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Drúedain et druides.
#4
Je fais remonter ce fuseau un peu parti aux oubliettes pour donner quelques éléments étymologiques sur "druide".<p>Source : Delamarre, Xavier. <i>Dictionnaire de la langue gauloise</i>. 1re éd. Paris : Errance, 2001. 352 p. ISBN 2-87772-198-1<br>J’édite légèrement l’original pour gagner en clarté, notamment en développant certaines abréviations et en supprimant les références externes qui surchargent le texte et ne sont pas nécessaires ici. La transcription usuelle du sanskrit faisant usage de certains caractères rares, je ferai usage de la <a href=http://en.wikipedia.org/wiki/Harvard-Kyoto target="_harvardkyoto_"> transcription Harvard-Kyoto</a>.<p>................................................<p><b>duid-</b>"druide"<p>Nominatif probable *<i>duis</i> d’un plus ancien <i>druwi(d)s</i>, génitif *<i>druidos</i>, nom. plur. *<i>druides</i>, nom des membres de la classe sacerdotale celte, comparable dans sa fonction à celle des brahmanes de l’Inde. Le mot est connu par ses emprunts dans les langues classiques : grec (Aristote, Strabon) <i>druídēs</i>, nom. plur. <i>druídai</i>, latin (César) nom. plur. <i>druides</i>, gén. plur. <i>druidum</i> soit donc flexion athématique (“troisième déclinaison”) qui est probablement la plus proche du modèle gaulois.<p>Le vieil irlandais confirme la flexion puisqu’il a nom. sing. <i>druí < *druwis</i>, irl.mod. <i>draoi</i> prononcé [dri:], et nom. plur. <i>druíd (*druwides)</i> refait en <i>druidi</i> “druide, magicien, sorcier"; le mot est fait comme <i>suí</i> "savant, sage" < *<i>su-wids</i> (~ sanskrit <i>sú-vidvAMs-</i> <font color="green">[point souscrit sous le m]</font>"qui sait bien") ou <i>duí</i>"ignorant, sot"< *<i>du-wids</i> ; les formes brittoniques, galloise <i>derwydd</i>"devin", glose de vieux breton <i>dorguid</i>"pithonicus<font color="green">(*)</font> " sont (re)faites différemment (<i>*do-are-wid-</i> "qui voit en avant").<p>L’étymologie du mot, qu’il faut analyser en *<i>dru-wid</i>, fait apparaître un second terme <i>-wid</i> sur lequel tout le monde s’accorde à voir la racine indo-européenne *<i>weid-</i>"savoir", sanskrit <i>véda</i>, grec <i>oĩde</i>, allemand <i>weiß</i>"il sait", latin <i>uideō</i>"je vois", vieil irlandais <i>fiss</i>"savoir"(*<i>wid-tus</i>), <i>fiadu</i>"savant, maître"(*<i>weidonts</i>) etc. Le nom-racine *<i>dru-wids</i> a donc une composante sémantique signifiant ±"savant, qui sait"; c’est le premier terme <i>dru-</i> qui a été l’objet de discussions avec deux propositions :<p>1° - une forme apophonique <font color="green">(**)</font> du nom indo-européen de l’arbre (et du chêne) *<i>doru / *derwo-</i> faisant des druides les"connaisseurs du chêne (ou de l’Arbre), knower of trees, eichenkundig", étymologie déjà proposée par Pline qui rapprochait le mot du grec <i>drũs</i> "chêne", auquel on peut ajouter aujourd’hui le sanskrit <i>dru-</i> qui est aussi une forme de composition (<i>dru-padá-, dru-Sád-, su-drú-</i> etc.) ; peut-être aussi le nom de personne <i>dio-drus</i> "Arbre Divin".<p>2° - un préfixe intensif donnant au mot le sens de "Les Très Savants", que l'on retrouve ailleurs dans l'onomastique <i>Dru-talos</i> "au grand front", <i>Dru-nemeton</i> "le grand sanctuaire".<p>Il faut préférer l'étymologie traditionnelle par <i>dru-</i> = "arbre, chêne", car un préfixe intensif de cette forme est inconnu ailleurs et les noms propres <i>Drunemeton</i> et <i>Drutalos</i> peuvent aussi bien se traduire "Bois-aux(Chênes" (ou "Sanctuaire de l'Arbre") et "qui a un front (une tête) de chêne" (c.-à-.d. "celui dont la tête est proche du ciel" comme le chêne, référence à la vieille cosmologie de l'Arbre du Monde), enfin l'attestation par les Anciens d'un culte des arbres chez les druides est un indice qui rend vraisemblable cette étymologie. La tentative de Chr.-J. Guyonvarc'h d'évacuer du mot le nom de l'arbre n'est pas convaincante et l'étymologie par <i>do-are-wid-</i> ou *<i>do-ro-wid-</i> est phonétiquement invraisemblable au regard de la date d'attestation du mot gaulois. La solution intermédiaire de G. Pinault d'attribuer à <i>dru-</i>, après Osthoff et Benveniste, le sens initial de "ferme, solide" avec <i>dru-wids</i> = ± "celui qui sait fidèlement" n'est pas plus satisfaisante (que devient alors <i>Drunemeton</i> "Bois Fidèle" qui ne fait aucun sens). Le fait massif est linguistique : le mot <i>dru-</i> est, comme le montre le sanskrit, la forme apophonique de composition du nom indo-européen de l'arbre ; le <i>dru-wids</i> est donc bien "Le connaisseur de l'Arbre" [...]<p>Ces précisions linguistiques posées, il me semble que, pour ce qui concerne le sens général du mot, il est plausible d'envisager que le mot <i>dru-wid-</i> ne signifie pas seulement les "connaisseurs des arbres ou des chênes", ce qui est un peu limitatif pour désigner l'importante classe sacerdotale en question, mais les "connaisseurs de l'Arbre du monde". L'arbre cosmique qui traverse et soutient les trois mondes, supérieur (*<i>albio-</i>), médian (*<i>bitu-</i>) et inférieur (*<i>dubno-</i>) <font color="green">(***)</font> est un mythologème indo-européen récurrent (cf. l'Yggdrasill des Scandinaves, le <i>skhambhá-</i> "pilier" védique) et c'est une référence mieux appropriée pour des savants qui discutent de philosophie et d'astronomie (César) que d'arboriculture, même religieuse. [...] Sur la cosmologie indo-européenne des trois mondes et de l'Arbre qui les traverse, on lira avec fruit le livre d'Emila Masson <i>Le combat pour l'immortalité</i>, Paris 1991, qui ajoute au dossier des faits hittites et slaves.<br>...........................................<p>(*) Devin.<br>(**) L'apophonie, appelée aussi Ablaut d'après la désignation allemande, est une variation en série à valeur grammaticale des voyelles radicales, visible par exemple dans les verbes forts des langues germaniques, comme en anglais <i>sing, sang, sung</i> ou <i>write, wrote, written</i>.<br>(***) Ces trois termes sont reconstitués dans le même ouvrage d'après l'onomastique gauloise et le témoignage des langues celtiques insulaires <p>J'ajouterai qu'en consultant le <a href=http://dontgohere.nu/oe/as-bt/index.htm target="_bosworth">dictionnaire vieil-anglais Bosworth & Toller</a>, je suis récemment tombé sur le mot <i>drý</i> qui signifie "magicien, sorcier" (et son composé <i>drýcræft</i> "magie, sorcellerie") et paraît emprunté au celtique.<p>Tolkien avait tendance (en particulier dans sa première période) à construire certains termes elfiques de sorte qu'ils puissent servir fictivement de "source alternative" à des mots européens d'étymologie inconnue ou peu sûre. Je me demande si les <i>Drúin</i>, connaissant par les CLI leurs talents en matière de magie, n'auraient pas un rapport avec ces <i>drýas</i> du vieil anglais ?<p>B.
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