28-09-2005, 21:34
Difficile en effet de dire grand chose d’assuré sur cette terminaison <b>-ngw-</b> qui se montre çà et là. Elle semble une idée récurrente chez Tolkien mais sans qu’on puisse la saisir vraiment.<p>On peut juste prendre bonne note de l’affirmation de VT43:6 selon laquelle cette terminaison est un nous inclusif - sans qu’on sache d’ailleurs très bien d’où sort cette affirmation, mais les éditeurs de l’ELF sont généralement prudents et de toute façon mieux informés que quiconque (ce teasing assez horripilant n’est pas rare de leur part... mais bon...).<p>Peut-être peut-on préciser encore... en entrant dans le royaume de l’hypothèse ! Le raisonnement que je vais présenter n’est pas neuf, il figurait dans une version ancienne de l’étude sur les pronoms eldarins de Ryszard Derdziński sur Gwaith-i-Phethdain (mais curieusement plus dans la version actuelle). <p>On connaît vers la même époque des années 50 (époque des prières et de la 1re édition du SdA) un autre nous inclusif de forme <b>-lme</b>. Selon l’ELF il est ensuite devenu exclusif (VT43:6), mais je ne m’en occuperai pas ici. Il n’est pas difficile d’y reconnaître accolés un formant M que l’on retrouve dans le nous exclusif (dans les années 50) <b>-mme</b> et un formant L bien attesté dans des morphèmes de 2e pers (<b>-l, -lye, -lle</b>, sans oublier <b>-ld-</b> dans <b>Arwen vanimelda</b> et <b>Aran Meletyalda</b>, cf. Q&E). On peut donc schématiser ainsi : L « vous » + M « nous » = LM « nous, vous compris ». Rien que de fort logique.<p>Or on sait qu’il existe aussi en quenya un formant de 2e pers en T (<b>-t, tye</b>) ; à suivre Q&E il semble dénoter plus spécifiquement le singulier et L le pluriel ; toutefois comme <b>-lye</b> vaut aussi pour un singulier il est vraisemblable que l’opposition L / T ait également à voir avec la distinction poli / familier (l’interférence entre les deux plans ne nous étonnera pas, nous autres francophones). Il circule depuis longtemps des formes sindarines de 2e pers en <b>-g</b> et surtout en <b>-ch</b>, rendu fameux par son emploi dans les films ; et si Carl Hostetter a souligné avec force que d’autres valeurs se trouvent dans les textes de Tolkien (par exemple nous inclusif dans une version du noldorin des années 30, cf. PE13:126 - encore du teasing !), il n’a jamais dénié que ces pronoms de 2e pers existent. <font size=1>Les masochistes pourront fouiller dans les discussions (souvent âpres pour ne pas dire plus) à ce sujet sur Elfling et Tolklang, notamment une fort longue intitulée <i>On -ch</i> en janvier 2002 (Elfling n° 8947 et suivants).</font> La comparaison Q / S démontre alors sans problème que ces formes doivent remonter à un ancien formant K de 2e personne (devenu T en Q devant <b>y</b> ou en finale).<p>Par ailleurs, on peut remarquer que le groupe <b>km </b> de l’EC donne régulièrement <b>ngw</b> en Quenya :<ul><li><b>¤nakma ></b>Q<b> nangwa</b> "mâchoire" (V:374)</li><li><b>¤sukmâ > </b>Q<b>sungwa</b> “vase à boire” (V:388) </li></ul><br>A partir de là, on peut faire l’hypothèse qu’à côté de L + M = LM il y a pu avoir K + M = KM, lequel aurait ensuite normalement évolué en NGW. Et le tour est joué. La différence entre les deux était peut-être entre une forme polie en LM et une forme familière en NGW, ceci se déduisant d’une des valeurs possibles de l’opposition L / T (< K). Il est également possible que <b>-lme</b> ait valu pour "vous et nous" et <b>-ngwe</b> "toi et nous". Ce qui fait un peu penser au nous inclusif duel "toi et moi" en <b>-lv-</b> introduit dans la 2e édition du SdA (dans <b>omentielvo</b>, bien sûr).<p>A noter que l’existence de la forme NGW en telerin (sous la forme <b>-ngu-</b>) implique :<br><ul><li>soit qu’elle a été empruntée au Q ; l’emprunt de pronoms n’est pas entièrement impossible, on a le cas de <b>le</b> en S (explicitement dit par T dans RGEO) , et en anglais <i>they</i> est une forme d’origine norroise qui a supplanté la forme issue du vieil anglais <i>híe</i></li><li>soit qu’en telerin l’EC <b>km</b> donne <b>ngu</b>, vraisemblablement via <b>ngw</b> avec vocalisation de <b>w</b> après consonne - attestée par ailleurs dans Q&E dans la paire Q <b>Elwe</b> / T <b>Elue</b>. Nous n’avons pas d’exemple à ma connaissance donc ce n’est ni impossible, ni prouvé.</li></ul><br>De là à dire combien de temps cette valeur (hypothétique !) de NGW a pu subsister... c’est un grand mystère au vu de la fluidité des pronoms et de leur révision manifeste pendant les années 60.<p>Tant que nous y sommes.... une autre origine envisageable de <b>-ngw-</b> serait une racine pronominale non attestée en *ÑGW, mais la forme telerine fait problème; à cause du changement telerin commun de la série labiovélaire en labiales on attendrait une forme T en <b>mb</b> plutôt qu’en <b>ngu</b>. Le changement ÑGW > MB est attesté en N des Etym :<ul><li><b>¤geñgwâ> *gemba</b> > N <b>gem</b> « maladif », cf Q <b>engwa</b> (V:358, S:328)</li><li><b>¤liñwi > *liñgwi *limbe</b> > N <b>lhimb, lhim</b> « poisson », cf Q <b>lingwe</b> (V:369)</li><li><b>¤neñwi > *neñgwi > *nembe </b>> N <b>nemb, nem</b> « nez », cf Q <b>nengwe</b> (V:376)</li><li><b>*ñgwalkâ > *mbalka </b>> N <b>balch</b> "cruel", cf Q <b>ñwalca</b> (V:377)</li></ul><br>Je n’ai toutefois pas le souvenir d’exemple en T, et nous avons le contre-exemple <b>dangweth</b> en S (qui, fait intéressant, a été substitué à <b>danbeth</b>, XII:395). Cette seconde hypothèse n’est donc pas totalement exclue, mais l’un dans l’autre je la tiens pour moins probable que la première.<p>Je signalerai en passant que Thorsten Renk a publié sur son site <i>Parma Tyelpelassiva</i> une <a href="http://www.phy.duke.edu/~trenk/elvish/quenya_pronouns.html" target="_renk">petite étude descriptive sur les pronoms quenya</a> et leur évolution externe, tout à fait digne d’être lue.<p>Maintenant, si la question est aussi « et qu’est-ce que je fais de cette forme en NGW quand je veux écrire en quenya ? », le problème se pose autrement. Là, c’est l’élaboration d’un standard qui est en cause... même si ce qu’il choisit de retenir et de rejeter peut être éclairé par une étude descriptive, il faut toujours choisir à la fin. On est obligé de rebâtir plus ou moins arbitrairement un système pronominal cohérent si l’on veut faire usage du quenya, vu que les états variés que Tolkien nous a laissés (dans la mesure où nous les saisissons !) ne sont manifestement pas compatibles entre eux.<p>B.

