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[Critiques] The Hobbit: The Desolation of Smaug - Peter Jackson (2013)
#74
Quelle joie de lire que nos débats rappellent ceux de 2001, cette période jrrvéfienne dorée que je ne connais que par ouï-lire, et ce sous les doigts de l'auteur des illustres éditos d'alors, que j'ai dégusté un à un des années plus tard en découvrant Jrrvf, et qui ont été pour moi comme la vitrine de ce site de référence. À l'époque, je croyais qu'il ne me serait plus possible, sur Internet, de parler de ces éditos avec le fameux Semprini, qui semblait alors avoir disparu de la circulation pour le moins fluctuante de ce Web qui rouille...

Certes, c'est une honte de n'avoir pas encore vu Les Sept Samouraïs et j'espère bientôt m'en amender. Sans d'abord aggraver mon cas : j'en suis même à me demander si je n'ai pas vu ce grand film qui, dans ce cas, ne m'aurait pas laissé de très nette impression... Mais bon, je l'aurais sans doute alors vu trop jeune et il est hautement probable que mes souvenirs confus résultent d'un mélange malheureux, dans mon adolescence ignare, entre quelques fragments du classique de Kurosawa et le visionnage complet des 7 mercenaires...

Toujours est-il que j'avancerais, pour ma défense, que je suis, en matière de cinéma, un amateur du type du curieux, de l'intéressé, du sensible mais non de l'amateur éclairé. Ce pourquoi c'est un bonheur de profiter, ici, de vos lumières et, s'agissant du 7ème art, ce n'est pas peu dire. J'ajoute donc le trio de tête 2013 de Semprini à ma liste d'à voir, après le grand classique nippon.

Ceci dit : sont-ce ces lumières qui permettent ainsi au grand Semprini de s'élever, tel le réalisateur sur la plateforme d'une caméra-grue, au-dessus du débat aux effluves nostalgiques à ses narines divines, pour nous asséner, par delà les nuages artificiels du théâtre amateur dans lequel nous nous agitons, que quels que soient les arguments avancés, il est un fait avéré contre lequel nous ne pourrons rien : Peter Jackson n'est ni un génie ni même un grand cinéaste, et aucun de ses films n'est un grand film.

Je force le trait pour le plaisir. Non celui de la position de Semprini, qui apparait presque atténuée dans ma reformulation, mais celui de sa position divine et du débat en contrebas. Je force les traits puisque tout le monde ici semble d'accord pour dire que Peter Jackson n'est pas un grand cinéaste — sauf moi. Du coup, ce n'était pas essentiellement l'objet du débat, et je ne pense même pas que ce puisse l'être.

Et si je ne trouvais pas, à titre personnel, que Les 7 Samouraïs soit un grand film et, en revanche, que La Communauté de l'Anneau et King Kong bien ? Serait-ce une preuve irréfutable de mon ignorance en la matière ou, osons le mot, de mes gouts ? Encore qu'il faudrait ajouter aux films que je considère comme de grands films des œuvres cinématographiques sans le moindre rapport avec les films de PJ.

Je ne suis pas un relativiste absolu, ce qui serait une contradiction dans les termes. Je pense qu'il y a des propriétés objectives (au sens uniquement de "relatives à l'objet") qui font que Les 7 Samouraïs est un grand film, que je le perçoive ou non, que je le veuille ou non. Étrange cette dernière proposition : il y a bien quelque chose qui caractérise le jugement esthétique qui tend à nous faire passer de notre perception à un vouloir. Je veux que les propriétés de ma perception (qui est le fruit d'une relation à l'objet) ne soient rien d'autres que les propriétés de l'objet.

Déjà dans tes superbes éditos, Semprini, moments d'anthologie extrêmement formateurs pour l'amateur peu éclairé que je suis et que je relirai au plus tôt, il était manifeste, bien avant la sortie du film, sur base des trailers et autres types d'informations qui filtraient et que Jrrvf guettait rigoureusement, Veilleur devant l'abime obscur de l'adaptation jacksonienne, que tu attendais un autre type de cinéma que celui qui s'apprêtait à déferler massivement et indéfiniment sur nos grands écrans.

Quel que soit le crédit que je t'accorde en tant que cinéphile, et qui dépasse de loin celui que je m'accorde, il ne dépasse pas celui que j'accorde à Flaubert, non seulement pour son génie littéraire mais aussi pour sa pénétration critique. Or quand je vois comment Flaubert juge Les Misérables, chef d'œuvre du patrimoine littéraire mondial qu'en outre je révère à titre personnel, je ne peux m'empêcher de me dire qu'aucune autorité ne possède à elle seule le dernier mot sur la qualité d'une œuvre. Dans le cas de Flaubert, le conflit de perspectives est transparent : Hugo est encore romantique, Flaubert plus du tout, ou plutôt de la façon la plus critique qui soit.

Je n'essaierai pas à mon tour, et je l'ai dit, de convaincre qui que ce soit de la grandeur des deux films que j'excepte de la production jacksonienne. Mais si j'en parle encore, c'est à une autre fin : soutenir que c'est un jugement potentiellement aussi valide qu'un autre. Il arrive en effet qu'on trouve grand un film par ignorance, ou l'inverse. Mais j'ai par principe de considérer que celui qui peut montrer en quoi un film est grand, d'après les effets qu'il éprouve en lien avec des propriétés objectives de l'œuvre, a conquis le bénéfice du doute. Et j'ai même tendance à donner la priorité, dans ce genre de déploiement qui me semble l'un des enjeux de la critique esthétique, à l'argumentation qui s'attache à démontrer en quoi une œuvre n'est pas grande. C'est que celui qui a aimé une œuvre me parait a priori avoir eu une plus grande réceptivité à celle-ci que celui qui, pour des raisons tout aussi valables que la raison ignore sans doute, ne l'a pas aimée. Sauf, donc, si l'on pêche par ignorance et, c'est la même chose, par projection sur le film de qualités qui ne sont pas les siennes propres, ou qui ne sont pas remarquables. Encore que l'ignorance dont je parle est une ignorance esthétique, celle d'une sensibilité peu exercée aux œuvres du genre concerné, et non une ignorance de culture ou d'érudition. Auquel cas je rendrais les armes d'emblée en professant mon inculture crasse.

Quand j'ai vu La Communauté de l'Anneau, presque par hasard et sans rien connaitre d'autres à l'époque que le nom de J.R.R. Tolkien (et oui...), je n'avais jamais rien vu de tel. J'ai eu le sentiment alors d'avoir attendu un film de ce genre toute ma vie et d'y être enfin confronté. Sentiment renouvelé et plus profond encore quand j'ai commencé à lire Tolkien en anglais (car le charme n'avait opéré à ce point, loin s'en faut, en français). Seulement, ce qui est vite apparu clairement, c'est que mon expérience esthétique incomparable, inédite et répétée au cours des sept fois où j'ai vu la CdA au cinéma, n'était en aucun cas réductible à l'œuvre source de Tolkien, aux paysages de la Nouvelle-Zélande, au talent inégalable de John Howe et Alan Lee, ni même au savoir-faire de Weta. C'était un ensemble, une composition, comme il se doit pour tout œuvre d'art, signée par un nom au-dessus de tous les autres : PJ. Le contraste, par exemple, entre ces longues minutes dans les couloirs de la Moria puis, au climax de la "mort" de Gandalf (que j'ai reçue tout entière puisque je n'en connaissais rien), la blancheur des Monts de brume retrouvé par les héros en pleurs, doublé par les variations musicales éminemment contrastées de ce passage (du chant grave et lourd des orques à celui, aérien, des elfes) m'a marqué durablement. L'intensité dramatique et le suspense permanent des premiers pas de Frodo et Sam en Comté avant même qu'il ne se passe quoi que ce soit de grave dans le film m'impliquait totalement dans une narration sans faute. Le moment de l'apparition du Balrog, uniquement nommé par Legolas, qui percevoir voir tour à tour chacune des races de la Communauté et chacune des sensibilités de ses protagonistes et produisait, dans un moment magique, un regard minéral, hors du temps, de Legolas, seul conscient avec Gandalf de ce danger d'un autre âge, m'a radicalement fasciné. Je me souviens aussi des montagnes russes incroyables depuis le fond souterrain de l'armée en construction de Saruman jusqu'au sommet d'Orthanc où gisait Gandalf, captif. Du duel des mages criant dans le ciel de part et d'autres de la montagne. Des mouvements tournoyants autour d'un Saruman et d'un Gandalf hiératique dans leur posture superbe d'istari en Terre du Milieu. Et j'ai trouvé peu de scènes plus mystiques que le départ à cheval de Gandalf abandonnant Frodo et Sam au milieu d'une nature soudainement inquiétante, peuplée de bruits d'oiseaux suspects et dangereux. Le volume sonore donnant du relief aux différentes scènes, le travail des matières, la construction de chaque milieu dans son environnement propre, l'étalonnage des couleurs... autant d'éléments de composition qui m'ont fait vivre la Terre du Milieu de la façon la plus intense. Et quoi qu'en dise JR, les milliers de détails qui fourmillent dans les dizaines d'heures de making off et de commentaires et qui explicitent le savoir-faire derrière les propriétés de l'œuvre qui m'ont marqué ne pourront jamais se réduire à la simple autopromotion par ailleurs évidentes de ces bonus. Non que le savoir-faire suffise à produire une œuvre d'art puisqu'il n'y a qu'un opus sur 5, et bientôt sur 6 sans doute, qui me semble réellement un grand film. Mais l'art de Weta n'est rien sans Peter Jackson pour le diriger et le faire vivre. Certes, le gorille de King Kong est plus vrai que nature, mais encore fallait-il le faire vivre dans toute sa bestialité tout en le rendant attachant, ce qui demande une narration impeccable, une composition, des angles de vue, un séquençage et un montage au service de l'ensemble. Cela ne rachète pas les scènes complètement creuses des adaptations suivantes ("Legolas, que voient vos yeux d'Elfe" ? ou le piètre retour de Gandalf le Blanc) mais faisait tout le génie du premier film et ce, dès son prologue. Quelle superbe dichotomie du combat de la lumière contre les ténèbres dans la masse grouillante de la vermine gris-noir des Orcs déferlant sur l'armée dorée des Elfes en rangées sous le commandement d'Elrond... Etc. Etc.

Je quitte là, et sans me relire pour l'instant, en m'excusant tout en sachant que si c'était à refaire... Je n'hésiterais pas à une seconde.

Shudha/Séb.
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