Thread Rating:
  • 0 Vote(s) - 0 Average
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
Tolkien et le conte de fées : enchantements et pouvoirs théologiques
#8
Merci pour vos commentaires. :-)

J'avais aussi noté un certain nombre d'erreurs factuelles et d'approximations dès ma première lecture de cet article de Catherine Velay-Vallantin (à propos de la conversation de C. S. Lewis et de la formation des Inklings, notamment, mais pas seulement). Toutefois, sachant que d'autres ne manqueraient pas de relever ses erreurs et ses approximations, je me suis abstenu de les évoquer d'entrée, préférant privilégier l'esprit de partage et d'ouverture vers des approches venus d'horizons divers plutôt que la défense systématique de Tolkien sur fond de dichotomie « étoilés »/« carnassiers » [small](une étrange dichotomie dans laquelle je ne me reconnais pas et qui, pour tout vous dire, m'a toujours mis mal à l'aise ; il fallait bien que je l'avoue un jour ou l'autre)[/small]...

Elendil Wrote:[...] j'aimerais mieux une preuve claire qu'une affirmation sans justification. Idem pour les pratiques religieuses de Tolkien, jamais clairement décrites dans les biographies que j'ai pu lire, surtout pour la période de l'entre-deux-guerres.

Il semble que l'auteur de l'article procède déductivement, en écrivant qu'à son avis, avant les années 1940, s'agissant de Tolkien, « jusque là, sa dévotion et ses pratiques religieuses étaient celles du catholicisme anglais des années 30 : adoration du Saint-Sacrement, culte marial, confession avant la communion. » Mais je ne vois pas trop en quoi cela constitue un problème : avons-nous toujours des sources précises pour prouver quelles sont très exactement les pratiques religieuses de telle ou telle personnalité ? Il ne me parait pas absurde d'essayer de procéder par déduction lorsque l'on sait seulement que la personne était croyante et pratiquante (fusse à des degrés divers selon les périodes quant à la pratique, comme Tolkien l'a d'ailleurs laissé clairement entendre dans sa correspondance, notamment dans la lettre 250 [1er nov. 1963] où il avoue à son fils Michael avoir fauté à ce propos dans les années 1920). Je ne suis pas un spécialiste des pratiques du catholicisme en Angleterre dans les années 1930, mais il ne me semble pas que l'on puisse préjuger de la qualité des éléments d'information généraux sur ce sujet de la part de l'auteur, qui certes aurait cependant pu employer le conditionnel pour nuancer son affirmation, faute de sources tolkieniennes précises a priori.

Elendil Wrote:De la même manière, qui affirme donc que les auditeurs de Tolkien furent stupéfaits par les théories exposées dans sa conférence « Du conte de fées » ?

Là encore, l'auteur procède déductivement, me semble-t-il : elle suppose que Tolkien a prononcé sa conférence « devant un auditoire d'universitaires anglicans stupéfaits », en ayant à l'esprit que l'écrivain était, en tant que catholique, membre d'une minorité religieuse en Angleterre, et sachant qu'elle établie une relation entre l'évolution des convictions spirituelles de Tolkien et « le mouvement militant pour un christianisme eschatologique » déjà évoqué plus haut. Je pense que l'on ne peut pas, sur le principe, lui reprocher de supposer que le point de vue, jugé original, d'un catholique puisse éventuellement déconcerter un public anglican si le sujet du discours est propice à cela. Cependant... il se trouve que Tolkien a prononcé sa conférence à l'université de St Andrews, en Écosse, là où le christianisme est principalement représenté, depuis le XVIe siècle, par l'Église d'Écosse, qui est une église réformée presbytérienne et non anglicane, et sachant que le catholicisme n'a pas disparu du territoire avec la Réforme (Léon XIII a finalement rétabli la hiérarchie du culte en Écosse en 1878). Dès lors, on peut logiquement supposer que ce n'est pas devant un public majoritairement anglican que Tolkien a dû prononcer sa conférence. Mais bon, en étant objectif, il me semble que l'on peut comprendre le cheminement de pensée de l'auteur, malgré ses approximations.

Elendil Wrote:Celui-ci [Tolkien] cherche-t-il d'ailleurs à « abuser » le lecteur comme l'écrit Velay-Vallantin ? Et à quel propos ?

Si tu fais allusion au troisième paragraphe de la dernière partie de l'article (« La pensée mythique et Dieu »), je ne pense pas que l'auteur ait explicitement écrit que Tolkien a cherché à « abuser » le lecteur. Lorsque Catherine Velay-Vallantin évoque la nature des Istari, elle émet l'hypothèse que les choses sont moins simples que le lecteur pourrait le penser à ce propos, et c'est dans ce contexte qu'elle écrit que « le lecteur se laisse facilement abuser » (elle aurait pu écrire plutôt « le lecteur peut se laisser facilement abuser ») par des éléments du récit tolkienien pouvant favoriser d'office une assimilation entre les Istari et les anges bibliques, et plus généralement une identification des personnages tolkieniens à des « figures christiques aux destins sacrificiels ». Je ne sais pas si l'analyse de Catherine Velay-Vallantin est forcément pertinente quand elle établie une possible relation entre les Istari et les devas du bouddhisme (si j'ai bien compris), dans la mesure où cela ne semble pas correspondre a priori aux inspirations directes de Tolkien (sauf erreur de ma part), mais après tout, pourquoi pas ? Son raisonnement n'est pas absurde en soi, en tout cas, de mon point de vue.

Ceci étant dit, l'auteur, un peu plus haut dans cette dernière partie de l'article, établie bien une relation entre Tolkien et une forme de christianisme eschatologique militant au point de considérer, comme tu l'écrit, que le Seigneur des Anneaux aurait été écrit dans un objectif de propagande religieuse. C'est sans doute exagéré, en effet. Cependant, la lecture de la lettre inédite de Tolkien à Rigby de 1965 dont il a été question dans un autre fuseau du présent forum, avec ce propos ironique de Tolkien concernant l'« enrobage de sucre » utilisé dans l'écriture de fiction pour faire passer une pilule théologique (si j'ose dire), peut interpeller sur la question de la dimension religieuse de l'œuvre. Je ne pense pas que les intentions de Tolkien aient été aussi loin que le pense Catherine Velay-Vallantin, mais peut-on exclure l'influence d'un contexte propre à une certaine époque, en l'occurrence ici celle des années 1940 évoquées par l'auteur de l'article, sur la philosophie et la spiritualité de Tolkien qui elles-mêmes ont influencé le façonnement de son œuvre ? Non, à mon avis, on ne peut pas l'exclure. Tolkien est un ancien combattant de la Grande Guerre, mais aussi un homme qui, vers le milieu du siècle dernier, semble sans illusion vis-à-vis du monde comme il va à cette époque, et Velay-Vallantin ne me parait pas avoir tort quand elle écrit que pour Tolkien, « la Libération et la victoire sur le nazisme et le fascisme s’accompagnent d’une regrettable laïcisation de la pensée ». Dès lors quel est, selon les époques, la part exacte de l'inconscient et du conscient dans les intentions, au-delà de ce qu'a écrit Tolkien lui-même dans la fameuse lettre 142, trop souvent (à mon sens) pris au pied de la lettre (si j'ose dire) ? Difficile de le dire, honnêtement. Il n'empêche que, pour ce qui est de se sentir « abusé », on pourra constater que c'est ce que le lecteur du Seigneur des Anneaux pourrait in fine ressentir en lisant la lettre à Rigby s'il n'a pas du tout saisi en amont la dimension théologique du livre lors de sa lecture. Il ne faudrait pas en être peiné, ni surpris, car il se peut que l'invocation a posteriori de l'Enchantement pour les uns signifient plutôt l'heure du désenchantement pour d'autres...

Elendil Wrote:Bref, un article bien écrit, mais dont j'ai quand même l'impression qu'il ressort plus du genre romanesque que biographique...

L'auteur extrapole sans doute beaucoup sur certains points en effet, mais l'approche ne m'en parait pas moins intéressante, et comme tu l'as également écrit, l'auteur apparait souvent bien renseigné.

sosryko Wrote:- Qu’il y ait eu des distributistes anglais titillés par le fascisme italien, c’est un fait, mais il aurait été juste de préciser que le durcissement de la Ligue s’opère après la mort de Chesterton (1936) lequel, perpétuel adversaire de la politique allemande, quoiqu’ayant pu manifester son empathie pour Mussolini à l'époque de la signature des accords de Latran avec le Vatican, de retour de son voyage en Italie, se déclarerait toutefois « indépendant du drapeau rouge du communisme ou du drapeau noir de l’enrégimentement fasciste » (The Resurrection of Rome, 1930) — ce qui n’est pas sans rappeler une autre formule, de Tolkien cette fois, qui rejetait quinze ans plus tard « le Socialisme dans l’une ou l’autre de ses formes qui s’affrontent actuellement » (L96, 1945).

Il aurait été tout aussi juste, cher Sosryko, de préciser que s'il y avait matière à rapprochement avec le formule employée par Tolkien dans la Lettre 96, cela soulignerait surtout la confusion totale qui était celle de Tolkien s'agissant du socialisme, et le fait que ledit Tolkien n'a vraisemblablement pas dû retenir grand-chose des idées politiques de William Morris, dont il a été brièvement question ailleurs sur le forum. La formule tolkienienne est en tout cas nettement moins claire que celle de Chesterton, et si elle doit être convoquée pour critiquer le propos de Catherine Velay-Vallantin, je me permets de souligner l'imprudence qu'il y aurait à prendre ici la parole de Tolkien (comme à d'autre occasions, sur d'autres sujets) comme parole d'Évangile (si j'ose dire) si l'on veut que les points soient correctement mis sur les « i » ainsi que les JRRVFiens tiennent généralement à le faire (ce fuseau est, à cet égard, un bon exemple parmi d'autres).
Je m'excuse de paraître peut-être un peu vif dans ma réaction, mais j'avoue que l'apparition de cette citation de la lettre 96 présentée sans explication m'a fait froncer les sourcils, et sans vouloir entrer dans une discussion politique, il me semble nécessaire de rappeler ici que le nazisme et le socialisme ne sont fondamentalement pas la même chose (n'en déplaisent peut-être à certains, hélas... :-( ...), et je me permets donc de renvoyer à un passage de l'article de Wikipédia consacré au nazisme dont le propos, abondamment sourcé, montre (s'il en était besoin) que Tolkien, sur ce chapitre, était complètement à côté des clous (son propos date de janvier 1945, mais je ne pense pas que son opinion ait fondamentalement changé par la suite) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Nazisme#Socialisme
Quant à considérer, ainsi que l'a fait J. R. R. Tolkien, le totalitarisme stalinien comme l'incarnation d'un "Socialisme" avec un grand "S", on est là encore dans l'aberration complète, même en tenant compte du contexte historique, et quand bien même les dirigeants de l'URSS ont prétendu se réclamer de la pensée de Marx. Mais c'est un autre vaste sujet... On pourrait toujours argumenter sur le fait que Tolkien était de bonne foi pour le peu qu'il devait connaître de la question, mais cela ne rendrait pas son opinion à l'emporte-pièce moins aberrante.
Précisons qu'il ne s'agit pas pour moi de donner ici une leçon, mais de simplement rappeler certains faits vis-à-vis de certains propos de Tolkien dont on ne discute ici que fort rarement s'agissant de leur pertinence.

Peace and Love, néanmoins... ;-) ...et je renvoie à la première phrase du présent message. :-)

Amicalement,

Hyarion.
Reply


Messages In This Thread

Forum Jump:


Users browsing this thread: 1 Guest(s)