[small]Des soucis m'ont fait me replier en Faërie ces derniers temps, pour renouer avec ce qui est beau et bon. Cela m'a fait beaucoup de bien et j'ai envie de le partager ici. En fait deux choses m'ont fait beaucoup de bien ces derniers temps : non seulement ce retour en Faërie mais encore l'invitation personnelle de Silmo et l'amitié partagée autour de lui en son logis. Et je suis d'accord avec lui : les amitiés liées grâce à Tolkien viennent d'abord en importance et les découvertes ensuite. C'est donc avec cet ordre d'importance à l'esprit que je vous partage ce qui suit, en espérant que les tableaux que je dépeins vous plaisent.[/small]
Mon cher Cirdan, j'ai eu l'impression de relire ton article pendant ma lecture de
la Chute de Gondolin
— et aussi de me rappeler les travaux de Sosryko et Jean dans
Pour la gloire de ce monde.
[séparation]
On y retrouve, entre autres, ce rapport à la transcendance privilégié chez les femmes.
Ainsi, alors que Turgon (dont l'épouse avait péri dans la traversée des Glaces) rejette le message de Tuor, c'est-à-dire le message d'un dieu, Idril l'écoute, l'entend et le met en pratique.
Le contraste entre le roi et la fille du roi est appuyé : dans la littérature sapientiale, il ne s'agirait ni plus ni moins que du contraste entre la folie et la sagesse. Plus que la sagesse, même, pour Idril, qui va jusqu'à percevoir la perfidie à venir de Mæglin : il y a en outre de la prescience.
Le
Conte puis l'
Esquisse de la mythologie nous présentent ainsi la princesse de Gondolin :
[citation=La Chute de Gondolin, pp.53,98]Idril, par sa pensée, possédait
un grand pouvoir de pénétration de l'obscurité dans le
cœur des Elfes et des Hommes, et des pénombres de
l'avenir qui en découlaient — plus loin encore que le pouvoir habituel des peuples des Eldalië ; c'est pourquoi elle parla ainsi un jour à Tuor : « Sache mon époux, que
mon cœur est gros d'appréhension car je doute de Meglin, et je crains qu'il apporte un malheur en ce doux pays [...] Voici, je
rêvai une nuit que Meglin construisait un fourneau, et nous surprenant y jetait Eärendel notre enfant [...] ».
[...] Avec l'approbation de Meglin, le roi rejette le message de Tuor, en dépit des paroles d'Idril
la clairvoyante (aussi appelé Idril Pied-d'argent, car elle aime marcher pieds nus), sa fille, et de
ses plus sages conseillers.[/citation]
Tuor avait perçu les mêmes choses, c'est vrai. Cependant sans avoir de songe.
Et c'est Idril qui lui conseille de rassembler auprès de lui et en grand secret mineurs et carriers pour concevoir et creuser le chemin de salut des Exilés.
Le
Quenta Noldorinwa va davantage souligner les choses :
[citation=La Chute de Gondolin, pp.108-109]Meglin s'élevait constamment contre Tuor aux conseils du roi, et ses paroles semblaient avoir plus de poids en ce qu'elles agréaient au cœur de Turgon. Ainsi donc, Turgon rejeta le commandement d'Ulmo ; bien qu'il y en eût parmi ses plus sages conseillers qui furent remplis d'inquiétude. La fille du roi était d'
une sagesse sans commune mesure même avec
celle des filles d'Elfinesse, et elle parla toujours en faveur de Tuor ; mais rien n'y fit, et elle en eut
le cœur lourd. Elle était très
belle et très grande, presque de
la taille d'un guerrier, et ses cheveux étaient comme
une fontaine d'or. Idril était son nom, et on l'appelait Celebrindal, Pied-d'argent, pour la blancheur de son pied ; et elle marchait et dansait toujours pieds nus sur les chemins blancs et les pelouses vertes de Gondolin.
[...] Un jour qu'Eärendel était encore jeune, et que les jours de Gondolin passaient dans la joie et la paix (pourtant
le cœur d'Idril était inquiet, et
un mauvais pressentiment vint assombrir son esprit comme un nuage), Meglin fut perdu [...] et Meglin retourna dans les salles du roi, visage souriant et cœur malveillant, tandis que
les ténèbres s'approfondissaient autour d'Idril.[/citation]
J'ai aussi souligné ici la beauté d'Idril, ainsi que son rapport à la vie à travers la description de ses cheveux — une [emphase]« fontaine d'or »[/emphase] — pour y revenir plus loin.
Pour le reste, la partition se précise ici entre Idril (et avec elle les femmes) et Tuor (et avec lui les hommes) en rapportant la sagesse d'Idril non à celle des Eldar mais à celle des
filles des Eldar, tandis que l'homme est par métonymie appelé
guerrier.
Enfin, si la dernière version [small](=
les Contes et Légendes Inachevés)[/small] s'arrête à l'arrivée de Tuor en vue de Gondolin et ne nous permet pas de nous rapprocher davantage d'Idril, elle parvient quand même à enrichir notre thématique avec la mère de Tuor :
[citation=La Chute de Gondolin, p.113]Et Rían dit aux Elfes : « Qu'il soit nommé Tuor, car tel est le nom qu'a choisi son père avant que la guerre ne se vienne mettre entre nous. Et je vous supplie de la nourrir et de le tenir caché sous votre garde ; car je
prévois qu'il sera source de grands bienfaits pour les Elfes et pour les Hommes. Et quant à moi, il me faut partir à la recherche de Huor, mon Seigneur. »[/citation]
Car Rían anticipe ici les paroles même du dieu Ulmo (en plus que d'annoncer, plus tard, celles de Gilraen, une autre veuve dans une autre histoire).
[séparation]
Si l'on approfondit les choses, il me semble qu'un schéma se dessine assez nettement. Ou, plutôt que le terme de schéma, je reprendrai celui de partition, à condition de l'entendre en ses deux sens à la fois : 1. le partage de ce qui forme un tout et 2. la réunion harmonieuse des parties (d'une composition musicale). Ici Tuor est un guerrier, puissant parmi les Eldar eux-même. Il est aussi un capitaine investi d'autorité. Idril est une épouse, belle et douée de prescience comme aucun
e autre, le texte sous-entendant clairement que les filles des Eldar sont par nature les plus douées. Elle est aussi toute tournée vers la vie, on le voit par la suite, non seulement celle de son enfant mais encore des plus fragiles. Dans l'action, bien qu'elle revête une cotte de mailles (p.61) et une épée (p.76), Idril ne combattra finalement pas lors du sac de la Cité. Son action sera destinée à
sauver les futurs Exilés, action qu'elle dirigera pendant l'absence de Tuor.
Par ailleurs, il est notable que, hormis Idril, [emphase]« toutes
les femmes et tous les enfants »[/emphase] seront rassemblés et placés sous protection, d'abord [emphase]« dans les palais
du roi »[/emphase] (p.71) puis au
milieu de la colonne de réfugiés, où les femmes pourront
prendre soin des plus vulnérables :
[citation=La Chute de Gondolin, p.74]Alors, à cause des lamentations des femmes dans les salles du palais et de la grandeur de sa pitié pour ce triste débris des clans de Gondolin, [Tuor] rassembla toute cette compagnie chagrinée, damoiselles, enfants et mères, et les plaçant au milieu organisa aussi bien qu'il le put ses hommes autour d'eux.
Suivaient derrière [l'avant-garde]
les femmes les moins épuisées soutenant les malades et les blessés qui pouvaient aller à pied. Idril était avec celles-ci, Et Eärendel qui avait une bonne endurance [...]. Derrière encore venaient
de nombreuses femmes avec des nourrissons, et des filles, et des hommes éclopés [...]. Tout à l'arrière voyageait le plus grand groupe d'hommes ingambes pour la bataille [...][/citation]
Et le
Quenta Noldorinwa approfondit la partition en désignant de nouveau les hommes et les femmes par métonymies :
[citation=La Chute de Gondolin, pp.110-111]Alors Tuor et Idril menèrent tous les survivants du peuple de Gondolin qu'ils purent rassembler dans la confusion du brasier par une voie secrète qu'Idril avait fait préparer aux jours de son
pressentiment. [...] [Et], au terme de voyages fatigants et périlleux, les survivants de Gondolin parvinrent à Nan-Tathrin et s'y reposèrent un moment, et ils furent guéris de leurs maux et de leurs fatigues, mais leur chagrin était sans remède. Là, ils célébrèrent le souvenir de Gondolin et de ceux qui avaient péri, les jeunes filles,
les épouses, les guerriers, ainsi que leur roi ; mais leurs chants furent nombreux et mélodieux en l'honneur de Glorfindel le bien-aimé.[/citation]
Ainsi, d'un côté l'homme renvoie à l'autorité et à la force (et donc à la guerre et,
cf. par ailleurs, à la chasse), de l'autre, la femme renvoie à la prescience et à la vie (et donc au conseil et au soin). Il est sans doute utile de préciser que l'autorité dont il est question a le sens de service ou de ministère (l'autorité, dans le Conte d'Arda, s'exerce sur un royaume, une armée, une compagnie, ...), tandis que ce sont les éléments féminins qui sont régulièrement mis en rapport avec la beauté. On observe aussi qu'à la primauté de l'homme (qui vient en premier, ce sera encore plus évident plus loin) répond la grâce (on pourrait encore parler d'éclat ou de splendeur) de la femme — telle une perle dans son écrin. On retrouve enfin la spécificité d'un certain rapport féminin à la transcendance, mise en exergue par Cirdan entre Beren et Lúthien, et de même chez Jean de façon plus générale, avec une féminisation de la sagesse et du rôle d'intercesseur auprès de l'autorité (Idril auprès de Turgon, Lúthien auprès de Mandos, Nienna auprès des Valar, Yavanna auprès de Manwë/Eru, pour les cas les plus évidents).
Plus loin, on retrouve cette partition. Ulmo est l'autorité [emphase]« dont la
puissance vient en premier après Manwë »[/emphase] (
Valaquenta) qui plane sur l'ensemble du conte de la Chute de Gondolin. Pourtant, voilà en quels termes Voronwë décrit la Vallée des Saules à son compagnon :
[citation=La Chute de Gondolin, p.134]Mais je me suis attardé en chemin. Car je ne connaissais guère la Terre du Milieu, et nous arrivâmes à Nantathrin au printemps de l’année.
Belle à ravir le
cœur est cette terre, Tuor, comme toi-même le découvriras, si jamais tes pas te mènent sur les routes du sud qui descendent le cours du Sirion. Là
guérit-on de tout languir de la mer, sinon pour ceux que la Malédiction ne veut point lâcher. Là,
Ulmo n'est plus que le serviteur de Yavanna, et la terre a
doué de vie une profusion de choses merveilleuses, bien au-delà de ce que dans les rudes collines septentrionales, le
cœur peut concevoir. En ces terres confluent le Narog et le Sirion, et ils ne se hâtent plus, mais coulent larges et
paisibles, à travers de
vivantes prairies; et tout alentour du fleuve qui scintille
foisonnent les iris d'eau — toute une forêt de calices — et l'herbe est
semée de fleurs, tels des joyaux, des sonnailles, des flammèches rouge et or, une lande d'étoiles multicolores dans un firmament d’émeraude.[/citation]
En effet, tandis que son époux est décrit comme un seigneur dont [emphase]« [l]a
suzeraineté s'étend sur toutes les substances dont Arda est composée »[/emphase], le titre de Yavanna insiste sur son rapport à la Vie : elle est [emphase]«
Celle qui apporte les Fruits »[/emphase] (
Valaquenta — toutes les citations qui suivent sont également tirée du Valaquenta sauf mention contraire).
Il n'échappera à personne que la finale de la description de Nan Tasárinan, à travers l'image spéculaire entre les fleurs et les étoiles si chère à Tolkien, nous renvoie en fait à deux reines : non seulement Kementári mais encore Elentári. Et il n'y eut pas de plus belles œuvres en Arda que celles de ces deux Reines : les Étoiles et les Deux Arbres — qui donnent la Lumière et donc la Vie.
Et la Reine des Étoiles de nous mener au couple royal d'Ilmarin. Varda Elentári est la Dame, révérée par tous les Eldar, dont [emphase]« [l]a
beauté est trop forte pour être chantée par les mots des Humains ou des Elfes, car
l'éclat d'Ilúvatar est encore sur son visage »[/emphase] ; et Melkor [emphase]« la haïssait et la craignait plus que toute autre créature d'Eru »[/emphase]. Mais Manwë son époux est l'Autorité (déléguée) Suprême : [emphase]« le
premier des Rois :
seigneur du royaume d'Arda et
maître de tous ses habitants »[/emphase].
Les éléments masculins et féminins de la conjugalité se déclinent de manière semblable chez les autres Valar (et Maiar) :
- Mandos [emphase]« le
grand Juge »[/emphase] des événements tissés par Vairë son épouse ;
- Irmo [emphase]«
maître des visions et des rêves »[/emphase] et Estë [emphase]« la
douce, qui
soigne tous les maux et les fatigues [et qui] apporte le
repos »[/emphase] ;
- Tulkas [emphase]« le
Vaillant »[/emphase], qui dépasse tout le monde [emphase]« en
force et en
actions d'éclat »[/emphase] et son épouse Nessa dont [emphase]« la
danse est [l]a passion »[/emphase]) ;
- Oromë [emphase]«
puissant seigneur [dont l]a colère est terrible [et] grand
chasseur de monstres et de bêtes féroces »[/emphase], et Vana [emphase]« la Toujours jeune [:] les
fleurs se dressent sur son passage, elles
s'ouvrent sous son regard, et tous les oiseaux
chantent pour l'accueillir »[/emphase] ;
- Ossë [emphase]«
vassal d'Ulmo [et]
maître des mers »[/emphase] et Uinen qui [emphase]« aime toutes les
créatures qui
vivent dans les courants salés, et les herbes qui y
poussent »[/emphase] et vers qui se tournent les marins cherchant [emphase]«
protection »[/emphase] [small](erreur de Pierre Alien qui en fait « la
patronne des créatures qui y vivent ... »)[/small].
Cette partition m'évoque aussi celle des noms donnés aux Eldar ...
[citation=HoMe XII, p.339]Les Eldar au Valinor avaient en règle générale deux noms, ou
essi. Le
premier était le
nom paternel, reçu à la naissance. Il rappelait habituellement le nom du père, auquel il ressemblait dans son sens et dans sa forme ; il s'agissait parfois simplement du nom du
père auquel, dans le cas d'un
fils, un préfixe distinctif pouvait être ajouté plus tard une fois l'enfant adulte. Le
nom maternel était donné plus tard, souvent des années après, par la mère ; mais il était donné quelquefois tôt après la naissance. Car
les mères des Eldar étaient douées d'un grand pouvoir de pénétration du caractère et des talents de leurs enfants, et nombre d'entre elles étaient également douées de prescience prophétique.
[small]
[Le nom paternel est l'ataressë — ex. : Finwë > Curufinwë (Fëanor) > Nelyafinwë (Mædhros) ... ou encore : Voronwë Aranwion = Voronwë fils d'Aranwë. Dans le cas d'une fille, « le nom paternel [...] dérivait souvent du nom de la mère »
(HoMe X, p.217). Le nom maternel est l'amilessë, qui pouvait être, selon qu'il révélât une caractéristique dominante de la personnalité ou de la destinée de la personne, un essë tercenya ou un essë apacenya respectivement (HoMe X, p.216)].[/small][/citation]
... Ainsi que la description des différences entre les [emphase]« neri »[/emphase] (hommes) et les [emphase]« nissi »[/emphase] (femmes) dans les
Lois & coutumes parmi les Eldar. Ces différences, qui procèdent pour une part d'inclinations naturelles et pour une autre part d'usages établis par la coutume, ont notamment conduit les neri à porter les armes et les nissi à prendre soin (HoMe X, pp.213-214).
[séparation]
Revenons maintenant à la belle Idril dont il est dit que [emphase]« ses cheveux étaient comme une
fontaine d'or »[/emphase]. Si la fontaine évoque la vie, et même la vie toujours jaillissante, l'or se rapporte dans le Conte d'Arda au Soleil, tandis que l'argent se rapporte à la Lune. Ce qui nous amène à un autre couple, non marié ... mais presque : Arien et Tilion. Tilion, qui [emphase]« était un des
chasseurs d'Oromë,
armé d'un
arc d'argent »[/emphase] était attiré par la [emphase]«
splendeur »[/emphase] d'Arien qui, [emphase]« au temps des Arbres,
soignait les
fleurs dorées dans les
jardins de Vana »[/emphase] (
Silmarillion). Dans la version du
Quenta Silmarillion, on raconte que :
[citation=The Lost Road, pp.240-242]Il aimait Arien, mais elle était un esprit de plus grande sainteté et de plus grand pouvoir que lui, et elle désirait demeurer à jamais vierge et solitaire
[consécration] ; et Tilion la poursuivait en vain. [...] Pourtant, il arrive par moments qu'il vienne au-dessus du Valinor alors que le Soleil s'y trouve encore, et qu'il y descende et retrouve sa bien-aimée, chacun laissant son vaisseau pour un temps ; alors la joie est grande, et Valinor est emplie d'argent et d'or, et les Dieux rient, se rappelant le mélange de la lumière d'antan, quand Laurelin fleurissait et Silpion bourgeonnait.[/citation]
L'or et l'argent, le Soleil et la Lune (la Soleil et le Lune en fait), nous renvoient à leur tour à d'autres couples ... à commencer par celui des Deux Arbres, qui
enracine une poétique conjugale dans le Légendaire :
[citation=HoMe X, pp.154-155]De la terre surgirent deux pousses fragiles, et le monde fut plongé dans le silence en cette heure, car il n'y eut d'autre murmure que le cantique de Palúrien. Sous son chant deux beaux arbres s'élevèrent et grandirent. De toutes les œuvres de Yavanna, celles-ci furent les plus célèbres, et celles dont le sort est mêlé (
woven) à l'ensemble des récits des Jours Anciens. Le feuillage du
premier était
vert foncé et son envers était d'
argent brillant, et il donnait (
he bore) de nombreuses fleurs
blanches comme celles du cerisier, mais plus grandes et plus belles ; et de chacune de ses innombrables fleurs une rosée de
lumière argentée s'écoulait, tandis que la terre se baignait dans l'ombre dansante de ses feuilles frémissantes. Les feuilles du
second étaient d'un
vert tendre comme celui du jeune hêtre, et leurs bords étaient d'
or étincelant. Des fleurs se balançaient sur ses branches (
her branches) comme des grappes de flammes
jaunes, telles des cornes rutilantes déversant une
pluie dorée sur le sol ; et de l'efflorescence de cet arbre provenaient une
douce chaleur et une grande lumière.
Le
premier fut appelé
Telperion en Valinor, et Silpion, et Ninquelótë, et en chansons par bien des noms encore ; mais dans la langue sindarine on l'appelait (
he was called) Galathilion. Le
second fut appelé
Laurelin, et Malinalda, et Kulúrien, et par encore bien d'autres noms ; mais les Sindar l'appelaient (
named her) Galadlóriel.
[...]
Telperion était l'aîné des Arbres et fut
le premier à atteindre sa pleine stature et à fleurir [...][/citation]
La Lune aussi s'élèvera en premier. Et l'on ne peut manquer le parallèle entre le récit de l'éveil des Deux Arbres et celui de l'éveil des Quendi, où les trois [emphase]« Pères des Elfes »[/emphase] s'éveillent [emphase]«
avant leurs épouses »[/emphase] et [emphase]« au crépuscule de l'aube (
in the early twilight before dawn) »[/emphase], eux qui [emphase]« étaient endormis "dans les entrailles de la Terre", sous l'herbe verte »[/emphase], dans le silence que l'on devine (HoMe XI, p.421,
cf.
Pour la gloire de ce monde, « Estel Eruhínion », §II.3.c).
La symbolique conjugale des Deux Arbres se déploie ensuite dans l'ensemble de l'Histoire d'Arda, jusqu'à certains couples dont la symbolique reflue alors entièrement jusqu'à celle de Telperion & Laurelin. C'est le cas, Benilbo l'a montré, avec Celeborn et Galadriel qui sont, pour ainsi dire, les Deux Arbres de la Lórien (
L’effigie des Elfes, « Lothlórien, la Fleur de Rêves », p.194). Là encore, la partition est nette : tandis que Celeborn est le Seigneur des Galadhrim qu'il conduira à la bataille contre les armées du Seigneur Ténébreux, Galadriel, la plus pénétrante des esprits et des surtout des cœurs (elle qui, déjà en Valinor, avait eut un pressentiment à l'égard de Fëanor), est à l'origine de ce [emphase]« pouvoir caché »[/emphase] (SdA, II.8) capable de résister à la malice de l'Ennemi.
On pense aussi à un autre couple, celui du [emphase]«
Maître »[/emphase] (SdA, I.7) et de celle dont [emphase]« le
cœur palpitait »[/emphase] (ATB) : dans
Il était une fois, c'est au Soleil qu'est associée Baie d'Or (première strophe) tandis que Tom Bombadil entre en scène sous la Lune (deuxième strophe). Mais c'est encore la même symbolique qui se déploie, cette fois sur le mode de la confrontation, entre Míriel, sélénique, et Indis, solaire, confrontation superbement
commentée par Didier, qui souligne l'enjeu de la féminité et de la fertilité au cœur de cette confrontation — par ailleurs tout entière résumée dans le nom d'Indis « la
jeune mariée litt. la
femme par excellence ».
Bien entendu, si le couple de la lune et du soleil renvoie aux couples, les membres de tous les couples ne renvoient pas à la lune et au soleil : tous les hommes ne s'inscrivent pas dans une symbolique argentée ; toutes les femmes ne s'inscrivent pas dans une symbolique dorée — ainsi, même si Beren aperçoit les [emphase]« fleurs d'or »[/emphase] qui habillent le vêtement de Lúthien, et si [emphase]« parmi les ombres de ses cheveux | Il vit là scintiller comme en
un miroir | La lumière tremblante
des étoiles aux cieux »[/emphase], [emphase]«la belle Tinúviel, | L'immortelle
vierge à la
sagesse elfique, | Sur lui répandit ses
cheveux ombreux | Et l'enserra de ses bras semblables à
l'argent miroitant »[/emphase] (SdA, I.11). Pour des raisons triviales — toutes les femmes ne sont pas blondes
(à l'attention d'Isengar & Gawain : il n'y a pas plusieurs niveaux de lecture ;)) — ou symboliques — l'argent et l'or pouvant aussi, il me semble, signifier la partition entre les Elfes (
Premiers-Nés) et les Hommes (
Seconds-Nés).
[séparation]
Après Beren & Lúthien et Tuor & Idril, on pourrait encore étudier les riches dialogues entre Húrin & Morwen, Aragorn & Arwen, ou Thingol & Melian. De façon systématique, l'autorité et la force sont à l'homme, la prescience et la vie à la femme. Éowyn ne fait pas exception. Ou bien s'agit-il de l'exception qui
confirme la règle. Le Cavalier qui part au combat avait [emphase]« le visage de quelqu'un qui, sans espoir, allait au devant de la
mort »[/emphase] (SdA, V.3), mais la future Dame d'Ithilien revint de la mort, et, quand [emphase]« le
cœur d'Éowyn changea, ou bien enfin comprit-elle [, alors] soudain son hiver passa et le
Soleil brilla sur elle »[/emphase] (SdA, VI.5), et elle déclara :
[citation=SdA, VI.5]« Je me tiens dans Minas
Anor, la Tour du
Soleil, dit-elle ; et voilà que l'Ombre est partie ! Je ne serai plus
vierge guerrière, je ne le disputerai plus aux grands Cavaliers, et je ne trouverai plus la joie dans les seuls chants de
massacre. Je serai
guérisseuse, et j'aimerai
tout ce qui pousse et n'est pas stérile ».[/citation]
Incidemment, la défaite du Seigneur des Nazgûl n'est pas le fait de l'héroïsme d'Éowyn seule, mais de l'héroïsme ... d'un couple — Merry et Éowyn —, couple ayant cheminé dans le secret ... celui d'une longue chaîne de solidarité [emphase]« qui unissait, du passé jusqu’au présent, les morts oubliés de l’Ouistrenesse, un vieux sage (Tom Bombadil), un "vieillard bienveillant" (Théoden), un jeune semi-homme (Merry) et une jeune femme (Éowyn)… Autant de représentants qui n’entrent pas dans le cadre de la
puissance »[/emphase] (
Pour la gloire de ce monde, « Un secours comme un vis-à-vis », p.147).
[séparation]
Cette dernière citation nous amène au chef d'œuvre de Sosryko : « Un secours comme son vis-à-vis ».
En toile de fond, deux couples (et de nombreux autres par devant), l'un en négatif, celui de l'Homme sans ombre et « la femme (
bride) ombre », l'autre en positif, celui de Tom Bombadil et Baie d'Or. Le premier constitue une perversion du couple :
[citation=Pour la gloire de ce monde, pp.120-121]Telle
la belle Tinúviel, la Dame libre d’aller, de venir et de s’attarder « étincelante dans le crépuscule » (v. 9-11) était
invitation à la vie. Mais l’Homme sans ombre est incapable de répondre à un tel appel :
durci et
desséché au fil des saisons, il se meurt, au point de berner les chouettes blanches qui le prennent déjà pour un
cadavre (v. 7).
[...] C’est donc un
homme vidé de son verbe et de son être que l’homme sans ombre lorsqu'il voit passer
la vie à ses côtés ; une vie qui apporte
l’espérance d’un nouveau
printemps comme le suggère la couronne de
fleurs dans
les cheveux de la Dame (v. 12). Muet, il manifeste son désir et de ses émotions par la violence physique : s’accrocher à la vie, la prendre, la tenir, fort, très fort avant qu’elle ne s’en aille… Acte de
désespoir mais également lutte illusoire contre la
puissance de mort qui le domine : loin d’accéder à la vie rêvée, il devient
tombeau pour la Dame (il la serre si fort qu’elle pénètre sous terre) et s’enveloppe
égoïstement dans son ombre.[/citation]
L'Homme sans Ombre se comporte comme un ogre — ou comme un Troll, un Dragon, un Grendel ... ou un Gollum.
Cette attitude évoque encore une autre figure, que va rencontrer Aredhel, la Blanche Dame des Ñoldor, lorsqu'elle va s'égarer dans les profondeurs de Nan Elmoth :
[citation]
Là elle éprouva les enchantements d’Eöl, l’Elfe Noir,
qui demeurait dans la forêt
et fuyait le soleil,
désirant seulement l’ancienne lumière des étoiles.
Et Eöl la prit pour femme,
et elle demeurait avec lui,
et aucun des siens ne recevait de ses nouvelles ; [HoME XI, p.47]
[/citation]
[citation]Le texte révèle l’intelligence dérangée d’Eöl : en faisant d'Aredhel sa femme, Eöl est persuadé de fuir la lumière
dorée et la
chaleur du
soleil. Aredhel n’est pas le véritable objet de son désir mais le moyen de l’accomplir ; la seule chose à laquelle Eöl aspire étant de « demeurer » dans les ténèbres et les profondeurs de la forêt de Nan Elmoth. [...] Inversement, le modèle d’Eöl influence lui aussi, mais dans un sens funeste, le destin de son entourage. Car la convoitise est contagieuse, et Mæglin ne sait pas aimer d’une manière différente de celle de son père :[/citation]
[citation]
Il aimait la beauté d’Idril et la désirait […] [SCLI, p.138]
[/citation]
[citation=Pour la gloire de ce monde, pp.129-130]Mæglin désire Idril, il aime sa beauté, mais il ne l’aime pas
elle ; étrangeté du verbe aimer qui diminue lorsqu'on le complète : l’amour de Beren pour Lúthien n’a rien en commun avec « l’amour
de la beauté d’Idril ».[/citation]
Pour fuir le soleil, Eöl prend pour femme celle qui est
entièrement décrite selon la composante masculine de la partition conjugale :
[citation=SCLI, pp.55-60]Aredhel la
Blanche [...] devint grande et
forte : elle se plaisait à la
chasse et à
chevaucher dans les bois. On la voyait souvent en
compagnie des fils de Fëanor, mais elle ne donna son
cœur à aucun d'entre eux. On l'appelait Ar-Feiniel, la Blanche Dame des Ñoldor, car elle avait le teint
pâle sous des cheveux noirs et ne se vêtait que de
blanc ou d'
argent.[/citation]
Ainsi que Sosryko [small](tel C.S. Lewis que l'on croise toujours sur le sens du retour du chemin que l'on emprunte ;))[/small] le relève :
[citation=Pour la gloire de ce monde, p.127]Il est ainsi frappant de constater que
la seule femme du légendaire à éprouver le plaisir de
traquer une proie (de la pister, de la piéger et de lui imposer sa propre force) est aussi celle qui de
chasseuse devient proie.[/citation]
En contre-point de la rencontre d'Eöl et Aredhel, il nous est donné de contempler celle de Thingol et Melian, dans les mêmes bois de Nan Elmoth :
[citation=Pour la gloire de ce monde, pp.131-132]Thingol accueille la lumière même qu’Eöl fuit. La rencontre avec Melian a lieu dans une clairière qui regarde les cieux ; Aredhel, de son côté, ne verra jamais les clairières qu’elle recherchait. Eöl, alors qu’Elwë quitte les sombres profondeurs pour la lumière de Melian, attire à lui, par ses enchantements, la lumière d’Aredhel qu’il séquestre au plus profond de sa demeure, préférant la Forêt à sa femme comme Aldarion préférera l’Océan à la sienne. Et si l’« ascension » d’Elwë vers les cieux est un mouvement d’amour souligné par les différents récits, la « chute » d’Aredhel dans la Nuit d’Eöl ne s’accompagne d’aucun vocabulaire amoureux. À la place, une expression froide et factuelle fixée dans quasiment tous les textes sous la forme suivante : « Eöl l’a prise [Aredhel] pour femme ».[/citation]
Au contraire, Tom Bombadil [emphase]« prend la main »[/emphase] de Baie d'or (tout comme fera Aragorn avec Arwen).
Et Sosryko de montrer comment, littérairement, le couple de Tom et Baie d'Or en positif, celui de l'Homme sans ombre et de la Dame en négatif, la partition conjugale ouvre à l'amour d'autrui :
[citation=Pour la gloire de ce monde, pp.137-138,146-147]Adam, sorti de son sommeil et découvrant Ève en face de lui (et avec elle « la résistance d’un Toi en chair et en os »), pointe vers Tom revenu à son réveil vers Baie d’Or — celle-là même qui, la première, avait requis son attention. Ce n’est pas la même histoire, mais c’est le même miracle : celui de la naissance de l’aimée dans le cœur de l’amant ; celui du surgissement de l’amour entre les amants. Le cœur de Baie d’Or palpite parce que celui de Tom l’a appelé, le Maître demandant à la belle fille de la rivière de remplir sa maison de rire et de joie. Car si l’autre est un visage pour Lévinas, pour le Tolkien des
Aventures de Tom Bombadil, il est un cœur.
[...] Pour Tom, la dame issue de son désir (de son ombre) est celle qui, avec la grâce du papillon qui volette (
flutter), donne à l’existence toutes les teintes de la Vie et fait palpiter (
flutter) le cœur. [...]
Dans la Maison de Tom, [...] la flamme des bougies jaunes et blanches baigne les voyageurs éprouvés dans une lumière dorée et le feu d’un foyer réchauffe leurs membres. Pareillement, Baie d’Or accueille les Hobbits étrangers à la Vieille Forêt (« Entrez […] Venez […] Soyez le bienvenu ») et Tom se révèle comme le Maître, pur de toute malveillance, qui « s’occupe [des] bêtes fatiguées » de ses hôtes et dont la seule présence procure la paix : « N’ayez aucune crainte […] vous êtes sous le toit de Tom Bombadil » [...] : l’amour de l’Autre en tant que
vis-à-vis rend l’homme sensible au « vivant » et capable de l’amour de l’autre en tant que
prochain.[/citation]
[séparation]
Une manière de conclure tout en revenant à l'article de Cirdan serait de dire que, si l'autorité et la force (la gouvernance, la périphérie, l'écrin) sont à l'homme, quand la prescience et la vie sont à la femme (le cœur, le centre, le joyau), ils ne vont pas (ou plus difficilement) l'un sans l'autre. Et je trouve vraiment remarquable ton titre, Laurent, qui le résume : il ne s'agit ni de l'héroïsme de Beren, ni de celui de Lúthien, mais de celui du Couple. Là encore, les exceptions confirment la règle : Jean a bien relevé que Frodo recevait la protection de Galadriel puis d'Arwen, tandis que Sam avait Rosie ; quant à Aragorn, bien qu'[emphase]« étant au loin, [Arwen]
veillait sur lui par la pensée »[/emphase] (SdA, AppA). Mentionnons encore que Beren rencontre le visage de Melian avant de soutenir l'autorité (dévoyée) de Thingol et qu'alors [emphase]« il lui sembla que les mots lui venaient tout seuls à la bouche [et] la peur le quitta »[/emphase] (SCLI, p.168).
Lorsque ces deux natures s'harmonisent, comme ce peut être le cas chez Manwë et Varda qui [emphase]« se séparent rarement »[/emphase] (
Valaquenta), alors :
[citation=SCLI, p.17]Quand Manwë monte sur son trône, son regard, si Varda est à ses côtés, voit plus loin qu'aucun autre regard, à travers les brumes et dans l'obscurité, par-dessus les étendues marines. Et lorsque Manwë est auprès d'elle, Varda entend plus clairement que tout autre les cris des voix qui viennent de l'est et de l'ouest, par-delà les monts et les vaux, celles qui viennent aussi des lieux ténébreux que Melkor a placés sur la Terre.
[small][Et l'on se souvient que, chez Tolkien, la vue est instrument de puissance tandis que l'ouïe est instrument de parole (connaissance, sagesse) et donc d'appel vivant (cf. Pour la gloire de ce monde, « Le seuil et le centre », pp.54 sq.).][/small][/citation]
L'harmonie du couple royal d'Ilmarin nous ramène à celle du couple royal de la Vieille Forêt.
Sur cette partition, le [emphase]« Maître »[/emphase] (SdA, I.7) [emphase]« couronné »[/emphase] (ATB) et celle qui est comparée à [emphase]« une jeune reine elfique »[/emphase] (SdA, I.7), aux pas si différents, [emphase]« cependant [...] paraissaient ne composer qu’une seule danse »[/emphase] (SdA, I.7).
[espacement]
Yyr