29-05-2003, 21:04
Vinchmor> Je me souviens d'une historiette du même genre dans l'antiquité (je ne me souviens plus de l'origine ; peut-être Hérodote ?) d'un pharaon qui aurait pareillement fait isoler des enfants afin de savoir quelle était leur langue natale, qu'il imaginait être LA langue originelle. Les marmottements recueillis l'auraient orienté vers le phrygien :-D<p>Plus sérieusement, Laegalad a raison de souligner qu'une partie du problème tient dans l'expression <i>native language</i> (soulignée par Tolkien, pas par moi), que j'ai un peu rapidement traduit par "langue natale" (toutes mes traduction ci-dessus ont d'ailleurs été hâtivement faites). J'aurais peut-être dû calquer par "langue native".<p><i>Native</i> en anglais veut bien dire "natal, natif, à l'état de naissance" mais aussi "inné" (l'idée est légèrement différente), "naturel", "normal" – et a développé le sens de "indigène, autochtone", qui ne nous concerne pas ici. L'expression <i>native language</i> signifie habituellement "langue maternelle", mais évidemment, il n'est pas possible de traduire l'expression de Tolkien ainsi, puisque la langue dont il parle n'est pas celle de la mère et plus généralement de l'entourage.<p>Certainement, il s'agit de quelque chose d'intime et de personnel, très proche de ce qu'il fait appeler <i>lámatyáve</i> par les Noldor, qui consiste dans le goût et l'appréciation des sons et des formes des mots, et qu'ils considèrent comme une des manifestations les plus importantes de la personnalité. Il me paraît clair que l'auteur a projeté ses sentiments en ses créatures… Mais est-ce pour lui quelque chose d'<b>inné</b> ? Il ne me semble pas, du moins pas entièrement : les textes manifestent clairement que ce <i>lámatyáve</i> se construit progressivement, de même que la personnalité. Dans les "Laws and Customs among the Eldar" , il est question de la façon dont les Noldor donnent les noms ; entre autres ils prennent un nom "privé" qu'il se choisissent eux-même, ce qui ne se fait qu'après plusieurs années, le temps que l'enfant ait eu le temps de développer son propre <i>lámatyáve</i>. Ce nom peut changer car le <i>lámatyáve</i> se modifie avec le passage des ans. Le dernier fragment de <i>A Secret Vice</i> que j'ai cité remarque l'importance des contacts avec les autres langues sur la "langue natale".<p>Je ne pense décidément pas que "langue natale" signifie pour Tolkien langue originelle, parfaite ou que sais-je encore, mais désigne – en partie métaphoriquement – un ensemble ordonné de préférences esthétiques vis à vis du langage et particulièrement de son aspect phonétique, dont la visée primordiale n'est pas la simple communication. C'est par là quelque chose qui s'apparente effectivement à la poésie, comme Tolkien finit d'ailleurs par le souligner dans les derniers paragraphes de <i>A Secret Vice</i> :<p><font color=blue>"[Such inventions] abstract certain of the pleasures of poetic composition (as far as I understand it), and sharpen them by making them more conscious. It is an attenuated emotion, but may be very piercing (…). The human phonetic system is a small-ranged instrument (compared with music as it has now become); yet it is an instrument, and a delicate one. And with the phonetic pleasure we have blended the more elusive delight of establishing novel relations between symbol and significance, and in contemplating them."</font><br>"[De telles inventions] extraient certains des plaisirs de la composition poétique (à mon sens), et les aiguisent en les rendant plus conscients. C'est une émotion atténuée, mais qui peut être très pénétrante(…). Le système phonétique humain est un instrument de peu d'étendue (comparé à la musique telle qu'elle est devenue aujourd'hui) ; mais c'est un instrument, et délicat. Et au plaisir phonétique nous avons mêlé le charme plus fuyant d'établir des relations nouvelles entre symbole et signification, et de les contempler."<p>Moraldandil

