10-03-2014, 21:32
Sur l'article, je souscrit entièrement à Jean : intéressant de prime abord et décevant à l'arrivée. Je rejoins aussi Elendil qui résume que cet article au final « ressort plus du genre romanesque que biographique » ;). « Bien écrit » par contre je ne sais pas ... ou peut-être est-ce moi ... je le trouve difficile à lire. Les approximations nuisent peut-être au fil argumentaire ... Mais Aglarond (merci !) a éclairci une partie de ma difficulté à lire l'auteur : j'avais cette impression qu'elle change de perspective d'une phrase à l'autre ... Eh bien c'était semble-t-il le cas : si des phrases sont tout simplement d'un autre texte et d'une autre parole (cf. Paul Airiau) ! D'autres points que ceux qui ont déjà été mentionnés me posent aussi question, mais peu importe, là n'est pas l'intérêt (au passage, un grand merci à Sosryko pour tout ce qui concerne les sources lewisiennes !) ... Au final donc, ce qui était intéressant était justement d'essayer de faire se rencontrer une méthode disons analytique avec ce que dit Tolkien du Conte, mais cette rencontre échoue — et c'est cet échec en réalité qui « laisse pantois » et « stupéfait » (et qui donc sinon l'auteur elle-même). La rencontre échoue cela dit sans surprise, non pas tant du fait du manque de rigueur (au minimum) de l'auteur, que de ses présupposés : si ce sont les conditions sociologiques (« la crise issue de la Guerre et de ses atrocités (...) ») qui expliquent la théologie de Tolkien (« (...) conduit, comme beaucoup d’autres, à désespérer du monde présent et à se retourner, par désenchantement, vers l’attente d’un avènement ou d’une chute eschatologique »), alors la messe est dite (si je puis dire :)) : il n'y a par hypothèse rien à rencontrer (& je rejoins d'une autre façon la déception exprimée par Aglarond le 24/02).
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Sur le rejet du [emphase]« Socialisme dans l’une ou l’autre de ses formes qui s’affrontent actuellement »[/emphase] (Lettre n°96, p. 162), il me semble que le même échec se produit. La rencontre ne se fait pas entre d'une part l'histoire des idées et leur analyse par Hyarion et d'autre part ce que dit Tolkien de l'un des aspects [emphase]« modernes »[/emphase] de [emphase]« l'esprit du Mal »[/emphase] (p. 162) — et parce que cette rencontre ne se fait pas, on estime que l'autre se situe « dans l'aberration complète ». Le premier parle selon l'histoire des idées et des doctrines, le second parle selon leur esprit. Tolkien dans cette lettre ne livre pas là une analyse intellectuelle ; il ne s'adresse pas là à un
[citation=1 Corinthiens, 2, 14](...) homme naturel [qui] ne reçoit pas les choses de l’Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c’est spirituellement qu’on en juge.[/citation]
Mais il tient un discours spirituel, s'appuyant sur la raison et sur la foi, à l'adresse de l'un de ces
[citation=Hébreux, 5, 14](...) homme faits, [de] ceux dont le jugement est exercé par l'usage à discerner ce qui est bien et ce qui est mal.[/citation]
Le Socialisme qui se manifeste alors sous deux [emphase]« formes » [/emphase](et sans doute Tolkien en ajouterait-il une troisième aujourd'hui bien que sur le plan analytique des idées cela pourrait également paraître incongru : le libéralisme culturel) a pour signification spirituelle l'alliance horizontale des hommes entre eux contre Dieu (celle d'un peuple qui semble vouloir [emphase]« aller à sa perdition et (...) poursuivre la Chute jusqu'à son terme ultime »[/emphase] (p. 162), avec en fin de compte [emphase]« une seule chose qui triomphe : les Machines »[/emphase] (p. 164) — une synthèse analogue à celle d'un autre nostalgique/précurseur d'une écologie humaine : « après la thèse : le capitalisme, et l’antithèse : le socialisme, voici le produit de synthèse : la société du plastique » (Bernard Charbonneau, Le système et le chaos, Economica, Paris, 1990 (1973), p. 175)). Donc si Tolkien avait entendu présenter une pensée de philosophie politique, en effet, on aurait eu affaire à une grossière confusion. Mais ce n'est tout simplement pas le cas. Enfin, cela ne veut pas dire que ce que dit Tolkien n'est pas critiquable, ni que son langage et le tien, Hyarion, ne peuvent pas se rencontrer. C'est même certainement grâce à l'écart entre ces deux façons de rendre compte d'une réalité que la richesse de chacune s'en trouve soulignée (par les contrepoints respectifs). À ce titre, je te suis reconnaissant Hyarion pour la peine et la qualité de ton exposé (qui m'a intéressé).
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Incidemment, il se trouve que c'est justement pour éviter des impasses « pantois[es] » ou « dans l'aberration », que j'ai très tôt en effet introduit cette « dichotomie "étoilés"/"carnassiers" », qui n'est pas sans défaut, et que je devrai reprendre, avec davantage d'ouverture je l'entends :). En tout état de cause, il ne s'agit pas d'une « défense systématique de Tolkien » mais d'être fidèle à sa parole et à sa pensée ; à la rigueur s'agit-il peut-être d'une défense systématique de la parole, de la confiance, à l'encontre de l'absolutisme analytique (et de sa surdité consubstantielle) qui prévaut dans notre mode de connaissance moderne, et qui dans notre domaine cherche à savoir tout ... sauf à entendre ce que dit l'auteur (cf. une certaine lettre de Screwtape à Wormwood dans Tactiques du diable de C.S. Lewis, cf. aussi bien sûr Tolkien dans Beowulf : les monstres & les critiques). Les deux exemples ci-dessus montrent que ce n'est peut-être pas complètement inutile ;). Pas complètement inutile donc d'envisager que la parole d'un auteur puisse faire sens dans son écoute, et que l'écoute bienveillante, la confiance, ce n'est ni l'imprudence ni non plus l'absence de critique (l'écoute est au contraire ce qui rend la critique possible ensuite). « L'imprudence » à l'égard de « la parole de Tolkien (comme à d'autre occasions, sur d'autres sujets) » me paraît résider alors dans la démarche de celui qui ne retient le texte que d'après ce qui entre dans ses propres catégories — et les « points » — pour intéressants qu'ils soient j'insiste — risquent forts d'être mis sur d'autres « i » que ceux du texte ;)
[espacement]Elestirno
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PS : et sur ce genre de problème, note, Hyarion, que je serais heureux d'en discuter à l'occasion : s'il y a « d'autres sujets » chez Tolkien, donc certains passages, à ce que tu laisses entendre, qui te chagrinent, où dont la réception commune te chagrine, n'hésite pas. Je pense que j'aurais profit, personnellemennt, à en discuter avec toi. C'est possible par mail en particulier.
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Sur le rejet du [emphase]« Socialisme dans l’une ou l’autre de ses formes qui s’affrontent actuellement »[/emphase] (Lettre n°96, p. 162), il me semble que le même échec se produit. La rencontre ne se fait pas entre d'une part l'histoire des idées et leur analyse par Hyarion et d'autre part ce que dit Tolkien de l'un des aspects [emphase]« modernes »[/emphase] de [emphase]« l'esprit du Mal »[/emphase] (p. 162) — et parce que cette rencontre ne se fait pas, on estime que l'autre se situe « dans l'aberration complète ». Le premier parle selon l'histoire des idées et des doctrines, le second parle selon leur esprit. Tolkien dans cette lettre ne livre pas là une analyse intellectuelle ; il ne s'adresse pas là à un
[citation=1 Corinthiens, 2, 14](...) homme naturel [qui] ne reçoit pas les choses de l’Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c’est spirituellement qu’on en juge.[/citation]
Mais il tient un discours spirituel, s'appuyant sur la raison et sur la foi, à l'adresse de l'un de ces
[citation=Hébreux, 5, 14](...) homme faits, [de] ceux dont le jugement est exercé par l'usage à discerner ce qui est bien et ce qui est mal.[/citation]
Le Socialisme qui se manifeste alors sous deux [emphase]« formes » [/emphase](et sans doute Tolkien en ajouterait-il une troisième aujourd'hui bien que sur le plan analytique des idées cela pourrait également paraître incongru : le libéralisme culturel) a pour signification spirituelle l'alliance horizontale des hommes entre eux contre Dieu (celle d'un peuple qui semble vouloir [emphase]« aller à sa perdition et (...) poursuivre la Chute jusqu'à son terme ultime »[/emphase] (p. 162), avec en fin de compte [emphase]« une seule chose qui triomphe : les Machines »[/emphase] (p. 164) — une synthèse analogue à celle d'un autre nostalgique/précurseur d'une écologie humaine : « après la thèse : le capitalisme, et l’antithèse : le socialisme, voici le produit de synthèse : la société du plastique » (Bernard Charbonneau, Le système et le chaos, Economica, Paris, 1990 (1973), p. 175)). Donc si Tolkien avait entendu présenter une pensée de philosophie politique, en effet, on aurait eu affaire à une grossière confusion. Mais ce n'est tout simplement pas le cas. Enfin, cela ne veut pas dire que ce que dit Tolkien n'est pas critiquable, ni que son langage et le tien, Hyarion, ne peuvent pas se rencontrer. C'est même certainement grâce à l'écart entre ces deux façons de rendre compte d'une réalité que la richesse de chacune s'en trouve soulignée (par les contrepoints respectifs). À ce titre, je te suis reconnaissant Hyarion pour la peine et la qualité de ton exposé (qui m'a intéressé).
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Incidemment, il se trouve que c'est justement pour éviter des impasses « pantois[es] » ou « dans l'aberration », que j'ai très tôt en effet introduit cette « dichotomie "étoilés"/"carnassiers" », qui n'est pas sans défaut, et que je devrai reprendre, avec davantage d'ouverture je l'entends :). En tout état de cause, il ne s'agit pas d'une « défense systématique de Tolkien » mais d'être fidèle à sa parole et à sa pensée ; à la rigueur s'agit-il peut-être d'une défense systématique de la parole, de la confiance, à l'encontre de l'absolutisme analytique (et de sa surdité consubstantielle) qui prévaut dans notre mode de connaissance moderne, et qui dans notre domaine cherche à savoir tout ... sauf à entendre ce que dit l'auteur (cf. une certaine lettre de Screwtape à Wormwood dans Tactiques du diable de C.S. Lewis, cf. aussi bien sûr Tolkien dans Beowulf : les monstres & les critiques). Les deux exemples ci-dessus montrent que ce n'est peut-être pas complètement inutile ;). Pas complètement inutile donc d'envisager que la parole d'un auteur puisse faire sens dans son écoute, et que l'écoute bienveillante, la confiance, ce n'est ni l'imprudence ni non plus l'absence de critique (l'écoute est au contraire ce qui rend la critique possible ensuite). « L'imprudence » à l'égard de « la parole de Tolkien (comme à d'autre occasions, sur d'autres sujets) » me paraît résider alors dans la démarche de celui qui ne retient le texte que d'après ce qui entre dans ses propres catégories — et les « points » — pour intéressants qu'ils soient j'insiste — risquent forts d'être mis sur d'autres « i » que ceux du texte ;)
[espacement]Elestirno
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PS : et sur ce genre de problème, note, Hyarion, que je serais heureux d'en discuter à l'occasion : s'il y a « d'autres sujets » chez Tolkien, donc certains passages, à ce que tu laisses entendre, qui te chagrinent, où dont la réception commune te chagrine, n'hésite pas. Je pense que j'aurais profit, personnellemennt, à en discuter avec toi. C'est possible par mail en particulier.
Hyarion Wrote:(...) la lecture de la lettre inédite de Tolkien à Rigby de 1965 dont il a été question dans un autre fuseau du présent forum, avec ce propos ironique de Tolkien concernant l'« enrobage de sucre » utilisé dans l'écriture de fiction pour faire passer une pilule théologique (si j'ose dire) (...)Ben non justement, cette lettre dit exactement le contraire : l'enrobage de sucre n'a pas été « utilisé » « pour faire passer une pilule théologique ». Tolkien a écrit et après coup, à sa surprise, il constate ce qu'il y a de théologique. Cf. ce que j'écrivais dans le fuseau idoine.

