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[Critiques] The Hobbit: The Desolation of Smaug - Peter Jackson (2013)
#42
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Or donc, après The Hobbit: An Unexpected Journey (Le Hobbit : Un Voyage Inattendu) l'année dernière, j'ai vu le film The Hobbit: The Desolation of Smaug (Le Hobbit : la Désolation de Smaug) dans la soirée de mercredi dernier (11 décembre, jour de sa sortie en salles) en version française, en 3D et en 24 images par seconde. Je ne sais pas si j'aurai prochainement l'occasion de le revoir en version originale anglaise, en 3D et en "high frame rate" (HFR) de 48 images par seconde, comme je l'ai fait pour le précédent film, mais cela importe finalement peu par rapport à ce que j'ai à dire de ce long métrage de 161 minutes. À choisir, j'aurai évidemment préféré découvrir le film en version originale, ainsi que je le fait habituellement, mais j'avoue que j'étais tellement las d'avoir l'esprit pollué par la jacksonophobie des uns et la jacksonophilie des autres, que ma priorité était de me faire mon opinion au plus vite, quitte à revoir le film plus tard en version originale, voire également en HFR, si l'opportunité se présente.

Sans plus tarder, venons-en à ce que donne à voir ce deuxième long métrage. The Hobbit: The Desolation of Smaug, après un flash-back inaugural, reprend l'intrigue là où le précédent film l'avait laissé, c'est-à-dire à ce qui correspond au chapitre 7 du roman original, pour nous conduire jusqu'au moment du récit correspondant approximativement à la fin du chapitre 12 du Hobbit. Je dis bien "approximativement", car pour cette deuxième partie de l'adaptation cinématographique, Peter Jackson entre dans le vif du sujet pour ce qui est de prendre des libertés avec la matière littéraire tolkienienne bien plus substantielles que pour le premier volet. Poursuivant sa logique d'adaptation de l'oeuvre tolkienienne pleinement inscrite dans le cadre de ce qu'il avait proposé dans la première trilogie cinématographique de 2001-2003 dédiée au Seigneur des Anneaux, le cinéaste reste égal à lui même, en réalisant un film divertissant, doté des mêmes grandes qualités formelles que les précédents, avec tout ce qu'il faut en matière d'effets spéciaux pour assurer le spectacle riche en action et en évasion que le spectateur est en droit d'attendre pour ce genre de grande production bénéficiant de très gros moyens financiers. Pour autant, même en étant toujours évidemment bien conscient que la vocation d'un travail d'adaptation cinématographique n'est pas de forcément être absolument fidèle à l'oeuvre littéraire adaptée, force est de constater, à la vision de la deuxième partie de cette deuxième trilogie, que le travail de Peter Jackson et de ses collaborateurs (notamment de ses co-scénaristes Philippa Boyens et Frances Walsh) peine à convaincre face à la principale difficulté de l'entreprise, à savoir celle de faire en sorte que le court roman original de Tolkien rentre aussi bien dans un ensemble de trois longs métrages que l'avait fait précédemment le Seigneur des Anneaux.

Car ce qui frappe d'emblée dans The Desolation of Smaug, bien plus finalement que dans An Unexpected Journey, c'est ce caractère très étiré de la structure narrative, certes présent dès le premier film, mais qui devient désormais un élément si incontournable qu'il est difficile de ne pas en faire la pierre angulaire d'une critique de ce deuxième long métrage. Il est encore trop tôt pour émettre un avis totalement éclairé sur la qualité de cette deuxième trilogie, puisqu'il nous manque une dernière partie à découvrir, mais on peut d'ors et déjà constater que l'entreprise dans laquelle s'est engagé Jackson et son équipe s'est heurté à d'inévitables difficultés auxquelles il n'a pas toujours été trouvé de véritables solutions. Le résultat en l'état est toujours susceptible de satisfaire les "fans" inconditionnels de Jackson et la partie du public qui n'est pas très regardante sur la fidélité au texte de Tolkien du moment que le film lui parait divertissant, mais il ne peut que laisser sur leur faim non seulement les puristes tolkienophiles les plus intransigeants (qui, pour certains, ont peut-être chez eux des poupées vaudoues à l'effigie de Peter Jackson couvertes d'aiguilles !) mais aussi les simples spectateurs comme moi, à la fois cinéphiles et lecteurs appréciant le roman original, lesquels spectateurs, même en sachant bien faire la part des choses, ne peuvent qu'avoir du mal à trouver leur compte dans l'histoire qui leur est proposé, fusse-t-elle tout-à-fait regardable par ailleurs.

Venons plus précisément à ce que propose la narration très étirée du film. Le spectateur de The Desolation of Smaug se voit d'abord introduit, pour la séquence d'ouverture, dans l'auberge de Bree, familière à ceux qui connaissent la première trilogie de Jackson, ce dernier faisant par ailleurs une apparition à l'écran en forme de clin d'oeil dans une rue de Bree dès le début de la séquence, à peu près de la même façon qu'il l'avait fait dans La Communauté de l'Anneau de 2001 quoique de façon moins subtile. Il s'agit d'un flash-back mettant en scène Thorin et Gandalf avant que la compagnie des Nains ne soit constituée et que celle-ci ne se donne rendez-vous dans la demeure de Bilbo comme on l'a vu dans An Unexpected Journey. Puis l'action reprend son cours là où on l'avait laissé, après que Gandalf, Bilbo, Thorin et compagnie aient été déposés par les aigles sur le Carrock : nous suivons donc le déroulement de l'aventure de Mirkwood à Erebor, en passant par Esgaroth (Lake-town) et avec des passages situés en d'autres endroits en marge de l'intrigue originelle, notamment Dol Guldur, au gré du parcours particulier de Gandalf. Le spectateur voit apparaître à l'écran de nouveaux personnages, exposés cette fois-ci de façon assez expéditive, certains étant issus du roman original, comme Beorn le changeur de peau (ici au physique très différent de celui décrit par Tolkien et, de ce fait, assez peu convaincant, indépendamment de l'honnête prestation de l'acteur l'interprétant) ou comme Bard d'Esgaroth (dont le rôle est ici considérablement développé et modifié par rapport à celui d'origine), tandis que d'autres personnages sont soit directement repris du Seigneur des Anneaux comme le fils du roi Thranduil, Legolas (à nouveau interprété ici par Orlando Bloom, comme dans la précédente trilogie), soit totalement inventés comme la guerrière elfe Tauriel (interprétée par Evangeline Lilly) sur laquelle on reviendra spécifiquement plus loin.

Toujours en ce qui concerne l'histoire, mon avis rejoint celui de Noémie Luciani exprimé dans sa critique publiée dans le journal Le Monde du 11 décembre dernier : ainsi qu'elle l'a écrit, « le scénario s'égare et s'écartèle entre ellispses injustifiables (le passage par les bois de Mirkwood) et rajouts moins justifiables encore (la présence encombrante des elfes, le fade Legolas en tête, suivi de près par une Tauriel au coeur d'artichaut décourageante) ». Cela résume bien l'essentiel des défauts remarqués, sachant que très vite l'action du film se trouve scindée en plusieurs points de vue narratifs, au fur et à mesure que les parcours des protagonistes de l'histoire se séparent (d'abord devant Mirkwood, où Gandalf laisse ses compagnons entrer dans la forêt pour partir seul de son côté vers le Sud conformément au roman, puis ensuite à Esgaroth, où tous les Nains ne suivent pas Thorin et Bilbo vers Erebor et affrontent dès lors des péripéties distinctes du reste des membres de l'expédition auxquelles sont mêlées Bard, Legolas et Tauriel). La séquence de la traversée de la forêt de Mirkwood est étrangement vite expédiée, contractant curieusement le propos du chapitre 8 du roman quand il aurait été au contraire possible de prendre le temps de filmer bien davantage les péripéties de cette étape de l'aventure, chronologiquement étendue par Tolkien sur plusieurs jours. Les araignées sont bien présentes et très réussies en matière de réalisme des effets spéciaux, mais Mirkwood n'est finalement qu'assez peu exposée, ce que l'on peut légitimement le regretter. Il convient cependant de souligner, tout-de-même, l'heureuse présence à l'écran d'une séquence visuellement très réussie où l'on voit Bilbo monté au sommet d'un arbre et entouré de papillons (certes bleus au lieu d'être noirs comme dans le roman) volant au dessus des frondaisons de la grande forêt : belle évocation, parmi quelques autres, de ce lieu fascinant de la Terre du Milieu.

[Image: 1387326860_pj_bilbo_mirkwood.jpg]

À une plus grande exposition de Mirkwood telle que la traverse les membres de l'expédition d'Erebor dans le roman, on a visiblement préféré consacrer beaucoup plus de temps à la mise en scène des elfes du royaume de Thranduil, de manière plutôt juste par certains aspects (notamment en ce qui concerne le contexte général de l'évasion des Nains permise par Bilbo) mais aussi de façon nettement plus discutable dès qu'il s'agit de créer de toute pièce une relation entre le Nain Kili et l'Elfe Tauriel et surtout lorsqu'il s'agit de mettre en scène Legolas dans une prestation acrobatique face à des Orques en pleine séquence de descente de Bilbo, Thorin et compagnie dans des tonneaux flottant sur la rivière de la forêt en direction d'Esgaroth. Les sauts dudit Legolas sur les têtes des Nains descendant la rivière entre deux affrontements avec des Orques poursuivant lesdits Nains depuis les bords accidentés du cours d'eau (péripétie "orquienne" évidemment absente du roman) rappellent les prouesses ridicules du même personnage incarné par Orlando Bloom dans la première trilogie, où on le voyait tantôt surfer sur un bouclier tout en tirant des flèches au Gouffre de Helm, tantôt massacrant un oliphant à lui tout seul à la bataille des Champs du Pelennor avant de surfer (à nouveau) sur la trompe de l'animal moribond pour prestement atterrir juste devant le Nain Gimli afin que celui-ci puisse lui adresser une réplique censée être drôle mais tombant néanmoins à plat (même en étant bon public). On retrouve, dans cette longue séquence d'action le long de la rivière, destinée à mettre en avant les talents guerriers de Legolas ainsi que ceux de Tauriel, le même caractère vidéo-ludique déjà observé, dans An Unexpected Journey, avec les combats de Gandalf et des Nains sur les ponts de bois du repère des gobelins dans les cavernes des monts de Brume. Cette impression, assez forte, de se retrouver dans une séquence de jeu vidéo, est plutôt de nature à détourner le spectateur de l'intrigue de base sans pour autant forcément susciter davantage d'intérêt pour ce qu'il voit à l'écran. Les moments du film montrant, parallèlement à l'intrigue principale, Gandalf en train d'affronter les Orques et le Nécromancien à Gol Guldur ne sont pas en mesure de convaincre davantage, tant par le détour narratif qu'ils imposent afin visiblement de rattacher le propos le plus possible à celui du Seigneur des Anneaux, que par la mise en scène de celui qui se révèle être Sauron, plutôt maladroite et finalement sans grand intérêt comparée à l'apparition, très attendue, du dragon Smaug.

L'intrigue se poursuit ensuite, assez longuement, à Esgaroth, en donnant une importance particulière au personnage de Bard (incarné par Luke Evans) auquel a été attribué un rôle de batelier, père de famille, menant notamment Bilbo, Thorin et compagnie jusqu'à l'intérieur de la ville lacustre. On assiste ainsi à quelques péripéties tendant, notamment par le rôle de certains nouveaux personnages, à faire correspondre narrativement Esgaroth à la fois avec Edoras et Minas Tirith tels qu'elles apparaissent dans la précédente trilogie. Le sournois conseiller du bourgmestre d'Esgaroth fait, à cet égard, un peu trop fortement penser à Gríma, tandis que le bourgmestre lui-même adopte pour sa part une attitude d'attachement au pouvoir qui rappelle un peu le Denethor précédemment mis en scène par Jackson (avec cependant ici une dimension humoristique à la fois pertinente et bienvenue), Bard devant, lui, assumer un rôle assez semblable à ceux d'Eomer et surtout d'Aragorn dans la première trilogie... Puis viens enfin l'arrivée de l'expédition de Bilbo et des Nains sur le territoire de la Désolation de Smaug, avec Erebor, la Montagne Solitaire, où le dragon veuille sur le trésor qu'il a volé aux Nains. L'intrigue retrouve alors le chemin de la fidélité au livre sur le plan narratif, notamment lors d'une scène très réussie où Bilbo découvre, avec le concours de la Vieille Grive, la serrure de la porte secrète d'Erebor dans les dernières lueurs du Jour de Durin. Puis, dans les salles de la cité naine abandonnée, sous la montagne, vient enfin l'apparition spectaculaire de Smaug, qui se révèle surgissant des monceaux d'objets et de pièces en or parmi lesquels on ne l'avait qu'aperçu enfoui à la toute fin du premier film. Logiquement, le dragon est visuellement une synthèse esthétique des représentations connues qu'en ont brillamment fait les illustrateurs Alan Lee et John Howe par le passé : l'aspect et la mise en scène de la créature sont très convaincants, et le comportement ainsi que les paroles qu'on lui attribue, la fidélité au texte fusse-t-elle aléatoire, sont tout-à-fait à l'image des dragons maléfiques qu'a conçu Tolkien ; j'y ai ainsi retrouvé non seulement le Smaug original du Hobbit mais aussi, sur le fond, un peu du Glaurung malfaisant et malicieux des Enfants de Húrin. Toutefois, le lecteur du livre voit vite à l'écran l'action et les dialogues s'éloigner de plus en plus du récit original, au point de voir cette dernière partie du film tourner à l'affrontement, là encore plutôt vidéo-ludique, entre Smaug et les membres de l'expédition d'Erebor, alors que dans le roman seul Bilbo est directement confronté, sans violence, au dragon. Cet affrontement spectaculaire au milieu des forges des nains d'Erebor, qui sert au passage à justifier in fine le surnom du dragon, Smaug le Doré (the Golden), se déroule parallèlement aux péripéties auxquelles ont affaire Bard et les nains restés à Esgaroth (Fili, Kili et Bofur), où ils sont attaqués par des Orques envoyés par Azog, lesquels sont toutefois promptement massacrés par Legolas et Tauriel au moment où les choses étaient sur le point de très mal tourner. Survient à ce moment-là la mise en scène d'une attirance sentimentale entre Kili gravement blessé et Tauriel, attirance déjà présentée auparavant lors de l'emprisonnement des Nains dans les cellules du roi Thranduil. On notera que Tauriel joue en outre le même rôle féériquement secourable vis-à-vis de Kili que celui que le personnage d'Arwen avait joué pour Frodo dans la Communauté de l'Anneau de 2001.

Le film se termine par un cliffhanger, alors que Smaug le Doré vole vers Esgaroth pour se venger de l'intrusion de l'expédition d'Erebor dans son repère, tandis que de son côté, Gandalf, fait prisonnier par Sauron à Dol Guldur, voit une armée d'Orques être mobilisée comme si nous étions déjà à l'époque du Seigneur des Anneaux. De quoi le troisième film de cette deuxième trilogie sera-t-il fait ? Il reste environ un dernier tiers du roman original à raconter, auquel viendra donc vraisemblablement se joindre la mise en scène d'évènements autour de Dol Guldur se déroulant parallèlement au récit du Hobbit.

Le présence à l'écran d'une guerrière elfe du royaume de Thranduil, appelée Tauriel et qui ne laisse indifférents ni Legolas ni le Nain Kili, mérite quelques remarques particulières. Tauriel est un personnage totalement inventé par les scénaristes du film Philippa Boyens, Frances Walsh et Peter Jackson, et mis en scène pour apporter une touche féminine à l'histoire originale de Tolkien ainsi qu'ils s'en sont expliqués. Selon Philippa Boyens, « il s'agit du genre de décision que vous prenez lorsque vous ne pensez plus en tant que fan de Tolkien mais en tant que cinéphile. C'était une décision assez facile car cela donne un petit plus. [...] Nous aurions pu présenter un personnage humain de sexe féminin. Mais nous avons décidé que ce serait une elfe. Il y avait une petite histoire en trame de fond dans le Seigneur des Anneaux que nous avons voulu reprendre et pour la développer cela impliquait une énergie très féminine, nous avons donc décidé de l'utiliser et le personnage de Tauriel a vu le jour. » J'avoue ignorer de quelle "petite histoire en trame de fond dans le Seigneur des Anneaux" il serait ici question au juste, à moins qu'il ne s'agisse de l'histoire de Gimli tombant sous le charme de Galadriel, mais même dans ce cas, la volonté de développement ne parait pas s'établir sur une base très solide, même en tenant compte de la première trilogie cinématographique. À peu près de la manière que sa collaboratrice, Frances Walsh a, pour sa part, déclaré : « J'espère que les fans nous font confiance. Et qu'ils vont comprendre notre démarche. Il n’était pas question de défigurer l'oeuvre de Tolkien pour des raisons mercantiles ou cyniques ! Au contraire : on a essayé de densifier le roman, d'élargir l'horizon du Hobbit sans jamais trahir l'oeuvre originelle. Quand on commence à altérer un roman pareil, il ne faut plus raisonner en fans, mais en cinéphiles. Ce n'est pas manquer de respect que de dire que la principale faiblesse du Hobbit, ce sont les personnages féminins. C'est ce qu'on a précisément essayé de développer avec cette petite histoire du Seigneur des Anneaux que nous avons reprise et amplifiée et qui impliquait une énergie très féminine... C'est comme ça qu’est né le personnage de Tauriel. Même chose pour la relation entre Gimli et Galadriel. Dans le livre leur interaction est unilatérale ; Pete et moi voulions montrer que les nains et les elfes peuvent développer des relations où se mêlent à la fois la rivalité et l'admiration. »

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Je suis le premier à regretter le manque de personnages féminins dans l'oeuvre de J. R. R. Tolkien, et notamment dans le Hobbit. Pour le lecteur d'aujourd'hui que je suis, c'est un vrai défaut dans le travail de l'auteur, même en mettant les choses en perspective, même en tenant compte du relativisme appuyé de certains spécialistes de l'écrivain vis-à-vis de cette question. Toutes les précisions et analyses desdits spécialistes mettant en valeur la force de caractère et l'importance de personnes tels que Galadriel, Eowyn ou Lúthien, souvent afin de défendre Tolkien des accusations de misogynie dont il fait régulièrement l'objet, ne changent rien à un simple constat factuel : au-delà de la question d'une éventuelle misogynie de l'auteur sur laquelle je ne me prononcerai pas, le fait est que l'oeuvre de Tolkien manque de personnages féminins. Et ce n'est pas une excuse d'invoquer éventuellement, par exemple, le médiévalisme pour expliquer pourquoi Tolkien a si peu mis en scène des personnages féminins dans son oeuvre, sous prétexte d'avoir possiblement voulu suivre le modèle de récits médiévaux où les personnages masculins sont effectivement très largement majoritaires. L'exemple de l'oeuvre médiévalisante de William Morris (1834-1896), souvent présenté comme une influence importante pour Tolkien sur un plan littéraire, est là pour montrer qu'il a été tout-à-fait possible d'écrire, avant Tolkien, des romans de fantasy d'inspiration très largement médiévale tout en accordant à des personnages féminins une place très importante, voire même tout-à-fait centrale. Bref, Tolkien n'a pas besoin d'être défendu plus que de raison sur ce sujet : son rapport au féminin pose question et mérite mieux qu'une simple relativisation cherchant éventuellement à diminuer une impression de manque d'autant plus réelle qu'elle ne repose pas sur une illusion.

Les scénaristes ont donc souhaité intégrer un élément féminin au film en y incluant un nouveau personnage totalement inventé. C'est leur droit, et vis-à-vis du public d'aujourd'hui, on peut parfaitement comprendre leur motivation en matière d'écriture fictionnelle. Cependant, choisir cette démarche suppose de s'écarter délibérément, bien plus que dans les précédents films, d'une oeuvre littéraire que l'on entend adapter. Attribuer, par exemple, le rôle de Glorfindel à Arwen, comme cela a été fait dans la Communauté de l'Anneau de 2001, ne m'a jamais paru devoir poser véritablement problème, n'en déplaisent aux puristes, dans la mesure où Arwen est bien un personnage créé par Tolkien auquel on peut très bien envisager, dans le cadre d'une adaptation cinématographique, d'offrir une plus grande visibilité aux spectateurs, sans forcément "trahir" Tolkien. Ce type de changement, de mon point de vue, peut être pertinent, d'autant plus s'il est limité (Jackson a finalement heureusement renoncé à mettre aussi en scène Arwen combattante au Gouffre de Helm dans Les Deux Tours de 2002, ce qui aurait été assurément aller trop loin dans la prise de libertés vis-à-vis du personnage). Dans The Hobbit: The Desolation of Smaug, il n'y a aucune matière narrative d'origine à véritablement exploiter pour permettre la mise en scène d'un personnage féminin tolkienien comme cela a été le cas précédemment avec Arwen et le Seigneur des Anneaux. Le personnage de Tauriel est inédit, n'appartenant en aucune façon ni au roman original, ni même à d'autres récits de fiction de Tolkien relevant de son Légendaire, comme c'est le cas, par exemple, de Galadriel, dont la présence dans une adaptation du Hobbit comme celle de Jackson peut être pleinement justifiée par la chronologie imaginaire établie par Tolkien lui-même. Selon l'actrice Evangeline Lilly, les scénaristes, lecteurs notamment du Silmarillion, auraient procédé à une sorte d'amalgame de plusieurs personnages elfes féminins de Tolkien pour créer Tauriel. La question est donc de savoir si ce personnage apporte véritablement quelque-chose au film, un élément additionnel significatif en même temps qu'un peu de cette rare présence féminine que l'on peut trouver dans certains récits de Tolkien mais peu dans le Seigneur des Anneaux et quasiment pas dans le Hobbit (si ce n'est par une évocation indirecte de la mère de Bilbo au début du roman). Or, même en tenant compte de tout ce que nous avons dit précédemment, force est de constater que le personnage de Tauriel n'apporte pas grand-chose à cette adaptation, son caractère inédit s'accordant mal avec le traitement, somme toute assez superficiel, que lui font subir les scénaristes, entre démonstrations de combat physique et portrait sentimental sans grande profondeur. Toujours selon Evangeline Lilly, l'inclusion de Tauriel dans un triangle amoureux avec Legolas et Killi a été in fine plus ou moins imposé par le studio sans qui le film n'existerait pas, ce dernier "piégeant" ainsi peut-être les scénaristes à l'origine de la création de Tauriel... à moins qu'en fait le studio ait eu bon dos pour lesdits scénaristes, ce qu'il est difficile de précisément savoir a priori). Il y avait, en tout cas, un vrai risque à s'éloigner ainsi de l'oeuvre originale avec ce personnage, et si le défi a été relevé, on ne peut pas dire en l'état qu'il ait été vraiment remporté.

De façon générale, en matière de mise en scène, Peter Jackson et son équipe continuent, avec The Desolation of Smaug, leur travail commencé avec le premier film de cette nouvelle trilogie, avec les qualités et les défauts qui leur sont propres et désormais bien connus. L'alternance plus ou moins équilibrée entre moments de contemplation et moments d'action que nous avions noté pour An Unexpected Journey, se poursuit, avec toutefois désormais, dans la logique de ce qui a été évoqué précédemment, une prédominance des scènes d'action qui tend de plus en plus à assimiler le spectacle à celui précédemment offert dans la première trilogie. Sur ce point, le résultat est sans surprise.

La musique d'Howard Shore se remarque moins dans le deuxième film que dans le premier (il faudrait l'écouter à part pour juger pleinement de ses qualités propres) : elle reste globalement convenable, avec toutefois désormais les défauts d'usage de sons furieux hérités de la précédente trilogie, défauts dont on pouvait deviner l'arrivée avec la présence dans The Desolation of Smaug de nombreuses séquences d'action mettant en scène des combats et des dangers accrus pour Bilbo, Gandalf, Thorin et compagnie. Shore a subi tellement de critiques péremptoires et peu argumentées par le passé que, tout en reconnaissant les défauts (devenus habituels) de ses partitions ainsi que je l'ai déjà fait dans ma précédente critique, je me refuse à donner davantage de grain à moudre à ses détracteurs. Incidemment, je continue toujours à rêver d'une adaptation cinématographique d'une oeuvre de Tolkien pour laquelle le regretté Basil Poledouris aurait composé une musique de film aussi excellente que celle qu'il a écrite pour Conan the Barbarian de John Milius.

[Image: 1387326793_pj_smaug_bilbo.jpg]

Venons-en à présent aux points forts de ce deuxième volet de l'adaptation du Hobbit par Peter Jackson. Comme dans les films précédents, ce sont les qualités formelles du film qui emportent avant tout l'adhésion. En cela, mon avis ne diffèrera pas de celui de Noémie Luciani qui a évoqué les attraits des effets spéciaux, assurés par la société Weta comme pour les précédents films et qui « continuent d'assurer leur quota de moments d'anthologie », ainsi que d'autres attraits : « costumes admirables, maquillages inventifs, décors extraordinaires (la plus grande richesse du film), inspirés du travail des deux plus grands illustrateurs de Tolkien, John Howe et Alan Lee. » On retiendra particulièrement en effet la qualité esthétique des décors, à la fois beaux et puissamment immersifs, à l'image des réussites qu'ils constituaient déjà dans les films précédents. Mis à part le fait qu'il y aurait sans doute eu avantage à rendre Mirkwood à la fois un peu plus menaçante à son aurée et un peu plus sombre sous ses frondaisons pour être encore plus proche visuellement de la description de Tolkien, la grande forêt du Rhovanion est tout-de-même fort convaincante, sous l'influence notable et bienvenue des magnifiques aquarelles d'Alan Lee : il est avant tout regrettable, ainsi que nous l'avons déjà écrit plus haut, que la forêt de Mirkwood n'ait pas été davantage filmée. La demeure de Born, Dol Guldur, le palais elfique de Thranduil, la cité lacustre d'Esgaroth, la Désolation de Smaug, les ruines de Dale, Erebor en extérieur et à l'intérieur : tous ces décors sont également convainquants, très soignés dans leur conception et d'une grande beauté sur un plan esthétique, dans la continuité de ce qui a été fait précédemment.

L'autre point fort du film est la bonne performance confirmée des acteurs déjà présents dans le précédent film, Martin Freeman en tête, toujours aussi excellent dans son rôle de Bilbo Baggins. Les interprètes des nouveaux personnages apparaissant dans ce deuxième film livrent dans l'ensemble une prestation honorable, notamment Stephen Fry dans le rôle du baroque bourgmestre d'Esgaroth. On pourra toujours s'interroger sur la discutable poursuite de la mise en avant du personnage d'Azog en parallèle de l'apparition tant attendue de Smaug, ou encore sur l'omniprésence combattante de Legolas et de Tauriel durant une bonne partie du film sans que tout cela ne paraisse apporter grand-chose au propos, même dans le cadre d'une narration étirée, mais s'il est des reproches à faire sur le traitement de tel ou tel personnage, ils me paraissent, en tout cas, davantage relever de choix scénaristiques et de mise en scène que du jeu des acteurs.

Pour conclure, après The Hobbit: An Unexpected Journey, dont j'avais écrit dans ma critique de l'année dernière qu'il s'était révélé être, malgré certains défauts, une adaptation somme toute intéressante et plutôt de bonne tenue du roman de Tolkien, The Hobbit: The Desolation of Smaug apparait comme un film s'éloignant désormais du récit tolkienien bien plus que ce qui avait été fait par Peter Jackson et ses collaborateurs auparavant. Jackson assume à présent le fait de proposer, à des degrés divers, une autre histoire à raconter que celle de Tolkien. Il est vrai que le temps a passé depuis l'époque de la première trilogie, époque durant laquelle le cinéaste déclarait qu'il faisait un « travail de fan pour les fans » (incidemment, je déteste ce mot de "fan"). Tout récemment, Jackson a tenu un tout autre discours, à la fois honnête et lucide : « Ecoutez, ce business n'a absolument rien de romantique. La Warner a investi d'énormes sommes dans ces films et l'une de mes responsabilités est de faire en sorte que le studio récupère sa mise. J'ai énormément de respect et d'amour pour l'œuvre de Tolkien, mais en fin de compte, l'opinion des fans ne m'influence pas. Un film n'est pas un livre et, en tant que cinéaste, mon approche narrative est différente. Et c'est ma vision personnelle qui prime. À la sortie du Seigneur des anneaux, les ventes des livres avaient grimpé de mille pour cent! Ça n'aurait jamais été le cas sans mes films ! Les livres sont des chefs-d'œuvre, on le sait. Pas les films. Mais j'estime avoir largement contribué à faire connaître cet univers à toute une nouvelle génération qui n'y aurait jamais été sensible autrement. Et en définitive, ça a été un bien plus qu'un mal. » On ne saurait, à l'évidence, donner tort aux propos de Jackson et, du reste, on ne peut que se féliciter, au moins, que l'aura médiatique des films dudit Jackson ait permis et permette encore une large diffusion de l'oeuvre littéraire de Tolkien. La question qu'il reste à se poser, à ce stade, s'agissant de l'adaptation cinématographique du Hobbit en cours de présentation actuellement et sachant le contexte de création dont parle Jackson, c'est de savoir s'il subsiste finalement en soi, après toutes ces années, un véritable intérêt de spectateur/lecteur pour l'entreprise. Après la découverte de The Hobbit: The Desolation of Smaug, force est de constater que cet intérêt pour ladite entreprise peut avoir tendance à s'éloigner, le film donnant, notamment par les libertés d'une ampleur inédite qui ont été prises, l'impression de moins bien tenir la route que le précédent, malgré des qualités esthétiques toujours incontestablement au rendez-vous. Toutefois, il est encore cette fois-ci nécessaire de rappeler qu'il est impossible pour le moment d'émettre un avis totalement éclairé sur cette adaptation, dont il nous reste un troisième et dernier volet à découvrir en 2014. Noémie Luciani a conclu sa critique en écrivant : « ne perdons pas espoir cependant : les volets médians sont souvent bancals, et il reste à Peter Jackson encore trois heures pour se ressaisir. » Moins convaincu par ce deuxième film que par le premier, nous souscrivons, en amateur du septième art, à cette conclusion provisoire... en attendant donc de voir la fin de cette aventure cinématographique l'année prochaine.

Cordialement,

Hyarion.

[small]P.S.: malgré ma relecture, des fautes d'orthographe et/ou de syntaxe m'auront probablement échappées, cette fois-ci encore. Mille excuses pour cela.[/small]
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