Yyr Wrote:Au final donc, ce qui était intéressant était justement d'essayer de faire se rencontrer une méthode disons analytique avec ce que dit Tolkien du Conte, mais cette rencontre échoue — et c'est cet échec en réalité qui « laisse pantois » et « stupéfait » (et qui donc sinon l'auteur elle-même). La rencontre échoue cela dit sans surprise, non pas tant du fait du manque de rigueur (au minimum) de l'auteur, que de ses présupposés : si ce sont les conditions sociologiques [...] qui expliquent la théologie de Tolkien [...], alors la messe est dite (si je puis dire :)) : il n'y a par hypothèse rien à rencontrer [...].
Il y a quelque-chose que j'ai du mal à saisir (parmi d'autres, sans doute) : on a l'impression que tu exclue d'emblée que la théologie de Tolkien puisse s'expliquer, au moins en partie, par un contexte sociologique donné. Crois-tu à une sorte de développement « hors-sol » (si j'ose dire) des réflexions théologiques, qui ne dépendrait en aucune façon du temps et de l'espace ? (Je n'ironise pas : ma question est sérieuse)
Yyr Wrote:Sur le rejet du « Socialisme dans l’une ou l’autre de ses formes qui s’affrontent actuellement » (Lettre n°96, p. 162), il me semble que le même échec se produit. La rencontre ne se fait pas entre d'une part l'histoire des idées et leur analyse par Hyarion et d'autre part ce que dit Tolkien de l'un des aspects « modernes » de « l'esprit du Mal » (p. 162) — et parce que cette rencontre ne se fait pas, on estime que l'autre se situe « dans l'aberration complète ». Le premier parle selon l'histoire des idées et des doctrines, le second parle selon leur esprit. Tolkien dans cette lettre ne livre pas là une analyse intellectuelle ; [...] Mais il tient un discours spirituel, s'appuyant sur la raison et sur la foi [...]. [...] Donc si Tolkien avait entendu présenter une pensée de philosophie politique, en effet, on aurait eu affaire à une grossière confusion. Mais ce n'est tout simplement pas le cas. Enfin, cela ne veut pas dire que ce que dit Tolkien n'est pas critiquable, ni que son langage et le tien, Hyarion, ne peuvent pas se rencontrer. C'est même certainement grâce à l'écart entre ces deux façons de rendre compte d'une réalité que la richesse de chacune s'en trouve soulignée (par les contrepoints respectifs). À ce titre, je te suis reconnaissant Hyarion pour la peine et la qualité de ton exposé (qui m'a intéressé).
Je te remercie d'avoir pris le temps de me lire, Yyr, et j'entend bien pour ma part tes arguments, qui ne sont d'ailleurs pas nouveaux, puisque le caractère religieux du propos de Tolkien a déjà été souligné par le passé sur le présent forum, notamment par Sosryko en 2003, mais sans que cela me paraisse toutefois suffisant pour clore la discussion, d'où mon intervention lorsque cette citation a, à nouveau, été convoquée dans le cadre d'échanges où les considérations strictement historiques ne m'ont pas paru devoir être écartés (ne serait-ce que vis-à-vis des lecteurs pour qui le mot « socialisme » a naturellement un sens dépourvu de tout filtre religieux).
En ce qui concerne le constat d'échec que tu fais, là encore, ce n'est pas nouveau, puisque tu as notamment fait un constat similaire au début d'un message consacré aux Lettres de Tolkien en 2006, début de message que je me permets de reproduire ici, pour le confort du lecteur :
En 2006, dans un autre fuseau, Yyr Wrote:J'ai beaucoup, beaucoup, aimé les Lettres - que je n'avais pas toutes lues en anglais. C'est qu'elles abordent de multiples contes, non seulement celui de la Terre du Milieu, mais encore celui de Tolkien, et ceux du Monde et de la foi chrétienne. Leurs trames souvent se superposent ou s'entrecroisent. Peut-être devient-il difficile alors d'en saisir bien les fils ?Ainsi de la fameuse lettre n°43 ? :) La foi chrétienne est ancrée dans un conte, et comme tout conte, celui-ci demande d'être abordé en tant que tout, dans sa cohérence et son mystère, et, surtout, et même essentiellement, dans ce qui échappe aux catégories des hommes qui sont (i.e. à celles qui sont) temporelles, sociales et techniques (et idéologiques :)). Les Lettres dans leur ensemble rayonnent de cette foi plus ou moins. Pour la lettre 43, c'est plus :). Il est vain de vouloir l'aborder selon nos propres catégories et nos propres représentations (qu’il s’agisse de celles d’aujourd’hui ou de 1941), de vouloir à tout prix faire tenir sa signification dans nos modèles. Une lettre qui parle d'« immoralité » et d'« éthique révélée », qui oppose « la foi » à « la chair » (etc. etc. etc. ...), adressée non à tout un chacun mais à un croyant, ne pourra pas rentrer dans les catégories de ce « monde déchu » quoi que ce dernier prétende (ce qui a été tenté en ces lieux il me semble à plusieurs reprises, à grands frais et sans résultat - et sans surprise, car l'on ne force pas les portes d'un conte, fût-il celui de notre monde, sans accepter d'y entrer en invité - étoilé - et non en despote - carnassier -). [...]
Les années passent et le propos reste à peu près le même aujourd'hui :
Yyr Wrote:Incidemment, il se trouve que c'est justement pour éviter des impasses « pantois[es] » ou « dans l'aberration », que j'ai très tôt en effet introduit cette « dichotomie "étoilés"/"carnassiers" », qui n'est pas sans défaut, et que je devrai reprendre, avec davantage d'ouverture je l'entends :). En tout état de cause, il ne s'agit pas d'une « défense systématique de Tolkien » mais d'être fidèle à sa parole et à sa pensée ; à la rigueur s'agit-il peut-être d'une défense systématique de la parole, de la confiance, à l'encontre de l'absolutisme analytique (et de sa surdité consubstantielle) qui prévaut dans notre mode de connaissance moderne, et qui dans notre domaine cherche à savoir tout ... sauf à entendre ce que dit l'auteur [...]. Les deux exemples ci-dessus montrent que ce n'est peut-être pas complètement inutile ;).
Je te remercie d'avoir pris le temps de rappeler l'état d'esprit de Tolkien vis-à-vis de ses écrits à connotation religieuse. Les arguments théologiques peuvent naturellement toujours être exposés pour éclairer une réflexion si cela se justifie... mais ce ne me parait toutefois pas être une raison pour tendre vers une lecture manichéenne des choses, ce à quoi peut faire penser les mots que tu choisis d'employer : l'« absolutisme analytique » et sa supposée « surdité consubstantielle » contre la « fidélité à la parole » et la « confiance ». Du reste, ton paradigme pourrait très bien être renversé, l'« absolutisme » avec « surdité consubstantielle » n'étant pas forcément là où tu penses les voir, selon le point de vue que l'on entend adopter...
À te lire, et même si je note bien que tu n'exclue pas a priori une possible critique, il semble qu'à partir du moment où tel propos de Tolkien relève, d'une manière ou d'une autre, de la foi chrétienne, alors ledit propos devrait être comme plus ou moins « sanctuarisé », sous prétexte qu'il ne pourrait pas être appréhendé par un regard autre que strictement religieux. Cette posture, si elle n'est pas qu'une impression, me parait cependant assez vaine, et ce quoi que pourraient prétendre les lecteurs et chercheurs dont les convictions religieuses chrétiennes pourraient éventuellement les pousser à appréhender Tolkien et son œuvre sous un angle essentiellement — voire exclusivement — religieux. Le fait est que ni J. R. R. Tolkien, ni son œuvre littéraire ne se situent hors du temps et de l'espace « humains », quelles qu'aient été les convictions religieuses de l'écrivain. Ces convictions religieuses ont évidemment leur importance — essentielle en certains aspects — et il ne s’agit pas de les minimiser, mais Tolkien et son œuvre ne sauraient pour autant s’y résumer, et encore moins justifier une grille de lecture des écrits de Tolkien allant uniquement dans le sens d’un étrange discours d'« initiés » (qui seraient censés être les seuls aptes à « comprendre » Tolkien), sauf à vouloir exclure a priori le point de vue des lecteurs et chercheurs prétendant à l'absence de parti pris (qu'ils soient croyants ou non).
Tu reconnais toi-même que ta dichotomie « étoilés »/« carnassiers » n'est pas sans défaut, mais personnellement, elle me parait plutôt problématique en elle-même. Le fait est que cette dichotomie introduit plus ou moins une hiérarchie des sensibilités plus ou moins indexée aux différentes approches : cette hiérarchie, malgré toutes les nuances que l'on peut daigner y apporter, me parait discutable sur le principe même. En introduisant une dichotomie « étoilés »/« carnassiers », il me semble que de facto on exclue des gens au prétexte qu'ils ne pourraient pas « comprendre » autant que les « sachants » prétendant avoir un rapport privilégié avec Tolkien (en étant plus soucieux d'être « fidèles à sa parole » et d'avoir « confiance en lui » ? Je ne sais...). On a l'impression qu'il s'agit de juger les gens à l'aune de ce que l'on croit savoir du fonctionnement de leur esprit, ce qui me parait être profondément injuste sur le principe : comme l'avait justement écrit Semprini en 2002, « il y a plusieurs façons d'aimer un auteur; elles sont toutes légitimes ». Qu'est-ce que ceux qui se disent « étoilés » — et qui critiquent ceux qu'ils appellent « carnassiers » — peuvent savoir de la sensibilité profonde de ceux qui n'ont apparemment pas le même rapport de révérence appuyée qu'eux vis-à-vis de Tolkien ? Que savent-ils du rapport des autres au spirituel, à la fiction, à la pensée, à ce que tu appelles « l'écoute bienveillante », pour condamner les visions de ces gens ? Pensent-ils que les « approches analytiques » conditionnent à ce point l'être humain qu'il faille à tout prix se méfier de ces gens et de leurs approches parce que leurs méthodes paraissent le plus souvent porteuses d'échecs aux « étoilés » ? Voila les questions que je me pose vis-à-vis de ce sujet, de cette dichotomie « étoilés »/« carnassiers » dont j'ai déjà écrit qu'elle me mettait mal à l'aise. Sois bien certain que mes interrogations sont sincères et sérieuses. Il ne s'agit pas pour moi de heurter les convictions de qui que ce soit : chacun peut avoir le rapport qu'il veut à la spiritualité et accorder à celle-ci la place qu'il estime juste pour appréhender le monde comme il va. Il ne s'agit pas non plus pour moi de nier l'évidente pertinence d'une approche théologique d'un discours religieux, mais je ne pense pas pour autant qu'une telle approche doive être exclusive voire excluante, dans la mesure où le discours est inscrit dans une époque et un espace clairement définis. Or c'est ce qui me parait être le cas aussi bien pour les propos de la lettre 43 de 1941 que pour ceux de la lettre 96 de 1945 : ce n'est pas parce que la grille de lecture de Tolkien est religieuse qu'il parle pour autant d'autre chose que d'une réalité compréhensible par le plus grand nombre (à l'époque comme aujourd'hui), ladite réalité fusse-t-elle mise en rapport, dans le discours, avec autre chose (et là, la nuance me parait de taille).
Yyr Wrote:« L'imprudence » à l'égard de « la parole de Tolkien (comme à d'autre occasions, sur d'autres sujets) » me paraît résider alors dans la démarche de celui qui ne retient le texte que d'après ce qui entre dans ses propres catégories — et les « points » — pour intéressants qu'ils soient j'insiste — risquent forts d'être mis sur d'autres « i » que ceux du texte ;)
Illustration caractéristique de ce que je viens d'évoquer, puisqu'à te lire ma démarche serait donc obtuse par nature et ne serait sans doute pas assez « sensible » selon toi à la dimension spirituelle, à la différence de démarches d'authentiques « initiés », je suppose. À croire qu'« étoilé » devrait être compris, au sens propre, comme un synonyme de... baptisé : j'ai un rapport personnel à la religion, si cela t'intéresse, mais je ne crois pas, en tout cas, qu'il soit nécessaire d'être catholique pratiquant pour être en mesure de « comprendre » (mieux que d'autres ?) la parole de Tolkien, y compris en ce qu'elle peut avoir de spirituel... On me dira peut-être que je mélange tout, mais après toutes ces années de lecture du forum, j'avoue ne pas être sûr que tout ne soit pas lié, du moins dans certains esprits... À toi de me dire si je me trompe et éventuellement dans quelles proportions, en espérant que tu ne préjugera pas de mon rapport personnel aux catégorisations (dont je ne raffole pas), à la fiction, à la pensée, à la spiritualité (que je suis loin de rejeter), à ce que tu appelles « l'écoute bienveillante », etc. :-)
Yyr Wrote:PS : et sur ce genre de problème, note, Hyarion, que je serais heureux d'en discuter à l'occasion : s'il y a « d'autres sujets » chez Tolkien, donc certains passages, à ce que tu laisses entendre, qui te chagrinent, où dont la réception commune te chagrine, n'hésite pas. Je pense que j'aurais profit, personnellemennt, à en discuter avec toi. C'est possible par mail en particulier.
[small]J'ai préféré, dans un premier temps, exposer certaines considérations et interrogations en public, dans la mesure où cela peut éventuellement intéresser d'autres personnes, mais je suis naturellement favorable à toute discussion plus libre en privé et je te remercie pour ton invitation.[/small]
Yyr Wrote:Hyarion Wrote:(...) la lecture de la lettre inédite de Tolkien à Rigby de 1965 dont il a été question dans un autre fuseau du présent forum, avec ce propos ironique de Tolkien concernant l'« enrobage de sucre » utilisé dans l'écriture de fiction pour faire passer une pilule théologique (si j'ose dire) (...)Ben non justement, cette lettre dit exactement le contraire : l'enrobage de sucre n'a pas été « utilisé » « pour faire passer une pilule théologique ». Tolkien a écrit et après coup, à sa surprise, il constate ce qu'il y a de théologique. Cf. ce que j'écrivais dans le fuseau idoine.
[small]« Ben non », Yyr, je n'ai pas écrit que cette lettre prouvait que Tolkien avait utilisé l'« enrobage de sucre » dans son écriture de fiction pour faire passer une message théologique, mais simplement qu'il avait évoqué explicitement le procédé d'« enrobage » en question dans cette lettre et que, par conséquent, cela pouvait - parmi d'autres choses, au demeurant - contribuer à poser la question de la part d'inconscient et de conscient chez Tolkien en matière de volonté de délivrer un message théologique dans son oeuvre de fiction. Ni plus, ni moins. :-)[/small]
[small]Il y aurait sans doute bien d'autres choses à dire, mais à présent, il faut que j'aille m'allonger... J'ai d'étranges difficultés à respirer, depuis quelques jours... Ceci dit, de toute façon, comme dirait le Dragon, c'est l'heure du « Dodo time »... ;-)[/small]
Bonne nuit à tous,
Amicalement, :-)
Hyarion.

