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Les saulaies de Tasarinan
#20
La discussion de Bertrand sur l'origine possible du <i>i</i> "intrusif" et la supposition de Benjamin selon laquelle la racine <b>NAD-</b> pourrait être à l'origine de la terminaison sindarine <b>-nd</b> (<i>-and</i>, <i>-end</i>, <i>-ond</i>) courante dans les noms de pays ou de région m'ont fait réfléchir...Les deux hypothèses conjuguées pourraient assez bien expliquer la présence du <i>i</i> intrusif dans certains des noms évoqués plus haut, et tout particulièrement <strong>Beleriand</strong>, <strong>Ossiriand</strong>.

Prenons le cas d'<strong>Ossiriand</strong>. Le nom est évidemment dérivé des racines <b>OT-</b> (<b>OTOS</b>, <b>OTOK</b>) « sept » et <b>SIR-</b> « couler ». Si l'on prend en compte l'idée de Ben, on peut y ajouter la racine <b>NAD-</b> *« plaine, vallée (arrosée) ».<br>Selon les <i>Etymologies</i>, l'adjectif numéral sindarin pour « sept » est <i>odog</i>, apparemment dérivé de <b>OTOK</b> (probablement via le vieux sindarin *<i>otoko</i>). Mais il semble que dans <i>Ossiriand</i> la variante du radical impliquée soit plutôt <b>OTOS</b> (ce qui expliquerait aisément le <i>ss</i>), ou la racine basique <strong>OT-</strong>.<br>Pour ce qui est de l'élément <i>sir</i>, Bertrand rappelle que les <i>Etymologies</i> donnent la forme de vieux noldorin (vieux sindarin) <i>s&icirc;re</i> (V:385, VT46:13). Comme le fait remarquer Bertrand, cette forme pourrait très bien présupposer une forme plus ancienne *<i>s&icirc;ri</i> (voir plus haut). Une forme plurielle de cette dernière serait alors *<i>s&icirc;ri&icirc;</i>, qui aurait donner *<i>s&icirc;ri</i> en vieux sindarin. <br>Enfin, si l'on considère la racine <b>NAD-</b>, la forme primitive qui sous-tend les formes Q <i>nanda</i> et N/S <i>nand</i>, <i>nann</i> semble être *<i>nandâ</i>, avec renforcement <i>d</i> > <i>nd</i> ou métathèse *<i>nad-nâ</i> > *<i>nandâ</i>. On peut aussi supposer une forme *<i>nandê</i>, spécifiquement à l’origine des dérivés sindarins (ce semble &ecirc;tre le cas de la forme ancienne <em>Ossiriande</em> dans les <em>Lays of Beleriand</em>, &eacute;voqu&eacute;e par Ben). On pourrait ainsi envisager une forme avec la voyelle radicale redupliquée au début de la racine (un phénomène courant en elfique primitif) : *<i>anandâ/</i>*<i>anandê</i>, lit. *« grande vallée/plaine (arrosée) ». Celle-ci aurait pu évoluer en *<i>an’da</i>/*<i>an’de</i> en vieux sindarin (ou en edarin commun), par syncope de la deuxième voyelle (et assimilation du <i>nnd</i> résultant > <i>nd</i>), donnant la terminaison bien connue <i>-nd</i> en sindarin.<br>Avec une telle évolution (si bien sûr le postulat de base est juste, à savoir la dérivation de cette terminaison à partir de la racine <b>NAD-</b>), il est possible que le sens de cette terminaison ait été à un moment confondu avec les dérivés de la racine <b>ÁNAD-</b>/<b>ANDA </b>« long, grand », particulièrement <i>and</i>, <i>ann</i>, le sens dérivant de *« grande vallée/plaine (arrosée) » à *« grand(e), vaste (territoire/région) ».

On peut ainsi imaginer l'étymologie suivante : QP *<i>otos-s&icirc;ri&icirc;-anand&ecirc;</i> > EC *<i>otos-s&icirc;r&icirc;-anand&ecirc;</i>, *<i>ot’s-s&icirc;ri-an’nd&ecirc;</i> > VS *<i>oss&icirc;riande</i> > sindarin <i>Ossiriand</i>, lit. *« grande vallée/plaine des sept rivières ». Bien entendu, une telle étymologie n’est qu’une hypothèse, bas&eacute;e sur de nombreuses suppositions…

Si l’on applique un tel raisonnement au nom <strong>Beleriand</strong>, on aurait : <b><br>BAL-</b> « pouvoir » > QP *<i>bal&acirc;re&icirc;</i> (pl. de <i> bal&acirc;re</i>, V :350 s.v. BAL-) > EC *<i>balar&icirc;</i>. <br>Conjugué à <b>NAD-</b>, on obtiendrait : QP *<i>bal&acirc;re&icirc;-anand&ecirc; </i>> EC *<i>balar&icirc;-anand&ecirc;</i>, *<i>balar&icirc;-an’nd&ecirc; </i>> VS *<i>balariande</i> > S <i>Beleriand</i>, lit. *« grande vallée/plaine des Puissants/Puissances ».

Le souci est que <i> bal&acirc;re</i> est donné comme l’etymon de l’île de <i>Balar</i> « ainsi nommée parce qu’Ossë venait visiter les Teleri », pas comme celui de <em>Vala</em>. Or, le pluriel historique de <i>Vala</i> est donné comme <i>bal-&icirc;</i> (> Q <i>Vali</i>, <i>Valinóre</i>, V :350), et la forme correspondant à <i>Valar</i> n’est pas donnée (l’origine de la terminaison plurielle <i>-r</i> en quenya est d’ailleurs un des points les plus mystérieux de cette langue). On peut peut-être l’envisager comme *<i>balare</i> ou *<i>balari</i>, à moins que le <i>-r</i> ne provienne de l’évolution de <i>-s-</i> > <i>z</i> > <i>r</i> en position intervocalique (*<em>balase</em>/*<em>balasi</em> &gt; *<em>balaze</em>/*<em>balazi</em> &gt; *<em>balare</em>/*<em>balari &gt; *<em>bala</em>r</em>) ou encore d’un rhotacisme (*<i>bala-li</i> > *<i>bala-ri</i> &gt; *<em>balar</em> > <i>Valar</i> *).

Cependant, il est possible d’imaginer un développement historique de <i>Balar</i>, originellement pluriel et désignant les Valar, divergent chez les Teleri abandonnés sur les rives de la Terre du Milieu. Ossë vient cependant les visiter et, à mesure que les années passent, le sens originel du nom de l’île (et de la baie) se perd (sauf chez les &eacute;rudits), et le nom est réinterprété comme un singulier, *« le Puissant », en référence à Ossë uniquement. D’où la formation (par les anciens qui avaient connaissance des Valar ?) d’un nouveau pluriel analogique <i>Balari</i>, qui aurait pu entrer en composition dans le nom <i>Beleriand</i>. Cela pose une autre question : qui sont ces &laquo;&nbsp;Puissances&nbsp;&raquo; que d&eacute;signerait le nom <em>Beleriand</em> ? Oss&euml; et Ulmo ? Orom&euml; ? Melian et Thingol ? Le nom de <em>Beleriand</em> n'a pas fini de nous faire cogiter !

En ce qui concerne le nom <strong>Broceliand(e)</strong>, je me suis dit que Tolkien aurait pu conna&icirc;tre une certaine interpr&eacute;tation de ce nom et la transposer en elfique pour cr&eacute;er <em>Beleriand</em>. Mais je dois dire que je n'ai pas trouv&eacute; grand chose &agrave; ce sujet. Une th&eacute;orie, tr&egrave;s fantaisiste et apparemment le fruit de personnes n'ayant aucune notion d'&eacute;tymologie, propose le sens **&laquo;&nbsp;pays pr&egrave;s de l'enfer&nbsp;&raquo; (**<strong>bro-hell-land</strong> ou quelque chose comme &ccedil;a), ce qui est parfaitement farfelu puisque ce noms tr&egrave;s ancien n'a aucune raison d'inclure des &eacute;l&eacute;ments d'anglais. J'ai par contre trouv&eacute; des formes bretonnes anciennes du nom : <em>Brecheliant</em>, <em>Brecilien</em>, <em>Brucellier</em> ; et des formes bretonnes emprunt&eacute;es au roman : <em>Brekilien</em>, <em>Brec'hellean</em>. Mais je serais bien en peine de les interpr&eacute;ter ! J'ai aussi d&eacute;couvert que selon les derni&egrave;res recherches en date, la Broc&eacute;liande historique ne se trouverait pas en for&ecirc;t de paimpont, mais serait identifi&eacute;e au le lieu-dit nomm&eacute; <em>Bressilien</em> (anciennement <em>Brecilien</em>), sur la commune de Paule, pas tr&egrave;s loin de Carhaix (voir <a href="http://marikavel.com/broceliande/broceliande-v.htm">ici</a>).

S&eacute;bastien

<small>* Mais on peut objecter &agrave; cette th&eacute;orie la question de savoir pourquoi une telle évolution n’aurait pas eut lieu à plus grande échelle et affecté d’autres parties de la langue, ou comment la terminaison plurielle collective <i>-li</i> aurait pu survivre à un tel changement.<br>Par contre, d’un point de vue externe, il semble probable qu’une telle modification eut lieu dans la conception du qenya. Il suffit de considérer les anciennes formes apparaissant dans le QL et les <em>Contes Perdus</em>, le pluriel de <b>noldo</b> y apparaissant presque exclusivement comme <strong>Noldol(l)i</strong>, et celui de <b>teler</b> comme <strong>Telelli</strong>, alors que les versions ult&eacute;rieures du l&eacute;gendarium font r&eacute;f&eacute;rence aux <strong>Noldor</strong> et aux <strong>Neleri</strong>.</small>
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