19-07-2004, 12:59
Voilà une question très intéressante, et passablement obscure aussi ! Je me limiterai pour ma part à <b><u>Tyrn Gorthad / Tyrn Goerthaid</u></b> ce soir :-)<p>Le sens même n'est pas ce qui pose vraiment problème. On sait qu'une pratique toponymique usuelle en Terre du Milieu au Troisième Âge était d'employer selon les contextes un nom elfique, le plus souvent sindarin, ou un équivalent de sens similaire en parler commun. Ce dernier est rendu en anglais (respectivement en français en VF) selon le procédé de pseudo-traduction de Tolkien - en optique externiste, cela va sans dire; les internistes préféreront simplement "traduction". Ainsi, au sindarin <i>Imladris</i> correspond <i>Karningul</i> en parler commun, qui apparaît dans le texte comme <i>Rivendell</i> (resp. <i>Fondcombe</i>). Cf. LotR App. F-II. Voir également l'introduction au <i>Guide to the Names</i> : [emphase]« In the original text English represents the Common Speech of the supposed period. Names that are given in modern English therefore represent names in the Common Speech, often but not always being translations of older names in other languages, especially Sindarin (Grey-elven) »[/emphase].
Selon toute vraisemblance <b>Tyrn Gorthad</b> doit donc signifier peu ou prou "Hauts des Galgals" en termes sindarins. C'est un exemple de la construction génitive de cette langue, qui consiste à exprimer "X de Y" par la simple juxtaposition "X Y", le nom déterminant suivant le nom déterminé. Nous pouvons en déduire les équivalences <b>tyrn</b> = "hauts" et <b>gorthad / gœrthaid</b> = "galgal(s)". Il semble que Tolkien ait hésité sur le nombre de ce dernier élément, singulier (<b>gorthad</b>) ou pluriel (<b>gœrthaid</b>, avec préservation archaïsante du <b>œ</b>). Il y a pourtant plusieurs galgals, sans nul doute ; peut-être s'agit-il d'un emploi implicitement collectif de <b>gorthad</b>, car le sindarin emploie souvent des collectifs en fonction de pluriels. On a un phénomène similaire dans <b>Eryn Lasgalen</b> "The Wood of Greenleaves" / "Le Bois-des-Vertes-Feuilles" (LotR App. B), le nouveau nom de Mirkwood / la Forêt Noire, où <b>las-galen</b> est morphologiquement un singulier. Observons aussi qu'en anglais "barrow" reste bloqué au singulier dans "Barrow-downs".
[small]La graphie <b>oe</b> peut représenter deux sons en sindarin :<br>- une diphtongue ("oè")<br>- une voyelle simple résultant de la métaphonie en I d'un o primitif; son timbre devait se situer dans la région des "eu" du français, sans qu'on puisse préciser avec certitude, Tolkien n'ayant pas explicitement décrit ce son.<br>Dans l'App. E du SdA Tolkien ne mentionne que la diphtongue, parce que <b>œ</b> est devenu <b>e</b> au cours de l'évolution du sindarin, changement apparemment achevé au Troisième Âge (cf <b>ered</b> pluriel de <b>orod</b> dans le SdA). Ses autres écrits contiennent toutefois un certain nombre de formes avec cette voyelle archaïque, la plus connue étant probablement <b>Nirnaeth Arnoediad</b>. Les "Addenda and Corrigenda to the <i>Etymologies</i>" publiés en novembre dernier dans VT45 semblent montrer que Tolkien avait tenté, au moins là, de différencier l'écriture des deux sons en employant la ligature <i>œ</i> pour la voyelle simple et deux lettres séparées pour la diphtongue (d'origine différente en noldorin et en sindarin, au passage). Malheureusement, la différence, minime, semble être passée largement inaperçue lors de l'édition de HoME.[/small]
En revanche, quand on se tourne vers l'étymologie, ça se corse ! Sans piste explicite actuellement publiée, nous devons faire des devinettes...<p><b>Tyrn</b> "hauts" est un terme qui ne se retrouve pas ailleurs. Quoiqu'il en ait l'aspect, nous ignorons si c'est véritablement un pluriel, et quel serait alors son singulier (possibilités : <b>*torn, *turn, *tyrn</b>. Le prototype peut être <b>*torni</b> ou <b>*turni</b>, mais les racines possibles connues actuellement ne conviennent pas pour le sens : TOR "frère" ?? TUR "pouvoir, contrôle, maîtrise, victoire" ??? (V:394-5).<br>Toutefois, dans le message n° d'Elfling (29 janvier 2000), David Salo fait un rapprochement intéressant avec le toponyme quenya <b>Hyarastorni</b> (UT Index et "Aldarion et Erendis") qui pourrait s'interpréter comme "Hauts du Sud" en coupant <b>Hyaras-torni</b>. <p>Pour <b>gorthad</b>, nous avons cette fois un peu trop de possibilités ! Dans le même message, David Salo propose un composé <b>*gorth</b> "(un) mort" (< <b>*ñgurtâ</b>) + <b>°had</b> lénition de <b>sad</b> "endroit, lieu", le h étant absorbé par une fricative qui le précède, ce qui est phonétiquement plausible. Ce qui est plus gênant est que <b>*gorth</b> "(un) mort" n'est pas attesté, alors que dans ce sens nous connaissons un homonyme, attesté dans XI:415, qui signifie "horreur" ; et "lieu d'horreur" n'est pas moins possible comme étymologie de <b>gorthad</b>. C'est même hautement approprié, vu ce qui s'y passe...<p>Une autre possibilité, complètement différente, est d'analyser <b>gorthad</b> en <b>go-</b> (préfixe collectif) + <b>orthad</b> "levée, élévation" ("raising", X:375) : nous aurions donc "élévation collective". Cela pourrait faire référence au travail en commun nécessaire pour ériger un tumulus, ou au fait qu'un peut faire office de sépulture collective. Peut-être était-ce la coutume à l'époque où le terme fut forgé.<p>[small]Cela ne présume pas des époques postérieures. Je ne me souviens plus si nous avons des informations à ce sujet pour les Tyrn Gorthad, mais en Rohan du moins, nous savons que chaque roi avait son tertre.[/small]<p>B.
Selon toute vraisemblance <b>Tyrn Gorthad</b> doit donc signifier peu ou prou "Hauts des Galgals" en termes sindarins. C'est un exemple de la construction génitive de cette langue, qui consiste à exprimer "X de Y" par la simple juxtaposition "X Y", le nom déterminant suivant le nom déterminé. Nous pouvons en déduire les équivalences <b>tyrn</b> = "hauts" et <b>gorthad / gœrthaid</b> = "galgal(s)". Il semble que Tolkien ait hésité sur le nombre de ce dernier élément, singulier (<b>gorthad</b>) ou pluriel (<b>gœrthaid</b>, avec préservation archaïsante du <b>œ</b>). Il y a pourtant plusieurs galgals, sans nul doute ; peut-être s'agit-il d'un emploi implicitement collectif de <b>gorthad</b>, car le sindarin emploie souvent des collectifs en fonction de pluriels. On a un phénomène similaire dans <b>Eryn Lasgalen</b> "The Wood of Greenleaves" / "Le Bois-des-Vertes-Feuilles" (LotR App. B), le nouveau nom de Mirkwood / la Forêt Noire, où <b>las-galen</b> est morphologiquement un singulier. Observons aussi qu'en anglais "barrow" reste bloqué au singulier dans "Barrow-downs".
[small]La graphie <b>oe</b> peut représenter deux sons en sindarin :<br>- une diphtongue ("oè")<br>- une voyelle simple résultant de la métaphonie en I d'un o primitif; son timbre devait se situer dans la région des "eu" du français, sans qu'on puisse préciser avec certitude, Tolkien n'ayant pas explicitement décrit ce son.<br>Dans l'App. E du SdA Tolkien ne mentionne que la diphtongue, parce que <b>œ</b> est devenu <b>e</b> au cours de l'évolution du sindarin, changement apparemment achevé au Troisième Âge (cf <b>ered</b> pluriel de <b>orod</b> dans le SdA). Ses autres écrits contiennent toutefois un certain nombre de formes avec cette voyelle archaïque, la plus connue étant probablement <b>Nirnaeth Arnoediad</b>. Les "Addenda and Corrigenda to the <i>Etymologies</i>" publiés en novembre dernier dans VT45 semblent montrer que Tolkien avait tenté, au moins là, de différencier l'écriture des deux sons en employant la ligature <i>œ</i> pour la voyelle simple et deux lettres séparées pour la diphtongue (d'origine différente en noldorin et en sindarin, au passage). Malheureusement, la différence, minime, semble être passée largement inaperçue lors de l'édition de HoME.[/small]
En revanche, quand on se tourne vers l'étymologie, ça se corse ! Sans piste explicite actuellement publiée, nous devons faire des devinettes...<p><b>Tyrn</b> "hauts" est un terme qui ne se retrouve pas ailleurs. Quoiqu'il en ait l'aspect, nous ignorons si c'est véritablement un pluriel, et quel serait alors son singulier (possibilités : <b>*torn, *turn, *tyrn</b>. Le prototype peut être <b>*torni</b> ou <b>*turni</b>, mais les racines possibles connues actuellement ne conviennent pas pour le sens : TOR "frère" ?? TUR "pouvoir, contrôle, maîtrise, victoire" ??? (V:394-5).<br>Toutefois, dans le message n° d'Elfling (29 janvier 2000), David Salo fait un rapprochement intéressant avec le toponyme quenya <b>Hyarastorni</b> (UT Index et "Aldarion et Erendis") qui pourrait s'interpréter comme "Hauts du Sud" en coupant <b>Hyaras-torni</b>. <p>Pour <b>gorthad</b>, nous avons cette fois un peu trop de possibilités ! Dans le même message, David Salo propose un composé <b>*gorth</b> "(un) mort" (< <b>*ñgurtâ</b>) + <b>°had</b> lénition de <b>sad</b> "endroit, lieu", le h étant absorbé par une fricative qui le précède, ce qui est phonétiquement plausible. Ce qui est plus gênant est que <b>*gorth</b> "(un) mort" n'est pas attesté, alors que dans ce sens nous connaissons un homonyme, attesté dans XI:415, qui signifie "horreur" ; et "lieu d'horreur" n'est pas moins possible comme étymologie de <b>gorthad</b>. C'est même hautement approprié, vu ce qui s'y passe...<p>Une autre possibilité, complètement différente, est d'analyser <b>gorthad</b> en <b>go-</b> (préfixe collectif) + <b>orthad</b> "levée, élévation" ("raising", X:375) : nous aurions donc "élévation collective". Cela pourrait faire référence au travail en commun nécessaire pour ériger un tumulus, ou au fait qu'un peut faire office de sépulture collective. Peut-être était-ce la coutume à l'époque où le terme fut forgé.<p>[small]Cela ne présume pas des époques postérieures. Je ne me souviens plus si nous avons des informations à ce sujet pour les Tyrn Gorthad, mais en Rohan du moins, nous savons que chaque roi avait son tertre.[/small]<p>B.

