29-04-2006, 19:39
La <i>raison</i> pour soutenir la parole...
<blockquote style='font-size:1.1em; margin-left:80px; margin-right:80px;'><p style='text-align:justify;'> Je voudrais prendre soin de ne pas laisser la parole me prendre<br> d’épargner à ma langue les pièges de l’erreur et de la malice<br> Que les mots dont je me sers soient justes au sens où la justice<br> consiste à ne pas faire de tort à quiconque à donner à chacun son dû<br> et à s’épargner à soi-même l’incertitude et la confusion dans lesquelles l’esprit est perdu<br><br> Mais si je parvenais à ne laisser sortir de ma bouche que des mots pesés avec soin dans les balances du bien et du mal qu’engendrent nos actes <br> je demanderais ensuite aux dieux de la parole de me préserver des mots trop exacts<br> Les mots trop précis et trop simples et beaucoup trop clairs<br> ne signifient qu’un côté des choses qu’une moitié du vrai et de la réalité du monde n’expriment que le côté face mais non l’envers<br> <font color=#6666cc>La parole qui serre de trop près les choses risque toujours de les serrer si fort<br> que pour ne pas laisser de flou et de jeu et de vague elle les étreint si exactement qu’à la fin ils sont morts</font><br> Si j’emploie le mot qui désigne <i>l’eau</i> je voudrais le laisser couler dans sa grande multitude liquide<br> et qu’il embrasse l’étendue maritime verte et salée la pluie jaune de limon l’averse douce et le typhon le trouble orage diluvien et la source limpide<br> Si je me sers du mot <i>feu</I> l’employer pour nommer le feu qui à cet instant est présent dans la cheminée<br> mais ne pas oublier et garder sur le bord de mes yeux et à la lisière de la mémoire et de l’imaginé<br> toutes les variétés de feu du feu de sarments qu’allument à l’automne les vendangeurs pour se dégourdir les mains<br> à la fournaise qui gronde soudain quand les métallos ouvrent la porte du four Martin<br> de la petite flamme de la bougie qui caresse le visage des jeunes femmes dans les tableaux de Georges de La Tour<br> à la fureur de l’incendie de grange que nous avons vu surgir une nuit à Haut-Bout et qui a palpité de braises jusqu’au petit jour<br> sans oublier la flamme embrouillée du feu d’herbes qui fume et fait tousser le feu qu’on allume à la fin d’octobre quand il y a de l’humidité dans l’air<br> et en se souvenant du feu qu’après les moissons on allume dans les chaumes avant de passer les charrues avec le tracteur pour enfouir le bon charbon des brûlis dans la terre<br><br> Dieux de la parole seigneurs du langage et <font color=#66cccc>toi ma fragile mon entêtée ma distraite et ma vigilante celle que malgré tout je nomme <b><u><font color=green>ma Raison</font></u></b></font><br> aide-moi et les puissances au-dessus de nous t’aideront<br> Aide-moi à me servir des mots sans les laisser se dessécher sans laisser s’épuiser leur ressource<br> en essayant chaque fois que je nomme ce qui est là<br> de viser juste et de bien diriger la flèche des mots dans leur course<br> mais sans oublier jamais la grande variété et profusion de ce qui existe autour de la cible<br> les limites du principe de non-contradiction les insuffisances de la règle du tiers exclu et l’intarissable richesse des possibles<br><br> Aide-moi à chercher le sens<br> et à me souvenir toujours que <font color=#6666cc>si les mots n’avaient qu’un sens<br> nous habiterions seulement la mort et l’absence</font></p><p style='text-align:right;'><i>Kerdavid</i><br><i>Lundi 28 août 1992</i> <br>Claude Roy, « Du bon usage du sens des mots », <br>in Les pas du silence, Gallimard, 1993, p. 165. </p></blockquote>
... et la Parole pour soutenir le <i>coeur</i>...
<blockquote style='font-size:1.1em; margin-left:80px; margin-right:80px;'><p style='text-align:justify;'>À l’heure où la clarté ne parle qu’à voix basse<br>où <b><u><font color=green>le cœur</font></u></b> incertain marche à très petit pas<br>l’heure entre cendre et nuit l’instant de guerre lasse<br>quand on n’est plus très sûr d’être ou de n’être pas<br><br>une pensée m’a visité pensée légère<br>Une main doucement se posant sur l’épaule<br>Une pensée (Mais venue d’où ?) Un sourire dans l’air<br>Personne n’était là et je n’étais plus seul<br><br>Qui est venu me voir à travers le silence<br>Qui donc me veut du bien ? Qui parle sans parler ?<br>Qui donc est cet absent dont je sens la présence ?<br>Qui est venu m’aider quand le ciel se voilait ?<br><br>Personne n’était là Mais je suis pourtant sûr<br>qu’une pensée légère a touché mon épaule<br>un visiteur discret qui me voulait du bien<br><i> <font color=orange>la pensée d’un ami sur la pointe des pieds</font></i></p><p style='text-align:right;'><i>Paris, Mardi 4 décembre 1990</i><br>Claude Roy, « Un visiteur », <br>in Les pas du silence, Gallimard, 1993, p. 59. </div></blockquote>
.. et, <i>de tout coeur</i>, te dire merci pour ces quatre belles paroles inspirées cher ami :-)
S.
<blockquote style='font-size:1.1em; margin-left:80px; margin-right:80px;'><p style='text-align:justify;'> Je voudrais prendre soin de ne pas laisser la parole me prendre<br> d’épargner à ma langue les pièges de l’erreur et de la malice<br> Que les mots dont je me sers soient justes au sens où la justice<br> consiste à ne pas faire de tort à quiconque à donner à chacun son dû<br> et à s’épargner à soi-même l’incertitude et la confusion dans lesquelles l’esprit est perdu<br><br> Mais si je parvenais à ne laisser sortir de ma bouche que des mots pesés avec soin dans les balances du bien et du mal qu’engendrent nos actes <br> je demanderais ensuite aux dieux de la parole de me préserver des mots trop exacts<br> Les mots trop précis et trop simples et beaucoup trop clairs<br> ne signifient qu’un côté des choses qu’une moitié du vrai et de la réalité du monde n’expriment que le côté face mais non l’envers<br> <font color=#6666cc>La parole qui serre de trop près les choses risque toujours de les serrer si fort<br> que pour ne pas laisser de flou et de jeu et de vague elle les étreint si exactement qu’à la fin ils sont morts</font><br> Si j’emploie le mot qui désigne <i>l’eau</i> je voudrais le laisser couler dans sa grande multitude liquide<br> et qu’il embrasse l’étendue maritime verte et salée la pluie jaune de limon l’averse douce et le typhon le trouble orage diluvien et la source limpide<br> Si je me sers du mot <i>feu</I> l’employer pour nommer le feu qui à cet instant est présent dans la cheminée<br> mais ne pas oublier et garder sur le bord de mes yeux et à la lisière de la mémoire et de l’imaginé<br> toutes les variétés de feu du feu de sarments qu’allument à l’automne les vendangeurs pour se dégourdir les mains<br> à la fournaise qui gronde soudain quand les métallos ouvrent la porte du four Martin<br> de la petite flamme de la bougie qui caresse le visage des jeunes femmes dans les tableaux de Georges de La Tour<br> à la fureur de l’incendie de grange que nous avons vu surgir une nuit à Haut-Bout et qui a palpité de braises jusqu’au petit jour<br> sans oublier la flamme embrouillée du feu d’herbes qui fume et fait tousser le feu qu’on allume à la fin d’octobre quand il y a de l’humidité dans l’air<br> et en se souvenant du feu qu’après les moissons on allume dans les chaumes avant de passer les charrues avec le tracteur pour enfouir le bon charbon des brûlis dans la terre<br><br> Dieux de la parole seigneurs du langage et <font color=#66cccc>toi ma fragile mon entêtée ma distraite et ma vigilante celle que malgré tout je nomme <b><u><font color=green>ma Raison</font></u></b></font><br> aide-moi et les puissances au-dessus de nous t’aideront<br> Aide-moi à me servir des mots sans les laisser se dessécher sans laisser s’épuiser leur ressource<br> en essayant chaque fois que je nomme ce qui est là<br> de viser juste et de bien diriger la flèche des mots dans leur course<br> mais sans oublier jamais la grande variété et profusion de ce qui existe autour de la cible<br> les limites du principe de non-contradiction les insuffisances de la règle du tiers exclu et l’intarissable richesse des possibles<br><br> Aide-moi à chercher le sens<br> et à me souvenir toujours que <font color=#6666cc>si les mots n’avaient qu’un sens<br> nous habiterions seulement la mort et l’absence</font></p><p style='text-align:right;'><i>Kerdavid</i><br><i>Lundi 28 août 1992</i> <br>Claude Roy, « Du bon usage du sens des mots », <br>in Les pas du silence, Gallimard, 1993, p. 165. </p></blockquote>
... et la Parole pour soutenir le <i>coeur</i>...
<blockquote style='font-size:1.1em; margin-left:80px; margin-right:80px;'><p style='text-align:justify;'>À l’heure où la clarté ne parle qu’à voix basse<br>où <b><u><font color=green>le cœur</font></u></b> incertain marche à très petit pas<br>l’heure entre cendre et nuit l’instant de guerre lasse<br>quand on n’est plus très sûr d’être ou de n’être pas<br><br>une pensée m’a visité pensée légère<br>Une main doucement se posant sur l’épaule<br>Une pensée (Mais venue d’où ?) Un sourire dans l’air<br>Personne n’était là et je n’étais plus seul<br><br>Qui est venu me voir à travers le silence<br>Qui donc me veut du bien ? Qui parle sans parler ?<br>Qui donc est cet absent dont je sens la présence ?<br>Qui est venu m’aider quand le ciel se voilait ?<br><br>Personne n’était là Mais je suis pourtant sûr<br>qu’une pensée légère a touché mon épaule<br>un visiteur discret qui me voulait du bien<br><i> <font color=orange>la pensée d’un ami sur la pointe des pieds</font></i></p><p style='text-align:right;'><i>Paris, Mardi 4 décembre 1990</i><br>Claude Roy, « Un visiteur », <br>in Les pas du silence, Gallimard, 1993, p. 59. </div></blockquote>
.. et, <i>de tout coeur</i>, te dire merci pour ces quatre belles paroles inspirées cher ami :-)
S.

