Je me permets de reproduire ici l'introduction en première page du rédac'chef Jean-Marie Rouart, qui porte plus précisément sur Tolkien et le rôle de son oeuvre.
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Débat de la semaine par Jean-Marie Rouart, de l'Académie Française
"Le retour au merveilleux"
Le succès de Tolkien s'est installé sur un grand vide, une vaste steppe aseptisée, glacée, sans mystère : notre monde dont on a peu à peu chassé tous les vestiges du merveilleux. Pourquoi ? Si la constatation est facile à faire, il est plus difficile de désigner les acteurs de ce complot qui a abouti à la disparition de la féérie, des contes, des légendes qui avaient leur source dans des traditions et dans l'imaginaire populaire. En France, longtemps ont coexisté les apports de la mythologie grecque et latine ainsi que leurs vestiges gaulois et druidiques et le merveilleux chrétien. Avec parfois bien sûr quelques regrettables anicroches comme celles des malheureuses sorcières conduites au bûcher qu'évoque Michelet, ce qui était une manière brutale d'éradiquer la magie. Les contes pour enfants mais aussi nombre de romans épiques comme ceux de la quête du Graal, de la Table Ronde, ou de Chrétien de Troyes ont illustré ce syncrétisme pagano-chrétien. Dans les pays nordiques, en Islande, en Norvège, en Finlande, le fonds légendaire restait également fertile ainsi que dans les pays germaniques qui ont ressuscité les Nibelungen à partir d'un grand foisonnement folklorique.
A quelle date peut-on situer la fin de la création légendaire ? L'esprit scientifique, c'est certain, ne lui a pas été favorable. Pas plus qu'il n'a favorisé les autres croyances religieuses ou traditionnelles. Car la Bible, l'Evangile représentaient depuis le Moyen Age jusqu'à une période récente une transfiguration de la réalité par le miracle. Les contes ne nous apportaient qu'une version laïque de ces miracles hérités de la mythologie où les choses de la vie étaient vivantes, où les dieux prenaient la forme des fleurs, des arbres ou des taureaux pour venir folâtrer parmi les hommes.
Tolkien peut être considéré comme un anti-Houellebecq. Ce dernier en effet nous montre notre réalité quotidienne réduite à l'os, dépoétisée et même déromancée. Car le roman c'est justement ce jeu poétique entre la réalité et la fiction qui ajoute une part de magie. La littérature d'aujourd'hui, réaliste, qui se livre à des constats, à des enquêtes plutôt qu'à des inventions, des réorchestrations ou des visions n'est-elle pas de ce point de vue en recul sur le plan de l'imaginaire ? Avec le retour de Tolkien dont le succès brave tous les ukases de la littérature expérimentale ou minimaliste, le romanesque prend sa revanche : une orgie de féérie, un bain dans l'imaginaire le plus débridé, un abandon dans l'irrationnel. L'histoire littéraire qui n'évolue que par opposition et réaction va peut-être remettre à la mode ces récits enchanteurs que Marcel Aymé avait, à sa façon, remis en scène. Les écrivains après nous avoir un peu trop considérés comme des adultes à qui il faut apprendre les dures réalités de la vie et sa crudité quotidienne vont peut-être enfin nous considérer comme des enfants qui cherchent moins à savoir mais à rêver ou alors à savoir mais en rêvant.
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La page 3 s'ouvre sur deux articles.
Le premier, "Tolkien : le dernier des magiciens", rédigé par Dominique Bona, s'interroge sur la fascination que continue d'exercer l'auteur du Seigneur des Anneaux presque cinquante ans après la parution de ce dernier.
Divers aspects sont abordés : la génèse du Hobbit ("un conte merveilleux, peuplé d'elfes, de lutins, et de... hobbits"), les treize ans de labeur investis dans sa séquelle ("Voici qu'entrent en scène des fées et des magiciens, des nains et des géants, des lutins, des djinns"), les sources celtiques et nordiques de la "trilogie" de Tolkien (qui "tient à la quête du Graal et des Niebelungen et, pour les connaisseurs, de quelques légendes islandaises et scandinaves"), l'introduction tardive de l'auteur en France par Jean-Louis Curtis dans les années 1970 et le rationalisme du public français qui en a limité l'impact.
J'ai évidemment mis l'accent sur les clichés (des djinns !?) mais bon... c'est un article généreux sur le fond et un peu maladroit sur la forme pour les puristes que nous sommes. On en retiendra surtout cette conclusion : "Mais ce qui frappe surtout, ce qui emporte l'admiration, c'est la dextérité de la narration, à la fois son élégance, sa poésie, et l'inépuisable enthousiasme de son conteur. Le Seigneur des Anneaux a l'ampleur des plus belles légendes."
Le deuxième article est signé Nicolas d'Estienne d'Orves et s'intitule "La folie de la tolkiénomania" (tout un programme).
D'emblée, on nous informe que deux univers vont s'affronter sur les écrans français à Noël : celui d'Harry Potter et celui des Hobbits. Celui du "petit sorcier écossais" et celui de la "mythologie nordique de Tolkien (proche de Wagner : nains, sorciers, chevaliers, anneau magique)". Au passage, ce n'est plus Jean-Louis Curtis qui a "découvert" la cosmologie tolkienienne mais bien Jacques Bergier dans les années 1960. (Ils pourraient se mettre d'accord d'un article à l'autre, non ?)
Puis vient le grand moment : celui des cyberfans. "Comme une religion, ces pèlerins vouent un culte absolu au professeur Tolkien, leur maître, gourou et prophète. [...] Qui sont ces tolkiénistes ? D'où viennent-ils ? De partout [...] Tous se retrouvent sous une même bannière : celle des Terres du Milieu. Bien peu de littéraires, en fait, parmi ces fanatiques." Ouch !
On y apprend ainsi que le webmestre d'Elbakin, Jean-François Le Gac (Sylvadoc), étudiant en économie, "aime le football, les mangas et le cinéma". Ou encore que "Tolkien est une échappatoire pour les vies grises et les âmes plus ouvertes à l'imagination débridée qu'à la vraie littérature". Dans les dents !
Enfin, l'instant de bravoure : "Depuis sa création en 1998, un site français comme JRRVF compte près de 126000 visites régulières. Cédric Fockeu, son webmestre, déclare : « Le monde de Tolkien est remarquable de par sa précision. Cette qualité le rend crédible et permet de l'étudier sous un éclairage particulier : géographique, politique, généalogique, linguistique, historique. » D'où le succès de son site, qui diffuse également mangas et jeux vidéos. Tolkien serait-il aussi le pendant livresque des bédés et consoles de jeux ?" MDR :)
Quant à l'accueil que les fans vont réserver au film de Peter Jackson : "Déjà en 1978, Ralph Bakshi avait tenté l'expérience [...] Le film qui ressort actuellement en DVD fut un semi-échec, car la poésie de la réalisation ne masquait pas certaines carences techniques. Surtout, il ciblait un public trop mûr pour un dessin animé mais trop jeune pour un film parfois violent. Le problème n'est-il d'ailleurs pas là : les lecteurs de Tolkien sont-ils des enfants qui refusent de grandir ? Des Peter Pan ?"
Une conclusion surprenante, en contraste total avec celle de l'édito de Jean-Marie Rouart...
Alors Cédric, tu l'as planquée où ta rubrique Mangas ;-)
Pat

