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[Critiques] The Hobbit: The Desolation of Smaug - Peter Jackson (2013)
#55
Merci d'avoir ici fait part de ton avis, Shudhakalyan. :-)

Shudhakalyan Wrote:Je me sens beaucoup d'affinités avec les positions d'Hyarion et d'Aglarond qui s'efforcent de ne pas s'enfermer dans la jacksonophilie ou, plus probable, la jacksonophobie.

Merci de souligner notamment cet effort de garder un point d'équilibre, exercice très difficile par rapport à contexte trop souvent dominé par des discours excessivement passionnels dans un sens ou dans un autre selon les lieux de discussion (ce n'est évidemment pas une critique, mais juste un constat, que d'affirmer qu'ici, sur JRRVF, c'est évidemment le discours jacksonophobe qui domine, et ce depuis de nombreuses années, comme n'importe qui peut s'en apercevoir en parcourant le forum et en particulier la section consacrée aux adaptations ainsi que l'espace libre). Entre les discours ne faisant qu'exprimer du mépris pour Jackson sans grande considération pour l'art cinématographique, ou les discours ne faisant qu'exprimer une adoration pour ledit Jackson sans grande considération pour la littérature, je n'ai pas envie d'avoir à choisir, car je ne me retrouve dans aucun d'entre-eux.

Le cinéma est, à la suite notamment de l'opéra wagnérien, une des expressions artistiques s'apparentant le plus à ce que l'on appelle l'art total, par les sens de l'être humain qu'il mobilise à la savoir la vue et l'ouïe, et par sa capacité d'emporter le spectateur dans une autre réalité que la sienne à travers un montage au service d'un scénario structurant le travail du cinéaste et de ses collaborateurs. Sur JRRVF et ailleurs, on aime bien parler de rapport privilégié au mythe, d'univers fictif qui prend vie, de monde secondaire immersif, s'agissant d'un écrivain tel que Tolkien, mais on a tendance à oublier que le cinéma s'inscrit très bien dans cette thématique, en ce qu'il peut très bien servir d'intermédiaire, de façon volontaire ou non, entre un mythe et notre réalité, entre un univers de fiction pouvant être très vaste et notre monde dit primaire. Voila pourquoi les discours plus ou moins anti-cinéma qu'il m'est arrivé de lire jusqu'à aujourd'hui encore, singulièrement sur JRRVF, me dérangent, en ce qu'ils semblent nier toute valeur et tout intérêt à un art - le septième, parait-il - qui n'a pas à être méprisé par rapport au travail que Tolkien a pu réaliser de son côté (sans être complètement seul lui-même, ne l'oublions pas également).

***

Silmo Wrote:La création n'étant pas un forcément un exercice solitaire, l'artiste peut s'entourer de renforts plus ou moins talentueux. Incapable de répondre seul à ses nombreuses commandes, Rubens avait ainsi organisé son atelier en limitant sa participation aux parties essentielles de ses tableaux (visages, mains, disposition des figures, mouvement général de la composition) en laissant aux élèves de son atelier le soin des finitions. Nombre de grand peintres et sculpteurs ont agi de même depuis la Renaissance jusqu'à nos jours (ça valait pour Michel-Ange et ça marcherait encore avec Jeff Koons si on veut un exemple plus contemporain).

Le cas de Pierre Paul Rubens est en effet bien connu pour ce qui est de l'histoire de la peinture, et on pourrait citer avant lui le cas de Lucas Cranach l'Ancien et de l'atelier qu'il fonda pour pouvoir répondre à de nombreuses demandes d'oeuvres et où ses fils travaillèrent : ainsi Cranach l'Ancien put-il contenter un certain nombre de clients en faisant produire des variantes de son travail en parallèle de ses propres productions et celle de son fils Lucas Cranach le Jeune, le style de ce dernier étant du reste très proche de celui du père, au point de rendre difficile une distinction franche entre les deux.
Dans la lignée de Rubens, Jean Auguste Dominique Ingres a aussi travaillé avec des élèves sur certains de ses tableaux, même si le style du maître reste bien toujours reconnaissable en propre, tout comme celui de Rubens.

Il y aurait beaucoup à dire sur les relations pouvant être établies entre peinture et cinéma, mais c'est un très vaste sujet...

En ce qui concerne Jeff Koons, c'est un escroc, tout comme son collègue Damien Hirst : chez ces gens-là, la création artistique avec ce qu'elle suppose de savoir-faire artisanal, a complètement disparu au profit d'une production en série quasi-industrielle (et pas forcément franchement assumée), dont le succès n'est dû qu'à un invraisemblable délire spéculatif financier. Je veux croire que l'histoire de l'art s'écrit ailleurs que dans les (petits) milieux idolâtrant ses "artistes contemporains", même si ceux-ci sont tout-à-fait à l'image de notre époque consumériste obsédée par le langage publicitaire et de facto soumise à la tyrannie de l'urgence et des apparences.

Silmo Wrote:Pour en revenir au sujet de ce fuseau, c'est un peu comme ça que je verrais Peter Jackson, un homme de métier sans génie, un artiste OK mais secondaire dont les meilleurs morceaux ne sont désormais plus de sa main mais de son "atelier" Weta.
Et quand je parle ici des meilleurs morceaux, je veux dire d'un point de vue du langage cinématographique : inventivité des plans, découpage des séquences, composition, éclairages...
Si le cinéma est considéré comme un art à part entière (ce dont je suis convaincu) PJ ne fait sûrement pas partie de ses génies, même si c'est un homme du métier non dénué de talent dans le genre blockbuster qu'il produit et réalise.

Dans ma critique du premier film de la nouvelle trilogie, j'avais déjà évoqué une "adaptation certes sans génie mais néanmoins plutôt de bonne tenue en soi et en l'état" (avis du reste forcément provisoire, exprimé en attendant d'avoir vu toute la trilogie), et j'ai plusieurs fois écrit ici et ailleurs, me semble-t-il, que Peter Jackson me paraissait être plus un bon artisan-technicien du cinéma plutôt qu'un véritable créateur visuel et narratif. On ne peut pas faire semblant de découvrir la lune en lisant les déclarations de Jackson rapportés par le Figaro : le cinéma est une industrie commerciale et tout cinéaste travaillant avec un financement de grands studios ne peut qu'inscrire son travail dans cet état de fait. Cependant, le cinéma est aussi un art par définition largement collectif, et reprocher, sur le principe, à Peter Jackson de ne pas être le créateur des "meilleurs morceaux" de ses films me parait être un peu hasardeux, dans la mesure où il est censé faire, seul, des choix de coordination par rapport à ce qu'on lui propose dans le cadre de ses équipes. Ce que je veux dire, c'est que s'il est indéniable, par exemple, que la réussite visuelle de ses films est notamment dû aux talents de John Howe et Alan Lee, plus qu'aux qualités propres à Jackson à mon sens, il faut tout de même bien reconnaître que c'est Jackson, in fine, qui reste le maître d'œuvre dans le cadre d'un tel projet, collectif parce que cinématographique mais dans lequel le réalisateur est censé imposer bel et bien sa marque à un moment ou à un autre par les choix d'options qu'il fait, ce en quoi je rejoins le point de vue de Shudhakalyan exprimé dans son deuxième message.

Ceci étant dit, Silmo, au-delà de ta critique du travail du seul Peter Jackson, puisque tu fait partie des JRRVFiens qui s'intéressent au cinéma, j'aimerai que tu me dises ce que tu penses du cinéma d'aujourd'hui ainsi que de la question d'adapter Tolkien au cinéma. Trop souvent, ici, on se contente de vouer Jackson aux flammes de l'enfer avec un mélange de mépris et de sarcasmes, et quand on évoque le cinéma, on dirait que c'est presque une autre planète pour les tolkieniens, que ce soit en bien ou en mal... Est-on cependant obligé d'opposer presque systématiquement, ici, création tolkienienne et création cinématographique ? Et je pourrais, bien sûr, aussi poser la question à JR (Isengar)... Il y a quelque temps, celui-ci a écrit sur Tolkiendil : "Il arrive parfois que je tombe, ici ou ailleurs sur le web, sur des dithyrambes en faveur du travail de Peter Jackson et de ses acolytes. Elles me heurtent et brutalisent mon intellect de vieux tolkienien intégre (-iste?) bien plus que mes piques contre les films ne pourraient agacer les visiteurs du forum." Or, je ne sais pas si JR se rend toujours compte du réel degré d'agacement que ces piques régulières peuvent susciter selon les circonstances, et très honnêtement, même si je sais faire preuve de sens de l'humour, je préfère lire ce qu'il écrit sur le pays des Hobbits de Tolkien (notamment dans un livre publié à la faveur du phénomène médiatique jacksonien, quoiqu'on en dise et ce dont je ne me plaindrais pas pour ma part) plutôt que ce qu'il écrit contre les films de Jackson (même si j'ai déjà salué, sur Tolkiendil, le fait qu'il ait mis un peu d'eau dans son vin depuis l'époque de la première trilogie). En tout cas, l'avis de tous m'intéresse... à condition que l'on se décide un peu à sortir, au moins de temps en temps, d'un "Jackson-bashing" que la volonté de défense de l'œuvre de Tolkien ne me parait pas justifier (je l'ai déjà écrit ailleurs) et qui ne me parait que peu constructif dans le cadre des échanges qu'est censé permettre un forum comme celui-ci. :-)

***

Shudhakalyan Wrote:Heureusement, Tolkien, tout en étant un homme qui pouvait s'en tenir à une formule comme "art ou cash" en matière de droits d'adaptation de son œuvre, n'avait jamais ce genre d'ambigüité une fois qu'il créait. Là, l'art est maitre et toute velléité de domination attendra.

Le Seigneur des Anneaux a été écrit parce qu'une suite au Hobbit à été demandé par l'éditeur à l'auteur, ce dernier n'ayant jusqu'alors jamais envisagé de suite : même dans le cas de Tolkien, la création artistique n'est pas forcément d'une "pureté" originelle propre au seul esprit d'un écrivain que l'on imagine encore trop souvent enfermé dans une tour d'ivoire. ;-)

***

Amicalement à tous, :-)

Hyarion.
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