Hisweloke Wrote:Par Crom, tu déniches un essai passé ici inaperçu et tu nous le fais partager : non dénué de qualités, non exempt de failles, il suscite réactions, échanges et controverses de forme et de fond -- peut-être le meilleur destin que puisse susciter un article, finalement. Chacun y projette ses flammes, les poils hérissés à l'épiderme, rien de mal à cela -- non dénués de qualités, non exempts de failles, n'est-ce pas le lot des mots -- à la fois trop nombreux et pourtant trop rares -- que les uns et les autres laissons ici ou là, en errance sur la toile ou couchés sur le papier, et n'est-ce pas leur valeur même ?
Merci beaucoup, cher Didier, pour ton amicale intervention borgesienne, que j'ai pris plaisir à découvrir l'autre nuit... :-)
jean Wrote:Hyarion> tu dis avoir hésité à ouvrir ce fuseau, mais je pense que tu as eu bien raison, même si l’article me semble décevant après lecture, c’est toujours un plaisir de découvrir quelque chose de nouveau et un nouvel auteur sur Tolkien. Si cela soulève des discussions où même des polémiques et bien presque tant mieux. Il ne faudrait pas que JRRV devienne un repère d’érudits poussiéreux s’autocongratulant sur des thèses qui seraient entièrement consensuelles. Ce serait profondément ennuyeux. Enfin on peut contester et critiquer les posts de certains participants tout en éprouvant un réel respect voire une réelle amitié pour leur auteur. Ne prends donc pas les remarques qui sont parfois faites trop à titre personnel
Merci pour ton message, Jean. :-) Je partage assurément ton point de vue concernant l'ennui profond qui nous ne manquerait pas de nous guetter s'il n'était question ici que d'auto-congratulations et d'analyses consensuelles. Sosryko m'a paru sur le moment être un brin vexé par ma remarque, et le caractère un brin laconique, voire lapidaire, de son dernier message m'a également interpellé (je me suis demandé si l'on me reprochait d'avoir réagi aux commentaires sur l'article que j'ai signalé), mais je me suis peut-être, une fois de plus, inquiété pour pas grand-chose...
ISENGAR Wrote:Je rejoins Jean dans ses dernières remarques (et je lui fais entièrement confiance pour ses premières, n'ayant pas lu l'article avec autant d'attention), et je remarque que c'est souvent le Hyarion d'après-minuit qui doute et qui s'inquiète : par Crom, il faut arrêter d'avoir peur du noir, camarade
Je n'ai pas peur du noir, cher JR, rassure-toi. :-) Ce serait d'ailleurs un comble si c'était le cas, par Crom, dans la mesure où je m'habille souvent de cette couleur et que j'ai tendance à être ce que l'on appelle un oiseau de nuit ! ;-) C'est d'ailleurs parce que je veille souvent tard durant la nuit que cette dernière est souvent propice, me concernant, à la réflexion... et donc parfois aux doutes (ces doutes qui font bien souvent davantage réfléchir que les certitudes)... Il faut sans doute que je continue à essayer de moins m'inquiéter vis-à-vis de certaines choses. :-)
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Aglarond Wrote:J'ai enfin lu (puis relu en diagonale) cet essai, et je dois dire que même si ma fâcheuse première impression est cette fois plus nuancée, je suis toujours aussi perplexe.
Au final, je ne suis guère capable d'identifier une idée forte de cet article. [...]
Et surtout, mon principal étonnement est lié à cette eschatologie mise à toutes les sauces (christianisme eschatologique, renouveau eschatologique, avènement eschatologique, conte eschatologique...) mais que j'ai bien du mal à repérer. Car enfin, où parle-t-on de fin des temps dans ce propos ?
Je suppose que Catherine Velay-Vallantin considère l'eschatologie comme un élément fondamental de la théologie chrétienne dont la place jugé prépondérante dans certains milieux catholiques à l'époque où Tolkien a prononcé sa conférence « Du conte de fées » et a écrit le Seigneur des Anneaux, a pu influencer la démarche littéraire de l'écrivain de la manière qu'elle décrit. Son hypothèse est-elle infondée ? Je ne saurai l'affirmer, n'étant pas un expert en histoire des idées religieuses, mais c'est cette hypothèse qui, en tout cas, semble être sa thèse, à la lumière des lectures que Velay-Vallantin mentionne en bibliographie à la fin de son article.
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Revenons à présent à la minute philosophique d'Elendil...
Elendil Wrote:Que Tolkien ait mal connu le socialisme et l'ait intégralement rejeté sans examen détaillé, c'est probable.
Oui, probable, c'est le moins que l'on puisse dire ! Dans ce contexte, ses propos sur le socialisme me paraissent n'avoir qu'une portée pour le moins limitée, dans la mesure où il ne connaissait manifestement pas grand-chose à ce sujet à l'époque où il s'est exprimé dessus.
Elendil Wrote:Qu'il se trompe en jugeant la théorie à l'aune de ses pratiques les plus détestables, fussent-elles détournées de la théorie originelle, voilà qui mériterait d'être débattu, quoi qu'en dise la Wikipédia française (l'analyse est passablement différente dans la version anglaise, ce qui ne me surprend guère).
Une analyse passablement différente entre les versions anglaise et française de l'article de Wikipedia consacré au nazisme ? Je suis curieux de savoir sur quels points selon toi. Je n'ai pas noté, pour ma part de divergences majeures et s'il s'agissait de critiquer les sources de l'article de la Wikipedia francophone, lesdites sources me paraissent tout aussi sérieuses que celle de l'article de la Wikipedia anglophone.
Elendil Wrote:Nazisme et communisme rejoignaient clairement le socialisme sur le chapitre de la lutte contre le capitalisme et sur les aides à apporter à la classe ouvrière, quand bien même le reste n'avait pas grand chose à voir avec Fourier ou Jaurès.
Pas grand-chose à voir avec Fourier ou Jaurès, écris-tu... J'avoue que je trouve ton propos bien relativiste... S'agissant du nazisme, ce que tu appelles « le reste » — et qui pour moi est l'essentiel s'agissant de cette idéologie à la fois nationaliste, raciste et antisémite — n'avait strictement rien à voir avec le socialisme de Fourier ou celui de Jaurès.
D'ailleurs, de quoi parle-t-on quand on parle de socialisme ? Mon point de vue sur le sujet rejoint la définition du socialisme donné par Alexis Dalem dans un article culturel dédié au sujet dans le Dictionnaire culturel de langue française dirigé par Alain Rey :
En un sens étroit, c'est une idéologie politique, apparue au début du XIXe siècle, visant l'abolition de la propriété privée et l'appropriation des moyens de production par la société dans son ensemble. Au sens plus large employé aujourd'hui, le socialisme a pour objectif, à des degrés divers, l'instauration d'une société où les inégalités sont réduites, où les forces du marché ne sont pas les seuls moyens de distribution de la richesse économique (s'opposant alors au capitalisme privé), et où la coopération et la solidarité se développent.
Sans vouloir entrer dans les détails, pour ce qui est des origines théoriques du socialisme dans son sens historique précis, il y a eu d'abord le temps du socialisme utopique, celui de Saint-Simon et de Fourier notamment, puis ensuite le temps du socialisme internationaliste théorisé comme une nécessité scientifique, celui de Marx et Engels (concernant William Morris, ses idées me paraissent d'ailleurs se situer, en quelque sorte, un peu au confluent de ces deux temps du socialisme : bien que lecteur du Capital de Marx [en français] et représentant de la Socialist League au Congrès fondateur de la IIe Internationale, il semble que Morris ait été plutôt considéré comme un « rêveur » par Engels). Sur le plan philosophique et historique, telle est donc la place du socialisme dans l'histoire des idées, et je ne connais pas de thèse allant à contre-courant de ce fait. Et pour autant que je sache, le nazisme n'a jamais eu vocation à « rejoindre » le socialisme, hormis en s'emparant de certaines questions de société pour son propre intérêt, ce qui ne me parait pas valoir adhésion à une famille de pensée, en l'occurrence ici celle du socialisme.(Cf. REY, Alain, dir., Dictionnaire culturel de langue française, Dictionnaires Le Robert - SEJER, 2005, tome IV, article culturel « Socialisme », p. 825)
Quant à ce que tu appelles le communisme, il y aurait beaucoup à dire. Sans être moi-même communiste, je pense que le communisme est un concept qui dépasse le seul cadre de ce que l'on appelle par convention les États, régimes, pays, et systèmes politiques dits communistes, lesquels incarnent à des degrés divers des dévoiements vis-à-vis de la théorie originelle de Marx. Il me parait donc important de distinguer la théorie originelle et les réalités politiques et sociales se revendiquant de cette théorie. Si l'on s'en tient à la théorie, que le communisme rejoignent le socialisme sur un certain nombre de points de base, c'est une évidence, dans la mesure où le communisme est historiquement issu de la famille de pensée socialiste avant de clairement s'en distinguer à partir des évènements de 1917 en Russie.
S'agissant du nazisme, c'est une autre histoire. S'il existe un lien de parenté originel entre socialisme et communisme, il n'en est pas du tout de même pour le nazisme. Le national-socialisme allemand est un mouvement politique qui a revendiqué le terme « socialisme » pour en faire quelque-chose à sa sauce qui n'avait rien à voir avec le socialisme moderne (internationaliste d'inspiration marxiste) qui lui était contemporain (je ne suis même pas sûr que l'on puisse établir un véritable rapport entre nazisme et socialisme « primitif », tant l'idéologie nazie se caractérise surtout par son grand flou, en dehors du racisme et du nationalisme).
Revenons un peu en arrière, si tu veux bien. En mars 1918, fut constitué à Brême un Comité « pour une juste paix allemande », d'inspiration nationaliste, dont la filiale à Munich était dirigée par un ouvrier bavarois nommé Anton Drexler. Juste après la fin de la Grande Guerre, en 1919, Drexler, toujours à Munich, fonda le « Parti ouvrier allemand » qui, en 1921, devint le « Parti ouvrier allemand national-socialiste » ou « Parti national-socialiste des travailleurs allemands », le NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei) que l'on a généralement appelé depuis le parti nazi. La formulation peut peut-être interpeller aujourd'hui, mais cela ne semblait guère être le cas en Allemagne au début de la République de Weimar, sans doute parce que le parti de Drexler n'avait alors rien d'atypique ni sur le fond ni sur la forme, au milieu de multiples groupuscules d'opposition nationalistes, racistes et antisémites, cherchant à susciter l'adhésion de tous les laissés pour compte des lendemains de la Grande Guerre, tout en se positionnant résolument contre le socialisme et le communisme marxistes. L'agitation de l'époque, et notamment la vague révolutionnaire sans précédent qui traversait alors l'Europe, avec de nombreuses insurrections communistes en Allemagne et même l'avènement d'une éphémère république des conseils de Bavière en 1918-1919, me semblent expliciter le positionnement d'un parti comme le NSDAP, qui ne se voulait pas un parti bourgeois, mais qui ne prétendait pas non plus être un parti prolétarien marxiste, et cherchait donc à se distinguer, quitte à faire feu de tout bois pour attirer le plus grand monde, y compris en reprenant à son compte le mot « socialisme », associé au nationalisme pour forger le nom du parti, mêlant l'idée (générale) de révolution sociale avec celle de la nation vénérée par dessus tout. Le NSDAP n'était assurément pas seul sur ce créneau. En ce temps-là, il existait aussi, entre autres, un « Parti socialiste-allemand », dans lequel a notamment milité Julius Streicher à Nuremberg, et qui a finalement fusionné avec le NSDAP à ses débuts. Et on pourrait en citer d'autres... Ces partis étaient tous, fondamentalement, des partis nationalistes ou ultra-nationalistes, et ne revendiquaient pas une autre identité, et a fortiori certainement pas une identité internationaliste et universaliste comme le socialisme moderne ou le communisme. S'agissant du NSDAP, Drexler s'est bien réclamé sur le fond d'une sorte de « socialisme germanique » opposé d'emblée au marxisme, mais il ne l'a jamais clairement défini. Derrière l'utilisation du mot « socialisme », il y avait essentiellement la volonté de tenter de gagner la classe ouvrière à la cause du nationalisme, au détriment du marxisme. Pour reprendre la formule du professeur germaniste Claude David, « le "socialisme" de ces partis n'était donc pas même un trompe-l'œil ; ils ne voulaient pas se faire prendre pour des partis de gauche ; ils proclamaient, au contraire, hautement leur tendance. » (Cf. DAVID, Claude, Hitler et le nazisme, PUF, 1979, première partie, chapitre premier, p.8)
Adhérent dès 1919 au parti fondé par Drexler, et ayant pris rapidement le contrôle du NSDAP dès 1921, Adolf Hitler a ainsi pu lui-même revendiquer le mot « socialisme » dans ses discours, mais il l'a fait avec la volonté sans équivoque de redéfinir le mot pour en faire quelque-chose de spécifique à son idéologie raciste et nationaliste sans tenir compte du socialisme tel qu'il s'était développé, sous diverses formes, depuis le début du XIXe siècle, Hitler et ses partisans considérant d'ailleurs très clairement les socialistes comme faisant partie de leurs ennemis politiques. Phénomène spécifiquement allemand, inscrit dans une démarche nationaliste et raciste, le nazisme ne peut pas, à mon sens, être considéré comme un courant devant être inséré dans la famille de pensée socialiste, le mot « socialisme » employé dans « national-socialisme » comptant bien moins en soi que le mot « national », au-delà d'un supposé intérêt commun pour certains sujets (mais à partir de réflexions philosophiques très éloignées), sujets qui ne suffisent pas à eux seuls à établir une parenté. Du reste, critiquer le capitalisme ne fait pas automatiquement de vous un socialiste ou un nazi. Même chose pour ce qui est de se soucier des intérêts de la classe ouvrière.
De façon générale, on aurait tort d'accorder une importance excessive au programme national-socialiste, dans la mesure il n'y a jamais eu véritablement de doctrine derrière. Le parti nazi a été avant tout un mouvement opportuniste, soucieux de susciter l'adhésion des masses en s'adaptant à la conjoncture du moment et en n'ayant au final qu'un seul véritable dogme : le racisme, destiné à servir d'appui à ses ambitions nationalistes. C'est à cette aune qu'il faut appréhender, par exemple, la rhétorique de Joseph Goebbels qui, peu de temps avant l'arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne, ventait hautement les mérites d'un « vrai socialisme » ne pouvant exister qu'à travers l'idéal nationaliste et racial promu par Hitler. Tel est en tout cas mon avis, même si je ne suis pas un spécialiste de l'histoire allemande ou du socialisme, et que la nature à la fois complexe et singulière du nazisme fait qu'il peut toujours faire, aujourd'hui comme hier, l'objet de débats et d'interprétations diverses quant à sa nature.
Elendil Wrote:Il mérite aussi d'être souligné qu'à l'époque où Tolkien prononce cette phrase, Nazis et Staliniens constituent les deux principaux partis se réclamant (plus ou moins) du socialisme.
C'est là tout le paradoxe d'un homme, J. R. R. Tolkien, que l'on sait avoir été plus qu'attentif à l'histoire et au sens des mots, et qui pourtant n'a vraisemblablement pas cherché à y voir plus clair que cela vis-vis de l'histoire et de la définition du mot « socialisme ». En janvier 1945, le NSDAP est encore le parti unique d'un IIIe Reich vivant ses derniers mois d'existence. Même position dominante et sans partage pour le KPSS (PCUS, Parti communiste de l'Union soviétique) en URSS, avec cependant encore 46 années d'existence devant lui pour sa part. Chacun de ces partis revendique nominalement le terme « socialisme » en n'y mettant pas vraiment les mêmes choses dedans, et surtout sans que les politiques de ces États puissent être sérieusement être décrites comme étant fidèles à la philosophie socialiste issue du XIXe siècle. Tolkien a choisi de mettre Hitler et Staline dans un même sac fourre-tout nommé abusivement par lui « Socialisme ». Il se trouve que le même Tolkien s'est plaint qu'Hitler avait ruiné, perverti et détourné « l'idéal "germanique" », « ce noble esprit du Nord, contribution suprême à l'Europe » (Lettre 45, 9 juin 1941). Or, on pourrait tout autant dès lors se plaindre d'Hitler (et de Staline) s'agissant du socialisme et de la vaste famille de pensée qui y est historiquement associée.
À la décharge de Tolkien, celui-ci n'a certes pas été le seul, en son temps, à refuser de faire la part des choses entre des idéologies pourtant clairement distinctes. Conservateurs, libéraux, chrétiens : nombreux ont été ceux, en Occident, qui ont perçu uniformément communisme et nazisme (en y ajoutant le fascisme italien) comme étant un seul ensemble relevant de ce que l'on appelle le totalitarisme. Ces témoins de l'époque, sans chercher à y voir de plus près, ont pu d'ailleurs croire leur point de vue conforté au moment de la signature du pacte germano-soviétique (appelé satiriquement « pacte coco-naze » par une de mes connaissances marxistes) en août 1939. L'amalgame sans nuance, qui a été celui de ces témoins du temps, qui a été celui de Tolkien, était-il pour autant justifié ? À mon avis, non. Le régime de l'URSS était un régime totalitaire, mais cela n'en fait pas pour autant ni l'exact équivalent du IIIe Reich, ni forcément quelque-chose qui serait « pire que le nazisme », contrairement à ce que prétendent certaines personnes encore aujourd'hui. Les essais de comparaisons Hitler/Staline existent depuis longtemps, et sans vouloir me lancer dans un énième débat sur la question, n'en déplaisent à certains anticommunistes parfois trop prompts à relativiser de facto les crimes nazis, le nazisme demeure littéralement incomparable en matière d'inhumanité comme d'irrationalité et il n'a, du reste, rien à envier au stalinisme (ou au maoïsme) en matière de meurtre de masse. De toute façon, au royaume des réalités, entre la peste et le choléra, entre terreur hitlérienne et terreur stalinienne (pourtant de natures très différentes, comme l'a bien analysé Ian Kershaw), il n'y a pas de choix moins pire que l'autre, mais il est cependant toujours utile de connaitre les différences entre les calamités. Critiquer et dénoncer les dictatures et les criminels qui sont à leur tête, c'est très bien, mais savoir sortir du manichéisme le plus brut et le plus irréfléchi pour tenir compte de la singularité des situations, au regard de l'histoire, n'est pas non plus une mauvaise chose, chacun devrait pouvoir en convenir. Pour ne m'en tenir toutefois qu'à des considérations théoriques générales, le fait est qu'il y a une différence nette entre l'idéologie du communisme issu de la famille de pensée du socialisme, et l'idéologie du nazisme. Le communisme renvoie à une aspiration de révolution sociale menée au nom d'une idéologie universaliste, rationaliste et matérialiste, tandis que le nazisme renvoie à une aspiration de révolution politique appuyée sur des élites conservatrices et sur une idéologie nationaliste basée sur l'exaltation de l'instinct et de la race, l'idéologie nazie se montrant ainsi à l'évidence très éloignée de la famille de pensée du socialisme.
Ainsi, lorsque J. R. R. Tolkien parle de « Socialisme » avec un grand « S » pour désigner uniformément le nazisme et le communisme dévoyé en stalinisme, il commet une erreur d'interprétation, au-delà même d'une question d'ouverture d'esprit, et même s'il convient naturellement de tenir compte du contexte de l'époque. Voila pourquoi, in fine, il me parait problématique de citer cette formule sans la discuter, comme si le propos était censé faire consensus, ce qui ne peut pas être le cas.
Les discussions politiques n'ont pas leur place ici, comme je l'ai appris moi-même, plutôt à mes dépends, même si j'étais de bonne foi, il y a déjà plusieurs années. Mais il est difficile de toujours prétendre rester neutre à travers ses écrits. Sur le forum de JRRVF, comme ailleurs, il nous arrive, parfois, aux uns et aux autres, de laisser deviner quelles sont nos convictions, qu'elles soient philosophiques, religieuses, politiques. Quand j'écris sur un fuseau JRRVFien que les idées socialistes de William Morris m'intéressent, on peut supposer de ma part une certaine proximité avec ces idées. Quand tu te laisses aller (pas très innocemment, avoue-le) à indiquer un lien vers un « petit article d'actualité » publié dans un journal très orienté à droite sur un fuseau du forum de Tolkiendil (fusse pour signaler un des très rares articles de ce journal non connotés politiquement), on peut supposer de ta part une certaine proximité avec la tendance politique de ce journal dont je ne partage pas du tout l'orientation idéologique pour ma part, comme on peut s'en douter. On pourrait évidemment citer d'autres exemples apparaissant sur ce forum, qu'il s'agisse de nous (notamment concernant certains échanges de mai 2012 [en mode plus ou moins subliminal] et de novembre 2013 [en mode nettement moins subliminal]) ou qu'il s'agisse d'autres intervenants, passés et présents, notamment en ce qui concerne la foi religieuse, qui par la force des choses transparait régulièrement dans certains propos consacrés à la dimension spirituelle, et plus particulièrement chrétienne catholique, de l'œuvre de Tolkien.
Personnellement, je m'efforce toujours de faire la part des choses, et d'adapter mes capacités de compréhension du propos d'autrui en fonction des parti-pris et grilles de lecture qui peuvent être les siens. Comme nous sommes sur un forum assez exigeant sur le plan intellectuel (ce qui est loin d'être le cas partout sur la Toile, où les espaces de discussion servant de défouloirs "politiques" au ras des pâquerettes sont légions), j'essaie d'avoir une attitude en conformité avec cette exigence, sans pour autant sacrifier ma liberté d'expression. Or, il arrive parfois que l'on soit un peu à la croisée des chemins, si j'ose dire. Ainsi, Elendil, ce que tu écrit sur le nazisme à propos du fait qu'il se serait selon toi réclamé plus ou moins du socialisme, m'a fait me rappeler de certaines choses que j'ai connu.
Pour être plus précis, il m'est régulièrement arrivé d'entendre, dans le cadre de discussions politiques, des personnes, engagées et/ou votant généralement plutôt à droite, déclarer en se croyant sans doute malins que dans « national-socialisme » il y a « socialisme »... C'est un de ces « arguments » simplistes, disons « tarte à la crème », que l'on ressort à chaque fois que l'on espère ainsi plus ou moins clouer le bec à un contradicteur engagé et/ou votant plutôt à gauche. Bref, de mon point de vue, c'est le niveau zéro de l'argumentation, quand bien même certaines personnes ont eu la prétention, à partir de cet « argument », de prouver une identité socialiste du nazisme par l'analyse, mais sans pour autant convaincre, faute de rigueur intellectuelle. On pourrait dire la même chose d'autres « arguments » simplistes, utilisés par les mêmes personnes engagées et/ou votant généralement plutôt à droite, dans un registre encore moins subtil... mais je n'en dirais pas plus car cela nous amènerait sans doute trop loin de Tolkien, dans le domaine des débats proprement politiques. Nous ne sommes pas ici sur ce terrain, bien entendu, et je pense que cela était étranger à tes intentions quand tu as écrit ton propos (à une heure assez tardive, qui plus est) mais je me permets de te faire part de mon ressenti en marge de la discussion de fond, simplement pour souligner que ce sujet, hélas, n'est pas pour moi une nouveauté dans un autre registre, même si je continue de formuler le vœu pieux que ce genre de « tartes à la crème » que je viens d'évoquer puisse disparaitre un jour de tout débat politique un peu sérieux (on peut toujours rêver).
Elendil Wrote:D'ailleurs, la formulation de Tolkien est-elle réellement plus caricaturale que les comparaisons (encore répétées de nos jours) entre conservatisme et pétainisme, entre libéralisme et néolibéralisme à l'américaine ou entre islam et islamisme ? Dans tous les cas, on reste dans le registre des bons contre les méchants, avec comme objectif masqué ou inconscient de diaboliser l'adversaire. Alors certes, je te rejoins sur le fait que ce passage des Lettres n'est sans doute pas à l'honneur de l'ouverture d'esprit de Tolkien, mais il convient aussi de ne pas condamner trop vite : notre époque n'est que trop prompte à faire ce qu'elle condamne parmi les exemples du passé.
J'ai précisément évoqué plus haut au moins un exemple encore actuel — parmi bien d'autres — de cet objectif de diabolisation du contradicteur quand il vient de gens de sensibilité plutôt de droite. On peut évidemment en citer d'autres dans l'autre sens, comme tu le fais, ainsi que sur d'autres sujets dépassant les clivages politiques traditionnels, ce que tu as fait également (l'amalgame islam/islamisme est effectivement, à cet égard, un bon exemple).
Ceci dit, si je me permets de relever le caractère problématique du propos de Tolkien en question, c'est que le sujet concerné ne me parait pas anecdotique, et que sacraliser la parole d'un écrivain que l'on aime bien et que l'on citerait toujours sans sourciller ne me parait pas être la meilleure option si l'on veut faire la part des choses. Du reste, ce propos n'est pas isolé. Même si Tolkien ne semble pas avoir nourri une grande passion pour la politique, il s'y est tout de même intéressé à certains moments, et ses prises de position me paraissent devoir pouvoir faire l'objet de critiques, notamment s'agissant de la méconnaissance qu'a pu avoir Tolkien de certains sujets (il a été ici question du socialisme, mais dans le même registre, il pourrait être aussi question de la guerre d'Espagne, par exemple : avec le recul, on peut légitimement se demander si Tolkien avait compris les enjeux de ce conflit, compte tenu ce qu'il a écrit à ce sujet). Quand je parle de critiques, il ne s'agit pas de faire des procès et de condamner, évidemment, mais simplement d'étudier les faits en étant prêt, le cas échéant, à devoir tirer des conclusions qui ne sont pas forcément à l'avantage de Tolkien. L'étude de cet écrivain doit pouvoir comporter autre chose que des analyses forcément bienveillantes, fusse derrière une apparente neutralité de ton selon les cas, sous prétexte que l'on aime bien l'œuvre de l'écrivain en question. C'est en tout cas dans cet esprit que j'ai écrit mon message du 21 février. :-)
[séparation]
Amicalement à tous, :-)
Hyarion[small]... qui se dit qu'il va falloir arrêter un moment de pondre des pavés sur JRRVF pour se concentrer à nouveau sur des projets de publications pas encore terminés... :-p[/small]
(EDIT: correction de fautes et d'un lien hypertexte)


