27-02-2005, 12:28
<font size=5>3. Intérêt du contenu</font><p>Sur l’histoire interne, pas grand chose de particulier à dire, David Salo reprend des éléments largement connus. Les textes essentiels étant publiés, nous n’avons pas à nous attendre à beaucoup de changements en ce domaine. Je dirai juste que, dans la ligne générale de l’ouvrage, c’est une reconstruction d’histoire tentant d’en raccommoder les fragments, plus qu’une présentation raisonnée des différentes possibilités envisagées par Tolkien. Elle se base sur le scénario final, où le sindarin est la langue indigène de Beleriand. Les conceptions anciennes liées au nom de noldorin ne sont pas évoquées.<p>La partie sur la phonétique et l’écriture ne présentent pas non plus de surprises, et donnent simplement sans s’étendre l’état de nos connaissances actuelles. La description des sons utilise l’Alphabet Phonétique International de manière tout à fait bienvenue.<p>La phonétique historique est certainement l’un des points forts de l’ouvrage. Le besoin d’une présentation globale de l’évolution phonétique de l’elfique primitif au sindarin est quelque chose dont nous avons grand besoin, et les quarante pages de ce chapitre le satisfont largement. La présentation, en gros chronologique, en est assez synthétique, et fait grand usage de la notion des traits distinctifs des phonèmes. Cette présentation, sans ambiguïté mais opaque à qui n’est pas familier du concept, est heureusement complétée systématiquement par une paraphrase, et d’exemples reconstruits. Il faut noter tout de suite que Davis Salo présente là sa vision globale, conformément à l’optique générale de l’ouvrage ; il ne s’agit pas d’un panorama des idées de Tolkien en la matière. La présentation est bien exposée en introduction, avec une discussion intéressante des avantages et des limites de la présentation chronologique choisie. Pour avoir travaillé depuis un certain temps sur le sujet, je trouve ce travail solide et utile (certains points sont naturellement discutables, mais c’est tout à fait normal). On le comparera utilement aux reconstructions étymologiques du dictionnaire sindarin de Hiswelókë.<p>Suit un chapitre de morphophonologie (alternances phonétiques régulières apparaissant dans la morphologie de la langue) rendant compte des mutations consonantiques d’une part, des métaphonies d’autre part (appelées ici « vowel affection » ou « vowel mutation » suivant la terminologique des celtisants en langue anglaise). La présentation des mutations n’apporte rien de neuf, c’est essentiellement ce qu’on a sur Ardalambion Nous avons de tables de mutations fort complètes, qui ne précisent guère ce qui est attesté et ce qui ne l’est pas. Nous y voyons apparaître la fameuse « mutation liquide » sans trop de précautions... Le plus que l’on peut y trouver réside dans l’explication des mutations : les phénomènes de phonétique historique à leur origine sont détaillés dans chaque cas. La présentation des divers types de métaphonie est plus intéressante, elle traite à la fois leur développement historique et leur utilisation morphologique en synchronie. Ce chapitre se termine sur une partie originale sur l’apophonie (« ablaut »), à savoir la variation en série des voyelles dans les racines comme procédé morphologique. David Salo insiste sur l’importance du phénomène en eldarin commun et en montre l’héritage en sindarin.<p>L’étude des différentes parties du discours est également proche de ce qu’on peut lire sur Ardalambion, tout en étant dans l’ensemble plus fouillée et plus claire. Certaines parties comme les pronoms comportent un nombre conséquent de suppositions (dûment marquées comme telles dans ce cas) ce qui n’a rien d’étonnant vu nos incertitudes en ce domaine. Le système verbal présenté est essentiellement la reconstruction présentée sur Ardalambion. Il n’est vraiment pas assez dit qu’elle ne repose que sur un très petit nombre d’attestations. David Salo n’a guère révisé son modèle : il tient compte des nouvelles données des <i>Addenda and Corrigenda to the Etymologies</i> (la 1re partie publiée dans VT45 du moins ; la 2e dans VT46 est visiblement arrivée alors que le livre était déjà prêt, et est rejeté pour cette raison en addendum), les présente, mais tend à évacuer les formes surprenantes dans le cadre de son ancienne théorie en les considérant comme des survivances en voie d’élimination, ce qui est vraiment un peu rapide.<p>L’étude détaillée des procédés de formation des mots constitue un deuxième point fort du livre. Tous les aspects en sont abordés : l’héritage des procédés anciens devenus non productifs, la suffixation, la préfixation, les différents types de compositions et leurs conséquences phonologiques, présentées dans toute leur complexité. C’est un chapitre vraiment intéressant, sur un thème qui n’a jamais encore été traité avec cette ampleur, et qui sera très utile dans l’analyse des noms (et la création lexicale pour ceux qui souhaitent s’essayer à la composition). Cette partie est complétée par un bref rapport sur les influences lexicales des autres langues sur le sindarin, essentiellement du quenya.<p>La syntaxe est peu importante par rapport au poids total de l’ouvrage (vingt-cinq pages), ce qui tient en partie à la faire quantité de données disponibles. Même ainsi, c’est une partie assez décevante, qui n’apporte rien de bien neuf, et dont l’approche date quelque peu, comme l’a souligné Edouard Kloczko plus haut dans ce fuseau. Certains points ne sont pas traités alors que nos connaissances, toutes rudimentaires qu’elle soient, le permettraient. Dans la syntaxe du groupe nominal notamment : l’emploi des articles, des différents types de possessifs, l’agencement des possessifs et des adjectifs, les mutations suivant les numéraux. Il n’en est que peu question. Est ce que parce que c’est jugé trop simple ? Pourtant, nous pouvons observer que la syntaxe nominale est dépaysante par rapport à celle de l’anglais, notamment depuis la publication du Notre Père en sindarin, ce qui justifierait d’en prendre note. De même, il n’est pas question du passif, et des diverses possibilités sur la nature d’’<b>aen</b> nous n’en voyons qu’une de citée. Les parallèles possibles avec le quenya ne sont pas exploités. Peut-être est-ce parce qu’il s’agit là de parties très spéculatives de l’étude du sindarin ? Mais de façon générale, la syntaxe souffre d’être « éclatée », sous-traitée en partie dans l’étude des parties du discours. Il est vrai que Tolkien lui-même s’est visiblement plus intéressé à la morphologie qu’à la syntaxe, suivant en cela l’approche néo-grammairienne dominante à son époque (on note cependant un infléchissement vers plus d’attention à la syntaxe dans ses écrits tardifs, notamment <i>Quendi & Eldar</i>). Nous avons déjà pu observer que la syntaxe n’a pas l’air d’être l’intérêt majeur de David Salo non plus : que l’on se souvienne de constructions comme <i>**Hannon le</i> ou <i>**Havo dad</i>, étroitement calquées sur l’anglais de manière probablement erronée...<p>La partie grammaire proprement dite s’arrête là, mais elle est suivie d’appendices substantiels. Nous avons d’abord une analyse du corpus qui reprend et analyse les textes sindarins, en y incluant de manière originale des essais d’elfique tirés des brouillons du SdA (sans pouvoir cependant vraiment les éclairer). On y trouvera en particulier une explication du chant de Lúthien dans LB:354, intéressante (quoique des points m’en paraissent contestables, comme l’analyse de <b>ir</b> comme forme d’article devant une initiale en i-, idée à laquelle le Notre Père a apporté un contre-exemple). Nous avons ensuite un long glossaire sindarin-anglais, suivi d’une répartitions des mots par racines et d’un rétroglossaire simplifié anglais-sindarin. C’était un passage obligé dans ce type d’ouvrage, mais je dois dire que la réalisation est loin de valoir DragonFlame – et ce n’est pas par simple courtoisie vis à vis de Ben et Didier que je le dis ;-) Ce qui est beaucoup plus intéressant, c’est la liste de noms propres sindarins qui vient après. Elle a l’ambition de répertorier tous les noms du SdA et des écrits postérieurs, avec leur source et une interprétation. Je ne peux évidemment pas encore me prononcer sur son exhaustivité, mais c’est un outil dont la nécessité se fait sentir depuis longtemps (la <a href="http://sindarin.weet.us/Names.rtf" target="lena">liste publiée sur The Noble Tongue</a> est utile mais incomplète et loin d’être aussi détaillée), et qui devrait faire de l’usage. Des autres compléments, je retiendrai aussi la bibliographie annotée qui fait une liste des principales sources primaires et, point intéressant, en résume l’intérêt linguistique. Cela devrait se révéler utile pour retrouver des informations que l’on se souvient d’avoir lu mais sans pouvoir s’en rappeler la source. Elle cite aussi deux publications secondaires connues, <i>An Introduction to Elvish</i> de Jim Allan et <i>The Languages of Tolkien’s Middle-earth</i> de Ruth Noel. Tous deux font l’objet de critiques justifiées mais sans aménité particulière, spécialement pour le premier, eu égard à sa date ancienne de publication.<p><br><font size=5>4. Conclusion : quel public ?</font><p>Nous avons donc un ouvrage indéniablement complet, qui dénote un travail approfondi et de longue haleine sur le sindarin. L’essentiel y est traité, d’une manière qui devrait faire date et clarifier l’état des connaissances actuelles. Là où j’aurai des réserves, comme on l’aura compris, ce sera surtout sur la façon de présenter les faits. L’ouvrage n’est pas conçu pour faciliter l’étude du travail de l’auteur d’un point de vue externe ; il se consacre avant tout à donner du sindarin une image aussi complète et cohérente que possible, avec tous les risques et déformations que cette démarche comporte. Sur ce plan , il est assez tentant de qualifier cet ouvrage d’Ardalambion amélioré. Il pâtit d’ailleurs d’un problème similaire : la définition du public visé. S’agit-il, comme Ben l’a remarqué, de présenter une version rationalisée et utilisable de la langue, ou de l’étudier vraiment dans toute sa complexité ? On peut apprécier les deux, mais il me semble qu’intellectuellement il est important de savoir ce que l’on fait et d’éviter de mélanger les deux approches. David Salo ne le fait pas assez, et en fait il est clair qu’il cherche à jouer sur les deux tableaux... au risque de ne bien correspondre à aucun des deux. Il termine d’ailleurs sa préface ainsi : <font color=blue>“I hope it will furnish the necessary groundwork for future investigation into Sindarin. For those who wish to learn Sindarin, such errors as there may be should not affect their ability to read Sindarin texts or to construct their own.”</font><p>A l’image d’Ardalambion sur la Toile, <i>A Gateway to Sindarin</i> présente une vision personnelle d’une reconstruction du travail de Tolkien ; il témoigne d’un long travail, présente une masse d’informations considérable, mais est nettement marqué par le point de vue de son auteur et doit s’utiliser avec discernement. Disons-le d’ailleurs honnêtement : David Salo ne prétend nullement faire œuvre certaine ou définitive, sa préface est très claire là-dessus. C’est aussi au lecteur de faire sa part de travail et de garder son sens critique.<p>A cette condition, ce livre atteindra-t-il son objectif de devenir une référence ? Il en a le potentiel ; il ne fait pas de doute qu’il servira, et il mérite tout à fait de figurer dans la bibliothèque d’un <i>lambendil</i>.<p><br>Bertrand Bellet

