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[Critiques] The Hobbit: The Desolation of Smaug - Peter Jackson (2013)
#52
Après moult hésitations, je vous faire part aussi de mon avis circonstanciel et circonstancié, bien entendu tardivement. Je vous ai bien lu (sauf la critique de Matrok, non encore lue) et beaucoup d'éléments m'ont intéressé. Je me sens beaucoup d'affinités avec les positions d'Hyarion et d'Aglarond qui s'efforcent de ne pas s'enfermer dans la jacksonophilie ou, plus probable, la jacksonophobie. Je remercie Silmo pour l'exemple de Rubens, mais je rejoins Aglarond pour ne pas voir là d'opposition entre artiste/réalisateur d'un côté, business man/producteur de l'autre, même si je trouve que cette déclaration jacksonienne a quelque chose de troublant qui demanderait à être creusé. Je remercie Laegalad pour le lien d'Odieuxconnard que je n'ai pas lu en entier mais qui m'a beaucoup fait rire et que j'ai abondamment cité sur ma page facebook.

J'évoque mon compte facebook à dessein parce que, comme le sait Hyarion, c'est là que j'ai jeté quelques notes sur ma réaction à chaud sur le film. Comme je ne voulais pas augmenter la succession des critiques ici et sur Tolkiendil, je m'empêchais d'y poster la mienne, en convoitant une approche plus profonde qui rejoindrait une préoccupation de recherche qui me travaille avec chaleur : une étude de poétique comparée entre œuvre littéraire et adaptation cinématographique sur l'expérience sensible de la Terre du Milieu, qui implique donc d'attendre, comme le souligne souvent Hyarion, le troisième opus de l'adaptation du Hobbit. Une telle approche se voudrait donc plus poétique que critique, ou relèverait davantage d'une critique esthétique que de la critique de circonstance sur une œuvre actuelle. Sans vouloir, puisque je n'en ai plus tellement envie, et c'est un signe du temps (ou de ma propre maturation), défendre Peter Jackson, quand je vois la critique que fait Flaubert des Misérables d'Hugo, je me dis que les perspectives des uns et des autres et les circonstances de production et de réception pèsent extrêmement lourd, comme de juste, dans la critique de circonstance.

Ceci dit, force m'est de reconnaitre qu'il est hautement probable que je n'écrirai pas ici, même sous forme synthétique, les éléments de cette approche plus profonde pour laquelle je manque de temps et d'énergie. Il est aussi probable, hélas, qu'elle ne reste qu'un fantasme de recherche supplémentaire — mais ça, ça dépend d'un long terme qui me laisse plus de marge. Or en attendant, l'époque, mon humeur et Hyarion, bref tout me ramène à Jrrvf dont j'ai dégusté hier de nombreuses interventions récentes. Et comme, parallèlement, j'ai eu l'occasion de relire et de reposter mon avis circonstancié, élaboré au cours d'une discussion Facebook qui impliquait aussi Foradan, il m'a semblé qu'elle contenait tout de même, à sa façon imparfaite, superficielle, rapide, circonstancielle, quelques éléments qui n'ont pas encore été dits ici ou là et qui sont complémentaires à ce qui s'est dit, et les germes, au moins, de cette fameuse approche poétique à laquelle je rêve.

Voici donc la compilation qui forme mon avis sur La Désolation de Smaug et par rapport à laquelle vos éventuelles discussions seraient, comme toujours, les bienvenues. Elle date, à quelques retouches insignifiantes près, du 12/12 :

Dans le genre Indiana Jones, c'est un beau moment de divertissement. Par rapport à l'esthétique de la Terre du Milieu, je trouve qu'on est loin du compte. Peter Jackson brise fréquemment le potentiel de l'histoire qu'il raconte, y compris dans certains de ses choix interprétatifs intéressants, soit par certains choix abusifs (la romance avec Tauriel, l'elfe femme qu'il a ajoutée au récit) soit uniquement pour favoriser le spectaculaire (course-poursuite et enchainement de cascades entre le dragon Smaug et Thorin ainsi que les autres nains). Il reste quelques beaux passages qui font sentir et percevoir la Terre du Milieu et ses histoires comme les premiers moments de Bilbo confronté au trésor des Nains.

Au-delà du problème, à mes yeux fort circonstanciel, de la fidélité à la lettre tolkienienne, c'est la fidélité à l'esprit (ou mieux, à l'esthétique) de la Terre du Milieu et la valeur cinématographique de l'œuvre sur un plan esthétique qui m'intéressent prioritairement dans les adaptations de PJ. Sur ce plan, la mort d'Haldir (dans Les Deux Tours) me faisait éprouver une sensation à mon sens puissamment tolkienienne : le rapport d'un elfe à la mort et au monde auquel il est attaché en principe jusqu'à sa fin. De ce point de vue, c'était à mes yeux un grand moment. En revanche, dans La Désolation de Smaug, bien qu'il y ait à mon sens quasiment moins d'erreurs de réalisation que dans le SdA 2 et 3, et que certains développements me paraissent plus intéressants dramatiquement que le récit de Tolkien dans la mesure où je ne suis que très moyennement pris affectivement par la modalité narrative du Hobbit, le divertissement l'emporte quasi systématiquement sur l'apport du récit en Terre du Milieu ("to amuse in the highest sense"). De ce point de vue, pour sortir du problème de la fidélité à la lettre tolkienienne, King Kong me semble, par exemple, largement supérieur au Hobbit 2, parce que j'y sens une élévation, quelque chose d'inspiré, une émotion qui atteint à l'état d'idée esthétique. Ici, c'est un enchainement de prouesses techniques, de péripéties en feu d'artifice et de recettes narratives qui ne parviennent pas, au bout du compte, à faire une belle et forte histoire. Par exemple, qu'est-ce qu'une longue course-poursuite pleine de rebondissements et de cascades apporte à la connaissance des Nains ou du dragon Smaug ? Ou mieux : de l'être-nain, ou de l'être-dragon. Ou mieux encore : du devenir-dragon de Thorin, c'est-à-dire "the dragon sickness" qui est bien thématisée par Jackson (je la trouve presque plus sensible que dans le livre) mais qui est ensuite brisée par l'enchainement des cascades contre Smaug (sans parler des Orcs qui se baladent sur le territoire de Thranduil, du comportement de drag queen de celui-ci, de Tauriel et Legolas qui jouent les commandos anti-orcs et se baladent, avec ceux-ci en plein Lacville, etc., etc.)
C'est un beau moment de divertissement et de spectacle. Tout dépend ce qu'on attend d'une histoire. J'aime le divertissement et le spectacle, mais une bonne histoire ne se limite pas à ça, à mes yeux . Et ça, ça vaut au-delà de la question de la fidélité, si ce n'est dans la mesure où il avait un matériau de base excellent, avec la possibilité même, comme on le voit à plusieurs endroits, d'aller plus loin que le livre dans son histoire du Hobbit. Si on se place du strict point de vue de la fidélité littérale, PJ n'a jamais pris autant ses aises avec le récit tolkienien que dans cet opus. Mais si c'était pour un mieux, ce ne serait pas grave. Par exemple : l'Arkenstone devient un enjeu stratégique beaucoup plus clairement et précisément défini que dans Le Hobbit de Tolkien, et ça me semble une idée très porteuse qui dépasse les limites du livre de Tolkien, conçu avant le SdA, dans un rapport confus au légendaire tolkienien, et sur le mode d'un "conte pour enfants". Le problème, c'est tout le reste... La romance de Tauriel, c'est du beau n'importe quoi ! Smaug qui passe au-dessus des nains sans les apercevoir à cause de son gigantisme, c'est une belle ficelle narrative pour un combat du type David contre Goliath, mais quand on vient de souligner plusieurs fois qu'un dragon comme Smaug peut sentir l'odeur des Nains à des centaines de mètres à la ronde, c'est plus qu'abusif. C'est ruiner son dragon. Et ça, d'un point de vue tolkienien, c'est impardonnable, et d'un point de vue cinématographique, c'est tout aussi désolant. Je n'aurais pas aimer que Peter Jackson ruine son gorille dans King Kong en lui faisant cueillir des fleurs pour la demoiselle...


Sébastien/Shudy pour les intimes.
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