04-07-2005, 16:29
Je commence à me demander dans quel camp tu te situe Didier ! Ici tu critiques l'approche "utilitariste" visant à établir une forme articielle normée des langues elfiques car elle fausse l'étude de ces langues et laisse de côté une grande partie des données (celles qui ne rentre pas dans le cadre étriqué de la conception langues canoniques utopiques vers lesquelles Tolkien n'a jamais tendu), ailleurs tu défend ceux qui veulent utiliser ces mêmes langues (ce qui nécessite donc une forme normée que tu réfutes). Je suis perplexe !<p>En ce qui concerne la norme, établir un dictionnaire, quel qu'il soit, renvoie forcément à la notion de norme. Mais entendons nous bien : norme n'est pas forcément synonymes de "bon usage". Un lycéen qui parlerait des "professeurs" (au lieu des "profs") avec ses camarades serait en dehors de la norme en cours chez les lycéens. De même, une personne entrant dans un magasin de chaussures et demandant à essayer des "grolles" ou des "pompes" enfreindrait la norme propre à la situation de communication. On peut également parler de norme pour l'adoption d'une graphie ou d'une prononciation supradialectale par exemple.<p>Mais l'introduction de la distinction entre histoire interne et externe rend les choses très compliquées dans les langues construites de Tolkien. Peut-on et doit-on privilégier un point de vue par rapport à l'autre (et si oui lequel?) ? Peut-on trouver des explication internes plausibles pour rendre compte d'évolutions ou de différences d'ordre externe ? Existe-t-il des indices qui nous permettraient de savoir si Tolkien envisageait ainsi les choses ? Voir plus bas...<p>> <i>Je pense</i>: palsembleu, encore la tentation de suppléer à autrui? <p>Aucunement. Le "je pense" indique bien qu'il s'agit d'une opinion <i>personnelle</i> qui n'engage que son auteur et non d'une vérité absolue (exemple typique du cas où l'introduction de la subjectivité dans l'énoncé tend à le rendre plus objectif). <p>> Inspiration future: Qui a jamais parlé de "rejeter"? Encore faudrait-il s'entendre sur le sens de ce terme, il y a toute une gamme entre biffer en rouge et archiver. Une portion du matériel peut être re-exploitée -- sans pour autant que tous le matériel soit repris.<p>Je n'ai jamais parlé de "rejeter en bloc". Quand au recyclage de matériel ancien, Tolkien était coutumier du fait dans ses écrits, qu'ils soient littéraires, linguistiques ou poétiques (cf. par exemple la reprise d'un extrait du Lai de Beren et Lúthien dans le SdA).<p>> - Simple conservatisme: Sans raison autre qu'une tendance à ne rien jeter.<p>Cela pourrait être tentant, mais il apparaît justement que certains textes (ou certaines portions de textes) n'ont pas été conservés, et ce délibérément.<p>Si on considère également les commentaires placés a postériori sur certains documents, il ne me semble pas déraisonnable de penser que si Tolkien conservait des textes, ce n'était pas par sentimentalisme ou par conservatisme, mais bien parce que ces documents étaient encore de quelque intérêt pour sa création mythologico-linguistique.<p>> ?)... Mais de là, en prolongement, à faire du (early) q(u)enya un "bas-qenya", ou dans la même veine, du noldorin un "dialecte" du sindarin (selon D. Salo dans sa Gateway to Sindarin), c'est probablement, je le crains, pousser un peu trop loin l'approche interne et le reconstructivisme. Nonobstant cela, je ne vois pas non plus quel intérêt il y aurait à procéder ainsi!<p>Un exemple connu permet d'illustrer les problèmes que pose la question cruciale dichotomie interne / externe et son interprétation : l'évolution externe du gnomique au sindarin. Du gnomique au noldorin des <i>Etymologies</i>, on constate une modification radicale de la langue première (il s'agit de deux langues bien différentes, même s'il y a filiation et continuité entre les deux), mais le contexte historique interne reste le même : il s'agit de la langues des Gnomes ou Noldor, différenciée de celle des Lindar/Vanyar en Valinor et qui évolua encore lors de l'Exil des Gnomes. Le passage du noldorin au sindarin n'est pas marqué par une fracture dans la conception de la langue (les deux sont généralement considérés, d'un point de vue externe, comme étant une seule langue, malgré des différences mineures), mais l'histoire interne de la langue est radicalement modifiée : le sindarin devient la langue des Teleri restés en Terre du Milieu, appelés Sindar par les Noldor. Ce qui soulève les questions suivantes :<br>Du point de vue interne, peut-on considérer noldorin et sindarin comme une seule et même langue ? (Dans le cas contraire, on ne pourrait pas inclure les mots noldorins des <i>Etymologies</i> dans un dictionnaire de quenya, ce qui réduirait énormément le corpus). Le noldorin peut-il être envisagé comme un dialecte du sindarin ?<p>Or, l'appellation même de cette langue doit nous interpeler : <i>Sindar</i> est un nom quenya, donc d'origine Noldor. Pourquoi n'existe-t-il pas d'appellation sindarine d'usage courant (en dehors de <i>edhellen</i> "elfique") et pourquoi le terme quenya (<i>sindarin</i>/<i>noldorin</i>) est-il employé partout ? Il doit forcément y avoir une explication d'ordre sociolinguistique (interne) à cette situation.<p>On sait que les Noldor étaient très impliqués dans l'étude des langues et qu'ils amenèrent en Terre du Milieu leur système d'écriture, les tengwar. Les Sindar, pour leur part, avait inventé les runes mais semblaient peu intéressés dans l'utilisation de l'écriture. Lorsque les Noldor débarquèrent au Beleriand, ils furent bien accueilli par les Sindar qui voyaient en eux des alliés de choix dans leur lutte contre Melkor. Ainsi, si Thingol restait le souverain des Sindar, la plupart du Beleriand, excepté Doriath, fut divisé en royaumes dirigés par des Noldor. On connaît l'épisode de l'édit de Thingol qui, apprenant le massacre des Teleri à Alqualonde, proscrivit l'usage du quenya.<p>Or, on a peine à croire qu'un peuple si amoureux de sa langue (cf. <i>The Shibboleth of Fëanor</i>) ait abandonné l'usage de celle-ci en seulement quelques années sans rechigner. On a peine à croire également que les Sindar aient eut du mal à apprendre le quenya qui semble, à priori, plus simple que le sindarin... Or, certains textes montrent bien que si les Noldor adoptèrent des noms sindarins, ils le firent en introduisant des particularités phonétiques qui distinguaient ces noms de la forme que ceux-ci aurait pris s'ils avaient évolués normalement de l'elfique primitif au sindarin. On peut donc penser que le sindarin pratiqué par les Noldor était fortement influencé par le quenya. On pourrait donc sérieusement envisager qu'ils en vinrent à distinguer leur usage (noldorin) de celui des Sindar (sindarin).<p>On sait aussi quelle fut l'issue dramatique du siège d'Angband : les royaumes Noldor furent écrasés, Doriath tomba également et les survivants des différents peuples se regroupèrent autour de l'estuaire du Sirion. Il apparaît également que différentes communautés de ce peuple mêlé furent ensuite dirigées par des Noldor (il suffit de penser à Galadriel en Lórien ou à Celebrimbor en Eregion). C'est donc tout naturellement que les Humains en contact avec ces communautés auraient hérité des dénominations <i>sindarin</i> et <i>noldorin</i> désignant la langue d'origine telerine. La transmission imparfaite de ces dénominations, des interprétations erronnées ou des erreurs de copie dans des manuscrits pourraient ainsi expliquer la dénomination noldorin pour sindarin dans le texte original des <i>Etymologies</i>, qui devrait sans doute être attribué à un auteur númenóréen ou gondorien. D'autres confusions de ce genre existent dans les textes (cf. <i>Lindar</i> employé pour le premier et la troisème clan des Eldar).<p>Ce problème mériterait une étude plus détaillée.<p>Sébastien

