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Pourquoi cette obsession?
#26
Comme l’ont souligné Isengar et Sosryko (entre autres), ce forum en particulier (ainsi que l’œuvre de Tolkien en général) est affaire de lecture <SMALL>(pas seulement, c’est vrai, mais essentiellement). </SMALL><p>Dans son <i>Expérience de critique littéraire</i>, C.S. Lewis étudie différents types de contructions de l’imagination, et il en vient notamment à la distinction suivante :<p><font color="#008888">« Mais la rêverie normale proprement dite peut se classer en deux catégories séparées par une différence capitale. Elle peut être <b>égoïste</b> ou <b>désintéressée</b>. <br><b>[1. Rêverie égocentrique] Dans le premier cas, le rêveur est toujours le héros et tout est vu par son propre regard</b>. Il est celui dont les répliques sont toujours spirituelles ; il captive les jolies femmes ; il se voit propriétaire de yachts de haute mer, il est salué comme le plus grand poète contemporain.<br><b>[2. Rêverie désintéressée] Dans l’autre cas, le rêveur n’est plus le héros central, et il n’est peut-être jamais présent dans la rêverie.</b> (...) Je ne suis sans doute pas le seul, tant s’en faut, à m’amuser, pendant les nuits de veille, à inventer des paysages. Je trace le cours de fleuves imaginaires partant de l’estuaire peuplé du cri des mouettes, traversant les sinuosités de gorges sans cesse plus étroites et plus abruptes pour parvenir enfin au murmure à peine perceptible de leur source, dans un repli de la lande. Mais personnellement, je ne suis pas là, ni comme explorateur, ni comme touriste. »</font><br>(C.S. Lewis, <i>Expérience de critique littéraire</i>, chap. VI ; NRF Gallimard, 1965, p. 78-79)<p>Il fait alors le lien avec plusieurs catégories de lecteurs.<p>1) Au rêveur égoïste – ou égocentrique – correspond le lecteur qui veut pouvoir se projeter dans le héros pour en partager les plaisirs et les aventures.<br><font color="#008888">« Tout en ne prenant pas leur rêverie pour la réalité, ils veulent pouvoir se dire qu’elle pourrait être réelle »</font> (ibid., p. 83).<br>Voilà pourquoi le lecteur égocentrique est avide de récits qu’il qualifie de « réalistes », et qu’il n’apprécie les romans fantastiques (terme général employé par Lewis pour désigner tout ce qui relève d’un monde imaginaire) que dans la mesure où il peut s’identifier au héros. C’est une lecture qui ne le tire guère de lui-même.<p>2) Le lecteur désintéressé sait qu’une <font color="#008888">« histoire qui introduit le merveilleux, le fantastique, sous-entend : « Je suis seulement une œuvre d’art. Il faut me prendre ainsi, vous devez goûter les impressions que je vous suggère, ma beauté, mon ironie, ma construction. Il n’est pas question de croire qu’une aventure semblable pourrait vous arriver dans le monde réel ». »</font> (p. 84).<p><br>Lewis prend soin de préciser que la ligne de partage ne passe pas entre les lectures réalistes et les lectures d’évasion.<br><font color="#008888">« Il est bien clair que toute lecture, quelle qu’elle soit, est une évasion. Elle implique un transfert provisoire de notre esprit, de notre milieu réel sur des objets simplement conçus ou imaginés. C’est ce que se produit aussi bien quand nous lisons un livre d’histoire ou de science que quand nous parcourons un roman. Cette évasion nous fait toujours fuir la même chose : la réalité actuelle et concrète. <b>L’importante question est de savoir <i>vers quoi</i> nous nous échappons.</b> »</font> (chap. VII, p. 102).<br>Lisons-nous pour <font color="#008888">« utiliser l’évasion comme un substitut de l’action au moment où l’action serait plus indiquée »</font> (p. 103) ou parce que <font color="#008888">« la littérature nous permet l’accès à tout ce qui existe »</font> (p. 202-203), y compris l’enchantement de la beauté ?<p>Tolkien a ainsi (sub)créé un monde qui se prête de façon singulière à une lecture désintéressée, même si son Légendaire tolkienien peut faire l’objet des deux grands types de lecture. <br>Toutefois, le lecteur égocentrique passera à côté de l’essentiel de l’œuvre, en ne s’attachant qu’au récit des événements, en n’y voyant qu’un scénario et une galerie de personnages.<p><font color="gray"><small>Ai-je un pseudo d’Ent parce que je me prends pour un Ent, ou parce qu’il porte un regard particulier sur la beauté du monde ? ;-)</small></font><p><font color="#008888">« <b>L’homme qui se contente de n’être que lui-même, et par conséquent d’être moins qu’un être humain, vit dans une prison.</b> Mes propres yeux ne me suffisent pas, à moi, je veux voir avec ceux des autres. La réalité, même vue par les yeux d’une multitude d’hommes ne me suffit pas. Je veux voir ce que les autres ont inventé. Et même, il n’y a pas assez des yeux de toute l’humanité. (...)<br>L’expérience littéraire adoucit la blessure sans saper le privilège de l’individualité. Il y a les émotions de la masse qui pansent la blessure, mais elles détruisent le privilège. En elles, nos « moi » séparés sont mis en commun, et nous nous trouvons replongés dans la sub-individualité. Mais <b>en lisant de la bonne littérature, je deviens un millier d’hommes et pourtant je demeure moi-même.</b> Comme le ciel nocturne du poème grec, je vois avec une myriade d’yeux, mais c’est encore moi qui vois. <b>Alors, comme dans la foi, l’amour, l’acte de morale et l’acte de connaissance, je me transcende, et je ne suis jamais plus moi-même qu’à ce moment-là.</b> »</font> (p. 203-204).<p>Le forum JRRVF (qui n’en a – heureusement – pas l’exclusivité pour autant) participe à cette réunion de perspectives, qui dépasse la simple juxtaposition des opinions égocentriques.<br>Chacun devient paradoxalement plus que lui-même en s’efforçant de parler à la fois personnellement et objectivement de l’œuvre.<p>Sébastien
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