24-11-2003, 23:33
Cher Vinyamar,<p>Si tu te penches sur l'histoire de l'anthropologie, tu constates que les définitions dans le domaine anthropologique sont susceptibles de révision et d'évolution en même temps qu'évolue et se révise l'anthropologie elle-même. C'est pourquoi, par outil, j'entendais plutôt la définition "mécanique" : <objet instrumentalisé en vue d'une fin>. <p>Le simple instrumentalisation d'un objet est à portée non seulement du singe, mais de plusieurs autres espèces animales. Le chimpanzé, lui est capable en plus de transformer l'objet en l'aménageant, non pas pour transformer un autre objet, mais pour obtenir un objet qu'il convoite et qui est hors de sa portée immédiate. Jusqu'ici je crois que nous sommes d'accord tous les deux.<p>Maintenant distinguons aussi l'homme moderne - Homo sapiens - des différentes espèces d'hominidés qui l'ont précédé. Le premier, dans l'état actuel de la recherche - dans ce domaine chaque nouvelle découverte remet en question, voire bouleverse complètement, nos connaissances précédentes -, serait apparu en Europe vers +/- 38.000 a.n.e., au Proche-Orient vers +/-120.000 et en Afrique, entre +/- 180.000/200.000 a.n.e. Il se révèle d'emblée capable d'élaborer des outils complexes, dont le processus opératoire démontre une capacité intellectuelle comparable à la nôtre : abstraction, anticipation, connaissance et maîtrise de la matière première. Depuis de toutes récentes découvertes (moins dune dizaine dannées) et de nouvelles analyses du matériel lithique (tracéologie surtout), les préhistoriens se sont rendus compte que cette capacité mentale est également perceptible chez les types humains néanderthalien (Europe et Moyen-orient, Paléo moyen) et Homo Erectus (présent en Asie centrale et orientale et +/- contemporain du Néanderthal européen). Voire même mais ici les débats font rages et les études sont toujours en cours, chez les types humains du Paléo inférieur (Homo Ergaster et Antecessor, mais les dénominations et classifications de ces types dhominidés ne cessent dévoluer et de se modifier au fur et à mesure que la recherche avance ou semmêle les pinceaux :-D). <p>On sest rendu compte que des éclats de silex ou dautre matière minérale, le silex nétait pas seul utilisé , parfois de très petite taille, considérés depuis le début des recherches comme des déchets de débitage, avaient en réalité servi doutils. Des traces dusure spécifique lorsquil est possible de les déterminer le prouvent. Ces éclats ont servi principalement comme on sen doute à dépecer de gros animaux et à découper la viande, mais dautres ont servi à travailler des matières ligneuses : couper le bois, voire peut-être lherbe. Ici, nous nous trouvons 1,5 à 2 millions dannées avant notre ère, et les êtres qui ont fabriqués ces outils sont physiquement différents de lhomme contemporain, particulièrement dans la configuration de la boîte crânienne, donc du cerveau. On se rend compte, pour le dire platement, quils nont pas seulement tapé sur un caillou pour le rendre tranchant, mais<br>1° choisi une matière minérale en fonction de ses propriétés,<br>2° taillé cette matière selon un plan préétabli (pas tapé comme des sourds !)<br>3° dans le but dobtenir à partir de cette matière première un objet capable de répondre à leurs besoins.<p>La définition de loutil est donc un bon critère « dhumanité ». La simple instrumentalisation dun objet naturel en vue dune fin quelconque ne suffit plus à séparer lhomme de lanimal. Pas plus que laménagement de cet objet dans un but particulier, encore que ceci découle de découvertes toutes récentes. Jusquau troisième quart du 20e s., et les observations (très !) patientes des primatologues, personne nadmettait quun chimpanzé puisse aménager un objet, ébrancher une baguette, tailler une pierre. On ignorait même quil était capable dutiliser le bois comme enclume et la pierre comme marteau pour se casser des noix ! Tu mobjecteras que lhomme utilise enclume et marteau pour fabriquer dautres outils, et tu auras raison, nempêche que la façon dont le chimpanzé utilise ces éléments naturels en fait bel et bien une enclume et un marteau, consacrés par lusage en somme.<p>De plus, nous autres sapiens du 20e s. et plus particulièrement occidentaux - sommes souvent aveuglés par notre propre technologie. Toi qui voyages, tu as du ten rendre compte : deux mains humaines aidées dune pierre et dun bâton sont parfaitement capable dobtenir des résultats remarquablement performants. Lhomme na pas nécessairement besoin de se fabriquer des outils issus dune technologie de pointe pour atteindre son but. Et une souche ou un gros rocher plat comme enclume, une pierre, un os ou un bois de cervidé comme marteau lui sont suffisants. A partir de ces éléments, il en transforme dautres pour obtenir des outils plus perfectionnés, mais en utilisant ces éléments, il les transforme ipso facto en outils, répondant à la définition mécanique de loutil.<p>En somme, il franchit une étape supplémentaire par rapport à lanimal et encore sagit-il de lanimal biologiquement le plus proche de lui -.<p>Finalement, jai limpression quencore une fois nous sommes daccord sur le fond, mais nous achoppons sur un point de détail sémantique. Lorsque je dis (et je ne suis pas la seule) que le chimpanzé fabrique des outils, je constate quil est capable daménager et de transformer un élément naturel en fonction dun but à atteindre et que ce nest pas à la portée de nimporte quel animal. Lhomme aussi en est parfaitement capable et dans bien des cas, cela lui fut suffisant (économie de moyens et dénergie). Jusquici, le singe anthropoïde ne va pas plus loin, lhomme oui.<p>Maintenant, je ne vois aucune honte, aucune horreur philosophique dans le fait que les origines biologiques de lhomme se situent dans le règne animal. Je vois seulement le surdéveloppement de notre masse cervicale et sa configuration particulière comme un facteur évolutif qui a fait notre spécificité humaine à lintérieur de la lignée des primates. Et cest ce facteur, entre autres, qui a permis à lhomme de dépasser le stade animal de la survie immédiate, qui lui a permis non pas seulement de survivre et de se perpétuer grâce à son intelligence, mais de réfléchir à sa survie, de réfléchir sur lui-même, de réfléchir au monde, donc de se détacher de ce monde par la pensée, puis élaborer de grands systèmes cosmogoniques, philosophiques, religieux et scientifiques jusquà finir par se croire affranchi(ssable) de ce monde, ou totalement maître de ce monde. Le paradoxe étant que nous restons attachés et soumis à ce monde par la nécessité biologique. Et le défaut de raisonnement dans le fait que jusquici ni la philosophie, ni les religions ni les sciences ne nous ont encore permis de comprendre totalement ni surtout de maîtriser le fonctionnement de ce monde.<p>Mais bon ici nous entrons dans le domaine de la philosophie et comme tu dis, ces débats sont sans fin !! ;-)<p>

