24-06-2005, 12:48
Ce que je lis plus haut me révulse. Cette fois, je vais laisser la diplomatie au placard. Inutile de passer par des feintises inutiles.<p>Maître Sosryko, du haut de votre tour d’ivoire, entendez-vous les râles de ceux qui, en en grimpant le dévers, dérochent et se fracassent à son contrebas, pour en rester durablement estropiés ? Non ? Et bien il serait temps. Il y a eu combien de suicides de par chez vous ? Je ne parle pas seulement du suicide physique, je parle aussi de l’effondrement moral. Vous ne savez pas, j’imagine ?<p>Mais oui, après tout tant pis, les déchets on s’en fout. On est là pour faire le tri dans les grains de caviar. Il n’y a pas assez de place dans les boîtes pour tous les mettre, il faut donc bien en écrabouiller une certaine quantité. C’est du criblage que l’on fait, pas de l’affinage. La prépa n’est pas faite pour apprendre, c’est une <i>forfaiture</i> que de le prétendre, ou un aveuglement absolu. Si c’était vraiment son objectif, elle laisserait le temps de s’approprier la connaissance, étape indispensable à l’apprentissage. Privés de ce temps d’assimilation, tous les savoirs repartiront aussi vite qu’ils ont été ingurgités, faute de respect de ce besoin humain - à de rarissimes exceptions près, qui tiennent effectivement du génie. Non, ce n’est pas la connaissance qui compte, c’est la résistance à la souffrance psychologique. La prépa est un rite d’initiation qui comme tel implique de la violence - et pour ne pas être sanglante elle est psychologiquement extrême.<p>Il y a quelque chose d’effroyable dans ce mécanisme qui sélectionne les talents pour les usiner selon un modèle unique, au lieu de fournir un guide, un soutien et une nourriture pour leur épanouissement. Modèle unique, je maintiens : celui qui résiste de lui-même à la pression sans se poser trop de questions. C’est un lit de Procuste où se moulent ceux qui sortent de la machine - les autres, ils giclent. Ce n’est pas respecter les gens que de forcer leur personne. J’appellerais même ça de la maltraitance.<p>Cela d’autant plus que ce moulage mental a lieu à la période cruciale de la fin de l’adolescence où se mettent en place les caractéristiques du jeune adulte. <br>Au passage, pour un mode de sélection et d’élevage de futures élites - car c’est bien de cela qu’il s’agit, semble-t-il bien ? - il est terriblement infantilisant. La responsabilité de son parcours qu’a tout étudiant d’université est autrement plus grande - pour certains, trop grande, mais un extrême ne justifie pas l’autre. Pas moyen d’avoir le temps de réfléchir, on bûche, et de la façon la plus scolaire qui soit. On pare au plus pressé, on comble les vides les plus urgents, sans jamais pouvoir revenir sur ce que l’on est en train d’accomplir. Voilà pourtant bien un moment indispensable à la construction de la conscience et de l’esprit critiques, indispensables à la démarche scientifique. On obtient ainsi idéalement des intelligences performantes, fonctionnelles, ployables et dociles qui ne se poseront pas de questions avant des mettre en œuvre les directives de l’organisme où elles prendront place. C’est ainsi notamment que l’on fabrique de remarquables petites machines à éliminer leur prochain.<p>Ah, certes, on apprend des choses en prépa. A trouver répugnant ce qu'on aimait, à vomir ce dont on est trop gavé. S'ensuivent l’épuisement, la sidération, le vide, le sentiment d’insuffisance, la honte, le dégoût de soi. Et finalement, le cynisme ou la haine. Beau résultat !<p>C’est une abomination que de sacraliser ainsi la souffrance. Je parle de la véritable souffrance, celle qui s’installe à force de chocs à répétition pour durer sans issue imaginable, pas de l’épreuve passagère. La souffrance n’est pas mobilisatrice, elle est destructrice ; elle aboutit à ne plus jamais se comporter que négativement et passivement. Ce qu’on obtient par la souffrance, c’est de réduire l’esprit à une seule pensée : <b>qu’elle cesse !!!</b> Rien d’autre ! J’ai fait un an plus deux mois de prépa ; au bout de quelques temps, au début de chaque matin je prenais courage en songeant qu’il n’y avait plus que 120, 96, 72, 48, 24 heures avant que la semaine ne s’achève. A ce stade il n’y plus d’autre désir. Il n’y a qu’une seule chose que la souffrance rende désirable, c’est la mort.<p>On ne me persuadera jamais qu’il a été bon pour moi de finir mon adolescence sur un pareil traumatisme. J’en suis sorti à l’état de ruine. J’en ressens toujours des séquelles (ça fait sept ans) et je crains d’avoir à faire avec pour le restant de ma vie. Je crois que je ne le pardonnerai jamais.<p>La peine liée à ce mode d’apprentissage est telle que je ne suis pas loin de penser qu’avoir avec la connaissance un rapport purement utilitaire est la meilleure garantie d’équilibre psychologique dans ce système pervers. Sauf à disposer d’une dose considérable de masochisme. Pour promouvoir l’amour désintéressé, c’est raté.<p>Le pire est peut être de voir cette trieuse-broyeuse mue en toute bonne conscience par des enseignants de haute qualité, qui aiment leur matière et dont un grand nombre respectent leurs élèves. Mais qui peuvent faire preuve d’un aveuglement à désemparer. L’enfer est décidément pavé de bonnes intentions. Je me souviens de mon professeur de maths de première année, homme exigeant mais cordial et prévenant, qui nous faisait régulièrement ressortir diverses formules et théorèmes, dont notamment - c’est l’exemple qui m’est resté le plus inscrit - les formules de Taylor. C’est bien rarement qu’elles étaient correctement sues. Ce ne sont pourtant pas des cancres et rarement des flemmards que l’on envoie dans ces classes. Ce petit jeu de Taylor a duré des mois. S’est-il jamais demandé le pourquoi de cette incapacité ? J’en doute, et c'est inquiétant.<p>Un système qui rend haïssable ce qu’il prétend transmettre est indéfendable. Un système qui crée le désespoir et la souffrance humaine est indéfendable, quel que soit le résultat qu’il vise et obtienne.<p>Bertrand Bellet

