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[Critiques] The Hobbit: The Desolation of Smaug - Peter Jackson (2013)
#84
Ah ah Smile. Ton enthousiasme est beau à voir et je suis heureux d'être ainsi pris sur le fait. Il y a pourtant des œuvres qui m'ont marqué à vie et que je n'ai pas envie de revoir, alors qu'il y en a d'autres dont je ne me lasse pas. Cela dit certainement quelque chose de l'œuvre et de mon rapport à celle-ci, mais cela n'amoindrit pas sa valeur à mes yeux. Je me souviens d'un prof de littérature qui nous avait parlé d'Artaud avec une lueur dans les yeux, en évoquant les années 1970 où celui-ci était considéré comme un dieu pour une certaine intelligentsia littéraire... Quelques temps après, cette lueur avait passé (comme celle qui traverse les yeux de Gollum un instant fatigué de son rôle) et il avait ajouté : "mais Artaud, c'est dépassé." Je crois qu'il était dans la confusion entre son propre rapport à l'œuvre et les qualités de celle-ci. Artaud m'a bouleversé, et je ne serai plus jamais pareil qu'avant de l'avoir lu, mais je n'ai pas envie de le relire, et n'en aurai sans doute pas envie avant longtemps, alors que je ne me lasse pas de Tolkien.

Cette remarque sur la saturation des chefs d'œuvre, même si elle se voulait malicieuse s'agissant de Jackson, m'en rappelle une autre, à nouveau liée aux Misérables (je prépare un cours en fait :p) :

Jean d'Ormesson Wrote:À la question : « Quel est le plus grand poète français ? », tout le monde connaît la réponse d'André Gide : « Victor Hugo, hélas ! »
Pourquoi « hélas » ? Parce qu'il y a quelque chose d'accablant dans la fécondité et l'éloquence de Hugo. Parce qu'il est permis d'être fatigué de l'entendre se comparer lui-même tantôt à Atlas portant le monde sur ses épaules, tantôt au Mont-Blanc, et de le voir écrire sans la moindre gêne : « Je fais mon métier de flambeau. » Et surtout parce que, dans tous les secteurs de la littérature, le triomphe de Hugo est si éclatant et si constant qu'il est devenu une évidence. Il triomphe dans la poésie. Il triomphe dans le théâtre. Il triomphe aussi dans le roman. Œuvre monumentale, influencée par Balzac, George Sand, Proudhon, Fourier, et par les romans populaires de Frédéric Soulié et d'Eugène Sue, commencée sous Louis-Philippe et publiée en dix volumes en 1862, alors que Victor Hugo était en exil à Guernesey, Les Misérables – qui s'appelaient d'abord Les Misères – constituent à la fois un roman historique et un énorme réquisitoire social et lyrique. Tous les défauts et toutes les beautés de Hugo s'y retrouvent : enflure, déclamation, générosité humaine, grandeur. Assez loin de toute psychologie, de toute nuance, parfois de toute vraisemblance, Les Misérables représentent l'une des rares œuvres épiques de la littérature française.
(http://www.ibibliotheque.fr/les-miserabl...sson/page1)

Du coup, j'en viens à penser ceci à propos de la remarque de Jackson dans le Figaro au début de ce fuseau, qui m'a beaucoup touché : j'ai d'abord cru que PJ était fatigué des critiques, et qu'il avait besoin de s'en extirper... mais c'est peut-être beaucoup plus profond : n'était-il pas fatigué, à ce moment-là, à la faveur de l'exception française qu'Isengar a magnifiquement rendue, d'être "Peter Jackson", le "Peter Jackson" qui avait adapté ces œuvres de Tolkien, a fortiori s'il les a vraiment aimées ?

J.R.R. Tolkien (traduit par Ledoux) Wrote:Et qui brise quelque chose pour découvrir ce que c'est a quitté la voie de la sagesse.

J.R.R. Tolkien Wrote:The gleam faded from his eyes, and they went dim and grey, old and tired. [...] For a fleeting moment, could one of the sleepers have seen him, they would have thought that they beheld an old weary hobbit, shrunken by the years that had carried him far beyond his time, beyond friends and kin, and the fields and streams of youth, an old starved pitiable thing.

La lueur disparut de ses yeux qui devinrent ternes, gris, vieux et fatigués. [...] Pendant un bref instant, si l’un des dormeurs avait pu l’observer, il aurait cru voir un vieil hobbit usé, diminué par les années qui l’avaient emporté loin au-delà de son époque, de ses amis et de sa lignée, comme au-delà des champs et des ruisseaux de sa jeunesse — une vieille chose pitoyable et affamée. (ma traduction)
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