Le mythe est un type particulier de récit qui présente deux traits essentiels :
- c'est un récit fondateur ;
- c'est un récit symbolique.
D'autre part :
- le mythe fait l'objet d'une croyance religieuse, à la différence du conte qui est un récit profane ;
- le mythe situe son action hors de l'histoire, à la différence de la légende qui a une portée historique.
Cependant, ces trois genres littéraires constituent des types idéaux car de nombreux récits présentent un statut intermédiaire. Pour C. Lévi-Strauss, ces distinctions ne reposent sur aucun critère objectivable : le même récit peut être qualifié de "mythe" ou de "conte" selon qu'on l'envisage comme une manifestation du présent ou comme un vestige du passé.
Il n'y a donc aucune continuité entre les mythes d'origine et les récits légendaires qui présentent les actions accomplies par les héros comme la suite "logique" des événements survenus "aux premiers temps". Les termes "mythe", "conte"et "légende" ne désignent donc pas des objets en soi, mais des définitions ad hoc.
Mais qu'est-ce que le mythe alors? D'emblée, il faut distinguer le mythe d'origine stricto sensu, des mythes dont l'existence paraît inséparable de contextes sociohistoriques particuliers.
Le mythe d'origine obéit à un schéma ternaire :
- la séquence initiale décrit le thème de "l'abondance primitive" dont jouit l'homme encore "innocent" ;
- la séquence principale décrit la "faute originelle" par lequel l'homme accède à la "connaissance du bien et du mal" ;
- la séquence finale, souvent implicite, décrit la situation "actuelle" de la condition humaine.
Que sont alors les mythes? Il faut distinguer ici plusieurs cas de figure :
- les mythes cosmologiques sont des variantes du mythe d'origine. Ce ne sont pas tant des récits de la création du monde que des récits de la mise en ordre d'un chaos primitif. C'est la "genèse" : c'est le passage du chaos à l'ordre des choses et c'est l'apparition du temps ;
- les mythes eschatologiques, à l'inverse, racontent la fin des temps, c'est-à-dire l'abolition de l'ordre des choses et le retour au chaos des origines. Selon que le temps est linéaire ou cyclique, cette "fin des temps" est décrite comme un anéantissement ou bien comme un état transitoire.
Les mythes cosmologiques et eschatologiques ont donc une signification essentiellement religieuse.
Avec les mythes messianiques, la dimension du politique devient prédominante : chaque fois qu'une situation de crise apparaît sans issue et chaque fois que les identités collectives se trouvent remises en question, apparaissent des mouvements messianiques portés par des récits mythiques :
- le millénarisme des premiers chrétiens (règne du Christ sur terre) ;
- le mythe de "l'empereur des derniers jours" (retour de Charlemagne) ;
- le mythe russe du "Troisième Age" (Moscou comme nouvelle Byzance) ;
- le mythe musulman du mahdi (le Sauveur et le triomphe de l'islam) ;
- les mythes prophétiques d'Afrique noire (Christ ressuscité) ;
- le "culte du cargo" dans l'aire océanienne (retour de l'Abondance) ;
- les messianismes amérindiens (restitution des terres des Ancêtres).
Ce que prophétisent les mythes messianiques, c'est un retour à la situation des premiers temps, lorsque l'homme, encore innocent, vivait dans l'abondance.
Comme les mythes dynastiques, les mythes messianiques ont une dimension politique ou idéologique manifeste, puisqu'ils traitent de la légitimité du pouvoir. Toutefois, alors que les premiers sont construits sur le modèle des mythes d'origine, les récits messianiques sont de type eschatologique :
- les mythes dynastiques sont des récits fondateurs qui légitiment l'ordre politique ;
- les mythes messianiques remettent en question l'ordre existant, dont ils dénoncent l'injustice, et ils annoncent le retour à un chaos, condition sine qua non à l'apparition d'un ordre plus juste.
Bien que les sociétés dites "complexes" ne créent plus de mythe au sens ethnologique du terme, des scénarii mythiques sous-entendent les constructions de la philosophie politique occidentale. Pour exemple :
- le contrat social de Hobbes et de Rousseau ;
- le socialisme scientifique de Marx et de Engels.
Voilà ce qu'il en est pour la théorie.
Pour la méthode d'analyse des mythes, l'ethnologie a principalement dégagé dans son histoire quatre approches :
- la perspective évolutionniste (XVIIIe-XIXe siècles) fait de la mythologie la tentative maladroite de l'humanité, encore ignorante, pour expliquer la nature. Pour E. Tylor, les mythes correspondent au stade animiste de la pensée religieuse. Pour M. Müller, la mythologie n'est qu'une "maladie du langage" : les mots désignant les forces de la nature sont devenus des noms de divinités ;
- la perspective fonctionnaliste (début du XXe siècle) explique le mythe par sa fonction. Pour B. Malinowski, la mythologie garantit la stabilité d'une organisation sociale en transmettant, à chaque génération, les mêmes valeurs et les mêmes normes ;
- la perspective psychanalitique (les années 1960) explique la mythologie par son contenu qui symbolise les fantasmes inconscients. Pour G. Roheim, le message mythique n'est pas une simple illusion : il détient une vérité intrinsèque et possède sa propre signification ;
- la perspective structuraliste (à partir des années 1960) renouvelle la science des mythes en mettant en évidence l'existence d'une "pensée mythique" qui "procède par les voies de l'entendement" sur des catégories concrètes, selon C. Lévi-Strauss.
Vous l'aurez peut-être compris à travers ce résumé, mais c'est un sujet qui me passionne et que j'ai eu le plaisir d'aborder lors de mes études universitaires. :-)
Pour compléter ce résumé, je me permets de vous livrer in extenso une intervention sur les mythes qui a eue lieu dans le cadre d'un séminaire sur les Idéologies et les Utopies que j'ai suivi en maîtrise de socio-anthropologie du politique à Paris X-Nanterre (séminaire de Yolène Dilas-Rocherieux) :
[citation]Le mythe est un élément stabilisant ou déstabilisant des sociétés. Il a fondé la tradition : dans les sociétés traditionnelles, le mythe joue un rôle primordial car il a un rôle de cohésion sociale. Cest le support à la tradition. Le mythe est divers : il renvoie à des cultures complexes selon les sociétés, les périodes historiques. On peut en donner une définition imparfaite mais large : le mythe raconte toujours une histoire sacrée et renvoie toujours à des personnages sacrés. Le mythe relate un moment de lhistoire. Il est toujours désigné comme une genèse. Ce sont des moments sacrés qui sont liés à des actes sacralisés par la mémoire car il y a une transmission orale des mythes (Ex. : le mythe de lAge dor relate les temps fabuleux du commencement de lhumanité où les hommes sont tous heureux).
Cf. Hésiode (VIIIè siècle avant Jésus Christ), in Les travaux et les jours, qui décrit quau début de lhumanité la terre était le paradis. LAge dor sert de repère dans lhistoire : cest le début de lhumanité. Il nourrit les mythologies sur les commencements de lhumanité où les jours heureux furent dénaturés par les hommes. Le mythe affirme que lhomme a été heureux au moins une fois dans sa vie : il entretient la nostalgie et nourrit le mythe de la Cité idéale, selon lequel il serait possible de retrouver cet Age dor. Les mythes sont divers. Le plus souvent, ils racontent comment grâce aux exploits de gens surnaturels une réalité est venue à lexistence et sest construite, que ce soit la planète, le cosmos, les hommes ou même les animaux. Cela donne une explication de ce qui est incompréhensible. Les mythes sont des systèmes dexplication non scientifiques sur la réalité du monde, transmis de génération en génération. Les mythes donnent du sens à ce qui semble irrationnel. Dans les mythes il y a toujours une réalité créatrice qui est racontée. Cette création devient sacrée : on ne peut pas revenir là-dessus. Les personnages des mythes (les acteurs) sont des êtres surnaturels invincibles ou vertueux.
Cf. Noé le sage, qui formule la seconde genèse.
Pendant des millénaires, il va y avoir une floraison dexplications mythiques de la réalité du monde. Mais le mythe nest pas coupé de lhistoire car il y a un mélange de limaginaire et de lhistoire vraie. Le mythe ne relève pas de la religion mais de la croyance. Il se transforme dans le temps. Le rôle des mythes est dunir les individus autour de mêmes symboles et de mêmes croyances car le mythe offre à tous une même vision du monde. Son rôle est de faire vivre ensemble les individus. Le mythe permet dexpliquer tout, même le désordre, sans avoir à faire appel à la pensée rationnelle.
Cf. le mythe scandinave sur lorigine du monde. Tous les pays ont leur propre mythe. Pendant des siècles, les sociétés ont fonctionné à partir de ces mythes mais ceux-ci, comme la tradition, ont été dépassés. Ce ne sont plus les socles de la société.
Cf. Paul Veyne, in Les grecs ont-ils cru à leur mythe ? (1983), où il explique que les mythes furent déstabilisés avec lapparition de la philosophie, environ 700 ans avant Jésus Christ. En effet, le but de la philosophie est de questionner la réalité du monde. Quand Homère et Hésiode ont retranscris de nombreux mythes grecs sur papier, ils ont été soumis au débat philosophique. A partir de cet instant, les mythes ont été désacralisés car il y a eu contestation et transformation des mythes fondateurs. Par rapport à la société moderne, les mythes tout comme les traditions, ont perdu leur fonction stabilisatrice, mais ils nont pas disparu. Ils ont une autre fonction (Ex. : la révolution).
Cf. Georges Sorel, in Réflexions sur la violence, où il écrit que les mythes dans les sociétés modernes sont le «levier véritable du changement » : seul le mythe pouvait pousser les hommes vers une rupture avec la réalité (le mythe du grand soir, de la grève générale, etc.). Sorel a été un théoricien dont se sont servis aussi bien Mussolini que Lénine car pour lauteur, le mythe permet une transformation radicale de la société par la violence rédemptrice. On retrouve ici les dieux de la transformation : ce sont les chefs charismatiques, les être au-dessus de lhomme moyen. On peut faire ainsi le parallèle entre le mythe porté par les dieux grecs et le mythe révolutionnaire (Ex. : 1789 et 1917 sont deux révolutions qui ont été mythifiées ; doù une certaine difficulté à les aborder dun point de vue rationnel). Les révolutions sont décrites comme des leviers permettant de pénétrer dans un nouvel Age dor. Ce sont donc des mythes actifs car ils ont pour but une transformation radicale de la société. Dans nos sociétés modernes, on est confronté à des actions et des personnages mythiques. (Ex. : dans le mouvement marxiste, le prolétariat est présenté comme le nouveau créateur. Pendant 70 ans, les prolétaires vont être les nouveaux dieux porteurs dune mission : créer une nouvelle société parfaite. Ce prolétariat est désigné par Marx et Lénine comme lacteur de la rupture avec la société bourgeoise et le créateur de la nouvelle société parfaite).
Cf. Ernst Bloch : « le prolétariat porte en lui la société vide dexploitation, car il na jamais exercé lexploitation ». En mythifiant le prolétariat, celui-ci devient un être surnaturel, sujet unique dune création. Le mythe du prolétariat créateur a permis à Lénine de sacraliser la révolution russe : cest devenu quelque chose dintouchable. Cest un mythe moderne et non plus un mythe fondateur. Cest un mythe créateur. Cet exemple ne signifie pas que le prolétariat na pas existé, mais il a été mythifié. Doù une différence entre le prolétariat empirique et théorique.
Cf. R. Aron : le prolétariat empirique, le «vrai », na jamais correspondu exactement à son concept. Il ny a pas un monde ouvrier, mais des mondes ouvriers. Il y a des ouvriers de droite ou de gauche. Entre le prolétariat étudié par la sociologie et le prolétariat mythifié, il y a un écart dont les dirigeants étaient conscients. Ce genre de mythe se construit à partir dune confusion entre la réalité et le fantasme, entre la victime et la vertu. Très souvent, les victimes sont présentées comme vertueuses. Cen nest rien : les victimes doivent être défendues en tant que victimes, mais ne doivent pas pour autant être mythifiées car les victimes ne sont pas forcément meilleures que les bourreaux. Il ne faut donc pas en faire des êtres supérieurs aux autres. Les mythes sont des produits de lesprit. Cest un mélange entre le réel et limaginaire. Le mythe impose une vérité sur les choses et existe car il est nécessaire de croire en la supériorité de certains individus. Cela nous arrange de croire quil y aura un jour un monde parfait avec des hommes capables de nous entraîner. Les exemples sont multiples : du Che à Marcos. Mais la résistance est forte quand on veut ramener ces héros à une réalité dhommes car on brise alors des croyances, celles qui portent lengagement.[/citation]
Et une petite bibliographie sélective pour terminer :
[citation][normal]- DETIENNE M., L'Invention de la mythologie, Paris, Gallimard, 1981 ; [/normal]
[normal]- DURAND G., Introduction à la mythodologie. Mythes et sociétés, Paris, Albin Michel, 1996 ; [/normal]
[normal]- ELIADE M., Aspects du mythe, Paris, Gallimard, 1963 ; [/normal]
[normal]- , Mythes, rêves et mystères, Paris, Gallimard, 1957 ; [/normal]
[normal]- LEVI-STRAUSS C., La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962 ; [/normal]
[normal]- MALINOWSKI B., Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard, 1963 ; [/normal]
[normal]- MÜLLLER M., La Science du langage, Paris, Durand, 1876; [/normal]
[normal]- POTTIER R., Anthropologie du mythe, Paris, Kimé, 1994 ; [/normal]
[normal]- PROPP V., Morphologie du conte, Paris, Seuil, 1965 ; [/normal]
[normal]- ROHEIM G., Psychanalyse et anthropologie. Culture, inconscient, personnalité, Paris, Gallimard, 1967 ; [/normal]
[normal]- VALABREGA J.-P., Fantasme, mythe, corps et sens, Paris, Payot, 1980.[/normal][/citation]
Cordialement,
Tilkalin.

