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Tolkien: une lecture dangereuse?
#5
<font size=1>Tiens, Godwin, contente de te revoir sur le forum :-)</font><p>Puisque tout ceci part de la théorie de Mme Smadja, rappelons ce qu'elle a affirmé : il semble qu'en gros, pour elle, une oeuvre choisie comme tu dis pour servir de bouc émissaire devait nécessairement porter quelque chose en germe qui se prêtait à une telle interprétation. La suite n'est cependant pas très claire, on comprend mal si pour elle cela signifie que l'auteur doit y avoir délibérément introduit un contenu, ou qu'à une époque et en un lieu donné, le contenu d'un livre peut être a priori interprété comme potentiellement dangereux. Evidemment l'idée est plutôt contestable, puisqu'elle sous-entend que la responsabilité est toujours du côté du livre ou de celui qui l'a écrit, et qu'elle a l'air de considérer le contresens comme impossible. <br>Pour ma part, je crois que l'erreur principale qui conduit à considérer Tolkien comme un danger public est le contresens sur la nature de cette oeuvre : la fantasy est perçue comme un genre sous-littéraire, donc d'accès nécessairement enfantin, et pour lequel il n'existe qu'un seul niveau de lecture ; en général on ne fait pas l'honneur aux auteurs de considérer qu'ils auraient pu, en écrivant leur texte, avoir autre chose en tête que des idées très communes à faire passer en toute lourdeur. Je schématise un peu, mais la réalité est assez proche de cela. D'où l'incompréhension générale de ceux qui considèrent qu'il n'y a rien de plus chez Tolkien que des histoires de gentils, de méchants avec une bonne grosse morale à la fin ; c'est ce genre de trame qu'on va rechercher, et c'est en partant du principe qu'on finira bien par la trouver quelque part qu'on se trompe du tout au tout sur l'ensemble. Je crois qu'il y a bel et bien des "méchants" dans Tolkien ; ce qui manque, ce sont des personnages parfaitement purs à leur opposer. Le véritable combat entre le bien et le mal, il s'est déroulé au début des temps, avant l'éveil des Elfes. Bien que ceci n'apparaisse pas dans le SdA, on peut constater tout de même que l'intrigue n'a rien d'un armageddon. Il s'agit du combat d'un monde proche de celui que nous connaissons finalement, contre un mal absolu qui l'envahit. C'est pourquoi chercher un parallèle avec notre monde en mélangeant allègrement les Elfes, les Hommes et les Orcs est peut-être tentant, mais c'est à mon avis une erreur, erreur, qui plus est, qu'on peut éviter assez facilement, pour peu qu'on prenne la peine de s'interroger une seconde sur le texte. Or, cette peine, on ne la prend guère. Il devient dès lors très facile de trouver au SdA un contenu douteux. <br>A présent, doit-on affirmer que c'est parce que l'erreur est très accessible que l'oeuvre est dangereuse ? En fait, cela paraît stupide mais c'est un point de vue qu'on peut défendre. On pourrait par exemple penser que si les lecteurs vont assez souvent s'arrêter au premier degré, ils vont pour la plupart d'entre eux être imprégnés des seules résonnances de l'oeuvre qui pourraient faire songer à du rascisme, et l'oeuvre se retrouvera ainsi à faire des dégâts que son auteur n'avait pas prévus, parce que ceux qui l'auront abordée de manière superficielle y verront (à tort ou non, ce n'est pas le problème) une justification à leurs pulsions rascistes, xénophobes ou allez savoir quoi d'autre... Franchement, je ne trouve pas cela très convaincant. Tout d'abord, parce que je n'ai pas l'impression que le SdA soit un livre si facile d'accès qu'on tend à le prétendre de la fantasy en général, et j'aurais plutôt tendance à penser que ceux qui seront capables d'arriver au bout seront également capables de réfléchir un minimum sur son contenu. Ensuite, simplement parce que quand bien même les lecteurs de Tolkien seraient si primaires que cela, le premier niveau de lecture qu'ils retiendraient serait celui du combat entre les hommes et les orcs ; étant donné qu'il n'y a pas d'orcs dans notre monde, l'analogie est assez difficile. Enfin bref, prétendre que le SdA est une lecture dangereuse parce qu'il est possible de mal l'interpréter est à mon avis peu cohérent. Seulement, dans la mesure où il fait office de livre culte, adopter un ton polémique à son sujet au lieu de rejoindre les rangs des "adorateurs" (je mets entre guillemets parce que Mme Smadja nous a déjà suffisemment traités de fanatiques comme ça) est certainement beaucoup plus profitables aux médias et aux critiques désireux de se faire remarquer. La recette est vieille comme la presse (qu'on lise l'analyse de Balzac dans les "Illusions perdues" pour s'en convaincre...).<br>Je ne pense pas non plus que la littérature d'évasion soit dangereuse par elle-même. Il y a un si grand nombre d'activités qui constituent une fuite du réel, à une échelle ou une autre. La soupape est nécessaire. Notre mémoire elle-même est agencée de manière à nous permettre de nous évader dans ce qu'il y a eu d'agréable dans notre vie ; à moins d'un traumatisme considérable, elle nous fait plus facilement revivre les épisodes agréables que ceux qui ont été plus difficiles. Le rêve a exactement la même fonction. En d'autres termes, la fuite du réel est intégrée à notre constitution cérébrale. Elle n'est pas néfaste, bien au contraire, quoiqu'on ait souvent tendance à penser que "garder les pieds sur terre" est l'attitude la plus raisonnable et la moins dangereuse. Idée reçue sans grand fondement, à mon avis. Il y a une marge entre l'absence absolue d'imagination et la schizophrénie, et la littérature d'évasion se situe précisément dans cette marge, de même sans doute que les jeux vidéos et les jeux de rôles (mais je ne veux pas me risquer à donner mon avis sur ce que je ne connais pas).
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