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La question du Libre Arbitre
#79
Yyr Wrote:NB : je ne traduis, pas plus que Tolkien ne composait, avec une grille du catéchisme en regard ;).

J'entends bien. ;-)
Mais comme je l'ai dit précédemment en ces lieux à propos de la Somme Théologique de Thomas d'Aquin, ce n'est pas parce que la référence n'est pas directement à portée de regard qu'elle ne fait pas partie de l'horizon mental de l'esprit qui crée (ou subcrée, dans le cas de la fantasy). ;-) Parler ici de luxure me parait en tout cas davantage adéquat pour les raisons que j'ai évoqué.

Il ne s'agit pas pour moi de surinterpréter les intentions de Tolkien, même si c'est un risque que nous pouvons tous prendre, toi y compris, en affirmant : « Tolkien a voulu faire ceci ou cela et dans tel ou tel état d'esprit ». ^^'
Cependant, il me semble que nous devons simplement tenir compte du caractère évolutif de la pensée de l'écrivain, et du stade de sa propre vie au moment où il écrit tel ou tel texte (cela vaut pour tout artiste, bien sûr). Quand je parle de volonté de plus en plus explicite chez Tolkien de faire coïncider son œuvre littéraire avec ses préoccupations religieuses, je pense en particulier à l'âge qu'il avait quand il a écrit « Laws and Customs among the Eldar » : la soixantaine bien avancée s'il s'agit de la fin des années 1950, comme l'estimait Christopher T., soit 1958 pour la version A du texte, et 1959 pour la version B de celui-ci. Tolkien n'était pas dans le même état d'esprit à cet âge qu'il l'était trente ans plus tôt, y compris à mon avis sur un plan religieux. Son esprit n'est certes pas sujet à une totale obsession religieuse en matière de création : semble notamment en témoigner le fait qu'il retravaille, durant cette même décennie des années 1950, une histoire comme celle des Enfants de Húrin, dont on n'a rappelé précédemment que c'était peut-être le récit de Tolkien le plus éloigné (toutes proportions gardées) d'un horizon chrétien en matière d'inspiration directe. Cependant, je pense que « Laws and Customs among the Eldar », pour ne citer que lui, est un texte à nette coloration chrétienne, et rien dans ce que Tolkien a pu écrire ou déclarer par ailleurs, ne me parait aller dans le sens d'une minimisation de cette constatation (que je n'aurais d'ailleurs peut-être pas faite moi-même, si tu ne m'avais pas toi-même, Jérôme, mis la puce à l'oreille dans tes écrits ;-)...), constatation qui ne parait pas, en tout cas, relever de la simple coïncidence.

Tout le reste ne me parait être qu'histoire de conscient et d'inconscient... terrain glissant (on le sait) sur lequel je ne m'aventurerai qu'avec beaucoup de prudence. Tolkien a-t-il cherché « à la force du poignet de la « volonté » », pour reprendre ta formule, à truffer son texte de christianisme ? Je ne sais pas au juste, mais a priori j'en doute. Encore une fois, il n'est pas C. S. Lewis. Par volonté de plus en plus explicite, j'entends plutôt une sorte de besoin, pas forcément exprimé consciemment certes. Un esprit religieux n'explicite pas toujours la motivation profonde de ses actes : parfois, il agit, et c'est tout, car les actes parlent pour lui. Si dans le cadre d'une écriture fictionnelle, il imagine quelque-chose que, de toute façon, il n'imagine pas autrement que dans les clous de ce qu'il estime être satisfaisant et « bon », ici chrétiennement parlant, eh bien, l'œuvre produite aura la coloration correspondante, quelle que soit la part de conscient ou d'inconscient en jeu. Les « coïncidences » que tu pourras relever, à cette aune, n'en sont donc peut-être pas vraiment. Tu évoques souvent la cohérence de l'œuvre, volontiers de façon méliorative alors que l'on pourrait pourtant en discuter, mais que devient l'esprit du concepteur dans tout cela ? Fonctionne-t-il de manière automatique, neutre, seulement au nom d'une cohérence supposée « naturelle » ? Prenons précisément le cas de « Laws and Customs among the Eldar », et de la dimension anthropologique, philosophique, voire politique de ce texte : Tolkien est-il capable d'envisager, chez ses Elfes, des cas d'adultères, de divorces, d'avortements, de prostitution, de libertinage, de pornographie, d'homosexualité(s), d'euthanasie, etc., bref, toute situation posant forcément problème au catholique conservateur qu'il fut ? Poser la question, c'est bien sûr y répondre. Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de volonté forcément calculée, que cette volonté n'est pas « cadrée » d'une manière ou d'une autre. Il peut donc être là moins question de cohérence d'architecture ou de « développement « inhérent » et « naturel » de sa subcréation » que de volonté (consciente, inconsciente, qui sait ?) a minima de ne pas sortir des clous du système de pensée auquel on adhère, et qui compte de plus en plus pour soi au fur et à mesure que l'on avance vers la destination finale (du moins ici-bas)... ce qui peut certes aboutir à une forme de cohérence à l'arrivée, mais qui n'est pas forcément liée à un processus « neutre » en matière de volonté créative, comme tu sembles le suggérer. Du moins est-ce mon point de vue. :-)

Yyr Wrote:Pour ma part, Tom serait au contraire le meilleur de tous pour un saint roi. Car la sainteté, justement, n'est pas un esprit de système. Et « l'anomalie » Bombadil a beaucoup à voir avec « l'anomalie chrétienne » (ou ce que celle-ci devrait être).

Si la sainteté n'est pas un esprit de système, la notion en procède, me semble-t-il, dans le contexte du christianisme catholique, lequel me semble être une manifestation (parmi d'autres) de l'esprit de système, ne serait-ce que par ses dogmes. Or Tom Bombadil me parait simplement se situer au-delà de tout cela. Bien entendu, compte tenu du caractère total du christianisme (dans le sens où l'entendait Albert Camus), on pourra toujours y annexer ce brave Tom, mais je ne pense pas que « l'anomalie » qu'il peut représenter ait tant de choses à voir avec « l'anomalie chrétienne » (vaste sujet, notamment au regard de l'histoire humaine), sauf à vouloir absolument tout ramener au christianisme chez Tolkien, jusqu'à ce personnage dont tout le charme me parait résider dans son identité indéfinie, ce qui fut, pour le coup, une volonté explicite de l'auteur, rappelons-le.

Yyr Wrote:Mais, de ce côté, tout cela a à voir avec ce que chacun de nous mettons derrière ce qui est censé être chrétien.

Oui... Et cela pourrait nous emmener très loin, et même trop loin probablement, mais c'est bien sûr un sujet autour duquel, au-delà même de Tolkien, nous tournons finalement souvent ici.

Après l'avoir un temps oubliée, je me souviens de la conclusion de Jacques Ellul à la fin de son ouvrage Changer de révolution. L'inéluctable prolétariat (1982), une conclusion dans laquelle, avec des accents religieux presque messianiques après s'être pourtant livré dans l'ouvrage à toute une rigoureuse analyse marxisante du monde comme il va (ou du moins comme il allait à l'époque), Ellul énonce comme solution universelle plus ou moins tout ce qui serait selon lui censé être chrétien pour le bien du plus grand nombre : désacralisation de tout ce que l'homme se donne à lui-même comme idoles (la Révélation de Dieu en Jésus-Christ n'est pas concernée), relation humaine totalement désintéressée, esprit total de Non-Puissance, espérance, exigence du changement (avec le Saint-Esprit), liberté, réalisme (en reconnaissant le « péché »), justice (d'exactitude, de paix, soumise à l'amour), vérité (pratiquée dans la transparence des relations et le don de la personne, et elle aussi soumise à l'amour). Ellul, protestant, ayant de lui-même mis de côté l'autorité pontificale et l'Église de Rome, essayons d'aller jusqu'au bout de la logique, et mettons donc également de côté la coloration religieuse que l'on donne à des notions suffisamment universelles pour ne pas dépendre de certitudes religieuses (y compris l'amour), mettons aussi de côté la Révélation, Jésus-Christ conçu comme Fils de Dieu, le Saint-Esprit, le « péché », le Dieu personnel de la Bible même : ceci fait, on pourra constater que rien dans ce que Ellul propose là comme essentiel n'a vocation, en soi, à spécifiquement être chrétien. C'est toute une appréhension du réel qui est donc en question ici.

Qu'est-ce qui est donc censé être chrétien ? C'est une question me parait plus difficile qu'on pourrait le croire, en tout cas...

J'ai déjà parlé ailleurs, en ces lieux, de mon rapport personnel à la religion chrétienne catholique, rapport ni totalement intérieur, ni totalement extérieur. Je me souviens de cet échange houleux dans un autre fuseau, l'année dernière, avec Elendil, au cours duquel j'avais évoqué, avec écœurement, les abus sexuels dans l'Église envers les femmes religieuses. Elendil avait réagi, dans le feu de la confrontation, en me disant que j'avais un train de retard en évoquant ce sujet, pensant probablement que je ne faisais qu'attaquer le Vatican en parlant d'un phénomène connu publiquement depuis longtemps, mais il se trompait : je ne parlais pas des abus sexuels de prêtres sur mineurs, effectivement connus depuis maintenant très longtemps, et pour lesquels l'Église catholique est justement appelée régulièrement à rendre publiquement des comptes ; je parlais de « l'autre scandale » de l'Église, celui des abus sexuels de prêtres sur majeurs et notamment envers des religieuses, un scandale dont la révélation publique, à l'époque où j'en avais parlé dans notre discussion, était alors toute récente. Je n'avais donc pas un train de retard, mais pour autant, moi qui d'ordinaire suis loin de pratiquer l'indignation permanente comme certains, pourquoi ai-je été si écœuré dans ce cas ? Probablement parce que je pensais, sans doute encore naïvement (malgré les années qui passent et tout mon esprit critique pourtant largement développé par ailleurs à l'égard du Vatican et des certitudes religieuses en général), qu'il y avait quelque-chose d'encore un peu « sacré » dans l'engagement religieux chrétien, a fortiori dans « les ordres » et le sacerdoce. Je me disais que depuis, disons, une bonne cinquantaine d'années, après déjà des siècles de sécularisation des sociétés, ce type d'engagement religieux était devenu un choix vraiment libre, c'est-à-dire non dicté par les conventions sociales et culturelles du passé à l'aune desquelles nous pouvons juger, par exemple, des représentations sexuées et sexuelles des prêtres, religieux et religieuses tels que pouvaient les représenter, par exemple, les enlumineurs au Moyen Âge ou un artiste comme Jean-Jacques Lequeu pendant la Révolution française. Je me disais qu'il n'y avait plus de contraintes extérieures matérielles à choisir d'intégrer le clergé et « les ordres », et que par conséquent, toutes ces histoires de vœux de chasteté, de vie consacrée à Dieu, etc., tout cela ne pouvait plus (ou alors seulement exceptionnellement) n'être que de vains mots, et que ces engagements n'avaient plus le caractère potentiellement subi ou hypocrite (et de fait critiquable) du passé, et qu'ils représentaient des options de vie a priori sûres quant au respect élémentaire de la dignité de la personne humaine. Et voila que, comme si nous n'en avions pas déjà assez avec les abus sur mineurs, voila qu'à travers ce film documentaire (« Religieuses abusées, l'autre scandale de l'Église » de Marie-Pierre Raimbault et Éric Quintin) diffusé sur la chaîne Arte en mars de l'année dernière (et que Sorj Chalandon avait dignement évoqué à l'époque dans Le Canard enchaîné), je découvre ces histoires dramatiques, horribles, de religieuses violées par des prêtres, trahies par leur Église, détruites jusque dans leurs âmes (que l'on accorde ou non un sens religieux au terme)... Et là, soudainement, les mots manquent, quand bien même je n'ai jamais idéalisé la figure de la religieuse (laquelle, précisément, reste une femme, un être humain, à considérer et respecter comme tel)... C'est dans ces moments-là que l'on se dit que, décidément, l'humanité aura toujours des raisons de décevoir, et que les idéaux... restent des idéaux. Mais ce que je peux au moins dire, cher Jérôme, c'est que, selon moi, du modeste point de vue critique qui est le mien, ce qu'il y a derrière ce qui est censé être chrétien, a minima, ça ne devrait pas être « ça ». Et je sais bien que tu en conviendras avec moi, comme Sosryko ou Elendil du reste. Mais si je prends la peine d'écrire tout cela, c'est pour donner une idée de toutes les considérations qu'il peut y avoir derrière nos échanges et nos confrontations de points de vue, même seulement autour d'une œuvre littéraire, ce qui vaut pour moi valant évidemment pour les autres.

Alors oui, c'est vrai, Jérôme, le chemin que tu proposes n'est pas des plus agréables à suivre pour moi, mais saches simplement que je mesure la dimension « partie émergée de l'iceberg » qu'il y a dans chacune de nos participations respectives, et que même si je ne comprends pas toujours le ton ou l'intention de certains messages, je n'oublie pas qu'aucun d'entre-nous, individus, n'est en soi le représentant d'une Idée avec un grand « I » ou d'un système de pensée. « Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux » reste ma devise, et cela vaut donc aussi pour ce qui est d'appréhender le travail d'autrui. :-)

Je me permets de terminer cette réponse par une question ouverte qui me parait être au cœur du sujet de ce fuseau, et qu'il serait peut-être possible (utile ?) d'intégrer à la réflexion générale : quelle place accorde l'auteur au libre-arbitre du lecteur quant à l'appréhension de son univers de fiction ? Dans quelle mesure et jusqu'où le lecteur doit faire « comme si », a fortiori dans le cadre d'une subcréation ? (N.B.: se contenter de me renvoyer à l'essai Du conte de fées serait une solution de facilité... ;-)... car il me semble qu'il serait intéressant aussi de réfléchir au-delà de ce texte)

B.

EDIT: correction suite à une remarque de Sosryko à propos d'Ellul (voir plus bas).
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