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Homme vs Singe
#4
Cher Vinyamar,<p>Si tu te penches sur l'histoire de l'anthropologie, tu constates que les définitions dans le domaine anthropologique sont susceptibles de révision et d'évolution en même temps qu'évolue et se révise l'anthropologie elle-même. C'est pourquoi, par outil, j'entendais plutôt la définition "mécanique" : <objet instrumentalisé en vue d'une fin>. <p>Le simple instrumentalisation d'un objet est à portée non seulement du singe, mais de plusieurs autres espèces animales. Le chimpanzé, lui est capable en plus de transformer l'objet en l'aménageant, non pas pour transformer un autre objet, mais pour obtenir un objet qu'il convoite et qui est hors de sa portée immédiate. Jusqu'ici je crois que nous sommes d'accord tous les deux.<p>Maintenant distinguons aussi l'homme moderne - Homo sapiens - des différentes espèces d'hominidés qui l'ont précédé. Le premier, dans l'état actuel de la recherche - dans ce domaine chaque nouvelle découverte remet en question, voire bouleverse complètement, nos connaissances précédentes -, serait apparu en Europe vers +/- 38.000 a.n.e., au Proche-Orient vers +/-120.000 et en Afrique, entre +/- 180.000/200.000 a.n.e. Il se révèle d'emblée capable d'élaborer des outils complexes, dont le processus opératoire démontre une capacité intellectuelle comparable à la nôtre : abstraction, anticipation, connaissance et maîtrise de la matière première. Depuis de toutes récentes découvertes (moins d’une dizaine d’années) et de nouvelles analyses du matériel lithique (tracéologie surtout), les préhistoriens se sont rendus compte que cette capacité mentale est également perceptible chez les types humains néanderthalien (Europe et Moyen-orient, Paléo moyen) et Homo Erectus (présent en Asie centrale et orientale et +/- contemporain du Néanderthal européen). Voire même – mais ici les débats font rages et les études sont toujours en cours, chez les types humains du Paléo inférieur (Homo Ergaster et Antecessor, mais les dénominations et classifications de ces types d’hominidés ne cessent d’évoluer et de se modifier au fur et à mesure que la recherche avance – ou s’emmêle les pinceaux :-D). <p>On s’est rendu compte que des éclats de silex – ou d’autre matière minérale, le silex n’était pas seul utilisé –, parfois de très petite taille, considérés depuis le début des recherches comme des déchets de débitage, avaient en réalité servi d’outils. Des traces d’usure spécifique – lorsqu’il est possible de les déterminer – le prouvent. Ces éclats ont servi principalement – comme on s’en doute – à dépecer de gros animaux et à découper la viande, mais d’autres ont servi à travailler des matières ligneuses : couper le bois, voire peut-être l’herbe. Ici, nous nous trouvons 1,5 à 2 millions d’années avant notre ère, et les êtres qui ont fabriqués ces outils sont physiquement différents de l’homme contemporain, particulièrement dans la configuration de la boîte crânienne, donc du cerveau. On se rend compte, pour le dire platement, qu’ils n’ont pas seulement tapé sur un caillou pour le rendre tranchant, mais<br>1° choisi une matière minérale en fonction de ses propriétés,<br>2° taillé cette matière selon un plan préétabli (pas tapé comme des sourds !)<br>3° dans le but d’obtenir à partir de cette matière première un objet capable de répondre à leurs besoins.<p>La définition de l’outil est donc un bon critère « d’humanité ». La simple instrumentalisation d’un objet naturel en vue d’une fin quelconque ne suffit plus à séparer l’homme de l’animal. Pas plus que l’aménagement de cet objet dans un but particulier, encore que ceci découle de découvertes toutes récentes. Jusqu’au troisième quart du 20e s., et les observations (très !) patientes des primatologues, personne n’admettait qu’un chimpanzé puisse aménager un objet, ébrancher une baguette, tailler une pierre. On ignorait même qu’il était capable d’utiliser le bois comme enclume et la pierre comme marteau pour se casser des noix ! Tu m’objecteras que l’homme utilise enclume et marteau pour fabriquer d’autres outils, et tu auras raison, n’empêche que la façon dont le chimpanzé utilise ces éléments naturels en fait bel et bien une enclume et un marteau, consacrés par l’usage en somme.<p>De plus, nous autres sapiens du 20e s. – et plus particulièrement occidentaux - sommes souvent aveuglés par notre propre technologie. Toi qui voyages, tu as du t’en rendre compte : deux mains humaines aidées d’une pierre et d’un bâton sont parfaitement capable d’obtenir des résultats remarquablement performants. L’homme n’a pas nécessairement besoin de se fabriquer des outils issus d’une technologie de pointe pour atteindre son but. Et une souche ou un gros rocher plat comme enclume, une pierre, un os ou un bois de cervidé comme marteau lui sont suffisants. A partir de ces éléments, il en transforme d’autres pour obtenir des outils plus perfectionnés, mais en utilisant ces éléments, il les transforme ipso facto en outils, répondant à la définition mécanique de l’outil.<p>En somme, il franchit une étape supplémentaire par rapport à l’animal – et encore s’agit-il de l’animal biologiquement le plus proche de lui -.<p>Finalement, j’ai l’impression qu’encore une fois nous sommes d’accord sur le fond, mais nous achoppons sur un point de détail sémantique. Lorsque je dis (et je ne suis pas la seule) que le chimpanzé fabrique des outils, je constate qu’il est capable d’aménager et de transformer un élément naturel en fonction d’un but à atteindre et que ce n’est pas à la portée de n’importe quel animal. L’homme aussi en est parfaitement capable et dans bien des cas, cela lui fut suffisant (économie de moyens et d’énergie). Jusqu’ici, le singe anthropoïde ne va pas plus loin, l’homme oui.<p>Maintenant, je ne vois aucune honte, aucune horreur philosophique dans le fait que les origines biologiques de l’homme se situent dans le règne animal. Je vois seulement le surdéveloppement de notre masse cervicale et sa configuration particulière comme un facteur évolutif qui a fait notre spécificité humaine à l’intérieur de la lignée des primates. Et c’est ce facteur, entre autres, qui a permis à l’homme de dépasser le stade animal de la survie immédiate, qui lui a permis non pas seulement de survivre et de se perpétuer grâce à son intelligence, mais de réfléchir à sa survie, de réfléchir sur lui-même, de réfléchir au monde, donc de se détacher de ce monde par la pensée, puis élaborer de grands systèmes cosmogoniques, philosophiques, religieux et scientifiques jusqu’à finir par se croire affranchi(ssable) de ce monde, ou totalement maître de ce monde. Le paradoxe étant que nous restons attachés et soumis à ce monde par la nécessité biologique. Et le défaut de raisonnement dans le fait que jusqu’ici ni la philosophie, ni les religions ni les sciences ne nous ont encore permis de comprendre totalement ni surtout de maîtriser le fonctionnement de ce monde.<p>Mais bon ici nous entrons dans le domaine de la philosophie et comme tu dis, ces débats sont sans fin !! ;-)<p>
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