07-07-2006, 22:06
Comme lont souligné Isengar et Sosryko (entre autres), ce forum en particulier (ainsi que luvre de Tolkien en général) est affaire de lecture <SMALL>(pas seulement, cest vrai, mais essentiellement). </SMALL><p>Dans son <i>Expérience de critique littéraire</i>, C.S. Lewis étudie différents types de contructions de limagination, et il en vient notamment à la distinction suivante :<p><font color="#008888">« Mais la rêverie normale proprement dite peut se classer en deux catégories séparées par une différence capitale. Elle peut être <b>égoïste</b> ou <b>désintéressée</b>. <br><b>[1. Rêverie égocentrique] Dans le premier cas, le rêveur est toujours le héros et tout est vu par son propre regard</b>. Il est celui dont les répliques sont toujours spirituelles ; il captive les jolies femmes ; il se voit propriétaire de yachts de haute mer, il est salué comme le plus grand poète contemporain.<br><b>[2. Rêverie désintéressée] Dans lautre cas, le rêveur nest plus le héros central, et il nest peut-être jamais présent dans la rêverie.</b> (...) Je ne suis sans doute pas le seul, tant sen faut, à mamuser, pendant les nuits de veille, à inventer des paysages. Je trace le cours de fleuves imaginaires partant de lestuaire peuplé du cri des mouettes, traversant les sinuosités de gorges sans cesse plus étroites et plus abruptes pour parvenir enfin au murmure à peine perceptible de leur source, dans un repli de la lande. Mais personnellement, je ne suis pas là, ni comme explorateur, ni comme touriste. »</font><br>(C.S. Lewis, <i>Expérience de critique littéraire</i>, chap. VI ; NRF Gallimard, 1965, p. 78-79)<p>Il fait alors le lien avec plusieurs catégories de lecteurs.<p>1) Au rêveur égoïste ou égocentrique correspond le lecteur qui veut pouvoir se projeter dans le héros pour en partager les plaisirs et les aventures.<br><font color="#008888">« Tout en ne prenant pas leur rêverie pour la réalité, ils veulent pouvoir se dire quelle pourrait être réelle »</font> (ibid., p. 83).<br>Voilà pourquoi le lecteur égocentrique est avide de récits quil qualifie de « réalistes », et quil napprécie les romans fantastiques (terme général employé par Lewis pour désigner tout ce qui relève dun monde imaginaire) que dans la mesure où il peut sidentifier au héros. Cest une lecture qui ne le tire guère de lui-même.<p>2) Le lecteur désintéressé sait quune <font color="#008888">« histoire qui introduit le merveilleux, le fantastique, sous-entend : « Je suis seulement une uvre dart. Il faut me prendre ainsi, vous devez goûter les impressions que je vous suggère, ma beauté, mon ironie, ma construction. Il nest pas question de croire quune aventure semblable pourrait vous arriver dans le monde réel ». »</font> (p. 84).<p><br>Lewis prend soin de préciser que la ligne de partage ne passe pas entre les lectures réalistes et les lectures dévasion.<br><font color="#008888">« Il est bien clair que toute lecture, quelle quelle soit, est une évasion. Elle implique un transfert provisoire de notre esprit, de notre milieu réel sur des objets simplement conçus ou imaginés. Cest ce que se produit aussi bien quand nous lisons un livre dhistoire ou de science que quand nous parcourons un roman. Cette évasion nous fait toujours fuir la même chose : la réalité actuelle et concrète. <b>Limportante question est de savoir <i>vers quoi</i> nous nous échappons.</b> »</font> (chap. VII, p. 102).<br>Lisons-nous pour <font color="#008888">« utiliser lévasion comme un substitut de laction au moment où laction serait plus indiquée »</font> (p. 103) ou parce que <font color="#008888">« la littérature nous permet laccès à tout ce qui existe »</font> (p. 202-203), y compris lenchantement de la beauté ?<p>Tolkien a ainsi (sub)créé un monde qui se prête de façon singulière à une lecture désintéressée, même si son Légendaire tolkienien peut faire lobjet des deux grands types de lecture. <br>Toutefois, le lecteur égocentrique passera à côté de lessentiel de luvre, en ne sattachant quau récit des événements, en ny voyant quun scénario et une galerie de personnages.<p><font color="gray"><small>Ai-je un pseudo dEnt parce que je me prends pour un Ent, ou parce quil porte un regard particulier sur la beauté du monde ? ;-)</small></font><p><font color="#008888">« <b>Lhomme qui se contente de nêtre que lui-même, et par conséquent dêtre moins quun être humain, vit dans une prison.</b> Mes propres yeux ne me suffisent pas, à moi, je veux voir avec ceux des autres. La réalité, même vue par les yeux dune multitude dhommes ne me suffit pas. Je veux voir ce que les autres ont inventé. Et même, il ny a pas assez des yeux de toute lhumanité. (...)<br>Lexpérience littéraire adoucit la blessure sans saper le privilège de lindividualité. Il y a les émotions de la masse qui pansent la blessure, mais elles détruisent le privilège. En elles, nos « moi » séparés sont mis en commun, et nous nous trouvons replongés dans la sub-individualité. Mais <b>en lisant de la bonne littérature, je deviens un millier dhommes et pourtant je demeure moi-même.</b> Comme le ciel nocturne du poème grec, je vois avec une myriade dyeux, mais cest encore moi qui vois. <b>Alors, comme dans la foi, lamour, lacte de morale et lacte de connaissance, je me transcende, et je ne suis jamais plus moi-même quà ce moment-là.</b> »</font> (p. 203-204).<p>Le forum JRRVF (qui nen a heureusement pas lexclusivité pour autant) participe à cette réunion de perspectives, qui dépasse la simple juxtaposition des opinions égocentriques.<br>Chacun devient paradoxalement plus que lui-même en sefforçant de parler à la fois personnellement et objectivement de luvre.<p>Sébastien

