26-02-2005, 12:51
<b>A Gateway to Sindarin : a grammar of an Elvish language from J.R.R. Tolkien's Lord of the Rings / David Salo. - Salt Lake City : The University of Utah Press, 2004. - 24 cm : couv. ill., xvi-438 p. <p>Bibliogr. p. 416-435. - ISBN 0-87480-800-6</b> <p><br>J'ai hésité un bon moment avant de faire l'acquisition de l'ouvrage annoncé depuis fort longtemps de David Salo sur le sindarin, ses contributions discutables à l'adaptation commerciale et accessoirement cinématographique que l'on sait m'ayant instillé un doute certain sur l'intérêt de l'objet. Mais j'ai fini par me laisser tenter, et le livre est arrivé au début de cette semaine. Si je n'ai évidemment pas encore fini de l'éplucher, je l'ai bien assez parcouru pour en poster une analyse, en espérant qu'elle sera utile à ceux qui se poseraient les mêmes questions que moi avant mon achat. <p>Comme il rôde des gens avertis et exigeants sur ce forum;-) je m'étendrai assez sur des points qui nécessitent quelque connaissance préalable du sindarin. Qui n'y voit goutte n'aura qu'à sauter ces passages. <p><br><font size=5>1. Présentation de l'ouvrage</font> <p>C'est une belle édition sur papier alcalin, avec une reliure argentée, illustrée d'une arche inspirée de celle des portes de la Moria, portant une inscription en tengwar dans le mode de Beleriand, laquelle se lit <i>Annon na Edhellen</i>, soit (plus ou moins) <i>A Gateway to Sindarin</i> en sindarin. <p>L'ouvrage suit un plan très classique pour une monographie linguistique. Après une brève histoire (interne) de la langue vient une description des sons et des systèmes d'écritures employés pour les représenter, une phonologie historique retraçant l'évolution phonétique du sindarin depuis l'elfique primitif, un aperçu des mutations, une présentation des différentes parties du discours (noms, adjectifs, pronoms, verbes, adverbes / préfixes / prépositions, conjonctions, articles, interjections) et de leur flexion, une étude détaillée des procédés de création lexicale par dérivation, composition et emprunt aux autres langues, puis enfin une syntaxe. Suivent plusieurs appendices : une analyse du corpus des textes connus en sindarin, un double glossaire accompagné d'une présentation des mots par racines (attestées et déduites), un index des noms propres sindarins, une présentation des noms sindarins des Valar, Valier et Maiar, une étude des numéraux, et les noms des mois et des jours. Enfin, un glossaire de termes linguistiques, une bibliographie abondamment commentée, et un addendum postérieur à la publication de la deuxième partie des <i>Addenda and Corrigenda to the Etymologies</i> dans VT46 en juillet dernier. <p><br><font size=5>2. Choix, traitement et présentation des faits</font> <p>Une préface sert à annoncer et justifier les options dans la présentation des faits. David Salo a choisi de traiter ensemble le noldorin des Etym. et tout ce qui le suit, ce qui inclut la totalité du sindarin ultérieur : l'auteur choisit de faire commencer en 1939 la période de développement externe étudiée. C'est là qu'il y affirme que <font color=blue>"the change in name from Sindarin to Noldorin did not coincide with a change in structure or vocabulary"</font>. C'est très discutable, et même factuellement faux. Il existe certaines différences de grammaire (application de la lénition, modèles de pluriel, existence d'un infinitif en noldorin qui n'est pas attesté en sindarin); enfin, la comparaison des lexiques est malaisée mais nous connaissons quelques cas de glissement de sens, comme <b>iant</b> qui de "joug" dans les Etym est devenu "pont" en sindarin, ou <b>cû</b> qui d' "arche, croissant" est devenu "arc". Toutefois, il est vrai que l'essentiel de la divergence se ramène à une série de différences phonétiques bien établies entre la majeure partie du noldorin des Etym et le sindarin du SdA et du Silm, avec une régularité suffisante pour permettre le passage de l'un à l'autre, et notamment la "mise à jour" du vocabulaire noldorin en sindarin telle qu'elle est mise en œuvre dans le dictionnaire sindarin présenté sur Hiswelókë. La phrase de David Salo devient plus acceptable si l'on comprend qu'il n'y a pas eu de <i>révolution</i> entre le noldorin et le sindarin, de sorte qu'il y a une continuité entre les deux. Il est vraisemblable que c'est dans cet esprit qu'elle a été écrite, l'auteur connaissant trop bien la question pour s'y tromper. Mais elle peut fourvoyer des nouveaux-venus. <p>Cette idée de continuité explique en fait le traitement du noldorin dans le livre. David Salo a choisi une optique très interniste, en voyant dans le noldorin un dialecte spécifique du sindarin, qui pourrait être attribué à la population de Gondolin au Premier Âge. Cela lui permet de réconcilier des faits contradictoires : les différences du noldorin sont simplement traitées comme des dialectalismes. Considérant que les Gondolindrim étaient coupés des autres habitants de Beleriand, donc exposés à développer des particularités linguistiques propres, et que dans l'histoire de Tuor dans les CLI il est effectivement fait mention de la vague étrangeté de leur sindarin, ce n'est pas une hypothèse de travail absurde. Elle n'est pas vraiment neuve d'ailleurs, puisque mentionnée depuis longtemps dans l'article de Fauskanger sur le sindarin. Et il est tout à fait exact que les différences entre noldorin et sindarin, au moins sur un plan phonétique, sont suffisamment limitées pour qu'on puisse les considérer comme intercompréhensibles (les différences phonétiques entre l'anglais britannique et américain ne sont pas moins importantes pour autant que je sache). <p>Mais il y a un grand désavantage à cette approche : c'est qu'elle aboutit à tout envisager sous le prisme d'<i>une</i> interprétation, très particulière avec cela, que les textes ne soutiennent pas explicitement. David Salo considère que le sindarin peut être traité comme n'importe quelle autre langue ancienne ayant réellement existé. Malheureusement, ce faisant, il en évacue un aspect essentiel et spécifique des langues de Tolkien : leur dimension personnelle, le fait qu'elles aient un auteur et en portent la marque. De manière plus générale, on peut dire que tout l'aspect externiste se trouve écrasé. Le livre ne donne donc du sindarin qu'une représentation tronquée. <p>Et il faut bien dire qu'ainsi l'auteur se prive des moyens d'expliquer certains faits, qui ne s'éclairent que lorsqu'on veut bien les voir comme des états différents de développement externe. On ne peut s'empêcher de penser que parfois, David Salo veut trop expliquer et force les faits pour qu'ils rentrent dans un cadre théorique qui se mue en lit de Procuste. Cela aboutit parfois à des pratiques franchement limites dans le cadre d'une étude raisonnée : ainsi, ne pouvant expliquer l'absence de mutation à l'initiale dans la locution <b>bo Ceven</b> "sur la terre" dans la traduction sindarin du Notre Père, il affirme hardiment dans l'analyse de ce texte que c'est une erreur de transcription pour <b>* bo Geven</b>, du fait de la difficulté de l'écriture manuscrite de Tolkien. L'explication est un peu hâtive et n'est pas corroborée par la source, VT44 en l'occurrence. Mais ce qui est pire, c'est que c'est cette forme "corrigée" <b>* bo Geven</b> qu'il cite partout ailleurs dans le livre ! En étant sévère, on n'échappe pas à l'idée que si les faits ne correspondant pas à la théorie, ce sont les faits qui ont tort(1). <p>De même, souhaitant manifestement traiter le sindarin comme objet d'étude à part entière, et indépendant, il critique sans ménagement les tentatives de rapprochement avec les langues ayant servi de modèle, ainsi du gallois dans <i>An Introduction to Elvish</i>. Il a certainement raison d'insister sur le fait que les langues de Tolkien ont leur existence propre et ne sauraient être confondues avec des déformations de langues existantes, mais il va trop loin en refusant de considérer les inspirations indiquées par Tolkien lui-même. Je pense qu'il manque ainsi quelque chose. Ainsi du <b>bo Ceven</b> évoqué plus haut : dans certains registres du gallois, les noms propres sont susceptibles de résister à la mutation. Pourquoi ne serait-ce pas le cas ici ? Ce d'autant plus que <b>Ceven</b> a une majuscule et pas d'article, caractères laissant penser qu'il est bien traité comme nom propre. C'est une simple hypothèse, mais une que David Salo s'est interdit de considérer de par son approche trop purement interniste. <p>On y ajoutera un certain manque de rigueur dans la présentation. Il est ainsi assez difficile de se rendre compte au premier regard de ce qui est véritablement attesté et de ce qui est déduit. Certes, l'astérisque est dûment employé pour les reconstructions de stades anciens (dans une perspective diachronique interniste); d'autres signes pour les formes déduites ou altérées du noldorin à l'intérieur des appendices. Malheureusement, elles ne sont pas employées dans le plein texte, ce qui impose de devoir rechercher constamment si telle ou telle forme est vraiment attestée. C'est faisable, mais long et ennuyeux. Et même dans les appendices, toutes les déductions ne sont pas clairement indiquées. Par exemple, on voit sans précision particulière des racines ÑIL et ÑAL liées à la lumière. À ma connaissance, elles ne sont pas sans fondement dans les écrits tardifs de Tolkien, mais il n'en reste pas moins que dans les Etym, ces racines ont la forme GIL et GAL. On les cherchera en vain, et leur altération (qui peut avoir, par ailleurs, une justification théorique), n'est pas mentionnée. Ce défaut est vraiment très préjudiciable à la facilité d'emploi et la fiabilité de l'ouvrage. On peut assurément comprendre que David Salo n'ait pas voulu surcharger son texte d'astérisques, la part des reconstructions étant nécessairement grande, mais dans ce cas, pourquoi n'a-t-il pas choisi un signe pour signaler les forme authentiques ? Un simple gras aurait suffi ! L'absence d'index vient renforcer cette impression de manque d'ergonomie ; il est vrai que c'est un outil long et pénible à mettre au point, mais il a l'immense avantage de rassembler les informations sur des point précis, quand bien même elle est traitée à plusieurs endroits, et de faciliter la navigation dans un ouvrage qui n'est pas destiné à être lu de façon linéaire. Quoique claire et détaillée, la table des matières ne suffit pas à cela. <p>Enfin, on peut signaler parfois un manque de prudence dans les conclusions. Le ton général donne du sindarin une image beaucoup plus nette de ce que nous savons qu'il est vraiment. Quelques précautions oratoires sont prises aux endroits les plus douteux, mais clairement pas assez. On voit la trop fameuse mutation liquide apparaître avec juste une mention précisant qu'elle est <font color=blue>"unattested outside of words with prefixes ending in <i>-r</i>"</font>. Sur l'énigmatique <b>aen</b> nous n'aurons qu'une seule hypothèse, assortie d'un simple "perhaps". Les infinitifs en <b>-o</b> et <b>-i</b> du noldorin sont importés sans précaution en sindarin, alors qu'on sait qu'il n'y sont pas explicitement attestés, et qu'il n'est pas impossible qu'il y aient été supplantés par les gérondifs. <p>Bref, nous avons un ouvrage tout à fait dans la logique que nous avons déjà pu voir chez David Salo : très préoccupé de cohérence, très reconstructionniste, très explicativiste, et assez peu soucieux du rôle de Tolkien en tant que créateur. <p><br>Bertrand Bellet <p><br><font size=2>(1) Le lecteur intéressé trouvera plus de détails sur ces questions de méthode dans les messages n° <a href="http://groups.yahoo.com/group/lambengolmor/message/760" target="new1">760</a> et <a href="http://groups.yahoo.com/group/lambengolmor/message/765" target="new2">765</a> de Lambengolmor, écrits respectivement par Carl Hostetter et Patrick Wynne. On tiendra compte toutefois de l'antipathie, pour le moins, que se portent l'ELF et David Salo, qui ne peut manquer de colorer leur vision de ces deux parties (c'est d'ailleurs visible à la lecture). Il n'en reste pas moins que les problèmes évoqués sont réels. </font><p><br>A suivre...

