on pourra citer notamment les contes Roverandom ou Le Fermier Giles de Ham).

Les éléments les plus connus de ce Légendaire sont Le Silmarillion, Bilbo le Hobbit et l’incontournable Seigneur des Anneaux. Il serait vain de tenter de résumer ces trois titres dans ces quelques pages mais voici ce que nous pouvons en dire.

Le Silmarillion dépeint la création du monde inventé par Tolkien où l’ensemble de ses personnages évolueront. Paradoxalement paru en dernier, édité de manière posthume par son fils Christopher, on a coutume de dire qu’il constitue la « Genèse » de son Monde, son commencement, ses origines. On y retrouve donc les mythes de la Création, l’arrivée des Dieux sur Terre, la naissance de ses habitants : les Elfes, les Nains puis les Hommes. Nous utilisons le mot « mythe » car le souffle, l’utilisation d’un phrasé et d’un vocabulaire parfois archaïques peut nous faire penser qu’il s’agit là de véritables légendes de notre passé. C’est d’ailleurs l’un des buts avoués de Tolkien : fournir à l’Angleterre, son pays, un corpus mythologique dont il regrettait l’absence[3]. Au demeurant, il nous semble qu’il y a parfaitement réussi car placer Le Silmarillion dans le rayon « Mythologie anglo-saxonne » des librairies ne nous paraîtrait pas totalement déplacé.

Dans ce Premier Âge du Monde, la béatitude règne dans une sorte de Paradis. Mais un dieu dévoré par son orgueil et sa soif de pouvoir causera son déclin. Par la suite, Elfes et Hommes connaîtront des destins extraordinaires. Mais Le Silmarillion raconte également la naissance de la Vie et d’une Nature épanouie, et grâce aux mots qu’il manie si bien, Tolkien nous montre une vision et des images magnifiques. Car les premiers temps de cette Terre sont autant de motifs d’émerveillement : lorsque les étoiles sont façonnées par les Dieux et illuminent la nuit de leur scintillement, lorsque les montagnes se dressent à la surface de la Terre, lorsque la mer et les rivières prennent place dans leur lit, lorsque les cygnes hantent ses berges. Les premiers chapitres nous content comment et par qui ces merveilles ont été créées.

Bilbo le Hobbit se déroule bien des siècles après la création d’Arda et n’en rappelle que peu d’éléments puisqu’il s’agit, initialement, d’un conte pour enfants. On y décoeuvre une race créée par Tolkien : les Hobbits. La découverte de ce peuple, physiquement à mi-chemin entre les Nains et les Hommes, est une des raisons majeures de l’énorme succès rencontré par cette première oeuvre de fiction publiée par Tolkien. C’est Bilbo, figure éminemment sympathique mais personnage délicat et fort peu enclin à sortir de son univers familier pour courir les chemins qui deviendra le héros de cette histoire.

Dans Bilbo le Hobbit, nous plongeons dans un récit au ton léger doté d’un humour attendrissant où les situations dramatiques n’entament pas l’insouciance de notre héros. Mais au fur et à mesure de la progression des personnages (Bilbo accompagné d’une compagnie de douze nains) la tragédie fera irruption dans notre histoire. Et ce notamment au cours de la confrontation avec Smaug, le dernier dragon de la Terre du Milieu (véritable fléau du royaume d’Erebor où se situe l’action) et la « Bataille des Cinq Armées » qui restera célèbre dans les annales.

Cette série d’aventures suscitera une curiosité locale au retour de Bilbo dans son village et transformera notre paisible hobbit en une personne bien plus curieuse. Tout comme nous le devenons nous-même.

Le Seigneur des Anneaux, entamé à la demande pressante de son éditeur qui voulait une suite au Hobbit, est un ouvrage monumental, un chef d’oeuvre qui aura demandé quinze ans de rédaction, une fresque d’un souffle et d’une ampleur hors du commun. C’est dans ce roman qu’apparaît tout le talent et le savoir de Tolkien et qu’il parvient à emmener son lecteur dans un voyage au-delà de l’imagination.

Tout le monde le sait maintenant, Le Seigneur des Anneaux fut consacré meilleur roman du siècle par les Anglais et représente la pièce maîtresse de Tolkien. Roman absolument abouti, quasi parfait, il est le récit d’une Quête autour du thème de la Mort, celle d’un hobbit nommé Frodon (neveu de Bilbo) qui doit détruire un Anneau, instrument qui recèle un pouvoir énorme et qui ne peut en aucun cas retrouver son créateur, Sauron le nécromancien, car s’il le retrouve, cela entraînera la destruction des Peuples Libres. Pour mener sa mission à bien, huit autres personnes accompagnent Frodon : trois Hobbits, trois Hommes (dont le célèbre magicien Gandalf), un Elfe et un Nain. Ces neuf compagnons forment La Communauté de l’Anneau, titre du premier tome du Seigneur des Anneaux dans l’édition de 1954[4]. Tout au long de cette épopée, nous découvrons des liens d’amitié indéfectibles et l’esprit de dévouement et de chevalerie des anciens récits médiévaux. Les périodes de doute et de peine de Frodon en Mordor encadrent les actions décidées de Gandalf et de ses compagnons dans le royaume de Gondor où se porte l’offensive de Sauron. De part l’histoire qu’il raconte, la profondeur historique qu’il inspire en évoquant (par les chansons, poèmes et contes narrés par ses personnages) des souvenirs d’un passé lointain Le Seigneur des Anneaux entre dans l’imaginaire collectif et s’inscrit dans le cercle des récits du Roi Arthur et les chevaliers de la Table Ronde ou de La Chanson de Roland.

Ce résumé forcément réducteur ne peut bien évidemment pas restituer un aussi large pan du travail d’écrivain de Tolkien mais il tente de décrire la variété et la cohérence de ces trois titres. Même s’ils sont accessibles séparément, on ne perçoit toute leur complémentarité qu’en prenant connaissance de l’ensemble. Alors, les maillons de la chaîne sont réunis et le déclic survient. Celui qui nous fera prendre conscience de la portée de l’oeuvre de Tolkien et du rôle non négligeable qu’il aura joué sur cet Art qu’est la littérature.

 

VII. L’Imaginaire à l’honneur

Il faut l’avouer, Tolkien est peut-être réservé à un public dont la caractéristique principale sera la propension à s’immerger dans l’Imaginaire. Car le moins que l’on puisse dire, c’est que les personnages, races et autres créatures du monde de Tolkien ne sont pas ceux que l’on peut côtoyer habituellement. Si Tolkien dit placer ces histoires dans un temps très ancien de notre Monde et ne prétend être que le traducteur de textes fort anciens dont il serait devenu le détenteur, il n’en reste pas moins que les événements décrits ne correspondent en rien à ceux que nous pourrions vivre. Il faut donc s’immerger dans l’histoire, s’y projeter, donner corps et vie aux personnages. Imaginer les lieux que visitent nos héros, tenter de comprendre leurs émotions et leurs peurs. Tolkien dira : « Quand vient l’incrédulité, le charme est rompu, la magie, ou plutôt l’art, a échoué. Vous vous retrouvez alors dans l’univers premier et vous voyez de l’extérieur un petit univers second avorté. » [5]. Il faut se noyer dans le flot de la narration, sans cela l’alchimie n’a pas lieu. Mais une fois cette étape franchie, le lecteur n’en revient pas indemne.

 

VIII. Tolkien, créateur d’un genre

S’il n’est pas celui qui a inventé le genre, Tolkien a apporté ses lettres de noblesse et pérennisé le genre littéraire qu’est devenu la Fantasy. Mais alors que l’appellation Fantasy est connue (et reconnue) dans les pays anglo-saxons et ailleurs, la France semble ne pas reconnaître suffisamment ce type de roman. Non seulement le genre reste considéré à tort comme mineur mais encore trop fréquemment on regrettera de voir qu’il y a confusion entre la Fantasy et le Fantastique voire la Science-Fiction. Que ce soit au niveau du lecteur, comme dans les rayons des librairies où les genres sont fusionnés dans un joyeux pêle-mêle.

Mais les librairies sont aussi le reflet de ce qui peut être dit dans la presse et d’une manière générale par les critiques littéraires. Un recensement du nombre d’articles pour l’année écoulée se compte sur les doigts de la main et malheureusement, le plus fréquemment, la matière déçoit par ses approximations, ses rapprochements hasardeux et des conclusions parfois hâtives.

Peut-être les milieux littéraires et universitaires se complaisent-ils dans une tradition littéraire franco-française et éprouvent une certaine réticence à s’ouvrir à des choses nouvelles et veulent à tout prix conserver le patrimoine que nous ont légué les Zola, Balzac ou Hugo ? C’est ici faire preuve d’un conservatisme qui ne fait pas honneur à ces métiers dont on peut estimer que leur rôle est de faire connaître la plus large variété d’écrits à leurs lecteurs et étudiants.

La presse généraliste n’est pas non plus exempte de reproches. Tolkien y est rarement mentionné et qui plus est trop souvent mal présenté. Comment un journaliste (qui à bien des reprises montre des signes évidents de méconnaissance de son sujet[6]) peut-il présenter la vie, l’oeuvre de Tolkien et son influence sur notre culture en une double page d’un magazine ? L’espace donné est trop court alors, inévitablement, nous retombons dans les clichés que nous mentionnions plus haut.

Par ailleurs, l’explication du dédain du genre par le lectorat français fait sûrement suite à une déception de précédentes expériences. Il y a en effet deux manières d’aborder la Fantasy : lire Tolkien en premier ou le découvrir par chance ensuite. Qui commencera par un autre que Tolkien pourra subir de médiocres succédanés d’auteurs en mal d’inspiration qui n’aident pas à crédibiliser le genre. Les expériences malheureuses peuvent survenir dans d’autres catégories de la littérature mais, au final, il y a peut-être l’avant et l’après Tolkien et il peut nous être difficile d’apprécier ce qui nous apparaît souvent comme fade en comparaison de son oeuvre.

Pourtant ces derniers temps, alors que les ouvrages de langue anglaise sont légions, la France connaît quelques sorties intéressantes à plus d’un titre (c’est assez rare pour être remarqué) avec notamment la dernière parution sur le sujet des éditions Christian Bourgois : Sur les Rivages de la Terre du Milieu, par Vincent Ferré. Cette composition est d’ores et déjà une référence pour qui veut mieux comprendre la pièce maîtresse de Tolkien qu’est Le Seigneur des Anneaux.

 

IX. Tolkien, vecteur de découvertes

De l’avis général, il reste un arrière-goût de regret lorsque l’on ferme un livre de Tolkien. Celui d’avoir tourné la dernière page, de ne plus pouvoir suivre les héros après leurs aventures. Pour gommer l’amertume, plusieurs solutions s’offrent à nous. Soit trouver d’autres auteurs et expérimenter de nouvelles lectures, soit tenter de faire durer ce qui nous a tant plu. Celui qui choisira la seconde solution pourra par exemple effectuer une ou plusieurs relectures, et ce à plusieurs niveaux. Quels sont-ils ? Le premier d’entre eux sera de vivre à nouveau l’histoire, tout simplement, au fur et à mesure des pages. Un niveau intermédiaire voudra que l’on en fasse une lecture plus attentive pour retenir un certain nombre de détails que l’on pourra évoquer avec d’autres lecteurs. Dernière solution, entreprendre cette relecture d’une manière plus raisonnée, analytique et critique. C’est l’intérêt de cette dernière que nous allons mettre en lumière.

Le monde de Tolkien est remarquable de par sa précision. Cette qualité le rend crédible et permet de l’étudier sous un éclairage particulier : géographique, politique, généalogique, linguistique, historique, etc. Nous touchons ici à ce qui explique l’intérêt des lecteurs actuels : le moyen d’élargir le cercle de ses connaissances, la possibilité (à travers une approche somme toute ludique) de se familiariser avec des domaines inconnus, ou tout au moins approchés superficiellement.

Ainsi, pour ceux qui trouvent du plaisir à « manipuler » la linguistique, à composer voire interpréter un sens à partir d’axiomes non forcément exhaustifs, à reconstruire des grammaires, le Quenya, le Sindarin et les autres langues imaginées par Tolkien sont un formidable motif de satisfaction. Tolkien a dès sa prime enfance été attiré par les langues étrangères et très tôt il en créa pour son propre usage. Il le dira lui-même, son oeuvre par certains côtés peut être qualifiée d’exercice linguistique et s’il s’est investi dans l’écriture, c’était pour donner (raison parmi d’autres) un cadre à ses langues imaginées et trouver un terreau pour leur expression.

Et quid de ceux qui se feront ethnologues, archéologues, historiens, bref, les chercheurs, les décoeuvreurs ? Ces recherches pouvant se faire aussi bien de manière interne qu’externe à l’oeuvre. De manière interne car le lecteur devenu acteur sera curieux d’en apprendre plus : trouver les détails dans l’oeuvre qui donneront des réponses à ses questions, comprendre les mécanismes de l’évolution d’une civilisation, disserter de ses liens économiques et culturels qu’elle pourra avoir eus avec une autre race, expliquer sa chute, etc. De façon externe en découvrant par exemple des lectures connexes à l’oeuvre de Tolkien : nous pourrions parler des textes qui constituent ce que l’on appelle communément « Les Sources Mythologiques de Tolkien ». Car il est notoire que Tolkien a, entre autres, lu et aimé les récits de mythologie nordique, germanique et anglo-saxonne. Et c’est peut-être son ami C.S. Lewis[7] qui lui inspira en partie l’envie d’écrire en disant un jour « [.] il y a trop peu de ce que nous aimons vraiment dans les légendes. Je crains que nous ne soyons obligés d’en écrire nous-mêmes […] »[8]. Toujours est-il que Tolkien entreprend d’écrire de nouvelles histoires du genre qu’il aurait aimé lire. Pour notre cas, la démarche peut être inverse tout en restant valide. Car lorsque nous lisons la correspondance de Tolkien qui mentionne ces textes, il nous prend l’envie de découvrir ce que sont Les Eddas, Le Kalevala, La Völsunga Saga, l’Anneau des Nibelungen ou encore Beowulf. Vient alors notre tour de retrouver un peu de l’atmosphère de Tolkien.

Le philosophe quant à lui voudra peut-être aborder un thème peut-être moins gai mais ô combien intéressant à étudier, celui de la Mort[9], thème majeur et central du Seigneur des Anneaux.

Les géographes comme les illustrateurs trouveront aussi matière à contentement. Ces derniers sont nombreux, mais qu’ils soient professionnels ou non, ce sont avant tout des fans. Car ce qui frappe chez Tolkien, ce sont les images qu’il sait susciter. En les décrivant parfois avec détail mais surtout parce que nous disposons des éléments qui nous permettent de les compléter. Le lecteur a donc toute latitude pour se forger sa propre représentation et nous voyons alors que chaque personne a sa propre image, ce qui montre la puissance d’évocation qu’engendre une telle lecture.

Et comme Tolkien offre une multiplicité de lectures différentes, on pourra s’essayer à l’écriture d’un article qui proposera une approche pluridisciplinaire et offrira une part d’analyse des textes et la livraison de leur interprétation. On pourra tenter de mettre en place une concordance d’éléments du Légendaire avec ce que nous appelions ci-dessus les sources mythologiques. Un épisode du Silmarillion offre-t-il des similitudes avec le Kalevala ? Si oui, quelles sont-elles, qu’est-ce qui permet de l’affirmer ? Autant d’exercices qui réclament une démarche rigoureuse et contribuent à un certain épanouissement du lecteur curieux, avide de savoir. Tout cela en respectant une rigueur sans faille qui veillera à ne pas sur-interpréter le texte…

 

X. Tolkien à la mode

Maintenant que nous avons expliqué nos propres intérêts, nous pouvons tout de même dire que nos doutes s’apaisent concernant la connaissance qu’ont les Français de l’oeuvre de Tolkien, ou tout au moins d’une partie d’elle. Les premières « Tolkien Society » ont été créées aux Royaume-Uni puis aux Etats-Unis et la France, relativement inactive jusqu’à il y a peu, succombe de plus en plus à son génie créatif même si le phénomène reste encore limité. Des associations destinées à promouvoir son oeuvre ont vu le jour comme La Compagnie de la Comté [10] et des ouvrages commencent à paraître en librairie qui peuvent être d’auteurs français comme, nous l’avons déjà cité, celui de V. Ferré ou encore des traductions d’auteurs anglo-saxons avec par exemple L’Anneau de Tolkien de David Day[11].

Outre la voie éditoriale classique, Internet est l’un des médias principaux de découverte, de commentaire et d’échange sur l’oeuvre de Tolkien. Des centaines de milliers de pages mentionnent le nom de Tolkien, certains sites lui sont entièrement dédiés. On y trouve une communauté amicale où les échanges sont nombreux.

Tout cela participe à combler le retard que nous avons pris par rapport aux nombreuses études parues à ce jour, hors de nos frontières.

 

XI. Le Seigneur des Anneaux au cinéma

Vous n’êtes pas sans savoir que Le Seigneur des Anneaux fait actuellement l’objet d’une seconde adaptation cinématographique (après celle de Ralph Bakshi sortie en 1978) dirigée par Peter Jackson et  composée de trois volets avec un budget de deux milliards de francs. Le premier épisode de cette trilogie sortira mondialement fin décembre 2001 : les premières bandes-annonces éveillent bien sûr la curiosité comme certaines réserves sur la fidélité de l’adaptation et, de plus en plus, les médias se font l’écho de sa sortie prochaine. Dès à présent les observateurs prédisent un succès record, la preuve en est l’engouement sans précédent qui se manifeste sur Internet avec des millions de connexions sur le site officiel du Seigneur des Anneaux lors la sortie de la première bande-annonce. Même si à l’heure où nous écrivons nous pouvons craindre (à tort ou à raison) que la mise en image du Seigneur des Anneaux s’avèrera une entreprise trop difficile et notamment pêchera sur la fidélité à l’histoire originale, on peut espérer qu’une part des spectateurs qui verront le film auront l’envie de découvrir qui en est à l’origine. Beaucoup sont déjà acquis au film, un plus grand nombre reste encore à convaincre mais nul doute que cette adaptation fera encore couler beaucoup d’encre.

 

XII. Conclusion

Ces pages, vous l’aurez remarqué, sont une invitation évidente à (re)découvrir Tolkien. Ici nulle critique ni jugement défavorable. Assurément, d’autres auront des avis contraires et écrirons de véritables pamphlets à son encontre[12]. Leurs arguments sont discutables mais nous vous laissons le soin de les contredire…

 

Cédric Fockeu, novembre 2001.

Annexe – Bibliographie

Ci-après figure la liste des ouvrages conseillés ou cités dans le présent article.

I. Ouvrages indispensables :

  • Tolkien, J.R.R., Le Seigneur des anneaux, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1972, 1992, éd. complète en un vol. avec Appendices et Index, traduit par F. Ledoux, illustré par A. Lee.
  • Tolkien, J.R.R., Le Silmarillion, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1978,  traduit par P. Alien.
  • Tolkien, J.R.R., Bilbo le Hobbit, Paris, Christian Bourgois éditeur, traduit par F. Ledoux.
  • Tolkien, J.R.R., Contes et légendes inachevés, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1982, traduit par T. Jolas.
  • Tolkien, J.R.R., Le Livre des contes perdus, Paris, Christian Bourgois éditeur, traduit par Adam Tolkien, deux tomes (1995 & 1998).
  • Tolkien, J.R.R., Roverandom, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1999, traduit par J. Georgel.
  • Tolkien, J.R.R., Faërie, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1974, traduit par F. Ledoux.
  • Tolkien, JR.R., Beowulf, The Monsters and the Critics, London, HarperCollinsPublishers, 1997.
  • Carpenter, Humphrey, J.R.R. Tolkien – Une biographie, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1980, traduit par P. Alien.
  • Tolkien, J.R.R., The Letters of J.R.R. Tolkien, London, HarperCollinsPublishers, 1999, ed. by H. Carpenter with Ch. Tolkien.
  • Vincent Ferré, Sur les Rivages de la Terre du Milieu, Paris, Christian Bourgois éditeur, 2001.
  • Day, David, L’Anneau de Tolkien, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1996, traduit par J. Georgel.
  • Régis Boyer, L’Edda poétique, Paris, Fayard – L’Espace intérieur, 1992.
  • Snorri Sturluson, sous la direction de François-Xavier Dillmann, L’Edda, Paris, Gallimard – L’Aube des peuples, 1991.
  • Elias Lönnrot, Gabriel Rebourcet, Le Kalevala, tome 1 et 2, Paris, Gallimard – L’Aube des peuples, 1991.

Outre JRRVF, une multitude d’autres sites existent et méritent d’être visités. Nous vous invitons à en retrouver les adresses sur notre page de liens.

Notes

[*] Cet « Hommage à J.R.R. Tolkien » est la version longue de l’article dont vous retrouverez des extraits dans le numéro de décembre 2001 du magazine Casus Belli.
[1] On ne dénombre pas moins de 20 000 pages manuscrites de Tolkien. Celles-ci sont aujourd’hui conservées à la Bodleian Library d’Oxford et à l’université Marquette de Milwaukee (Wisconsin, USA).
[2] Carpenter, Humphrey, J.R.R. Tolkien – Une biographie, Paris, Christian Bourgeois éd., 1980, traduit par P. Alien.
[3] JRR Tolkien – Une Biographie, p. 107.
[4] Tolkien concevait son roman comme un tout unique et non comme une « trilogie » mais pour des raisons économiques (le prix du papier est prohibitif en cette période d’après-guerre) il fut découpé en trois tomes.
[5] J.R.R. Tolkien – Une Biographie, p. 213.
[6] Tolkien lui-même mentionne ce problème dans son avant-propos à la seconde édition du Seigneur des Anneaux parue en 1966.
[7] C.S. Lewis, fondateur avec Tolkien du club « Les Inklings » est l’auteur des Chroniques de Narnia, Folio Junior éditeur, 2001, traduit par Cécile Dutheil de la Rochère, illustrations par Pauline Baynes.
[8] JRR Tolkien – Une Biographie, p.191.
[9] Voir l’article de Michäel Devaux, « L’Ombre de la Mort » à paraître fin 2001 dans La Feuille de la Compagnie – Revue d’Etudes Tolkieniennes – N°1 et Sur les Rivages de la Terre du Milieu dont une large part est justement consacrée à la Mort dans Le Seigneur des Anneaux.
[10] L’ensemble des travaux de cette association est hébergée sur le site JRRVF (https://www.jrrvf.com) et visible à l’adresse suivante : https://www.jrrvf.com/partenaires/la-compagnie-de-la-comte/.
[11] Cf. bibliographie.
[12] On pensera notamment au célèbre article d’Edmund Wilson intitulé « Oo, Those Awful Orcs ! » paru en avril 1956 dans le journal The Nation.
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