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Fang-orn
#3
Merci beaucoup pour ta réponse, Toko :-) Elle me permet de poursuivre, en m’appuyant sur tes indications.<p>On a donc deux termes pour les arbres, relevant de deux racines différentes :<p>1) « <i>orne/orn</i> » qui découle de √OR(O)-/RŌ- (Home V, 379, 384 ; <i>Letters</i>, n° 347, p. 426, n. 2), qui signifie « rise up, go high »<br>2) « <i>alda/galadh</i> » qui provient de √GAL(A)- (Home V, 357 ; <i>Letters</i>, n° 347, p. 426, n. 2), signifiant « thrive, grow ».<p> Ainsi, en sindarin, « <i>orn</i> » est tombé en désuétude, et « <i>galadh</i> » désigne n’importe quel arbre. Mais si le quenya peut être considéré comme le « latin des Elfes », on pourrait quand même envisager une classification botanique reposant sur la distinction entre <i>orne</i> et <i>alda</i>.<p> Ce qui m’intéresse, c’est la nuance de sens entre ces deux racines. Les deux ont en commun l’idée de grandeur et de mouvement vers le haut.<br> Mais Tolkien y introduit une distinction fine quant à la représentation de ce mouvement :<p> 1) « to rise up, to go high » (s’élever, aller vers le haut) insiste sur la direction du mouvement ascensionnel : on a affaire à une flèche (un vecteur) qui pointe immédiatement son but. Le mouvement est un trait vertical.<br> On comprend alors pourquoi le bouleau ou le sapin en sont les modèles : ces arbres sont élancés, c’est-à-dire qu’ils pointent vers le haut. Regarder un pin, c’est déjà regarder le ciel (j’y reviendrai dans le commentaire sur les pinèdes de Dorthonion chantées par Fangorn ;-))<br> L’origine commune (√ORO-) que tu indiques entre la montagne (√ÓROT-) et l’arbre élancé (√ÓR-NI-) confirme ce point : la montagne s’entend comme hauteur, comme sommet, c’est-à-dire comme élévation vers le ciel (là encore, que les pins chantés par Fangorn soient ceux des hautes terres de Dorthonion n’est pas qu’une question de climat, mais de redoublement conceptuel).<p> Pour anticiper un peu sur mes occupations du moment, l’<i>orne/orn</i> est un arbre de l’air, une « image verticalisante », « une réserve d’envolée », pour le dire comme Bachelard (in <i>L’air et les songes</i>, ch. X, aux § 2 (p. 263) et 5 (p. 274)).<p> 2) En revanche, « to thrive, to grow » (s’épanouir, croître) n’est plus simplement un mouvement d’élévation mais surtout d’expansion. Le mouvement rayonne à partir du cœur de l’être. Le dynamisme vertical s’est enrichi d’une croissance biologique, qui embrasse les autres dimensions. <br> L’arbre de forme « <i>alda/galadh</i> » s’étend aussi bien en hauteur, en largeur que dans la profondeur de ses racines. Il est animé d’une vie propre, qui se répand jusque dans ses moindres extrémités, des ramilles aux racines.<br> Les exemples correspondent à merveille : le chêne et le hêtre fournissent dans leur ampleur majestueuse l’image de l’épanouissement du relief.<p> Cette fois-ci, c’est dans l’union des images de la terre et de l’eau que l’arbre « galadhéen » se développe. Bachelard, évoquant le magnifique <i>Dialogue de l’Arbre</i> de Paul Valéry, en redessine le mouvement :<br> « l’arbre est l’image de l’être aux mille sources et qui trouve l’unité d’une œuvre. L’arbre dispersé dans la terre s’unifie pour jaillir du sol et pour retrouver la vie prodigieuse des branches, des abeilles et des oiseaux. Mais voyons-le dans son monde souterrain : alors l’arbre est un fleuve (...) « une hydre » » (in <i>La terre et les rêveries du repos</i>, ch. IX, § 6, p. 309).<br> Au passage, l’arbre chanté par Valéry est un hêtre, que l’on retrouvera à Neldoreth ;-)<p><br> Bref, l’arbre aérien est un <i>orne/orn</i>, tandis que l’arbre de vie est un <i>alda/galadh</i>. Sans mauvais jeu de mots, c’est la racine linguistique qui fait l’arbre, le mot qui livre l’image.<p><br><i>Toko : « A noter que dans les Etymologies, alda est simplement glosé "arbre", ce qui tendrait à laisser penser que orne était réservé aux arbres de haute taille »</i><br> On peut effectivement appliquer à cet usage la distinction précédente : tout arbre est un épanouissement, une croissance végétale (qu’elle soit encore en devenir ou achevée). Il est donc un <i>alda/galadh</i>.<br> Et, par précision, certains arbres sont particulièrement élancés et montent vers le ciel, tels des géants. On a alors affaire à un <i>orne/orn</i>. Cela expliquerait que le géant Treebeard, dès le début, se soit appelé Fang<i>orn</i>, car il oblige le regard à s’élever vers le ciel (même si par la suite l’Ent aura forme de « <i>galadh</i> »).<p> La distinction entre √GAL(A)- et √OR(O)-/RŌ- perdure chez Tolkien, des <i>Etymologies</i> des années trente à la note des CLI et sa lettre de décembre 1972. Elle articule deux images de l’arbre, convoquées selon la perspective à adopter.<p> Les deux contemporains que sont Bachelard (1884-1962) et Tolkien (1892-1973) se sont ainsi chacun donné les moyens de faire varier la figure de l’arbre... Tolkien est l’inventeur de cette « sorte d’<b>étymologie onirique</b> » rêvée par Bachelard (in <i>La poétique de la rêverie</i>, ch. V, § 4, p. 162).<br><small>Et j’ai comme l’impression que l’on pourrait poursuivre ce genre d’étude bachelardienne sur d’autres racines...</small><p>Sébastien<br>
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